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Dimanche 28 janvier 2007
19.02.82 – Natalia GINZBURG n’est pas Tchékhov. Elle a une curieuse propension à faire dire à ses personnages deux fois les mêmes choses. Et son recours au téléphone, pour résumer ce qui n’est pas dit en dialogues directs devant le public, aboutit à des tunnels parfois interminables qui, de surcroît, ont le défaut de donner une impression de « théâtre de boulevard ». Car, de quelque manière qu’on le triture, l’usage de cet instrument « fait » boulevard. Or, le propos en est loin.
LA SEGRETARIA a un parfum désuet de théâtre psychologique. On pense à Diego Fabbri, à Pirandello, que sais-je. On a envie de dire que c’est « bourgeois ». Les ouvriers, les travailleurs, ont-ils le temps d’avoir les préoccupations d’une Sofia ? Une Silvana, qui n’a pour tous biens qu’une guitare et une vespa, pourrait-elle en dehors d’un milieu intellectuel survivre sans savoir rien faire ? Le monde décrit est marginal : un éditeur qu’on ne voit jamais et qui ne paye personne ; une femme que son mari a abandonnée et qui aime en secret cet éditeur. Aussi traduit-elle pour lui à longueur de journées des romans policiers de second plan ; une femme rendue acariâtre par les maternités trop fréquentes, et perdue devant les petits problèmes de la vie ; son mari, fou de son cheval et irresponsable socialement. Une bonne en revendication permanente et au franc-parler. Un médecin ami de la famille et confident de chacun. Telle est la « famille » dans laquelle un « rat » s’introduit, la secrétaire, maîtresse de l’éditeur puis fiancée du médecin ; elle va ronger l’équilibre fragile qui s’était établi entre des partenaires cohabitant par nécessité plus que par affinités. Sa présence intruse exacerbera les sentiments. J’ai dit que Natalia Ginzburg n’était pas Tchékhov parce que sa pièce n’est pas très bien équilibrée. Pas très bien faite. Mais cette famille décadente, qui a sans doute été beaucoup plus qu’elle n’est, qui n’a plus d’argent, qui a trois autos mais aucune ne marche, où chacun suit une trajectoire de plus en plus désespérée, déçue, avec un sentiment de vie gâchée, inutile, a des accents tchékhoviens.
La dernière demi-heure, notamment, est belle, émouvante, forte. Les blocages y craquent, tragiques. Ce genre de théâtre ne supporte pas la distanciation. Le seul traitement possible est la tranche de bifsteack saignant au premier degré. Pierre Ascaride a compris qu’une fois la distribution (bien) faite, il fallait seulement diriger les acteurs psychologiquement. Le spectateur est convié à s’aliéner. Comme vous le savez, je ne suis pas contre. Le décor de Michel Vandestien et Brigitte Lauber Françon, qui invite le public à imaginer les murs de la maison, est beau et bien éclairé.

20.02.82 - Le PANTAGRUÉLIQUE THÉATRE, c’est deux personnes, un garçon, Guy Delamotte, qui, nonobstant son nom, a par instants des accents judéo-espagnols, et une fille, Véro Dahuron, dont le jeu m’a allergiquement irrité. J’ai rarement vu une nana aussi visiblement contente d’elle, signifiant à ce point aux spectateurs comme elle respire et phrase bien. Elle dit son texte comme si elle avait besoin de signifier à quel point elle a conscience de sa beauté : « Admirez cette poésie », semble-t-elle clamer, « remarquez-en bien tous les détails. Ah, je vous en prie, partagez MA JOIE »… Et elle sourit, sourit, sourit toujours pour bien marquer son bonheur. Elle m’a horripilé.
A part ça, les deux complices proposent une « lecture » du Don Quichotte de Cervantès, qui est un digest adroit. Les principaux épisodes du roman y sont résumés. Les mots de Cervantès ont leur vertu. Cela dit, le programme nous apprend que Sancho est le double et le prolongement de Don Quichotte. Merci pour la révélation. Était-ce une raison pour que la fille s’en attribue le rôle ? Cette plantureuse et gourmande jeune femme, qui n’a pas mon type de beauté mais qui est belle assurément, est à mes yeux tout ce qu’on voudra, sauf le rondouillard compagnon du Chevalier à la triste figure. Il est vrai qu’à travers leur spectacle, les Pantagruéliques disent avoir voulu faire un « éloge de la folie ». Pour eux, la folie est « l’échappatoire à un monde absurde, cruel et sans espoir. » La désespérance du propos mériterait quelque glose. D’autant plus que la réalisation est propre, bien rythmée et même menée à un train d’enfer. Dommage que Véro y ait pris le pouvoir. (Lucernaire)  

23.02.82 – Il n’est pas facile de classer le « Marathon Théâtre Vocal » du SPEEDY BANANA (Banane à l’accéléré ?) intitulé : ARTICULE. Jean-marie Maddeddu et Boubouche disent que c’est un show « vocalo-plastique », et c’est assez ça. D’après le programme, nous serions « conduits à travers la journée, presque comme les autres, de deux choristes aphones à la veille d’un spectacle. » Je n’ai pas perçu cette intention d’anecdote, mais j’ai pris plaisir à voir évoluer ces deux excellents acteurs musiciens mimes clowns, qui ont du gag un sens aigu, et qui ont incontestablement acquis un début prometteur de professionnalisme. Les voies qu’ils explorent ont de l’originalité. À suivre.

25.02.82 – Il y avait eu PRENDS BIEN GARDE AU ZEPPELINS. Il y avait eu LE BAL. Voici cette année GEVREY CHAMBERTIN par le Théâtre du Chapeau Rouge. Pourquoi ce rapprochement ? Parce que Pradinas, comme Flamand et Penchenat, utilise un style d’écriture théâtrale où la musique et le son jouent un rôle directeur important, où la gestuelle est partie essentielle du langage, qui se veut d’abord visuel.
Dans les deux spectacles précédents, les acteurs ne prononçaient pas un mot. Ce n’est pas le cas ici. Les personnages y parlent. Mais peu. En phrases toujours brèves et souvent répétées. Et jamais en direct. Ce qu’ils disent est amplifié par la sono, et se trouve ainsi intégré à l’univers son / musique. Un univers résolument moderne, qui utilise la technique comme les gens du Jazz et des variétés s’en servent. La notion de spectacle total passe vraisemblablement par ce volume auditif, qui emplit les oreilles en même temps que les yeux sont comblés.
GEVREY CHAMBERTIN a un parfum d’authenticité plus grand que ses ancêtres, parce qu’il y raconte une histoire vraie d’aujourd’hui : un garçon de trente ans y revit son enfance, sa croissance, son milieu familial et scolaire, l’univers de la ville qui l’investit. Cela pourrait s’appeler : de la naissance au chômage. Le regard jeté ne tait pas le fait politique, mais le spectacle n’est pas politique. Ou plutôt -et c’est intéressant- il fait toucher du doigt comment il est possible que des jeunes d’aujourd’hui soient dépolitisés. Parce que rien dans le spectacle que leur ont apporté leurs aînés ne les a amenés à réfléchir sur ce plan. La vie faite de petits événements quotidiens est grise et, pourtant, je n’ai pas noté de désespérance. Comme si le constat suffisait. Il suffit d’ailleurs. L’ensemble des notations qui nous est proposé est d’une justesse totale. Point d’accusation. Le garçon raconte, montre. À nous de juger. Point de style agressif non plus. On rit souvent. Pradinas s’amuse de ses souvenirs, nous amuse avec. Mais l’émotion est fréquemment au rendez-vous. La tragédie banale côtoie le dérisoire, l’insignifiant, le « tous les jours ». 
GEVREY LAMBERTIN ne délivre pas de message. C’est un message en soi. Aux spectateurs de l’entendre. Si j’ai bien compris les commentaires des gens à la sortie, tous ne l’ont pas entendu. Il y avait des moues. On parlait de racolage ! Pensez : une représentation d’une heure cinquante où l’on ne s’ennuie pas  -malgré deux ou trois petites longueurs-, c’est racoleur !!! Évidemment.
Pradinas, metteur en scène, a une horreur curieuse des déplacements en oblique. Ses personnages marchant presque tout le temps en horizontales et verticales, ça fait un peu voulu. Mais je trouve cela efficace. Le réalisateur a son cachet, sa patte. Son fabriqué ne détruit pas la crédibilité, le naturel. Il donne une impression de rigueur. Bref, ce spectacle n’est pas sans réminiscences. Il n’est pas sans jeunesse : le réalisateur a encore besoin de montrer un peu trop visiblement ce qu’il sait faire. Mais c’est de la belle ouvrage, influencée comme un art abouti peut l’être. Le langage annoncé est ici complètement assumé. Et le cri jeté mérite d’être entendu. Ajoutons que la troupe, parfaitement professionnelle, tient le parti sans aucune imperfection.

03.03.82 - Par curiosité, je suis allé voir ELLA dans la version à laquelle seuls les Français ont droit. Celle de Claude Yersin et de la Comédie de Caen.
Honnêtement, ce n’est pas mal, mais je préfère le spectacle tel que je l’ai vu à Bruxelles.
1 - Parce que là-bas, les spectateurs avaient le nez littéralement collé sur la cage aux poules, alors qu’ici ils sont à distance. La présence de l’étrange univers des volatiles est donc moins inquiétante.
2 - D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi, les gallinacés françaises  m’ont paru moins dangereuses que leurs sœurs belges. Elles sont plus grasses, ne sont que six au lieu d’une trentaine, et ne décollent jamais du sol.
3 - Les itinéraires montants et descendants imaginés par Van Kessel créaient une notion de verticalité. C’était une volière qui, vers le haut, se perdait dans le mystère que nous avions près de nous. Ici, tout est horizontal. Oserai-je dire que cela aplatit le jeu ?
4 - Yersin, timide sans doute, n’a pas osé montrer complètement les poules dévorant leur congénère devenu poulet. Il n’en donne que l’indication, ce qui est moins horrible.
5 - Nelly Stochl, devant sa télé, est bien trop ronde, bien trop pétante de santé pour le rôle. Simone Barry, maigre, yeux hagards, était bien plus crédible.
6 - Jean-Claude Frissung joue Joseph avec talent. Il ne m’a toutefois pas fait oublier John Dobrynine. L’évolution du personnage, complètement féminisé d’abord, redevenant homme quand il se suicide, est peut-être plus fidèle au texte que celle inventée à l’inverse par Van Kessel. Mais cela ne joue qu’au niveau des coups d’œil extrêmes.
7 - A l’actif de Yersin, je mettrai le plumage de la poule, qui est spectaculaire.
Sa mise en scène est honnête. Mais si je n’avais vu que cette ELLA-là, je n’aurais pas gardé un grand souvenir de l’œuvre.

04.03.82 – Je crains que l’exhumation de MARIA PINEDA par Viviane Théophilidès -événement fort attendu- n’ait pas servi le souvenir que bien des gens gardaient de Federico Garcia Lorca. Les spectateurs, médusés, se sont en effet trouvés confrontés à un mélo hugolien, dont bien peu avaient conservé la mémoire. Je me suis       -presque- retrouvé dans l’univers de MARION DELORME. Rappelons l’anecdote : une femme de la bonne société aime un « libéral » en un temps où la royauté absolue ne tolérait aucune opposition. Son « combat » l’amène à broder de ses mains un drapeau subversif. Soupçonnée par un policier au service du régime, type même du traître de théâtre conventionnel, celui-ci la fera pendre, moins pour son refus de livrer les noms des conjurés    -en fuite à l’étranger- que pour la résistance qu’elle oppose à son désir physique pour elle. On ne peut nier qu’il s’agisse d’un hymne à la liberté. Mais dans le style du XIXème siècle.
On s’étonne que la musique de Césarius Alvim ne soit pas de Verdi ! Au surplus, aucun contenu « politique ». C’est de la liberté « romantique » qu’il s’agit. Exprimée en un style fleuri où les métaphores à la Shakespeare abondent.
Viviane Théophilidès a cru devoir déraciner l’œuvre de son contenu espagnol. Sa version ne fait pas plus référence au folklore que si elle avait monté RUY BLAS, par exemple. Elle l’a aussi détachée de son époque. La conjuration montrée a comme décor un camion, qui sert de théâtre, de prison et de symbole. Symbole de quoi ? Une impression de gratuité sourde à mesure que la représentation avance, esthétisante en diable, avec des artistes contraints à faire des acrobaties aux moments écrits pour être émouvants, ce qui a pour effet que toute émotion est gommée. Il y a un parti, qui est que tous les personnages sont présents en scèn -ou à peu près- quand ils n’ont rien à y faire, mais le mobile n’est pas éclatant.
Je vais être sévère, mais je crois que Viviane Théophilidès est une vaniteuse pas très intelligente, qui n’a d’autre souci que de montrer qu’elle a du talent. Que dis-je ? Du génie ! N’importe comment. Cette mise en scène est faite pour que les Docteurs glosent. Il y a imposture, car je ne pense pas que ce que j’ai vu soit le fruit d’une réflexion.
Micheline Uzan rame à la tête d’une distribution d’une faiblesse grave où un De Georgi paraît cachetonner sans conviction, et où un Patrick Valverde s’attache à jouer un rôle dont il n’a pas les épaules. Il y a surtout une petite bande de nanas qui feraient bien d’aller au Cours Dullin avant de se faire engager en professionnelles. Mais ces insuffisances n’auraient pas été graves si le cœur avait été au rendez-vous. Or, de toute évidence, la réalisatrice n’a pas « éprouvé » l’œuvre. Elle n’y a vu qu’un matériau pour construire un édifice, une statue figée.
Aux saluts, le sourire crispé de Micheline Uzan en disait long sur son angoisse.

05.03.82 - Il est bien que je sois allé au Théâtre Sorano de Vincennes voir LEONCE ET LENA, par la COMPAGNIE DU SCAMANDRE, car cette visite, me portant leçon, m’évitera une autre fois de me déranger quand cette troupe annoncera un spectacle.
Ce qu’ont montré ces seize jeunes gens, en effet, en guise de l’œuvre de Büchner que j’avais souhaitée me remettre en mémoire, c’est deux heures de hurlements, de vociférations, de cris stridents, de rires déments, dans un univers totalement caricaturé, bouffonesque, grimaçant, d’un paroxysme insupportable et sans justification, du moins à mes yeux. De surcroît, ce sont deux pédés de première classe qui jouent le Roi et Léonce, dans le style bien connu que provoque cette spécialité sexuelle. Heureusement, au tout début et à la fin, le regard a le droit de se poser -mais au nom de quelle motivation ?- sur de beaux seins féminins.
Faut-il dire que les épuisants beuglements, auxquels sacrifient les « artistes », empêchent qu’on comprenne un mot du texte. Il paraît, d’après le programme, que « les comédiens de la Compagnie du Scamandre dénoncent vigoureusement une société moribonde qui s’enivre de parfums, de ronds de jambes, de plumes au cul et de stress au cœur. » Ils devraient d’abord aller à l’école et surtout se choisir un autre metteur en scène que C. Croset ! Car s’ils croient que leur message passe, ils se gourent.

