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Dimanche 28 janvier 2007
14.10.82 - Le DON QUICHOTTE des marionnettes de Metz, présenté à la Cité Universitaire, m’a laissé partagé entre deux sentiments contradictoires : les marionnettes sont magnifiques. Ce sont généralement des grandes marionnettes, ou plutôt des revêtements qui habillent complètement des hommes masqués. Grandeur nature, et même davantage, elles sont superbes, avec une dominante de tons ocres terre aride très signifiante. Rossinante et l’âne de Sancho ont été d’autre part très astucieusement conçus. Raymond Poirson veut que son spectacle soit un « jeu subtil entre rêve et réalité ». À l’appui de cette volonté, il a fait appel à de belles et étranges, dramatiques musiques. Malheureusement, il semble avoir tout à fait perdu le sens du rythme. Ses personnages se meuvent comme des sénateurs séniles, et passent de longs moments immobiles ou animés de légers mouvements de balancement qui veulent peut-être indiquer qu’ils pensent ou songent, mais qui, en vérité, sont surtout chiants.
D’autre part, sous les masques et les armures, il y a des comédiens, et qui causent ! Et il faut bien dire que ce ne sont pas des grands acteurs. Le texte de Cervantès, réduit d’ailleurs à ses strictes nécessités fonctionnelles, sort par eux, naïf, inexpressif, neutre, et je ne crois pas que ce soit un parti.
Un public de connaisseurs a fait un triomphe au spectacle. On peut le faire à condition d’oublier le spectacle. Comme pièces de musée, les figures feront date.

19.10.82 - J’ai plaisir à l’écrire : Claude Confortès, avec VIVE LES FEMMES, a retrouvé sa veine de JE NE VEUX PAS MOURIR IDIOT.
Il est vrai que Reiser n’est pas Wolinsky. La connotation en est davantage « boulevard » et la « subversion » ne dépasse pas le clin d’œil à SA société du Français « lucide » ! Mais qu’est-ce qu’on rigole, notamment en contemplant la tête d’abruti de Maurice Risch, ou celle d’ahuri de Michel Muller, et qu’est-ce qu’on se rince l’œil, en regardant les charmantes académies de Michèle Brousse, Pauline Laffont et Cécile Magnet. Il n’y a que le play-boy Roland Giraud qui soit un peu effacé. Tous payent comptant avec bonheur, et, visiblement, joie de se dépenser.
André Acquart a placé les sketchs dans trois lieux : une terrasse de bistroquet, une plage où l’on bronze (bien sûr) et un grand lit tourmenté. C’est que les « femmes » de Reiser sont  lestes de langage et d’une amoralité totale. Faites pour le plaisir des hommes, elles y prennent leur pied. Peut-on dire que le comportement des hommes soit phallocrate ? Oui, si on est du M.L.F. Ils sont si naturels dans leurs peaux de tombeurs ou de disgraciés laissés-pour-compte.
Gentiment, les sketchs se succèdent et certains ont une certaine densité, comme celui du type qui arrive une heure à l’avance à un rendez-vous avec une femme, boit verre sur verre pour se donner du courage, et engueule la mignonne quand elle arrive. Vous me direz que ce n’est pas très original, pas plus que la réponse de la femme : « J’aime bien les films du ciné-club, mais pas le débat », au type qui commente techniquement l’acte sexuel qu’il vient d’accomplir. Mais justement, c’est cette banalisation de l’obsession sexuelle -saine : ni pédés ni pédophiles, on est simplement dans une société permissive totale-, qui fait, avec son charme, l’actualité d’un spectacle qui s’adresse clairement au public que le dessous de la ceinture, sans vulgarité, intéresse.
Quelle est la part de Confortès dans la mise en scène ? J’ai l’impression qu’il n’a eu qu’à lâcher sur scène ses acteurs. Ils se comportent un peu, en effet, comme au cabaret. Il faudra qu’il les surveille : dans cent représentations, ils pourraient se mettre « à en faire ».

20.10.82 - Chaval après Reiser. Demain, Gotlieb. Curieuse, cette intrusion dans le domaine théâtral des dessinateurs humoristes de la presse, non pas tant d’ailleurs à travers une mise en mouvements de leurs dessins, qu’à celle de leurs textes. 
Dans LES GROS CHIENS, que présente au Théâtre École de Montreuil le « théâtre Goblune » et « Nuits blanches », la référence picturale se limite à deux masques de toutous vite enlevés et à une ou deux attitudes esquissées.   
Il faut dire qu’après avoir écouté « parler » Chaval, Reiser perd des points. Le style, la poésie, la tendresse du misanthrope compagnon de route des pataphysiciens, qui se suicida en janvier soixante-huit à l’âge de cinquante et un ans, sont évidemment d’un niveau qualitatif plus élevé. Certes, on ne se tord pas de rire en l’écoutant, mais on prend un vif plaisir.
L’idée du spectacle, adapté et mis en scène par Hervé Colin, est que deux gros chiens assistant à une réception fatigante se réfugient dans les toilettes -conçues en style ultramoderne réaliste avec néon, par Guénolé Azerthiope- et engagent une conversation à bâtons rompus, qui est quelque part un survol de la société des années soixante. Selon le programme, « ils se reniflent le désespoir et s’en vont en remuant la queue ». En vérité, ils changent sans cesse de personnages quoique l’un soit supposé être « l’écrivain canin » et l’autre « le chien de journaliste », mais quoique la continuité entre les scènes ressortent du coq à l’âne et ne répondent à une logique que lointainement interne, on n’a pas envie de parler d’une succession de sketchs. Ce seraient plutôt de petits morceaux d’anthologie mis bout à bout. Chaval ne lisait pas les journaux. Il se contentait d’y dessiner. Il savait qu’on était en République, mais ce n’était qu’un mot. Il n’était pas obsédé comme Reiser, mais il n’ignorait pas la chose : son numéro sur les deux mômes qui racontent les ébats amoureux de leurs parents -et du facteur avec la mère de l’un d’eux- est savoureux. Julien Gabriel et Francis Coz interprètent avec talent les deux « personnages ». Le second, plus rond que le premier, un peu sec, a davantage l’art de conter.

21.10.82 - Si je dis que j’ai eu plaisir à voir un gentil spectacle du gentil Christian Dente, je serais navré que ce soit lu avec des yeux ironiques. C’est que son « QUE DIABLE NOUS CHANTEZ-VOUS LÀ ? », « la fabuleuse histoire de la chanson française » (première partie parce que ce survol-là, qui dure déjà deux bonnes heures et demi, s’achève avec l’irruption de l’Internationale –la chanson), tentative de théâtraliser cette évolution, est résolument sain, franc, honnête, propre, lisible, divertissant, jamais chiant, bref tout à fait à contre-courant de la mode actuelle. On sent que c’est un vieux militant du P.C. qui a conçu le projet. Je veux dire, du P.C. ancienne manière, pas celui de ses intellectuels nouvelle cuisine qui n’hésitent pas à se porter en tête des défenseurs de l’abstrus et de l’abscons. En vérité, son digest -car c’en est un, que prétendre d’autre puisque rarement  une chanson est chantée intégralement ? La quantité a résolument été préférée, je ne dirai pas à la qualité, mais à la fidélité à la totalité de chaque œuvre- est un excellent spectacle pédagogique très remarquablement documenté. De la joute chansonnée du XIIIe siècle, on passe à l’écoute des chansons populaires des deux siècles suivants, qui retrouvent les mêmes thèmes musicaux que la musique savante. Puis nous apprenons que Ronsard a fondé une école de musique et de poésie tandis que, les guerres de religion faisant rage, un « Printemps retourné » anonyme en stigmatisait l’horreur en chansons. C’est une espèce de diable, calqué sur celui du Jules Berry des « Visiteurs du soir », qui mène le jeu tous mauvais instincts ricanants. C’est que, selon Dente, l’histoire de la chanson qui se confond avec l’Histoire tout court, est un permanent combat entre le bien et le mal. Ainsi suscite-t-il scène après scène les antinomies « airs de cour contre Mazarinades », « chanson littéraire du 18ème siècle contre romance », « chansons tricolores de la Révolution contre chansons blanches », etc… L’invention de la SACEM enchantera le malin, car elle annoncera la commercialisation (que nous connaissons aujourd’hui et dont Dente est une victime) du genre.
J’ai appris beaucoup de choses pendant ce cours illustré qu’il faudrait montrer à tous les scolaires de France, et surtout, après la Commune dont l’aventure en chansons a été  très exploitée ces derniers temps, sur la période de la IIIème République, avec le club des hydropathes, puis avec le Chat Noir et les CAF’ CONC’. C’est que le professeur Dente ne manque aucune occasion d’instruire son bon public. Toute sa démarche vise à le faire plaisamment.
Malheureusement, l’exécution du propos par la troupe de comédiens chanteurs, réunis autour du CENTRE GEORGES BRASSENS, n’est pas toujours aussi parfaite qu’on le souhaiterait, et le fil « théâtral » est souvent bien pauvret. J’ai détesté l’acteur, Rémy Carpentier, qui joue le diable. Il est insupportable. Et puis les filles ne sont pas toutes très belles. Elles font « fanas de la décentra… », si vous voyez ce que je veux dire. Elles et ils sont vingt en tout. Ils sont vachement sympas dans leurs costumes réalisés par Guénolé Azerthiope (encore lui, il n’est décidément pas au chômage cet automne) avec un budget visiblement limité.
Cela dit, tout le monde chante bien et juste, avec beaucoup de flamme révolutionnaire, quand le contenu des textes s’y prête, et beaucoup d’abattage dans « Tout ça n’vaut pas l’amour ». Ils payent comptant, ils pètent de santé, leur bonne volonté est patente, le discours qu’ils tiennent est intéressant. Ils appliquent la doctrine d’un des poètes du CHAT NOIR (je crois) : tout est bon, sauf l’ennui.
Dommage que la trame « théâtralisante » ait l’air un peu bâclée, et ne donne pas la même impression d’exigence que le choix des œuvres dites et chantées ou que la mise en scène de chaque séquence. En bref, ce sont les enchaînements que j’aime moins. Mais n’insistons pas trop : « QUE DIABLE NOUS CHANTEZ-VOUS LÀ ? », dans un créneau assez unique avec une troupe aussi nombreuse -quel regret qu’ils ne soient pas tous vraiment jeunes- est une entreprise trop estimable pour que la plume des critiques aient le droit de s’en gausser à bon compte.

22.10.82 - J’ai enfin vu à Marseille ce MA MÈRE de Georges Bataille, que Maurice Attias porte en lui depuis des années. L’adaptation de Pierre Bourgeade découpe ce roman en séquences. Peut-être certains noirs entre certains flashs sont-ils un peu  longs, encore qu’ils soient sûrement indispensables pour les changements d’accessoires et de vêtements. Quand j’avais lu le texte, j’avais imaginé un univers très riche en lits luxueux, cabinets particuliers offrant toutes commodités, avec édredons profonds, coussins chatoyants etc… Le réalisateur a gommé cet environnement qui eût souligné l’aspect désoeuvré des personnages. Ceux-ci se livrent à la turpitude parce qu’ils sont oisifs. Ainsi ont-ils -je devrais plutôt écrire : « ont-elles », puisque ce sont les femmes qui mènent le jeu- tout  loisir de s’analyser.
La mère, en vérité, ne cesse de clamer qu’elle est répugnante et qu’elle aime à l’être, ce qui indique, bien sûr, que cette ignominie lui pose problème. C’est Dieu, celui qui s’est glissé au fond d’elle-même par le truchement de son éducation, donc, c’est sa CULTURE qui lui clame que ce qu’elle fait est mal.
Soit ! Mais justement que fait-elle ? Elle est lesbienne et alcoolique. Jeune, elle jouissait nue en caracolant dans la forêt sur son cheval. Son fils est né d’un viol et elle s’est  toujours, après l’accouchement, refusée à son mari qui était ivrogne. Je ne sais si Bataille aurait encore écrit son histoire comme cela, aujourd’hui, je veux dire à l’heure où Fréquence gay  tient le haut du pavé de la bande FM à Paris, où un journal comme Libération publie des petites annonces homosexuelles ou pédophiles, où l’inceste lui-même -encore tabou pour combien de temps ?- fait l’objet d’exposés savants le présentant comme naturel. La banalisation de ce qu’hier, la Société appelait des vices, rend désuet le contenu de MA MÈRE. De nos jours, on baise sans angoisse ou on va chez le psychanalyste. Et on est homosexuel comme d’autres sont gauchers.
Je ne puis donc trouver aucune résonance contemporaine dans MA MÈRE, à moins que je ne situe l’anecdote dans un bastion social révolutionnaire, un de ceux qui rétrécissent comme peau de chagrin, puisque la grande bourgeoisie chrétienne et conservatrice n’est pas la moins active sur le champ actuel des manœuvres partouzardes.
Je la regarde donc avec l’indulgence de celui qui la trouve « pas de son temps », cette  maman nymphomane mais qui préfère ses sœurs aux  hommes pour jouir, et qui procède à l’éducation de son garçon en le jetant dans les bras de sa propre maîtresse d’abord, d’une jeune prostituée -restée d’âme très pure- ensuite. Le garçon baise. Plus sa mère se montre à lui méprisable, plus il l’admire et l’aime. Après tout ne sont-ils pas même chair et même sang ? La « déchéance » conduira la mère au suicide après qu’elle ait consommé l’inceste. Le spectacle n’évoque cette mort que par une citation du roman. La dernière image montre le fils et sa maman s’embrassant sur la bouche, au demeurant fort pudiquement.
Car tout dans la lecture d’Attias, est austère et pudique. Sur fond noir -à peine par moments égayé, les rideaux s’écartant, par l’apparition d’un cyclo clair, des grands panneaux sombres, colonnes carrées ou murs, glissent. Tous les ébats se font au sol, à la dure. Un canapé, que les machinistes amènent par moments en scène, ne sert guère de décor. Le plateau avec le champagne, qui coule à flots, est toujours posé par terre. À la fois sont ainsi (à peine) signifiés la bibliothèque du père, le restaurant aux cabinets particuliers, l’appartement de Hansi. Très peu de nudités. La mère et son amie Réa sont coincées dans des robes longues très fermées. Un instant, on voit Loulou, la « bonne » de Hansi, frotter ses seins et se masturber fugitivement. Pierre apparaît nu, couché sur le ventre, un instant, après avoir fait l’amour avec Hansi. On nous le décrit épuisé, mais on n’a pas vu les amants agir ! Ah ! Quel film porno on pourrait faire, mais Attias n’a pas conçu la pièce pour le théâtre des deux boules. Pourtant, tout au long de la soirée, flotte une atmosphère sensuelle, quasi-érotique : Nelly Borgeaud a le visage avide de celles qui ont appris à dissimuler leurs intempérances. Dommage qu’on ne comprenne pas tout ce qu’elle dit. Et pourquoi diable ai-je pensé que Simone Signoret aurait davantage été le personnage qu’elle ? Je ne vais pas les citer tous, ils sont bien, et Serge Giamberardino se tire correctement d’un rôle difficile, parce que passif : il n’a qu’à suivre, qu’à obéir, les femmes décident de lui et il est consentant. J’ai surtout remarqué Anne de Broca qui joue Hansi : quelle actrice, dites donc, quel tempérament, quelle vitalité, quelle sexualité. Je crois qu’elle a très bien assimilé le monde de Bataille dans lequel elle devait incarner la santé de la jeunesse. Valérie Bezançon, sa complice gouine, la soutient sobrement et la sert docilement.
Un personnage inventé par Attias sert de lien récitatif et accessoirement d’utilités dans le spectacle. Jeune au début, il est vieux à la fin. Son évolution accentue la non actualité de l’œuvre. Les robes également, sont datées, sans exactitude, mais certainement elles indiquent un éloignement.
Maurice Attias nous présente donc MA MÈRE comme un morceau, quelque part, d’archéologie. Vu comme ça, je veux bien l’accepter. Dans la même ligne que Sade. Tout de même, le marquis libertin allait plus loin, me semble-t-il.
Mais peut-être ai-je tort de récuser que l’œuvre puisse ATTEINDRE. Peut-être y a-t-il plus de gens que je ne le crois qui restent sensibles à la notion de jouissance accrue par la sensation de péché. Peut-être est-ce la fréquentation d’un curé qui me manque pour placer le spectacle dans un contexte qui me concerne. Au fait, je suis peut-être spécial puisque les films pornos ne me font aucun effet !
En vérité, si Maurice Attias a tenu à porter ce roman à la scène, c’est sûrement parce que le contenu troublait quelque chose dans sa libido. Il a en tout cas assumé professionnellement, avec rigueur et efficacité, son propos. Ce n’est pas sa faute si, aujourd’hui, une escalade médiatisée des pratiques sexuelles a reculé jusqu’à la limite du possible la réprobation de quelque acte que ce soit.

