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Lundi 29 janvier 2007
02.09.91 - Effectivement, ils n’ont pas la mine très fraîche, nos camarades, à l’heure dite. Mais ils sont là. Et à l’heure. Et nous voilà parti par des routes assez mauvaises, dans une atmosphère gravement polluée, vers un endroit où nous allons voir un grand marché complètement sur l’eau, au milieu d’une forêt de cocotiers et de bananiers. C’est superbe. C’est hautement folklorique. Il y a bien quelques mouches qui voltigent, mais on sent qu’on peut bouffer tout ce qui est là. Ce peuple est propre. On n’est pas dans le tiers-monde. On est ailleurs. Il faut être prudent, mais il semblerait que la Thaïlande ait dépassé un certain seuil. Je ne m’étends pas. Ça valait le détour. J’ai pris trente-six photos. Elles ne rendront pas le climat de calme qui se dégage de cet univers, hors le moment d’afflux de touristes, de dix heure à onze heure, par là, dont certains valent leur pesant de cordes à puits ! Cela dit, que font ces gens toute la journée, quand il n’y a plus de visiteurs, et toute la nuit ? C’est une question. Nous avons aussi assisté à un spectacle avec des serpents. Très spectaculaire. Nous avons tous été horrifiés par les conditions de détention de ces pauvres bêtes, que nous contemplons dans des cages dignes des cellules d’Hassan II pour ses opposants, en nous rendant vers le théâtre.

Après un stop devant un temple en forme de grosse cloche de Pâques, notre guide, charmante jeune femme qui trouvait qu’elle avait affaire à des client très fatigués, nous a laissés à l’hôtel Sheraton et nous avons mangé, très au chaud, sur une terrasse surplombant la rivière. Babette, qui trouve que je mange des nouilles très souvent, s’en est commandée. Les autres, dont moi-même, ont mangé des très, très, très grosses gambas et des crevettes « au barbecue », entendez « à la plancha ». C’était excellent.

J’étais parti en excursion parce que, quand hier, Patrick Beck m’avait proposé de faire lui-même la reconfirmation de nos billets pour le Vietnam, je m’étais dit qu’après tout c’était son métier (il a lui-même employé l’expression) et qu’il était bien de le responsabiliser là-dessus. L’ennui, c’est qu’il a envoyé une secrétaire ne parlant pas l’anglais et que, du coup, une angoisse plane sur l’envol avec nous de notre matériel vers Hanoï. On verra. Je me suis aperçu de la chose après un voyage en dum-dum, au cours duquel est survenu un incident qu’il me semble indispensable de consigner ici : à un certain moment, ma casquette a quitté ma tête et s’est envolée. Je l’ai récupérée au milieu d’une circulation très grosse. Des bus étaient passés par-dessus, et des voitures, mais aucune roue. Elle sèche, car du coup, je l’ai lavée, pendant que j’écris ces lignes, dans ma chambre de l’Y.M.C.A., qui, finalement, est agréable. Babette avait arrangé avec Patrick Beck un souper, mais, crevée, elle a décidé de se refuser. Gilles, Philippe et Jean-Louis sont partis retrouver le directeur de l’Alliance Française, qui compte peut-être profiter de ce que sa femme est à Bombay pour s’encanailler avec les artistes. Moi, en honnête vieillard, je me suis excusé par une petite carte bien tournée et je suis descendu à la cafétéria manger une saucisse de veau allemande aux pommes de terre sautées que proposait le menu. À Hambourg, il y aurait sans doute eu un brin de chou en plus, mais pour l’essentiel, c’était très « german style »…

03.09.91 - Monsieur Beck nous conduit à l’aéroport avec la mine angoissée de celui qui sait que nos douze caisses n’entrent pas dans les TUPOLEV d’Air Vietnam. Il demande pourquoi CONTINENTS EN FETE ne nous a pas mis sur le vol AIR FRANCE d’avant-hier. Je me le demande aussi. Ses craintes s’apaisent quand il voit que la compagnie enregistre nos bagages. Après que j’ai payé, il a l’air de s’en laver désormais les mains… Et nous voilà partis...

…Et arrivés à Hanoï pour constater qu’il manque cinq colis, c’est-à-dire, la table, le bouton et la main. Nos hôtes vietnamiens et la très charmante Attachée Culturelle bon chic bon genre, qui est venue nous attendre, ne paraissent pas trop inquiets : ce sera, paraît-il, dans le vol thaï, de demain On verra. En attendant, nous allons vers la ville, quarante kilomètres, à travers un paysage de rivières vertes, sur une route à la Française des années 1930 envahie par des armadas de petites motos. Notre car est soviétique, des années trente aussi. Monsieur Alain Bockel offre, dans un restaurant privé, un souper vietnamien excellent. Comme je ne savais pas que c’était lui qui payait, j’y suis allé de ma gaffe en éprouvant le besoin, à la fin du repas, de remercier chaleureusement nos hôtes vietnamiens. Mais bon, ça a été pris dans l’humour.

La maison d’hôtes où nous sommes logés date elle aussi d’une époque révolue. Mais la bouteille thermos remplie d’eau chaude pour faire le thé et la lampe de chevet à rhéostat imitation lampe à pétrole sont bien sympathiques. Dommage que la salle de bain soit douteuse. Une énorme araignée, rencontrée au milieu de la nuit, y trouverait sûrement moins son bonheur si elle était mieux briquée. « Nous manquons malheureusement d’insecticides », dit un de nos hôtes en souriant.

04.09.91 - De quoi manque-t-on dans ce pays ? De tas de choses, sûrement, mais la pénurie ne vous saute pas aux yeux. Le monopole d’Etat pour le petit commerce non plus. L’étalage de produits de toutes sortes sur les trottoirs est très tiers-monde. Il se peut que les légumes, les fruits, le poisson et la viande soient trop chers pour les salaires. Je n’en sais rien, on ne nous a pas donné d’éléments d’appréciation, nous sommes intégralement pris en charge sans un sou de monnaie locale dans la poche ; en tous cas, ils sont là. Et le peuple n’a pas l’air malheureux, ni les enfants de souffrir de malnutrition. Tout le monde est vêtu correctement et Hanoi, sans être Lausanne ou Innsbruck, n’est certainement pas la ville la plus sale de l’Extrême-Orient. Assez belle ville, au demeurant, avec des vieilles maisons coloniales délabrées, des grandes avenues rectilignes très ombragées, des lacs points de repère, et le Fleuve Rouge, dont un des ponts debout date de la colonisation française qui a laissé un autre souvenir : la baguette de pain, excellente au petit-déjeuner. Surtout, il y a dans ces rues tout un peuple qui va à vélo ou à moto, en rangs denses et serrés, souvent la femme en amazone tenant l’ombrelle au-dessus de son mec qui pédale. C’est un univers à très peu de bagnoles dans lequel l’étranger ne se sent pas en danger. Sauf en traversant les rues.
À part ça, il y avait eu la première angoisse au moment de l’expédition des colis à Bangkok, puis la deuxième angoisse en constatant ce qui manquait à l’arrivée. La troisième angoisse s’est prolongée jusqu’à dix-sept heure, mais enfin tout est là : GRANDIR sera joué ce soir au Théâtre de la Jeunesse d’Hanoi.

Et bien entendu, à l’heure dite, c’est-à-dire dix-neuf heure quarante-cinq, la salle est pleine. Une équipe de T.V. se pointe, impromptue, et me trouve sévère quand je déclare que, s’ils veulent prendre des morceaux du spectacle, ce sera sans leurs flashs. Mais ils obtempèrent, ce qui n’est pas le cas de quelques photographes sans vergogne. J’arrive à en coincer deux, mais il y en a trop et je renonce. Tant pis. Après avoir lancé mon bouton, je vais un moment me mettre au frais relatif de la loge. Malgré les ventilateurs qui tournent dans tous les coins de la salle, il y fait une chaleur considérable. Je transpire comme un veau et je tousse à fendre l’âme. Babette pense que c’est de l’allergie à l’air conditionné. Je ne l’exclus nullement. Mes nuits, entrecoupées de quintes, sont assez dures.

Note : depuis l’aéroport de Bangkok, je dois écrire et lire sans mes lunettes. Le verre de mon oeil droit s’est littéralement liquéfié et s’est brisé sur le sol. Je n’ai donc plus mon instrument de travail le plus essentiel. « Je suis un infirme », dirait Jean Vauthier.

Note encore : J’aurai peu vu Alain Bockel pendant ce séjour. C’est un Conseiller Culturel, n’est-ce pas. Comme dit Aurélie Lambert, l’attachée, « les petits boulots, c’est pour moi. » Une surprise : les vingt mille Francs correspondant aux deux représentations du Vietnam sont payés en Dollars et en cash. Bizarre de la part d’une Ambassade de France, mais j’accepte. C’est une trésorerie inespérée en cas de besoin.

05.09.91 - D’Hanoi, je garderai le souvenir d’attentes interminables, dont certaines par manque de coordination. La dernière fut peut-être la plus typique : le démontage était fini. Chacun avait séché comme il avait pu l’incroyable suée prise pendant le spectacle. Et nous étions assis dans la salle, attendant soi-disant qu’on vienne nous chercher.
Pendant ce temps, au rez-de-chaussée, notre Ambassadeur, qui nous avait fait l’honneur de venir assister aux cinq dernières minutes de la représentation, flanqué d’Alain Bockel, d’Aurélia Gaillard, de la directrice du Théâtre de la Jeunesse et de quelques autres Vietnamiens, glandaient au rez-de-chaussée en attendant que les artistes soient prêts. Et ça aurait pu durer longtemps si mon impatience naturelle ne m’avait incité à bouger, presque contre l’avis général. Il est vrai qu’ils sortaient de ce spectacle harassés.
Le souper, offert cette fois-ci par les Vietnamiens, fut l’objet de quelques paroles bien senties et d’une remise de cadeaux. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire une petite sortie lorsque j’ai entendu l’inévitable : « Quel dommage que vous ne restiez pas plus longtemps » bien enlevé de la directrice, lourdement confirmé par Bockel. Non, je ne crois pas que ces gens-là souhaitent, à leur frais, nous avoir sur le dos après que nous ayons joué. Une fois la prestation honorée, nous les dérangeons. Du moins en ce qui regarde les Français en poste, qui ont leur petite vie plan-plan et qui aiment bien, un moment, notre irruption de zombis voulant tout savoir. Mais point trop n’en faut.

06.09.91 - Pour les Vietnamiens, la quête de prolongement était sûrement plus sincère. Les conversations se sont poursuivies ce matin dans l’autobus nous conduisant, nous et nos colis, à l’aéroport. Il était question de la guerre, des guerres que ce pays a supportées, et puis du communisme, que certains voudraient sauver… Face au rouleau compresseur de l’économie de marché, y parviendront-ils ? Le peuple préférera-t-il longtemps le vélo à la bagnole ? Et se contentera-t-il éternellement de la pauvre simili abondance dont il jouit ? Ho Chi Minh Ville serait le contrepoint véreux du fruit dont Hanoi offre la face vertueuse. Nous allons voir.

Vol calme. Hôtesses charmantes. Plateau-Repas étrangement composé. « Est-ce que ce sont des brochettes de chien ? », s’est demandé Gilles qui n’a mangé que l’orange. Le mélange de cornichons et d’ananas n’est pas si mauvais. Deux belles tranches de pain viennent reconfirmer que la France a gardé une influence.

Comme je l’ai écrit au début d’un autre carnet, il y a ceux qui viennent vous attendre à l’aéroport, et il y a ceux qui attendent dans leur bureau que la troupe vienne lui présenter ses compliments. Monsieur Bernard Prunières, Attaché Culturel auprès du Consulat d’Ho Chi Minh Ville, appartient à le deuxième catégorie. La délégation vietnamienne qui nous accueille fort bien nous remet un « programme », d’où il ressort que ce monsieur nous attend dans son bureau à quatorze heure quinze. Malheureusement pour lui, l’avion s’est posé une heure plus tard que prévu, et Babette a faim, car elle a retrouvé repoussant le plateau ci-dessus décrit. Par téléphone, on convient avec sa secrétaire qu’il nous rejoindra au théâtre où le directeur nous attend à quinze heure.

Étrange lieu que ce théâtre qui est situé dans l’immeuble d’un ancien Centre Culturel Français qui, repris par une association vietnamienne, est entièrement consacré à l’étude de la langue française et aux « échanges culturels avec un seul pays qui est la France ! Ici, d’ailleurs, la langue française est beaucoup plus présente qu’à Hanoï. La sérieuse fréquentation du cours est éloquente d’un certain courant. La salle elle-même n’est pas mal, mais il n’y a que neuf projecteurs.