06.03.82 – Je suis bien heureux : il faut croire que la société française de l’après dix mai est devenue irréprochable. Comment expliquer, sinon, que l’AQUARIUM s’en désintéresse ? Tant mieux s’il n’y a plus de promoteurs véreux, de problèmes syndicaux, d’information, de la femme ! L’homme, enfin, peut se pencher sur le sort des autres espèces qui peuplent la terre. Ici, une race particulièrement mal lotie : celle de ces manchots, oiseaux sans ailes à la forte personnalité sociale, qui peuplent l’inhospitalier continent antarctique. Toute une vie sur la glace balayée par le blizzard. Brrr ! Il était temps d’en parler.
En l’occurrence, l’équipe de l’AQUARIUM n’a pas été enquêter sur place. Elle a laissé à un certain D. Meynard le soin de relater sa passionnante intrusion dans le monde de ces animaux. Eux, n’auraient sûrement pas pratiqué le procédé employé par le « scientifique », qui a consisté à contraindre un manchot Empereur et une pingouine Adélie -on découvre qu’ils sont très différents… comme c’est intéressant !- à vivre ensemble, pour observer leurs comportements. A moins que Thierry Bosc, le metteur en scène, n’ait voulu dénoncer ces méthodes d’approche ? Mais non : dans ce cas, le savant aurait procédé, au moins, à un dépeçage sous nos yeux !…
Je crois bien que nous sommes en présence d’un spectacle d’évasion. Habilement fait, DE MEMOIRE D’OISEAU permet à une actrice, Maria Desroche, de montrer ses dons d’imitatrice : à la voir se dandiner, on la prendrait pour une véritable manchote (si j’en juge par les films qui m’ont mis en contact avec ces animaux). Elle est charmante. Vincent Martin en empereur tient moins bien la totalité de la course. Du modèle, il a la majesté et le côté absent, indifférent, condescendant. Mais sa gestuelle m’a semblé moins parfaite. Le décor, très beau à voir -quasi réaliste- recèle des trucs qui nous permettent de voir une troupe de manchots se déplacer avec une véracité troublante, et d’assister à la débâcle. (quand les glaces fondent et se rompent). Une bande son imite le vent qui souffle et la coupure du chauffage dès le début du spectacle achève de mettre les spectateurs dans l’ambiance.
Il m’a semblé que la représentation traînait un peu. A dire le vrai, traité comme il l’est ici, le sujet est un peu mince. N’aurait-il pas été possible d’évoquer la société que vivent ces manchots, qui a ses règles et qui peut prêter à commentaires, sinon à exemples ? Le propos, tel quel, m’a semblé carrément inutile. Et comme le résultat d’une démission.
Après le CONSEIL DE CLASSE, ce DE MEMOIRE D’OISEAU a l’air de surgir comme un coup de prudence, comme si, en AGE, certains s’étaient dit : « Attention, ne soyons pas trop contestataires. Nous avons besoin que nos subventions soient agrémentées. Que va dire Giscard si nous ne nous assagissons pas ?… »
             Mais qu’est-ce que je raconte ? On a bien dû se rendre compte, à l’Aquarium, que l’ancienne majorité avait été balayée ! Ou, peut-être, non !…

15.03.82 – André Engel est un grand maître de l’art d’épater les Parisiens. Ce roi de l’esbroufe a trouvé un complice (et un producteur) en René Gonzalèz dont le combat politique est axé dans le même sens. C’est ce dernier qui a trouvé entre Saint-Denis et Aubervilliers l’usine désaffectée où est présenté DELL INFERNO.
Ca se passe comme ça : à 20 h 40, les spectateurs -pas plus de cent- montent dans un autorail poussif à la Gare du Nord. Roulant devant, roulant derrière, l’engin s’éloigne des grandes lignes connues et finit sa course sur une voie de garage rouillée entre des pans de murs en ruine et des tas de détritus. L’autorail franchit des portes. Déjà à ce moment-là, j’ai pensé à STALKER. Faut-il dire que mon impression s’est confirmée quand j’ai vu la « piscine », figurant les eaux du Styx, où se déroule le gros de l’action. Est-ce le directeur du T.G.P. ou le metteur en scène qui a vu le film soviétique, et a trouvé que le cadre serait épatant pour lui ? Y a-t-il rencontre ?
Elle est aussi troublante qu’entre LE BAL et KONTAKTHOF. Au niveau de l’environnement, s’entend, car à celui du contenu, c’est autre chose : DELL INFERNO convie les spectateurs, les « mortels », à la suite de Virgile (Laurent Terzieff), à une descente aux enfers avec en gros plans l’anecdote d’Orphée et d’Eurydice, et celle de Dante et de Béatrice. Les femmes seront revêtues de robes blanches et, disparaissant derrière une grille au regard des hommes, seront cantonnées au rôle de spectatrices. Les hommes, conduits par un autre chemin aux lieux de la représentation, y participeront symboliquement : assis sur des radeaux, ils suivront la barque des artistes, ce qui les amènera à défiler devant les dames.
Question texte, DELL INFERNO est une poétique. Dits avec talent par Terzieff, les vers sont beaux à entendre. Ce qui fait le prix du spectacle, c’est évidemment son décor et l’utilisation qui en est faite.
L’efficacité de l’entreprise est parfaite. Le soir où j’ai, parmi d’autres privilégiés, effectué ce voyage insolite, le vent, de surcroît, soufflait fort entre les vitres brisées et les cloisons éventrées. Incontestablement, l’effet était saisissant.

18.03.82 - J’ai bien peur que pour son entrée dans les « grands » théâtres, Jean Bois ne se soit planté. Quelque part, l’aventure est exemplaire : être nombriliste au théâtre est licite, à la condition que cette contemplation de soi recoupe la sensibilité contemporaine générale.
Dans COULEUR TANGO, à travers l’anecdote d’un certain Monsieur Juean, qui, à la veille de mourir, revit les pages glorieuses de sa vie de « Roi du tango » au Bilbao, avec l’aide d’un valet dévoué -Aimé- et d’une certaine Fantasmette, c’est évidemment le mythe de Don Juan qu’explore l’auteur acteur metteur en scène. Si clairement qu’à la fin, je me suis surpris à guetter la venue de la statue du commandeur -qui d’ailleurs n’est pas apparue-. Or, il s’illustre très vite que ce mythe -trop galvaudé- ne m’atteint plus. Jean Bois, ici, m’a fait songer à Bisson, monstre (qui se croit) sacré. Comme TOUTE HONTE BUE, COULEUR TANGO passe à côté de mes préoccupations par dépolitisation extrême. La provocation naguère mordante dans LE SILENCE ET PUIS LA NUIT, ici tombe gratuite, à vide, formelle dans ce contexte. Elle se résume à quelques gros mots et à un brin de scatologie. Et le discours verbeux, disert à l’excès, voire interminable, ne m’atteint pas. Tout au plus m’amuse-t-il, brièvement, lorsqu’il se fait la nique à lui-même.
La deuxième scène, où nous faisons la connaissance de Fantasmette, et où l’auteur s’exclame : « Putain qu’il est beau, ce texte », m’a réjoui. Il est vrai que, jouée en quasi vers par Dominique Constantin, elle bénéficie d’une interprète exceptionnelle.
Sans doute, le dernier tableau nous donne-t-il une clef lorsque, enfermé derrière une vitrine, le mourant réécoute les phrases prononcées quand il était petit par sa mère, trop possessive. Ouais : Et alors ?
Jean Bois, dont la ressemblance avec Roger Blin jeune est troublante au début du spectacle, a bénéficié de moyens pour cette réalisation-ci. Son décor, sorte de prolongement caverneux des ors du Théâtre de l’Athénée, est superbe. Didier Sainderichin (assisté de Frédérique Lapierre) le signe et mérite qu’on se souvienne de lui. Mentionner aussi les costumes.
Quand même, c’est une déception.

25.03.82 – Pierre Laville n’est pas Tchékhov. Mais il s’en rapproche davantage que Natalia Ginzburg. Sa « Maison sous les arbres » m’a aussi fait songer à « L’Archipel Lenoir » de Salacrou.
Mais peut-être est-ce Jean-Louis Martin Barbez qui n’est pas Pitoëff. Je me rappelle que Sacha disait : « Quand on a l’impression que c’est long, c’est qu’il faut aller encore plus lentement. » Je ne suis pas sûr que le metteur en scène ait ménagé assez de silences, assez de respirations. Après l’entracte, il y a un petit ballet de gens qui entrent et sortent sans motivations. Les uns sortent, aussitôt les autres apparaissent, passant par là comme dans un vestibule racinien. Je pense qu’il aurait pu être moins maladroit.
Il est certain aussi que l’œuvre n’est pas faite pour un grand théâtre comme la Criée de Marseille. C’est le genre Athénée, Œuvre, Atelier, qui lui convient. Le décor de Batifoulier l’indique d’ailleurs bien, qui est constitué d’une partie utile, une petite scène posée sur la grande, et de grandes pièces rapportées pour meubler l’espace.
Aymeric est mort. Aymeric, c’était le patron de la fabrique. Un patron paternaliste, à l’ancienne, respecté, « aimé », craint. Tandis que sa veuve, autoritaire, traditionnelle, elle aussi « à l’ancienne », prépare les obsèques, les enfants reviennent, Georges, le fils devenu aîné après que Jacques ait été tué en Algérie, et sa femme qui n’est pas très solide mentalement ; et Julien, le fils cadet, qui est imprégné par des idées de gauche. Il y a aussi une « cousine ». Elle a soixante ans. Elle fait sûrement des bonnes sucreries. Elle a son monde à elle. Le jour des funérailles, les ouvriers se mettent en grève. Ils veulent être d’accord sur le choix de leur nouveau patron. Ils entendent aussi acquérir quelques nouveaux avantages.
L’édifice craque donc et c’est à sa débâcle lente que nous assistons, avec ses méandres. L’incompréhension entre les classes sociales en est le pivot. Une incompréhension que tentent de dissiper le fils cadet -mais il renoncera- et deux « traîtres » objectifs : Léa, la secrétaire, et maîtresse du père et du fils, seule à tout savoir dans l’usine, maillon indispensable, défendant les intérêts patronaux. Le contremaître, vieux, qui ne comprend pas les « jeunes » ouvriers. Il va prendre sa retraite.
Toutes en notations délicates, en atmosphères impressionnistes, la pièce tente de rendre perceptible le parcours personnel de chacun de ces êtres face à l’événement de la dépossession du pouvoir absolu. Il y a ceux qui n’acceptent pas, ceux qui biaisent, ceux qui veulent rester en dehors, ceux qui s’en foutent. Les générations réagissent différemment. Sans doute les jeunes comprennent-ils qu’il vaut mieux abandonner la forteresse vestige.
Je dois dire que tout m’a paru juste, dans ce qui est montré. La famille bourgeoise -entendez « grande bourgeoise »- est parfaitement décrite. Le monde ouvrier est dehors. On ne le voit pas. Mais on le sent en marche. C’est un sujet d’aujourd’hui traité avec une grande honnêteté. Apparemment, le choix politique de l’auteur est sans complaisance pour les possédants en crise. Est-il favorable aux ouvriers révélateurs ? Il ne leur a pas donné la parole.
Je détache trois personnes de la distribution : Martine Pascal, que je trouve remarquable en Léa (l’indispensable secrétaire). Monique Mélinand, veuve totalement exacte. Enfin, Cyril Robichez, impayable en ami de la famille, qui joue vieux style avec beaucoup de drôlerie. J’ai horreur de Tatiana Moukhine d’habitude. Ici, en cousine, elle a un petit rôle, ça passe.
La pièce est trop longue, trop bavarde ? Je l’ai éprouvé en deuxième partie, mais, encore une fois, je ne suis pas sûr qu’il faille culpabiliser le texte. Cela dit, le style, le ton, ne sont pas « nouveau théâtre ». C’est l’anti Gevrey Chambertin.

09.04.82 - Yves Robert Viala a choisi des textes de Charles Bukowski, et les a apportés à Jacques Falguières, qui dirige le théâtre de la ville d’Évreux.
A la salle des fêtes de Gravigny, celui-ci a imaginé une scénographie qui m’a un peu rappelé celle de Philippe Van Kessel pour ELLA. Cinquante spectateurs disposés en rectangle sur une seule rangée enserrent une aire de jeu dont ils sont séparés par un mur. Des trous rectangulaires, insuffisantes fenêtres de trois pouces sur quatre, (j’emploie cette mesure car c’est celle que j’ai physiquement utilisée) permettent, en se penchant, voire en se contorsionnant, de découvrir un univers sordide. Les cadavres de bouteilles et de boîtes de bière y forment des montagnes. Le lavabo et bidet ne sont pas branchés, mais ça n’empêche pas le pauvre hère qui hante cette chambre d’y vomir. Est-il assez immonde ? Son antre est-elle assez répugnante ? Je ne suis pas sûr que Jacques Falguières ait su aller assez loin pour décrire la déchéance de son héros.
Pathétique démission d’un homme solitaire, livré à une effroyable solitude, souffrant d’une terrible solitude, suicidaire irrécupérable… et pourtant… et pourtant il écrit, que dis-je ? Il crée sans cesse et n’écrit pas tout ce qu’il crée… du moins, dans la fiction de la représentation. Car en vérité, tous les textes que l’acteur a l’air d’inventer devant nous sont du poète de Los Angeles. Et l’étonnant, c’est le hiatus qu’il y a, la contradiction entre l’ivrogne hébété, obsédé sexuel, pédophile, masturbé, sale, scatologique, dégoûtant, et la beauté de ce qu’il écrit… Beauté réelle si on oublie quelques facilités débiles du genre pipi-caca ; et l’élévation de sa quête pour une humanité meilleure, plus belle, plus juste, une humanité repensée.
Certes, je ne puis adhérer à la démission de Bukowski. Son plongeon dans la turpitude a le sens que le monde dont il rêve est inatteignable. En somme, il se détruit AU RÉEL parce qu’il n’imagine pas possible de se construire comme il voudrait ! Son avilissement est irrecevable. Mais l’histoire de Carole qui couchait avec tous les animaux de la création, pour que l’enfant qui naîtrait d’elle réunisse toutes les forces et toutes les vertus, atteint à une indéniable grandeur. Dommage que le spectacle n’ait pas tout le temps cette continuité.
Dommage aussi, soit qu’il n’ait pas été bien dirigé, soit qu’il soit insuffisant lui-même, que Robert Viala ne donne pas la dimension de la démesure.

