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Lundi 29 janvier 2007
10.12.80 – SANS SOLEIL ON VIEILLIT PLUS VITE devrait s’appeler : MAIS QU’EST-IL ARRIVÉ À DOMINIQUE TOUTLEMONDE ?
J’ai connu ce garçon au Centre Dramatique de La Courneuve, partie prenante talentueuse d’un groupe. Le voici avec sa compagne, Roser Segura (qui a travaillé dix ans en Catalogne), dans une série de saynètes le montrant lui écrivain, et elle femme de ménage, l’un et l’autre assumant maladroitement ces personnages qui, soi-disant selon le programme, « vivent un même événement de part et d’autre d’une fenêtre ».
Quel événement ? A la première scène, la fille tombe par la fenêtre en lavant les carreaux. La suite, si j’ai bien compris, est un flash-back où l’on voit ces deux êtres mener parallèlement leurs vies sans que la connexion se fasse.
Deux solitudes, deux non communications nous sont montrées, ce qui n’est pas inintéressant EN SOI, mais le devient à force d’inconsistance des caractères et d’absence de jeu des acteurs. Lui tape à la machine d’un air à côté de ses pompes. Elle, va et vient avec l’œil vide et la bouche ouverte. Elle semble complètement absente. Le programme indique que l’un et l’autre voient des choses à l’extérieur, et que ce sont les mêmes choses enregistrées par deux visions différentes qui veulent nous être régurgitées.
Voire ! Si cette intention n’était pas annoncée, elle serait indéchiffrable au niveau du spectacle, qui n’est ni fait ni à faire. La leçon qu’on peut en tirer, c’est que ces deux-là ont BESOIN d’un metteur en scène et d’un auteur. Livrés à eux-mêmes, ils sont étriqués, ont l’air d’amateurs, et ce qu’ils expriment manque de contenu et d’imagination. Une déception certaine.

11.12.80 – Au forum de l’Energie des Halles, le CAC de Douai a édifié un joli petit théâtre XIXème siècle à l’italienne. Jean Escher y incarne l’ingénieur Louis Simonin qui prononce en 1876 une CONFERENCE à la suite d’une catastrophe minière. D. J. Hanivel a mis en scène sobrement (mais en faisant saillir l’humour de ce qui était dit il y a cent ans avec conviction), ce morceau d’anthologie paternaliste où s’exprime la mythologie ouvriériste d’une époque où le capitalisme tout-puissant inventait lui-même SA société. Ce texte aide à mesurer qu’un certain chemin social s’est tout de même parcouru depuis les débuts de la IIIe République. Il entre dans la catégorie du théâtre UTILE.

13.12.80 – LE THÉATRE DE LA JACQUERIE avait fait avec l’écrivain Jean-Pierre Chabrol un pacte qui avait rendu cette équipe suspecte à mes yeux. Je ne raffole en effet pas du style de ce Monsieur : son « parler » croustillant, retrouvé dans la préface du livre programme proposé aux spectateurs de TIT BONHOMME L’EST PAS TRÈS MORT, m’a une nouvelle fois paru aussi irritant dans son côté « fabriqué pas naturel » que le phrasé familier « chouette copain » des chroniqueurs de LIBÉ.
D’un autre côté, en assistant à la salle des fêtes de PLAISIR à la première partie de cette fresque retraçant l’histoire de la paysannerie française, j’ai eu terriblement l’impression de me retrouver en face de jeunes, aliénés à vie par une enculturation chrétienne précoce, tant l’imagerie bondieusarde avec ses christs, ses diables et ses angelots s’y retrouvent de tableau en tableau, baignant sans répit le spectateur dans les flux et reflux de la religion dominante.
Et puis, peu à peu, et de plus en plus après l’entracte, j’ai découvert que, « quelque part », le spectacle dénonçait le rôle joué par l’Eglise pour maintenir la classe paysanne dans l’obscurantisme. Comment d’ailleurs montrer celle-ci à l’époque du servage, puis à celle des croisades, comment la situer dans la féodalité et dans ses mœurs sans invoquer la tout omniprésente religion en question, qui constamment s’est rangée du côté des Puissants pour la laisser en asservissement ?... Jusqu’à la relève politicienne et économique moderne : « avant », dit un des personnages, « on craignait Dieu et le Diable, maintenant on craint le Crédit Agricole ».
Finalement, avec le recul, il m’apparaît que le travail du THÉATRE DE LA JACQUERIE est du même tonneau que celui de l’AQUARIUM. C’est-à-dire que le spectacle est le résultat d’improvisations faites par les comédiens ayant eux-mêmes étudié le milieu décrit. L’apport de Jean-Pierre Chabrol ressemble à celui de Nichet. C’est une mise en langue française, une aide technique, où curieusement l’auteur des FOUS DE DIEU oublie son propre genre. Le « littéraire » ne m’a jamais sauté aux oreilles. Et quant au truculent, il vient surtout de la musique, des costumes, des masques, de l’expression corporelle (apprise chez Lecoq, dont les élèves surgissent décidément un peu partout ces jours-ci), des mimiques et d’une certaine bonne santé très dynamique. Incontestablement Alain Mellot, metteur en scène du groupe, a de l’invention et du rythme.
Où situer politiquement cette équipe qui ne se désintéresse pas des problèmes contemporains, sa leçon d’histoire n’ayant évidemment pas d’autre objet que de déboucher sur une tentative d’explication de la situation présente ? Certainement pas à droite. Maintenant, allez savoir si sa dénonciation du rôle de l’église l’est de l’intérieur ou de l’extérieur ! Et certains sont-ils encartés quelque part ? Je ne l’ai pas clairement subodoré. Il y a du talent. Il y a des préoccupations valables. Que cela suffise dans un premier temps.

15.12.80 – La sclérose provinciale jouant, un des « dramaturges » de Daniel Benoin pour CACHE TA JOIE, ne craint pas d’écrire dans le programme que ce spectacle « signale son originalité par un mélange encore jamais réalisé de littérature policière et de musique rock ». Il est vrai que de Saint-Étienne à Strasbourg, et à Amsterdam, la route est longue.
Néanmoins à l’heure du « NOUS IRONS TOUS À CAPELLA » du Scarface Ensemble et à celle du HAUSER HORKATER, il eût été prudent de se renseigner avant de faire ainsi acte de présomption ! Et il n’eût pas été honteux d’avouer qu’on s’engouffrait à la Comédie de Saint-Étienne dans une ligne de force effectivement récente où s’unissent des acteurs à qui jouer du « théâtre » ne suffit pas, et des musiciens de jazz que ne comble plus la seule musique.
Cela dit, la réalisation du Centre Dramatique National se distingue des autres pas son luxe onéreux au niveau des décors et costumes, ainsi que par l’importance de sa distribution. Au moment des saluts, j’ai compté vingt-cinq personnes sur la seule scène, dont des gens comme Obé, Evelyne Kerr, Sophie Clamagirand etc… qui ne doivent pas être très bon marché. Quant au groupe rock Factory, n’en parlons même pas sous cet angle. Sans lui, le spectacle serait insipide. Grâce à lui et à ses décibels harmonieux, grâce surtout peut-être à son chanteur Yves Matrat, il se laisse voir et entendre sans ennui.
Le texte est une commande que Benoin a faite à l’auteur de romans policiers J. P. Manchette. L’idée était de réaliser un spectacle autour du groupe Factory, qui est SON propre auteur pour les chansons.
Ce texte est carrément débile et non théâtral. Les phrases trop écrites sont mises en bouche gauchement et sonnent aux oreilles aussi faux qu’un doublage de western bourré d’américanismes. Le contenu est difficile à cerner clairement. L’argument central est que toute une jeunesse s’est à une certaine époque retrouvée dans le rock, et que la récupération de celui-ci par le business l’a conduite au désespoir. En effet, ces pauvres zonards et groupies n’ont pas l’air de nager dans la joie. Les paradis artificiels les laissent en loque morale et, d’ailleurs, les flics conventionnels en casque et bouclier sont là pour leur taper en plus dessus, sous la conduite d’un inspecteur gardien de l’ordre du « système ». Tous les personnages sont des archétypes. On les a vus cent fois et ils ne font QUE ce qu’ils ont toujours fait. (Il y a de surcroît du remplissage. A mon avis, la longue scène de parodie d’opéra pourrait sans dommages être coupé. Non seulement elle est aussi peu originale que les autres, mais en plus elle est hors du sujet !)
En vérité, ce qui manque à ce contenu, c’est qu’une LECON en soit tirée. Eh oui ! Ces jeunes gens errent comme des épaves et ont à la fin du spectacle des comportements carrément suicidaires, parce que leur Dieu rock a été détourné par le commerce. Mais la communion dans le rock PUR était-elle un but suffisant de VIE ? N’était-ce pas seulement une drogue, une évasion ? Les faits et gestes de ces êtres fonctionnent comme si d’une récréation ils avaient fait une religion. Je veux bien que les jeunes d’aujourd’hui soient assez peu motivés politiquement, mais tout de même… Et puis, même si on accepte ce parti, la communion en question de foules considérables enivrées de rythme et de bruit ÉTAIT-ELLE INNOCENTE ? Benoin ne nous montre que des gens dépolitisés. N’est-ce pas une façon d’être de droite ? Il effleure un grand sujet par le petit bout de la lorgnette.
L’indignation, par instants, aurait pu me saisir si le propos, au bout du compte, ainsi traité, n’avait l’air mineur. Ce qui reste, c’est un bon groupe rock. Et la sensation d’une insatisfaction par manque de réflexion dramaturgique.


07.01.80 – LE DESAMOUR de la Comédie de Caen est construit sur le même principe que naguère le MAITRE ET SERVITEUR de Jean-François Prévand. C’est un collage de textes d’auteurs classiques et modernes ayant traité, chacun à sa manière, d’un thème commun : naguère un rapport de classe sociale. Ici, ce qui arrive aux couples une fois passée l’exaltation des premiers moments de l’union.
Un très beau texte de Strindberg, dit « off » par Michel Dubois, pose avec clarté la question du POURQUOI de l’instant où ceux qui s’aimaient, soudain se sentent s’éloigner l’un de l’autre, éprouvant que les qualités chéries sont brusquement ressenties comme défauts, et que c’est le début d’un processus de désagrégation (L’ABBAYE).
Cela dit, la comparaison entre la réalisation des « Compagnons de l’Horticulture » et celle de Michel Dubois s’arrête là car, d’une part le premier spectacle durait une heure, celui-la trois, d’autre part le premier était « pauvre » (deux acteurs, pas de décor), celui-là est riche à la manière insolente des privilégiés du système qui passent leur temps à hurler contre l’insuffisance des subventions, mais claquent délibérément le fric chaque fois qu’ils montent quelque chose d’une manière qui est un brin provocatrice.
J’ajoute que MAITRE ET SERVITEUR pouvait avoir une valeur de LECON en dénonçant la permanence d’un rapport humain à travers des systèmes politiques différents au long des âges. La désunion des couples est un phénomène qui ne bouge pas : l’exploration ne saurait porter que sur la façon dont le sujet a été traité par les uns et les autres. Sans doute est-ce cette difficulté à rendre dramatiquement tangible l’entreprise, qui a incité le metteur en scène à chercher des moyens annexes de soutenir l’intérêt.
Le spectateur passe donc dans plusieurs lieux successifs. Dans le hall de la Maison de la Culture de Créteil, une sorte d’exposition a été érigée où, derrière des vitrines, comme des poupées vivantes de Musée Grévin, actrices et acteurs répètent des phrases et des gestes signifiants.
Puis hommes et femmes du public sont séparés et, cheminant chacun de son côté par un couloir d’hôtel avec des portes closes derrière lesquelles on entend des « scènes diverses », ils débouchent sur la grande scène, rideau de fer baissé. Là, les sexes se feront visà vis sur des gradins sans dossiers, tandis que dans un espace dénommé « rue », où a été érigé un téléphone public (qui servira à Maïakovski à téléphoner à Lili Brick avant de se suicider), une station de ski et une enseigne d’hôtel. Dans une auto, deux types échangeront des répliques de FIN DE PARTIE, Louis de Bavière traversera le lieu sur une musique wagnérienne et Woyzeck s’expliquera avec Marie qui a des boucles d’oreille nouvelles, dont il ne s’explique pas la provenance. Karl Valentin assurera la partie comique avec une histoire de ballons, et un lit qui marche tout seul illustrera une scène des ESTIVANTS de Gorky avant que les mariés de LA NOCE CHEZ LES PETITS BOURGEOIS n’entraînent le public au-delà du rideau de fer vers L’IMMEUBLE, dressé sur deux étages découpés en chambres sur toute la largeur de la scène, face aux bons fauteuils du grand théâtre.
Là, le spectacle se théâtralisera réellement. On verra vivre, chacun dans sa solitude seul ou à deux, des gens désunis vus à travers les optiques de Handke, Krotz, Kafka, Adamov et quelques autres joyeux drilles. Heureusement, Karl Valentin égaye ce long exposé avec une histoire désopilante de soupe trop chaude et de civet brûlé.
A la fin, deux enfants remontent l’allée du théâtre. « Où vont-ils ? », demande un personnage. « Qu’ai-je vu ? », s’interroge le spectateur qu’on a mené de bateau en bateau  à travers un itinéraire culturel qui évite de soigneusement de traiter le sujet politiquement. Pour moi, comme si souvent avec ce qui vient de la décentralisation, j’ai eu le sentiment qu’on m’avait montré une belle machine astucieusement fabriquée et incontestablement émaillée de bonnes scènes, mais finalement pas utile. Pas exaltante en tout cas. Pas optimiste. Pas positive.
Fruit de l’imagination d’artistes qui ont eu des déboires en amour… Ou qui ont des problèmes (des homosexuels ?). En voyant ces deux enfants marcher vers l’avenir, je leur souhaite de former un couple heureux. Il y en a, MALGRÉ LE SYSTÈME qui fait de la femme une marchandise, et du couple des PROPRIÉTAIRES RÉCIPROQUES… Mais encore une fois, Dubois et ses camarades en sont restés à une condamnation d’humour impressionniste. Les « dramaturges » n’ont pas cherché midi à quatorze heures. Ils ont fait de l’esbroufe.