Nous sommes très bien pris en main par nos hôtes, et surtout par deux jeunes filles, professeurs de français, qui pouffent à tout propos mais qui sont très dévouées pour nous montrer ce que nous désirons. C’est ainsi que nous nous rendons en pèlerinage à la clinique Saint-Paul, où est née la petite Anne Bernadette Masson il y a… quelques années. Le lieu, transformé depuis en hôpital, où l’on semble beaucoup soigner les yeux, ne respire pas la gaieté la plus vive, mais bon… notre amie est tout émue. Après ça, on mange tous, y compris les deux hôtesses, très bien et beaucoup, pour l’équivalent de dix Dollars, et l’on fait un tour de Saigon by night (de vingt à vingt-et-une heure). Cette ville n’a aucun des aspects extérieurs des Pays de l’Est. Sauf que la circulation est surtout en deux roues. Je rentre me coucher tandis que les jeunes vont au dancing. Les jeunes, c’est-à-dire tous sauf moi. Je dors dix heures. Ça me fait du bien.

06.09.91 - Nos deux charmantes hôtesses ont l’air ravies de nous faire découvrir Ho Chi Minh Ville et de nous démontrer qu’on peut s’y faire refaire des lunettes cassées en quelques heures. C’est un vieil opticien artisan qui me sauve de l’infirmité. Et ceci contre l’avis formel de tous les Français que j’avais interrogés. « Nous, nous allons à Bangkok pour ces choses-là. À Manille, vous trouverez sûrement. Ici, n’essayez même pas. » Ce verre nouveau m’a coûté cinq Dollars (cinquante mille Piastres). Jean-Louis, qui avait un problème de bracelet-montre,  le résout également. Nous sommes dans un quartier marché plein de petites boutiques et de marchands qui proposent une belle collection de fruits, légumes et produits de toutes sortes. J’observe qu’il n’y a pas tellement d’acheteurs. Les mendiants de type horrible ne manquent pas.

Si je cherche à comparer Hanoi et Saigon (pourquoi ne pas employer ce nom qui n’est nullement oublié ? ), je dirai que nous sommes passés de la sous-préfecture à la préfecture, et que, dans l’ensemble, ladite préfecture est bien tenue avec des grandes avenues ombragées et fleuries. Pays « oublié », peu soutenu par le grand frère en voie de Perestroïka et en termes médiocres avec son voisin chinois, ce peuple se démmerde, grâce à une contrebande effrénée, à l’intérieur d’un contexte économique appuyé sur une des monnaies les plus faibles du monde : un dollar vaut cent mille Dongs. Cela dit, la visite du musée Ho Chi Minh, édifié dans l’ancien palais des dirigeants du Sud, vaut un petit détour, mais ça n’a pas présenté aux yeux de nos amis le même intérêt que la boutique proposant surabondamment des objets en nacre.
Bref, matinée instructive qui s’achève par un déjeuner sur les bords du fleuve dans un cadre sublime. J’aurais bien pris le canard laqué, mais le choix de la majorité s’est porté sur des crevettes, des crabes farcies et des salades de lotus. Pour la bière, à part la 333 locale, il y a de la Heineken et de la San Miguel fabriquée aux Philippines.

Début d’après-midi consacré à une rencontre avec des gens de théâtre qui ne nous ont pas dit grand-chose sur leur propre travail, mais se sont beaucoup intéressé au nôtre. J’y suis allé d’un petit exposé sur le panorama du théâtre en France. Je l’ai fait car je ne trouve pas très claire la façon dont s’expriment nos amis qui partent toujours trop de leur propre situation sans la situer exactement (pour d’autres) à son niveau. Ils manquent un peu de recul, bien sûr.

Retour à l’hôtel vers seize heure pour Gilles et moi. Babette a encore des tee-shirts à acheter. J’ai une grande chambre d’angle avec une baignoire en briques qui est une vraie piscine. Ce n’est pas le Cinq Étoiles aseptisé et je dirai même que c’est douteux du point de vue propreté. Hier j’ai tué un gros, très gros cafard, et ce matin je l’ai retrouvé couvert de fourmis. Vous voyez ce que je veux dire. Cela dit, il y a l’air conditionné et un frigidaire, et même la télé. Que demande le peuple ? Un lit, bien sûr. Il y en a deux.

Babette et Gilles font couper l’air conditionné dans la salle au début du spectacle, rapport au son. Je crains qu’il ne fasse un peu chaud à la fin. À noter qu’Alain Bockel est revenu dire un bonjour à la troupe. Monsieur Bernard Prunières se préoccupe de savoir à quelle heure son chauffeur doit venir au théâtre chercher les caisses, avec un certain flou, semble-t-il. J’exige un peu péremptoirement qu’à neuf heure le camion chargé soit à l’hôtel. C’est vrai que ce gros bonhomme qui nous traite par-dessous la jambe m’agace fortement. Il pue d’autosatisfaction. De toute évidence, notre venue ne lui inspire pas de se mettre en quatre. Et quant à sa secrétaire française, qui m’a appelé quatre fois pour des détails pratiques, elle m’a répondu, quand je lui ai répondu si elle viendrait au spectacle, qu’elle avait d’autres engagements.
Dans la salle, il y a environ deux cent cinquante spectateurs. On n’a pas eu la présentation habituelle, car nos hôtes de l’I.D.E.C.A.F., Instituts d’Échanges Culturels avec la France, ont estimé qu’ici, le public comprenait le français. Effectivement, pour la première fois de la tournée, il y a dans la salle des réactions au texte.

À la fin du spectacle a été arrangé un petit souper par petites tables. La troupe est répartie, qui ici, qui là. À la mienne, Alain Bockel se livre à un cour magistral sur l’histoire du Vietnam et comment, peut-être, la guerre aurait pu être évitée su De Gaulle et Ho Chi Minh s’étaient connus et si les militaires français en poste dans le pays n’avaient caché la situation réelle au gouvernement français. En résumé survol, 1940 à 1945, les militaires français gouvernent le pays pour le compte du gouvernement de Vichy. Dès 1941, occupation japonaise qui laisse en place ce pouvoir jusqu’en mars 45. À ce moment-là, les Japs chassent les Français, mais deux mois plus tard, c’est Hiroshima. La Quatrième République envoie Leclerc reprendre les choses en main, mais entre-temps, Ho Chi Minh a déclaré l’Indépendance. Il aimerait négocier, mais les militaires veulent la guerre. Et c’est Dien Bien Phû en 1954. Les accords de Genève donnent deux ans aux Français pour s’en aller. Les Viêt-Congs se replient vers le Nord, les autres vers le Sud. C’est pour ne pas laisser des élections se faire, qui auraient sûrement donné le pouvoir légal à Ho Chi Minh, que les Américains sont intervenus. On sait la suite.

Après le souper, Monsieur Prunières passe ostensiblement devant moi en grommelant à la cantonade : « Nous avons fait beaucoup, quoiqu’en pensent certains »… Un instant, je me demande s’il ne va pas nous laisser là sur le trottoir à nous démerder pour rentrer. Je l’exprime vivement devant Gilles, qui était en conversation avec une dame d’Évreux (sic !) qui m’avait, peu avant, demandé mon avis sur Falguière ! Il le prend mal. En vérité, notre petit bus était sagement caché un peu plus bas. J’ai eu droit à un sermon musclé de la part de Gilles. De retour à l’hôtel, ils sont tous montés au bar boire un coup. Pas moi.

Je dois infléchir ce que j’ai dit sur nos hôtes français. Le fait qu’Alain Bockel soit revenu voir le spectacle de bout en bout, alors qu’il s’était dit fatigué, et qu’il ait participé intégralement au souper, prouve qu’il a eu quelque plaisir à notre compagnie. Il se peut donc en effet qu’il aurait aimé nous garder plus longtemps.

07.09.91 - L’embarquement pour Manille commence par une prise de retard à l’hôtel car Philippe veut payer un téléphone avec sa carte bleue, et l’entreprise se révèle irréaliste. Finalement, je sors cent Dollars de la caisse. Autrement, on y serait encore. Bien entendu, pas de Monsieur Prunières pour nous dire au revoir, mais le directeur de l’I.D.E.C.A.F. s’est dérangé ainsi que nos deux charmantes convoyeuses qui, malheureusement, n’auront pas le droit d’entrer dans l’aéroport. Il faut dire que le vol Philippines Airlines Ho Chi Minh City Manilla est fort chargé, mais on nous ouvre une banque spéciale… Et nous aurons la surprise, en entrant dans l’avion, de voyager en première, c’est-à-dire dans la détente.

Arrivés à Manille, tout notre matériel est là, Monsieur Hoarau aussi. Les choses durent un peu. On attend les véhicules. Mais enfin nous arrivons à l’hôtel Mandarin Oriental, qui est bien, comme on nous l’avait décrit, de la catégorie luxe. On n’est pas mécontents de se plonger dans le confort après l’étape du Vietnam. Le capitalisme a du bon pour les privilégiés qui peuvent accéder à ses bienfaits, ce qui est ici le cas. Pourquoi sommes-nous dans ce palace ? Je crois qu’il sponsorise un peu l’Alliance Française, grâce à une belle Savoyarde bon chic bon genre très seizième qui gère la bouffe de l’établissement. À noter que tout le monde passe à la fouille en entrant dans l’hôtel. Signe de pays paisible, nicht wahr ?

Monsieur Hoarau nous offre, mais je crois qu’en vérité c’est le restaurant qui offre, un super dîner dans un restaurant philippin délicieux que nous atteignons sous une pluie battante. Il paraît qu’il pleut ici depuis six mois. À la fin du dîner, au cours duquel Hoarau nous a dit pis que pendre du Royal de Luxe, mais à part ça beaucoup de choses intéressantes, la troupe veut visiter les trottoirs de Manille. Nous voilà donc partis vers les quartiers chauds, mais nous ne nous arrêtons pas dans une de ces boîtes visiblement moins cleans qu’à Bangkok. Nous rendons visite à l’Hôtel Manilla, qui fut propriété de Madame Marcos et qui est d’une assez spéciale architecture, et nous finissons la soirée dans un bistrot banal, à parler de Peter Brook et de quelques autres « enculturés » de chez nous. Hoarau est très sympathique. On rentre à deux heure du matin pour trouver les ascenseurs en panne. Tout l’hôtel est d’ailleurs sur secours. Heureusement, le personnel, diligent, arrivera à en faire marcher un sur batteries et nous pourrons ainsi atteindre notre douzième étage, sans nous crever. Jean-Louis, intrépide, était prêt à monter à pied, mais c’était le seul.

08.09.91 - Le théâtre où nous jouons est dans la P.C.I. Bank, ce qui veut dire « Philippine Commercial International Bank ». Il est gardé de façon musclée par des vigiles, mitraillette à la main. Bernard Hoarau espère qu’il y aura du public, mais il n’en est pas sûr. En fait, il y aura plus ou moins deux cent cinquante personnes, dont une bonne proportion d’enfants. La proportion de Philippins n’est pas terrible. L’Inde est loin.

Dans la journée, j’avais fait un petit tour dans les supermarchés de Manille. Ici, c’est l’Amérique des Etats-Unis, comme à Porto Rico.  La ville est un mélange de buildings riches et de bidonvilles miteux. Peu de folklores. L’achat du jean est, paraît-il, très avantageux.

Après le spectacle, Monsieur le Premier Conseiller de notre Ambassade a reçu la troupe, et quelques autres personnes, dont le nouveau Conseiller Culturel qui vient de Djakarta avec une épouse indonésienne. Nous faisons surtout connaissance avec une certaine Inès Perin, médecin baroudeuse de jungles, très liée, nous souffle-t-on, à Danièle Mitterrand, vigoureuse femelle célibataire qui me prend ma température au pouls et qui ausculte mes poumons rapport à ma toux « qui ne lui plaît pas ». Heureusement, mon souffle est clair. C’est dans la gorge que ça se passe. Personnage dynamique et sympathique.