10.04.82 - BUBBLING BROWN SUGAR. La revue HARLEM ANNÉES 30 m’a offert l’occasion de faire connaissance avec le Casino de Paris, une salle qui conviendrait parfaitement au Magic Circus.
La revue conduite par Vivian Reed frappe par la perfection des artistes. Ils dansent merveilleusement, ils chantent à ravir, leurs ensembles sont impeccables.
Bref, ce spectacle de tournée a le label « made in U.S.A. », cette exigence artistique qui semble trop souvent inatteignable chez nous.
Cela dit, cette balade de boîte en boîte à travers le Harlem du « bon vieux temps », à la suite d’un couple de Blancs en veine de sensations nocturnes (rassurez-vous : de bon goût) n’a jamais RIEN de politique, RIEN qui annonce que le quartier des plaisirs puisse un jour devenir dangereux. Les bons Noirs ne rêvent que d’y faire plaisir aux riches Blancs. Chacun est à sa place. C’est une revue « commerciale ».
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Dimanche 28 janvier 2007
15.12.81 – Les poules sont des volatiles très spectaculaires. Pour présenter ELLA, de Herbert Achternbusch, Philippe Kessel a fait appel à un acteur, John Dobrynine, à une actrice, Simone Barry,… et à vingt poules. Les spectateurs sont assis sur des chaises des quatre côtés d’une gigantesque cage (elle fait six mètres de haut). Ils ont le nez collé dessus.
Dans la cage, vit une femme. Elle est née en 14. Elle a la tête vidée. Elle regarde fixement la télévision. Elle a été mariée naguère. Elle a connu l’asile, la prison, le camp de concentration, le foyer de bonnes sœurs, la sanatorium, l’hospice, la syphilis. Elle finit ses jours dans ce poulailler où elle a trouvé asile. Son fils, Joseph, en somme son double -lui même au début, sosie de la vieille et travesti à la fin- raconte cette vie au gré d’un monologue sans grammaire ni ponctuation. Il y a rapport freudien entre la mère et le fils. Davantage même : osmose, identification. C’est l’œuf reconstitué. Quand il aura fini de conter cet itinéraire misérable dans une pauvre vie, il mourra et la mère, muette jusque-là, poussera un grand cri. C’est tout.
Très curieusement, cet univers aliéné fonctionne quelque part dans mon intimité. C’est que j’y vois la trajectoire d’un de ces êtres démunis, désespérés de base, ballottés par les événements que suscitent les autres, bafoués, punis dès qu’ils prennent une initiative, qui vivent sans « exister », et qui, hélas, sont la majorité. La souffrance elle-même, pour ces êtres, devient une habitude et la politique ne les concerne pas.
Elle a traversé le nazisme et deux guerres sans en recueillir autre chose que des anecdotes. Le Nègre américain qui lui a donné la maladie vénérienne en 45, elle ne le fréquentait que parce qu’il lui donnait à manger. La mort de son bébé syphilitique ne lui inspire que la crainte d’avoir à payer l’hôpital. Elle est sans sentiments. L’amour eût été pour elle un luxe. Ses escapades, c’est d’avoir été une fois au cinéma, une fois à la ville, sans savoir pourquoi. Ses actes n’ont été qu’impulsions irréfléchies. Mais l’absence d’intelligence  n’empêche pas la roublardise, la ruse des humbles. Le tout sur obsession de café. Sans cesse, elle en fait.
Pendant tout le récit, qui est ponctué de gestes quotidiens dans ce poulailler, humanisé par une table, une chaise, une paillasse, une télé, un réchaud à gaz et beaucoup d’accessoires, le tout sale, croulant, pourri… Et l’odeur même des excréments animaux caresse  les narines des spectateurs, les poules vont et viennent, caquètent, se battent, bouffent. Étonnamment familières, montant et descendant, faisant tomber des tasses, des objets, picorant dans un œuf au plat que le fils avait fait cuire pour Ella. La scène la plus répugnante -mais aussi la plus forte- est celle où est pendu par Joseph un poulet déplumé : les oiseaux se précipitent pour le dévorer à grands coups de becs cruels. Ce symbole anthropophagique ainsi concrétisé remue profondément.
Que donnerait le monologue débité sans ce grouillement à la fois sordide et naturel ? Que répondre ? Il paraît que Yersin -qui est l’adaptateur- a monté la pièce tout autrement pour la Comédie de Caen. Il serait intéressant de comparer. Mais ce qui est sûr, c’est que la réalisation de Philippe Van Kessel à l’Atelier Sainte-Anne de Bruxelles valait le voyage. Je ne regrette pas le détour. Sa mise en scène joue sur la hauteur : la femme dans le poulailler (selon le texte, elle y est depuis six ans) a acquis la notion de verticalité. Il y a des rampes, des échelles partout. L’acteur -le seul qui agisse, qui parle, qui bouge- est admirablement agile et il parvient, en débitant les mots écrits sans logique ni chronologie, à « faire passer » sa détresse ; la passivité du personnage, entre ses mains, devient ressort. C’est de la belle ouvrage ! Et quant au « décor » de Jean-Marie Fievez, il est beckettien, répugnant, parfait. Mais attention : ne croyez pas que le spectacle (qui dire une heure vingt) soit scatologique. Rien de provocant à ce niveau n’est recherché. Le réalisme réel, si j’ose dire, suff

COMMENTAIRE A POSTERIORI

Il y a des spectacles qui laissent des taces. Tous ces compte rendus de l’année 1981 à part le FAUST d’Antoine Vitez ne m’ont guère laissé de souvenirs et même en les relisant, je me demande parfois pourquoi et à quoi bon les livrer d’une certaine façon à la posterité. En ces temps là la théâtre  était en train de perdre sa vocation populaire. Les textes se faisaient rares et de toute manière étaient relus par les tout puissants nouveaux créateurs c’est à dire les metteurs en scène. Il arrivait que leurs noms soient imprimés en plus gros sur les affiches que ceux des auteurs. Le cinéma ne démissionnait pas encore mais déjà   la Télé s’emparait des esprits de façon envahissante et réductrice.

Je n’oublierai jamais la scène de ces poules se dévorant elles-mêmes dans l’ELLA de Philippe Van Kessel. Je la revois 25 ans plus tard aussi présente que quand j’y étais, à Bruxelles, voyeur de ce spectacle immonde et magnfique. Il y a eu beauoup d’autres ELLE et j’en rends compte plus loin dans ces mémores, mais celui là  s’est imprimé en moi. Comme quoi la présence vivante, y compris celle de la mort en direct, fût ce celle d’oiseaux,  est « autre chose »

10.12.81 – Un jour, à un artiste étranger qui me demandait : « Que faut-il faire pour plaire aux Parisiens ? », je me souviens d’avoir répondu : « Il faut les épater ». Je voulais dire par là qu’ici, le bon travail ne suffit pas, l’honnêteté ne paye pas, le professionnalisme n’est que le B-A BA. Le public requiert d’être « étonné », je devrais écrire « baisé ». Bien sûr, « public » a un sens spécial. Il s’agit de quelques centaines d’invités qui font et défont les gloires. Les millions d’autres n’ont qu’à suivre ces avis éclairés », que la mode, la politique et l’humeur meuvent.
Ariane Mnouchkine, qui connaît son contexte, a donc appréhendé son projet Shakespeare en se posant LA QUESTION ? Qu’est-ce qui, encore, dans ce domaine largement exploré, et pas par les plus petits, pourrait surprendre… et, qui sait ?... Faire novation ?... Elle a trouvé : RICHARD II, premier volet d’une entreprise qui amènera le Théâtre du Soleil à jouer six œuvres de l’auteur élisabéthain, a été monté comme s’il s’agissait d’une pièce du Kabuki.
Ce préambule un peu sarcastique exhalé, disons qu’une fois le truc compris, on l’accepte ou on ne l’accepte pas. On ricane face à la parodie de dramaturgie mise en place pour expliciter le propos, ou on entre dans le jeu. De toutes façons, on est en face d’un parti totalement assumé, et d’une réalisation -à l’intérieur de son contexte, comme la liberté en U.R.S.S.- absolument parfaite. C’est pour le moins de la belle ouvrage et les critiques doivent se situer au niveau le plus haut. Car le « baisage » infligé par la réalisatrice au tout-Paris est superbe.
D’abord, il faut saluer la prodigieuse performance des acteurs. Je suis avare de superlatifs. Je dis « prodigieuse performance », parce que, de toute évidence, nous sommes en face de l’aboutissement d’un travail formidable, fruit d’un effort discipliné qui mérite absolument le respect. La troupe entière a assimilé la technique que les Japonais se mettent dans le corps dès l’âge tendre , au point de la régurgiter EXACTE et DANS SA DYNAMIQUE. Après ce RICHARD II, les compagnies nippones auront plus de peine à nous mystifier, car l’approche qu’en a faite l’équipe française imite en tous points le modèle. Le THÉATRE, suppléant à la TRADITION SÉCULAIRE, fait son métier d’illusionniste : c’est apparemment vraiment une troupe du Kabuki qui nous montre, selon ses procédés techniques, le Richard II de Shakespeare…
Le coup de génie d’Ariane Mnouchkine, c’est que l’entreprise n’est pas gratuite. L’identité entre les Seigneurs élisabéthains et les nobles nippons est telle que l’anecdote du Roi Richard, détrôné par ses féaux qu’il avait étourdiment châtiés en rendant la justice conformément à sa charge, ne semble aucunement décalée dans l’univers du Pays au Soleil Levant. C’est que -la réalisatrice l’a bien compris- la Société féodale, avec son code de l’honneur entre privilégiés d’un système, colle à toutes les civilisations à un certain moment historique. Jusqu’à un certain point, ce transfert de la guerre des Deux-Roses dans un univers parallèle, aide le spectateur à se distancier de l’épopée pour la considérer avec un œil rendu plus lucide. Le truc d’Ariane Mnouchkine m’aide à me sentir moins mal à l’aise face à la société décrite par Shakespeare. En la présentant ainsi comme « étrangère », entendez « lointaine », quelque part zombie, je me pose moins la question qui m’est habituelle : « A-t-on le droit de monter Shakespeare en affirmant qu’il est populaire ? » Ainsi traité en effet, le réactionnaire auteur, qui tout au long de son oeuvre a tant méprisé son peuple, reste spectaculaire mais perd sa faculté d’aliénation. Donc je ne crierai pas haro sur l’entreprise. Pour une fois, le snobisme parisien s’est marié avec l’intelligence et la leçon administrée n’est pas une imposture.
Spectaculaire, oui, la représentation l’est : costumes magnifiques, gestuelle vivante, musique admirable, toute en percussions orientales -sauf à un moment, quand une insolite cornemuse intervient pour concrétiser auditivement la réunion de troupes en campagne- et soulignant tous les moments de l’action. Il faut saluer Jean-Jacques Lemêtre et Claude Ninat pour leur performance. Pour eux aussi, c’est à la fois la résistance physique et le talent qui sont admirables.
Car la soirée dure cinq heures et, au bout de cinq heures sans aucune scène traînante, chaque acteur étant en mouvement perpétuel, moi, mon cul était fatigué et mon dos rechignait, car les bancs du Théâtre du Soleil manquent de confort coussiné, mais les artistes étaient en pleine forme et leur dernière sortie au pas de course n’accusait aucune fatigue apparente. Ce que cela suppose de préparation disciplinée mérite le plus grand respect.
Cela dit, le spectacle est objectivement trop long. On ne s’ennuie pas, mais le respect à l’œuvre ne suffit pas à justifier qu’on n’ait pas coupé dans certains tunnels où les métaphores ne semblent plus recevables pour les sensibilités modernes Il faut dire que l’adaptation -qui est signée par Ariane Mnouchkine sans doute, pour que les droits d’auteur n’aillent pas à un autre tâcheron de la plume- m’a paru plate, trop versifiée en alexandrins blancs et pauvre en vocabulaire. D’autre part, le jeu imposé aux acteurs, toujours de face et hurlant le texte sans céder à la psychologie, finit pas donner une impression de registre non renouvelé, même si, de-ci de-là, des comédiens se laissent aller à éprouver des sentiments. Engoncés dans leurs magnifiques costumes -ou des collerettes corrigent spirituellement les japonaiseries-, prisonniers de leur gestuelle et d’une privation totale d’obliques dans leurs déplacements, ils n’ont que peu de liberté pour « jouer ». Ce qui n’empêche pas Odile Cointepas, qui incarne la reine, d’être exécrable et chiante. Par contre, Jacques Bigot incarne un Richard II qui ressemble à Goebbels avec quelque bonheur, et Cyrille Bosc en Bolinbrocke est fort convaincant.
Ariane Mnouchkine écrit dans le programme qu’avec cette interrogation de Shakespeare, elle fait des gammes « pour nous préparer à raconter dans un prochain spectacle une histoire d’aujourd’hui ». Soit, mais s’attaquer à six œuvres, était-ce nécessaire ? N’est-ce pas, avant d’aborder NOTRE temps, en perdre beaucoup ? Et comment réagirai-je à la sixième représentation de ce Kabuki « à la française » ?

11.12.81 – Quand on a assisté la veille aux exercices du Théâtre du Soleil, le EN AVANT de Jérôme Deschamp, à Gémier, paraît carrément nul. Non seulement la gestuelle est débile, mais les artistes ne font RIEN. Ils ont adopté le style flegmatique du RADEIS, mais là où les Flamands sont marrants à force d’absence, EUX ne font rien passer. Soyons juste : Michèle Guigon campe une demeurée passable, et le pianiste, Alain Margoni, est drôle. C’est même le plus clown de ces non clowns.
A la fin, les spectateurs s’exclament parce qu’un rideau d’eau surgit du plancher de la scène. Suppléant à la médiocrité des artistes, cet effet technique assure les applaudissements de la fin. Les acteurs feignent de croire aux saluts que c’est eux qu’on remercie. Cela dit, on est loin de la féerie des eaux du REX !