08.01.81 – Dans sa préface à l’édition du PERSONNAGE COMBATTANT, Jean-Louis Barrault a écrit que l’œuvre de Vauthier était construite « symphoniquement ». Je l’ai éprouvé moi-même en assistant à la représentation donnée à LA RESSERRE de l’œuvre par « l’entre théâtre » de Jean Gillibert. En effet, après une demi-heure, où j’ai eu peur que le spectacle ne décolle pas, car l’acteur ne semblait pas à son aise (mais peut-être était-ce seulement le trac d’une générale), la représentation s’est mise à fonctionner, et c’est bien comme une construction musicale que je l’ai reçue, portée par un souffle lyrique ne cessant de s’amplifier jusqu’à ce que Barrault appelle « la mise à mort finale. (Qu’on me pardonne de citer la préface écrite par le réalisateur de 1956, mais elle est très éclairante par rapport à la « lecture » d’aujourd’hui).
Il faut entrer dans une pièce comme FORTISSIMO (c’est le sous-titre de l’œuvre et il dit bien ce qu’il veut dire) et je comprends fort bien qu’on puisse y rester allergique. Nous-mêmes, n’est-ce pas quelque part parce que nous connaissons personnellement l’auteur et que nous nous amusons à retrouver des traits de sa personnalité dans telle phrase prononcée, telle attitude adoptée par l’acteur, que nous la ressentons familièrement ?
Il y a quelque mystère dans ce fonctionnement efficace, alors que l’anecdote n’est, somme toute, pas fabuleusement originale et que le recoupement entre la sensibilité de l’auteur et mes préoccupations contemporaines ne se fait pas à un seuil de logique évidente. L’anecdote : un romancier a vécu jadis dans une chambre d’hôtel près d’une voie ferrée. Il a réussi entre-temps, mais sa consécration lui pose problème et ce qu’il vient chercher dans ce lieu sordide de sa jeunesse, c’est un regain d’inspiration, un « renourrissement » de soi-même, une RE-naissance. Il la trouvera dans une exaltation confinant à la folie. Ses derniers mots seront : « Je vois ! J’entends ! O VIE, TOI QUE JE VEUX,   
                  OH TOI, MA VIE
TU ES DIGNE D’ETRE VÉCUE.
Entre-temps, une certaine partie de lui aura expiré dans la douleur.
Gillibert y a sans doute vu le rejet d’une certaine normalité. Pour lui, le personnage s’assume seulement aux confins de la folie. Il n’est pas sûr que ce soit exactement ce que voulait dire l’auteur. Mais ce rabaissement à un cas thérapeutique de ce qui, à la lecture, ressemble plus à une extase mystique atteinte à l’issue d’un parcours exorciste, est transfiguré par la puissance de jeu de l’acteur. De même, l’amplification par Gillibert de la notation homosexuelle inscrite dans le texte, et qui crée entre le personnage et le garçon d’hôtel pédéraste un rapport ambigu, n’est pas trahison car le sordide fait partie de ce que l’homme à la recherche de sa perfection doit tuer. Gillibert a ainsi, tout au long de la représentation, signifié SA lecture, mais avec tant d’habileté que, quand il déraille, c’est sur un fil qui ne détruit pas l’édifice.
L’humour qui baigne la pièce l’aide d’ailleurs à faire passer ce qui eût pu tomber en bourdes, comme l’habillement illogique en joueur de karaté du garçon, ou les petits jouets malicieux qu’il a enclos dans l’armoire de la chambre. Ces trouvailles, à dire vrai, ne volent pas très haut, mais comme justement le texte fonctionne en contradictions internes, c’est tout de même dans le sens du poil que le metteur en scène a tiré son épingle du jeu. Personnellement, je lui suis reconnaissant d’avoir bien montré l’homme confronté au processus de la CRÉATION. En vérité, c’est cette dynamique de l’accouchement de l’œuvre à travers l’œuvre qui doit insuffler la dimension symphonique signalée ci-dessus. Toute la pièce est comme une marée du Mont Saint-Michel au-dessus de laquelle rigolerait une mouette rigolarde.
Finalement, je le dis en toute modestie et avec le sentiment lucide que ma « plume » ne vaut pas littérairement la sienne, j’écris un peu comme Vauthier. Et à travers mon itinéraire résolument agnostique, il se peut que, quelque part, ma foi en la vie soit égale à la sienne. Reste à savoir si nous parlons de la même vie et si VOIR et ENTENDRE ont le même sens pour nous ! Il est dommage que cet homme ait été aliéné par une origine petite-bourgeoise obscurantiste, et par une éducation catholique jamais remise en question. S’il avait eu MES préoccupations, son œuvre aurait pu être un monument du XXème siècle.
Quand Gillibert –ce que Vauthier nie- identifie le garçon à la MORT, et qu’il ajoute que cette dimension existe dans l’œuvre À L’INSU DE L’ÉCRIVAIN, il lui rend un bel hommage. Car il illustre que des zones inexplorées sont riches. MOI je veux les croire généreuses. Le recoupement existe donc, MAIS il est flou. Il lui manque d’être clair. Il se situe un peu à côté de la plaque réelle. L’œuvre reste une œuvre littéraire bien faite, bien écrite, bien construite, marquée au coin du génie, dont on loue les qualités. MAIS il lui manque ce rien, cette lucidité, cette humanité altruiste, qui transformerait l’ESSAI de l’égoïste en JOIE COLLECTIVE. Vauthier dans son œuvre comme dans sa vie ne parle que de LUI. Ce « lui » a été trahi par ceux qui ont façonné ses postulats. Dommage vraiment.
J’ai bien « marché » à ce PERSONNAGE COMBATTANT bien incarné par l’admirable acteur Gillibert, efficacement secondé par le garçon Gilbert Beugniot. La bande son de Pierre Boeswillwald transpose intelligemment les bruits de la gare (et insuffisamment ce qui se passe dans les chambres voisines). MAIS je n’ai que « bien marché ».
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 29 janvier 2007
INTERLUDE

CARNETS OUBLIÉS EN VRAC


Premier carnet : du 10.01.66 au 09.03.66

25.01.66 - J’ai vu hier soir aux Mathurins l’ÉLECTRE (adaptation de Maurice Clavel, mise en scène de Sylvia Monfort qui joue le rôle d’Électre). C’est un honteux spectacle qui m’a plongé dans une vigoureuse fureur. Est-il possible de massacrer à ce point un chef-d’œuvre ? À peine en scène, Sylvia gémit, hurle, monocorde ; je passe sur le fait qu’elle porte bien ses quarante-trois ans ! Cela fausse tous les rapports, mais qu’importerait si elle était émouvante ! Mais tout est fabriqué, faux, conventionnel au pire ! Le public d’hier a certainement été renforcé dans la conviction que ces classiques antiques ne « passent plus ». J’ai sommé Attoun, à la fin, d’aller à Caen voir l’Électre de Vitez. Le chœur mené par la brave Andrée Tainsy dans le style « mélopée très humaine » a déclenché l’hilarité de la salle. Danet est ineffable en Égyste. Pauvre Sylvia, elle est vraiment devenue misérable. Je ne suis pas allé en coulisses. Je n’étais pas en état de faire un scandale et il était (sans doute) préférable que je m’abstienne. Aperçu Biasini qui m’a fort aimablement salué comme je m’engouffrais dans un taxi pour me rendre vers un autre lieu de travail. Je suis enchanté d’avoir pour l’Algérie l’Électre de Vitez et je déclare ici tout net qu’il est jusqu’à nouvel ordre exclu de traiter quelque affaire que ce soit avec Monfort.



Deuxième carnet : du 11.03.66 au 26.05.66

17.03.66 - J’ai vu « Épitaphe pour Georges Dillon » monté au 347 par Dougnac. Je ne trouve pas que la pièce soit très bien construite. La progression du personnage n’est pas harmonieuse et je ne vois pas pourquoi Osborne le fait devenir tuberculeux pendant le troisième acte, ce qui amène un élément sans rapport avec le reste. C’est par moments drôle. À d’autres un tantinet longuet. Pas mal joué. Les personnages épisodiques n’ont pas l’âge des rôles. Bonne mise en scène. La salle de première a fait un honnête succès.

19.03.66 - Boudia, Papillon et moi avons été à Reims voir HISTOIRE DE VASCO. Un autre Arabe Berbère était avec nous. Il a conduit un moment l’auto et c’est un vrai coup de pot que nous soyons tous sains et saufs. Mairal nous a annoncés que la Maison de la Culture de Reims était acquise depuis vingt-quatre heures et qu’il présidait aux destinées de l’Association Pour. À part ça il nous a dit ses difficultés dans une région de haute bourgeoisie et de manœuvres, mais quasiment sans classes moyennes.
La pièce de Schéhadé est sur deux registres : l’un poétique qui me rappelle POÉSIE 44. C’est assez dire que je le trouve démodé. Son aspect le plus jeune est un relent giralducien. Au surplus les rapports entre Vasco et Intermezzo sont évidents. L’autre registre, qui rappelle Sveik, est satyrique, antimilitariste et fort drôle. Celui-là n’a pas vieilli d’un pouce. Le spectacle ne vaut pas cher. C’est de l’amateurisme amélioré avec des décors pauvres (ce qui n’est pas un crime), mais laids (ce qui en est un) et mal fonctionnels (ce qui est con). C’est bien joué par Roger Montsorret et par deux ou trois des autres. Mais l’ensemble de la distribution est tout à fait médiocre et Mairal, notamment, est à chier, tant il en fait et le fait mal dans le rôle du savant. Bref, Boudia a fait un somme durant le III. Après la séance, nous avons bu du champagne rosé en compagnie de Lerminier en remarquant que c’était tout de même meilleur que le Postillon, Monopole. Moi, toutefois, j’ai trouvé ça dégueulasse ! Lerminier était venu voir le spectacle en tant qu’Inspecteur, mais comme il partageait notre avis partagé, il a fait causer Papillon  sur « Chronique d’une guerre. Papillon l’a trouvé charmant !!! On a aussi un brin parlé de l’A.T.A.C. (le truc de Cartier), mais sous l’angle des passes d’armes. Je voulais jauger de quoi il retournait et ma religion est faite : la parade pour nous est d’avoir le maximum de contrats d’exclusivité du type Aubervilliers - Debauche. Boudia a conduit au retour. Partis à une heure quinze, nous étions à deux heure trente-cinq Porte de la Villette (cent cinquante-quatre kilomètres). 

