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Lundi 29 janvier 2007 1 29 /01 /2007 22:37
19.12.79 – Nous voici deux spectateurs en tout à 18 h 30 pour assister à UN CERTAIN PLUME… ET AUTRES TEXTES qu’Alexis Nitzer reprend pour quatre galas au Théâtre Essaïon. Plutôt tristounet, mais l’artiste fait comme si cette viduité ne lui était pas perceptible. Il arbore une rose à la boutonnière chaque fois qu’il réincarne Plume. Il se mire dans un miroir mi sans tain, mi réel, mi moisi. Il n’est pas extraordinaire mais ce qu’il dit l’est, car l’illogisme logique de Michaux fait toujours mouche avec sa façon de développer les idées jusqu’à l’absurde de leurs extensions, paradoxes et contradictions. Plume  raisonne et cela nous fait rire, mais d’autres textes sont plus franchement sérieux, voire subversifs (la subversion englobant le langage). Nitzer a dosé son spectacle. Du léger, du gentiment insolite, il va vers le plus profond. A la fin, on ne rie plus, ce qui n’est pas commercial. C’est une prestation de qualité exigeante.

20.12.79 – Christian Dante présente au Petit Forum des Halles, à 18 h 30, un tour de chant rétro, composé d’oeuvrettes sympathiques dont il est l’auteur, et qui ferait merveille dans un petit lieu à la Fête de l’Humanité. Les textes chantent, dans le style Francis Lemarque, les rues du XXème arrondissement et l’histoire de Belleville. C’est « popu » en diable, plein d’optimisme bon teint, et d’amour du peuple vertueux.
Ca sent sa poudre aux yeux  telle que le P.C. la distillait au temps de l’excellent Thorez. Dente d’ailleurs arrête là son évolution, puisque quand il imite, ce sont Montand, Trenet et Ray Ventura.
Une charmante chanson est à sortir du lot, celle qui décrit les petits patrons qui font la queue à l’U.R.S.A.F.F. On la sent « vécue ».

21.12.79 – N’étant pas psychiatre, je ne me hasarderai pas à « analyser »  le texte « construit et établi par Jean Gillibert, à partir des MÉMOIRES D’UN NÉVROPATHE de Daniel Paul Schreber », magistrat de Dresde qui fut touché par la folie à la fin du XIXème siècle et qui fut interné à l’hôpital de Leipzig. Le cas, célèbre, fut étudié par Freud et ses successeurs. Rappelons que le délire incitait le sujet à se revendiquer puis à s’imaginer femme, ce qui était bien sûr scandaleux dans la société de l’époque.
Jean Gillibert « récite » l’histoire de ce paranoïaque, avec suffisamment de réalisme par moments pour que les spectateurs pas au courant de l’ « anecdote » puissent s’en instruire, mais, bien sûr, ce sont les évasions qui l’ont intéressé, le « délire », qui sont prétexte à laisser s’exprimer son talent d’acteur.
Je comprends qu’il ait eu envie de jouer le personnage, car les facettes de l’aliénation sont multiples et vont jusqu’aux plus grandes violence et extase. Gillibert est admirable dans son illustration, prolongement du cas clinique décrit. C’est évidemment un grand acteur.
De même que Claude François s’entourait de ses « Claudettes », j’ai envie de dire que Gillibert construit sa performance en s’appuyant sur ses « Jeannettes ». Plus toutes jeunes, les Josette Boulva, Frédérique Ruchaud, Juliette Brac et Maria Verdi sont reliées au héros par des tuyaux dans lesquels la moins adroite (Juliette Brac) s’emmêle parfois les pieds. Ce sont les nerfs. Les filles sont toutes les partenaires pêle-mêle du « récitant » : les gardiens de l’asile, les « voix des âmes défuntes », « les oiseaux parleurs », « Dieu », « les hommes bâclés à la 6-4-2, c’est-à-dire tous les produits de l’imaginaire du malade. Leurs évolutions gestuelles ne sont pas en soi très originales et ce type de contrepoint a été vu cent fois. Mais un tel souffle anime la symphonie que tout passe et convainc. De même, rien d’équivoque n’entache la quête de l’homme vers sa féminité revendiquée. Nous sommes loin de l’univers des Hermon et autres Muel / Dussarat ! D’ailleurs le décor, stylisé bien sûr à la Resserre, est celui d’une clinique. Cela supprime l’ambiguïté.