09.09.91 - C’est jour de relâche et personne n’avait envie de rester à Manille, qui est une ville laide et polluée. Hoarau nous a arrangé, avec l’aide de la fameuse Inès qui nous a prêté sa voiture et son chauffeur, une excursion magnifique aux rapides et aux chutes de Pagsanjan. La ballade se fait en slip de bain, car on se fait bien arroser, dans des pirogues manœuvrées par deux garçons très habiles. Le site est très beau, la rivière serpentant au fond d’une gorge dont les pentes sont recouvertes d’une végétation équatoriale sublime. Il paraît qu’on a tourné là la célèbre scène d’APOCALYPSE NOW avec Marlon Brando. J’ai cru en effet reconnaître le site. Voyez comme ces cinéastes vous font prendre des Philippines pour des Vietnam ! Hoarau nous accompagne, flanqué de son petit garçon de trois ans si mignon et si envahissant. Ah ! L’adorable petit emmerdeur !
Une fois encore, la vitalité des artistes force mon admiration. Au retour, personnellement, je suis plutôt un peu crevé et je n’ai pas envie de bouger ce soir. Point de vue partagé par Philippe. Mais eux, lors des palabres qui suivent les représentations, ils ont promis d’aller assister à une répétition d’un spectacle philippin. Ensuite, avec la belle Inès, ils ont été manger philippin. On m’a dit que vers minuit, Babette était rentrée à l’hôtel mais qu’Inès avait débauché Jean-Louis et Gilles dans les boîtes à putes. Même qu’ils ont été très frappés de voir quels rapports Inès entretenait avec ces filles, « qui ne sont pas maquées ». Et elle les a pour finir emmenés à la « montagne fumante », c’est-à-dire un immense tas d’ordures qui brûlent, autour duquel vit toute une population singulière. Ils sont rentrés après deux heures du matin…

10.09.91 - Réveil à quatre heure quinze ! Je suis chargé de réveiller aussi Hoarau par téléphone. Le bougre a du mal à répondre. Mais enfin il est là, à cinq heure, à l’hôtel, pour nous faire ses adieux. Il sera dans trois mois à la D.R.A.C. de La Réunion, très heureux d’y être et prêt, dit-il, à dialoguer avec moi. On verra.
L’embarquement à l’aéroport de Manille est un des plus longs que j’ai eu à assumer. Philippe s’y est mis vigoureusement, car dix minutes avant le décollage annoncé, tous les bagages étaient encore au milieu de la grande salle, comme oubliés. J’ai dû faire attendre l’avion.

Mais bon, à Brunei tout est là. Nous sommes attendus par Monsieur Spatz, nouveau Directeur de l’Alliance Française, qui est un grand jeune homme très seizième. Il a préparé des défraiements un peu brefs et l’hôtel Brunei commence par nous donner des chambres avec vue sur des ruelles obscures et son sur des marteaux piqueurs. Mais chacun défend son espace et, pour la plupart, nous nous retrouvons un peu plus tard avec des fenêtres donnant sur la rivière et le marché chinois, ce qui est plus gai.

L’après-midi, Monsieur Spatz nous emmène faire une promenade sur l’eau. Nous devons la mériter au prix d’une laborieuse palabre avec un important personnage, directeur du port, très affable avec nous, cassant avec ses subordonnés. Il avait quelque chose d’Hassan II.

Intéressante ballade d’où il ressort que le peuple de Brunei préfère vivre sur pilotis avec les pieds dans l’eau plutôt que sur la terre ferme. Très curieux, parce que ça ne fait pas pauvre. Pas propre non plus. L’eau de la rivière, gonflée par la marée, est dégueulasse, ce qui n’empêche bien entendu pas des gamins de s’y baigner. Les pirogues sont toutes équipées de moteurs puissants, et c’est à qui fera le plus de vagues.

À part ça, ce bled a quelque chose de Nairobi, il s’appelle Bandar Seri Begawan. C’est une capitale. Cinquante mille habitants. On n’y trouve officiellement pas une goutte d’alcool. C’est récent. Sur la carte du restaurant, on lit encore : « Beer… Carlsberg… etc ». Il paraît que dès que le sultan va à l’étranger, les religieux s’empressent de durcir la loi coranique. Ah oui ! Ça y est, nous sommes chez les Musulmans et la plupart des filles portent le tchador.

La réception chez l’Ambassadeur nous procure la joie de rencontrer toute la colonie française de Brunei. Le moins qu’on puisse dire est que ces gens comptent tous les jours et que notre irruption dans leur petit univers fermé est reçue comme une bouffée d’air frais. Je ne sais pas si le spectacle sera bien reçu par eux, mais ils s’en font fête. Ils feront après-demain cent kilomètres pour venir nous voir. Parce qu’ici, Monsieur Spatz n’a pas trouvé de salle adéquate ! Nous irons donc à Séria, au Panaga Club, c’est-à-dire en milieu anglo-saxon W.A.S.P., là où la SHELL extrait, sous des pelouses impeccables, des terrains de foot, de rugby, de golf, et des villes très américaines, le pétrole qui fait la richesse du pays.

11.09.91 - Nous allons à Séria en voiture. Voyage par une route convenable qui nous permet d’apprécier la conduite prudente de nos chauffeurs. À les voir si civilisés, je ne puis m’empêcher de penser qu’ils étaient anthropophages il y a moins d’un siècle, et que cette île, Bornéo, conserve encore aujourd’hui des zones mal explorées avec une jungle très dangereuse et qu’elle est bordée par une mer où il est peu recommandé de se baigner. Le Panaga Club nous accueille à travers une dame anglaise, qui serait plus anglaise que nature si elle n’avait un peu la dentition et beaucoup l’exhibition de Marie Bonnel. Jean-Louis a droit à un gâteau de bienvenue. Je ne savais pas à quel point il est dessert. Il faudra que je prenne garde à cet aspect souvent négligé chez moi, quand je le recevrai rue de Richelieu. Et Philippe n’en revient pas de trouver un jeu d’orgue à mémoire. Il joue longuement avec pour se rappeler comment ça marche. Nous sommes logés dans une maison, à l’Anglaise. Le couple est super bien installé. Les trois autres se contentent de cellules plus modestes. Je suis seul, parce que je ronfle, je tousse et j’ai piqué la turista (après un mois de tournée, c’est ridicule) à en avoir une pour moi seule. Le frigidaire est bourré de bières. Comme dans tous les pays où l’alcool est interdit, s’en procurer est l’obsession des Européens. En fait, ce n’est pas très difficile. Il suffit d’aller dans la Malaisie toute proche. Le souper que nous avons chez une de nos invitantes est fort arrosé.

Je me demande un peu ce que nous foutons là : l’accueil est charmant, mais nous ne sommes pas au Brunei. Nous sommes dans un club privé où il n’y a que des Blancs (sauf les serviteurs, bien entendu) et nous devons nous attendre à un auditoire strictement white. Il paraît que nous ne jouons pas dans la capitale parce qu’il n’y avait pas de salle libre digne de nous. Je me demande, et la troupe se le demande aussi, s’il n’y aurait pas plutôt une question de censure, ou d’autorisation, que sais-je. Ici nous sommes dans l’enclos privilégié des pétroliers. Nous aidons ces gens à rompre la monotonie d’une vie qui doit être horriblement chiante, quoique confortable. Il faudrait des G.O. de Club Méditerranée. J’ai un peu l’impression que nous remplissons, provisoirement, ce rôle. Le terrain de golf est superbe et les pelouses d’un vert criard sont dignes de la plus pure campagne anglaise.

12.09.91 - Premier levé, je pars vers huit heure faire une longue marche avec réflexions personnelles sur la plage, qui fort belle. Nos hôtes nous offrent ensuite une promenade en hors-bord le long d’une rivière qui se fraye un chemin monotone à travers la jungle. Puis nous déjeunons au bord de la piscine. Ça a l’air d’une journée de vacances. Pas tout à fait. Il y a représentation à vingt heure.

Excellente représentation. La meilleure du point de vue du jeu des acteurs. Il y a environ cent cinquante spectateurs et l’écoute est européenne. J’ai compté en tout et pour tout six basanés à l’entrée. Majorité anglaise, mais notre ambassadeur est là, ainsi que presque tous les Français du Brunei et quelques personnes étrangères. Les compliments à la fin sont « choisis ». « Charmant », « très joli », « singulier »… Le Panaga Club a préparé cinq assiettes froides pour restaurer les artistes. Le pauvre Monsieur Spatz joue, fort bien, une Polonaise de Chopin au piano après avoir prêté la main à Philippe pour remballer le matériel. Nous apprenons que demain, nous devons partir à midi. Nous ne sommes pas prévus au lunch…

13.09.91 - Et de fait, Perry est là à onze trente pour nous faire décaniller. Les deux confortables taxis de l’aller sont devenus un minibus plus simple, mais rapide : à treize heure vingt, nous sommes à l’aéroport de Brunei. Notre avion est à dix-huit heure ! Pour une fois, nous avons tout le temps. Cela dit, il faut se dépêcher pour déjeuner car les restaurants sont pressés de fermer. Monsieur Spatz, toujours aussi grand jeune homme dégingandé, prouve qu’il se débrouille fort bien avec les autorités car, grâce à lui, tranquilles, avec une préposée pour nous tout seuls, nous effectuons tous les gestes du départ sans précipitation. Jamais ça n’a été aussi cool.
Monsieur Spatz a laissé une fiancée en France. Pour aller la voir, il doit dépenser dix mille Francs à chaque fois, car le Ministère ne lui offre aucun voyage en cours de service. Il est assimilé militaire, n’est-ce pas. Amener avec soi au Brunei une femme avec qui l’on n’est pas légalement marié est impossible. « Vous voilà condamné à la chasteté », lui dis-je en plaisantant. Il a alors une petite mimique et un genre de gloussement qui semblent indiquer qu’il a trouvé ici quelques facilités de défoulement. Quoi qu’il en soit, ça lui fend le cœur de nous voir partir et il nous accompagne jusqu’à l’entrée du sas de l’avion, autant dire aussi tard que possible.
C’est sans doute parce que le Sultan de Brunei a choisi comme deuxième épouse une hôtesse de l’air, que le personnel féminin de la Royal Brunei est si charmant. On ne sait jamais, des fois qu’un prince voyage incognito en classe économique… Toujours est-il que ce vol de deux heures quinze est sans histoires. À l’autre bout de la ligne, à Kuala Lumpur, Monsieur Lebranchu, Directeur de l’Alliance Française, nous attend juste à la sortie de la Police. C’est ici que les trois acteurs ont un visa de courtoisie parce qu’ils vont apparaître sur scène. Philippe et moi sommes touristes.
Monsieur Lebranchu est normand. Il a apparemment tout bien organisé. L’hôtel Pan Pacific, dirigé par un Français pour le compte d’une chaîne japonaise, est somptueux. Ce sera dur pour la troupe quand elle se retrouvera dans les Deux Étoiles françaises. Il y a juste un petit incident : n’ayant reçu ni affiche ni photos, pour des raisons que je m’explique mal car, sauf erreur, nous avions déposé à l’A.F.A.A. tout ce qu’il fallait, et de longue date, il a composé une affiche et, tout content, il la montre à Jean-Louis qui pâlit d’autant plus qu’il a une rage de dent : point de NADA. C’est le THÉÂTRE ÉCARLATE seul qui présente GRANDIR. Jean-Louis exprime son mécontentement avec une certaine énergie. Le Lebranchu ne sait plus où se fourrer. Gilles adopte une attitude distanciée. J’en profite pour parler de la présentation en anglais qui, Dieu soit loué, fait exposé des deux compagnies. Je suis un peu surpris de la véhémence de Jean-Louis sur ce qui n’est quand même, vu qu’on est à Kuala Lumpur, qu’un petit accident de parcours. Il y a des points vraiment sensibles. Le consensus de la tournée est soumis à l’observance de règles à ne pas transgresser.
14.09.91 - Kuala Lumpur est une surprise. De toutes les villes de la région que nous avons visitées, c’est celle qui fait le moins tiers-monde. Pas de dum-dum, peu de cyclistes, des taxis qui marchent au compteur, ni mendiants ni misère visible, une circulation automobile dense mais civilisée : on s’arrête pour laisser passer les piétons. Des magasins de type chinois ou indiens bien sûr, mais aussi des boutiques chics. Il paraît que la Malaisie est en pleine expansion, au point qu’elle en oublie des valeurs culturelles. Ces gens-là, cinquante pour cent de Musulmans malais, quarante pour cent de Chinois (et de Chinois dont les tenues légères contrastent avec les tchadors des malheureuses Islamisées), dix pour cent de salmigondis, ne pensent qu’au fric. Même que la monnaie a beau s’appeler le Ringgit, c’est le sigle du Dollar qui la représente. Un ringgit égal deux Francs vingt. C’est une monnaie forte.

Le Théâtre Auditorium MATIC est un machin moderne de quatre cents places très propre. Un personnel, qui semble compétent, commence vers dix heure à travailler avec Philippe. Il se met à pleuvoir… vraiment à pleuvoir. Une sorte de brouillard investit la ville. Que faire ? Je visite un supermarché qui est juste en face de l’hôtel. J’y trouve à grand-peine une casquette pour remplacer celle qui a mystérieusement disparu dans le vol Paris-Brunei… Je mange à l’hôtel. Il y a un entretien avec une journaliste à quatorze heure. J’y passe. C’est sympathique, mais c’est toujours le même discours et en anglais. Si je ne prête pas attention, cette langue n’est pour moi qu’une musique. Je dors deux heures dans ma chambre et je mets mon Indonésie en ordre. Il y a un fax de Monique, mais qui ne semble pas requérir de réponse. Apparemment en France, les vacances sont finies.
Monsieur Lebranchu est très aimable, mais ne semble pas trouver ma présence très indispensable. Ici, en effet, je me les roule. Quand l’organisation locale est vigilante, l’administration de la tournée peut se reposer… en attendant lundi matin.