15.12.81 – Le groupe « NOUS CHANTONS,… NE VOUS DÉPLAISE » est-il une troupe de « théâtre » ? On peut en douter en voyant DROLES DE BOBINES qu’il présente à CONFLUENCES, et qui est un assemblage de sketchs et de chansons mis en scène. Mais c’est Albert Delpy qui a dirigé l’entreprise, c’est Marcel Violette qui a fait le décor, et si tout n’est pas du plus haut niveau, si le professionnalisme n’est pas toujours éclatant, du moins y a-t-il des moments réussis et des chansons bien chantées. On retiendra, parmi les pastiches du cinéma qui ont inspiré la bande, (quatre filles et un garçon), celui de Fellini avec une remarquable silhouette de Mastroianni campée par Fabrice Casta. Et puis cette lumière jetée sur le septième art à travers le regard du petit personnel (caissière, ouvreuse, projectionniste, garçon de course) d’une salle minable, comme on n’en fait plus, est sympathique.

16.12.81 - Il y a longtemps que je n’avais pas revu de spectacle de Patrice Chéreau. Son PEER GYNT est entouré d’une flatteuse réputation. Elle n’est pas usurpée. Sa réalisation est superbe.
Curieusement, elle sent sa « vieille école ». Chéreau ne contraint pas les comédiens à jouer à faux, à « contre jouer », à jouer en oblique ou à non jouer. Il dirige de bons acteurs dans le sens du poil, les autorise à éprouver des sentiments, voire les y incite. Il ne gomme pas « l’anecdote ». Après tout, quand un auteur se donne la peine de raconter une histoire, est-il honteux que le réalisateur mette les spectateurs en position d’en suivre le fil ? La trajectoire de Peer, à travers l’univers des trolls et de l’étrange peuple imaginaire des Pays Nordiques, est ainsi parfaitement éclairée, clarifiée, immédiatement recevable.
Enfin, ce vocabulaire ne va pas sans humour, car le metteur en scène, s’il éclaire les thèmes, n’en fait pas autant des artistes. Toute la soirée se passe dans les clairs-obscurs plutôt sombres et, même quand ils viennent saluer, les comédiens n’ont pas droit à un projecteur. Gérard Desarthe campe un Peer Gynt très convaincant, vivant, actif. Chéreau a le sens des mouvements rapides, dont chacun débouche sur un tableau plastiquement beau. C’est son truc depuis toujours, grâce auquel rien n’est jamais mou dans ses réalisations. Le décor de Richard Peduzzi, polyvalent, à la fois palais des Trolls, forêt, place de village, se transforme à vue. Il est basé sur des grands pans austères, tels que les affectionne Chéreau. Un magnifique rideau, actionné astucieusement par un jeu de fils, permet des effets magiques. 0
Chéreau a raison de jouer TOUT le texte d’Ibsen. Il en a capté le rythme et, chaque fois que les acteurs sont bons, tout passe admirablement. Maria Casarès, qui joue la mère de Peer, a malheureusement quelques tunnels à faire gober.

10.01.82 - Après une coupure, je reprends la route du théâtren assistant au Lierre Théâtre à un « spectacle de rue », ou plutôt qui en sera un quand le temps le permettra.
Ils sont quatre, sur un chariot, et jouent les bateleurs. Trompes, cris, tout ce qui est son, comme à l’accoutumée dans cette troupe, sort des gorges. Dans DÉSORMAIS, l’humour suintait. Ici, on cherche à faire rire un peu moins discrètement -genre oblige. En une heure trente d’un itinéraire semé de haltes, les quatre hommes dissèquent un irrésistiblement pompier poème de Victor Hugo, L’AIGLE DU CASQUE. Certains effets sont un peu gros, un peu exigeants. L’anecdote n’est pas constamment bien éclairée, à force d’appuyer sur les détails. Mais enfin, c’est divertissant et de qualité. Et le Lierre y montre plaisamment sa facette joyeuse.

12.01.82 - Le moins qu’on puisse dire est que je n’ai pas retrouvé ma bonne impression de Strasbourg en assistant à Créteil à une nouvelle représentation de l’ANTOINE ET CLÉOPATRE de Bernard Bloch. D’abord parce que, cette fois-ci, j’ai subi dans le rôle d’Antoine non plus Bloch lui-même, qui m’avait semblé coller au personnage parfaitement, mais Jean-Quentin Chatelain, dont j’avais dit alors combien il m’avait paru irritant dans de petites apparitions. Jouant Antoine, il est insupportable. EN TOUT : son phrasé, son articulation défectueuse, sa gestuelle, son accent à couper au couteau, TOUT aurait dû inculquer au metteur en scène de l’écarter. Bloch prouve en l’ayant gardé qu’il est de la race des entêtés jusqu’à l’absurde. Ici, son aveuglement est suicidaire.
Avec lui comme partenaire, Stéphanie Loïk grimace, sa voix tourne au fausset, son jeu est inquiet, fiévreux, moins présent. Ajoutons qu’une sono mal réglée rend souvent inaudible des acteurs et actrices trop enclins à murmurer. Bref, tant d’imperfections rompent le charme et on s’emmerde !
Une question en guise de plaidoyer ? La salle de la M. C. de Créteil est-elle bonne pour le théâtre ? Ne crée-t-elle pas un phénomène d’éloignement ? Est-elle pour quelque chose dans la non communication ?

14.01.82 – Suart Seide étant anglo-saxon, on peut lui faire confiance d’avoir su lire LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ de Shakespeare dans le texte. On peut présumer que son adaptation soit fidèle. Or, elle est si abondante en métaphores, images hasardeuses, comparaison alambiquées, évocations des astres et des phénomènes naturels, qu’on finit par se demander si le facétieux n’en aurait pas rajouté. Telle qu’elle nous est ici servie, la langue shakespearienne ne nous paraît pas sérieuse, et je gage que seuls ceux qui apprécient qu’on tourne l’auteur élisabéthain en dérision l’aimeront. Personnellement, je dois dire que j’en ai bien joui. Et même avec quelque stupéfaction, par instants, tant les clichés sont plats.
Je pense que cette dénonciation par le style m’a aidé à supporter l’idéologie trimballée par l’ouvrage, l’un des plus réactionnaires de l’auteur. Le mépris avec lequel sont traités les artisans, venus secrètement répéter dans la forêt magique une pièce de théâtre en l’honneur du Duc qui va se marier, n’est que complètement naturel dans une société hiérarchisée, où tout le monde se situe en termes d’inégalités et où, de surcroît, les êtres surnaturels -eux-mêmes inféodés les uns aux autres- ont le pouvoir d’aliéner la liberté des vivants, je veux dire la liberté fondamentale : le manipulé ne sait même pas qu’il l’est. Le magicien joue avec lui comme avec un poupée. En plus, sans autre mobile que de se divertir, de passer le temps, avec une méchanceté normalisée.
Bien sûr, pas de dénonciation dans cet état de fait, et Stuart Seide n’a pas commis l’erreur de chercher à tirer une leçon. Il s’est contenté de mettre en scène avec fidélité cette « comédie tragique » et d’en bien faire ressortir les aspects montrant la fragilité des certitudes humaines.
Je ne suis pas certain qu’il ait eu raison de faire jouer Thésée et Oberon par le même acteur, (François Marthouret), Hippolyte et Titania par la même actrice (Laurence Roy) et Philostrate / Puck par le même comédien (Jean-Louis Grinfeld). Pour moi, cette identification apparemment séduisante et visant à ajuster ensemble les univers parallèles, le terrestre et le mystérieux, crée confusion d’autant plus que les deux premiers ne savent pas bien signifier leur passage d’un pouvoir à l’autre.
Le dispositif, palais se transformant en forêt, est astucieux et il faut en féliciter Charles Marty. Mais surtout, cette représentation est à marquer d’une pierre blanche pour la façon remarquable dont a été traitée la truculence.
C’est peut-être la première fois que j’ai vu la « répétition » Pyrame et Thisbée, la transformation de Bottom en âne et la représentation finale jouées sans vulgarité. Shakespeare n’avait que condescendance pour le peuple, MAIS PAS STUART SEIDE. Le grand mérite, la grande originalité aussi de son montage, c’est que les gens du bas de l’échelle y tirent leurs épingles du jeu sans sombrer jamais dans le trop facile ridicule. Ils sont sympathiques parce que ce ne sont pas des pitres. Le texte dit bien qu’ils sont stupides, mais cette affirmation dans la bouche des puissants est gratuite : ce sont seulement des gens simples, de braves gens pavés de bonnes intentions. Le bon Duc, en souverain éclairé, ne leur rend-il d’ailleurs pas hommage en écoutant le résultat de leurs efforts avec bienveillance et en faisant taire sa cour prête à se gausser des malheureux ? Même la scène de l’âne a été réglée avec discrétion. Il faut dire que l’acteur qui joue Bottom, Thierry Fortineau, est remarquable. Désormais, je jugerai encore plus sévèrement les grasseyements habituels, puisque la preuve est administrée qu’ils ne sont point nécessaires.
Voilà : vous allez dire que j’ai minimisé le propos en ne soulignant pas assez l’aspect initiatique de l’œuvre, la fragilité des sentiments qui sont peut-être des rêves, des illusions. C’est vrai que les couples sont bien ballottés et que les jeunes gens ne comprennent guère ce qui leur arrive. Mais si leur sincérité est pathétique dans son innocence, la philosophie dégagée n’en est pas pour autant plus recevable. Et je préfère, plutôt que de penser, me dire que j’ai été gentiment diverti au rythme d’un conte de fées charmant. D’ailleurs, la comédie tragique finit bien pour tout le monde. Le tragique n’était donc pas grave. Soulignons l’excellence globale d’une troupe bien dirigée.

15.01.82 – Jean-Pierre Bisson a retravaillé positivement son TOUTE HONTE BUE. Au théâtre du Petit Forum, il est presque tout le temps en scène. Au début, il est moins facile de le croire vraiment saoul. Son « jeu »est davantage lisible. Bref on s’amuse -presque au niveau du boulevard, à moins que ce ne soit en « famille », si on connaît bien l’auteur acteur.
C’est d’ailleurs SON histoire qu’il nous conte, se peignant non sans complaisance mais avec lucidité : « Voyez comme je suis cabot », s’exclame-t-il , « appréciez comme mes camarades sont patients avec mes caprices, comme ma compagne est excédée mais ne peut pas me quitter. Ah quel MONSTRE à tous points de vue, mais SACRÉ (n’est-ce pas ?) je fais. A ce contenu nombriliste on adhère ou non. Mais cette fois-ci, l’ouvrage est bien faite. Tout au plus éprouve-t-on un brin d’ennui à la fin, quand le balayeur de service cause avec la femme de l’acteur le temps nécessaire à la crédibilité de sa sortie du théâtre.
A noter, la courte mais remarquable prestation de Jean-Marc Bisson en « acteur de compliment ». Je l’avais déjà dit à propos de la représentation que j’avais vue en Avignon. Il faut le redire. A noter aussi, mais dans le sens négatif, le rajout de réflexions sur la politique contemporaine, allusions toutes droitières qui ont pour seul effet de rabaisser par instants le spectacle au niveau du cabaret de chansonniers.

16.01.82 – Pour son ÉTRANGER DANS LA MAISON, Richard Demarcy s’est inspiré de faits divers contemporains. Ceux-ci sont cités dans le programme qu’on distribue au Théâtre de la Tempête : « Père maniaque de la gâchette tuant un de ses enfants qui allait boire la nuit à la cuisine. Septuagénaire tirant sur son époux pris pour un voleur, mari tirant sur sa femme derrière la porte »… Mais n’allez pas croire qu’il ait réalisé une chronique : les actes dont il est parti sont accomplis lorsque le spectacle commence, et l’étranger, un drôle d’Arabe qui se dit poursuivi par les flics, se réfugie dans la maison où ont été précédemment perpétrés les forfaits.
Tout au plus, au début, a-t-on vu un couple cachant dans une armoire un corps d’enfant, puis trois mômes planquant dans la même armoire un cadavre de taille adulte. D’emblée, l’insolite s’installe, avec une atmosphère un peu dingue, chaque personnage se mouvant suivant une logique interne qui semble irrationnelle, mais ne l’est pas plus, par exemple, que celle qui animait naguère les petites vieilles de ARSENIC ET VIEILLES DENTELLES. Sauf qu’ici, on n’est pas au boulevard. Les protagonistes ne sont pas gratuits. Ils sont des produits de notre civilisation. Chacun recèle un contenu. Et ce qu’ils font s’inscrit dans notre réalité. Simplement Demarcy, en poète, s’est servi de ce fond authentique pour le dérailler, le dépasser peut-être. Il lui tord son réalisme en le prolongeant vers un onirisme farfelu grinçant et drôle, qui n’est jamais imperméable.
A dire le vrai, j’ai bien ri pendant la représentation, qui ne cesse de montrer des situations « désespérées mais pas sérieuses », je ne me suis point ennuyé, je me suis aussi demandé si le propos était « important ». Je veux dire que Demarcy a tellement appuyé sur le champignon de la dérision, et sur celui de l’absurde genre « Victor ou les enfants du pouvoir », que j’ai trouvé au bout du compte sa transposition un peu trop « fable burlesque ». Le sang, ici, la mort, ce sont ceux des batailles d’enfants où les trépassés se relèvent pour recommencer à jouer.
La longue scène où le Roi, vêtu Grand Siècle, et son cuisinier, viennent à domicile régaler leurs sujets de mets hétéroclites et non comestibles, sort tout droit du surréalisme, à moins que ce ne soit du canular de potaches. Même si l’octroi de cette nourriture indigeste (des godasses principalement) qui est un hommage «signe » à Chaplin, ne manque pas de signification politique. La famille farfelue et tachée de sang est jouée avec talent. Teresa Motta est adorable en petite fille à la cruauté inconsciente, incapable de distinguer le bien du mal.
En somme, Demarcy, avec talent, aidé par une équipe parfaitement dirigée, ayant su habiller de façon très fonctionnelle le hangar du Théâtre de la Tempête, nous a donné un conte.. comme les contes de fées… Mais un conte d’aujourd’hui. Ancré dans notre temps. Oui, c’est ça, c’est un conte. Un conte d’aujourd’hui. D’ailleurs, plusieurs fois pendant la représentation, je me suis dit que j’aurais dû emmener Catherine. Je ne pense pas que la bataille finale, quand le Roi et le cuisinier se transforment en flics pour abattre le Mesrine basané, lui aurait fait peur.
Cournot a déliré sur ce spectacle. Moi, il m’a laissé un peu insatisfait, mais à un niveau élevé, soyons clairs.