Bref, je crois que cette extrapolation écrite par Gillibert mériterait l’analyse que je lui refuse par incompétence. Le « spectacle » est fascinant. Ça je peux le dire.

28.12.79 – Catherine de Seynes présente à 22 h 30 au Théâtre Essaïon (après l’ÎLE PRISON) un montage document sur l’Afrique du Sud qu’elle a intitulé APARTHEID.
Très bien faite, captivante, ne tombant pas dans l’ennui du didactisme appuyé, cette dénonciation d’un racisme exacerbé est menée avec la vigueur d’un pamphlet. Quoi qu’on sache déjà plus ou moins tout ça, le rappel de ce qui se passe sous ces latitudes est utile, d’autant plus que la complicité objective du capitalisme français fait de nous des « culpabilisables » (malgré nous ?). Reste que le spectacle (qui nous appelle à ne pas rester seulement « spectateurs », mais demeure –et pour cause hélas- muet sur les moyens  d’agir que nous pourrions avoir) m’a semblé condamner surtout la manière dont les Blancs détournent à leur profit, et au nom de leur « supériorité », la théorie du développement séparé des races. Compte tenu de l’inégalité purement chronologique de l’évolution des hommes, ne faudrait-il pas avoir le courage de distinguer entre la thèse elle-même et l’aliénation de son application ? (comme d’ailleurs entre le Marxisme et les déviations de sa pratique dans les Pays de l’Est). Inégalité chronologique de l’évolution ? Ceci est peut-être contestable, MAIS DIFFÉRENCE, cela est certain. Le « modèle » judéo-chrétien ayant contaminé les Noirs, serait-ce un progrès si des singes de Blancs prenaient le POUVOIR à Pretoria à la place de leurs maîtres actuels ?
Je me demande comment se poserait la question raciale s’il y avait au sud de l’Afrique un pays blanc grand comme la Suisse et n’utilisant pas de main-d’œuvre étrangère ; et, à côté, des états libres et indépendants dont les Blancs américains ou russes ne convoiteraient pas les richesses ? Chacun évoluant chez SOI selon SA nature et secrétant SES lois, coutumes et RELIGION sans emprunter à l’autre ?... N’y a-t-il pas CONFUSION entre ce qui, question race ou pas race, recoupe évidemment l’éternel scandale de l’exploitation de l’homme par l’homme, et AUTRE CHOSE qui est que LA DIFFÉRENCE EST UN FAIT ? Et que, dans certains domaines, elle est revendiquée comme un DROIT. Ne faudrait-il pas aller jusqu’au bout de l’exploration de cette notion, et braquer les canons du refus, non plus sur le fait que des hommes à la couleur de peau claire en opprimeraient d’autres réputés leurs semblables, PARCE QU’ILS ONT UNE PIGMENTATION FONCÉE, mais bien parce que le racisme est une commodité pour les exploiter au nom d’une philosophie ? Ce qui m’est apparu en écoutant les témoignages montrés par Catherine de Seynes, c’est qu’on stigmatisait à juste titre l’oppression d’une race par une autre, CE QUI EST EN EFFET HAÏSSABLE, mais en même temps, puisque le problème est posé en termes de POUVOIR des uns sur les autres, la seule alternative étant là, que la lutte des Blancs était quelque part engagée en termes pour eux de survie. L’oppresseur est vilipendé, mais analyse-t-on, le cycle infernal étant enclenché avec ses martyrs et ses rancoeurs, ce que signifierait la bascule du pouvoir ? En un mot, il ressort du spectacle que les Blancs d’Afrique du Sud n’ont plus le choix, d’autant plus que, désormais, toute amélioration du sort des Noirs sera regardée comme une conquête. Les Dieux rendent fous ce qu’ils veulent perdre et c’est bien ce que sont ces Afrikander (qui sont les descendants de ces « victimes » du XIXème siècle qu’ont été les Boers !!!), fous d’avoir engagé un combat injustifiable parce qu’ils ont confondu le besoin qu’ils éprouvaient de défendre LEUR civilisation, ce qui était peut-être légitime, et l’appétit de vivre commodément grâce à la sueur des autres, ce qui est scandaleux. Alors QUOI, me direz-vous, vous êtes pour l’Apartheid ? Peut-être, mais sûrement pas comme ça. Peut-être, si un système arrivait un jour à gommer du cœur de l’Homme la notion de hiérarchie, ou celle de FORCE primant le DROIT. Peut-être, s’il n’y avait pas derrière le fait d’appartenir à une ethnie, toujours, quelque part, le besoin de la situer au-dessus ou en dessous d’une autre. Peut-être, si le sentiment, évidemment subjectif, d’être différent, n’inspirait plus à ceux qui s’éprouvent supérieurs l’idée de légiférer à ce propos et de codifier les rapports à leur profit.