À vingt heure trente, le spectacle a lieu devant une salle haut de gamme où le dessus du panier malais est bien représenté. Notre Ambassadeur, arrivé avec cinq minutes de retard comme il se doit, et venu seul, trône sur une sorte d’estrade au milieu de l’orchestre où l’on a disposé quatre fauteuils d’apparat. D’autres « excellences » occupent les autres sièges. Monsieur Lebranchu, vêtu de sombre, chemise blanche à rayures, cravate sobre, a l’air plus Ambassadeur que le vrai. Il s’est dépensé à l’entrée en un nombre remarquable de courbettes, de sourires et d’attitudes exprimant sa joie de recevoir qui ou qui. Son adjoint, Éric, homosexuel discret, je veux dire pas folle hurlante, le contemple avec ironie, échangeant des messes basses avec un grand jeune homme. Heureusement que j’ai apporté ma veste. C’est la première fois qu’elle me semble indispensable, mais elle l’est.

Dans mon petit discours de présentation, j’insiste, à la demande de Jean-Louis, et j’en rajoute même un peu, sur le rôle de NADA dans l’entreprise. Il faut dire que l’oubli de NADA est partout, sur l’affiche, les programmes, les dépliants. Monsieur Lebranchu, qui a pourtant eu la brochure éditée conjointement, a tout axé sur THÉÂTRE ÉCARLATE. Est-ce que cela que Gilles a une loge à part ? Non, quand même pas, je pense.

L’Ambassadeur vient à la fin chaudement féliciter les artistes. Il a l’air vraiment content. Monsieur Lebranchu aussi, qui nous invite chez lui à manger une soupe à l’oignon et du lapin. Soirée intime, sympathique, qui s’achève vers deux heure du matin. Philippe, fatigué, s’est excusé.

15.09.91 - Madame Lebranchu est mauricienne. J’essaie de me rappeler si un seul de ces Directeurs d’Alliance a une épouse d’origine française. Sûrement pas la majorité. Ils se sont connus au Malawi. Hier, j’ai trouvé qu’elle était un peu beaucoup femme soumise, mais ce matin, je suis à côté d’elle dans la voiture qu’elle conduit et il me semble qu’elle a retrouvé son rang. En deux voitures, le couple nous emmène en excursion instructive : nous allons dans une immense plantation d’hévéas et de palmiers. Les premiers sont le maillon de base du caoutchouc. Les seconds sont spécialisés dans l’huile de palme. Il y a là un club avec piscine, tout le monde se détend. Déjeuner au carry. Bière. Retour à dix-huit heure. Les autres ont rendez-vous avec certaine Catherine, qui était jadis chez Philippe Genty, et ils vont aller courir la ville. Toujours increvables, les artistes.

16.09.91 - Dernière étape avec le matériel en bagages. Je trouve que Lebranchu a calculé court en prévoyant le départ de la ville à neuf heure seulement. Ce dernier pays, l’Indonésie, où nous allons jouer cinq fois, est sûrement, avec l’Inde, le plus intéressant, mais déjà nous sommes tous sur le versant du retour. Dans l’avion qui nous amenait à Kuala Lumpur, Babette et Jean-Louis ont eu besoin de savoir d’urgence le calendrier d’UBU en Amérique Centrale. Moi-même, je suis en train de concocter dans ma tête ce que je vais bien pouvoir proposer dès mon retour et c’est à peine si je n’ai pas demandé à Monique de m’arranger une série de déjeuners. Je passe sur d’autres préoccupations. Gilles, lui, est déjà dans un spectacle lyrique qu’il va monter… dans un an ! Bref, un ange est passé sur la tournée, aidé, il faut bien le dire, par le moindre intérêt des représentations que nous venons de donner à Manille, Brunei et Kuala Lumpur, même si artistiquement elles ont été bonnes, et si les acteurs y ont pris du plaisir.
Et il faut bien le dire, l’arrivée à Djakarta ne remonte pas le moral des troupes. D’abord, en arrivant à l’aéroport de Kuala Lumpur, nous avions découvert que le vol MH 7II de douze heure était reporté à treize heure trente. À quatorze heure trente, nous sommes accueillis par un jeune coopérant nommé Éric Soulier, qui est là depuis dix mois, et qui nous apprend que Joël Dechezleprêtre, pilote de la tournée depuis le départ de Sydney Peyroles,… est en vacances en France. Il sera là le 30, jour de notre retour en France, alors que nous jouons deux jours avant. Nous glandons assez longtemps à l’aéroport, car il faut dédouaner le matériel en prévision de sa sortie en fret du pays. Normal.
Ensuite, Éric Soulier nous amène à l’hôtel, et là, il est clair qu’après les Cinq Étoiles des pays précédents, un désenchantement s’impose. J’ai une chambre où le jour ne pénètre qu’à peine. Elle est lugubre et douteuse. Les moustiques passent à l’attaque. Jean-Louis et Gilles déclarent qu’ils ne reviendront pas là quand ils reviendront à Djakarta. (Cette fois-ci, nous ne sommes qu’en transit). Babette, fatiguée, un peu malade, est effondrée. Et c’est le pompon quand Éric nous annonce qu’il n’a pas d’argent local sur lui pour nous. Nous n’avons qu’à changer des Dollars. Je réagis vivement. Ça y est, aux yeux de ce jeune homme, cette troupe est une troupe d’emmerdeurs, et l’administrateur est le pire de tous. Il paraît que le responsable est l’agent comptable que je verrai peut-être demain matin en vitesse, avant de courir prendre l’avion pour Palembang. Je pense que je serai accompagné par Jean-Louis et Gilles dans cette visite matinale au Centre Culturel Français. Cela dit, Éric se débrouille pour nous trouver cent milles Rupiahs, mais ce n’est rien et c’est avec ma carte Visa que je paye le restaurant. La nuit est très mauvaise, infestée de moustiques.





17.09.91 - Je suis très content que Gilles et Jean-Louis soient venus avec moi au Centre Culturel pour rencontrer l’agent comptable car, pour ce qui est de l’hôtel, il faudra s’en accommoder à notre retour à Djakarta. Tout au plus ont-ils obtenu que les organisateurs ESSAIENT d’avoir dans le même établissement de meilleures chambres. On verra. En attendant, le petit meeting de ce matin permet d’éclaircir certains points. Je laisse mes billets retour à une secrétaire indonésienne nommée Wiwi, qui me semble être la personne agissante dans la baraque. Elle prend aussi photocopie des indications de Bogaki pour le fret. On s’entend sur le fric.
Nous ne savons pas trop à quelle sauce hôtelière nous serons mangés en Indonésie. Le poste « pilote » rame un peu dans la choucroute organisationnelle. Mais ça fonctionne. Nous arrivons à l’aéroport une demi-heure avant le vol pour Palembang. Et nous montons dans l’avion. Nos deux caisses y seraient aussi, en cargo. Je n’en sais rien. Je ne m’en suis pas occupé. De toute manière, il y a sur cette ligne un avion toutes les deux heures. Éric Soulier me fait sourire lorsqu’il distribue les cartes d’embarquements un quart d’heure avant l’heure indiquée de l’envol. En même temps qu’il dit « faut y aller », il ajoute « de toute façon l’avion a du retard »… exactement ce qu’il ne faut jamais dire aux artistes. Et je me rends compte alors qu’il en a lâché plusieurs pendant ce séjour qui n’entraient pas exactement dans le fil de l’apaisement. Comme le « ça lui est tombé dessus » pour expliquer que, si Joël n’avait pas écourté ses vacances, c’est parce que cette tournée n’était pas son affaire voulue. De toute manière, nous nous apercevrons à l’arrivée à Palembang qu’il a commis deux fautes concernant le matériel : d’une part, je n’ai aucun papier, pas l’ombre d’une référence pour le retirer. D’autre part, ça devait être dans le même avion que nous et c’était en vérité dans le suivant… 

Palembang est à Sumatra. Les forêts de Sumatra sont en flammes. Il plane sur la ville une sorte de brouillard, qui est en réalité une fumée. Mais ici, l’hôtel est convenable et l’accueil de Nathalie Dourneau est exceptionnel. Curieuse nana, grande, massive, certainement pas mon gabarit sexuel, la trentaine épanouie, elle vit seule, dans cette région où le seul autre Français est à cinquante kilomètres, et s’occupe de caoutchouc. Elle parle couramment l’indonésien. Elle dirige une Alliance Française petite, mais dont elle semble, dans cette région où la mentalité Far West est encore dominante, avoir réussi une implantation populaire. Notre venue est pour elle un bonheur, et je te cause et je te cause, flot de paroles en langue maternelle qui afflue comme un exutoire. Très sympathique, drôle, et puis active, dynamique, ne se laissant pas piéger par les incidents de parcours, bref, femme de terrain, elle se met si bien la troupe dans la poche que quand elle leur montre le théâtre, eh bien tout le monde se déclare enchanté de jouer là-dedans. Et pourtant si je cherche une équivalence pour décrire le lieu, qu’est-ce que je trouve ? L’Alcazar ou le Paradis Latin !
Philippe, qui en vu d’autres, n’avait pas encore été confronté à ça. Mais ça va se faire, et dans la bonne humeur. Comme quoi, le savoir-faire est instinctif. Surtout, une troupe ne s’y trompe jamais. Quand elle tombe sur un contexte où elle sent avec évidence qu’elle fait plaisir, qu’elle est désirée, quasi-aimée, elle est prête à tout. J’oubliais : le théâtre en question est au quatrième étage d’un supermarché ! Nathalie Dourneau, venue ici comme « bénévole », va s’en aller. Elle rêve d’Australie. Deux ans de solitude en milieu musulman et indonésien, elle nous a raconté le glissement vers cette civilisation auquel elle a réussi, de justesse, à résister. C’est une active. Elle mérite une promotion. Sa venue dans un poste de responsabilité serait sûrement un bien pour ce poste. Peut-être pourrions-nous aider à le faire savoir à Paris… Ici, pour l’instant, elle a auprès d’elle un grand jeune homme très délicate, que j’aurais juré être homosexuel. Mais j’ai vu ce Jérôme tendrement enlacé avec une jeune chanteuse charmante et très féminine. Donc, ou bien il est à voile et à vapeur, ou bien il n’a pas encore assumé sa nature profonde.

La soirée, arrangée par elle, commence par un somptueux repas indonésien servi par un nombre considérable de petites servantes ravissantes et souriantes… Mais ne nous y trompons pas, ce sont des jeunes filles rangées qui rentrent sagement chez elles une fois le service terminé. Pourtant, elles sont un peu suspectes, dans leurs quartiers (ici, on dit « village ») parce qu’elles se couchent tard. La surveillance se fait, comme dans les pays communistes, par quadrillage systématique avec un chef de village et des indicateurs qui notent et dénoncent toutes les anomalies, et notamment celles qui concernent la vie privée des gens. Islam oblige. Ici, les aspects contraignants, style Brunei, sont masqués. Mais cette société n’est pas permissive. La jeune chanteuse qui sort avec Jérôme sait qu’elle est considérée comme une putain. Et Nathalie, toujours intarissable, raconte comment elle se doit d’afficher une vie exemplaire sous peine de se déconsidérer aux yeux des machos locaux. À mon avis, ces contraintes la rendent un brin hystérique. À mesure que la soirée s’avance, on sent qu’elle voudrait la retarder. Crainte de se retrouver seule. Elle nous emmène faire, en pleine nuit et dans le fog fumée, une promenade en voiture jusqu’à un pont réputé fameux. C’est sûrement à regret qu’elle s’arrache à nous vers une heure du matin. J’allais oublier : après le dîner, nous étions allés dans une sorte de bar avec petit orchestre. Babette, Jean-Louis et Gilles ont chanté, accompagnés au jamaha, « La vie en rose » et quelques chansons bien de chez nous. J’ai absolument refusé de prendre part à ces jeux de style « Club Med »…
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 29 janvier 2007
18.09.91 - Nathalie négocie avec Éric pour que le matériel, quand il quittera Palembang pour Bandung, ne prenne pas le risque de devoir être acheminé en deux fois mais soit ramené à Djakarta d’où il prendra directement la route. À dix heure vingt au lieu de neuf heure quarante-cinq, elle vient chercher Philippe. Elle va l’assister dans le montage. Le flegme de Philippe est très remarquable au moment d’attaquer cette journée de travail probablement rude, et sûrement étrange. Quant à la troupe, conduite par Jérôme, qui, décidément, est homosexuel (il nous le prouve verbalement en nous annonçant que son « copain » qui est à Melbourne, ou Sydney je ne sais plus, est en train d’établir un certificat de concubinage qui lui permettra d’obtenir un permis de séjour en Australie), elle part en excursion : visite d’un assez curieux château hollandais, long séjour chez les antiquaires.