22.01.92 - Voici une troupe catalane qui a eu, dans son pays, des démêlés avec la police. En 1978, ses membres ont été mis en prison pour avoir, dans un spectacle, « insulté » l’armée. La gauche française s’est alors soulevée, et les pétitions ont rendu la liberté « provisoire » aux blasphémateurs. Paris, le Paris du Socialisme, leur a semblé être une ville où il leur fallait jouer et différentes instances officielles les ont aidés à y parvenir. Les voici arrivés au Centre Pompidou et sur quoi tombent-ils ? Sur une grève des services de nettoyage qui provoque la fermeture du Centre. Ils jouent quand même dans la salle du sous-sol, mais quand les candidats spectateurs téléphonent pour s’informer, « on » leur répond que « c’est » fermé ! Pire, leur combat est passé de mode : « L’Espagne ? Quoi l’Espagne ? C’est une démocratie à l’occidentale aujourd’hui. Quoi ? Le fascisme y conserve des nostalgiques dangereux ? Bah ! On verra bien. Pourquoi ne parlent-ils pas de la Pologne, ces jeunes gens ? ». Bref, les médias se désintéressent d’eux et ils jouent dans la confidence devant des publics clairsemés à majorité hispanisante. Et dans son ensemble, la critique parisienne ne se dérange pas. Maintenant ils sont repartis. Heureusement pour eux, ils ont un riche press-book allemand et italien, souvenir de leurs triomphes à Berlin, Munich et Spolète.
Le discours du ELS JOGLARS dans le spectacle OLYMPIC MAN est pourtant diablement intéressant, parce qu’il démonte devant nous le mécanisme du fascisme. LE VRAI. Celui que les Espagnols ont vécu pendant quarante ans, qui ne s’embarrasse pas de subtilités. Dans les derniers mois de l’ère giscardienne, j’avais l’impression que la France était engagée dans un processus vers un certain fascisme. Mais la démarche était maligne : elle fonctionnait par petites lois contraignantes qui, toutes, visaient quelque part à faire de chaque citoyen un culpabilisé en puissance. Ceux qui ne grattaient pas trop le fond avaient l’illusion d’être libres, et l’étaient en effet sur des points qui ne dérangeaient pas le pouvoir de l’argent, parce que ce pouvoir-là, dans NOTRE pays, ne s’embarrassait pas d’idéologie. Au contraire, le MOUVEMENT décrit pas Albert Boadella, est mythologique. Par le glorification du CORPS, il vise à créer l’HOMME NOUVEAU, fort, impitoyable, vertueux, homosexuel au besoin s’il est en quête d’étreintes viriles, mais jamais pédé. (L’antithèse femmes féminines entre femmes lui semble également licite.) A dire le vrai, le système rappelle plus l’hitlérisme et sa religion de l’aryen blond, que le franquisme du bedonnant empêtré dans sa foi catholique. Mais peut-être, justement, le danger actuel est-il là : que les nostalgiques de l’ordre soient en train de glisser vers le vrai nazisme, violent et pur, exaltant parce que justifiant dans l’individu la libération des mauvais instincts au nom d’une nécessité historique, d’un IDÉAL.   
L’utilisation de l’univers du sport, dans le spectacle, n’est qu’un moyen d’approche commode. Ce n’est d’ailleurs pas tant la compétition « loyale » qui est utilisée, que la parade, l’apparat, qui l’entourent, à grand renfort de discipline, de patriotisme et de militarisme. C’est vrai que le sabre s’y marie avec un autre type de goupillon, païen, point humble, hiérarchisant. Et que l’enculturation commence dès l’âge le plus tendre. A ce propos, les scènes où l’on assiste à l’entraînement de bébés poupées d’un surprenant réalisme, sont particulièrement signifiantes. Ces enfants, aliénés dès le berceau, feront des militants d’autant plus sûrs que la sélection par le coup de poing éliminera les plus faibles en cours d’éducation. De même que la médecine éliminera les mal réussis de la nature pour que la race progresse, belle et harmonieuse.
Tout ceci, direz-vous, est de la fiction : Brecht disait que « le ventre est encore fécond qui engendra la bête immonde ». Les Espagnols ne peuvent pas avoir du fascisme la même vision que nous, puisque ce fut chez eux une affaire de guerre civile. Chez nous, l’occasion ne se présenta pas. Et la doctrine resta, par un piège historique, celle de l’ennemi. Même pour ceux qui collaborèrent. Les greffes idéologiques tentées par les Doriot et Déat ne prirent pas.
Le propos est assumé avec rigueur par une troupe homogène, qui s’est donné la peine de baragouiner le français avec crédibilité. Elle évolue avec une gestuelle toute militaire et un certain goût du symétrique, sur un praticable sis en avant d’un panneau lumineux (fait de lampes comme dans les journaux lumineux qui défilent sur certaines places, ce qui rend la visibilité pas très bonne de trop près), sur lequel s’inscrivent des phrases slogans et, périodiquement, en leitmotiv, le sigle du « mouvement ».
Se rappeler, pour l’anecdote, la scène bien réglée où, pour stigmatiser l’art décadent, des patineurs à roulettes apportent chacun leur touche à un tableau surréaliste. L’art positif ne se fait pas en patinant !

29.01.82 - Trois femmes, trois sœurs, jacassent interminablement. Ce qu’elles disent est résolument banal. C’est de la vie quotidienne à l’état pur. Elles se tiennent dans une cuisine où tout fonctionne vraiment. Le monde extérieur semble très menaçant. Les voisins sont sales et des cafards se faufilent de chez eux. Les gamins tirent les sonnettes. Prendre le métro est dangereux. L’une d’entre elles s’y fait voler son sac. Aussi sortent-elles peu de ce havre refuge prison volontaire. Ou plutôt l’une semble aller régulièrement travailler. Mais est-ce vrai ? L’autre fait des courses, hâtivement, de temps en temps. La troisième reste enfermée. Elle a des hémorroïdes qui masquent un cancer. Elle se traîne des cabinets à la cuisine. A l’étage au-dessus, la mère grabataire, qu’on ne verra jamais, occupe toutes les pensées. Le filles se consacrent à la soigner. Mais n’est-elle pas déjà morte ? La cancéreuse a eu une aventure manquée, jadis, avec un homme que lui a piqué une quatrième sœur. Celle-là, on ne la verra pas, mais sa fille, douze ans, est supposée tournicoter autour de la maison. Quoique cela irrite la laissée-pour-compte qui est rancunière, les autres l’accueillent. Mais nous ne la verrons pas : elle va de la porte au premier étage.
Ce qui fait le prix de la pièce de Kado Kostzer, c’est qu’elle sonne vrai : l’atmosphère lourde qui pèse sur la cuisine est familière à tous ceux qui ont connu de ces familles où les même mots, les mêmes gestes reviennent constamment, les mêmes aphorismes, lieux communs, mesquineries, fantasmes, faux-semblants. Ces vies « sacrifiées » -puisant du bonheur dans des sacrifices consentis, comme lorsqu’elles renoncent à un voyage à la mer parce que l’argent sera mieux employé à faire un bel enterrement à la vieille-, résonne quelque part en chacun de nous.
Alfredo Rodriguez Arias a mis en scène ce monde de femmes sans hommes avec minutie. En vérité, les trois actrices vivent leurs rôles avec flamme intérieure, chacune faisant fort bien ressortir ses traits distinctifs. Marilu Marini, la plus grande, autoritaire, un peu condescendante envers celles qu’elle fait vivre en travaillant au dehors, Michèle Loubet, la malade du cul, qui se forge des raisons de souffrir intérieurement et s’est créé deux spécialités, la cuisine et la confection de vêtements pour bébés, Raquel Iruzubieta, la plus petite, soumise aux autres, qui aurait aimé la musique et la danse si les deux autres ne la brimaient constamment.
La soirée est malheureusement trop longue d’une bonne demi-heure, et il arrive que les futilités débitées lassent. L’auteur est argentin. N’oublions pas qu’on conte que Buenos Aires est une ville double, celle qu’on voit, et celle, souterraine, inquiétante, dangereuse, qui lui est parallèle. TRIO donne un peu cette impression de vrai DOUTEUX, de réel pas sûr.

01.02.82 – Diverses sirènes m’ayant susurré que je devais absolument voir au Théâtre Daniel Sorano de Vincennes le « Festival Courteline » de la COMPAGNIE DE L’ACCORD, mis en scène par Jean-Daniel Laval, j’ai obtempéré et je dois dire que les pièces méritent la remise en mémoire. LA PAIX CHEZ SOI, LA PEUR DES COUPS, GROS CHAGRIN, etc… sont des mini chefs-d’œuvre impitoyables de misogynie. D’autres piécettes montrent avec un œil acéré les absurdités de l’administration. C’est de la rouspétance poujadiste, mais elle fait mouche.
Dirai-je que la Compagnie de l’Accord s’accorde parfaitement avec cette restitution ? Je crois qu’elle n’a pas su être assez simple. Le décor, le même pour les sept pièces montrées, est un grand cadre vide qui sert de fenêtre et à casser le sombre des briques du mur du fond. Un fauteuil, une table à écrire lui font pendant. Il y a arbitrairement enchaînement entre les œuvres, voire interpénétration. Pas assez de premier degré à l’état pur, de tranche de bifsteack saignant. Trop souvent les acteurs ne vont pas assez loin. Ils ont l’air de n’avoir pas fini leurs années d’apprentissage en cours. Remarquée, pourtant, la façon excellente avec laquelle celui qui joue Trielle, dans LA PAIX CHEZ SOI, compose son feuilleton.

02.02.82 – J’aime beaucoup Alexis Nitzer. D’autre part, selon l’avis général, LE ROI LEAR serait un chef-d’œuvre du patrimoine de l’humanité. D’autre part encore, je pense que Nitzer pourrait fort bien incarner le Roi Lear.
Mais « CE TITRE, TU ES NÉ AVEC… », qu’il a pondu au départ dudit ROI LEAR, est imbuvable. Qu’est-ce qu’un homme comme Nitzer a besoin de passer devant le public une audition prouvant qu’il saurait jouer le personnage, et « annexement » les autres de l’œuvre shakespearienne ? Car c’est ça : pendant plus de deux heures, il s’épuise à nous débiter les morceaux de bravoure et les tunnels du Père stupide et malheureux, ainsi que ceux de ses principaux partenaires. Une fille nommé Nadine Lévi lui donne les répliques féminines avec un talent certain, mais limité par la préoccupation de laisser à Nitzer la place prééminente. Le metteur en scène, François Dupeyron, la fait hacher le texte avec neutralité. L’émotion passe pourtant parfois. Le programme parle d’une « conception sonore » d’un certain J. - P. Lavergne. C’est ce qu’il y a de mieux : une sorte de ronflement lointain de synthétiseur, puis, pendant l’orage, des sortes de coups sourds qui m’ont fait demander si les flics ne balançaient pas des grenades lacrymogènes sur les étudiants, quelque part dans la Cité U. Grâce à ce son permanent, les spectateurs ne dorment pas tout le temps. (Resserre)

03.02.82 – J’ai assisté pour la première fois à une représentation donnée par une troupe rouennaise, LA PIE ROUGE. Je ne sais pas comment étaient les précédents spectacles. Différents, m’affirme-t-on. Celui-ci, MIRACLE DOMESTIQUE, m’a fait penser à une fête de fin d’année montée par des élèves d’école libre, sous l’œil bienveillant d’un curé de choc. Remarquez qu’on ne s’ennuie pas. Et même l’entrée en jeu est assez drôle, puisque les spectateurs sont supposés entrer dans une galerie de peinture où sont exposées les toiles d’un certain « Pierre Garcette ». La réflexion sur l’Art reste cependant au niveau du canular, car elle ne s’étaye politiquement que très superficiellement. Ces jeunes aliénés chrétiens n’ont apparemment  jamais lu Marx et c’est fort regrettable.
De scène en scène, avec un goût prononcé pour la composition, ils nous mènent de tableaux plaisants -j’ai bien aimé la maîtresse d’école faisant l’appel d’une classe où il n’y a que des petits Picasso, Van Gogh, Gauguin, Ver Mersch etc- en moments trop « faciles ». Ils sont quatre dont une fille. Ils chantent bien et savent jouer d’instruments de musique. Ils ne décollent pas d’un esprit « école des beaux-arts de qualité ». Ils éprouvent qu’ils ne sont pas très contents de la vie telle qu’ « on » la leur fait. Et même, d’un point de vue catholique, ils blasphèment un peu. Très gentiment : ils sont bien élevés.
Il est quand même dommage qu’ils n’aient pas pu jouer au Centre Pompidou. (Ils ont été soumis à la même grève imposée que ELS JOGLARS, mais eux ont préféré s’abstenir de jouer. J’ai donc été les voir à Courbevoie). Dans le contexte du Musée d’Art  moderne, leur point de départ eût davantage fait mouche.