23.10.82 - « Est-ce que c’est du théâtre ? », demanderont les grincheux. «  Non, c’est du spectacle », faut-il leur rétorquer, et à la limite on pourra  leur asséner : « C’est même du music-hall ». En vérité, je me demande comment SUPERDUPONT sera accueilli au Théâtre National de l’Odéon, annexe de la Comédie Française. On  n’y a jamais rien vu de pareil. Ca, c’est vraiment du changement. La place à Paris, si vous voulez mon avis, de cette nouvelle superproduction du Grand Magic Circus, c’est le Casino de Paris. Et je me suis pris à rêver de ce que pourrait être au Palais des Congrès un show Johnny Hallyday monté par Jérôme Savary.
Après ce préambule, faut-il préciser qu’à Béziers, SUPERDUPONT joue et gagne. J’ai vu cette semaine deux spectacles s’appuyant sur les œuvres de dessinateurs humoristes. Tous deux oubliaient le pictural au profit du seul texte. Ils étaient théâtraux. Savary n’a pas supprimé les textes de Gotlieb et Lob. Mais il a pensé d’abord en images, si bien que le spectateur est placé en face d’une bande dessinée animée. Le super héros français, né avec le béret basque sur la tête et la baguette de pain sous le bras, y mène une lutte vigilante contre une anti-France, ici signifiée par quelques danseurs qui, quand ils parlent, ont un fort accent  russe. Vêtus de collants noirs et masqués comme Fantômas, ces saboteurs de notre gloire inventent toutes sortes de trucs malhonnêtes pour ruiner les efforts de redressement de notre gouvernement. Ainsi, quand un ministre japonais est envoyé chez Madame Louise par son collègue français, pour se divertir, revient-il, furieux, avec la « chtouille ! ». La pensionnaire saine qui lui avait été attribuée avait été remplacée par une espionne contaminante. Heureusement, la baguette de pain de Superdupont contient un fluide guérisseur, et les contrats qui livreront la France aux produits japonais pourront être signés.
C’est Alice Sapritch qui joue le rôle du Chef du Gouvernement. On l’appelle « Madame la Première », et Maxime Lombart en flic joue son garde du corps. La vedette est placée exactement dans son rôle de vedette. « Mon chéri », m’a-t-elle glissé à l’oreille quand elle m’a reconnu comme étant le producteur qui avait fait quatorze fois faillite   -je lui ai dit qu’elle exagérait- « il faut que tu me trouves une belle pièce avec un grand rôle. Je ne veux plus faire le gugusse ! ». Il faut dire ce qui est, elle est très satisfaisante en gugusse Présidente du Gouvernement, mais je comprends qu’elle ne s’en satisfasse pas, car Savary l’a utilisée uniquement à travers ses défauts et elle n’a pas grand-chose à faire, sinon à se tenir droite avec des faux seins artificiellement gonflés au milieu de danseurs et danseuses admirables (ils ont été recrutés au Paradis Latin), de chanteurs excellents, de comédiens efficaces, devant un orchestre rock parfait. Elle incarne la caricature de nos vertus républicaines. Elle se trimballe d’un air supérieur en même temps qu’abruti. Elle est parfaite -mais pas irremplaçable.
Le héros français, qui fait précéder ses exploits d’un cocorico sonore, est joué par un acteur, dont je ne peux pas citer le nom parce que le programme n’est pas encore imprimé, qui mesure deux mètres et domine par conséquent toute la distribution. Pour ses évolutions dans les airs -car, comme le Superman américain, il « vole » au secours de ceux qui ont besoin de lui- il est doublé par un acrobate de haute voltige. Ce Judex pur, qui ne boit jamais « pendant le service », est un fidèle serviteur de l’ordre. Il a un douloureux cas de conscience, quand il tombe amoureux d’une fille qui est à moitié étrangère. Sa mère l’a conçue avec un Ecossais. C’est que tout ce qui est mauvais en France est à ses yeux « étranger ».
SUPERDUPONT est-il un produit d’exportation ? Oui, car le spectacle montre les ridicules des Français tels que les voient les autres peuples. Il plaira donc beaucoup. Il montrera que, sous Mitterrand, nous n’avons rien à cacher, que nous savons comment on nous voit, que nous en rigolons nous-mêmes. Peut-être chine-t-il un peu  trop la politique actuelle. Joué juste avant les élections municipales, je ne suis pas certain qu’il serve tout à fait la gauche. Il est vrai que sa subversion n’est que rouspétance.
J’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver avec ce SUPERDUPONT l’esprit du VRAI Magic Circus. Mais cette fois-ci, l’infléchissement hors de l’univers du théâtre proprement dit est plus sensible : c’est à une authentique revue du music-hall que Savary nous convie, rajeunissant, renouvelant ce genre populaire entre tous. Je ne doute pas que son héros, né du soldat inconnu et d’une mère anonyme, ne rencontre un grand succès.

25.10.82 – LILI LAMONT, comédie de Arthur Whitney, adaptée José André Lacour et mise en scène par René Dupuy au Théâtre Fontaine dans des décors et costumes de Jacques Noël, est le produit type pour faire mousser une vedette. En l’espèce, il s’agit de Micheline Presle. Elle joue le rôle d’une star qui a consenti à honorer de sa présence une fête d’un club de ses fans. On s’apercevra que la vraie star est morte il y a douze ans, et que c’est sa doublure qui la remplace dans la vie depuis. L’originale n’avait pas de talent, la copie conforme en a. Le rôle est sur mesure pour l’actrice en déclin. Tous ses admirateurs d’hier étaient à la générale du FONTAINE pour l’applaudir, à commencer par l’académicien Jean-Jacques Gautier !

26.10.82 - Le Théâtre du Barouf vient de découvrir, après d’autres, qu’il était payant de monter les écrivains (je cite) « dont le pays vit sous la botte, et qui en souffrent, cela va de soi. » Vercors ajoutait : « Il n’est que deux manières de protester : par la colère ou par l’humour ».
À la Péniche, un nombreux public a applaudi autour de moi deux oeuvrettes de Mrozek. Chacune dure trente minutes, et l’entracte qui les sépare est presque aussi long. Je n’ai pas perçu la connotation contestatrice de NUIT DE REVE.
On y voit deux voyageurs qui partagent la même chambre d’hôtel. Une femme viendra les y retrouver. C’est un rêve. Mais le font-ils ensemble en même temps ou chacun le fait-il, englobant l’autre ? Laborieusement étirée, la pièce s’enlise dans un dialogue répétitif.
L’autre, BERTRAND, téléguide son contenu caché avec la lourdeur d’un agent de la C.I.A. maladroit : un oculiste reçoit la visite d’un certain Pépé qui veut des lunettes pour viser avec son fusil sur « Bertrand ». Qui est Bertrand ? Il apparaît vite que tous les Bertrand sont à éliminer et qu’il ne faut pas hésiter à les dénoncer. L’oculiste trouillard se pliera à cette règle du jeu, où l’arbitraire le dispute à la terreur organisée par la POUVOIR qui détient les armes. Cela dit, comme rien n’est explicité, libre à moi que les Bertrands me fassent songer aux Juifs d’Hitler, plutôt qu’à ceux de Brejnev.
Henri Poirier et Guy Saint-Jean sont assez justes en voyageurs fatigués et ronchons. Isa Mercure est joliment maquillée en créature de rêve ! Poirier joue l’oculiste. Il donne bien l’impression du type qui a peur. Guy Saint-Jean en grand-père, donne une croustillante caricature conventionnelle.

28.10.82 - Pendant un quart d’heure, j’ai été comblé. Je me suis dit  « Ca y est : Elles (ils) ont su remettre leur PASSAGE HAGARD », qui m’avait consterné en Avignon, « à flot, sur des bons rails ». Hélas, après des débuts prometteurs où j’ai réécouté avec plaisir les deux chansons : « Ah la la la la la la, si je n’étais pas là ! » et « Ah qu’il est beau mon paquet », l’intrigue s’enlise dans une anecdote ennuyeuse aussi confuse qu’incompréhensible, pas drôle du tout. Les Mirabelles y rament péniblement. La fille qui est avec eux  a un charme vicieux assez attractif. Sa présence égaye un instant vers les deux tiers du spectacle, quand elle chante d’une voix à peine audible. Mais elle ne sauve pas l’entreprise. Pas bon, pas bon, pas bon ça, pour A. DÉJAZET !

29.10.82 - Mon ami Jacques Pruvost, lorsqu’il jouait du piano dans LES TROIS SŒURS de Tchékhov, dans la mise en scène -que d’aucuns jugeaient inexistante, mais qui était terriblement efficace- de Sacha Pitoëff, aux Mardis de l’œuvre  vers les années cinquante, m’avait dit : « Tu vois, quand je suis dans ce salon, en train de pianoter au milieu de cette société provinciale russe, c’est comme si j’étais moi-même un de ces invités ». Il se sentait sur la scène comme chez lui. Tout était vrai parce que chacun vivait son rôle, s’y identifiait, s’y confondait, s’y aliénait. Il n’était pas question de chercher à faire de l’art. L’art surgissait tout seul. Il suffisait d’être fidèle au texte, de l’aimer, de vouloir, simplement, le communiquer.
Daniel Mesguich ne pouvait pas se contenter de cette modestie. Son effacement devant l’œuvre eût été apprécié d’autant plus qu’il n’a plus, aux yeux des médias, à faire ses preuves ès faiseur à la mode. Le bruit avait d’ailleurs couru qu’il s’était, cette fois-ci, attaché à respecter le message tchékhovien. Hélas ! Chassez le naturel, il revient au galop. Son PLATONOV sonne faux. Passons sur le fait que, animateur du THÉATRE DU MIROIR, il lui fallait justifier son label. Les quatre femmes amoureuses du héros figureront donc dans son esprit « les miroirs de l’ange déchu ». Voire. Elles se mirent en effet dans le reflet du jeune homme brillant qui, étudiant, devait soulever le monde, et qui n’est plus, cinq ans après, qu’un instituteur sans envergure, redresseur des torts d’une société provinciale médiocre. Était-il pour autant nécessaire de signifier ce jeu de glaces en montrant la fenêtre donnant sur le jardin à la fois de face et de dos, avec des témoins qui surveillent à l’endroit et à l’envers les agissements des protagonistes ? Cette « fabrication » n’est pas conforme. Elle fait appliquée, comme toute sa mise en scène beaucoup trop visible, beaucoup trop montrée. Il n’y a pas un déplacement, pas un mouvement, pas une  intonation qui n’aient été voulus, infléchis dans le sens d’une « relecture ». Or celle-ci est superficielle, racoleuse. Elle se veut complice d’un public averti, qui saura reconnaître ici et là des citations d’Hamlet et, paraît-il, d’œuvres d’Hélène Cixous et quelques autres. Je ne suis pas assez cultivé pour avoir repéré tous ces rébus, mais j’ai bien senti que, par moments, Tchékhov n’était plus Tchékhov et que Mesguich  Platonov se donnait son plaisir habituel de membre à part entière du « complot ».
L’ennui, c’est que la pièce, -découpée, j’allais oublier de le dire (tant il est évident que Mesguich ne pouvait pas se contenter des actes en continuité prévus par l’auteur) comme un saucisson en tranches, qui en rompent le rythme-, perd à ce jeu : le personnage de Platonov, joué en romantique mondain par Mesguich lui-même, qui s’est ménagé une entrée de vedette, ne communique aucune émotion. Traité à côté de la plaque, il n’a plus d’universalité. Dieu sait s’il est actuel, pourtant. Dieu sait s’il y en eu récemment chez nous, de ces jeunes gens de soixante-huit qui allaient changer le monde, et qui ont quelques années plus tard endossé le veston de la raison bourgeoise. Mesguich a préféré, au drame humain, jouer le vaudeville -au demeurant pas drôle- des situations. Platonov, pressé par toutes ses amantes de coucher avec lui au cours d’une même nuit, ne sait plus où donner de la queue. Une queue bien décevante, sans doute, à présent, tant il a l’air indifférent, ennuyé, froid.
Monter Tchékhov est à mes yeux un révélateur d’âme : il faut pour s’y frotter avoir du cœur. On risque alors de toucher profondément, intimement, gravement des spectateurs enclins à s’interroger sur eux-mêmes. Mesguich n’a pas de cœur et il s’adresse à un public qui n’en a pas non plus.
Le spectacle est-il professionnel ? Pour moi la réponse est NON, car une mise en scène qui téléguide ses intentions à traits aussi grossiers est généralement la caractéristique des débutants. Cela dit, la distribution est de qualité et assume avec obéissance le parti du réalisateur. Non sans mérite. Grâce à un Jean-Luc Buquet, (le médecin), à un Michel Debrane (Porfire), à une Claire El Guedj (Maria), à une Christine Liétot (Sofia), l’âme de l’œuvre arrive parfois à s’emparer de la scène. Pour de trop brefs moments tués par des changements d’éclairages ou des ruptures gratuites. Ou par le jeu du personnage principal.
Ou bien Mesguich n’a pas compris Platonov, ou bien il n’a pas voulu  le comprendre. Toujours est-il que j’estime toujours qu’un séjour au goulag avec un bon lavage de cerveau lui serait utile. Attendons de lire la presse pour compter le nombre de critiques qui mériteraient de l’y accompagner !