Ce que montre très bien Catherine de Seynes, c’est à quel point les « Nationalistes Chrétiens » de ce pays ont établi leur domination sur un imbroglio de règlements qui enferme le non-Blanc dans un monde kafkaïen, aussi cruel qu’absurde. Un nazisme aussi sadique que l’autre. Plus, encore, car il ne vise pas à l’extermination des Noirs. Il a bien plus intérêt à les tenir en esclavage. Je me souviens d’un prêtre interviewé un jour par la TV française et qui disait : « Vous vous rendez bien compte que si Dieu a fait les uns blancs et les autres noirs, ce n’est pas par hasard ! »… Sans doute ! Sans doute !... Mais je ne me rappelle pas avoir lu dans la bible : « Tu es blanc et le non-Blanc sera ton serviteur ! » Une fois de plus, l’Eglise s’est mise au service des maîtres.

29.12.79 – Le Professeur Binoche a un bon élève : il s’appelle Georges Perla. Pour trois jours à l’Atelier de la Forge, il montre pendant deux heures quinze ce qu’il sait faire, et s’il est vrai qu’il donne des signes de fatigue en s’empêtrant un peu dans les ailes de « Hassin et la Reine des Serpents », conte des MILLE ET UNE NUITS qui clôture le spectacle, il faut, pour au moins quatre-vingt-dix minutes de « théâtre chez toi » (en appartement) ou du « sac à mensonge » (où il culmine avec un conte breton appelé KRISTOF L’IDIOT et qui narre la ville d’Ys), lui décerner un premier prix du parfait troubadour.
Ce qu’il fait évoque Annette Lugand, mais lui a en plus la jeunesse, celle qui n’hésite pas à commenter en onomatopées et en gestuelles signifiantes ce qui est narré. Là où l’élève de Valverde est charmante mais figée, exacte, professionnelle, celui de Binoche est juvénile, spontané, jaillissant et pas toujours adroit. Bon. Ça fait un one-man-show de plus.

28.12.79 – Avant d’aller voir APARTHEID, hier, j’avais assisté au Théâtre Marie Stuart à la représentation du BÉBÉ DE MONSIEUR LAURENT de Roland Topor, mis en scène par Jean-Claude Grinewald, avec trois comédiens de talent et trois comédiennes qui se dénudent avec une joie évidente, et montrent alors de ravissants corps juvéniles.
Le spectacle « traite » (si l’on peut dire) de l’infanticide (traduisons : de l’avortement) dans un style bien rafraîchissant pour qui a connu les happenings des années 65 ! Le « cynique bon Monsieur Laurent » cloue son « bébé » sur sa porte, et c’est un lapin de boucherie. Le texte est d’une grande minceur et l’on a l’impression que le metteur en scène (qui intervient d’ailleurs en clair dans le spectacle pour l’avouer) a un peu tiré à la ligne. En vérité, tout tient dans une tirade (superbe) de cinq minutes, au début, qui passe en revue toutes les manières de supprimer un bébé, et le reste n’est que bavardage.
C’est dans le style « bête et méchant » de HARAKIRI, une série de prétextes à « bons » mots et à gags « à hurler ! ». Un brin discret de scatologie saupoudre la comédie.