06.02.82 – Un mime américain nommé Stewy, m’a payé un billet d’avion Paris / Barcelone aller-retour, pour que je vienne le voir jouer à Girona. Cela m’a permis de voir comment travaillent des correspondants à moi : ANEXA est une agence qui compte quatorze permanents et organise des tournées de théâtre, musique, variétés -de tout-, en Catalogne surtout, mais aussi dans toute l’Espagne. Elle s’est installée à trente-deux kilomètres de la ville, à Cardedeu, dans un petit bourg très calme (pour travailler tranquille), dans une maison à deux étages. Ca évite aux artistes qui passent sur les ramblas de venir les déranger sans raison sérieuse.
Le spectacle de Stewy se divise en deux parties très distinctes : la première, plutôt comique, oscille entre le niveau du cabaret café-théâtre et celui du music-hall. Elle suppose une participation de spectateurs. Le mime prestidigitateur fait notamment monter sur la scène un « Roméo » et une « Juliette », dont il signifiera par sa gestuelle le rapprochement amoureux. (J’ai peut-être été faussé dans mon impression car la fille appelée, qui n’était visiblement pas une commère, était si charmante et exécutait avec tant de gentillesse les mouvements que lui inspirait « l’artiste » -souvent pour que le public s’en gausse- qu’on finissait par ne plus regarder qu’elle). C’est trop long, mais efficace. Et puis, à certains détails, on devine que ce mime est surtout un athlète accompli, un gymnaste, quasi un acrobate. Sa maîtrise du corps est totale. Dommage qu’il ne contrôle pas aussi bien… le mime ! Sa démonstration de « l’art du mime », qui ouvre le spectacle dans un style très Marceau, je l’ai vue vingt fois mieux affinée. La précision mathématique n’est pas au rendez-vous. Il compense en faisant des grimaces qui m’ont gêné. Il exprime avec le visage. Trop ! Beaucoup trop !  En outre, il est agressif avec le public. Je sais bien que Savary l’est aussi, mais ce n’est pas ce que j’aime le mieux chez lui. Ca ne va pas sans une certaine méchanceté.
A L’ENTRACTE, DONC, AU BOUT DE QUATRE-VINGT-DIX MINUTES DE SPECTACLE… ET A MINUIT SONNE (ESPAGNE OBLIGE), J’ETAIS PLUTOT PAS MECONTENT, PARCE QUE JE NE M’ETAIS EN VERITE PAS TROP ENNUYE. L’HUMOUR DE L’ARTISTE M’AVAIT MEME ARRACHE QUELQUES GLOUSSEMENTS. MAIS JE TROUVAIS QUE ÇA NE VALAIT PAS LE DETOUR.
LE « BALLET MIME » JUAN SALVADOR GAVIOTA, QUI COMPOSE LA DEUXIEME PARTIE, EST D’UNE TOUTE AUTRE TENUE. C’EST L’HISTOIRE D’UN HOMME QUI S’ATTACHE A PERFECTIONNER SES PROPRES QUALITES PHYSIQUES, A AMPLIFIER LES POSSIBILITES DU MOUVEMENT HUMAIN AU POINT DE TENTER DE VOLER : Y PARVIENT-IL UN INSTANT ? PEUT-ETRE, MAIS IL S’Y CASSE LES « AILES ». STEWY MONTRE LA SES ADMIRABLES POSSIBILITES. IL SEMBLE INFATIGABLE. SON CORPS SEMBLE LEGER COMME UNE PLUME, NE LUI POSER AUCUN PROBLEME. IL LE TOURNE ET LE SOULEVE DANS TOUS LES SENS A L’ACCELERE OU AU RALENTI, A SON GRE, ET AVEC GRACE. L’EXPRESSION « BALLET MIME » EST JUSTIFIEE, CAR ON EST A MI-CHEMIN DES DEUX, OU PLUTOT A UN POINT DE RENCONTRE QUI PERMET AUX DEUX DE SE DEPASSER L’UN L’AUTRE.
IL PASSE EN TOUT CAS A TRAVERS CETTE PERFECTION UNE EMOTION REELLE, A LAQUELLE, IL FAUT LE DIRE, N’EST PAS ETRANGERE LA MUSIQUE DE NELL DIAMOND QUI SOUTIENT LA REPRESENTATION. IL PARAIT QUE JUAN SALVADOR GAVIOTA A ETE JOUE CHEZ BARRAULT AU PETIT ORSAY PENDANT DEUX SEMAINES EN 1980. CA M’AVAIT ECHAPPE. IL PARAIT AUSSI QU’EN 1979, CET « AMERICAIN EN EUROPE » AVAIT FAIT SEPT MOIS DURANT SON ROMEO ET JULIETTE DEVANT LA TERRASSE DES DEUX MAGOTS, ET QUE ÇA AVAIT ETE RENTABLE. JE NE L’AI PAS VU.
IL VIT MAINTENANT A MADRID DEPUIS TROIS ANS. JE LUI AI DEMANDE POURQUOI IL N’ALLAIT PAS PRESENTER SON SHOW AUX USA… « PARCE QU’AUX ETATS-UNIS », M’A-T-IL REPONDU, « IL Y A DES MIMES DE PREMIERE CLASSE. IL FAUDRAIT DONC QUE JE SOIS PARFAIT. JE NE ME SENS PAS ENCORE PRET. DANS DEUX ANS, J’ESPERE ! » ENTRE-TEMPS, IL VOUDRAIT REJOUER A PARIS. « C’EST BIEN ÇA, LES AMERICAINS », AI-JE SONGE A PART MOI, « IL EST ASSEZ BON POUR LA FRANCE ET PAS ENCORE POUR L’AMERIQUE ! »… JE LUI AI DEMANDE S’IL PENSAIT A D’AUTRES SPECTACLES : « DANS UNE AUTRE VIE », M’A-T-IL REPONDU. IL A TRENTE-TROIS ANS.

18.02.82 - Après une semaine d’allergie au théâtre qui m’incitait chaque soir, plutôt que de sortir, à rester dans mes pantoufles, je me suis laissé avoir par un titre racoleur : PROPOS DE PETIT DÉJEUNER À MIAMI. Hélas !
Le pauvre Gabriel Garran doit subir l’influence de son nouvel associé Max Denès. Il n’a jamais été aussi terroriste. Envers le public, je veux dire. L’œuvre de Reinhardt Lettau, un Allemand dont on nous avait dit qu’il est professeur à l’Université de San Diego en Californie -celle-là même où enseignait Marcuse- a le contenu d’un sketch amusant de quinze minutes. Elle comporte quarante-trois séquences et dure deux heures quinze. Qui en paraissent dix, tant on se fait chier devant la permanente répétition d’une situation bloquée. En termes d’un primarisme débile, l’auteur dénonce l’Amérique des USA, tireuse des ficelles des dictatures sud-américaines.
Bien ! Cette occulte collusion mérite en effet d’être contestée. Mais dois-je rappeler qu’au théâtre, il faut dire les choses avec art et que, d’autre part, les gens aiment bien qu’on leur étaye les affirmations qu’on leur assène ? Ici, ce sont les dictateurs renversés qui sont en scène. Ils se retrouvent dans un palace de Miami et bavardent. Ils ne sont plus en exercice, mais les Etats-Unis leur proposent quand même des marchés. Ils dialoguent avec eux.
L’auteur est tombé dans un piège : il a fallu qu’il donne une figure humaine à ces monstres, puisqu’il les montrait si longtemps. Il les a différenciés. Ils sont comme des gosses qui parlent de leurs dictatures comme s’ils avaient joué. Et ils n’ont pas l’air sérieusement méchants ! Était-ce le but recherché ? Celui que joue Igor Tycza en bon gros serait presque sympathique. Oh ! Je pense que le décor a dû coûter fort cher.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Dimanche 28 janvier 2007
14.04.82 – La Fresmall - Kompanie est composée de trois clowns, une fille et deux garçons. Elle est pointue, assez sexy, vive, elle a de l’abattage. Son nez de clownesse est un petit appendice en trompette discret. À la batterie, elle est formidable. Elle tiendrait honorablement sa place dans un orchestre de jazz.
L’un des deux est assez rond, il ressemble à un Chéreau bien nourri et plus grand que le modèle. Il se montre au naturel. C’est un clown sans maquillage. Il joue de la guitare électrique avec vigueur. Son comique, parfois violent, est généralement fondé sur le flegme. Mais il n’a pas les lenteurs d’un Byland.
Le troisième, grand et mince, petite boule sur le nez, plus un signe qu’autre chose, est spécialiste des instruments à vent. Il est moins typé que son camarade. Il a l’air anglais ou allemand.
Ces « clowns » sans peinture sur le visage sont drôles, mais sont-ils des clowns ? Disons des « amuseurs ». Ils jouent des sketchs, ils font des gags. Ils font rire mais pas éclater de rire. Il  leur arrive de se précipiter sur le public, non sans brutalité. Ils utilisent une petite fille, qui pourrait avoir peur. Ils ont incontestablement du rythme et ils font bien ce qu’ils savent faire. On sent que tout a été travaillé. Comme dirait Mario Colombaioni, c’est « professionnel ! ».
Mais, à mon avis, le style de l’équipe n’est pas trouvé. L’unité n’est pas au rendez-vous et, hélas !, le contenu est absent. Les sketchs, les gags sont gentiment apolitiques. Peut-être est-ce pour cela que la troupe joue à la M.J.C. de Neuilly, installée à deux pas de la Porte Maillot, dans un pavillon qui ressemble à une ancienne mairie ou quelque chose comme ça. La petite salle de spectacle est confortable et bien équipée.

15.04.82 – Serge Valetti, c’est un peu Philippe Caubère, un peu Michel Boujenah. Comme eux, seul sur scène, il règle ses comptes avec sa maman. Du moins est-ce l’impression que j’ai recueillie de son one-man-show : BALLE PERDUE, car il fait beaucoup moins dans le concret que ses devanciers. De plus, il cherche beaucoup moins à plaire au public et l’« accrocher » ne semble pas être sa première préoccupation.
Assis sur une chaise au milieu de la scène, puis, après un noir abrupt, assis sur la même chaise dans un coin de la scène, donc de face d’abord, de profil ensuite, et puis debout sans bouger sur le petit plateau de la salle Firmin Gémier, il martèle son texte, l’assène avec une « monocordie » voulue, sans aider le public à s’y retrouver dans les méandres de son labyrinthe intime.
Je dois rendre hommage à Patrice Trottier, l’éclairagiste de BALLE PERDUE. Une petite bougie qui glisse sur le devant de la scène vient s’interposer entre un projecteur et l’acteur, dont l’ombre quatre fois grossie se projette sur le mur du fond, un mur ocre construit par Thierry Delory. L’ombre ainsi mise en gros plan est très signifiante, mais peut-être a-t-elle incité Serge Valetti à une gestuelle trop figée, l’essentiel n’étant plus ce que faisait l’acteur mais ce qu’en restituait son ombre.
Il y a en ce moment un mouvement en faveur d’un retour aux textes. J’y souscris. Encore le verbe doit-il se garder de la complaisance, doit-il éviter d’être verbeux, doit-il se faire auxiliaire du message à communiquer, et non barrage. Ce qu’on dit compte. La façon dont on le dit est essentielle. Je le confesse : je ne suis pas bien entré dans l’univers de Serge Valetti, parce qu’il a exigé de moi, homme fatigué à neuf heures du soir, un effort d’approche que son propos ne m’a pas semblé justifier.

16.04.82 - En vérité, je vous le demande : si Jean-Pierre Vincent avait trouvé sur sa table un manuscrit d’un auteur contemporain qui fut « Peines d’amour perdues », l’aurait-il monté ? Y eût-il seulement songé ?
Le prince de Navarre a hérité, si j’ai bien compris, de l’Aquitaine en location. Il le rendra au Roi de France en échange d’une somme d’argent. Mais il y a un contentieux entre les deux souverains. L’arrangement fait par les pères ne convient pas au fils de l’Espagnol. Celui-ci, étudiant encore et désireux de devenir très savant, fait avec ses camarades un rigoureux serment d’austérité plus que monacale : ils dormiront trois heures par nuit, mangeront extrêmement frugalement, et interdiront aux femmes de les approcher. Or, justement, le Roi de France a eu l’idée, pour résoudre le différent, de lui dépêcher un ambassadeur séduisant : sa propre fille. La vierge vient naturellement avec ses suivantes qui, selon le texte, sont séduisantes. Bon. Ce point de départ téléguide sans surprises une intrigue balourde, pesante, menée lentement. Shakespeare n’était sûrement pas guidé par sa meilleure inspiration en pondant cette comédie.
Si j’ajoute que l’adaptation de Jean-Michel Desprats m’a semblé exceptionnellement plate -surtout que j’avais encore en mémoire le charme de celle de Stuart Seide pour LE SONGE…-, et sa « dramaturgie » inexistante, en tous cas illisible, vous voyez que le texte français n’aura pas, dans la représentation du T.N.S., amélioré l’original. J’y pense : peut-être l’a-t-il défiguré, détruit ? Il y a peut-être dans l’œuvre en anglais une poétique extraordinaire. Quelques vers médiocres en français ne la restituent, dans ce cas, pas.
Et la mise en scène de Jean-Pierre Vincent ? Eh bien, elle est professionnelle. Elle annonce, augure de, ce que sera l’entrée à la Comédie Française du Directeur du T.N.S. Son dépouillement, du moins, est-il à remarquer. Point de fric dépensé avec insolence, ici. Et Elisabeth Neumuller a imaginé un cyclo  raccordé au sol par un arrondi d’un assez bel effet. Aucune des femmes de la distribution n’a gravi auprès de moi l’échelon du gros plan. Toutes m’ont paru gravement conventionnelles. Je n’ai pas bien entendu ce qu’elles minaudaient. Deux garçons tirent leur épingle de la grisaille.
Que dire ? Outre que cette résurrection d’une œuvre mineure shakespearienne n’a rien d’une « interrogation », et ressemble plutôt à une « programmation » établie par des gens qui ne savaient pas quoi présenter, le spectacle, dans sa fadeur, m’a paru quelque part exemplaire. Car dans sa perfection, il illustre par où le théâtre en 1982, ce théâtre en tout cas, est devenu insuffisant, insatisfaisant. On comprend mal ce que disent les acteurs. Ils occupent leur espace avec dynamique, mais ils n’ont pas d’éclat ! On sent les tâcherons, les « cachetonneurs ». Il y a du « petit » dans la démarche -et pourtant le port des dames se veut noble et l’est, cours d’art- dramatiquement parlant. Comédie pour comédie, il me semble qu’on devrait être écroulé de rire, quitte à en avoir mauvaise conscience… Mais ici, pas de racolage. Un sourire arraché de temps en temps, voilà, semble-t-il, l’ambition des amuseurs. Ils se contentent de trop peu. Bien sûr, s’ils communiquaient quelque chose, on leur pardonnerait, mais là il ne s’agit que de divertir. Alors ils sont passés à côté de la plaque. COMMENT et PAR QUI LEUR ÉCHEC SERA-T-IL SANCTIONNÉ ?

19.04.82 - Michelet et sa sorcière.
Laurence Février a lu Michelet avec les yeux aliénés de la féministe. Elle a compris que Michelet avait écrit l’histoire au féminin. Elle l’a écrit dans le programme. Heureusement. Car la représentation est illisible au niveau des intentions et, d’ailleurs, à tous points de vue absconse et abstruse ! Un certain Dimitri Radochewitch joue Michelet avec insuffisance. On regrette de rencontrer dans cette aventure une Jeanne David mal à son aise.