30.10.82 - Convoqué par Pierre-Jean Valentin, j’ai fait un saut à Rennes pour voir un tour de chant mis en scène par lui. Le chanteur, dont le registre est exceptionnellement étendu, la voix superbe et d’une surprenante variété, est italien. Il s’appelle Leopoldo Mastelloni. De Kurt Weill à Dessau, en passant par Verdi et Nino Rota, il explore un répertoire qui lui permet d’aller des tessitures âpres, rauques et graves, à celles du soprano léger le plus aérien. D’un bout à l’autre, il chante en travesti, changeant de robe ou de dessous à chaque chanson. Sur son visage d’homosexuel évident, il a plâtré le blanc des Pierrots, ce qui indique une volonté de gommer les mimiques. Ce Narcisse s’est vu offrir par Valentin la grande scène de la Maison de la Culture et un environnement somptueux, fait d’un bric-à-brac de meubles hétéroclites et de pans de décors d’opéras. Un insolite Bouddha de trois mètres d’envergure trône immobile, au milieu de ce capharnaüm.
L’artiste, seul, bouge, allant et venant, dévêtant et revêtant ses riches atours -toute la panoplie du travelo y  passe, des bas noirs à  jarretelles aux  châles en plumes, en passant par toute la gamme des robes moulantes et par celle des chapeaux coquins, avec des larges décolletés dégageant un torse exceptionnellement velu-, au son d’une bande musicale qui l’accompagne quand il chante, et lui donne la réponse, quand il souffle et se change.
Ce cadeau royal d’un tel espace à un chanteur isolé, ce luxe pour un récital qui, à mon avis, doit être plus fréquemment produit dans des petits lieux, se retournent un peu contre le bénéficiaire, seule chose « bougeante » dans un univers mort.
Valentin estime que le spectacle est beaucoup plus qu’un récital. « Le personnage qu’incarne Mastelloni », écrit-il, « est autant le gris de notre quotidien que la couleur de nos rêves et de notre fantaisie. » Selon lui, le spectacle raconte « l’histoire de ceux dont l’amour sort de la gorge comme un cri, un monde entre le bordel et l’opéra, proche de l’artificiel comme de la tendresse. Un monde proche de Bukowski et de Pasolini. » Je prends acte de cette confession.
Pour moi, je n’ai vu qu’un chanteur ayant su  théâtraliser son tour de chant. En avait-il besoin ? Je l’ai trouvé admirable quand il chante Brecht, et ce n’est pas rien que je l’écrive car on sait ce que je pense du vieillissement des songs célèbres. Mais lui, les « sort » avec une force, une clarté, une beauté étonnantes. Et sans micro s’il vous plaît.
La gêne que j’ai éprouvée à Rennes vient de ce que Valentin lui en  a donné trop ou pas assez. Trop parce que tant d’espaces, tant de choses dans ces espaces, tant de garde-robes n’étaient peut-être pas indispensables. S’ils l’étaient, -et là intervient l’hypothèse du « pas assez »- il aurait fallu y ajouter des vivants : danseurs, chœurs, mimes, musiciens, je ne sais pas, moi, ne pas l’abandonner TOUT SEUL. Ce n’est pas un hasard si les vedettes du show-biz s’entourent de girls et de boys. La solitude de Mastelloni ne fait pas « partie » au milieu de toute cette richesse : elle fait « pauvre ».  

03.11.82 - « Les Bas-Fonds » de Gorki ne datent pas d’hier. Gildas Bourdet a voulu les rajeunir. Les filles sont en minijupes ou avec des robes moulantes. Il y a un punk avec un écouteur vissé dans l’oreille et, dans un coin de l’hôtel pour pauvres, une télé, qui tourne le dos aux spectateurs.
Cela dit, si le texte a été actualisé, la fidélité à l’œuvre -et à ses personnages- semble avoir été respectée, ce qui crée un décalage entre le langage et les attitudes montrées d’une part, le contenu des comportements d’autre part, qui m’ont paru -c’est bien normal, la pièce a bientôt quatre-vingts ans- surannés. Je dis bien : « semble », « m’a paru », car j’ai très peu compris ce que disaient les acteurs et actrices de la Salamandre. Faut-il accuser l’acoustique du T.G.P. ? Y a-t-il eu de la part de Bourdet une volonté -dans ce cas, suicidaire- ? Ayant déjà admiré cette équipe, je ne puis mettre son « inaudibilité » au débit d’une insuffisance technique. Le résultat en tous cas est que, pour la première fois, à un spectacle de Bourdet, je me suis fait chier. C’est bien dommage.

08.11.82 - Au premier abord, la démarche ne m’avait pas séduit outre mesure. Cette idée de faire un « opéra comico-rock d’après Le Barbier de Séville » de Beaumarchais, me semblait d’autant plus gratuite que le rajeunissement musical  y éclatait en contradiction avec le maintien des personnages sous des perruques, dans des costumes et des attitudes d’un XVIIIème siècle conventionnel. Il m’apparaissait que quelque chose ne collait pas, qu’il y avait un décalage entre ce qu’on voyait, figuré comme en bande dessinée située dans le temps, et ce qu’on entendait, qui détonnait moderne dans cet environnement qu’éclairaient -entre autres- de nombreuses grosses bougies, dans ce quasi-castelet pour marionnettes grandeur nature.
L’apparition d’un Figaro du sexe féminin qui faisait des manières de commedia dell’arte m’avait, au premier acte, confirmé que je perdais mon temps dans le théâtre d’Alençon où l’on m’avait traîné. D’autant plus que si la musique de Rossini avait carrément été remplacée par celle de Daniel Paris, il n’en allait pas de même du texte, dont on reconnaissait des bribes réduites à l’ossature. Là encore, la modernisation ne jouait que dans le domaine musical. De surcroît, tout ce qui dans l’œuvre originale avait un contenu social avait été apparemment soigneusement gommé par l’adaptateur musicien.
Et puis, je dois le dire, j’ai été eu. D’abord parce que cet opéra était joué et chanté par des comédiens chanteurs excellents, pétants de bonheur et de santé, de toute évidence rompus professionnellement aux disciplines difficiles qu’on attendait d’eux. La Rosine était ravissante, le Comte Almaviva délicatement distingué à souhait, le Bartholo, jaloux parfait, et les comparses jeunes, sympathiques, joyeux. Au troisième acte, il n’y avait plus que la Figarette qui m’agaçât. Surtout, il faut le dire, cet univers était superbement entraîné par une musique d’aujourd’hui, à  laquelle il devenait évident que le texte de Beaumarchais s’intégrait avec bonheur. Il nous était ainsi donné d’entendre une nouvelle version chantée du « Figaro-ci Figaro-là », un nouvel « air de la Calomnie » et une charmante parodie des « Parapluies de Cherbourg » dans la scène du dépit, où Rosine se croit dupée. Mais ce ne sont que des points notables. Ce que j’avais devant moi, c’était l’aboutissement d’une ligne esquissée par le Scarface Ensemble, un spectacle de divertissement pur -mais n’en faut-il pas ?-, réussi dans le domaine du théâtre musical à un degré de qualité exceptionnel, avec, en prime, une mise en scène d’un certain Jean-Pierre Dupuy, pleine d’humour et de fine drôlerie.
Bref, cette « PRÉCÔTION » INUTILE, où pas un instant n’avait paru longuet au blasé que je suis, finissait, au final, par m’enchanter.

09.11.82 - Il l’appelle « la chiante ». Elle le nomme « rasoir ». Ces deux vieillards à tendance grabataire -en tous cas souffreteuse- arrivent au terme de leurs vie, se supportent mal l’un l’autre, mais, bien sûr, liés à mort par des habitudes communes.
La pièce a été écrite par un garçon de trente-six ans, dans un langage (du Nord de la France) qui se veut un peu patoisant. Au niveau de l’indication, s’entend : Pierre Étienne Heymann, qui a monté l’oeuvrette de ce Daniel Lemahieu, a tenu à ce que son public comprenne le sens de chaque mot.  
Avec Hubert Gignoux en Rasoir et Marie Mergey en Chiante, il avait des interprètes de parfaite professionnalité. En une série de séquences coupées par des noirs brefs, il nous montre ses non héros successivement dans diverses scènes de leur vie quotidienne, avec périodiquement la connotation d’un drame -un enfant anormal ? Retardé ? Né malgré un avortement ? Pas né mais le remord les poursuit, et ils le font vivre en imagination dans la pièce voisine ? Ce n’est pas absolument limpide-. Ce « Pierrot » qui ne semble pas bien contrôler ses fonctions, occupe une bonne part des conversations.
À la fin, la chiante est à l’hospice, ne « vivant » plus qu’en sursis. J’ai cru comprendre qu’elle avait des problèmes moteurs. De visiteur, son « Rasoir » devient à la toute fin compagnon de (j’allais dire : cellule) chambre de sa partenaire.
Le spectacle en tranche de bifsteack saignant ne m’a pas ennuyé, mais cette exhibition de désarrois chroniques ne m’a pas paru correspondre à ce que j’attends de spectacles « traitant de sujets contemporains français ».

10.11.82 - Très curieusement, le lendemain soir au Petit TEP, j’ai vu avec À LA BELLE SAISON le contraire de ce ENTRE CHIENS ET LOUPS exploré la veille au Petit Athénée.
Cette fois-ci, l’auteur est Jenny Bellay, qui joue une grand-mère pleine de santé avec un Jacques Lalande, jeune sexagénaire remarquablement actif. Eux aussi ont un « Pierrot » qui leur donne du souci, mais c’est parce qu’il s’est tiré en Amérique, ce que son père accepte mal. Eux  aussi sont des « travailleurs », mais pas du même genre : vendeurs de biscuits sur les marchés, ils font figure de fantaisistes, comparés aux prolétaires des Corons brouillardeux.
Et même, une certaine poésie les habite, ainsi qu’un solide appétit. Leur sexualité n’étant plus virulente, ils se confectionnent des bons petits plats qu’ils font (semblant de faire) devant nous et qu’ils dégustent (en partie vraiment) avec gourmandise.
Bref, c’est la vieillesse heureuse d’un couple qui s’aime encore, quoiqu’avec lucidité.

17.11.82 - À côté de l’antisémitisme violent, il existe ce que j’appellerai l’antisémitisme  bonasse.
C’est celui qui, avant la guerre de 39, avait alimenté la « gentille » série des films « Moïse et Salomon parfumeurs », c’est celui qui nourrit les histoires juives. C’est celui qui, avec constance, entretient la notion : ces gens-là ne sont pas comme nous.
Il faut le constater : nombreux sont les Juifs qui entretiennent cette revendication de différence. Plus particulièrement loquaces ont été, et restent, ceux que l’Afrique du Nord a rendus à la métropole après que les Arabes aient conquis le pouvoir chez eux. Quels salopards, ces bougnoules, quand même, « nous qui étions si gentils ».
Et les artistes exilés -ils sont nombreux- brossent spectacle après spectacle un tableau idyllique de cette société ensoleillée, au langage imagé, à la faconde inimitable, où les personnages de la grand-mère, gardienne des règles familiales, est toujours montré attendrissant.
Après tout, c’est un des créneaux de la pensée juive, avec la célébration de l’holocauste ! Ici, c’est celle d’une certaine diaspora qui fait bien toucher du doigt à quel point ce peuple n’est jamais chez lui nulle part ! (sauf en Israël ?). Elle est racontée avec drôlerie dans un roman de Gil Ben Aych intitulé L’ESSUIE-MAINS DES PIEDS.
Ce qui singularise le spectacle du Petit TEP, c’est que l’adaptateur metteur en scène qui a fait ce choix n’est pas juif. Pierre Ascaride, aidé par Martine Drai, qui, elle, est juive -et d’ailleurs une fort belle fille avec un joli sourire- raconte avec beaucoup de conviction l’histoire de cette famille de Tlemcen, dont le père, plus perspicace que les autres, avait décidé de quitter le pays dès 1956, et qui échouera à Champigny. Avec son THÉATRE À DOMICILE, c’est chez les gens qu’il ira faire rigoler les Goïs à propos de ces braves gens si drôles, avec leurs coutumes étrangères. Comment recevront-ils l’aventure de cette famille plus maligne que les autres ? Très bien, très sympathiquement, sûrement. Au premier degré, tout est très chouette. D’autant plus que l’imitation d’Ascaride est parfaite. Il a l’accent oranais qu’on croirait qu’il en vient ! Et c’est un bon acteur. La besogne fera son chemin ensuite, à l’insu de tous. 

18.11.82 - On ne peut pas dire le contraire : le lieu, LA MANUFACTURE, qui a donné son nom au spectacle de Didier Flamand, est superbe. Trop vaste, sans doute : l’écriture ne peut y être que cinématographique. D’ailleurs, tous les sons et même les phrases échangées passent par la sono, et, signe appuyé, pour le cas où des spectateurs ignares n’auraient pas compris le parti, un perchman suit les évolutions des acteurs dès qu’un rudiment de dialogue s’ébauche. Malheureusement, c’est du cinéma sans gros plan, quelque chose comme un anti-théâtre d’où tout rapprochement serait exclu.
Est-ce le lieu qui a inspiré le sujet du spectacle, son anecdote ? Sans doute, puisqu’il s’agit du rapport -ou plutôt de la juxtaposition sans réelle communication- classe ouvrière / patronat. L’exploration est intéressante, quoique peu militante. Elle est surtout cantonnée dans le passéisme. Des débuts du XX ème siècle aux Congés Payés de 1937, le survol -comme dans PRENDS BIEN GARDE AUX ZEPPELINS- est conduit par une bande sonore à laquelle obéissent les acteurs. Ils forment des tableaux individuellement souvent superbes. Flamand est un esthète. Il entend que ça se remarque.
Malheureusement -influence de Bob Wilson ou de Friloux ?- il a abusé du ralenti. Malheureusement aussi, la « présence » est terriblement absente de son entreprise qui semble manquer d’âme : vue à travers des prismes référenciés, la lutte des classes est comme indiquée mais elle ne s’impose pas. On assiste à des scènes de la vie courante, ouvrière ou patronale, avec une indifférence totale. En cela l’entreprise est ratée. Belle et manquée. Mais l’immensité de l’espace n’était-elle pas un piège ?