Le spectacle est accueilli par les quelque trois cents spectateurs, à quatre-vingt-dix-neuf pour cent indonésiens, avec attention. Peu d’applaudissements à la fin, mais Nathalie est contente. En vérité, les gens d’ici ne sont pas du tout habitués au théâtre et il faut bien dire que GRANDIR, en plus, est insolite. En tout cas, tous ceux que nous voyons après la représentation nous couvrent d’éloges. Un vieux monsieur, fondateur de l’Alliance de Palembang, un peu francophone, nous invite à dîner. Puis c’est le directeur du King, le dancing où a eu lieu le spectacle, qui invite à boire un verre. Je me couche à une heure trente, laissant au bar de l’hôtel Philippe et Gilles en compagnie de Nathalie, Jérôme, et une jeune chanteuse à la peau sombre et à la belle voix.

19.09.91 - Apparemment, notre passage à Palembang a été plus qu’un succès. Qu’il y ait eu près de deux cents spectateurs, dont deux cents payants et payant cher pour le pays, est déjà considéré comme remarquable, mais que personne ne soit sorti pendant la représentation, c’est un événement. D’ailleurs, ce matin, GRANDIR fait la une d’un journal et il est clair que, médiatiquement, l’entreprise est une grande réussite pour le travail de Nathalie. L’ennui, c’est qu’elle n’en peut plus d’être dans ce trou.

À dix heure, la troupe est ponctuelle pour assister à une réunion avec des journalistes, mais les horaires indonésiens sont élastiques. Nous attendons Nathalie jusqu’à dix heure trente, et c’est seulement à onze heure que nous arrivons au journal. Il faudra absolument qu’on nous fasse tenir le numéro de dimanche, car les questions posées sont d’une grande richesse et la « lecture » du chroniqueur est tout à fait surprenante : pour lui, le dédoublement des personnages a un sens très précis : eux-mêmes, les acteurs, sont chair et matière. Leur incarnation en poupées de chiffons de peau de chamois est spirituelle. Les « manipulants », les deux hommes et la femme, deviennent « âmes » au bout des doigts… « On n’y avait jamais pensé », a dit Jean-Louis.

À douze heure, nous retournons à l’hôtel. Le vol est, paraît-il, décalé de treize heure quinze à quatorze heure quinze, mais je me demande si Nathalie n’avait pas menti pour que nous le rations, car, quand nous nous pointons à l’aéroport à treize heure trente-cinq, il apparaît qu’en vérité, l’avion, un Hercule des années quarante, n’attend plus que nous, hélices ronflantes. Jérôme et Grace (la chanteuse) nous disent qu’elles viendront à Djakarta. Nous serons heureux de les revoir, quoique sur la fin, le moulin à paroles de Nathalie me fatiguât un brin.

Note : éviter de parler avec Babette du sort des malheureuses femmes que les machos poursuivent dans les rues de Paris pour les peloter et davantage, situation dont elles déclinent toute responsabilité, quelle que soit la provocation de leurs habillements. Ça doit être vrai qu’il est terrible d’être femme seule déambulant dans Paris. Monique Bertin aussi l’a éprouvé. Elle me l’a dit !


20.09.91 - Pierre-Yves Sonalet est Directeur du Centre Culturel Français de Bandung. Il est en même temps Agent Consulaire. Il s’est pointé, hier, à l’aéroport à l’heure annoncée, c’est-à-dire que nous l’avons attendu. Nous avons aussi attendu nos valises pendant près d’une heure : l’armée bloquait les pistes parce qu’on attendait un Président, celui du Soudan, je crois. En roulant vers la ville, nous nous sommes aperçus que les enfants des écoles, en uniformes, avaient été réquisitionnés pour l’ovationner. Pas de problème avec l’hôtel. C’est un Quatre Étoiles agréable, tenu par un Français. Décidément, la France exporte beaucoup de dirigeants hôteliers dans cette région du monde.

Marc est un militaire en coopération ici parce qu’il a fait Langues O, et qu’il parle par conséquent l’indonésien, ce qui est indispensable ici, car l’anglais est très peu répandu. Les vieux ont des relents de néerlandais, mais ce n’est pas un secours pour moi.

On rencontre vraiment des personnages étonnants : Marc, qui ressemble comme un jeune frère à Pierre Oréfice, même physique, mêmes gestes, mêmes attitudes, est un aventurier. Il a traversé la forêt guyanaise, tué des araignées géantes, sillonné l’Indonésie. Il nous raconte ses exploits dans une gargote chinoise qui oublie de servir la moitié des plats. Mais nous l’écoutons tous avec fascination.

Ce matin, c’est lui qui vient nous chercher à sept heure quarante-cinq pour nous conduire au volcan. Belle excursion. Les autres prennent des photos. Moi pas, puisque mon appareil a disparu entre Kuala Lumpur et Djakarta… Je regrette surtout de ne pas avoir pu prendre les femmes faisant la cueillette du thé avec un air presque joyeux, alors qu’elles gagnent environ vingt-cinq mille Rupiahs par mois, c’est-à-dire en gros quatre-vingts Francs. Oui, vous avez bien lu. Les entreprises désertent la Corée pour venir s’installer en Indonésie, à cause des bas salaires. L’aéronautique et le textile sont les deux industries principales. Pour situer les choses, nous, nous avons soixante-dix mille Rupiahs par jour pour manger et pallier nos menues dépenses… Pourtant, ce peuple très gentil a toujours le sourire aux lèvres.

Note : dans l’avion de Palembang, j’ai commencé à lire un polar que m’a prêté Philippe. J’en avais ras le bol de Proust, de son style, et de son univers. Il doit y avoir dans ma culture quelque chose qui n’adhère pas à certaines valeurs reconnues. Oh ! Pour être bien écrit, c’est bien écrit. On peut dire que la société fin dix-neuvième siècle qui est montrée est utile à connaître. Ne serait-ce que pour remarquer à quel point la permissivité actuelle, la tolérance contemporaine sont récentes. Mais au fait, la classe sociale décrite a-t-elle réellement disparu ? C’est un tel microcosme qui est mis en gros plan avec une patience analytique d’entomologiste, qu’on se demande où l’universel peut bien se nicher à l’intérieur de ce contexte étroit.

Après le volcan, les trois garçons sont allés visiter le cimetière chinois qui est, paraît-il, une curiosité. Moi, je suis allé acheter un appareil de photos.

Bandung est une grande ville du tiers-monde avec beaucoup plus de mecs que de nanas dans les rues, et une circulation délirante. Mais le supermarché qui jouxte notre hôtel ne le cède en rien à celui de Kuala Lumpur. Et puis, merveille des merveilles, nous sommes à huit cents mètres d’altitude et il fait frais. Hier soir, pour la première fois de cette tournée, j’ai mis la petite laine en sortant de l’hôtel au lieu de faire le contraire. Il y a donc du plaisir à être à Bandung : accueil plaisant et amical. Bon hôtel. Ce soir, nous dînons chez Pierre-Yves Sonalet. C’est un bon jour de relâche.

21.09.91 - Le théâtre est situé dans une école de danse et de théâtre traditionnel. Malheureusement, ce jour est férié et les étudiants ne sont pas là. À leur place, quelques jeunes recrues sous le commandement d’un caporal laxiste apprennent à marcher au pas, sans grande conviction. C’est dommage, car il y a, paraît-il, beaucoup d’ambiance d’habitude dans la baraque avec des répétitions dans tous les coins. Pierre-Yves Sonalet me montre ensuite son Centre Culturel tout neuf, dont il est très fier. Je ne pense pas qu’il ait fait pour la promotion du spectacle à Bandung autant que Nathalie à Palembang, mais on verra l’affluence ce soir. Il n’attend en tout cas aucune personnalité et il ne fait aucun pronostic sur le nombre de spectateurs à espérer. De toute manière, il est gentil et son épouse accompagne la troupe en début d’après-midi chez un fabricant de marionnettes. Ils en achètent onze et moi une pour Monique Bertin. Jean-Louis emporte en plus une tête non peinte.

Pour Philippe, la journée a été bonne car il a pu faire le montage dans la matinée. Il n’a besoin, après le déjeuner, que de revenir au théâtre comme les acteurs, c’est-à-dire deux heures avant le début du spectacle. Il participe donc à l’excursion chez le fabricant de marionnettes et il en achète trois, dont une grosse très belle.

Madame Sonalet est française. Elle a été hôtesse de l’air et elle n’est pas peu fière de raconter qu’elle l’a été dans le Concorde. Apparemment, elle a bien aimé ce métier et ça lui a été dur de l’abandonner au profit de Bandung. L’année prochaine, elle compte repiquer au jeu quand son mari sera rentré en Europe, mais elle n’est pas sûre qu’on lui reconfie le Concorde. Si je veux la décrire, je dirai que c’est une belle femme, grande, marquée de quelques rides, qui a un profil d’hôtesse de l’air classe…

Il y a pas mal de monde à la représentation qui commence avec vingt-cinq minutes de retard par les inévitables discours. C’est Pierre-Yves Sonalet lui-même qui lit le texte de présentation du spectacle en indonésien. Beaucoup de jeunes dans la salle, tous indonésiens. Je compte à l’entrée très peu d’Européens. En tout, il doit bien y avoir cinq à six cents personnes pas très disciplinées, bavardant, fumant, allant et venant, mais tous comptes faits, attentives et réceptives. Pierre-Yves était trop modeste ce matin. Ces gens-là ne sont pas venus par hasard. Il y a donc eu un travail d’approche bien fait. À noter, pour l’anecdote, que ce sont des jeunes militaires qui font le contrôle à l’entrée. Il n’y a pas d’air conditionné, les moustiques sont assez belliqueux.

Après le spectacle, nous soupons à l’hôtel et, impromptu, Pierre-Yves nous invite tous. Lui et Marc sont épuisés. Il a fallu charger le camion qui va, en quatre cents kilomètres et douze heures, apporter le matériel à Yogyakarta.

22.09.91 - À six heure du matin, Pierre-Yves et Françoise, sa femme, sont là pour nous conduire à l’aéroport. L’avion, un vieux quelque chose à deux hélices, s’envole à sept heure quinze pile !
La nouvelle aventure s’appelle Yogyakarta. Tout le monde nous a vanté les mérites d’un certain Dominique, qui serait un magnifique guide pour nos excursions, mais nous ne le verrons sans doute pas. Il est affecté par un certain Roulant, conférencier de son état, qui cause le même jour que nous jouons. Et Monsieur Billy, le Directeur, un vieux routier d’Algérie, (il vient de Tlemcen) espérait que la troupe serait crevée et dormirait toute la journée. Bref, il n’est pas disponible pour nos promenades. Et nous n’aurons pas avec nous l’équivalent de Marc Le Moulec, originaire de Paimpol…

Alors Babette, Jean-Louis, Gilles et Philippe prennent les choses en main. Il y a, à quarante kilomètres de Yogyakarta, un temple bouddhiste, haut lieu touristique à ne pas manquer. Ça porte un nom qui finit en DUR. Comme Balladur. C’est archi-connu. Ça y est, ça s’appelle : Borobudur. Bien sûr, avec du blé, l’hôtel peut arranger la ballade. Et nous voilà partis, une heure et demi de route dans un sens, autant dans l’autre, deux heures sur place à monter et à descendre par des marches intrépides, pour atteindre un sommet en forme de cloche noirâtre entouré de cloches plus modestes, mais conséquentes quand même, sur lesquelles il est écrit « Ne pas grimper dessus », ce que les Indonésiens traduisent, bien sûr, par « Monte là-dessus te faire prendre en photo », avec des pauses à divers niveaux. On doit alors tourner dans le sens des aiguilles d’une montre en contemplant les statuettes qui racontent, en bande dessinée en relief, les aventures de Bouddha. En arrière-plan, de belles montagnes sans doute volcaniques. Le temple a été enseveli sous les cendres vers l’an mille, et c’est seulement récemment qu’il a été reconstitué et livré à la curiosité des touristes qui s’y pressent fort nombreux en ce dimanche après-midi.

Ce soir, après un arrêt dans une fabrique de batiks où l’on nous montre comment ça se fait… et où je m’achète une casquette, la troupe, toujours increvable, va aller assister à un spectacle de danse Ramayana. Ça risque de durer très tard car ces coquins dansent toute la nuit. Je me désiste. C’est à vingt kilomètres. Vous vous rendez compte ? Si j’allais me trouver coincé là… C’est la presque pleine lune. Je vais peut-être manquer quelque chose…

23.09.91 - En fait, ils sont arrivés une demi-heure en retard parce que l’hôtel s’était planté dans l’horaire, et ça finissait à vingt et une heure. Ils ont rencontré Monsieur Billy, flanqué de son conférencier, et confus parce qu’il n’était pas libre. Ils se sont payé une visite du temple, en pleine nuit, à la lueur de la torche du gardien.