25.03.66 - Vu LE GRAND CÉRÉMONIAL aux Mathurins. Selon Papillon, je ne suis pas un juge impartial puisque j’avais envie de monter la pièce. Pourtant, je crois bien que j’ai raison lorsque je prétends que la timidité de Vitaly a abouti à trahir la pièce. En fait, dans une œuvre pareille, le metteur en scène n’a pas grand-chose à faire : il lui suffit d’être fidèle à la lettre du texte. Mais fidèle en saisissant chaque intention et, au maximum, en la poussant à son paroxysme. En fait Vitaly, comme naguère Thierrée, a eu visiblement peur de choquer. Or la pièce est soutenable par un public actuel. Seuls les rétrogrades invétérés peuvent la juger insupportable et, du reste, dans cette version à l’eau de rose, ils ne se font pas faute d’être horrifiés. Il y avait sur ce plan à côté de moi une petite vieille dont l’indignation contenue faisait plaisir à voir.
Le choix d’Yvette Etiévant en mère illustre ce propos. Elle n’est pas du tout monstrueuse, Yvette, alors que le personnage l’est et doit l’être au premier degré. Quant à Negroni, c’est une évidente erreur de distribution. On le voit bien trop visiblement jouer le contrefait. Il oublie périodiquement son pied bot et il joue à tenter d’être sympathique. Il eût vraiment fallu Emilfork ou Voillot, ou bien sûr Arrabal lui-même. Thierrée aurait pu le faire, dirigé par quelqu’un d’autre que lui-même. Quant aux filles, Françoise Godde (la deuxième) est très bien, mais la première est fort mauvaise et Françoise eût été infiniment mieux. C’était un rôle pour elle. Je ne m’étais pas trompé. Et que dire de l’amant, qui est inexistant au possible et fort mauvais acteur. Je n’ai guère décoléré de la soirée, car cela m’irrite d’être dans une salle et de mesurer séquence après séquence ce qu’il aurait fallu faire et jusqu’où l’on n’a pas été. Arrabal se rattache, que ce soit valable ou non, à ce style happening d’Alessandro qui vise à créer sur la scène et dans la salle un véritable mouvement « Panique ». C’est d’ailleurs le titre qu’Arrabal, qui s’en revendique un peu comme le chef, donne à son mouvement. C’est inexistant sur le plan du théâtre social et politique, mais cela vise à modifier le rapport scène / salle, en ce sens qu’il s’agit vraiment de terroriser, d’horrifier le spectateur, de le faire sortir de lui-même (peut-être pour mieux l’y faire rentrer). On est un domaine onirique. Tout doit être violent, brutal, affreux, horrible ! C’est pire que Frankenstein et au-delà de l’immoralité fondamentale, cela expose des comportements d’êtres dégagés de tout compromis social, mais enlisés dans l’effort pour vivre réellement les rêves troubles enfermés ordinairement dans l’inconscient. Vitaly, par sa présentation bien élevée, a ramené Arrabal au rang d’un auteur « original ». Il n’en a pas montré l’essentiel, c’est-à-dire l’énorme violence, la révolte puisée aux sources mêmes de la conscience, l’insatiable recherche de soi-même et (sans doute au-delà) de l’homme essentiel. C’est donc plus qu’une trahison banale. C’est un crime contre l’auteur dont, à ce rythme mondain (l’autre aspect, c’est Rothschild, la soirée à visons, et chez Arrabal, car rien n’est dû au hasard et notamment pas cette collusion avec Rothschild) on fera avant dix ans un nouvel Anouilh, auteur à succès qui s’autocensurera lui-même pour demeurer riche. Et comme pour Anouilh, certains évoqueront avec mélancolie les promesses du début, tandis qu’au Montparnasse, on jouera trois ans de suite des pièces où l’écrivain lui-même aura su jusqu’où il ne pouvait pas aller trop loin.

25.03.66 - Vu au Poche le dernier spectacle de Bourseiller. Trois pièces en un acte de l’auteur polonais Slavomir Mrozek : BERTRAND – STRIP-TEASE – EN PLEINE MER. Deux de ces pièces sont absolument excellentes, les deux dernières, et fort intéressantes du point de vue de la littérature comique de résistance par le rire d’au-delà du rideau de fer. En fait, en filigrane dans ces trois pièces, il y a l’Individu face au système policier, à la force d’État, l’écrasement de la liberté d’être soi-même au profit de l’ordre. C’est hurlant de clarté quoique ce soit masqué sous des anecdotes bénignes, vaguement surréalistes, kafkaïennes ou carrément ionesciennes. Il y a un merveilleux raisonnement syllogistique sur la distinction entre la liberté vraie (qui existe pour l’homme précisément quand il est enfermé, contraint et asservi) et la liberté ordinaire. Il y a une promotion d’homme en homme-homme qui est proprement géniale par la prise de conscience d’un naufragé qu’il doit se laisser manger par ses deux camarades. Cela se fait au terme d’une longue résistance à un authentique lavage de cerveau. Bref, c’est fort explosif du point de vue polonais, mais il importe de noter que les pièces sont jouées en Pologne d’où il ressort que la contradiction y est très largement autorisée, car qu’on ne me dise pas que quiconque soit dupe face à une transposition si transparente. Cela dit, en soi, c’est extrêmement drôle et demeure valable entièrement même si on ne sait pas que l’auteur est polonais. Il a donc une valeur universelle et, comme tel, il est très justifié qu’il soit « découvert » au public français qui s’y amuse lui-même franchement, transportant la donnée de base sur le plan de notre système gaulliste face aux individus. Et c’est admirablement joué par Yves Robert et Marco Perrin, les autres étant un peu au-dessous. Bonnes mises en scène. Il semblerait que depuis sa présence au Poche Bourseiller se soit mis à servir ses auteurs au lieu de les trahir. Cette maturité donne de très excellents résultats. Bref une très divertissante soirée.

26.03.66 - Vu au Lutèce le spectacle O’Baldia de Fornier et Lavelli. Cela ne vaut pas cher. C’est du boulevard et du poétique emmerdant. De plus, ce n’est pas bien joué.

31.03.66 - Vu hier à la Comédie de Paris le spectacle du Théâtre de la Chimère : compagnie Jérôme Savary, le nommé susdit étant à la fois auteur, metteur en scène, et j’en jurerais, producteur, et s’il vous plaît, pas si pauvre que ça ! Que dire de la deuxième pièce, LES BOITES, le gros morceau (cinquante minutes environ). Il y a quelques gags, mais surtout des cris inarticulés sur un texte inaudible qui ne cherche d’ailleurs pas à se faire entendre. Cela me semble vouloir être un happening écrit, organisé. Peut-être est-ce symbolique. En tout cas cela s’achève par deux couples montrant diverses positions en amour. On ne s’emmerde pas, mais il faudrait un mode d’emploi. La première pièce, « L’INVASION DU VERT OLIVE », vaguement de fiction, est très incompréhensible, par contre très drôle, jouée avec originalité (parti pris de moncordie s’accordant à la monochromie du monde). Ça m’a beaucoup plu en lever de rideau. Ça ne dure malheureusement qu’une vingtaine de minutes. De toute manière, tout ça qui se veut jeune est bougrement vieux : nous sommes exactement à l’ère de la réinvention du surréalisme. Tout y est exactement. L’ennui, c’est qu’un théâtre de ce genre, sado-masochiste, provocateur, théâtre de défoulement, devrait faire sortir le spectateur de ses gonds. Hélas, la sagesse du public était hier soir exemplaire. Joli gadget en lieu de programme.


16.11.68 - LA GRANDE ENQUETE DE FRANCOIS-FÉLIX CULPA, que répète Vitez pour Nanterre avec Savatier, Damien et Lise Martel dans les rôles principaux, s’annonce comme un grand, actuel et passionnant spectacle. Je crois qu’on peut dire que c’est à retenir pour nous car, vingt jours avant de passer, le filage auquel j’ai assisté permet de VOIR un vrai dessin et non une ébauche.
LA GRANDE ENQUETE DE FRANCOIS-FÉLIX CULPA a vu le jour à l’École Voltaire de Nanterre devant fort peu de spectateurs. Pierre Debauche lui-même recevait à l’entrée et a veillé personnellement à la fin à ce que la salle soit balayée. Entre la répétition que j’avais vue et cette première représentation, je n’ai pas décelé une grosse différence, encore que quelques coupures heureuses aient été pratiquées. Le roman-photo m’a déçu. Et d’abord parce que ce n’est pas un roman-photo : c’est une illustration épisodique de ce qui se passe sur scène (si j’ose dire puisqu’il n’y a pas de scène, mais vous voyez ce que je veux dire !), tantôt dans le sens de ce que disent les personnages, tantôt en contrepoint, alors que si je me réfère aux intentions de Vitez, il me semble que j’aurais dû éprouver le contraire, c’est-à-dire le sentiment de l’animation vivante des images par les acteurs. D’autre part, il n’y a pas assez d’images, les mêmes reviennent trop souvent, elles ne sont pas assez vulgaires, certaines sont belles, trop belles. Savatier à poil, dont Antoine m’avait beaucoup causé, permettez-moi de vous dire que quand on vient de voir HAIR, ça ne répond pas aux espérances. Tout au plus émerge-t-il du plumard une bricole d’épaule dénudée. C’est bref. En plus, il y a des périodes sans projections du tout. Cette partie du travail de Vitez ne me semble donc pas très aboutie, et sans doute même, pas assez pensée, élaborée, réfléchie. Cela dit, c’est un détail dans le spectacle que je continue à aimer beaucoup. Monsieur Grönwall en Inspecteur François-Félix Culpa est admirable et les ritournelles qu’il joue au violon sont un excellent appoint aux états d’âme et aux charnières des séquences.


17.01.69 - Revu François-Félix Culpa à la Cité Universitaire hier soir. Non seulement j’ai de nouveau été ravi, mais le spectacle ayant énormément progressé, j’ai été enchanté. 


25.04.69 - J’ai vu hier soir à Sartrouville LA MOSCHETTA de Ruzzante montée par Maréchal. Disons tout de suite que c’est un beau spectacle de grande classe, digne d’être jugé au niveau le plus élevé. Spectacle baroque s’il en fût, dominé par la présence d’acteur de Maréchal qui est vraiment un des plus grands comédiens de ce siècle, mais qui (hier soir en tout cas) « n’en fait pas excessivement pas trop » et s’intègre à une distribution « homogène » de tenue (pour une fois).
On sait que Ruzzante avait écrit la pièce en dialecte padouan. Maréchal dans sa « version scénique » a cherché une équivalence dans le patois lyonnais. Il paraît qu’au Théâtre du Huitième ce parti est fort efficace. Dans la région parisienne, on entend un français un peu tarabiscoté et très grossier, mais ça ne fait sur le spectateur aucun effet particulier. Ça donne une coloration, sans plus, mais quoi qu’il en soit c’est supérieur à la langue publiée par Michel Arnaud, qui doit en faire une jaunisse de ne pas émarger aux droits d’auteurs. 
Cela dit, la pièce reste une bonne grosse farce dont le contenu social ne me semble pas évident. Maréchal a voulu que son spectacle soit SIGNIFIANT, et c’est pourquoi entre les actes, il a inventé un texte où des sous-prolétaires s’expriment avec à l’appui des espèces de ballets très rapides où, tels des pantins désarticulés, les déshérités gesticulent l’agitation stérile et la misère de l’humanité indifférente au jeu des personnages de la comédie.
Moi je veux bien. En soi c’est beau, ça a un sens, ça rappelle des vérités utiles aux spectateurs bourgeois. Mais c’est gratuit, sans lien aucun avec l’œuvre. Du moins cela a-t-il le mérite d’être original en ce que ça ne cherche pas comme d’habitude à replacer l’action dans son contexte historique : cela le replace dans un contexte permanent où le sous-développement et son corollaire « bidonvillesque » sont montrés comme étant encore actuels tout en ayant existé à l’époque de Ruzzante. C’est une innovation intéressante.