19.11.82 - Déroutante Anne Delbée, qui nous sort, à Angers, un spectacle qui aurait dû m’enchanter, et qui, réalisé, est entièrement insatisfaisant, à tel point qu’on pourrait le croire produit par un débutant, tant les maladresses y sont flagrantes, tant le contrôle en est absent.
Le propos de départ d’APOCALYPSE 2000 est évidemment de circonstance. La Compagnie Anne Delbée s’installant à Angers, il lui fallait montrer qu’elle s’ancrait à la cité accueillante, et donc l’honorer à travers un de ses titres de gloire. Le choix des célèbres tapisseries dessinées au XIV e siècle par Hennequin de Bruges, sur commande d’un Duc d’Anjou, aurait pu donner lieu à une simple évocation de l’Apocalypse de Jean, puisque, aussi bien, ce que l’artiste a immortalisé, ce sont les cataclysmes décrits par l’apôtre exilé à Patmos, en réaction contre la tyrannie de Néron.
L’auteur, Anne Delbée soi-même, n’a pas voulu proposer au metteur en scène Anne Delbée un scénario aussi réduit. Elle a tenu à actualiser le thème, d’ailleurs très présent dans le conscient collectif actuel, de la destruction de l’homme par lui-même.
Ainsi son texte s’articule-t-il sur trois paramètres : les versets célèbres, l’artiste de la Renaissance confronté à son œuvre, un jeune homme négatif et une fille avide de croquer la vie à pleines dents, qui s’affrontent dans une course-poursuite à travers sept étapes d’un voyage au milieu de notre monde moderne. Sept étapes, aussi, qui sont des stations aux sièges des sept églises de la fondation.
Éphèse et Beyrouth s’y rencontrent dans la célébration de LA MORT, Thyatire se mêle à l’Afghanistan, étoile du matin annonciatrice du DÉSIR. Philadelphie et les Philippines, évoquent L’ENFANCE, mais dans cette Asie-là, elle est prostituée ou abandonnée à l’enfer des Boat People. Sardes et le San Salvador se confondent dans L’AMOUR. À Laodicée sonne l’heure des CHOIX. L’argent règne à Smyrne en même temps que la Foi est mise à mort en Amérique du Sud. Le trône de Satan s’installe à Pergame tandis que LA FOLIE s’empare de New York.  
Les thèmes ne s’interpénètrent pas vraiment. Dans chaque tableau, ils se succèdent, se juxtaposent. On pourrait remettre chacun dans sa continuité, et cela donnerait sept petites œuvres. Peut-être est-ce pour replacer chaque anecdote dans son contexte, à chaque fois, que l’acteur s’est  tant répété. Il est certain que si l’auteur Anne Delbée avait proposé son texte à un autre metteur en scène, celui-ci en aurait coupé la moitié. Il aurait aussi appris à l’écrivain de théâtre qu’il faut, sur une scène, se garder des discours abstraits. Toute dénonciation doit y ressortir des actes. On n’y écoute pas les affirmations assénées. On veut les éprouver. Or, APOCALYPSE 2000, dans son voyage antique déjà terriblement référencié -il faut vachement bien connaître l’Histoire des débuts du Christianisme, cette période sur laquelle l’enseignement profane fait si souvent l’impasse, entre la mort du Christ et les premières persécutions- ne cesse, dans son périple moderne, de crier aux spectateurs : « Voyez dans quel monde vous vivez, ayez des yeux, ayez des oreilles. Vous laissez faire l’abominable. L’apocalypse est là, déjà. Vous êtes Babylone, prenez garde. »
Cette partie du spectacle devrait être « mobilisante », culpabilisante. Comment ne pas y adhérer ? Comment ne pas remercier la fiévreuse jeune femme, de chercher à communiquer une angoisse qui semble si nécessaire dans un monde où l’indifférence, l’égoïsme, l’aveuglement, sont des bastions apparemment indéracinables ? Hélas, hurler des textes pathétiques n’est pas le bon moyen de se faire entendre. Déclamer des vérités sur un ton paroxystique permanent lasse, fatigue, ennuie, et finit -ô comble- par endormir. Il y a de quoi rager. D’autant plus que dans le combat que se livrent la belle Pascaline -qui veut vivre- et la bête négative, mauvaise, Pascal, Pâques lui aussi mais son antithèse, il y a des moments superbes. Et notamment une admirable scène d’amour, d’une violence et d’une pudeur extrêmes, entre un homme et une femme nus.
Dès qu’Anne Delbée montre au lieu de dire, son talent éclate. APOCALYPSE 2000 est un ratage, mais à un niveau valable si le spectacle montré à Angers est le brouillon de celui qu’on verra à Paris.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Dimanche 28 janvier 2007
23.11.82 - Ne croyez pas que l’âme de la troupe qui s’appelle « le Taller d’Amsterdam » soit hollandaise. Armando Bergalle et Hector Vilche, qui ont conçu et élaboré « LE DÉSERT », tout comme Santiago del Corral, qui a fait le décor et les lumières (du sable, avec des dunes, et des objets bizarres posés de-ci, de-là, et des meubles recouverts de housses) ou Silvio Montoya, qui a dirigé les acteurs, sont sud-américains.
Plasticiens avant d’être gens de théâtre, Bob Wilson les a certes, influencés, ils ont imaginé qu’un homme est en face de ses fantasmes et ils nous le montrent les regardant. Le titre, LE DÉSERT, signifie le sens de ces fantasmes, qui sont aussi, nous affirme-t-on, ceux du public.
Une partition musicale qui va de Schoenberg à Duke Ellington ponctue la gestuelle. Ca dure quatre-vingt-dix minutes belles, mais souvent longuettes.

01.12.82 - L’exercice de la critique est un art délicat. Est-ce un art ? Les artistes sont prompts à l’accorder lorsque le chroniqueur les encense. Mais lorsqu’il les conteste, que de sarcasmes, que d’amertume, que de rancoeurs. Les jeux, en vérité, ne sont pas égaux. Ici, il y a des gens qui ont longuement porté en eux un projet, qui ont travaillé dur, qui se sont investis en portions importantes de leur vie, et là il y a des juges sans appel, qui expriment leurs impressions d’un soir trop souvent selon des systèmes de référence qui ne doivent rien à la couleur de la tribune dans laquelle ils s’expriment, ni, parfois, au spectacle qu’ils voient. Ces gens au pouvoir exorbitant ont la faculté de grossir ou de minimiser tel aspect de l’œuvre présentée, voire de l’ignorer, ce qui lui retire, publiquement, jusqu’à l’existence. J’ai souvent dit que le droit minimum du créateur qui s’exprime devant un public, est que les représentants de ce public, donc les critiques, rendent compte à ce public potentiel de ce que, eux, porte-parole des opinions présumées des lecteurs, ont ressenti face à la chose proposée. On est loin du compte.
Aujourd’hui, le créateur assassiné doit se réjouir puisque ses censeurs lui ont concédé qu’ils ÉTAIENT CONSCIENTS DE SON EXISTENCE ! Les critiques se défendent de leurs silences envers certains en arguant du fait qu’ils n’ont pas le don d’ubiquité, qu’ils sont incapables d’assumer les quatre ou cinq convocations qu’ils reçoivent chaque soir, week-end compris. C’est juste. Que leurs journaux engagent d’autres confrères. Voire : ils n’ont déjà pas assez de place à consacrer à leurs ténors de la plume  théâtrale. Et puis ça n’est pas cette rubrique-là qui fait vendre. Pourquoi s’embarrasseraient-ils de salaires supplémentaires, alors que les titulaires ne le demandent pas à leurs directions ? Comment le pourraient-ils ? Ils pèsent, à l’intérieur du journal, de peu de poids an comparaison avec les reporters de haut vol politique ou sportif. Pourquoi le feraient-ils ? Il y aurait danger pour eux, si d’aventure le jeune nouvellement arrivé avait du talent et des dents longues !
Face à cette situation qui ne cesserait qu’avec une authentique modification des préoccupations des patrons de presse -mais ne serait-ce pas au détriment de ce qu’ils appellent la liberté ?-  les artistes n’ont pas le choix. Ils doivent savoir qu’ils dépendent totalement de bonnes ou de mauvaises volontés, qui condescendront, ou non, à leur octroyer le droit ou non de vivre de l’Art qu’ils ont choisi. Car, ne le perdons jamais de vue, sauf pour les quelques privilégiés du système des subventions de l’État -je veux dire les Mandarins, les quelques-uns à qui tout est permis, parce qu’ils trônent sur des matelas de fric qu’ils dilapident avec l’insolence des nouveaux riches- la sanction est économique, changement ou pas changement, seul le vrai riche peut narguer le pouvoir en question. J’en ai connu un, qui voulait investir son argent dans le théâtre. Sa famille a trouvé des juges pour le faire déclarer « irresponsable ». Peut-être ne l’aurait-elle pas fait s’il avait su consacrer ses moyens aux valeurs reconnues -tel un Lars Schmidt ou un Lumbroso- mais il se prétendait découvreur à ses frais : « Au  feu », a tranché la société.
Que doit, que peut faire, face à ce contexte, celle, celui qui a consacré deux, trois, quatre, six mois, douze mois de la vie à créer une œuvre qu’il lui semble impérieux et nécessaire de communiquer ? Savoir qu’il n’a aucun droit, et particulièrement pas à l’arrogance vis-à-vis de ses juges. Après tout, il accepte de se produire devant eux. Vous me direz qu’il n’a pas le choix. En effet. N’empêche qu’il s’y soumet. Il sait que, parmi les membres de ce jury, il n’y a pas que des génies. Même s’ils en affectent l’apparence, il doit être imprégné du fait que ce ne sont pas des amis. Il se rappellera que leur but à eux est de faire des articles qui ne les fassent pas engueuler (les lecteurs qui se plaignent à leurs chefs, c’est mauvais pour eux). S’il les sollicite au risque des les importuner, il ne devra pas s’étonner qu’ils s’irritent et il devra leur être obligé de ne pas avoir fait, éventuellement, passer leurs humeurs dans leurs papiers. Cependant, quoique carpette, il lui sera interdit de se revendiquer victime à priori. Il a des devoirs, et d’abord celui de faire de la belle ouvrage. Ca ne suffit pas, mais c’est élémentaire. Si cette ouvrage est originale, si elle étonne, ce sera mieux. Si elle est à la mode, attention : ce ne sera pas du goût de ceux qui entendent, prétendent la précéder. En vérité, il fera ce qui lui plaira, et il le fera bien. S’il n’a pas de talent, la sélection naturelle jouera, impitoyable. S’il en a, il n’est pas sûr que ses juges s’en aperçoivent. Même s’ils se dérangent. L’événement est précédé de grosse caisse, et tout le monde ne peut pas en bénéficier. Là encore, l’argent est maître.
S’il est certain de son génie, et s’il a tout fait pour que le monde entende son petit pet noyé dans la masse des autres petits pets, et étouffé sous le son des gros pets, il pourra arriver que les critiques lui concèdent la croix de son mérite. Il sera alors « de la famille »… jusqu’au prochain coup où tout sera remis en question, car telle est l’impitoyable règle de ce jeu où les uns ont tous les droits, et les autres seulement des devoirs !
Farid Paya, ayant monté « Armaguedon » ou « Quelques turbulences avant l’aube » d’une part, « l’Opéra nomade » d’autre part, a-t-il en face de la critique l’attitude de modeste qui devrait être la sienne ? Saura-t-il accepter que je lui dise tout le bien que je pense de son petit spectacle d’intervention, suite de DÉSORMAIS, et que j’exprime des réserves sur sa grande réalisation ? Après tout, n’est-il pas légitime que le critique critique, si c’est de bonne foi ? Si ce peut être positif, écouté par le créateur sans mépris ? Le vrai problème de la « critique » n’est-il pas celui de la deuxième chance ? Dire à quelqu’un : « Je n’ai pas aimé ceci ou cela, j’ai raison ou pas, écoutez aussi les autres, je reviendrai et là je jugerai »…
L’OPÉRA NOMADE, dans la même ligne que DÉSORMAIS -je l’ai déjà dit- n’en a pas l’humour. Mais ce bivouac entre des gens du voyage qui semblent surgir du fond des temps, parce qu’ils marchent sur une route dont la réalité n’a rien de contemporaine, a une dimension comique. Le souffle de l’éternité y passe à travers l’anecdote très simple, d’une totale pureté, d’un amour illicite qui naît et ne s’accomplit pas, d’un dépit qui s’exprime, mais qui n’est pas méchant. Trois filles aux voix superbes et deux garçons chantent cet arrêt d’une nuit avec des notes d’une magnifique beauté.
ARMAGUEDON, c’est autre chose : un animateur culturel de l’Armée du Salut a décidé de faire une petite fête. Les clochards mangeront une bonne soupe. On chantera. Il y aura une petite représentation théâtrale. On lira aussi des versets de l’Apocalypse de Jean. Histoire, sans doute, de réjouir les miséreux !
Malheureusement, cette trame de départ inculquée aux artistes     -ceux de l’OPÉRA NOMADE plus trois autres, l’affaire est plus ambitieuse- n’a pas débouché sur un propos lisible au profane, parce que Farid Paya a suggéré à ses interprètes d’apporter LEURS personnalités à l’affaire, ET QU’ILS SONT TOUT CE QU’ON VEUT, SAUF DES CLOCHARDS. Alors, on se laisse porter par une représentation en gros agréable, plaisante, trop longue d’un quart d’heure sûrement, mais qui fonctionne selon une logique certaine. Là encore, les voix superbes s’expriment par sons rauques extraordinaires. Et de plus, rire et sourire sont souvent au rendez-vous. Il n’en reste pas moins que, quelque part, cette soirée des bas-fonds sonne faux.
Farid Paya, qui a admirablement transposé dans L’OPÉRA NOMADE un univers qui lui vient des levers de soleil à Persépolis, n’a pas su inculquer à ses comédiens la sordidité de la clochardisation. Il est têtu : je le vois d’ici. Il va dire qu’il ne l’a jamais voulue. Soit ! Mais alors, qu’a-t-il voulu ? Le critique a-t-il le droit de poser cette question publiquement ? Le créateur s’adresse à un public. Le rôle du critique n’est-il pas d’éclairer ce public trop souvent moutonnier, aisé à manipuler ? Voilà : seulement qu’il soit honnête et ne vise pas, sur le dos d’une œuvre élaborée en six mois, à faire en une heure d’approche superficielle, son minuscule morceau qui figurera dans son anthologie ! Oï, oï, oï ! Est-ce que ce que ce ne serait pas ce que, MOI, je suis en train de faire ?