23.01.80 – Je ne crois pas que Pierre Constant soit dupe de lui-même. Sa première mise en scène lyrique n’est pas une réussite. Disons même que je suis resté stupéfait devant cette réalisation complètement conventionnelle des BRIGANDS de Schiller et Verdi, présentée par Jean-Albert Cartier comme un des clous de sa saison au Grand Théâtre de Nancy. Soyons justes : sur le plan musical, il a peut-être raison. La direction de Diégo Masson m’a paru vive et précise. Et c’est incontestablement bien chanté. Mais la mise en place des artistes et des choristes, dans le banal décor de Roberto Plathe, m’a semblée complètement « a-imaginative » !
C’est de l’Opéra « comme d’habitude », avec son cortège de déplacements lents et mous, les prises de positions compassées et avantageuses des solistes, sa sagesse vestimentaire et son jeu fabriqué. Bref, j’ai l’impression que notre ami n’a pas su maîtriser un instrument complexe qui a dû opposer au jeune metteur en scène qu’il est, pour ces professionnels cabots, la force inerte d’habitudes qu’il n’a pas eu la permission de déranger. A sa place, je crois que j’aurais retiré ma signature.

26.01.80 – Trois heures quarante de spectacle : Gérard Gelas a réécrit la trilogie d’Eschyle et il nous sert AGAMEMNON, LES CHOÉPHORES et LES FILLES DE LA NUIT en une seule soirée. Pour l’occasion, une scène à l’italienne cernée de velours bleu a été érigée dans l’église du Chêne Noir. Une musique iranienne retentit pendant l’entrée des spectateurs. Durant toute la soirée, ces notes orientales, avec quelque chose de russe, seront supposées transposer les sons grecs de l’Antiquité, qu’aucun disque ne nous a malheureusement transmis.
L’harmonie rauque du procédé rend le parti acceptable, sauf quand retentissent des voix à mon gré un peu trop musulmanes.
S’il y a dans la salle des gens qui comprennent le Farsi, je pense qu’ils seront surpris d’entendre leurs mélopées commenter les événements hellènes.
Gelas a très profondément adapté les trois œuvres. En ce qui regarde les deux premières, on peut dire qu’il s’est contenté de les « populariser ». Presque en mettant en gros plan le fait divers. On pourrait titrer : « Une femme assassine son mari dans son bain à son retour d’une guerre de dix ans, parce qu’entre-temps, elle a pris un amant. Son fils, dix ans plus tard, venge son père en tuant sa mère. Sa sœur l’y a poussé, mais l’acte commis, elle devient folle et lui se ronge de remords, cependant que son meilleur ami profite de la situation pour se hisser au pouvoir avec l’aide de l’armée. » L’anecdote se nourrit même de suspense. Gelas a pondu une musique de films et  inventé une bande de bruitages très concrets. Les fervents de la musique traditionnelle se plaindront de ce qui est sans nul doute un rabaissement. La Trilogie de Gelas n’est pas grande. Elle vole au ras des pâquerettes d’ICI PARIS ou de NOUS DEUX. Qu’il l’ait voulu ou pas, c’est à une démystification de la tragédie qu’il nous convie.
Et d’abord parce que les Dieux sont pratiquement absents de cette version. Eux qui, chez Eschyle, dirigent tout, imposent aux hommes la fatalité d’un destin dont ils ne sont pas maîtres, ils ne sont pas là. On n’en parle pas. On ne les invoque pas. Et même « les filles de la nuit » sont présentées comme imaginées par Oreste et Electre. Seule concession : la visite à l’Oracle de Delphes, ressortissant au demeurant plutôt de la superstition, de la voyance à la manière de Madame Soleil, que d’autre chose.
Et puis LES EUMENIDES ne tiennent plus à Eschyle que par un fil. Gelas ici n’est plus du tout adaptateur, même si pour les deux autres pièces il ne l’était déjà pas tout à fait. C’est un auteur original qui montre l’appétit du pouvoir, soudain aiguisé chez le fils du Pêcher qui avait sauvé Oreste enfant d’une mort certaine. Cela pourrait s’appeler « La résistible ascension de Pylade ». 