Jacques Angeniol, qui joue l’unique personnage féminin de la pièce, la femme de Ruzzante, le paysan roublard mal intégré à la vie de la ville, le fait avec beaucoup d’ambiguïté, sans que rien d’équivoque ne puisse être attaché à ce mot. J’ai lu dans une critique qu’il apportait, de par son sexe, une dimension supplémentaire à la pièce. Je n’en suis pas tellement certain. Je crois que beaucoup de comédiennes auraient su comme lui contrer ce front serein abritant de probables tempêtes, cette indifférence apparente cachant de vraisemblables révoltes. Mais le parti pris est justifiable par le fait qu’à l’époque de Ruzzante, les rôles de femmes étaient joués par des travestis. Angeniol est en tout cas très valable et rien de pédérastique ne se dégage de son interprétation. On n’est jamais gêné et ce n’est pas une mince performance.
Le bouillonnant Maréchal, quand il oublie ses préoccupations sociales et sa mission civilisatrice des masses lyonnaises, a cela dit un sens rigoureux de la farce. Mais curieusement, on ne rit pas tellement et l’on ne songe pas à le lui reprocher. Car finalement, c’est une question de dimension : il va au-delà de la farce avec les moyens de la farce, et atteint ainsi à un pathétique certain et même à une épaisseur des personnages dont je me demande si l’auteur l’avait entrevue. Ainsi le compère et le soldat existent. Lagarde tient dans ce dernier personnage un de ses meilleurs rôles. Malheureusement, Ballet en compère n’est pas très bon. Il fait dans la truculence et m’a rappelé par instants Bouise quand il en fait autant. Mimétisme local déplorable. C’est Ballet qui ouvre le spectacle et j’avoue que j’ai eu très peur durant la première scène.
Cela dit, le spectacle était un peu étriqué sur la scène de Sartrouville et c’était un peu dommage pour le dispositif d’Angeniol, bric-à-brac fait de bric et de broc très savamment. J’imagine sans peine qu’il devait être assez extraordinaire sur la scène du Huitième. C’est en tout cas un des plus « chouettes » décors que j’ai vus ces temps-ci. On le voit, j’ai plutôt beaucoup aimé cette MOSCHETTA, encore que la verve de Maréchal (suivant d’ailleurs en cela, m’a-t-il semblé, celle de Ruzzante) s’épuise sur la fin. Pour moi, il était temps que ça finisse à vingt-deux heure quarante. Un quart d’heure de plus et je me serais peut-être renfrogné. Messieurs Sévenier et Leenhardt animant seuls le Théâtre de Sartrouville font un peu pâle figure. Ils ont entrepris dans leur « région » une « campagne d’explication », mais ils se heurtent de leur aveu à un mur qu’il leur sera difficile d’abattre, les gens étant convaincus, Chéreau parti, que leur théâtre est fermé ! Il y avait pourtant du monde à LA MOSCHETTA. Beaucoup de Parisiens, le gréviste jaune Lemarchand, Vauthier (qui tonitruait contre les aspects sociaux du spectacle et s’inquiétait d’entendre Maréchal causer du BOURGEOIS GENTILHOMME pour la saison prochaine au lieu de l’ouïr disserter sur le SANG. Mais je crois bien que Marcel Noël en rajoutait exprès), Kourilski et Dort, Garran et sa nouvelle amie (qui est charmante). Et aussi quand même quelques Sartrouvillois… qui avaient pris leur abonnement au temps de LA RÉVOLTE AU MARCHÉ NOIR.

A PARTIR DE CETTE PAGE, VOUS LIREZ SEULEMENT DES RELATIONS DE VOYAGES EN ACCOMPAGNEMENT  OU EN PRÉPARATION DE CERTAINES  TOURNÉES DESPECTACLES.QUE MON ENTREPRISE ORGANISAIT, PAS TOUJOURS MAIS SOUVENT AVEC LE SOUTIEN DE CE QUI S’APPELAIT ALORS L’AFAA.

CE SERA POUR VOUS UNE LECTURE, JE CROIS, TRÈS INSTRUCTIVE


 
Fragment dun carnet : Note sur  la tournée en ALGÉRIE du NUAGE AMOUREUX

    02.11 - Je suis avisé vers dix-sept heure d’avoir à trouver sur place, à Tunis, un autocar pour rejoindre par nos propres moyens Tabarka, le Théâtre National d’Alger ne pouvant finalement pas nous envoyer le car et le camion prévus à l’article quatre de notre contrat. Vu que nous sommes un Samedi en fin de journée, ce problème ne pourra être résolu vraiment que le lundi matin -le jour même du départ. Mais grâce à l’amabilité et à l’efficacité de Monsieur Battikh, administrateur du Théâtre de la Ville de Tunis, à qui je demande dès ce samedi assistance, ce sera fait en temps voulu. 

04.11 - Selon les indications reçues par téléphone avant notre départ de Paris, j’accompagne Mehmet Ulusoy au Consulat d’Algérie à Tunis, où son visa doit l’attendre. La fermeture du bureau pendant les Fêtes du Vingtième Anniversaire et le week-end nous ont empêchés de nous assurer plus tôt que tout était en ordre. Or, RIEN ne nous attend. Je demande aussitôt l’aide de notre Attaché Culturel à Tunis, qui téléphone à l’Ambassade d’Algérie. Il est environ neuf heure trente. Il est aimablement accueilli par Monsieur Maïza, qui sollicite aussitôt auprès d’Alger des instructions par télex à l’intention du Consul. La matinée se passe à attendre la réponse, espérée ensuite pour quinze heure, à la réouverture des bureaux.
Nous prenons du retard : notre départ pour le poste-frontière tunisien de Babouch avait été fixé à treize heure. Nous ne quitterons finalement Tunis qu’à près de seize heure, SANS QUE MEHMET AIT SON VISA.
Notre chauffeur fait grise mine : il doit assurer le lendemain matin un service de sept heure trente à Tunis.
Nous avons dû abandonner cinq bidons, aménagés pour la représentation au Théâtre de la Ville après avoir été achetés : ils ne peuvent trouver place dans le car où sont entassés tant bien que mal tout le matériel possible et nos bagages personnels. Nous ne parviendrons pas à avertir le régisseur, parti le matin en avion pour Annaba, de cet abandon forcé.
Il est de plus en plus évident que nous ne pourrons atteindre Tabarka, où je devrais me présenter au bureau des douanes tunisiennes avant dix-huit heure pour apurer le document établi à notre arrivée, en temps voulu.
Mehmet, à qui la préposée au service des visas a déclaré que seul le consulat pouvait lui délivrer le sien, et qu’il était inutile de répercuter auprès du poste frontière l’El Aïoun des instructions parvenant après notre départ, est inquiet. Il tient à téléphoner de Medjez-el-Bab, au Consulat à Tunis, puis au Wali de Constantine avec qui il a noué d’excellentes relations lors du festival de Timgad l’été dernier.
C’est donc peu avant vingt-deux heure que nous arrivons au poste de Babouch, isolé en pleine nature. Formalités de police. Notre chauffeur, dépourvu de passeport, ne peut faire les sept kilomètres qui nous séparent d’El Aïoun. Sur ma demande, on appelle le poste algérien. La communication est mauvaise, mais on comprend qu’il y a bien un car venu nous attendre. On parlemente, avec la police des frontières, et aussi avec les douaniers, car j’essaie d’obtenir la faveur de faire mes formalités sur place. Les comédiens commencent à s’agiter : le sommeil n’est pas encore là, mais la faim se fait sentir. Pendant qu’un douanier cherche à joindre son Chef de Poste, je reçois un appel de Monsieur Battikh : on lui a téléphoné d’Annaba que le car venu à notre rencontre avait dû faire demi-tour, n’ayant pas reçu des douaniers algériens l’autorisation de monter jusqu’à Babouch ! Cette information, contredisant celle fournie par la P.A.F. d’El Aïoun, ma laisse perplexe.
Il doit être environ vingt-trois heure. Notre douanier complaisant, ému par la vue de ces dix-sept personnes fatiguées et affamées, nous propose de venir avec nous dans le car et d’aller réveiller son chef, à Aïn Draham -sept kilomètres. Nous y allons. Le chef est compréhensif. Mais si nous descendons maintenant à El Aïoun, y trouverons-nous, oui ou non, le car algérien ?
Le douanier nous accompagne à un hôtel voisin, où rien ne peut nous être servi pour nous restaurer, mais d’où il téléphone -d’abord à El Aïoun, d’où effectivement le car est reparti- puis à l’Hôtel des Chênes (encore sept kilomètres plus loin). Après avoir raccompagné notre cicérone à son poste de Babouch, nous trouvons vers minuit et demi tout le personnel de l’Hôtel des Chênes réveillé pour nous servir un repas chaud et nous installer dans des chambres confortables. Heureusement, un certain nombre d’entre nous avions sur nous des Francs français ! Sinon, la législation tunisienne étant en tous points semblable à l’algérienne, nous étions bons pour passer la nuit à la belle étoile et le ventre creux. 

05.11 - Départ matinal pour Babouch. Dieu merci, la garde n’a pas été relevée, et nous retrouvons les mêmes policiers et douaniers, plus leurs chefs. Nous sommes en pays de connaissance ! Les papiers de douane sont obligeamment mis en règle. Et le chef du poste de police accepte de nous convoyer jusqu’à El Aïoun, où sa présence garantira le retour immédiat du chauffeur et du car après déchargement de notre matériel et de nos bagages.
Vers neuf heure trente, nous voilà à El Aïoun. Pas de car algérien en vue. J’obtiens l’autorisation de me rendre au poste de douane (où j’échange un billet de dix Francs précieusement conservé contre huit D.A.) et à la poste, sans attendre que nos formalités de police soient terminées. J’obtiens le Théâtre d’Annaba Là-bas, on est en train de faire des démarches pour que le car reparte jusqu’à Babouch muni d’une autorisation en bonne et due forme. Sans en attendre le résultat, on va donc nous renvoyer le car immédiatement.
Quand je regagne le poste de police, le car tunisien est reparti, le chauffeur muni d’un confortable pourboire, et d’une lettre d’excuses sur papier à en-tête du THÉATRE DE LIBERTÉ destinée à son patron qu’il a en vain essayé de joindre par téléphone.
Mais Mehmet Ulusoy est en train de parlementer avec le chef du poste de police, pointilleux et jaloux, de son autorité locale. Il va néanmoins consentir peu après à délivrer le visa.
Notre matériel et nos valises sont groupés au pied du mât où flotte le drapeau algérien. Il ne reste qu’à attendre le car, qui arrivera vers onze heure. Les nuages s’amoncellent, mais il ne pleut pas encore…
Je mets ce temps d’attente à profit pour rendre visite au chef du poste de douane, inventaire du matériel et contrat avec le T.N.A. en main. Je le persuade sans mal de laisser entrer notre matériel : dès que le car sera là et le chargement effectué, il visera l’inventaire, et le D 18 sera établi à Annaba dans l’après-midi.
Nous quittons El Aïoun à midi, juste comme la pluie commence à tomber. Arrivée à Annaba peu avant quatorze heure. Installation à l’hôtel d’Orient, où nous devrons payer les chambres réservées pour la veille, ce qui se comprend. Quelqu’un nous apporte mille D.A. et un restaurant accepte de nous recevoir.
Les cinq bidons abandonnés à Tunis vont faire défaut. Le responsable de la Sonatrach habilité à signer l’autorisation de sortie de ce que nous avions demandé étant en vacances, il a encore fallu faire des prouesses… Pendant toute la représentation, les comédiens vont se livrer à une course effrénée pour assurer toutes les « figures » prévues dans le jeu avec une insuffisance de vingt pour cent en matériel.
J’avais demandé par téléphone à recevoir au moins quatre mille cinq cent à cinq mille D.A. à Annaba, sur l’équivalent de dix mille sept cent Francs prévus à l’alinéa a) du paragraphe 7 de notre contrat, afin que la troupe soit à l’aise jusqu’à son arrivée à Alger. Mais Monsieur Agoumi ne peut porter qu’à deux mille cinq cents D.A. en tout l’acompte qu’il me remet. Il a bien reçu une provision de l’administration du T.N.A. d’Alger, mais il doit faire face avec la somme reçue à une quantité de frais divers -entre autres, il attend juste après nous une troupe de l’Amicale…

Mercredi 06.11 - À neuf heure, nos techniciens sont au théâtre pour le chargement de tout le matériel -bidon compris- dans le camion… mais pas de camion.
À dix heure, tout le monde est dans le hall de l’hôtel, valises bouclées et note payée… mais pas de car.
On appelle la direction à Alger. Le car et le camion sont partis hier ; ils devraient être là ; il faut les attendre d’un moment à l’autre. On attend… La troupe s’impatiente à juste titre. On attend jusqu’à ce que -vers quinze heure- Monsieur Agoumi ait en ligne en ma présence Monsieur Bestandji, qui refuse de m’avoir au bout du fil… Il est alors admis que nous n’aurons pas nos véhicules pour quitter Annaba le jour même, et que nous ne jouerons pas le jeudi 7 -ni à Alger où la représentation devait avoir lieu, ni à Tizi-Ouzou où j’apprends par hasard que nous devions finalement nous rendre. Nous jouerons à la salle El Mouggar les 8, 9 et 10, et à Tizi-Ouzou le 11, en remplacement d’Oran.
Monsieur Agoumi réserve des chambres pour une nouvelle nuit à l’Hôtel d’Orient, au compte du T.N.A. cette fois, et toute la troupe a quartier libre jusqu’au lendemain matin. L’information est donnée à quinze heure trente à une équipe sur pied depuis neuf heure. Je réussis à obtenir cinq cents D.A. de plus, afin que nous puissions nous offrir le restaurant sur la route le jeudi, entre Annaba et Alger.
Le camion arrive vers dix-neuf heure. Le car n’arrivera qu’au petit matin, car il doit déposer une autre troupe à Souk-Ahras, et une pluie torrentielle tombe sur l’Est depuis deux jours. Les deux véhicules n’ont quitté Alger que le matin même.