La  partie de ce compte-rendu qui traite du pouvoir exhorbitant et pourtant nécessaire de la critique est toujours d’actualité presque 30 ans plus tard sauf que la plupart des spectacles n’ont plus le droit d’être jugés. Après un temps d’exploitation ils sombrent dans l’oubli. Ils ne laissent pas de traces.

Une escapade à Lyon

07.12.82 - Revu LES CVOCI dans CRAC au « Théâtre des Jeunes années », sinistre théâtre de la périphérie lyonnaise dont la date d’édification ne me paraissait pas évidente. ON l’a ouvert il y a deux ans. Les bureaux administratifs, au quatrième, sont chauds, accueillants et moquettés.
CRAC n’a pas bougé depuis que je l’avais vu à Prague. Il y a eu des coupures. Notamment, nos lascars ne mangent plus le journal au troisième tableau. Horacek   m’a dit que c’est parce qu’il avait du mal à digérer l’encre d’imprimerie des journaux occidentaux. Il est sûr, en effet, que celle du RUDE PRAVO est plus digeste.

07.12.82 (soir) - François Bourgeat est un adaptateur professionnel. Tripoteur de textes, « exhumateur » d’œuvres qui n’ont été conçues que pour être lues, il est le spécialiste de la théâtralisation des produits littéraires non théâtraux.
Avec CAMUS, UN ÉTÉ INVINCIBLE, qu’il présente au Théâtre de l’Ouest Lyonnais, il sacrifie une nouvelle fois à son système. Outre qu’il a choisi les textes, il est également metteur en scène.
On doit reconnaître de grands mérites à son spectacle. D’abord, au niveau des morceaux qu’il a choisis ; ils éclairent l’œuvre de Camus sous les angles où ils demeurent le plus actuel : son pacifisme, sa foi en l’homme, son horreur devant le fait que des hommes puissent donner la mort à d’autres, sa condamnation du stalinisme, son étonnement devant le soutien que certains philosophes apportent à des doctrines qu’il juge utopiste.
Camus seul, Camus malade, Camus et l’Algérie sont évoqués avec pudeur par deux acteurs et une comédienne. Sur un plateau nu -un praticable, une chaise-, Béatrice Audry, Louis Beyler et Jean-Benoît Terral disent plutôt qu’ils ne jouent, le contenu et la langue de l’écrivain. Ce serait une prestation parfaite pour les Alliances Françaises. Cela m’a donné envie de relire LA CHUTE et, si c’est trouvable, ACTUELLE III, paru et occulté en 1958, où il proposait, paraît-il, des solutions pour l’Algérie.

08.12.82 - « Que veut la jeunesse ? » Rire et danser ». Par ces mots s’achève la poétique théâtralisée proposée par L’ATTROUPEMENT, groupe de Lyon, animé par Patrick Le Mauff, avec des textes du poète grec Yannis Ritsos. La mer, l’huile, le ciel, la femme à sa place, pas une autre, chaque chose d’ailleurs insérée dans un ordre -celui-là vient du plus profond des racines populaires- sont tour à tour évoqués avec des mots et des images très belles (on aimerait bien savoir qui est le traducteur, mais aucun programme n’est distribué au Théâtre Firmin Gémier d’Antony), quoique parfois un peu trop riches en comparaisons destinées à l’imagination visuelle.
Il arrive qu’on pense à Giono, surtout quand le contenu se réfère charnellement à la nature à la fois tendre et dangereuse. Chez l’auteur français que Pétain aimait tant, c’était la terre nourricière. Ici, ce sont les valeurs élémentaires citées ci-dessus, par lesquelles Dieu tient l’homme à sa place, à la fois modeste et importante.
La mise en scène de l’ATTROUPEMENT, ponctuée par une belle musique, notamment entre chaque tableau, est un peu pléonastique. J’ai évoqué Giono ; parfois, c’est à Pagnol que j’ai songé quand, sans doute pour faire méditerranéen, les acteurs se mettent à prendre l’accent marseillais. Ils ont un fort goût de la composition, ces acteurs, surtout l’actrice clown qui, sous son masque, contrefait la vieille, comme j’avais appris au Cours Dullin qu’il ne fallait pas le faire. Par contre, elle est magnifique quand, devenue géante grâce à une chaise sur laquelle elle monte, elle se drape dans une robe tombée des cintres et signifie du regard, et de lèvres méchamment peintes, tout ce que la mer a d’inquiétant.
Cela dit, cette mise en scène est sobre, économe de déplacements : les trois protagonistes qui parlent restent souvent immobiles. Ils ont visiblement conscience de la beauté de ce qu’ils disent, parfois en dialogues entre eux, à tel point que le souci de communiquer ne les agite pas « démagogiquement » : au spectateur de faire l’effort d’attention requis, quoiqu’il soit rendu difficile par l’extrême inconfort auquel sont soumis dos et fesses ! Ces gradins enserrent une aire de jeu semi-circulaire -sans doute s’agit-il d’une orchestra- qui, au dernier tableau, se transformera en ciel par un très joli effet de lumières venant du dessous.
L’interprétation fait-elle à l’humour une place suffisante ? Puis-je croire que le contestataire Ritsos ne s’exprime pas au second degré lorsqu’il situe la femme dans son rôle traditionnel ? Et son hymne aux vertus artisanales est-il sans arrière-pensées ? L’ATTROUPEMENT  lyonnais ne semble pas s’être attaché à lire entre les mots. Mais peut-être n’y avait-il rien à lire d’autre que ce que le poème chante ? Je ne connais pas assez Ritsos pour être affirmatif. Quoi qu’il en soit, si je me pose la question « pourquoi l’équipe s’est-elle investie dans « LE CHORAL DES PECHEURS D’ÉPONGE ? », j’ai envie de dire : parce que c’est beau, parce que c’est étrangement hellénique, très rattaché à la culture antique, et puis aussi parce que cet exotisme dispense entre-temps de plonger dans nos réalités contemporaines propres. C’est une démarche d’évasion propre à faire rêver ceux qui souhaitent se réfugier ailleurs sur une civilisation qui se survit. Sa célébration en exalte des vertus que, quant à moi, j’estime obscurantistes. J’ai lu que les dictateurs grecs n’avaient pas liquidé l’opposant politique qu’était Ritsos parce qu’ « il ne faut pas faire un nouveau Lorca ». Mais, à travers les descriptions du poète andalou de sa société, suintait à chaque ligne dénonciation et révolte. Dans le choix de Ritsos proposé par L’ATTROUPEMENT, je n’ai rien -du moins à travers l’interprétation proposée- détecté de pareil. De toute manière, je doute que ce cas de figure froid aurait pu m’atteindre comme le YOL turc. 

09.12.82 - Dans un style de théâtre complètement rétro, François Joxe a écrit une pièce qui montre une jeune fille « moderne » accompagnée par un copain photographe, faisant une enquête chez des grabataires d’un hôpital hospice sur le thème : « Et si c’était à refaire, recommenceriez-vous votre vie telle quelle ? »
C’est conçu réaliste. Les types humains exhibés son banals. Il y a la sereine absolue, la pute très contente de sa carrière, la « folle », le « ronchon », le vieux professeur qui se demande comment ses travaux se continueront et un couple de vieux amoureux -au point d’en être monstrueux.
Ca se traîne, ça n’est jamais drôle, ça ne touche pas. L’exposition de ces cas simultanés laisse froid. Malgré une distribution en tranche de bisfsteak saignant, où l’on retrouve des gens comme Denise Bailly, Sarah Chandeller, Jacques François Zeller, Fabiène Mai…
François Joxe s’est-il investi personnellement dans cette œuvre désabusée, où l’onanisme tient « annexement » une place de choix ? Sans doute, à travers les cas qu’il explore, dévoile-t-il publiquement des pans de son intimité ? Hélas, le talent est absent. Même dans la scène finale où les gisants, debout, (ressuscités ?) assistent à une cérémonie de leur propre enterrement, après que la « folle » ait crevé le tuyau de gaz et se soit enfoncé un couteau marqué « Peter » entre les cuisses ! Ca s’appelle LES SOUPIRANTS.

13.12.82 - Les de Castauflorac existent. Je les ai rencontrés. Ils n’étaient pas contents. Ils assistaient à une représentation de LA NOCE au Lucernaire. Ils ont manifesté haut et clair leur mécontentement, puis ils se sont  retirés de la salle, dignement. Il faut dire que dans la pièce de Luce Berthommé et François Le Guillochett, leur nom est soumis à une rude attaque : la mère hurlante, figée dans son aristocrate respectabilité grande bourgeoise, le père, Procureur de la République, les deux fils, l’un Polytechnicien, l’autre Énarque, la belle-fille stérile, incarnent jusqu’à la caricature les « vertus » de la France racée. Cette caste jalouse de ses privilèges se trouve confrontée à un problème douloureux : la fille s’est fait engrosser par un militant arabe dont le discours lui avait plu, et elle ne veut pas avorter. Elle veut donc l’épouser. Mais lui, ne s’y prête pas, car ce serait, pense-t-il, la fin de sa carrière politique. Il la « passe » donc à son frère, et c’est au repas de noce que nous assistons. La fille y est tuée par un de ses frères. Un Castauflorac ne pouvait accepter une telle mésalliance.
L’œuvre procède curieusement par flashs successifs de scènes commencées, puis interrompues, puis reprises avec modifications jusqu’à ce qu’apparaisse la version définitive « objective ». Entre temps, c’est un peu comme si l’œil de chaque protagoniste avait vécu les événements selon sa caméra propre, avec au besoin des retours en arrière brefs. Cette forme est très rigoureusement assumée par une troupe efficace, dont on regrettera seulement qu’elle soit constamment au paroxysme du supportable pour l’oreille humaine.
De-ci, delà, les auteurs expriment quelques pensées sur la lutte des classes -assimilée à celle des races-, sur le sort de la femme en Monde Arabe, et sur quelques autres turpitudes du monde actuel. L’abstraction de ces injections tranche sur le concret de l’action.

14.12.82 - Je ne sais pas quoi dire sur LES PALHASSES de Christine Albanel, que Jose Valverde a monté au Théâtre Essaïon avec apparemment quelques moyens. Je n’ai pas pu « entrer » dans l’univers de l’œuvre. Le style n’a pas charmé mon oreille. Le thème ne m’a pas intéressé. L’atmosphère ne m’a pas investi. L’inutilité de l’entreprise m’a semblé éclatante.
D’abord, où cela se passe-t-il ? Aux Antilles ? Des allusions à la canne à sucre y feraient songer. Dans quelque pays méditerranéen ? Une coutume veut qu’un carnaval, chaque année, provoque un défoulement collectif tel qu’il est ressenti avec terreur par ceux qui restent chez eux. Sur leur chemin, les Pailhasses entrent dans les maisons et violent les femmes. Un ethnologue est venu observer le phénomène. Il a choisi comme ancrage une famille où ça ne tourne pas rond dans les têtes, et qui entretient une haine tenace envers les gens de la maison d’en face. Sans que rien n’ait marqué qu’il soit tombé amoureux, il veut enlever la fille… avec l’enfant qu’elle dit avoir dans une maison nourricière au bout du village. Mais l’enfant est mort. L’ethnologue, José Valverde, est ainsi moralement cocu.
Peut-être, si le metteur en scène avait su créer un climat angoissant, serait-il passé quelque chose de l’oeuvrette, qu’aurait pu écrire un Eduardo Manet sans poésie ni professionnalisme. Ce n’est pas le cas.

15.12.82 - LE CIRQUE, à la Huchette, est présenté comme une  « pièce » de Claude Mauriac. Cela me paraît un peu abusif. Cette « pièce » ne contient ni intrigue, ni continuité. À moins que l’apparition entre chaque numéro d’un annonceur, ne constitue un lien suffisant aux yeux de l’auteur pour justifier son appellation. Ce CIRQUE ne présente que des faux  numéros. Il est très pudique : la strip-teaseuse à l’envers, supposée apparaître nue et s’habiller peu à peu, arrive sanglée dans un collant couleur chair comme je croyais qu’on n’en faisait plus.
Les acteurs ne sont pas maladroits. L’apprenti illusionniste fait vraiment des tours de carte. Le jongleur en herbe jongle réellement. Un numéro atteint à une belle dimension poétique. On y voit l’acrobate au trapèze volant, aimant ses deux porteurs à égalité selon qu’elle est sur une des plateformes ou l’autre. Alors qu’elle fait sans risque le numéro de voltige à même le sol de la scène, le sensible Nicolas Bataille a réussi à susciter la notion de danger. C’est très joli. Bref, on passe à la Huchette une courte et divertissante soirée, avec sourires et pointes de poésie. Mais ce n’est pas une pièce. Sophie Fontaine incarne la trapéziste. On aimerait que Jérôme Keen en dompteur sache faire claquer son  fouet.

24.12.82 - J’ai fini l’année en voyant deux divertissements d’Offenbach : « Le Voyage dans la lune », retravaillé par Dominique Houdart, et « l’Île de Tulipatant », réalisé par le bon vieux Maurice Jacquemont.
Les deux spectacles sont très différents. Tous deux sont menés à un train d’enfer, mais le premier, bien sûr, fait la part belle aux formes animées, quoique Jeanne Heuclin se soit adjointe Bernard Valdeneige, acteur d’opérette rompu aux ficelles de l’abattage, pour chanter la partition. Il est vrai que le sujet, inspiré par Jules Verne au librettistes Leterrier, Van Loc et Mortier, se prêtait particulièrement à la fantaisie des marionnettes. Le second, plus délirant, est joué normalement par des artistes jeunes qui ne s’embarrassent pas d’accumuler les degrés.