23.04.82 - Quand vous arrivez au métro CRÉTEIL -PRÉFECTURE, au lieu de vous diriger vers le supermarché qui sert d’antichambre à la Maison de la Culture, prenez à gauche. Cinquante mètres plus loin, au coin d’une rue gaie et verdoyante, vous trouverez, non pas un café-théâtre, mais, liés ensemble, un café et un théâtre. C’est la Comédie de Créteil, que dirige Jean-Michel Foucault, un lieu nouveau mis au service d’une troupe qui existait à mon insu depuis sept ans.
C’est Christian Peythieu qui a mis en scène EN V’LA UN CHAHUT. Ce n’est pas un tout jeune. Issu du Conservatoire, il a à son actif un certain nombre de réalisations, et c’est un comédien familier d’endroits comme Aubervilliers, Gennevilliers ou le J.T.N.
Le titre du spectacle n’en préfigure pas une idée juste : ce survol de l’œuvre de Kurt Tucholsky, écrivain allemand des années du pré - nazisme, n’a rien d’une  joyeuseté, même si, de temps en temps, certains sketchs font penser à Karl Valentin, et si le rire parvient par instant à être au rendez-vous. L’auteur, méconnu en France, est paraît-il archi-connu en R.F.A. Son introduction tardive chez nous a malheureusement pour résultat que rien de ce qu’il nous dit n’a un parfum nouveau.
Brecht, de surcroît, est passé par là avec son génie immédiatement efficace. La scène où un instructeur nazi se livre auprès de deux jeunes gens à une comparaison entre Goethe et Hitler, aurait pu figurer dans GRAND-PEUR ET MISÈRE DU IIIe REICH, mais eût alors été plus percutante. Le thème de la mésentente conjugale est exploré avec plus de bonheur. La scène où l’enfant provoque l’explosion d’un couple, le soir de Noël, parce qu’il leur demande pourquoi il y a des trous dans le fromage, est boulevardière un peu comme l’est VICTOR OU LES ENFANTS AU POUVOIR. Celle de l’homme insomniaque est, sinon la plus originale, du moins la plus personnelle, certainement.
Malheureusement, elle ne plonge profondément ni dans l’âme de l’homme qui se demande pourquoi elle ne dort pas, ni dans son environnement, qui ne l’explicite pas.
Écrivain engagé dans la lutte de l’après-guerre de 14, témoin des bouillonnements révolutionnaires de cette époque, Tucholsky, pacifiste, antimilitariste, « de gauche », Juif, anti-nazi (par conviction ? Ou par nécessité), suicidé en 1935, est un des artistes qui ont illustré cette période, qui fut, dans ce pays, riche en talents de toutes sortes. Ce ne fut sûrement pas le plus grand.
L’hommage rendu, qui n’était pas une impérieuse nécessité, souffre d’un montage mou. La troupe qui joue, une fille et quatre garçons, n’est pas mauvaise, mais sans éclat. Le rythme du spectacle est souvent trop lent, mal soutenu. Ca traîne, avec un entracte.

06.05.82 - Naturellement la question qui se pose est : s’imposait-il de monter deux fois cette année la MARIE TUDOR de Victor Hugo ?
Remarquez bien que, moi, je n’ai pas vu la version de la Comédie Française. Je me suis contenté de celle que propose le TRACE THÉATRE à l’Athénée. Elle est « adaptée » par le metteur en scène Gilles Bouillon. « Adaptée » à quoi ? Apparemment, « coupée » eût mieux convenu. Car, ô joie, cette soirée ne dure que deux heures. Mais certainement pas « adaptée » à ma sensibilité, à mes préoccupations. Ce mélo ne saurait m’atteindre en rien. D’ailleurs, il trimballe un phallocratisme qui rend incroyable l’adhésion d’une femme comme Josyane Horville à un tel projet. La femme est « déshonorée » si elle « trahit » son bienfaiteur. Elle est asservie par les sens à l’homme ! Bref, autant « Marion Delorme », que j’avais vu il y a quelques mois, m’avait semblé « moderne », autant Marie Stuart et Jeanne Talbot m’ont paru désuètes.
Il faut pourtant rendre un hommage à cette équipe : elle a su ne pas ennuyer, grâce à un jeu violent et pas toujours complètement sérieux : encore que les clins d’yeux manquent. C’est par non distance que le comique est atteint. Peut-être n’est-il pas volontaire. Peut-être n’est-il pas accepté par les artistes. Qu’importe : on les écoute.
Bouillon a transposé l’action en costumes modernes. A moins qu’il n’ait voulu évoquer Margaret Thatcher à travers sa MARIE TUDOR, je veux croire que c’est par souci d’économie. Rien, dramaturgiquement, ne justifie ce transfert dans le temps. Il permet d’enfermer les « traîtres » dans des vêtements à la ARTURO UI avec chapeaux mous rabattus.
Clémentine Amouroux est une Reine qui a de la grandeur, mais pas assez de métier. On ne la comprend pas toujours très bien. Béatrice Bruno joue bien la fatalité de la fille qui n’y peut rien de s’être donnée à un autre, parce qu’un entraînement irrésistible l’y a poussée. Jacques Aubourg  joue le fourbe amant italien des deux femmes, avec beaucoup de « péninsularité » !
En assistant à cette représentation, je songeais que le « complot » était toujours bien vivace. Pourtant, ce n’était pas du sommeil que m’injectait la troupe. C’était de l’indifférence. Sans doute, Bouillon et ses amis pensaient-ils m’« évader », me divertir. Que le cinéma fait mieux dans ces domaines !
De toute manière, PEER GYNT, BRAND (Ibsen), MICHAEL KOHLHAAS (Kreist) (?), LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ (Shakespeare), voilà de 1976 à aujourd’hui le répertoire du TRACE THÉATRE. « Trace quoi ? Quelle ligne ? D’où à où ? Ca me paraît redoutablement pas tourné vers la construction du Socialisme !

12.05.82 - Avec AVIS DE RECHERCHE, de Jacques Lassalle, le T.G.P. nous convie à ce genre d’entreprise qui m’agace tant : sous le prétexte que Lassalle est un ami de la maison et qu’il a une renommée, on programme un spectacle dont il sera l’auteur réalisateur, et qui, au moment où c’est décidé, n’existe qu’à l’état de vague idée. Entendez bien qu’il s’agit d’une pièce que l’artiste écrira, puis réalisera, non d’un projet qui se créerait directement sur le plateau, ce qui, au contraire, serait sain. Effectivement, comme les directeurs ne lisent pas les textes, pourquoi ne pas parier ainsi sur une personnalité ? L’ennui, c’est que celle-ci est très occupée. Cinq semaines avant les répétitions, la première ligne n’était pas écrite ! L’auteur s’en excuse dans le programme en invoquant ses multiples occupations. Bon ! Le chômage n’est pas pour tout le monde. D’ailleurs, Lassalle écrivain pouvait faire confiance à Lassalle réalisateur. Avec un manuscrit dont un pékin eût tiré trois quarts d’heure de spectacle, il a fait une soirée d’une heure trente, sans entracte, mais avec six noirs pour changements assez longs. Les deux acteurs, qui pensent énormément entre deux phrases, font le reste.
Ce début hargneux pourrait donner à penser que AVIS DE RECHERCHE m’ait ennuyé. Eh bien, non ! Enfin, pas trop ! Certes, il faut lire le programme pour bien comprendre qui sont -peut-être- les personnages : ce sont deux déracinés, des gens d’ailleurs, qui se sont retrouvés dans un village refuge. Fils de collabos, résistant lui-même, ancien militaire qui a fait l’Indochine et s’était installé en Algérie Française, il a soixante ans, c’est Maurice Garrel. Suisse, écologiste, peut-être terroriste, elle,peut-être fille de Juifs déportés à cause de la famille du vieux, elle a vingt ans, et cherche son « Oreste ». - « Oreste ? Ou le papa d’Oreste ? », interroge finement le rustre sexagénaire. En  effet, elle couche avec lui, ce qui ne plaît pas aux paysans qui lancent des pierres à travers la fenêtre, et tentent même de foutre le feu à la baraque. Laurence Mayor, découverte de Périnetti à Strasbourg, a un accent  bâlois authentique, et beaucoup de présence.
Ambigus, les deux êtres esquissés flous, font sept stations l’un avec l’autre. Ils ne m’ont pas vraiment intéressé, ni touché. L’atmosphère voulue n’était pas tout à fait au rendez-vous. De temps en temps, ils parlaient des problèmes contemporains, de la crise agricole, abstraitement. Mais leurs problèmes personnels étaient ceux qui les occupaient vraiment, avec le souci de s’épancher tout en restant mystérieux.
La scénographie de Nicolas Sire et Yannis Kokkos allie subtilement le réalisme et l’insolite. Il y a des meubles au plafond qui ne servent jamais, de la terre au sol et des découpes paysagistes au fond. Pourtant, on ne doute jamais que les scènes se passent dans sa maison à elle ou dans son repaire à lui. Le réchaud à gaz marche vraiment et la table est une vraie table.
La musique de Daniel Girard intervient comme support du texte sans logique, mais c’est peut-être une habileté. La bande son se confond harmonieusement avec les bruits de la rue et du ciel de Saint-Denis.
Voilà. Ai-je aimé ? Ai-je détesté ? Je ne sais pas. Je n’ai pas eu le sentiment de perdre quatre-vingt-dix minutes de ma vie, c’est déjà quelque chose. Je verrai dans quelque temps si cette représentation aura laissé en moi une trace, qu’elle aurait inculqué à mon insu.

Commentaire a posteriori
En tout cas, la réponse est « non » : aucun souvenir25 ans plus tard

13.05.82 - 22 h 30. Le monodrame (joli mot pour désigner un one-man-show) écrit et joué par Jean Gillibert, d’après un texte de Dostoïevski, qu’il a actualisé par quelques mots modernes dont l’injection saute aux oreilles (« normalisation », « ordinateur », par exemple), s’appelle « L’HOMME DU SOUS-SOL » et se joue à La Huchette. Fauteuils corrects, toilettes propres, la petite salle est devenue pimpante mais les bruits de la rue piétonnière y parviennent toujours avec insistance. L’auto confession de l’homme qui, il y a trente ans, a commis une « infamie » sur la personne d’une prostituée, et qui se terre dans une cave, poursuivi par sa conscience, ne raconte en vérité guère l’anecdote qui a justifié cette punition. C’est une exploration des états d’âme d’un reclus qui se sait (ou se croit) fondamentalement méchant, qui nous est déballée. En demi-teintes. Sur le mode goguenard. Avec juste quelques gros plans criés. Les spectateurs sont pris comme complices. C’est à eux que s’adresse le déchet humain. A moins que ce ne soit à quelque Dieu, car il lève souvent les yeux au ciel.
Cette déchéance humaine (décidément, le thème est à la mode) c’est drôle comme les acteurs n’arrivent pas à en montrer la crasse extérieure : Gillibert expose les tourments d’une âme salie, mais on voit bien qu’extérieurement il est grimé de saleté. Il a beau pisser (sous sa couverture) dans un bassin de clinique et contempler devant nous le liquide, il n’arrive pas à faire dégueulasse. Est-ce cette fausseté qui m’a empêché de m’identifier au personnage ? J’avoue m’être un peu ennuyé.

17.05.82 - Imaginé par Fassbinder en 1969, PREPARADISE SORRY NOW fait expressément référence au PARADISE NOW du LIVING THEATRE. En vérité, j’ai peut-être retrouvé dans le spectacle proposé en 1982 par Gilles Chevassieux, quelques trucs qui, extérieurement, permettent d’évoquer la réalisation de Julian Beck, mais la démarche, au niveau du contenu, m’a paru fondamentalement différente. Au lieu d’un humanisme utopique mais généreux, l’œuvre allemande montre, en de courtes scènes, un apprenti dictateur allemand nostalgique d’Hitler, exerçant des sévices sur une femme masochiste, au milieu d’un univers violent où le sexe est la préoccupation dominante d’hommes aliénés et de femmes provocantes. Deux ecclésiastiques viennent de loin en loin déclamer les passages les plus anthropophagiques de la bible. Fassbinder, qui avait vingt-trois ans quand il a pondu l’œuvre dans la foulée de 68, a voulu sûrement dénoncer l’enculturation religieuse, responsable à ses yeux de la caricature de civilisation montrée, à l’intérieur de laquelle les déviations les plus folles sont possibles. Soit ! Mais, est-ce la mise en scène des Ateliers de Lyon ? La complaisance pour la brutalité, l’apprentissage du nazisme, l’érotisme, est trop visible pour être honnête.
Le spectacle se veut très esbroufe à la parisienne. Les gens sont d’abord conviés à une balade à travers les escaliers roulants du Centre Pompidou, derrière les évêques. On les filme à leur insu. Sur des écrans vidéo, j’ai vu Monique Bertin qui crevait de chaud se livrer à son célèbre « Ah pouh pouh ! ». Je me suis vu moi-même, affectant l’air d’un P.D.G. ennuyé. Cet itinéraire mène dans un cinéma où est projeté un petit film, dont on retrouvera plus tard des morceaux dans le théâtre. Durant la promenade, les comédiens, mêlés au public mais bien reconnaissables, accomplissent des saynètes insolites, fragments de l’œuvre qu’ils répèteront, tout à l’heure, sur la scène. Pour aller s’asseoir, on passe par des espèces de cages, qui m’ont évoqué THE BRIG. On voit des mannequins. Enfin, on a le droit de se poser devant un espace très grillagé et une aire de jeu qui ressemble à une piste de danse. C’est là que la « pièce » se joue. Elle dure une heure trente et ne tarde pas à être ennuyeuse, car l’illusion de la référence formelle au LIVING THEATRE nourrie par la balade, les comédiens parmi nous créant des événements etc… disparaît. Ce n’est plus QUE du théâtre, confus, répétitif, et trimballant une idéologie suspecte. Avec une grande, excessive, accumulation de provocations dépassées… Dépassées ? Peut-être pas ! Je suis tellement blasé !
En tous cas, pas sympas. Il est vrai que le programme écrit que l’œuvre a pour dessein « de créer un malaise dans les institutions de la bourgeoisie ». Ai-je éprouvé un malaise ? L’ennui est-il un malaise ?
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Dimanche 28 janvier 2007
21.05.82 - Je suis allé jusqu’à Annemasse pour assister à la Première mondiale du MATHUSALEM JAUNE, la nouvelle création du LIVING THEATRE, dans laquelle jouent Judith Maline et Julian Beck, mais dont le metteur en scène est Hanon Reznikov. Le spectacle est inspiré par une pièce de Georges Bernard Shaw, RETOUR À MATHUSALEM, dont « le jeu verbal et intellectuel » est inscrit « dans l’univers gestuel, visuel, sonore », décrit par KANDISKY à l’occasion d’une composition scénique qu’il avait intitulée SONORITÉ JAUNE.
Le thème est d’importance : Shaw pose en effet la question de la durée de la vie humaine, et même de l’immortalité possible de l’homme. En cinq actes, il évoque la création selon la Genèse. Puis, de nos jours, les « frères Barnabas » inventent un nouvel évangile qui revendique qu’au moins les hommes puissent vivre trois cents ans. On suit ensuite l’humanité à travers trois époques : 2230, 3000 et 31982 après J.C.
Le texte de Bernard Shaw, malheureusement, n’est pas à la hauteur des préoccupations de l’auteur. Ou alors, c’est le LIVING THEATRE qui, à force de l’asséner avec conviction, en efface complètement l’humour et la légèreté.
La prévision de l’avenir, telle qu’elle nous est montrée en termes pessimistes, avec une humanité qui ne se promouvra jamais, qui ne saura jamais se prendre en charge, est simpliste. Il n’est pas possible que Shaw ait traité sérieusement la dernière scène, où l’on voit un vieillard revendiquer comme solution finale que l’homme, enfin débarrassé de son incommode enveloppe terrestre, le CORPS, cette machinerie toujours grippée, devienne pur esprit voguant dans le cosmos !
Le matérialisme au passage est stigmatisé. Oui, c’est évident : Shaw a écrit une œuvre gentiment philosophique mais destinée à divertir, et le LIVING en a fait une lecture, non pas au premier degré, mais À LA LETTRE. Le résultat n’est pas toujours négatif : au premier acte, la découverte de la notion de mort, dans le cadre de ce qui est sans doute le paradis terrestre, est très touchante. D’ailleurs, la pièce n’est jamais jouée toute seule : l’univers de Kandinsky, reproduit par la gestuelle, le son, et la toile de fond, existe constamment en contrepoint de ce que disent les acteurs. C’était la première absolue. Quand la « chorégraphie » (car c’en est une, en vérité) aura été maîtrisée, rendue impeccable, elle sera belle, encore que par moments l’imagination semble avoir été désuète. Peut-être, elle sera drôle. Curieusement, c’est quand l’équipe se dégage des mots de la pièce, qu’elle en trouve, à mon avis, le ton. L’acte deux a été remplacé par un débat. Sur la scène, deux philosophes (très nouveaux), deux politicards (un de droite, un de gauche), Bernard Shaw (incarné par Beck qui est remarquablement grimé) et Kandinsky, joué par une fille remarquable, Imke Buchholz, viennent exposer leurs conceptions sur la vie et la mort, et demander son avis au public. Ce passage est réussi. Le reste est trop bavard. Il faut rendre hommage à ces artistes tous étrangers qui se donnent la peine de parler en français. Au début, ils articulent assez bien. Mais, la fatigue aidant, au quatrième et au cinquième acte, on ne comprend plus très bien leur baragouin.
Le spectacle, qui dure plus de trois heures, est d’ailleurs trop long. La réflexion de Shaw n’est pas assez profonde pour tenir le parcours. L’humanité des années 2230 fondée sur une élite et des esclaves manque d’originalité (du moins pour un spectateur d’aujourd’hui). Celle des années 3000, où un oracle dicte aux hommes ce qu’ils doivent faire, est singulièrement rétro. Quant à celle de l’année 31982, (à ce moment-là, les enfants naissent adultes et dans des œufs), sa permissivité ne nous semble pas très novatrice, et il me semble improbable que l’homme attende si longtemps pour découvrir que l’ART peut lui ouvrir une voie vers la spiritualité pure.
Le spectacle sera-t-il, lorsqu’il aura été retravaillé, du grand LIVING THEATRE ? Je crois que ce travail devrait aller jusqu’à oublier Shaw, ou en tout cas à le réduire à son carcan, si on y tient. Car rien n’est moins satisfaisant que de peiner à entendre des gens penser quand ils pensent mal. Hanon, investi par l’angoisse que lui inspire l’idée de mort, n’a pas su distancier ses acteurs des anecdotes faibles qu’il leur fait jouer, de surcroît, en style expressionniste appuyé. Une lecture plus critique aidera certainement le comique à penser et, quand le public rira, son plaisir l’aidera à mieux entrer dans la réflexion qui lui est proposée. N’empêche que la grande œuvre sur ce thème reste à écrire. Le LIVING ouvre une voie. Il ne comble pas. Et, malheureusement pour lui, son esthétique visuelle, sa nudité exhibée, ses cris proférés, son étrange musique, la beauté de ses costumes obtenue à travers des matières pauvres, les interventions de ses acteurs dans la salle, et ses provocations ne surprennent plus.
Entendez bien pourtant que, évoquant ce spectacle ambitieux et important, fruit d’un effort considérable, partiellement réussi et qui ne laisse pas indifférent, mes critiques sont à tremper dans l’encre réservée aux grandes choses.