07.11 - Inquiet de notre manque de trésorerie, j’expédie à neuf heure de la poste d’Annaba un télégramme à Monsieur Abdallah Djebrouah, en prévision de notre arrivée tardive à Alger : « ARRIVERONS ALGER COMPLÈTEMENT DÉMUNIS ARGENT. INDISPENSABLE NOUS ATTENDRE HOTEL AVEC MINIMUM 3000 D.A. STOP POUVEZ REMETTRE À VALVERDE. ». En effet, le Directeur du T.G.P. de Saint-Denis, venu nous rejoindre à titre privé, nous a précédés à Alger et je sais qu’il doit se rendre dans la journée à la direction générale du T.G.A.
Notre autocar est là. Le chauffeur a roulé toute la nuit. Il se repose deux heures dans le car et nous partons vers dix heure trente. Entre Annaba et Constantine, la route est inondée par endroits. Déjeuner à Constantine. Pause-café à Sétif. Nous suivons le conseil de notre vaillant chauffeur et prenons à casse-croûte à Bouïma.
À notre arrivée à l’hôtel Oasis, où l’on nous a indiqué de nous rendre, nous retrouvons José Valverde, mais personne du T.N.A. ne nous attend, et l’on ne lui a pas remis d’argent pour nous, quoiqu’il soit au courant d’un télégramme envoyé par moi, mais dont il ignore le contenu.
Nous apercevons aussi Salah Teskouk : il occupe avec la troupe de l’Amicale les chambres réservées pour nous… car ils sont bloqués à Alger pour la nuit dans l’attente d’un autocar qui les emmène à Annaba ! Il nous dit qu’il faut continuer notre route jusqu’à l’Hôtel El Manar, à Sidi Ferruch.
Ces vingt-cinq kilomètres supplémentaires ne seraient rien, si nous n’étions fort mal accueillis dans cet établissement : on nous donne bien des chambres, mais il faut parlementer une heure pour obtenir des sandwichs et quelques bouteilles d’eau au lieu du dîner promis. Pourtant, le personnel est là, tant au restaurant qu’au bar, prêt à servir deux cents Coréens… mais il n’y a pas d’ordres en ce qui nous concerne, en dépit de la prise en charge du T.N.A. Pour le petit-déjeuner du lendemain, je devrai aller faire un scandale à la réception pour qu’on nous serve du café et du lait.  Le pain, le beurre, le sucre et les petites cuillères seront grappillés parmi les restes des tables voisines.

08.11 - Les incidents relatifs au petit-déjeuner ne nous aident pas à quitter l’Hôtel El Manar de bonne heure. De plus, les stations-service de la banlieue ouest attendent toutes d’être ravitaillées en gasoil, et, pris de court par ce supplément de parcours de cinquante kilomètres imprévu, notre chauffeur s’arrête à chacune, craignant la panne sèche. Nous tirerons finalement avantage de ce cabotage, car il négocie pour nous en proche banlieue l’achat de cinq bidons vides d’occasion, qu’il reviendra chercher l’après-midi. Il est onze heure quarante-cinq quand nous arrivons au Palais, Bruce, Mehmet, Arlette Bonnard, Richard Soudée et moi.
Avec l’administrateur du THÉATRE DE LIBERTÉ, je me rends tout de suite dans le bureau de Monsieur Abdallah Djebrouah, qui nous remet les trois mille D.A. réclamés pour la veille au soir. Je m’inquiète aussi des réservations concernant nos billets d’avion pour le retour et le M.C.O. pour l’excédent de bagages. La précaution que j’avais prise de faire réserver par notre agence parisienne nos quinze places sur le vol Oran-Paris du 12 s’avère en effet totalement inefficace, puisque nous n’irons pas à Oran !
J’ai alors la désagréable surprise de découvrir que RIEN N’EST FAIT, en ces jours où les multiples délégations venues pour le Vingtième Anniversaire quittent la capitale algérienne. On révise la liste des passagers, qui comporte des erreurs car elle est établie à partir des réservations de chambres, où figurent des personnes nous accompagnant, mais dont les voyages ne sont pas à la charge du T.N.A. (malgré cette remise à jour, Luiz Kadun MENASE voyagera d’ailleurs avec un billet au nom de José Valverde).
Après m’avoir inquiété en me disant qu’il est inutile et impossible de faire une démarche auprès d’AIR ALGÉRIE tant que le contrat n’est pas visé par la Banque Centrale, Monsieur Abdallah Djebrouah cherche à me culpabiliser en pointant de deux croix rouges l’article 5 du contrat relatif à cette liste de passagers. Je proteste énergiquement… et l’on retrouve la liste, comportant les identités de chacun, qui avait été envoyée avec les documents publicitaires et la fiche technique dès le 27 septembre.
Je rejoins Mehmet Ulusoy et Arlette Bonnard dans l’antichambre du bureau de Monsieur Bestandji, qui nous reçoit avec affabilité dès qu’il en a fini avec une délégation de Chinois de l’Opéra de Pékin. Il est déjà au courant de nos mésaventures, nous exprime ses regrets : le T.N.A. s’est trouvé débordé avec ce Vingtième Anniversaire ; il était lui-même persuadé l’avant-veille de ce que nos car et camion étaient sur la route. En termes très mesurés, Mehmet et moi-même lui exprimons toutefois qu’en dépit de toute la joie qu’éprouve le THÉATRE DE LIBERTÉ à jouer pour le public algérien, les conditions de travail sont vraiment jusque-là à la limite du supportable, ainsi que nos préoccupations quant à l’organisation du voyage de retour vers la France, la troupe devant honorer un contrat à Grenoble dès le 13 novembre.
Nous nous installons à l’Hôtel Oasis. Je peux recevoir des communications téléphoniques dans ma chambre, mais les circuits sont détériorés dans l’autre sens. La cabine du rez-de-chaussée ayant de plus disparu, je ne pourrai téléphoner que du comptoir de la réception, au milieu des allées et venues bruyantes. Il n’y aura d’eau chaude que le premier et le dernier jour de mon séjour -le vendredi, est-ce une coïncidence ?-. Toujours est-il qu’au moment de payer les factures, la troupe renâclera à payer des douches et des salles de bains dans ces conditions d’utilisation, les fréquentes coupures d’eau ne pouvant toutefois pas être imputables à la direction de l’hôtel.
L’équipement du spectacle à El Mouggar est difficile. La fiche technique n’a pas été communiquée au régisseur du T.N.A. (je la retrouverai dans le dossier conservé à la direction générale, avec l’ensemble du pli envoyé le 27 septembre). Il nous fournit néanmoins en fin d’après-midi le magnétophone REVOX demandé, et l’on joue, une fois de plus, dans l’énervement et la fatigue, mais devant un excellent public.
On se demande comment ce public a été informé, puisque les spécimens d’affiches, les photos, les extraits de presse -enfin toute la documentation du spectacle- sont proprement enterrés dans un dossier rue Hadj Omar. Pour toute information : une pancarte à l’entrée du théâtre, réalisée à la diligence de Monsieur Baba Ali, et des pavés dans El Moudjahid, dont le texte est plus que succinct !
C’est dans l’après-midi de ce vendredi 8 que le contrat est communiqué à la Banque Centrale. J’en éprouve une sourde angoisse.
Le soir, le régisseur du T.R.A.C. m’apporte comme convenu le D 18 établi à Annaba, en bonne forme.

09.11 - Nouvelle visite à l’administration, en compagnie de Richard Soudée. Le solde de vingt-cinq pour cent du contrat devant être dépensé en Dinars, ainsi que le remboursement du coût de l’autocar tunisien et du billet d’avion Tunis – Annaba de notre régisseur, sont enfin réglés, mais rien en ce qui concerne le retour Alger – Paris.
Avec Mehmet et Arlette Bonnard, nous nous retrouvons dans le bureau de Monsieur Bestandji. Sur mon insistance, il demande devant nous à Monsieur Djebrouah de faire au moins nos réservations auprès d’AIR ALGÉRIE.
Nous lui faisons part également des conditions impératives pour que nous puissions assurer la représentation à Tizi-Ouzou le lundi : l’assistance d’un technicien du T.N.A., avec un jeu d’orgues, des projecteurs et un matériel de sonorisation complet sont indispensables, car nous avons appris qu’il s’agit d’un cinéma sans aucun équipement. Nous ne saurons que le soir, au hasard d’une conversation amicale, que le plateau ne doit pas excéder six mètres de profondeur… Rien n’est sûr, car les Coréens mobilisent au T.N.A. le jeu d’orgues de tournées, utilisé en appoint, et un nouveau jeu A.D.B. est toujours sous douane à Dar El Beida. Or nous sommes samedi. On espère tout de même.

10.11 - On ne peut rien faire, en dehors de la représentation elle-même, qui commence à dix-huit heure. Les informations ont été contradictoires sur cet horaire, tant auprès de la troupe que du public, si bien que certains spectateurs arriveront pour vingt heure trente, après la fin du spectacle.
En dépit des incertitudes quant à la possibilité de jouer à Tizi-Ouzou, rendez-vous est fixé à tous pour s’y rendre le lendemain.

11.11 - Ayant eu connaissance du numéro de téléphone du garage du T.N.A., j’appelle moi-même au petit matin pour que le camion vienne charger le matériel. Il ne pourra néanmoins pas venir de suite, car son autorisation de circuler en ville, périmée le 10, n’a pas été renouvelée à temps.
Monsieur Marouf, à qui j’ai remis samedi le D 18, vient lui-même préciser à Monsieur Djebrouah que pour obtenir la visite de notre matériel à l’aéroport en bagages accompagnés, il doit dans la journée rendre visite à l’Inspecteur des douanes et lui présenter, avec le D 18, le M.C.O. correspondant à l’excédent de bagages.
Je reviens de mon côté à la charge pour obtenir nos billets d’avion. Les renseignements obtenus directement auprès de la Banque Centrale sont formels : le prix des billets n’entrant pas en ligne de compte pour le transfert de devises, RIEN N’EMPECHE LE T.N.A. DE LES ACHETER TOUT DE SUITE. Ils sont d’ailleurs effectivement commandés, mais les réservations, faites trop tardivement, ne sont pas obtenues dans le vol souhaité : il faut avancer l’horaire du départ, l’avion décollant à douze heure.
Tout de même rassuré, je pars l’après-midi rejoindre la troupe à Tizi-Ouzou, car j’ai la chance de pouvoir rencontrer, en ce jour férié dans notre pays, Monsieur Girard, notre conseiller culturel, qui met à ma disposition sa voiture et son chauffeur.
Il est près de dix-huit heure quand j’arrive à Tizi-Ouzou. J’apprends que le camion ne m’a précédé que d’un quart d’heure, et qu’il est finalement arrivé sans jeu d’orgue. Juste avant ma venue, la direction générale algéroise vient d’être avisée de l’impossibilité où nous étions de jouer.
Il semble au surplus qu’on ait jamais trop cru dans cette ville à la réalité de notre prestation, sur laquelle aucun renseignement n’avait été transmis.
Nous reprenons la route d’Alger, et mettons au point les dispositions pratiques pour le départ avancé du lendemain matin. Dois-je ajouter que la troupe est déçue et frustrée par cette annulation de l’ultime représentation en Algérie ?