Un voyage à Genève

06.01.83 - La première réalisation de Benno Besson comme directeur de la Comédie de Genève est incontestablement un coup de maître. Pour cette rentrée au pays natal, il a choisi d’adapter -et vraisemblablement d’adapter beaucoup- une « comédie fabuleuse » de Carlo Gozzi : « L’OISEAU VERT ».
L’intrigue est compliquée et fait la part belle au merveilleux. L’oiseau en question est doté de grands pouvoirs, mais lui-même n’est volatile que dans la mesure où il subit l’effet d’un enchantement. Niché sur la langue d’une ogresse, il exerce ses dons surnaturels pour aider des innocents à vivre et survivre, mais il est l’instrument des appétits de la gloutonne au gré d’une règle de jeu d’un arbitraire absolu. Ce deus ex machina a pris sous sa protection la reine évincée d’un royaume de conte de fées. Condamnée à être tuée par sa marâtre possessive, il la sauve, la cache et la nourrit secrètement pendant dix-huit ans. Parallèlement, ses deux enfants ont été sauvés tout bébés du trépas par un serviteur qui n’a pas eu le courage de les exécuter, et qui les a abandonnés au fil d’une rivière. Bien sûr, ils ont été élevés par deux braves péquenots… qui les ont nourris de la philosophie paradoxale du XVIII e siècle.
Ainsi, découvrant que leurs parents nourriciers ne sont pas leurs vrais père et mère, ils se refusent à leur être reconnaissants : si la femme les a sauvés, c’était pour se faire plaisir à elle-même ! Par magicien interposé -une statue vivante- l’oiseau guide les pas des chérubins et leur édifie un palais juste en face de celui de leur père -le Roi- qui tombe amoureux de la jeune fille… Il y aurait de l’inceste dans l’air si le bon oiseau ne veillait. À la fin, il se révélera prince charmant. J’en passe. Il y a d’autres anecdotes entrecroisées.
Benno Besson a fortement infléchi l’œuvre. Par exemple, la reine déchue n’a pas été cachée dans une caverne ou un donjon, mais sous l’évier. Ainsi mesure-t-elle le temps de son emprisonnement en nombre de vaisselles. Les jeunes gens aimables et philosophes changent de caractère et deviennent capricieux, dès lors que la fortune les élève au sommet de la hiérarchie sociale. Le merveilleux est soumis à la dérision. On peut oser dire que tout est choc de pouvoirs, lutte de pouvoirs. S’il faut « interroger » le pouvoir par classiques interposés, cette adaptation bon enfant est très signifiante. Elle ne va cependant  pas loin. Les thèmes -traduits en termes d’action- sont survolés, effleurés, mais tout a été mis d’abord au service du « spectacle ». Et il faut dire qu’il est superbe, avec des acteurs tous masqués qui ont été dirigés avec une autorité certaine. Leur « jeu », constamment en mouvements, en gestuelle appuyée à la limite de la caricature -cette recette-là vient de D.D.R et vise à situer chacun socialement par quelques gros traits répétés. Par exemple, le roi dit sans cesse : « Je suis seul, personne ne m’aime, c’est dégoûtant », en appuyant sur le « D » et en se courbant de douleur à chaque fois, c’est très efficace-, a été imposé, évidemment, détail après détail. Rien n’y est naturel. Il y a un style d’ensemble. Ou plutôt, chaque personnage a sa ou ses dominantes injectées, et en plus, chaque trajectoire se mêle aux autres selon une certaine direction. C’est un peu La Chatte anglaise du TSE, mais sans réalisme quotidien, en transposition permanente. Un véritable monument de travail qui impose le respect et l’admiration, même si l’on doit regretter qu’un tel talent ne soit pas mis, avec l’engagement politique d’un réalisateur qui a tout de même choisi l’Est pendant de nombreuses années, au service d’un message plus contemporain.
Du moins questionner Gozzi a-t-il le mérite de nous rapprocher d’un auteur mal connu, à l’univers préromantique allemand assez surprenant, à la logique étrange, qui mêle la vie et la fausse mort dans un monde dangereux   mais qui ne fait pas peur, où les statues ressuscitent, leur marbre devenant chair, où les oiseaux parlent.

07.01.83 - Le discours que tient dans la feuille ronéotypée, qu’il fait distribuer aux spectateurs qui viennent voir la version SIDE ONE / POSTHUME THÉATRE DE LÉONCE ET LÉNA au Théâtre de la Bastille, le metteur en scène Pascal Rambert montre à  l’envie à quel point ce jeune réalisateur cherche à trouver, pour lui et pour sa troupe, un créneau tremplin.
Courageusement, il avoue ses contradictions, « entre le travail humble et la douce mégalo, entre la recherche et les salles combles ». Méritoirement, il reconnaît la marginalité de l’entreprise théâtre, dont la société, avoue-t-il, pourrait fort bien se passer. Avidement, il cherche à se situer dans le monde contemporain, et comment ne pas remarquer cette quête qui tranche sur l’indifférence affectée par la plupart de ses pairs, même si la trop fréquente référence aux enculturations chrétiennes ne dénonce une aliénation originelle désormais sans doute inguérissable ? L’aveu, contourné tout au long de l’article, se concrétise dans la phrase : « peut-être » (faut-il aller) « vers un théâtre tragique, où la douleur est de mise et la souffrance son bras droit, vers une cène de théâtre » ! Il est vrai que le vœu de créer « le surhomme peint en jeune acteur, l’inhumain, l’anti-plèbe (sic !) » cadre mal avec l’humilité et le mea culpa : tant mieux.
LÉONCE ET LÉNA, de tous temps, a servi aux jeunes loups à se faire les dents. Rambert y expérimente le pouvoir sur un texte du « sur acteur tendu et sobre, souffrant et qui ne sait pas se taire ». L’œuvre, lâche, peu consistante, se prête, on le sait, aisément aux traitements. Ici, il s’est agi de montrer qu’on savait se montrer. La mise en scène est visible à chaque seconde. Les acteurs, figés dans des plâtrages blancs, sont automates même lorsqu’ils jouent réaliste. Il faut rendre hommage à leur obéissance. Ils sont, selon leurs rôles, situés dans des époques vestimentaires différentes (Parti ?) et environnés de fines colonnes lumineuses mauves, fines comme des rayons laser. Un praticable qu’on déplace crée les plans de jeu.
La nudité finale est habilement asexuée par un voile en plastique fort beau. Il faut reconnaître que cet exercice est assumé sans mollesse, avec conscience, avec vigueur. Les textes que j’ai cités, et qui sont du réalisateur, sont surtitrés : « fragments posthumes d’un potache ». Eh oui ! Qu’il supprime le potache et qu’il remplace le posthume par l’actuel, et Pascal Rambert pourra être quelqu’un avec qui compter.

14.01.83 - C’est Auguste Bartholdi qui a érigé à l’entrée du port de New York la statue de la liberté. L’idée qui est venue à Anne Brigitte Kern a été de raconter l’histoire de cet événement, au gré de trois voyages transatlantiques, deux dans le sens Europe Amérique, celui du milieu dans l’autre, effectués par le sculpteur, sa suite, ses collaborateurs successifs, tel Viollet-le-Duc, Gustave Eiffel, Alexandre Isard.
Successivement sur l’ÎLE DE FRANCE, le BRETAGNE et l’AMERICA, entre 1876 et 1886, le petit groupe est croqué à quelques heures de l’arrivée. Le désoeuvrement des passagers est propice à la conversation.
Jacques Lemarquet a construit sur le plateau de la Maison de la Culture de Bourges un décor astucieux qui montre en simultanéité un salon des premières classes, le pont des troisièmes classes et le bastingage des navires. Ainsi les différences sociales sont-elles signifiées dans un univers intellectuel que ne troublent aucunes réalités quotidiennes, si ce n’est au premier acte, une grève des cuisines, prétexte à évoquer la condition du prolétariat.
En fait, l’objet de l’œuvre est de faire éclater la contradiction entre la LIBERTÉ qu’on va célébrer à travers l’œuvre d’art, et la vérité historique, c’est-à-dire, à cette époque, pour la France les Communards à Aubagne, pour l’Amérique l’extermination des Indiens, pour tous l’impitoyable domination de la Bourgeoisie.
Louables préoccupations, malheureusement exprimées au travers d’un premier degré verbal qui donne souvent au spectateur l’envie de chantonner qu’ « il pleut des vérités premières » ! Anne Brigitte Kern a une grande générosité et le monde dans lequel elle vit la choque profondément. Mais elle ne sait pas qu’au théâtre, la causerie exprimant directement la pensée de l’auteur non transposée ou traduite en actes, est mortelle. La forme de son œuvre est de plus bourgeoisement désuète : on proclame les vérités de gauche en mangeant des petits fours… ou en s’encanaillant autour de boîtes de corned-beef, qu’on se fait une fête d’ouvrir à l’occasion de la grève citée plus haut.
« Comédie bouffonne et historique », a titré Jacques Seiler qui est , comme chacun sait, les « jambes » de la « tête » Anne Brigitte Kern. À force d’admirer l’intelligence de sa femme, il est incapable de la « trahir ». La « bouffonnerie est donc restée au plan des intentions, et on a une comédie tchékhovienne qui n’est même pas du Laville. Aux ambassadeurs d’Henri Bernstein, l’oeuvrette aurait trouvé son contexte !… Au contenu près bien entendu, encore que…

25.01.83 - Georg Kaiser est un de ces auteurs allemands qui ont vécu dans la première moitié du XX e siècle, et dont la carrière à l’intérieur du Reich a été interrompue en 1933. Très ancré dans son époque, puisant ses thèmes dans l’actualité, fortement influencé par l’expressionnisme, il écrivait en tranche de bifsteack saignant.
Sa pièce KREHLER raconte brièvement comment, un lendemain de noce -celle de sa propre fille avec un hâbleur sûr de soi et se prétendant inventeur, ce qui est suspect car il n’a rien écrit de sa trouvaille-, un certain Krehler, comptable de son métier, décide de prendre prématurément sa retraite, quitte à perdre tous ses droits à quelque prestation que ce soit. Son directeur, son gendre récent, son épouse tentent de le raisonner. En vain. L’entêté, en fait, savoure sa vengeance : après trente ans de mariage, son acte réduit sa femme à la mendicité. « Rembourse-moi », lui hurle-t-il avant de trucider le mari de sa gamine et de, lui-même, -sans doute- se suicider. Je dis « sans doute », car je n’ai pas lu l’œuvre, et Robert Gironès, qui l’a montée au Théâtre de la Bastille, a été hanté visiblement tout au long de son entreprise par le besoin de transposer. Ainsi le tableau final montre-t-il le héros s’envolant vers le ciel, tel le personnage de Ionesco enlevé par le vent dans COMMENT S’EN DÉBARRASSER. À mon avis, l’auteur avait dû écrire qu’il se pendait.
Curieuse, cette mise en scène terriblement mode, où pas un geste, pas un déplacement, pas un mot prononcé, ne sont, pendant un long temps irritant, naturels. Tout le jeu est fabriqué, gratuit. Le spectateur doit faire effort pour détecter le contenu -heureusement simplet- de chaque scène. Et puis peu à peu, le jeu réaliste s’injecte, s’insinue, jusqu’à un point où, à mon avis, l’abusif réalisateur a été baisé par le texte qui s’est imposé à lui. À moins qu’il n’ait maîtrisé cet infléchissement. En tous cas, la soirée finit mieux qu’elle ne commence.

26.01.82 - D’où vient que la mise en scène trop visible de Gironès ait un parfum « moderne » et que celle, aussi présente, de Debauche pour le MARIAGE BLANC de Tadeusz Rosewicz ne semble pas mériter cette étiquette ? Pourtant, le fabriqué y intervient aussi : personnages se mouvant au ralenti ou disparaissant par des trappes y font pendant à la gestuelle étrange de la pièce de Kaiser. Sauf que la gratuité n’est pas au rendez-vous. Sauf que le décor d’Yves Lejeune est un classique dispositif astucieusement symétrique à deux étages. Sauf que Debauche, quoique ayant mis sa patte au dessein, s’est attaché à SERVIR l’œuvre polonaise, alors que Gironès s’est surtout préoccupé de SE SERVIR du texte allemand. Mais assez de parallèles d’occasion : MARIAGE BLANC est DU THÉATRE et cela étonne, surprend.
Curieuse œuvre que ce MARIAGE BLANC, qui montre un moment de la vie d’une famille aisée de la campagne polonaise vers les années 1900. Le père et le grand-père sont des espèces de maîtres ayant droit de cuissage sur tous leurs domestiques féminins, ce que celles-ci, d’ailleurs, semblent accepter de très bonne grâce. L’ambiance, dans le domaine, est leste, paillarde, ce que le réalisateur n’a nullement -au contraire- estompé. Seule en porte-à-faux dans ce climat de sexualité assumée, Blanche, la fille, hait son corps de femme et évoque avec horreur ce que pourrait être sa pénétration par un pénis. La seule vue d’un objet y ressemblant la fait s’évanouir La nuit, elle rêve qu’elle tombe dans l’eau et que le liquide entre en elle par tous ses trous. Elle entretient avec sa sœur de lait, Pauline, des relations de tendre complicité quasi-amoureuse. Mais Pauline est une brûlante femelle, provocante et avide de jouissances. Blanche, la bloquée, est hantée par le cauchemar de devenir son propre frère.
La pièce, bourrée de retours en arrière montrant les petites filles dans leurs jeux intimes, se passe le jour, et la nuit du mariage de Blanche avec un garçon d’une naïve virginité. Bien sûr, la jeune épousée se refuse à lui jusqu’au moment où, dépouillée de ses vêtements de fille, elle sera « prête » à partir en voyage en disant à son mari : « Je suis ton frère ».
Le programme nous apprend que Tadeucz Rosewicz « dépeint dans ses pièces la société polonaise, la bureaucratie, les difficultés à vivre, non sans une certaine férocité dans l’humour ». Ici, la critique sociale, si tant est qu’elle se veuille signifiante, ne peut qu’être agréable aux autorités puisqu’elle stigmatise des mœurs d’avant la révolution. Pierre Debauche n’a pas lourdement mis l’accent sur le rapport de classes qui asservit  la cuisinière, la fille de ferme, et même, jusqu’à un certain point Pauline, aux caprices lubriques des mâles ayant le pouvoir. Il s’y complaît au contraire. La permissivité l’amuse, lui semble naturelle. Les filles sont d’ailleurs d’une complaisante bonhomie ! Un masque de taureau symbolise leur soumission. Le rapport entre les deux gamines lui a paru essentiel. Il est traité avec une certaine perversité. Il faut dire qu’Odile Roire en Blanche, et surtout Hélène Lepiower, bien dirigée en Pauline, sont exactes. Ce sont des comédiennes qui se laissent  aller à incarner leurs personnages. Tout comme Françoise Danell, (la mère), Frédéric Ruchaud (la tante), Jean Obé (le grand-père). Ca n’est pas mode. Mais ça donne trois heures de spectacle sans ennui.