Ce matin, Monsieur Billy se pointe à neuf heure avec les défraiements. Philippe et moi allons au théâtre qui est situé dans une école des beaux-arts. Des jeunes filles s’exercent aux danses traditionnelles à l’entour. Le lieu est vaste, assez peu convivial, légèrement gradiné. Le premier rang de spectateurs serait à dix mètres de la scène, si l’on n’avait pas rajouté trois rangées de fauteuils coincés entre deux orchestres traditionnels. Je veux dire les instruments laissés là. Je reviens à l’hôtel avec les costumes à laver pendant que Philippe commence un montage qui s’annonce sans précipitation de la part des Indonésiens. Il leur faudra deux heures pour équiper un rideau noir.

Et la troupe, toujours active, part en petchak vers le Kraton. Le petchak, ce sont des tricycles : deux personnes s’assoient sur un siège et un vigoureux naturel pédale pour les transporter. La première fois que je me suis fait balader comme ça, c’était aux Indes, et le malheureux était devant moi. Il me tirait. C’était un vieillard. J’ai eu honte. Ici, le pédaleur est derrière ses clients, on ne le voit pas. C’est moins stressant. Et puis, bon, ne croyez pas que seuls les touristes circulent comme ça : c’est un moyen de transport courant. Les Indonésiens s’en servent sans complexes. Je ne sais plus quel est le pays où l’on nous a raconté qu’on avait supprimé ces tricycles. On a simplement enlevé à des gens leurs moyens de survivre. C’est leur métier. Ils y tiennent !

Le Kraton, c’est le château du Sultan monogame de Yogyakarta. Il n’a qu’une femme et cinq filles, donc pas de successeur direct. Le château ne présente pas grand intérêt, mais il y a tout à côté un marché aux oiseaux très typiques et une ancienne mosquée surprenante. Babette et Jean-Louis se sont ensuite longuement attardés dans une boutique de batiks dans laquelle ils ont dépensé beaucoup d’argent. Je ne sais pas comment ils font pour rester gaillards à l’heure du spectacle, mais c’est un fait qu’ils l’assument avec vaillance. Gilles aussi, mais lui essaie toujours de se ménager des plages de repos.

Le spectacle est annoncé pour dix-neuf heure. À cette heure-là, il y a dans la salle (quatre cents places) quatre Européens. À dix-neuf heure vingt, un quart des sièges sont occupés. Mais quand on commence, vers dix-neuf heure trente, je ne dis pas que ce soit complet, d’ailleurs il y a encore des « retardataires » qui arrivent. Mais c’est une belle salle, presque pleine. Monsieur Billy peut être content pour son premier spectacle à Yogyakarta. Malheureusement, le texte de présentation a été lu en indonésien sans micro. Les non-francophones sont donc projetés sans préparation dans l’univers de GRANDIR. Seuls quelques rangs ont pu entendre. Mais ce public réagit, rit, s’amuse. À la fin de la représentation, la salle est bourrée, avec des gens debout. Les réactions sont bruyantes et sympathiques. C’est un vrai triomphe à la fin. Monsieur Billy est enchanté. Il a invité la troupe à un petit souper chez lui. Maison vide. Il n’est là que depuis deux semaines. On parle de l’Algérie où il est resté dix ans. Sa femme nous livre qu’il a publié un quinzaine de romans de gare. Alain Billy, j’ai en effet dû voir ce nom imprimé.

24.09.91 - Je me suis fait réveiller à cinq heure pour un petit-déjeuner continental qui m’arrive ponctuellement dans ma chambre. À cinq heure trente, par acquit de conscience, j’appelle les autres chambres. Babette et Jean-Louis sont en action, mais je réveille Philippe et Gilles. À cinq heure quarante-cinq, je descends dans le hall et je trouve Gilles en train d’éplucher minutieusement point par point sa note. Ça lui prend un quart d’heure. À six heure, il paye enfin et décide d’aller boire un café. Je lui conseille de demander la note en même temps, vu la lenteur des choses dans ce pays. Je discute avec le préposé de l’hôtel, qui semble avoir prévu pour notre acheminement un taxi pour deux personnes. Mais il y a là aussi un minibus et finalement le préposé consent à nous l’attribuer. Je me suis un peu agacé car la méthode indonésienne commence à m’être claire : prendre l’air aussi abruti que possible et faire comme si on ne comprenait rien. On aurait dû, selon l’horaire, partir à cinq heure cinquante, mais j’avais dit six heure. Babette et Jean-Louis sont prêts. Il est six heure dix. Je vais dire à Gilles et Philippe qu’on doit y aller. Et voilà que Gilles, qui boit ostensiblement son café par gorgées aussi petites que possible, décrète qu’on ne part que dans cinq minutes. Buté, mauvais, provocateur. Il m’a fait sortir de mes gonds. Ça a fini par une altercation assez violente. Eh oui, on  est peut-être trop tôt dans les aéroports, mais c’est, je crois, nécessaire. Ce n’est pas pour mon plaisir.

Vol sans histoire et ponctuel. Ces petits avions à hélice indonésiens sont très inconfortables, mais ils partent et arrivent presque à l’heure.



À Surabaya, c’est Monsieur Moreau qui nous attend. Ça fait quatre ans qu’il est en poste et il ne parle pas l’indonésien. Nous allons jouer dans l’hôtel Majarahit, celui-là même où nous sommes logés. Nos chambres sont à dix minutes de la salle. On propose à la troupe une excursion au volcan. Encore un. Java est truffée de volcans. Mais cette fois, ils sont tous vraiment fatigués. Et ils choisissent de se reposer.

J’essaie d’appeler mon répondeur pour que Monique me rappelle. Mais il faut passer par une opératrice et, à trois reprises, à mes frais, elle omet de me passer la communication parce que personne n’a vraiment répondu. J’ai beau répéter que je veux parler à l’answerfer, ou à la « machine », je m’entends dire : « Ah, vous voulez passer à Monsieur Machine »… Finalement, c’est la secrétaire de Moreau, une Indonésienne, qui réussira, non sans mal, à passer le message. Il faut que je parle à Monique : elle a envoyé un fax à Palembang, que l’hôtel ne m’a jamais remis et elle est en train de se noyer dans une certaine quantité de gouttes d’eau… Eh bien, je l’ai eue. Ouf…

Surabaya est une ville affreuse. Des banques, des supermarchés, des boutiques en veux-tu en voilà, le tiers-monde un peu partout, mais le surdéveloppement prêt à prendre le dessus. C’est une ville d’affaires, peu culturelle, nous a-t-on dit. Pas de petchaks. Les prédateurs d’ici ont été renvoyés dans leurs foyers. Mais des mendiants, discrets quoique présents. Une circulation automobile délirante, mais sans embouteillages : tout est en sens unique. Pas d’âme. Sauf un peu notre hôtel, remise à neuf d’un édifice conçu en 1910 par un architecte anglais. Rectification : il y a des petchaks, mais les grandes artères leur sont interdites.

Pratiquement, la troupe dort quasiment toute la journée. Un peu par hasard, on se retrouve, sauf Gilles, vers dix-neuf heure dans la suite Masson-Heckel et l’on évoque les projets de NADA. Il y en a un qui me branche assez, c’est l’idée de monter Hansel et Gretel en demandant aux pâtissiers locaux de participer à la confection du décor… puisque l’élément principal doit être une maison qui se mange. De plus, Hansel et Gretel, programmé régulièrement en Allemagne, est quasi-inconnu en France. J’aimerais mieux ce projet que Max et Moritz qui, même adapté par Cavanna, me semble un peu trop systématique, et sans surprises. On reparle un peu aussi de TROÏLUS ET CRESSIDA. Ce sera sans doute pour plus tard… Si ça se fait : Babette n’est chaude qu’à moitié. On évoque aussi le Ranelagh. J’insiste sur le fait que, s’ils veulent le faire, il faut remettre en question sévèrement le Kabaret Bouffon. Mon avis est qu’ils feraient mieux de ne pas le faire. Ce ne sera pas pour NADA une opération promotive. À moins d’un nouveau travail intensif.

Le soir, Monsieur Moreau invite la troupe au restaurant du Hyat. Buffet italien. Soirée détendue.

25.09.91 - Je prends trois photos de la salle où va se jouer GRANDIR, avant qu’elle ne soit aménagée. À priori, il semble impensable qu’on puisse y jouer le soir même. Et pourtant, ce sera le cas. J’ai dû remettre à Moreau notre autorisation de circuler et tous nos passeports, pour qu’en soient photocopiés les visas. Normalement, chacun d’entre nous aurait dû fournir deux photos d’identité. Tout ça pour la police. Vive la liberté… 

Question salle, au cours de cette tournée, nous en aurons vu de toutes sortes et de tous les gabarits. Mais elles ont toutes un point commun, c’est qu’elles supposent des spectacles adaptables et des régisseurs astucieux. Il ne sert à rien d’envoyer des fiches techniques contraignantes. Une fois sur dix, elles sont assumables. Les autres fois, on s’en rapproche autant que faire se peut, l’essentiel étant qu’il appartient aux artistes de convaincre le public par leur art dans tous les cas. Un des succès de GRANDIR a été à Hanoi : il y avait neuf projecteurs. Un autre a été à Palembang : on jouait dans un night-club chinois. Et à Chandigarh, le jeu d’orgue était une antiquité à rebuter tous les techniciens officiers de notre théâtre de luxe. Nous sommes ramenés dans ces régions à l’essentiel. L’homme vivant sur un podium face à un public vivant, capable donc de le mettre en danger.
Ici, je me demande si le jeu valait la chandelle, car nous nous retrouvons face à une centaine de jeunes gens pour jouer GRANDIR… Il paraît que Surabaya est une ville anti-culturelle où l’on ne pense qu’au pognon. Moi, je veux bien entendre toutes les explications mais, sincèrement, qu’est-ce qu’on fout là ? Phrase que vous n’aurez pas lue souvent dans ce carnet. On a eu cent quarante entrées.

À noter qu’en arrivant au théâtre, Monsieur Moreau me dit qu’il viendra nous chercher demain à neuf heure trente. Je lui dis de l’annoncer lui-même aux artistes, « certains ne me croyant pas ». Gilles, naturellement, trouve que cette réflexion « avant de jouer » et « devant un tiers » était inopportune. De toute manière, entre lui et moi, ça sent le roussi parce que, après le discours courtois de je ne sais plus quelle soirée indienne où il était question (je ne me suis pas trompé) de la nécessité de mon travail, après le sermon auquel j’avais eu droit à Saigon, auquel je n’avais pas répliqué parce que, quelque part, j’avais eu tort, encore que la réaction de Gilles était objectivement excessive et proférée sur un ton docte de patron qui signifiait à son petit employé qui venait de commettre un impair que sa présence n’était que tolérée, l’altercation de Yogyakarta a été pour moi le révélateur que ce type-là ne m’estime pas, ne m’aime pas. Quand on est en colère, on dit ce qu’on pense, et ce qu’il pense de moi m’incite à conclure que nous n’avons plus rien à faire ensemble. C’est dommage car, moi, j’aime l’artiste, même si ce qu’il « produit » est invendable. Je crains de ne pas pouvoir estimer l’homme, à moins, bien sûr, que ses discours irrecevables ne soient des déclarations d’amour filial déguisées, mais j’ai des doutes.

Le souper qui a suivi le spectacle s’est passé entre nous. Daniel, le jeune coopérant qui avait passé la journée avec la troupe, s’est joint à nous ; à un moment, je me suis retourné et j’ai eu la surprise de voir Moreau, assis à une autre table avec un Indonésien. Il ne s’est pas approché de nous. Il n’a pas dit bonsoir. Bizarre ! Bizarre…

26.09.91 - Les paris sont ouverts : nous aura-t-on changé d’hôtel à Djakarta ? Le bruit en court. En attendant, je fais la valise comme si elle ne devait plus être refaite avant le grand retour. À neuf heure trente précises, tout le monde est prêt à partir. Pourtant les trois garçons, apprends-je, ont passé une partie de la nuit dans les quartiers chauds. Ils ne sont pas trop frais. À l’aéroport, surprise, le coupon du billet de Philippe n’est plus dans le billet. Il a dû être arraché quelque part antérieurement. Enfin ça s’arrange et l’on nous donne cinq cartes d’embarquement.