12.11 - Je suis à huit heure quinze rue Hadj Omar, pour repartir presque aussitôt en compagnie de Monsieur Abdallah Djebrouah à AIR ALGÉRIE. Les billets nous y attendent… mais pas le M.C.O., dont il apporte la commande seulement ce matin, devant moi. On lui refuse le paiement en espèces. Il n’a pas le chéquier sur lui, et j’attends son retour pendant une heure -car les allées et venues se font à pied. Enfin, quand les comédiens sont prêts à quitter l’hôtel et m’attendent avec impatience, je reviens avec les billets, et je remets le M.C.O. à Monsieur Marouf, qui va convoyer séparément le matériel.
Les comédiens partent, mais comme il fallait s’y attendre, l’expédition du matériel en bagages accompagnés est impossible, n’ayant pas été préparée. Il voyagera donc en fret, acheminé par un vol Air France du soir. Je devrai téléphoner trois fois à Paris, pour communiquer le numéro de la L.T.A., puis pour faire part des retards successifs. Et les régisseurs devront attendre jusqu’à minuit à Orly Fret, avec le camion qu’ils doivent acheminer à Grenoble pour le lendemain à midi.

13.11 - Le matin, Monsieur Abdallah Djebrouah établit le décompte au brouillon, et me fixe rendez-vous pour quatorze heure trente.
L’après-midi, enfin muni du contrat, de la procuration en bonne forme que m’a signée Mehmet, du décompte, de l’attestation de service fait, de l’attestation de paiement que je signe au T.N.A., et d’une lettre destinée à Monsieur le Directeur du Service des Transferts, ainsi que d’un chèque à mon ordre, je me rends une première fois à la Banque Centrale. Il est déjà assez tard quand j’y arrive, et je ne rencontre pas le Directeur du service, mais j’apprends tout de même -sans grande surprise- que je vais rencontrer des difficultés du fait que la Banque Centrale n’a été avertie de l’existence de notre contrat qu’alors que la tournée avait commencé trois jours plus tôt à Annaba.

14.11 - Je présente mon dossier le matin. La lettre d’introduction dont je suis porteur est déclarée inacceptable dans son contenu, et l’impossibilité d’exécuter les formalités dans ces conditions m’est notifiée officiellement.
Je reviens rue Hadj Omar, et j’informe Monsieur Bestandji de l’accueil que j’ai reçu. Il semble très surpris, convoque dans son bureau Monsieur Abdallah Djebrouah, qui affirme que tout va s’arranger, car nous allons nous retrouver ensemble à quatorze heure trente à la Banque Centrale pour refaire la démarche.
Il est finalement empêché de se rendre à ce rendez-vous par une inspection des Finances, et je vois arriver vers quinze heure trente Monsieur Kamel Ouada, grâce à qui effectivement tout finira par s’arranger. Nous sommes reçus par Monsieur Tatay, Directeur du Service des Transferts. Je lui dis que je comprends sa position, qui ne me surprend pas ; (n’avais-je pas écrit le 13 septembre, en envoyant le contrat à Monsieur Bestandji, que je le remerciais à l’avance de vouloir bien engager tout de suite les formalités, tant auprès du Ministère de l’Information que de la Banque Centrale ?). Je prends vis-à-vis de lui l’engagement de ne laisser repartir en Algérie aucune troupe dont nous assumons l’organisation, sans être assuré du feu vert préalable de son service.
Enfin, il accepte que, sous réserve qu’on lui apporte le lendemain à quinze heure une lettre moins désinvolte de la direction du T.N.A., les formalités soient faites.

15.11 - J’échange le matin mon chèque sur le Trésor Public contre un chèque payable à la Banque Centrale.
Dénouement l’après-midi, in extremis, satisfaction ayant été donnée à Monsieur Tatay. Je quitte la Banque Centrale à dix-sept heure quinze, avec mon argent français, mon attestation pour la douane et mon billet d’avion annoté.
16.11 - Mission remplie, je peux quitter Dar El Beida à dix heure vingt. La veille au soir, Monsieur Abdallah Djebrouah m’a alloué, après accord de son Directeur Général, cinq jours de défraiements complémentaires sur la base de soixante-cinq D.A. par jour.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 29 janvier 2007
Carnet  Lybie – Egypte

Prospection pour une tournée du CENTRE DRAMATIQUE de la COURNEUVE

09.04.76 - On ne peut pas dire que l’aéroport de Tripoli soir luxueux. Il y en a un beau en construction à quelque distance, mais celui dans lequel je débarque n’est pas visiblement conçu pour les touristes. Cela dit, l’accueil n’a rien de rébarbatif et les flics et douaniers seraient plutôt moins emmerdants qu’ailleurs.
Pas trace de Monsieur Bergère ! Nous ne sommes pas nombreux à sortir. Je regarde bien. Je ne remarque aucun personnage qui ressemble à un attaché culturel. Je prends donc un taxi et me fais conduire au Libya Palace. Je demande s’il y a une chambre retenue pour moi. Superbe, le portier me dit de prendre le 627, mais je ne saurai jamais si c’est parce que c’était réservé ou parce qu’il a fait comme si. Il n’a, en tout cas, consulté aucun registre, même en arabe. Le taxi m’a coûté la bagatelle de sept Dinars Libyens. Je pense m’être fait entuber (ça fait plus de cent dix Francs). J’apprendrai plus tard qu’en effet, mais de un ou deux Dinars, pas plus ! Les taxis sont ici hors de prix.
Je n’ai pas tellement de place au Libya Palace, car ma chambre donne sur le derrière alors que le front de l’hôtel est sur le port. Du moins, au sixième, ai-je une vue étendue sur cette ville posée à même le désert, où aujourd’hui le sable voltige, soulevé par la tempête qui m’a suivi depuis Tunis. Le coup de froid pris là-bas, et qui s’est plaqué sur mon mal de gorge du départ, me vaut une extinction de voix ! N’étant pas d’humeur à chercher un restaurant, je vais à celui de l’hôtel où des garçons très stylés ne vous tendent même pas la carte rédigée exclusivement en arabe (ici RIEN n’est fait pour aider l’étranger et, dans l’avion -juste retour des choses- j’ai dû faire rédiger ma carte de débarquement par un Tunisien !). Le menu comporte du chou farci et du veau en sauce. C’est très mauvais. J’arrose ça d’eau naturelle, la minérale étant exclusivement gazeuse.
Après ça, je me dis qu’il faut quand même que je laisse une trace de ma présence à mes invitants. J’essaie d’apprendre à téléphoner… en vain. Je me fais expliquer par un des concierges (qui est un travailleur marocain immigré) où est l’ambassade de France et j’y vais à pied.
Là, il n’y a que le garde de service. Tout est bouclé. Je laisse un mot à l’attention de Monsieur Bergère… et je pars à travers Tripoli, le nez au vent. Il y a naturellement des portraits de Kadhafi partout, extraordinairement peinturlurés, on pourrait dire fardés, et des affiches bleues un peu passées montrant un clergyman bien mis avec une barbe à la « Papa Bon Dieu » et un regard respirant la sagesse tranquille. Je mets un moment à reconnaître Fidel Castro dans ce bourgeois. J’y ai été aidé par des citations en espagnol, dont les caractères latins ne pouvaient pas ne pas sauter aux yeux  ici.
Tableau insolite dans une ville arabe, des mômes bien  vêtus, bien nourris… et qui jouent. La pauvreté à la Tunisienne n’existe pas et tout le monde est propre. Ce n’est pas le cas des rues, jonchées de papier, aux trottoirs défoncés, encadrées de buildings neufs et de ruines écroulées dont on n’a pas évacué les gravats. Les magasins regorgent, paraît-il, de TOUT ce qui existe au monde de mieux. Mais c’est si mal présenté que tout paraît pauvre. Les vitrines ressemblent à celles de Berlin-Est en 1950 ! Au gré de ma promenade (paisible, pas de mendiants, pas d’agresseurs, pas d’importuns, je suis un passant comme un autre), je découvre les quartiers « italiens », construits avec des arcades comme à Turin et des galeries comme à Milan, puis la vieille ville avec son souk. (Mais l’artisanat me paraît surtout provenir de l’importation et rien, sauf quelques tapis, ne me frappe).
Je fais comme ça, en zigzaguant à la recherche de quelque chose à lire en français (car je pressens une soirée longue), une dizaine de kilomètres et les seuls ouvrages que je détecte sont JEUNE AFRIQUE et CONFIDENCES !!!... (que je n’achète pas). D’ailleurs cette ville ne croule visiblement pas sous les librairies (même en arabe) et la seule importante que je repère est technique.
Vanné, je rentre vers dix-neuf heure à l’hôtel et… ô surprise, j’entends le téléphone sonner à l’instant où je mets ma clef dans la serrure. C’est Bergère, le CONSEILLER (et non l’attaché) Culturel. Il a trouvé mon mot. Il croyait que j’arrivais lundi seulement, car B. Perrault avait envoyé un câble dans ce sens. Il m’invite à dîner.
Voilà qui change les perspectives. Je prends un bain. Je me super sape, je suis à l’heure au rendez-vous… Il est charmant ce Bergère, et s’il est mécontent de me voir aujourd’hui, il le cache bien. (Putain, je fais comme si c’était moi qui avais inspiré à Perrault d’annoncer ma venue lundi !...). Il y a un petit gâte-sauce avec lui, quelque chose comme Piétri ou Pierry (je me ferai préciser) qui dirige le Centre Culturel Français. C’est lui que Monique a eu au téléphone. C’est lui qui va me cornaquer. Et pour commencer, il va m’emmener demain voir le Théâtre de Sabratha. Lundi, il m’a arrangé un rendez-vous avec le fameux Abdul Habib El Megrab, dont tout le monde, d’Harari à Guiga, m’a dit jusqu’ici que c’était MON interlocuteur essentiel.
Le dîner, arrosé de vieux Thibar Rosé de contrebande, me permet de cerner un peu la question (qui est qu’en fait, ce peuple de deux  millions d’habitants, dont six cent mille ayant entre six et douze ans et autant moins de six, n’en a rien à foutre des TROUBADOURS mais qu’on va tous faire comme si !). Mes interlocuteurs sont tout à fait amadoués à la fin du repas. Le vent de sable et le froid glacial doivent les inciter à moins regretter leur week-end manqué. D’ailleurs, seul Piétri ( ?) sera de corvée. Bergère ne me reverra que lundi soir. Il me file un polar et une belle brochure sur la Libye. À l’hôtel, je trouve en plus un bulletin d’information en français, qui fera les délices de Christophe si les Égyptiens ne me le piquent pas car Sadate en prend pour son grade sans ménagement. En me raccompagnant, Piétri me fait faire un petit tour de Tripoli by night. Je me couche vers minuit, assez content de ma journée.