28.01.83 - Il y a quelques beautés formelles, au niveau des images, dans le spectacle IDA que Viviane Théophilidès a consacré à Gertrude Stein. La réalisatrice a suggéré à son décorateur, Hugues Aubin, de s’inspirer aux sources du Cubisme, et le signataire des lumières -toutes crues, violentes, en couleurs chromos- Michel Davaud, a eu du talent. D’autre part, j’ai horreur du type de musique qu’a composé Anne-Marie Fijal, mais j’accorde qu’elle correspond au temps évoqué et je confesse qu’elle est remarquablement chantée par Bernadette Val, matrone au physique de cantatrice de concerts pour mélomanes avertis, mais à la vois superbement nuancée. Ce soprano-là, au cours du spectacle, m’a souvent secoué d’une torpeur qui aurait pu devenir sommeillante si je n’avais tenu à examiner de très près le produit culturel proposé par la femme du principal critique du journal L’HUMANITÉ : à sa place, je le dis tout net, ou bien je divorcerais, ou bien je démissionnerais. Car il ne me semble pas correspondre à la vocation d’un journaliste communiste, qu’il lui soit possible de partager l’oreiller avec une personne aussi investie par l’élitisme petit-bourgeois.
Parce que, entendez bien d’abord que, si le spectateur n’a pas au moins quelque connaissance préalable de l’œuvre de Gertrude Stein, richissime Américaine qui entre les deux guerres et même -quoique juive- de 40 à 44, tenait salon artistique d’avant-garde rue de Fleurus à Paris, il se demandera tout au long de la soirée de quoi on lui cause.
Ce que propose la réalisatrice, c’est une variation autour d’Ida, qui multiplie les clins d’œil référenciés au public averti, laissant de toute manière à tous l’impression que tout était débile, à la limite du stupide, dans le modèle. Prétentieusement, sentencieusement, toutes répétées au moins trois fois, les Idas -car Viviane Théophiliodès s’en est payée cinq, sinon six- préfèrent des phrases insignifiantes, inutiles, superficielles. Quel message peut-il surgir, même au niveau du combat féministe dont la porteuse du projet est une prêtresse, de ce long parcours vide ? Je me le demande bien. Mais fi, que parlé-je de message ? Nous nageons dans le pur « Art pour l’art » et, bien sûr, les vaniteuses femelles qui s’y vautrent n’ont eu d’autre dessein que de se montrer, elles, filles, pataugeant dans les délices de leurs virginités culturelles !
Le malaise que j’ai ressenti vient de ce que la metteuse en scène patauge dans sa stupidité avec une inadmissible suffisance, et aussi avec une incontestable méchanceté : « LES FEMMES DANS LE TEXTE », tel est le nom de la compagnie, c’est « LA FEMME EST UN LOUP POUR LA FEMME ». Disposant d’une actrice de grand talent, Michèle Uzan, Viviane Théophilidès l’humilie en lui infligeant un rôle de noiraude muette, ramant, impuissante, pour essayer d’exister sur scène. Par contre, disposant d’une danseuse argentine, Graziella Martinez, qui baragouine un incompréhensible français, elle lui met en bouche de nombreuses phrases. De surcroît, elle lui a inspiré de limiter sa chorégraphie à une gestuelle simpliste. Sa propre fille, elle lui fait incarner une petite idiote. Que c’est  malsain ! Pétant de prétention. Pouah ! Heureusement, il reste Bernadette Val, « celle qui chante Ida », en anglais. Est-ce son physique imposant ? Elle réussit à dominer sa directrice qui, avec elle, perd le POUVOIR. Et quant à Coco Felgeirolles, Ida, l’Ida du premier degré, eh bien elle est tellement inexistante que je l’ai oubliée. D’ailleurs où est-elle, cette Ida-là, Ida « la vraie », dans ce spectacle. Dites-le moi si vous le savez.

01.02.83 - Vu « LA CHIENNE DACTYLOGRAPHE » de Gilles Reignant, mise en scène de Daniel Benoin, avec Isabelle Ehni, Hélène Duc, Jacques Dacqmine et quelques autres, à la Gaîté Montparnasse. Pourquoi s’en souvenir ?

01.03.83 - Me voici obligé d’avoir de la mémoire : comme un crétin, j’ai perdu dans un taxi le carnet dans lequel il y avait la plupart de mes comptes-rendus de Février.
Résumons :
- À Argenteuil, j’avais vu un exécrable spectacle réalisé par Bernard Bloch sur un texte d’Élisabeth Marie. Mou, insignifiant, chiant, comment cela s’appelait-il donc ? Enfouissons cette nullité dans les brumes de l’oubli.

- À Saint-Étienne, par un groupe appelé AUJOURD’HUI CA S’APPELLE PAS, j’avais été fasciné par une exhibition d’enfants handicapés, sous le titre UN PETIT PEU GUIGNOL. On ne sentait aucun voyeurisme de mauvais goût dans le propos, qui n’avait d’autre dessein que d’aider les mômes à se prendre en charge : en leur faisant JOUER leurs problèmes, Boussagol  les en distancie, leur permet d’en prendre conscience. Bien sûr, ce n’est pas vraiment un spectacle. Pourtant, certains moments atteignaient à une réelle beauté.

- C’est à Nantes que j’ai vu un événement, avec le BAS-VENTRE du Théâtre LA CHAMAILLE. Le titre avait de quoi choquer. Le spectacle, en vérité, y correspond exactement puisque son objet est de stigmatiser, non, disons, de constater sans objectivité, que ce lieu du corps humain est étrange, puisque s’y jouxtent les organes de la vie et du plaisir, avec ceux des déjections d’excréments.
Une abondante littérature, de Sade à Bukowski, de Rabelais à Sartre, a exploré cet univers et c’est à travers de tels textes que l’équipe exprime ou qu’elle ressent. Sa réussite est incontestable car elle a su tout dire, voire tout montrer, avec une superbe retenue. Il faut préciser qu’autour de Claudine Hunault, elle-même remarquable, les acteurs sont excellents. La troupe est sans conteste hautement professionnelle.

- Le 15 Février, à Aulnay-sous-Bois, c’était la Première des AMES MORTES de Gogol. De la mise en scène de Mehmet Ulusoy, je garderai le souvenir du merveilleux dispositif de Josef Svoboda, qui occupe sublimement l’espace dans tous les sens, y compris en hauteur. Ah ! Cette dimension verticale, qui fait décoller les acteurs du sol, que n’est-elle plus souvent employée ? Ici, c’est l’auteur, Gogol, qui survole littéralement physiquement son œuvre. C’est très efficace. Je me rappellerai aussi la voiture de Tchitchikhov, et son cocher, joué par un Emiliano Suarez en grande forme lorsqu’il se collètte avec le cheval invisible mais rétif, qui mène la course folle de l’escroc volant de dupe en dupe.
Malheureusement, Mehmet n’a vu du texte que son aspect épique, alors que certains dialogues auraient demandé à être traité de façon intimiste. D’autre part, les personnages manquent de cette individualité que leur eût conféré le grossissement d’un trait de leurs caractères, au besoin jusqu’à la caricature. On rit peu, pas assez. Il y a des moments excellents, trop rares. Et puis le spectacle est excessivement long. Quand on oblige un public à rester face à un spectacle pendant trois heures et demi, il faut savoir maintenir son intérêt éveillé de bout en bout. Or, après l’entracte, il y a des scènes qui semblent interminables, comme celle de Kiriman Ulusoy papotant avec une commère.

À Rennes, le 18, j’ai vu la création des CVOCI : Kasestyck, que Peter Bu a platement traduit par « LA CAISSE ». Ca ne vaut pas CRAC, et il est notamment frappant de constater que les deux clowns manquent, dans ce spectacle, de synchronisme, de rigueur, d’exactitude. Leurs actions restent souvent floues et elles s’étalent trop : le rythme n’est pas trouvé.
Cela dit, le procédé qui consiste à JOUER toutes les choses réelles de la vie est très intéressant. Les acteurs agissent comme des enfants qui se répartissent des rôles : « Alors toi tu serais ci, moi je serais ça ! » Cette théâtralisation du quotidien s’adapte de surcroît à un univers banalisé Est / Ouest où il y a tout, « ou presque », dans les supermarchés, où il y a des chômeurs, des voleurs.
Le « jeu » aide à faire passer des pilules politiques qui sont sûrement mieux perçues à Prague qu’à Rennes. Quand l’anecdote aura été resserrée, le propos sera sans doute satisfaisant.

À part ça, j’ai assisté à un MATCH D’IMPROS à l’Escalier d’Or. Remarquable exercice auquel se soumettent -à l’initiative de la LIF- des comédiens professionnels. Deux équipes s’affrontent sur des thèmes courts imposés par un jury ou par le public. Il y a un arbitre, des règles rigoureuses à ne pas transgresser. Le public vit les exhibitions comme s’il assistait à une partie sportive comptant pour une promotion quelconque. Il est appelé à voter. Il peut lancer, en guise de réprobation, des chansons (qu’on lui distribue à l’entrée) sur le ring. C’est amusant. Bien sûr, cela dépend -car tout est authentique- de la qualité des artistes qui se produisent et de leur inspiration immédiate. J’ai peut-être eu de la chance le lundi 21 février.

Et  puis, 25.02.83 - À la salle des fêtes de Marignane, j’ai vu L’ILIADE par l’ATELIER DU POSSIBLE.
C’est, tout bêtement, un survol en « digest » de l’oeuvre d’Homère, avec comme particularité qu’une partie du texte est dite en grec ancien. La troupe, installée dans la région d’Aix-en-Provence, est presque une communauté. Cela lui a permis d’atteindre dans le chant, dans le maniement des tambours et des flûtes à l’ancienne, et dans la gestuelle, à une perfection remarquable. Les combats notamment, exécutés avec des grands bâtons, sont vigoureux et exacts. Les acteurs savent aussi manier l’arc et la flèche avec précision. Et ils ont beaucoup d’imagination pour inventer des formes vivantes avec leurs corps réunis.
Malheureusement -et j’ai beaucoup pensé au Centre Dramatique de La Courneuve-, en tant que comédiens, ces jeunes gens et jeunes filles doivent encore travailler. Cela est sensible quand ils jouent les dieux dont ils voulu -louable souci- montrer la mesquinerie, et combien ils étaient le reflet -doté de pouvoirs- des défauts humains. Soudain, un côté amateur s’insinue. C’est dommage. Il y a d’autre part quelques longueurs et c’est dommage aussi.
Cela dit, le travail effectué sur une piste de cirque, avec quatre saynètes disposées en carré et un espace « dieux » en hauteur, méritait le détour. L’ATELIER DU POSSIBLE a sans doute de l’avenir.

26.02.83 - Revu, avec bonheur, le CAUCHEMAR À 4 LITRES 12.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Dimanche 28 janvier 2007
28.02.83 - Quand les acteurs du GROUPE SIGNES auront compris qu’il n’est pas possible de gueuler un spectacle d’un bout à l’autre, ils auront fait un progrès. Je sais bien que l’essentiel de JOB, SCÈNE DU LIVRE, est constitué par la harangue du personnage comblé de biens et de bonheurs qui, soudain, sans raison apparente, est frappé par la colère divine, et se retrouve nu, ayant tout perdu. C’est à Yahweh qu’il s’adresse, et chacun sait que le Dieu des Juifs est particulièrement sourd Le résultat de son hurlement est qu’on comprend à peu près un tiers de ce qu’il clame.
Dommage, car la première scène, où l’on raconte son histoire avant de lui donner -hélas !- la parole, est géniale de lecture critique et humoristique. Ces dix minutes-là valent le déplacement.

01.03.83 - Tout est « mode » dans le spectacle que Chéreau présente pour ouvrir son Théâtre des Amandiers. « Mode » et déjà vu : spectateurs des deux côtés d’une aire de jeu ne permettant que des angles de visions fragmentaires aux spectateurs, brouillard artificiel, sol en rocaille avec des cailloux, bande sonore -bruits- permanente, autos et camions réels se mouvant sur l’espace (avec précision). Ronconi, Engel, d’autres, ont déjà approché ces procédés, et pourtant Chéreau les dépasse tous parce qu’il  introduit au théâtre la dimension du réalisme cinématographique -j’ai vu tout son spectacle et je l’ai entendu comme si j’avais été une caméra fixe- et aussi parce qu’il ne craint pas de mettre son talent au service d’une œuvre, sans en détourner le contenu, sans en dissoudre le message sous une accumulation de degrés. Il apporte aux spectateurs la pièce telle qu’elle est. Il n’a pas demandé à ses acteurs d’obéir à un style de jeu imposé. Sidiki Nakaba, Michel Piccoli, Myriam Boyer et Philippe Léotard  incarnent tout bêtement les personnages de « COMBAT DE NÈGRES ET DE CHIENS ». Que dis-je ? « Tout bêtement » : ils les vivent, ils nous font partager leurs aventures et leurs états d’âme. Ca dure deux heures trente sans entracte et on ne s’ennuie (presque) pas, car, ô miracle de la contre mode 1983, on s’intéresse à ce qu’ils disent et font.
Pourtant, leur tâche est difficile : toute la pièce se passe dans l’unité d’une seule nuit, et Chéreau, qui affectionne les éclairages clairs-obscurs, s’en est donné à cœur joie dans la mi-lumière. Les acteurs évoluent dans un espace excessivement grand et ils doivent avoir le souci constant de se faire entendre -parfois sans être vus- à quarante mètres de distance, TOUT EN RESTANT INTIMISTES. Ils sont certainement aidés par le fait que chacun suit SA propre trajectoire avec une densité d’humanité, de réalité psychologique, qu’ils doivent à l’auteur, Bernard-Marie Koltès. Ces deux Blancs, paumés dans la poussière, qui exploitent, de leurs mains de contremaîtres plus que d’ingénieurs, une entreprise de construction en Afrique ; cette fille, paumée, que l’un d’eux a ramassée en France, vague serveuse de café, pour « ne pas finir seul », et qui se sent plus proche des pauvres Nègres que de ses compagnons, monument de bonne volonté naïve désarmée par la réalité, héroïne de roman-photo ; ce Noir qui vient obstinément réclamer le corps de son frère, tué par un accident ; ils sont vrais et, comme l’écrit Chéreau, ce qui fait leur prix théâtral, c’est que, comme dans la tragédie grecque « quand la pièce commence, l’action a déjà été jouée ».
Chéreau a su traiter l’impossible geste qu’il aurait fallu pouvoir faire -rendre le corps du Nègre mort, hélas, on l’a balancé dans le fleuve-, en authentique polar, avec ce que cela suppose d’atmosphère. Mais un polar comme ŒDIPE ROI en est un. Ici, cependant, il n’y a pas de « dieux ex machinae » ! La superstition des uns, l’attachement des autres à une civilisation dont ils ne sont plus que les reflets abâtardis, en tiennent lieu. Le choc entre deux systèmes de pensée, le Blanc avili, le Noir obscurantiste, crée la montée de la mayonnaise.
Spectacle mode ? Ce n’était qu’une première impression. COMBAT DE NÈGRES ET DE CHIENS dépasse carrément toute superficialité et n’hésite pas à recourir aux vieilles recettes du théâtre. Chéreau se montre encore une fois le plus grand.