La réalisation a des faiblesses car, si Nicole Aubi en Clytemnestre est assez superbe, si Jean-François Matignon en Oreste, Henriette Palazzi (eh oui, c’est une fille, mais de belle virilité) en Pylade et Philippe Puech en mendiant aveugle font le poids, enfin si Fabienne Colomer est plausible en Electre tourmentée, il faut bien dire que les autres sont tout à fait insuffisants. Les gardes du début, les servantes troyennes de la deuxième partie désaliènent gravement les spectateurs. Il y a d’autre part de magnifiques moments plastiques et des scènes « morceaux de bravoure » qui font de l’effet. La visite au Temple de Delphes est très forte, l’assassinat d’Agamemnon aussi. (entre autres). Il est dommage que la troisième pièce, plus « politique » que les deux autres, et davantage fondée sur des dialogues, manque d’un de ces moments « spectacle ». Car on ne peut pas dire qu’il y ait des longueurs ou qu’on s’ennuie pendant la séance. Mais les trois heures quarante annoncées sont en vérité quatre heures dix avec deux entractes. C’est long. Et  il aurait fallu une progression dans l’étonnant : or, à moins de s’intéresser au thème rebattu du POUVOIR, au point de passer outre à la simplicité très « goldorakienne » des moyens employés par Pylade, dont l’intelligence relève de la psychologie de bazar, il est difficile de se contenter de la puérilité exhibée. Gelas a voulu finir sur ses pensées, et il est dommage de constater qu’elles ne font qu’enfoncer des portes ouvertes au niveau des hebdomadaires cités.
Pour le Chêne Noir, cette ORESTIE constitue un virage puisque le poète populiste Gelas s’y dissimule pour la première fois derrière un grand texte. Ses détournements et trahisons se sont étayés sur des thèmes universels : c’est lui qui s’y trahit en révélant, sans pouvoir jeter cette fois-ci de la poudre aux yeux, à quelle hauteur de la hiérarchie des Arts et de la Pensée il se situe. MAIS LE FAISEUR EST UN BON FAISEUR.

29.01.80 – Le ROY HART THEATRE est une troupe constituée d’Anglo-Saxons qui, depuis 1974, a choisi de vivre dans les Cévennes. Son principal attrait est de montrer le résultat d’un travail sur la voix humaine qui permet aux glottes de couvrir plus d’octaves qu’il n’est habituel, et d’atteindre à des sons étonnants. De fait, le spectacle présenté à l’Atelier de la Forge à Paris (bel espace, mais sans avenir parce qu’apparemment les voisins supportent mal le bruit) est  riche en sons rauques ou suraigus avec toutefois de beaux passages harmoniques. Ceux-ci symbolisent le bonheur et la joie. Ils s’accompagnent d’une gestuelle rythmique tonique. Tandis que les premiers expriment la souffrance, les ténèbres, le désespoir.
Le thème choisi montre un homme de cinquante ans « étouffé par ses souvenirs, interrogeant la trajectoire de son existence : accablé par la monotonie de ce paysage, il rencontrera des gens qui l’entraîneront dans un monde inconnu et envoûtant ». Cet argument ténu comme celui d’un ballet n’a, bien sûr, pas d’autre but que de faire valoir les performances de l’équipe qui, en vérité, après le travail d’un Farid Paya, ou du 4 L 12, m’ont paru être ni très originales, ni très extraordinaires. Le thème choisi pourrait être intéressant mais il n’a pas été « traité ». On reste à un contenu archi-conventionnel et, mon Dieu, cela n’est pas si rare qu’un homme vieillissant soit revivifié par les soins d’une fille jeune et amoureuse ! Ici, elle l’entraîne dans une danse « sauvagement » sexuelle avec joyeuses inspirations et expirations. Ca n’est pas très profond. En plus, je ne sais pourquoi, mais je n’ai pas eu le sentiment que cette troupe soit sympathique. Il y a, entre autres, un gros pédé content de soi… Ouille ouille ouille !... Le spectacle s’appelle DE VIVE VOIX.

30.01.80 – Cher exigeant Jacques Lassalle. Cher impitoyable Jacques Lassalle qui ne fait aucune concession au spectateur, qui ne tient aucun compte du spectateur, et qui pourtant, incontestablement, se classe parmi les hommes de théâtre intéressants de ce temps.