10.04.76 - Je confie mon billet d’avion à l’agence de l’hôtel. J’espère que je n’aurai pas de problème pour aller au Caire, car ça n’a pas l’air d’aller fort du tout entre les deux pays et je me demande si Jean-Paul a eu une bonne idée de me mettre sur Egypt Air. Le petit-déjeuner m’a été servi dans ma chambre avec de l’excellent café et des petits pains ronds excellents recouverts de beurre danois et de confiture italienne. Je crois bien que le jus d’orange était américain. Je fais quelques cartes postales dans le grand salon de l’hôtel en attendant onze heure, où Piétri ( ?) doit me définir le plan de la journée. Rien que des hommes d’affaire. C’est dimanche de Pâques, mais ici c’est un jour très ordinaire. Il va, par contre, y avoir une grande fête dans quelques jours pour célébrer l’évacuation du pays par les Anglais. Les Italiens (dont l’Ambassade, drapeau claquant clinquant au vent, domine toute la rade) donneront un spectacle à cette occasion ! Il y aura aussi la fête de l’évacuation des bases américaines (les G.I. ont laissé aux Libyens un camp suréquipé), et bien sûr, celles de l’indépendance et de la Révolution. Bergère aurait bien voulu avoir un spectacle français à cette occasion, à donner dans un stade devant cinq mille personnes n’entendant pas un mot de français. Aux premiers mots, j’avais songé à LOUISE MICHEL, mais ça n’irait évidemment pas. J’ai dit que je réfléchirai.
Il faudra que je parle à Constant d’une  idée : ne serait-il pas possible d’intégrer au spectacle un conteur arabe qui commenterait de loin en loin l’histoire des Troubadours ? Un peu comme avait fait Confortès au Mexique avec son MARATHON. Il est sûr que ça aiderait à la popularisation du propos. Piétri ( ?), qui parle couramment l’arabe et a l’air très bien dans ce pays où  il respire, dit-il, un air de liberté réelle (c’est possible après tout !), m’a chapitré en tout cas. Ce n’est pas la peine de demander de l’argent aux Libyens. Ils paieront les séjours et les frais locaux et « feront des cadeaux ». C’est comme ça qu’ils sont habitués. Par contre, le Centre Culturel peut vendre dans les trois cents billets à un Dinar qui iront dans la caisse de la troupe et qui seront réglés en Francs français. (À peu près cinq mille). Bergère a l’air de trouver qu’il serait possible d’obtenir plus. À suivre. J’ai oublié de dire qu’avec la tension égypto libyenne, il est exclu d’imaginer un transport de décors par route. Ce sera l’avion ou rien. Ce matin, le temps est couvert et frais. J’ai remis le pull et le velours. J’ai toujours la voix couverte.
Piéri (il s’appelle Piéri, je lui ai fait écrire son nom) vient me chercher à une heure avec sa 203. Il commence par m’emmener bouffer dans un restaurant paraît-il excellent, dont la façade s’orne d’une tour Eiffel. Ici on vous donne une carte en français. Sur sa foi, je prends un Chateaubriand, mais la viande est infecte et j’en laisse la moitié. Je bois un jus de fruits frais très sucré.
Il s’épanche, le petit Piéri. Je le dérange, d’être ici, mais pas tellement parce que c’est le week-end de Pâques. C’est surtout parce que l’arrivée inopinée de l’offre des TROUBADOURS dérange ses billes. Car il est actif, le directeur du Centre Culturel Français. Déjà, il a fait venir Jacques Douai et je ne sais plus quel autre chanteur. Dans un mois, il a prévu d’accueillir LES FRÈRES JACQUES et il a combiné un projet d’échange pour la rentrée entre un spectacle d’Alain Banguil et une troupe folklorique libyenne. Il y a quelques semaines, il a fait approuver ce plan, un peu derrière le dos de son Ambassade, par le fameux Abdul Hamid El Megrab avec qui il a dû, sur ordre de Bergère, prendre rendez-vous pour moi demain. Alors il est très inquiet et il piaffe contre l’opération téléguidée de Paris dont il n’a eu connaissance qu’avant-hier. (Le Conseiller avait gardé le projet sous le coude par devers lui, et c’est uniquement parce que l’Attaché, il y a un Chadourne ici, est parti en vacances pour dix jours, qu’il lui est tombé sur les bras de s’occuper de moi. Sans ces vacances, il aurait risqué d’être court-circuité auprès des Libyens). Il souffre, le pauvre, parce qu’il est plein de sève, et que l’administration le cantonne dans un rôle d’exécutant subalterne. Pourtant il a la bosse du show-business. Il me raconte qu’il a failli entrer comme Secrétaire Général chez Mademoiselle de Valmalette ! Tout en parlant, nous roulons sur une belle route à quatre voies (mais pour les Libyens, ça en fait six), au milieu de constructions affreuses couleur de poussière qui sont édifiées en grand nombre pour que la population puisse se loger. Il me fait voir une usine de raffinement d’eau de mer, une usine textile. Sur cette bande côtière, les orangers et les oliviers succèdent aux palmeraies et ce serait très vert s’il n’y avait le sable voltigeant qui donne à tout un teint ocre terne. La circulation est intense et indisciplinée. L’essence coûte ici cinquante centimes le litre et les cimetières de voitures sont plus impressionnants qu’en Amérique. Notre but, c’est Sabratha, où il y a un théâtre antique (avec arrivée de courant), des ruines romaines et puniques, un restaurant et un musée très riche en mosaïques. C’est très beau et le théâtre conviendrait bien aux TROUBADOURS à condition que les pieds qui soutiennent le plateau soient réglables, car le sol est inégal et remonte sensiblement vers les gradins. Mais je crois me rappeler que c’est le cas. De toute façon, cette visite est pour l’instant purement touristique, car d’une part rien n’indique que El Magreb voudra cautionner cette affaire supplémentaire, d’autre part qu’il acceptera que ça se passe là. C’est très beau. La mer et le soleil donnent à ces ruines un grand charme L’air doit être bon car ma voix revient à la presque normale. Je fais réflexion que je ne sais pas si on conclura cette fois-ci, mais que ma visite aura été utile, car je quitterai, quoi qu’il arrive, la Libye avec un interlocuteur libyen que j’aurai vu et un partenaire français qui est extérieur au personnel diplomatique. LOUISE MICHEL l’intéresserait dans la foulée de la Tunisie. Bref, il est sûr qu’on restera en contact, qu’il est débrouillard et qu’il est capable dans certains cas de monter des affaires tout seul comme un grand. Il se plaint beaucoup, sur le chemin du retour, de l’obscurantisme de l’administration et me conte que l’Ambassadeur lui a refusé un voyage à Paris qu’il voulait entreprendre avec un homme d’affaire libyen disposé à ouvrir son pays à la distribution cinématographique française. « C’est pas vos oignons », lui a dit en substance notre représentant, « mêlez-vous de votre Centre Culturel, qui est un établissement d’enseignement du français, et pas d’autre chose. » Et justement, ce Centre, parlons-en. Il a triplé son nombre d’élèves et impossible de faire augmenter la subvention ! « Ils ne se rendent compte de rien, à Paris… » J’en passe.
Il me quitte à huit heure après m’avoir enseigné un restaurant italien où, pour la somme de quatre Dinars, soit près de soixante-dix Francs, je mange un très bon spaghetti et un poulet rôti correct en buvant du jus de pomme trop sucré importé de France. Je me couche assez tôt. Dans la nuit, je suis éveillé par un brutal coup de vent soudain. Jusqu’au matin, ça soufflera énergiquement.

11.04.76 - C’est avec prudence que j’évoque auprès de mes interlocuteurs libyens la « recommandation » de Clément Harari, et bien m’en prend car le bougre n’a pas encore envoyé copie de son rapport à l’UNESCO et « on » m’engueule presque en me priant de lui dire de le faire.
Mohamed Allagui, directeur du Théâtre des Scouts, est un jeune homme plein d’enthousiasme. Le théâtre s’appelle comme ça parce qu’il a été construit par des scouts, mais ça n’a rien à voir avec le régime Kadhafi. Ça date du roi dont le fils était le chef des scouts. Je ne le vois pas pour les TROUBADOURS, car la salle avec fauteuils de cinéma et scène ne conviendrait pas. On cause et je m’aperçois qu’il a étudié à Nancy en 1970, connaît Lang et est un fana du Teatro Campesino qu’il rêve de faire venir à Tripoli. Je lui dis que ce n’est sûrement pas impensable et je lui parle aussi de la SF Mime Troupe. Il parle bien le français, est cultivé et rêve de monter, en forme de conte arabe animé, un spectacle sur les camps fascistes du temps de Mussolini. Je lui dis de faire signe quand il sera prêt.
Cela dit, Piéri a lu LES TROUBADOURS pendant la nuit et je le trouve assez réservé sur le texte. Selon lui, l’aspect croisades, tombeau du Christ, Sarrasins, aura du mal à passer. Bien plus, on est ici pour l’Unité Arabe et il a peur que l’aspect occitan résistant ne soit pas apprécié, d’autant qu’il y a des Berbères qui risqueraient, s’ils comprenaient, de s’identifier aux opprimés du Roi de France ! L’argument selon lequel les Italiens, s’ils étaient restés, auraient pu arriver à détruire la culture arabe, comme ont tenté de le faire les Français en Algérie, n’en est pas un à son avis. Et j’ai beau lui inculquer que les croisades en question étaient, selon le texte de Robert Arnaut, une invention du catholicisme pour mieux asservir les populations de notre hexagone, je ne le convainc pas. Cela dit, il jouera sans doute le jeu du « spectacle musical et spectaculaire », mais il se demande vraiment à quoi songe le Département de téléguider en Libye de tels projets.
Le fameux Abdul Hamid El Mighrab, Président Directeur Général de l’« Organisation Générale du Théâtre, de la Musique et du Folklore », est un important personnage. Il en a la prestance, le volume, l’autorité. Il nous offre le thé et nous octroie  trois quarts d’heure. Il se targue de parler le français, mais heureusement que j’ai Piéri avec moi. Je lui remets un dossier. Il est favorable en principe et l’idée d’une représentation à Sabratha lui sourit. Piéri attire bien son attention sur le fait que cette affaire vient en plus de celles dont il lui a déjà parlé, mais ça ne le dérange pas. Il prendra en charge l’hébergement et les frais locaux. Cependant, la réponse définitive est liée à l’approbation du texte par la censure. « Monsieur Piéri nous aidera à le traduire en arabe ». Mon petit partenaire, dont le crâne chauve ressemble à celui de Xavier Pommeret, se serait bien passé de la corvée. Il fait un pâle sourire et acquiesce, espérant qu’il ne sera pas aussi obligé de traduire l’occitan ! Je devrais avoir un télégramme d’orientation à mon retour à Paris. Pour l’heure, on ne peut pas aller plus loin. La date de principe arrêtée est le 15 juin. Piéri aurait préféré le 16, jeudi veille de vendredi (dimanche libyen), mais avec un départ vers Alger le 17, ça me paraît risqué.
Nous déjeunons en compagnie d’un professeur du Centre Culturel  Français qui a constitué une troupe d’amateurs avec les moyens du bord. Il monte en toute simplicité HISTOIRE DE VASCO. Le repas, arrosé d’eau gazeuse, est meilleur que les précédents avec une flopée d’excellents hors-d’œuvre orientaux. Piéri me demande alors si j’ai envie de voir Leptis Magna. C’est à cent vingt kilomètres, mais cette bonne blague, bien sûr ! Surtout que l’alternative, c’est de voir un spectacle de marionnettes pour enfants à dix-sept heure. El Mighrab m’y avait prié quand je lui avais laissé entendre mon vif intérêt pour les spectacles libyens ! Nous partons donc et je dois dire que la promenade est belle. D’abord, la route de ce côté-ci de Tripoli est beaucoup plus touristique, avec de vraies forêts. Ensuite, le site, moins fouillé que celui de Sabratha, a une austère grandeur, bordé par une mer aujourd’hui déchaînée. C’est le soir. Le soleil décline sérieusement et les colonnes dorées par le couchant projettent des ombres. Emportés par notre volonté de voir le théâtre, nous prenons à travers les broussailles et nous nous retrouvons en zone militaire face à un soldat tout noir qui braque sur nous sa mitraillette et qui ne paraît pas badiner. Mais Piéri a du bagout et finalement un chef nous emmène très gentiment à travers le territoire interdit. Malheureusement, la distance avait été sous-évaluée et nous ne vîmes pas le théâtre, la nuit étant tombée. Piéri était fort vexé de cet acte manqué, mais moi j’étais plutôt content de la ballade vivifiante et de l’imprévu. Au retour, vers vingt-deux heure, je mange à l’hôtel la seule chose qu’on veut bien m’offrir encore : un steack qui doit être de chameau. Je le mâche méthodiquement mais n’en parviens pas à bout.