Vol en jet sans histoire. À l’arrivée, Éric est là. Oui, nous sommes dans un autre hôtel qui se révèle être convenable. Je défais une partie de la valise. L’agent comptable me remet les défraiements. Il paraît que Nathalie est partie de Palembang en bus pour venir nous voir. Le théâtre est à cent mètres de l’hôtel. La troupe y mange puis y dort toute la journée. Ce soir, nous irons voir du théâtre indonésien.

Intéressante soirée. Dans des décors peints de couleurs criardes, toiles fraîches d’un kitsch agressif, évoluent des personnages de costumes traditionnels somptueux, qui exécutent des gestes traditionnels, qu’a beaucoup copiés Ariane Mnouchkine, et s’expriment, avec l’aide d’un orchestre aux instruments traditionnels, selon un phrasé et des notes de musique également traditionnelles, MAIS avec des dérapages vers un style de jeu réaliste. Il y a notamment une très longue scène au cours de laquelle quatre clowns, dont l’un ressemble à Galabru, un autre à Laurel, qui s’installent dans une conversation improvisée (nous dit-on) au cours de laquelle ils commentent l’actualité de façon tout à fait quotidienne, tandis que la reine reste figée devant eux dans une attitude évidemment traditionnelle. Dommage que les dialogues soient interminables et que je n’y comprenne rien, car ils ne sont pas montés de façon spectaculaire. Les acteurs restent en place et cause, et ça dure. Par contre, les danses sont très attrayantes, quoiqu’avec une gestuelle un peu monotone. Il y a sur la scène tout le monde qu’il faut. Le prix du danseur ne doit pas être très élevé car la recette, à quatre mille rupiahs la place, ne devait pas être brillante. De nombreux sièges étaient inoccupés dans la salle, au demeurant confortable malgré la méchanceté des moustiques.

27.09.91 - Ce soir, la dernière. Peut-être aussi dernier jour de shopping. Il y tout un village de marchands artisanaux autour du Hilton. C’est là que nous allons, suivant en cela le guide de Babette et Jean-Louis. Je me déleste de pas mal de Rupiahs.

Le théâtre est placé dans un parc où il y a plusieurs lieux de spectacles. Des jeunes gens et des jeunes filles y répètent des spectacles traditionnels dans une atmosphère bon enfant. Des chauve-souris traversent l’espace où GRANDIR va se jouer. Les artistes ne sont pas trop tranquilles. Nathalie est annoncée. Ça veut dire qu’on n’est pas couchés !!!

Beaucoup de monde à la représentation. Quatre cents personnes au moins. La salle est bourrée. J’assiste au spectacle : bonne représentation qui passe très bien. Cette salle, sauf qu’il y fait un peu chaud, est bonne. Et le public, en partie francophone, suit bien et apprécie. Le Conseiller Culturel, que nous avions rencontré à Bandung, est venu assister à GRANDIR. Il est ravi. Mais quand tout est fini, la troupe se retrouve seule avec la bande de Palembang. On va souper dans un restaurant moyen, Jean-Louis et les autres voulaient à tout prix éviter l’hôtel… Et l’on se retrouve dans une boîte de nuit archi-comble, du genre du celles où il y a deux cents morts quand un incendie s’y déclare. Je fuis, délesté de huit mille Rupiahs de droit d’entrée, arnaqué par des chauffeurs de taxi à la sortie, mais content de sortir de cet enfer du bruit et de la fureur.

28.09.91 - L’agent comptable solde les comptes avec moi à l’hôtel. Tout est correct. L’excursion prévue au port part avec deux heures de retard. Gilles, Philippe, Nathalie, n’en sont pas. La boîte de nuit qui m’a fait fuir les a retenus jusqu’à l’aube. Le soir, Nathalie, Philippe et Gilles parlent encore d’aller s’éclater dans une boîte, mais après le dîner, tout le monde s’effondre et je peux écrire qu’au moins ce dernier soir, j’aurais vu les increvables crever. Babette et Jean-Louis, sérieux, sont allés à un concert, mais quand nous rentrons à vingt-trois heure trente, on me dit qu’ils sont déjà dans leur chambre.

29.09.91 - Dimanche. On change l’heure en Europe. Difficile d’imaginer que nous allons débarquer à l’heure d’hiver. Ce matin, la troupe a un petit workshop avec des artistes indonésiens. Avec Philippe, nous passons au Centre Culturel pour remettre dans la malle numéro neuf les costumes et les peaux de chamois propres et secs. Le grand mouchoir de GRANDIR, quant à lui, a été serré dans l’état humide où le laisse le spectacle. Dans quel état sera-t-il si une reprise a lieu ? Chacun a eu conscience du fait qu’avant-hier il s’agissait peut-être d’une dernière absolue. Mais je crois que personne ne le croyait dur comme fer. Sidney Peyroles n’est-il pas à Séoul pour quatre ans ?
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Dimanche 28 janvier 2007
Longue tournée en Corée du sud et au Japon avec les clowns Macloma. Je la raconte par ailleurs. Pendant mon absence, la France a voté.

18.05.81 - De retour à Paris, je vais revoir LES MYSTÈRES DE L’AMOUR. Le spectacle de Viviane Théophilidès se joue à La Michodière. Je serai curieux de voir si APRÈS L’ÉLECTION DE MITTERAND, notre intelligentsia, qui s’était fixée pour tâche de soutenir de préférence les spectacles « endormisseurs », fera à cette réalisation le triomphe qu’elle lui avait fait en Avignon ? En vrai, ça ne m’étonnerait guère que ces Messieurs Dames « ne retrouvent pas leurs impressions du festival. »
L’accueil à la fin manquait de délire. De toute manière, MOI, je me suis fait chier à cette deuxième vision plus encore qu’à la première. D’autant plus que les contraintes techniques du théâtre bourgeois étriquent une mise en scène qui manque gravement de folie.
Monter Vitrac ne me paraît guère utile aujourd’hui, mais le monter comme un joli objet de luxe, c’est un contresens.

20.05.81 - Le surréalisme peut-il être payant au théâtre ? Picasso, le grand, l’illustre peintre, s’est amusé à écrire des piécettes où l’illogisme est roi, le coq à l’âne florissant et l’ésotérisme indéchiffrable.
En vérité, LES QUATRE PETITES FILLES doit se vouloir une exploration de l’univers enfantin. En observant des gamines jouant, l’artiste a transposé, dépassé, réinventé, recréé ce qu’il voyait et entendait. Somme toute selon la même démarche qu’en maniant le pinceau. Sauf qu’à l’arrivée, l’œuvre peinte est FIXÉE sur la toile tandis que la pièce doit être RE-TRAITÉE par le metteur en scène. A mon avis, s’attaquant à un texte indéchiffrable au premier degré, Gillibert aurait dû rendre la représentation ETONNANTE quelque part. A-t-il travaillé trop vite ? Sa réalisation m’a paru fidèle à la lettre, respectueuse, ce qui veut dire qu’il n’a pas trouvé la clé de l’univers violé.
Seule de ses interprètes (il a fait jouer ses « petites filles » par des comédiennes d’un âge certain, comme Frédérique Ruchaud, Josette Boulva), Juliette Bracq a su par moments nous entrouvrir une porte. Peut-être parce qu’elle est elle-même encore très proche d’une enfance mal oubliée. Quoi qu’il en soit, avec elle, soudain, une spontanéité, une fraîcheur, une perversité s’immiscent dans la trop grande sagesse du spectacle. Une sagesse que ne rompt point la pléonastique chorégraphie d’un danseur qui se voudrait cocasse en sa paraphrase, et n’est que mignon dans sa débilité. Bref, fallait-il exhumer cette fantaisie sans contenu ? Je n’en suis pas certain. Mais ce dont je suis certain, c’est que Gillibert, cette fois-ci, n’a pas trouvé le mode d’emploi.

LE 22 MAI  1981, PIRRE MAUROY, PREMIER MINISTRE, NOMME JACK     LANG MINISTRE DE LA CULTURE

22.05.81 - Pour l’ouverture de LA CRIÉE à Marseille, Marcel Maréchal a présenté un spectacle de circonstances avec des FOURBERIES DE SCAPIN replacées dans le contexte de la Marseille du XVIIème siècle. Pourquoi pas ? Molière avait mis son action à Naples. La parenté méditerranéenne entre les deux villes autorise cette liberté. « O SCAPIN » est un impromptu qui conte l’aventure d’un architecte marseillais, nommé Puget, qui avait voulu édifier une place monumentale au Vieux Port, en bas de la Canebière, et se l’était vue refuser par Louis XIV parce que Colbert lui avait inspiré de ne pas aimer les ovales. Maréchal rend hommage à cette victime du pouvoir en plaçant son Scapin dans le cadre de cette place reconstruite sur la scène du nouveau théâtre. Au niveau de l’inauguration, le malin directeur du T.N.M. a réussi son coup. Le tout-Paris du théâtre s’était déplacé, et Gaston Deferre avait repris en catastrophe l’avion après la formation du gouvernement Maurois, pour être présent à son événement marseillais. Son arrivée tardive a permis à Maréchal de s’arranger pour être seul en scène au moment où le Ministre a fait son entrée dans la salle. Si bien que les applaudissements semblaient aussi le saluer quelque part ! Après le prologue qui permet à Jean-Jacques Lagarde de camper un Louis XIV éblouissant, la pièce est jouée avec quelques trouvailles divertissantes et, de-ci de-là, des moments astucieux. Mais, dans l’ensemble, le rythme est lent, et Maréchal lui-même n’est pas un Scapin « enlevé ». Si bien que, par moments, le spectacle se fait lourd, pesant.
Ne donnons cependant pas une fausse impression. La soirée a été un succès et, si on n’y a pas beaucoup ri en continuité, il faut être juste : certaines trouvailles m’ont arraché des gloussements, et l’une d’elle est du grand théâtre, quand, à la révélation finale de qui est qui, tout à coup les volets et les portes claquent comme si une foule de commères commentaient l’aventure. Cette réflexion me fait songer que, justement, une chose qui manque à cette mise en scène, c’est la foule. Les personnages de Molière évoluent dans un Marseille VIDE. Ils sont seuls à aller et venir. Ceci est évidemment un manque. Jean-Pierre Moulin en Géronte domine incontestablement la distribution.
Mais revenons au prologue : O SCAPIN, c’est Marcel Maréchal qui l’a écrit, et c’est bien regrettable car il est TROP et MAL écrit, sentant son application primaire. Il eût fallu un écrivain ! Avec un Vauthier, la plume eût mieux fleuré la poésie.
Après le feu d’artifice et l’ « embrasement » de la Criée sous l’œil attentif des pompiers, la société s’est retrouvée à souper froid, debout, dans des assiettes de carton. Jack Lang, le nouveau Ministre de la Culture, genre jeune cadre décontracté, s’est pointé vers deux heures du matin et a serré de nombreuses mains.

26.05.81 - Revu au Petit Montparnasse le spectacle de Jean Benguigui, que j’avais assez aimé en Avignon sur la Péniche. Ici, l’artiste « fait » dans la vedette de variétés. Il s’entoure de deux musiciens « modernes ». Il chante à la Nougaro. Il cherche avec le public un contact à la Bedos. Ca ne passe pas bien quand il y a quinze personnes dans la salle. Ca sent son appliqué, son forcé. Et puis il chante mal.
Bien sûr, son univers « algérien » fait songer au « tunisien » de Boujenah. Mais Benguigui ne procède pas en continuité. Il offre des sketchs. Ceux qui montrent la « maman » sont merveilleux. Le personnage avait aussi fait le bonheur d’Albert. D’autres, comme celui de l’émigré arabe dont le garçon fait le travesti à Pigalle, m’avaient paru plus grinçants, plus dérangeants, à la première audition. Le rire est souvent provoqué par l’emploi croustillant d’un mot  pour un autre. En bref, j’ai passé en une heure et quelques des bons moments. J’ai parfois ri franchement. Mais je n’ai pas décollé.