UN DIMANCHE INDÉCIS DANS LA VIE D’ANNA, pièce dont il est l’auteur et le metteur en scène, a un titre qui dit bien ce qu’il veut dire en unissant la parenthèse, le côté flottant, latent, de la notion de dimanche, où l’être humain n’a plus pour se donner l’impression de vivre le secours de son travail ; et le concept « indécis », qui renforce encore l’aspect « entre deux eaux » de ce jour où le temps s’écoule différemment, puisque les gens y ont le choix de ce qu’ils feront, ce qui signifie pour la plupart que c’est le jour des occasions perdues. Bien.
En somme, c’est une pièce sur le mal de vivre, sur le temps gâché, sur l’ennui. Tchékhov a été un grand maître dans ces domaines et je me souviens de Sacha Pitoëff me disant : « Quand on a l’impression que c’est long, il faut aller encore plus lentement ». Je crois que Lassalle a Tchékhov comme maître. Mais un Tchékhov corrigé par Brecht. Et un Tchékhov qui projetterait ses états d’âme personnels sur son œuvre. C’est curieux, car Lassalle montant les textes des autres a un œil clinique de chirurgien qui sait disséquer l’âme. Il est un Tchékhov de la mise en scène. Mais son œuvre est trop aliénée pour qu’il sache la fouailler cruellement ! Son univers est fait de la peine qu’il a à vivre la vie de couple. Sa solitude lui pèse. Quelque part, il y a du Lassalle dans cette Anna divorcée qui vit mal sa séparation d’avec un bellâtre bourgeois qui lui dispute sa fille Sophie, comme dans l’amie qui chante et « fait du théâtre », comme dans l’amant journaliste mal dans sa peau, comme dans le provincial qui « découvre » Paris et juge les « jeunes » d’un œil sévère, mais qui cherche à comprendre. Tout ce monde agit et parle en TRÈS VIEUX THÉATRES avec des pointes carrément boulevardières. Il semble que ce soit un retour à quelque chose qu’on appelait jadis le « boulevard intelligent », un théâtre complètement bourgeois dans la ligne d’un Ibsen, ou d’un Giraudoux, ou d’un Anouilh, ou d’un… arrêtons de descendre l’escalier. C’est évidemment un théâtre très peu positif. On n’y finira jamais d’attendre Godot. C’est tout compte fait un théâtre très signifiant. Naturellement, le décor de Yannis Kokkos, qui montre un living moderne, est sinistre à souhait. Il faudrait sûrement refaire les peintures (comme dans la réalité). A force de ne rien faire, Danièle Lebrun emporte la conviction du personnage attentiste d’Anna. Dominique Labourier met une note de vie un peu facile, mais bien rafraîchissante –bien que son agitation frise le besoin de s’étourdir pour ne pas penser- dans cette grisaille. Maurice Garrel est bien en père de province, et Jean-Claude Dreyfus est con à souhait dans son rôle de mari pas satisfait de la façon  dont sa fille est élevée. Vous voyez, on parle des acteurs. C’est bien du « vieux » théâtre.

01.03.80 – L’ASILE, ou LE CHANT DE LA JOYEUSE VIE est une pièce suédoise, de Bratt et Anderson, traduite par Anne-Charlotte Berger, et mise en scène au THÉATRE PRÉSENT (qui devient de moins en moins médiocre, apparemment) par Georges Werler, qui est loin d’en être à son coup d’essai.
Il ne s’agit donc en rien d’un fruit de collectif ; ce qui est joué n’est ni le résultat d’une enquête menée par les acteurs, ni la traduction d’expériences vécues, et pourtant le spectacle qui montre dix vieux et vieilles croupissant dans une maison tenue par des religieuses, univers où la vie se résume à dormir et manger, mais où les classes sociales se confondent du fait de l’abandon des jeunes, m’a fait penser à QUAND JE SERAI PETIT ! Cela vient sûrement d’abord du fait que ce sont des acteurs et actrices très jeunes qui composent les vieillards et de ce que, pour évoquer leurs passés, qui ils ont été, ils ne se bornent pas à ressasser : en ruptures, ils se transforment en ce qu’ils veulent décrire avec la complicité de tous. Le théâtre redevient authentique « jeu ». Jeu à l’état pur. La mise en scène, au demeurant très exacte, est en vérité une mise en espace puisque les seuls éléments (non) décoratifs sont des chaises très banales et un piano droit. Aucun décor et les costumes des artistes sont leurs costumes de ville (ou pourraient l’être). La neutralité voulue de l’environnement sert, à mon avis,  le propos et j’ai beaucoup apprécié ce travail rigoureux, efficace, et utile.