04.03.83 - Ce qui m’a le plus frappé à l’AQUARIUM, c’est l’aliénation du public qui, après s’être fait chier pendant quatre-vingt-quinze interminables minutes, a vivement applaudi le spectacle réalisé par Jean-Louis Benoît avec -dit-il- des textes dus à Tchékhov. « Dit-il », dis-je, parce que, de Tchékhov, il n’est pas arrivé grand-chose jusqu’à moi. Il est fou, cinglé, parisien à la mode comploteuse absurde, de vouloir faire jouer ces saynètes hautes en couleurs, dans un dispositif rendant tous rapports humains entre les comédiens éloignés : les spectateurs sont disposés de deux côtés d’une voie ferrée. À condition que toute sa rangée soit disciplinée et que tout le monde reste adossé, chacun peut voir que très loin d’un côté, il neige, et très loin de l’autre, il y a un poêle qui fume, autour duquel une humanité, qui est plus celle de Gorki des « Bas-Fonds » que de la société décrite avec humour par le médecin Tchékhov, semble bivouaquer. À pas lents, très lents, trop lents, -mais esthétiques, ça pour ça c’est beau- les personnages franchissent ces quarante mètres et s’échangent des répliques à dix mètres les uns des autres, mal à leur aises sur le ballast incommode aux pieds. Mais attention : si un seul spectateur se penche en avant, les autres ne voient plus qu’un bout de l’espace, à moins de ne se déhancher, ce qui, bien sûr, est déconcentrant !
« Violents, grotesques, farceurs, ces textes brefs, incisifs, coléreux, nous donnent déjà à voir les familles de… petits êtres aux destin médiocre, à la vie étriquée, à l’idéalisme naïf et dérisoire, morfondues au fond d’une province, qui peupleront plus tard son théâtre. (À Tchékhov) »… Bon : Jean-Louis Benoît n’a donc pas d’excuses. Son texte, publié dans le programme, prouve qu’il connaissait la nature de son matériau. Sa trahison n’en est que plus scandaleuse. Faire un monument d’ennui avec du Tchékhov, c’est la première fois que je vois ça : un lavage du cerveau du réalisateur s’impose !

06.03.82 - Il y en a un qui ressemble à Guy, des Maclôma, sauf qu’il est laid à regarder. Cournot dirait qu’il lui donne des boutons. Il s’appelle Michel Parent. Le deuxième a plutôt le physique de Jacques Livchine. Ils ont des nez rouges de clowns, mais ils auraient besoin d’apprendre encore beaucoup la technique de l’art du clown, car ils ne donnent pas l’impression d’être à l’aise dans leurs gags. Ceux-ci sont d’ailleurs du genre éculé. J’oubliais : le deuxième s’appelle Roland Timsit. Ils ont imaginé que Christophe Colomb et Bartholomé partaient à la découverte de l’Amérique, et qu’ils étaient des clowns ! La symbolique de la chose m’avait attiré rue Dunois pour voir ce CONTE À CLOWNS qui malheureusement ne tient pas ses promesses, malgré certaines astuces bricoleuses dans l’assemblage des deux échelles, quelques planches et un drap. Vous avez deviné : avec ça on fait un bateau et quelques autres choses. MAIS malhabilement, sans brio.
Le troisième larron, heureusement, est là. Dommage que François Lauzon, quand il parle -clown oblige ?- se force à employer une voix de tête. Car c’est un musicien excellent, qui sort la soirée de la médiocrité par sa sensibilité à tirer des sons, d’étranges objets -réputés indiens sans doute. Il est charmant en « île », entendez en bon sauvage.
Any Diguet qui a fait le texte, ne s’est absolument pas préoccupée de tirer une leçon de l’affaire, et son spectacle finalement ne s’adresse à personne : ni aux enfants qu’il n’appréhende que par l’extérieur de clowneries plaquées sur une anecdote mal éclairée pour qui l’ignorerait, ni aux adultes qui ne peuvent que le trouver un peu mincet, sinon débile. On ne sort pas grandi.

07.03.83 - Au bout de cinquante minutes de spectacle, j’étais enchanté. Enfin -à part Houdart- des marionnettistes qui ne s’étaient pas contenté de faire un travail purement esthétisant : les DARU racontaient -et disaient bien- l’histoire de TRISTAN ET YSEULT. J’étais happé par l’anecdote comme s’il s’était agi d’un film. Une musique d’atmosphère soulignait le drame et la poésie. Les décors, sortes de murs rocailleux dont les pierres, à y bien regarder, étaient composées de têtes, celles des chevaliers de Cornouailles gardiens du code de l’honneur d’où découle la tragédie des deux amants, ne se suffisaient pas d’être beaux. Ils étaient impressionnants. Et les grandes poupées –celle de TRISTAN superbe, celle de Yseult un peu moins recherchée mais jolie- évoluaient avec aisance, héroïnes crédibles de l’épopée narrée. Le rythme était soutenu, l’aliénation du spectateur tenu en haleine acquise.
Que s’est-il passé au moment où les amants s’enfuient dans la forêt ? Les DARU ont-ils voulu exprimer physiquement qu’ils s’y sont cachés trois ans durant ? Soudain, brusquement, j’ai éprouvé la même sensation de longueur qu’au DON QUICHOTTE de Metz. Heureusement, la fin n’est plus loin à ce moment-là, mais même la bonne relation de la trahison de la voile blanche (ou noire) ne suffit pas à réveiller mon enthousiasme, et c’est seulement avec contentement que j’ai applaudi à la fin.

09.03.83 - Pour son SPECTACLE XVII, L’ÉPÉE DE BOIS a choisi comme thème le poète espagnol Lorca et sa « MORT TRAVESTIE », hommage, si l’on peut dire, à l’homosexualité de l’assassiné illustre. Selon la feuille ronéotypée succincte qui est distribuée aux spectateurs, « les textes qui ont inspiré cet hommage, sont longtemps restés cachés et de nombreux écrits demeurent encore inédits… »
Tellement secrètes sont ces œuvres inconnues, en effet, que j’ai été incapable de les reconnaître au fil d’une représentation où j’ai surtout vu une troupe de comédiens répétant Shakespeare, tandis qu’en sourdine une radio de coulisses distillait des chants fascistes et des discours martiaux. L’apport de Lorca là-dedans était-il une Desdémone travelo ? Était-il utile, dans ce cas, d’en révéler l’existence ?
En voyant LA MORT TRAVESTIE, belle recherche esthétique sur un plateau à l’Espagnole richement reconstitué dans une Cartoucherie embourgeoisée, avec des somptueux costumes et des moments superbes, j’évoquais -comment faire autrement- le beau PRIX DE LA RÉVOLTE AU MARCHÉ NOIR du Chéreau de 68. Mais Antonio Diaz Florian a perpétué quatre-vingt-dix minutes durant l’exploration « art pour l’art » des artistes refusant d’écouter ce qui se passe dehors. Juste un mot, une interruption de-ci de-là, et puis des bruits d’avion qui se mêlent à des réflexions sur LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ.
L’assassinat du poète, oui, il est évoqué, mais apparemment plus que son trépas, c’est son rapport à Shakespeare qui a fasciné le réalisateur. Trop longuement. Les acteurs surjouent constamment. Ils épuisent la bonne volonté d’attention. J’ai somnolé un peu. Je ne pense pas avoir été le seul.

10.03.83 - Annoncé pour 21 h, le spectacle commence vers 21 h 20. C’est une série de petits sketchs gentillets racontant, montrant les rencontres de couples provoquées par des annonces matrimoniales.
À 22 h 15, crac, après une saynète en accéléré type film muet des années 1910 avec effet de stroboscope (tiens ! Je l’avais oublié cet appareil qui tint à un moment le dessus du panier de la mode. Ce que c’est quand même…), voilà qu’on nous annonce un entracte. Seul la limonade à vendre le justifie, car je ne crois pas que les deux acteurs et les deux actrices soient épuisés ! Pendant vingt-cinq minutes, j’erre dans le hall du studio Berthelot au trois quarts vide. Qu’est-ce qui me retient de me tirer comme l’a fait Nadia Croquet, arrivée en retard et repartie avant la pause ? L’idée que, peut-être, en deuxième partie, il se passera quelque chose qu’il aurait été dommage que je ne visse point. Erreur : les PREMIÈRES RENCONTRES de 23 heures sont aussi peu approfondies que celles de 22 heures. Il ne s’agit que d’un survol. Visiblement, ce qui a intéressé LA MAUVAISE HERBE, ça a été de s’investir comme comédiennes et comédiens dans des personnages divers. Je ne doute pas que ces changements de costumes, de grimages, d’attitudes et de modes de jeu ne soient jouissifs pour les interprètes. Ils ne dépassent pas un niveau de café-théâtre. La réflexion autour du thème de ces êtres qui -pour rompre la solitude, par difficulté de communiquer spontanément, ou pour des mobiles divers- recourent au procédé décrit, si elle a été faite « dramaturgiquement » au moment du montage, ne « passe » pas dans la représentation, qui est drôlette par instants, mais toujours beaucoup trop superficielle et surtout d’une bienséance qu’on n’attendrait pas du sujet.
Apparemment, les héroïnes et les héros de la MAUVAISE HERBE ne lisent jamais que les annonces du FIGARO. Celles de LIBÉ ou du NOUVEL OBS leur sont inconnues. À 23 h 20, quand le noir final s’est fait, j’avais l’impression d’être à Neuilly, beaucoup plus qu’à Montreuil. Et je ne cachera pas que j’ai mal pris l’initiative qui a consisté, aussitôt après des maigres bravos, à engager immédiatement un débat, sans laisser aux spectateurs qui l’auraient souhaité, le temps de partir. Un débat pour quoi dire, je vous le demande, sinon pour traiter vraiment de la question esquissée dans le spectacle ? J’ai estimé que j’étais resté assez longtemps et je suis partie avec une ostentation que je n’ai pas voulue, obligé de traverser une salle clairsemée de pauvres gens cloués sur leurs sièges par les terroristes du plateau, maudissant Monique Bertin, qui m’avait affirmé que ce spectacle de LA MAUVAISE HERBE valait le détour.

11.03.83 - Le Centre Culturel Canadien a arrangé quelques présentations dans sa salle de spectacles, au troisième étage de ses locaux, Esplanade des Invalides, pour les « clowns » NO ESCAPE.
L’appellation « clowns » a valu à la fille et au garçon présents sur la scène exiguë, de devoir supporter d’un bout à l’autre de la prestation  les commentaires d’un gamin spectateur proférés à haute voix, et que ses parents -éducation américaine oblige, sans doute- n’ont pas songé à faire taire.
Il est vrai que le couple canadien avait un peu le rythme suisse, cherchant son comique dans le flegme à la Flamande plutôt que dans le gag à l’Italienne, ce qui, bien sûr, accordait au mouflet de bonnes plages de silence pour s’exprimer.
Pourtant, le sujet n’avait rien de badin, puisqu’il s’agissait de le rencontre, dans un abri antiatomique des deux seuls survivants de la dernière guerre mondiale, à qui il appartiendra de repeupler l’humanité. L’amusant, c’est que ces reproducteurs désignés éprouvent le besoin d’une approche sentimentale en règle, avec beaucoup de pudeur et de bienséances, au lieu de se jeter l’un dans l’autre comme des bêtes. C’est plein de tact, tout en nuances délicates. Les mimiques sont réjouissantes, surtout celles de la fille qui signifie très bien la fausse -ou feinte- passivité féminine face à la timidité classique du mâle anglo-saxon.
Le spectacle comporte peu de paroles, mais le dialogue mélange l’anglais et le français. Ca le situe canadien. Il est très court, cinquante minutes.

12.03.83 - ÉQUI-LIBRE, nous dit le programme, « est la poursuite d’un travail entamé il y a plusieurs années avec UN NEZ QUI LIBRE… » Je ne sais pas si UN NEZ QUI LIBRE était clownesque. ÉQUI-LIBRE n’est pas drôle et se tient au carrefour de disciplines comme la danse et le mime qui, assumées sans humour, n’ont rien de rigolotes. Sans humour et très lentement, avec l’aide d’une musique inventée par un Jacques Coutureau qui a carrément changé sa manière depuis ZARTAN, et qui se prend visiblement, lui aussi, au sérieux ! Sur la scène, Nicole Dumez mettra sous mes yeux plus d’une heure à installer une barre entre deux échelles. Au début, nous aurons brièvement vu son visage, puis elle s’est masquée d’un de ces masques neutres sans expression, qui exhibent un visage pur, harmonieux et vide. Un bon moment, elle a joué avec des bâtons, qu’elle a  fugitivement glissés entre ses cuisses -mais pas assez haut pour que ce soit vraiment sexuel !-. Il m’a semblé que sa symbolique était quelque peu orientale. À un stade de sa quête d’un « théâtre du corps » dans le silence, elle s’est ficelée, indiquant par là que le poids de la nature humaine l’aliénait dans sa liberté ! Herbert Rolland, qui a dirigé l’artiste qui « essayait de trouver une forme en rapport avec ce qu’elle avait à exprimer », a su par instants nous ménager dans la pénombre trouée de lumières quelques beaux coups d’œil ; mais la lenteur du spectacle jointe à l’onirisme de la démarche ont eu raison de ma vigilance, et j’ai pas mal rêvé à mes petites affaires, ne me secouant sur la fin que pour considérer l’héroïne effectuant vraiment un exercice de funambule sans se casser la gueule ! D’autant plus qu’elle fait un strip-tease sur le fil, au demeurant pudique puisqu’elle conserve le pyjama genre karaté  sur lequel complétée d’oripeaux.
Le programme nous apprend qu’ÉQUI-LIBRE est produit par « le Théâtre de la Vie », « compagnie qui considère le théâtre comme un mode de création et d’expression artistique » (sic !). N’oublions pas d’ajouter que c’est une compagnie belge.

13.03.83 - Une bonne surprise : c’est du théâtre, du vrai, qui ne craint pas d’émouvoir, que les artistes ne rechignent pas à jouer juste.
L’auteur, Jean-Marie Lhôte, s’est inspiré d’une correspondance par cartes postales échangées entre une fille soignée à Berck contre le mal de Pott, et donc enfermée dans un corset de plâtre, et un garçon faisant son service militaire. Il s’appelle Kléber, elle se nomme Marie-Louise. C’est le Théâtre de l’Utopie de la Rochelle qui a monté cette œuvre, et j’ai plaisir à dire que, cette fois-ci, Patrick Collet a su -malgré quelques longueurs- être parfaitement efficace, en grande partie grâce à la fragile beauté d’Angelica Chemla, qui incarne l’héroïne avec une délicatesse un peu orientale, mais d’une bien jolie spontanéité. Dans ce KLÉBER ET MARIE-LOUISE, les comédiennes dominent d’ailleurs les acteurs, et j’ai aussi remarqué Nicole Derlon, qui jou