27.05.81 - C’est la troisième fois que je me tape EUPHORIC POUBELLE de Paul Allio. Disons que, cette fois-ci, le spectacle coule mieux. Voilà. (Marie Stuart)

28.05.81 – J’aurais bien aimé avoir envie d’aimer MILLE ET UNE NUITS de la Compagnie Luiz Menase, mais l’amitié ne saurait être complaisance, et le moins que je puisse dire est que je ne suis pas entré dans le propos : « pour échapper à l’univers du quotidien, cinq femmes utilisent la parole, le conte qui amène sur scène le rêve. Elles ne peuvent avoir accès autrement au monde extérieur. Shéhérazade, armée jusqu’aux dents par la parole, brisera cet enfermement. »
Ca, c’est ce qui est écrit dans le programme. Ce qu’on voit ne permet pas de le lire. D’une part, il y a des femmes qui lavent et mettent à sécher des draps avec une vigueur ancestrale et des méthodes que la machine à laver a périmées. D’autre part, il y a deux contes qui sont joués par les mêmes femmes qui se déguisent, MEME PAS DEVANT NOUS, ce qui créerait un lien : l’univers du rêve, à la représentation, ne fait en rien irruption dans celui du travail. Il y a deux univers dont le spectateur non averti ne peut pas comprendre ce qu’ils font côte à côte.
Cela dit, ils sont plaisants, ces contes qui relèvent d’une morale si différente de la nôtre, et d’un unisexe tel que, pour savoir si quelqu’un est mâle ou femelle, il n’y a d’autres moyens que d’y voir ou tâter à la hauteur du zizi. L’homosexualité latente accentuée par le fait qu’ici, tous les rôles sont tenus par des filles, n’est pas un contresens. L’ennui est que les actrices manquent TOUTES de fraîcheur, d’humour, de gaieté et, plus grave, de rythme.
On passerait sur le fait que le rapport travail / rêve est  illisible si on prenait plaisir aux anecdotes. Mais si AZIZ ET AZIZA passe à peu près, encore que c’eût été mieux si la cousine n’avait pas été une grosse nana mal  foutue, BOUDOUR ET KARAMALZAMAN, qui vient après une interminable liaison, met trop de temps à captiver.
L’effroi saisit le public lorsqu’il constate, alors que le conte l’a mené au sommet de l’ennui, qu’on commence à maquiller Shéhérazade. Heureusement, celle-ci n’explicitera pas en quoi elle brisera l’enfermement des prolétaires. Elle se borne à annoncer, ce que tout le monde sait par cœur, le monde qui sera le sien auprès du tyran sanguinaire. Et, Allah soit loué, la soirée tourne court après cela. A ce moment, les draps, qui ont envahi la scène, font coulisses et ces dames viennent saluer.
Outre que la juxtaposition des deux mondes est gratuite, arbitraire, intellectuelle, quasi-paradoxale, ce qui manque à ce spectacle, c’est d’être spectaculaire. La mise en scène est inexistante. De-ci de-là, une pauvre musiquette vient ponctuer des moments avec timidité, alors qu’il en faudrait beaucoup, et de l’audacieuse ! Il manque aussi à ces filles d’être belles, ou au moins, si on tient à la fiction des ménagères incarnant  les héroïnes, DE SE TRANSFIGURER ! Derrière la plus laide, si je sentais une flamme, je pourrais marcher, mais tout est mou dans le spectacle, sauf au début, l’essorage des draps. Même ces gestes matériels perdent, après le prologue, de leur vigueur. Alors !!!


15.06.81 – ON L’APPELLE SAN ANTONIO, de Frédéric Dard, que Philippe Ferran a voulu porter à la scène avec, dans le rôle de Michel Baumann, seul pendant quatre-vingt dix minutes sur une scène illustrée de statues grotesques montrant des morceaux de corps féminins, m’a fait songer à au spectacle Céline que j’avais vu récemment. Après tout, le torrent verbal est tout aussi « cataracteux » ici, le vocabulaire est choquant avec la même provocation.
Et pourtant, ce qui était poétique, tragique là, devient vulgaire, scatologique, avilissant. Il faut dire que les préoccupations de Dard volent nettement au-dessous de la ceinture. Sa misogynie est extrême, mais c’est celle d’un obsédé sexuel. Il y a un bon moment dans le spectacle, au niveau de ce qu’on pourrait faire au Théâtre des deux boules. C’est quand, pendant un quart d’heure, l’acteur décrit ce type de préparation à l’acte sexuel qui s’appelle, en termes techniques, « faire minette ».
En vérité, c’est dans la salle qu’était le spectacle, car on pouvait sans se tromper compter à leurs réactions les dames qui savaient de quoi il s’agit, par proportion avec celles qui l’ignorent et qui, de toute évidence, sont assez nombreuses. Une bande sonore bien faite soutient ce one-man-show boulevardier.

24.06.81 – Avec SIMPLEX MICHEL, où il s’exprime sans entraves entre une leçon à des Syriens sur la manière pour un homme de jouer la Mère Courage et l’ânonnement d’un poème de Desnos, le THÉATRE DE LA GRONDE jette, si j’ose dire, le masque. Dans le même sens que naguère le THÉATRE PARTISAN de Lavaudant virant à l’esthétique pure dispendieuse.
Bref, cette appellation de THÉATRE DE LA GRONDE ne veut rien dire. Soutenu par un pianiste (médiocre : faisant même des fausses notes) et un batteur, ainsi que par sa compagne Petra, un type seul dit des choses avec une volonté de n’être JAMAIS naturel qui est incroyable. Il est habile à sortir des sons, mais ceux-ci sont gratuits. Les motivations de ses accents, phrasés, débits, murmures, cris, raclements de gorge sont indéchiffrables. Ce qu’il dit n’est pas sans contenu, et il y a notamment dans son épanchement de bile une forte connotation de Nègre qui se plaint. Mais il le dit tellement au huitième degré, que je ne puis absolument pas marcher. La suffisance du mec, qui n’a pas peur de raser son public au nom de son exigence, m’est apparue lors de la leçon au Syrien où il annonce sa couleur, faisant de son élève un automate sans âme. Pauvres Syriens qui ont eu des maîtres si méprisants : bref, ce spectacle se veut une démonstration de ce que sait faire le petit groupe. Eh bien ça ne m’intéresse pas.

26.06.81 - Le THÉATRE DE LA RAMPE est une troupe permanente de onze personnes implantée à Montpellier, et qui a débauché de LA CARRIERA Claude Alrencq. On y rencontre aussi une ancienne de l’Aquarium (Jocelyne Destruel) et un barbu qui fut Directeur au Théâtre de Val de Gally jadis. LA BETE EN GEVAUDAN, qu’elle présente (seule à y représenter l’art dramatique, et encore, sous le vocable de « théâtre musical », au festival de la Rochelle), est un spectacle où l’on a envie d’énumérer en détails tout ce qui est bien, ce qui veut dire qu’il n’est pas tout à fait satisfaisant (et d’abord, parce qu’il est trop long - 2 h 30 - et constamment en « forte »). Imaginez quelque chose entre le Ti’ Bonhomme de LA JACQUERIE   - avec moins de bouffonneries, mais aussi moins d’inventions. En tout cas ici, l’imagination est plus conventionnelle, notamment lorsqu’il s’agit de signifier « la possession » : j’ai vu cent fois le type de contorsions et de hurlements qui est utilisé -, et LES TROUBADOURS du Centre Dramatique de La Courneuve.
Les comédiens de LA RAMPE sont moins acrobates que leurs camarades de la banlieue parisienne, mais ils sont excellents musiciens et tirent de leurs magnifiques instruments languedociens et lozériens de superbes harmonies. Ce support, soutien musical du spectacle, est une des choses « bien » qu’on y note. « Beau » est le praticable rond, en bois de poids, sur lequel se joue l’action, et autour duquel prennent place les spectateurs, qui auront en plus la sensation qu’il se passe des choses derrière leurs dos. Car l’espace de « la bête » les entoure, les enserre, les terroriserait si la terreur était exprimable de nos jours au théâtre. Ils sont entre la recherche du vrai devant eux, et le mystère derrière. C’est une bonne idée.
Beaux sont aussi les éclairages, qui sont uniquement réalisés avec des phares d’auto, ce qui est, honnêtement, très efficace. On n’a jamais une surface entièrement illuminée, mais des raies de lumière plus ou moins nombreuses (bien entendu, sur rhéostats) qui percent (et se diffusent dans) un brouillard CO2 quasi-constant.
Et puis, c’est solidement joué par des comédiens qui ne sont heureusement jamais allés à l’école du Théâtre de la Gronde, et qui expriment ce qu’ils ont à dire, mi en occitan, mi en patois français, avec une sincérité qui ne s’encombre pas d’ésotérisme. Dommage que leurs maquillages outrés aillent trop à mon goût dans le sens du pléonasme.
L’anecdote (qui fut cette bête ?... qui défraya la chronique sous Louis XV, dans une France où le libertinage de la ville et l’ouverture révolutionnaire des encyclopédistes, tranchaient avec l’obscurantisme jalousement entretenu par le clergé catholique à grand renfort d’anathèmes et de « punitions », dans les masses paysannes toujours au bord de la famine… Époque où les Huguenots restaient hors-la-loi, persécutés, à la merci de l’arbitraire…) est traitée en enquête, en exploration d’hypothèses possibles, mais pas avec assez de clarté. On nage un peu dans les faits et gestes du « clan » Chastel. On aurait aimé une rigueur plus Agatha Christique. On n’arrive pas à bien s’intéresser, parce qu’on n’est pas aliéné longuement de suite. Je ne sais pas ce qu’il aurait fallu faire, peut-être définir chaque personnage autrement qu’en les racontant dans le style de l’évocation historique narrée, plus concrètement, en les montrant en action.
En tout cas, pour moi, ça n’a pas très bien fonctionné. Il est vrai que je ne me suis jamais senti très concerné par ce genre d’histoires, sauf quand, hélas, elles rappellent l’abominable rôle joué pendant tant de siècles par une église qui est de toute évidence, si Dieu existe, CELLE DE SATAN. Il faudrait, bien sûr, montrer ce spectacle à tous ceux qui se laissent duper par le visage « progressiste », dont se pare aujourd’hui cet appareil du Malin dans nos régions que la lucidité a l’audace d’investir un brin. Mais ils n’auront pas d’yeux pour VOIR.
Alors, finalement, mon impression, c’est qu’Alrencq et ses camarades m’ont invité à contester le rôle joué par le clergé EN CE TEMPS-LÀ, mais m’ont baigné pendant cent quarante-cinq minutes sans entracte dans le monde des imageries religieuses. Et je ne cerne pas quelle leçon MOI, qui ai depuis longtemps ma conviction sur les religions, je pourrais en tirer. L’acteur qui joue avec une belle méchanceté, le curé, ressemble à Alain Mottet.

07.07.81 – Spectacle de divertissement pur, LE PIÈGE DE LA MÉDUSE d’Erik Satie illustre bien quelque chose que je pense, à savoir que le théâtre surréaliste est un divertissement intellectuel intelligent qui exige d’être traité modestement.
En contemplant la réalisation fine et sans arrière-pensées de la compagnie de l’ÉLAN, je ne pouvais m’empêcher d’évoquer les prétentieux et chiants MYSTÈRES DE L’AMOUR de Viviane Théophilidès. Les grincheux diront que le spectacle était tiré au boulevard. Eh bien, vive ce boulevard-là. J’avoue qu’il m’a un peu réconcilié avec le musicien. Étrangement, sa musique, que j’ai toujours peu appréciée en concert, m’a paru amusante et bien figurative, mise au service de cette drôlerie. La Compagnie de l’Élan, pas politisée pour deux sous et ne cherchant pas midi à quatorze heures, réussit dans son registre un joli coup. Tant mieux pour mon dernier spectacle parisien de la saison  80-81.

AVIGNON 81

17.07.81 – Dans le cadre du Festival d’Avignon, l’ancien Mont de Piété off de Guénolé Azerthiope a été rebaptisé in « CONDITION DES SOIES », et a été transformé de lieu en rond en petit théâtre frontal. Les gradins ne sont pas plus confortables qu’avant, mais ils font plus propres.
C’est là que Philippe Caubère montre son one-man-show qu’il a appelé LA DANSE DU DIABLE. Incontestable performance d’acteur, ce plongeon avoué dans la mémoire, permet à l’ancien Molière d’Ariane Mnouchkine, de montrer sa virtuosité, son souffle, ses dons d’imitateur et de parodieur, son humour pince-sans-rire et aussi sa gentillesse. ONE-MAN-SHOW est d’ailleurs impropre, car l’artiste est doué pour susciter la « présence » des partenaires de son jeu, qu’il nous convie à imaginer avec lui. Seul en scène, il peuple son univers d’une foule. Lui-même passe d’ailleurs d’un personnage à l’autre et, s’il privilégie évidemment la concrétisation de sa mère (dont les caractéristiques n’ont pas été sans me rappeler celles d’Albert Boujenah) et du (de la ?) Professeur d’Art Dramatique qui lui a inculqué sa science, sans doute est-ce parce que ces deux êtres ont joué dans sa vie les rôles les plus essentiels.
On rit beaucoup lors de cette exploration de souvenir peuplée de réminiscences qui ont l’air de trouvailles, de celles qu’ « on n’invente pas » : le bambin tarabusté par sa mère, avec ses boutons et ses « croûtes » au milieu d’une famille apparemment logée étroitement ; le gamin de quatorze ans imaginant dans sa chambre une réunion secrète avec les grands de son temps, De Gaulle, Sartre, Mauriac, Hallyday etc., appelés à la rescousse pour l’aider à rédiger une rédaction sur le sujet : « Qu’