Non que la dénonciation du système « asile » soit très originale. On peut dire que ce rappel n’enfonce que des portes ouvertes. Et même si cela fait rire, on peut regretter la complaisance qui a inspiré de faire jouer Sœur Jeanne, Sœur Jeannette et Alice (la bonne à tout faire de l’hospice) par des hommes, encore que ce travesti aide à signifier l’aspect Kapo de ces gardes-chiourmes comiques. Mais le propos est bien assumé et les parties chantées en soulignent gentiment les moments forts. On est un peu dans le même schéma de spectacle qu’avec LES MÉMOIRES D’UNE TACHE D’ENCRE SUR UN BUVARD de Dente. J’oserai dire, (mais ce n’est pas une critique) qu’il y règne un esprit P.C.F. Je veux dire par là qu’il ne s’adresse pas à des bourgeois qui croiront se délecter en cherchant les degrés sous l’accumulation des clefs. L’œuvre et sa réalisation se veulent claires. Elles posent concrètement le problème de la vieillesse et de sa solitude, en des termes qu’Adamov eût qualifié de « BOUL D’HUM… ». Très forte est la scène de la petite vieille qui doit quitter SON chez soi pendant que la voiture attend et que le chauffeur s’impatiente. Très amusante  celle où les religieuses décrivent l’asile de leur rêve où, dans le Lot, par exemple, seraient regroupés tous les vieux de France à l’intérieur de murs avec une infirmière au Km carré et un mirador pour surveiller. Très émouvante celle des visites et des moments qui les suivent, et de la gêne mutuelle des partenaires. Bref, voilà un bon et honnête spectacle qui appelle un chat un chat, qui ne s’embarrasse pas de poésie et dont l’esthétisme n’est qu’au service du message. Cela n’empêche pas qu’on en remarque la qualité.

02.03.80 – Je ne sais pas ce qu’aurait donné UNE PLACE AU SOLEIL, de Georges Michel, monté par quelqu’un d’autre qu’Etienne Bierry, mais il est certain que cette mise en scène a tiré l’œuvre au boulevard et qu’on rit beaucoup là où, peut-être, il faudrait frémir et s’angoisser. Il est en effet effroyable, l’univers vacancier montré et, hélas, il n’est que trop véridique. Ces plages polluées, où la baignade est interdite et où le bruit est assourdissant, ne sont pas rares. Ces familles qui se groupent dans ces camps de concentration, après onze mois de travail insipide, et n’y trouvent aucune joie mais en rêveront encore, sont la majorité.
Georges Michel examine d’un œil clinique cette Société imbécile. Il est lucide, cruel, et s’il fait rire, c’est aux dépens de ceux qui se marrent. On peut lui reprocher une forme trop classique, et de clamer trop clairement ce qu’il dénonce. Ceux qui lui jettent la pierre me sont suspects d’être les complices du POUVOIR qui crée ce commerce de l’autre chose dont ont besoin les hommes.

03.03.80 – Que les épouses légitimes soient des prostituées usant d’autres moyens que les vraies putes, mon père le hurlait déjà à ma mère vers les années 35-40 lors des scènes de ménage qui ont ensoleillé mon enfance !