UNE TOURNÉE DANS LES PAYS DE L’EST AVEC LE SPECTACLE
          EXERCICES DE STYLE MIS EN SCÈNE PAR JACQUES SEILER 

27.05.82 - L’arrivée à Budapest ne manque pas de piquant. Notre avion atterrit. Nous passons la police. Personne de l’Ambassade n’est là pour nous soutenir face à des fonctionnaires sinistres qui scrutent chaque cas silencieusement, interminablement. Nous fourrons nos malles sur des chariots. Toujours personne de l’Ambassade. Nous passons la douane avec notre charme. Nous nous retrouvons dans le hall d’arrivée. Toujours personne. Tandis que je songe à téléphoner, voilà un grand flandrin d’adjudant chef, qui se dit « secrétaire » de l’Institut et qui se pointe en disant : «  Je croyais que vous étiez six. Où sont les autres ? » Effectivement, Danièle Lebrun était allée faire pipi. « Vous êtes logés jusqu’à dimanche, après il faudra qu’on vous prenne chez les uns, chez les autres. Vous auriez pu partir samedi, il y avait un avion. Mais à Bucarest, on n’a pas voulu de vous, alors on vous a sur le dos. Faudra qu’on se débrouille. Ce sera difficile. Vous comprenez, dans le pays, il n’y a pas assez d’hôtels. On a tout essayé ! ».

Comme je sens que ce langage n’emballe guère Monsieur Seiler, je prends les devants et pique une colère calculée. Ca n’empêche pas le directeur du Théâtre Aujourd’hui (je lui ai dit que moi, j’allais fonder le théâtre « D » apostrophe) de faire sa crise de coquetterie en disant que lui, quand il ne se sent pas désiré, il a tout de suite envie de foutre le camp. Vous savez son langage imagé. Hier, à Prague, il m’a fait hurler de rire en mangeant des haricots verts : « Avec une boîte comme ça, il y a de quoi faire un costard ». Il évoquait, bien sûr, les fils qui craquaient sous nos dents. Il faut dire que l’équipe, très de gauche, du genre « communiste contestataire », a l’œil ouvert sur les réalités socialistes.
La fameuse histoire de Radio Erivan est tous les jours à l’honneur. Vous la connaissez ? :
« Qu’est-ce que le Capitalisme ?
-C’est l’exploitation de l’homme par l’homme.
         -Et qu’est ce que le communisme ?
-C’est exactement le contraire ! »

Bref, nous voilà embarqués dans une voiture et une camionnette.
Nous traversons Pest, puis le Danube charriant ses boues jaunes, puis la colline de Buda. Nous redescendons l’autre versant. Nous nous engageons sur l’autoroute du Lac Balaton et, juste avant la pancarte qui indique qu’on sort de Budapest (imaginez un Paris qui irait jusqu’à Rueil ou Sceaux !), on s’embarque dans une rue boueuse et en pente, qui arrive à un petit hôtel propre, neuf. Nous y sommes accueillis par une aimable hôtesse, qui nous sert une bière tchèque dont l’excellence nous fait négliger le bruit (qui demain deviendra omniprésent) d’une excavatrice travaillant devant la maison d’en face. Boudet, J. L. Leclerc et moi y descendons. Nous posons nos bagages, puis repartons pour accompagner les Seiler et Danièle Lebrun à leur appartement. Monsieur Rode, -c’est le nom de l’adjudant,- a distribué aux impétrants une petite brochure qui décrit en termes idylliques ce logement pour hôtes de l’ambassade. Mais ledit topo concerne un autre home. La preuve : il commence par ces mots : « Vous êtes ici dans la zone piétonnière de Budapest ». Or, nous roulons dans la périphérie et, en fin de compte, nous atterrissons dans une maison où il y a peu de meubles, un téléphone bridé, un lit de camp pour Danièle, et une sensation certaine d’isolement. Bagages largués, nous allons au Théâtre Radecki et là, l’humeur redevient bonne, car l’accueil est charmant et le lieu est, de toute évidence, parfait pour le spectacle. Rassérénée sur ce plan, la troupe va prendre le thé et manger des gâteaux à la crème dans un de ces établissements de Budapest qui date de l’Empire austro-hongrois, et qui, apparemment, ont été conservés -clientèle comprise- par le Communisme. 

À dire le vrai, ce « Communisme » n’est pas très palpable, ici, au premier coup d’œil. Dans les rues, flotte une odeur de pollution due aux bagnoles, très nombreuses, presque aussi nombreuses que chez nous, qui circulent. Les biens de consommation ne semblent pas faire défaut. La bouffe s’étale partout comme chez nous : je suis entré dans un marché couvert. Pas le moindre doute. Les Hongrois ne manquent ni de l’essentiel, ni du superflu. Les boutiques sont achalandées et, comme il existe un secteur privé non négligeable, la variété s’y retrouve. Certes, le luxe n’est pas celui des Champs-Élysées, mais c’est bien celui de l’Avenue de Clichy.

Ceux qui décrivent « les foules lugubres des Démocraties Populaires » feraient bien, d’ailleurs, de se mêler à celles de Budapest. On n’y détecte ni tristesse chronique, ni pauvreté latente, ni appétit rentré d’une autre vie. Au coin d’une rue, un orchestre pop jouait. Des marchands de journaux vendent leur marchandise à la criée aux feux rouges entre les bagnoles. Un peu partout, il y a des stands avec des livres en vente, qu’on s’arrache littéralement.

Cela dit, une certaine brusquerie n’est pas sans exister dans les rapports humains. À plusieurs reprises, j’ai compris que pour obtenir quelque chose dans les magasins ou restaurants, il fallait être patient. C’est le vendeur qui décide de l’instant où il jugera convenable de s’adresser au client.
Danièle Lebrun, qui connaît son Budapest, nous emmène en haut de la colline de Buda, à côté de l’Hôtel Hilton, dans une petite boutique très chou, pleine de chiffons pour touristes qui me paraissent extrêmement chers. Mais il paraît qu’à côté de Paris, c’est donné. Puis nous dînons en plein air, car il fait chaud, dans un établissement où nous avons du mal à trouver de la place. Je mange un « Foie gras à la Hongroise », c’est-à-dire cuit dans sa graisse avec du paprika, des poivrons et des oignons. Trois heures plus tard, j’en retrouverai fugitivement le goût lorsque je le rendrai à la nature.

28.05.82 - À 9 h 30, un chauffeur vient me chercher, ainsi que Jean-Louis Leclerc, dans notre hôtel de banlieue. Et tandis que le régisseur commence son montage, je pars, à pied, à la recherche du bureau de la TAROM (la compagnie aérienne roumaine). Je fais une dizaine de kilomètres, renvoyé d’une adresse à l’autre, ainsi puis-je faire une connaissance approfondie de Budapest. Je ne trouverai jamais cette agence, parce qu’elle n’existe pas !
Je l’apprends quand, de guerre lasse, j’ai l’idée de requérir le secours d’Air France. En cours de route, j’ai mangé d’un hot-dog. Je trouve au théâtre la troupe très excitée. Ils ont tous déménagé : ils sont à l’Hôtel Gellert ! Le soi-disant hôtel complet ne l’était pas ! Je bondis en taxi chercher mon bagage et celui du régisseur ; ça ne se passe pas tout seul car l’hôtelier téléphone au Centre Culturel pour protester -ce que, de son point de vue, je comprends très bien ! « Il doit y avoir un malentendu », me susurre une secrétaire qu’il me passe- « Pas du tout », je lui rétorque, « vous nous avez menti. Il y a des chambres au Gellert, que nous avions demandées. Nous y allons ! Et je raccroche.

À dire le vrai, ce Gellert est un étrange établissement.

C’est un vieux bâtiment rococo, rénové à l’intérieur, et qui domine une piscine à laquelle on accède de l’intérieur par un ascenseur antique.
Ma chambre est petite. La radio ne marche pas. L’eau dans la baignoire ne dépasse pas les 37 °. Des bruits de moteur percent le silence du petit matin. Ca doit venir de la piscine ou des cuisines.
En vérité, n’était l’éloignement, j’étais mieux dans la petite pension. Mais, n’est-ce pas, je n’allais pas y rester tout seul, et nos amis, maintenant qu’ils ont pris « l’Ambassade » la main dans le sac de la mesquinerie, sont heureux.

Pour l’instant, ils jouent. Aujourd’hui, ils jouent deux fois ; 16 h et 19 h. Ce rythme leur plaît. En quelque sorte, ils préfèrent se débarrasser de la corvée d’un coup. (Je crois que le mot « corvée » est impropre : en vérité, ils sont ravis de jouer, vous l’avez bien compris). Je suis surpris, je l’avoue, du succès rencontré par Queneau sous cette longitude. Déjà à Prague, au Théâtre Disk bourré comme un œuf trop plein, j’avais été étonné de voir des Tchèques très peu francophones prendre visiblement plaisir à cette virtuosité du langage pur. Mais ici, l’impact dépasse toute imagination et c’est un vrai triomphe que rencontrent, aux deux séances, nos amis.

C’est à la fin de la première séance que nous voyons pour la première fois Monsieur Laurent Deshusses. Gros, transpirant sous un complet sombre d’hiver vieille mode, l’haleine puant l’alcool, le Conseiller Culturel a choisi de se confondre en excuses.
N’est-ce pas, un groupe d’Allemands avaient réservé au Gellert et s’était désisté à la dernière minute, libérant les chambres qu’il croyait occupées ! Il est navré, désolé… Seiler lui fait un peu la gueule, mais choisit quand même la voie de la charité et fait semblant de le croire. Je lui raconte l’accueil reçu à l’aéroport. « Ah ! lala ! », me dit-il, ce n’est pas la première fois que ça arrive. Monsieur Rode est un garçon qui a de grandes qualités, mais il n’est pas toujours diplomate ! » (sic ! je me demande, alors, ce qu’il fait dans la diplomatie… Mais vous me direz que le Centre Culturel, ça n’est pas la diplomatie !). J’apprends que ce baroudeur, qui est le gestionnaire du Centre, a été au Tchad, en Somalie, en Extrême-Orient (voyez quand, à peu près), au Liban. En Hongrie, il a épousé une native, charmante au demeurant, dont il doit vigoureusement satisfaire les besoins sexuels. « Mais allons boire un verre, cher Monsieur », me dit Deshusses qui s’exprime toujours pompeusement, comme en phrases écrites apprises par cœur. En vérité, je crois qu’il est saoul. Il transpire. Il se balance en se tenant debout, et c’est tout de suite un cognac qu’il commande. Moi, je choisis une vodka orange qui a l’avantage