12.04.76 - Me voici dans un 707 d’Egypt Air assez cradingue. Nous sommes une quinzaine à bord. Le trafic Libye – Égypte n’est pas développé en ce moment. Je quitte la Libye sans regret, mais j’y serais bien resté quelques jours de plus sans m’y sentir mal à l’aise. C’est que les choses y fonctionnent, qu’on vous y laisse vivre sans vous emmerder, qu’on ne s’y sent pas fliqué. Bien entendu, il faut respecter les lois du pays, et notamment s’abstenir d’alcool. Pour ça, c’est vrai, il n’y en a pas une goutte. Les Français que j’ai vus disent qu’à la longue, ça manque. En tout cas moi, je m’en suis très bien passé. Ça ne m’a pas obsédé du tout. Mais que diable, pourquoi sucrent-ils autant leurs jus ? Au lieu d’étancher la soif, ils l’attisent.
À l’envol, on voit à quel point la bande verte le long de la rive est étroite (vingt kilomètres ? Vingt-cinq kilomètres ?) . Au-delà, c’est la rocaille. Le désert, quoi ! Je n’ai rien à lire. J’ai fait rendre son polar à Bergère, à qui j’ai poliment téléphoné hier soir. Je n’aurai pas vraiment dérangé son week-end et quant à Piéri, mon Dieu, il a vite dépassé le stade de la récrimination et s’est montré un partenaire très amical. J’ai peu dépensé d’argent car il a tout voulu payer (sauf l’hôtel que j’ai réglé avec ma carte American Express). Noter que le Dinar Libyen (on dit facilement « Dollar ») vaut dix-sept Francs.
C’est Monsieur Hurlot, Directeur de l’Institut Français, qui m’accueille à l’issue du vol. La descente m’a permis d’admirer de splendides étendues de désert sableux suivies sans transition d’espaces verts aux alentours du Nil.
L’équivalent égyptien de Piéri est de méchante humeur. « On » ne l’a prévenu que ce matin de mon arrivée (il faut dire qu’il était à Assouan depuis dix jours !) et il a bien autre chose à faire que de s’occuper de quelqu’un qui veut faire jouer dans ce pays une troupe en juin. Prévos ne l’a pas consulté quand il a dit OUI pour la période au département. Nous n’aurons « personne ». C’est SON avis. Je m’énerve et je lui mets sous le nez ma lettre du 29 mars annonçant mon arrivée. Ça le calme. C’est la faute à la poste ! Un peu amadoué, il précise qu’il parle pour Le Caire. À Alexandrie, ce pourrait être différent. Beaucoup de « gens » y sont à cause de la mer. On part dans sa voiture, ma valise dans une autre que conduit un chauffeur. Je lui parle des TROUBADOURS, mais il écoute peu. On va attendre sa femme, une Camerounaise, qui suit des cours à l’université. On glande une heure sous le soleil et dans la poussière. (Ici aussi, il y a le vent de sable). Vers treize heure trente, il décide qu’elle doit être partie et me mène chez Prévos. Ou plutôt à sa porte. L’Attaché Culturel déjeune. Il vient me serrer la main dans la rue et me file rendez-vous à son bureau à dix-sept heure. Il me casera entre deux rendez-vous ! Hurlot me fourre dans la voiture du chauffeur et j’arrive à l’hôtel Longchamps, qui m’a été réservé.
C’est un machin médiocre au sixième étage d’un immeuble crasseux, dont les ascenseurs sont en panne. J’ai pitié du pauvre chauffeur et je monte moi-même ma valise. Ne voulant pas ensuite redescendre, je mange au restaurant de l’hôtel une « nouille fraîche maison » (en vérité des coquillettes genre Rivoire et Carré) froide. Je bois une bière infecte. Ma chambre est sale. On se croirait (en moins bien) au Howard Hotel de Londres ! Je me monte quelque peu. C’est probablement l’adjoint de Hurlot, un certain Christian Burghe, qui va me cornaquer. C’est un spécialiste, puisque c’est lui l’organisateur pour les deux troupes d’amateurs qui se sont constituées l’une au Caire, l’autre à Alexandrie. Espérons qu’il aura le temps. Ce n’est pas sûr. Lui aussi, n’est-ce pas, a d’autres choses à faire. Je crois que tout à l’heure, en tout cas, moi, je vais me fâcher si ces messieurs n’ont pas résolu entre eux le problème de qui me présentera demain au responsables égyptiens. C’est qu’ils sont tous pris par un important meeting relatif à une affaire ayant trait, je crois, à la construction d’une aile (ou d’un étage, ou de je ne sais quoi, moi aussi j’en ai marre d’écouter quelquefois et je la trouve saumâtre de mariner dans ma sueur sans baignoire) au Centre Culturel. À leurs yeux, je suis vraiment le voyageur de commerce. Où est l’accueil libyen ? Deux heures passent. Je prends une douche (ou du moins j’essaie, car l’eau coule bouillante et l’eau froide ne marche pas). Je vois que ça me coûtera six Livres cinquante dans ce trou à rats (au Méridien, ce serait trente-trois Livres paraît-il). La Livre a un cours noir et un officiel. Pour cent Francs, on a huit Livres à l’officiel et quatorze ou quinze Livres au noir. Je fais une sieste, puis un gros monsieur égyptien vient me chercher pour m’amener à Prévos qui m’attend. Le gros monsieur est Directeur Adjoint du Centre Culturel. Il m’explique qu’il date du temps d’avant 56, quand la bonne société égyptienne était francophone. « En avons-nous eu des grands artistes, à cette époque, Sacha Guitry, Jouvet, la Comédie-Française »…
Prévos est un bellâtre dans les trente-cinq ans. Hurlot devait venir à notre entretien, mais il téléphone qu’il ne peut pas quand je suis déjà dans le bureau. Je me dis que je dois me mettre en colère et je m’y mets. Je lui dis que s’ils ne veulent pas des TROUBADOURS, ils n’ont qu’à le dire. « Mais pas du tout, ce n’est pas ça, c’est juin qui… Ça aurait été tellement mieux en avril… » Je lui fais remarquer qu’on est le 12 avril, qu’on a reculé parce que les Algériens disaient que c’était le mois des vents de sable, et que ledit vent m’a suivi de Tunis à Tripoli et que je le retrouve ici. Qu’est-ce qui se serait passé s’il avait fallu jouer ce soir ? Il n’en disconvient pas.  Bon, il m’a arrangé un rendez-vous demain à douze heure trente avec Saad Ardache, Directeur du Théâtre et de la Musique. Il tâchera d’y être. De toute manière, LES TROUBADOURS sont inscrits au programme de la commission mixte franco-égyptienne. C’est donc une affaire où les parties ne peuvent plus reculer. Ah bon ! Reste quand même à jouer les « détails ». Où jouera-t-on ? (À neuf heure trente, paraît-il, Monsieur Burghe viendra me chercher pour me montrer des lieux auxquels il a pensé. Aurait-il donc pensé ?). Ça pour le Caire. Pour Alexandrie, c’est peu probable que j’aie le temps d’y aller. (On verra -n’oublions pas que je suis censé aller dans le Delta voir un spectacle pour Nancy. C’est Hurlot qui a communiqué le dossier à Patrick. MAIS IL N’A PAS VU ce que fait cette troupe). Autres villes ? Il n’y en a pas de possibles, m’affirme Prévos. Il m’invite à déjeuner pour demain. (Nous progressons).
À dix-huit heure trente, je le quitte et vais à pied à l’hôtel Hilton (où Egypt Air a ses bureaux) pour me faire reconfirmer. J’avais un moment songé à prolonger d’un jour, si c’était possible, mais ça ne servirait à rien puisque vendredi est dimanche ici aussi. Je ne me plais pas dans mon hôtel et la ville ne me séduit pas. Pourtant, à côté de Tripoli, c’est Buenos Aires auprès de Tirana et, à côté de Tunis, c’est Milan après Belgrade. Ça rutile de superbes boutiques. Les avenues sentent la richesse (je parle du centre, car je n’ai pas parcouru les quarante kilomètres de diamètres de la ville où vivent, m’a dit le gros Égyptien, huit millions de personnes !). Trompeuse apparence. Ce luxe est clinquant, insolemment, étalé sur un peuple misérable, et survivance de toute manière d’un passé que seuls entretiennent les étrangers. Le Caire fait songer à un château en Espagne qui se serait concrétisé. La Libye est autrement attachante. L’aliénation occidentale ne l’a pas atteinte par ses aspects capitalistes extérieurs.
À noter que le gros Égyptien m’a montré de loin des espèces de machins triangulaires noirâtres qui m’ont fait penser à ces montagnes qui poussent dans le nord de la France, près des mines de charbon. Ce sont les pyramides. (Mais j’irai y voir de plus près).
J’écris ça depuis le vingt-troisième étage du Sheraton, où je suis allé boire un whisky à l’eau plate de javel. Sous mes pieds coule le Nil qui est un beau fleuve, on ne peut pas dire le contraire. Les klaxons des bagnoles montent jusqu’ici avec vigueur. Je crois que je vais manger un morceau et me coucher.
Demain, il y a beaucoup de « détails » à arranger. Dates ? On a parlé des 11 et 13 juin. Finances ? Qu’apporteront les Égyptiens ? Le séjour ? Les frais locaux ? (Camions, douanes, voyage d’Alexandrie ?). Quel cachet paiera le Centre Culturel ? Quoi en Dinar, quoi en Franc (ils ont un C.C.P. à Nantes, les coquins) ? Douanes ? (Il paraît que c’est très long, mais que l’Ambassade peut tout rentrer et sortir sous son couvert)… Je mange un pigeon grillé au riz à l’Orientale. C’est délicieux.

14.04.76 - Il fait toujours gris et de plus en plus froid. J’ai rendez-vous à douze heure avec Prévos pour aller rendre visite à Anouar Naffa, Sous-Secrétaire d’État au Ministère de la Culture, chargé des relations publiques. En attendant, je glande dans les rues polluées du Caire. Tout le monde est ponctuel et l’entretien commence à l’heure. Il commence par un drame : Hurlot a fait demander des autorisations pour que nous puissions aller dans le Delta aller voir le spectacle d’Abdel Aziz Makhyoun. Or Anouar Naffa REFUSE de délivrer ce sauf-conduit sans lequel le voyage est impossible (me dit-on) : « Je suis mal informé. Aziz n’est plus là depuis trois ans (je tourne ma langue dans ma bouche pour ne pas dire que je l’ai vu hier). Il n’y a PAS de spectacle. Je ne verrais RIEN. D’ailleurs quelles idées a-t-on à Nancy ? Aziz est un communiste. Si je veux, il y a d’excellents spectacles en Égypte à inviter. » Prévos est pâle devant cette sortie qui semble sous-entendre que l’Ambassade de France soutient des opposants. Et il se dépêche de s’excuser, et de m’excuser, en disant « qu’on ne savait pas » et qu’il est « très surpris d’apprendre qu’ Hurlot s’est fait intermédiaire d’une telle manœuvre »… Le coupable n’étant pas là, en prend pour son matricule, et moi je suis dans une situation délicate, car insister serait compromettre l’affaire pour laquelle la France m’a payé mon voyage, à savoir LES TROUBADOURS.
On y arrive. « Passons aux choses sérieuses », dit Anouar Naffa. Bon… Pour des raisons économiques, il faudra se contenter d’une représentation au Caire le 11 juin et d’une à Alexandrie le 13. L’Égypte, pour sa part, paiera les séjours dans un hôtel de première classe (« full accommodation »), les transports intérieurs, la publicité, et donnera la moitié du cachet, soit mille Livres égyptiennes (qu’il sera souhaitable de dépenser au maximum sur place). En vérité, comme il y a deux, et même trois taux de change (l’officiel, le taux d’encouragement réservé aux touristes, et le parallèle), ces mille Livres ne feront que six mille Francs environ. Prévos, en sortant, me dit qu’il pourra allonger trois mille Francs de plus et se débrouiller pour transférer ce reliquat (ce que les Égyptiens ne peuvent pas faire). L’effort d’Anouar Naffa est réel. D’autant plus que les spectateurs ne payent rien. C’est la tradition ici : les manifestations invitées officiellement de l’étranger sont offertes gratuitement au peuple !!! L’Égypte, n’est-ce pas, et comme cela saute aux yeux, est un pays « Socialiste » ! En vérité, les camarades de Constant donneront deux soirées sur invitations, et n’entrera pas qui voudra ! À noter qu’à Alexandrie, ils ne joueront pas dans le couvent auquel avait pensé Prévos. Les &E