Le « combat » de la féministe Dacia Maraini pour un amalgame entre les deux « professions », celui des Anglo-Saxonnes en faveur d’un « salaire pour le travail ménager » en collaboration avec COYOTE, organisation de prostituées, ne me semblent donc pas étranges, encore que ces rabaissements à des termes économiques de l’acte d’Amour ne me paraissent pas recouvrir l’ensemble du rapport masculin féminin. Mais ce qui est sûr, c’est que la pièce DIALOGUE D’UNE PROSTITUEE AVEC SON CLIENT ne m’a pas convaincu, car la professionnelle qu’incarne Janine Godinas est beaucoup trop intellectuelle d’une part, beaucoup trop visiblement méprisante envers son partenaire d’autre part. Quant à ce dernier, qu’il ait besoin d’un peu de tendresse pour bander ne me paraît pas devoir être retenu contre lui. On est en face d’une œuvre maladroite, non objective. Heureusement, le spectacle environné par Claude Lemaire dans un univers de salle de douche, et mis en scène pour l’Atelier de la rue Sainte Anne de Bruxelles par Eve Bonfanti, ne dure que cinquante-cinq minutes. (vu au Petit TEP).

05.03.80 – « A CAPELLA », « LES CHANTS DU VOYAGE » est un curieux spectacle. « Ni pièce ni tour de chant », il se veut « par la magie des voix, des rythmes et des gestes, un spectacle tissé comme un rêve envoûtant, chatoyant, un conte en forme de voyage à travers le temps, l’espace et le jaillissement jamais vaincu de nos raisons de vivre et de faire LA JOIE BELLE ET REBELLE ». Or je n’ai guère, durant la soirée, éprouvé d’émotions. Je n’ai pas beaucoup ri, et si j’ai eu l’impression que souvent la démarche des artistes avaient consisté à vouloir tordre le cou aux valeurs culturelles patrimoniales trimballées par le répertoire exhibé, c’est pourtant sans avoir eu le sentiment que cette « distance » ait été « politiquement conçue ». La gestuelle, la distorsion des sons, la disharmonie des harmonies m’ont semblé ressortir moins d’une contestation ou d’un rejet que d’une recherche formelle un peu à la manière du Roy Hart. J’ai donc eu l’impression d’être en face d’un exercice intéressant, car personnel et d’une ligne exploratrice dans l’interprétation des chansons populaires –avec des morceaux de bravoure bien imaginés comme l’enterrement parodique du chat de la mère Michel, par exemple-, mais ne décollant pas vers un autre niveau.
Il faut dire que le travail est très professionnel et que les deux filles et le garçon qui jouent cela sont apparemment très heureux de le faire.

06.03.80 – Je suis convaincu que, quand Antoine Vitez décide de monter un spectacle, LA CHOSE, qu’il se demande ce qu’il pourra bien inventer pour qu’ « on » en cause. Il n’est pas important que cette invention soit liée à l’œuvre jouée, à son service ou à sa trahison. Il FAUT seulement que ce soit « parisiennement » étonnant. Il n’est pas non plus essentiel que la représentation soit satisfaisante. Le PARTI exhibé doit inciter les chroniqueurs à gloser… et en vérité peu importe ce qu’ils glosent, pourvu qu’ils soient diserts.
Lucide et l’esprit vif, le célèbre dialecticien rompu aux opportunismes du P.C. depuis trente ans, -et jusqu’au dernier qui a consisté à en démissionner- doit s’amuser avec morgue en constatant la longueur des articles qui lui sont consacrés. Je le tiens exemplaire des temps que nous vivons. Sa gloire est à la mesure d’un gouvernement Barre et d’un Marchais à la tête des « Révolutionnaires ».
Montant LE REVIZOR de Gogol, pour l’ouverture du nouveau Théâtre d’Ivry, qui m’a rappelé l’ancien théâtre des Amandiers de Nanterre, ce qui est plutôt un compliment, mais avec une pente des gradins qui ne permet pas une parfaite visibilité, Antoine Vitez a donc commencé par décréter en soi-même qu’un décor réaliste serait par trop banal. Il a donc imaginé un jeu de miroirs (qui aurait pu, peut-être, convenir au JEUNE HOMME d’Audureau) disposés de telle sorte qu’on voit chaque comédien sous plusieurs faces –la moins perceptible étant la directe- et en guise d’environnement, les spectateurs. Mais n’espérez pas vous voir vous-même. L’orientation des glaces est conçue pour que vous ne trouviez pas votre propre visage.
Vitez demeure fidèle à sa vieille conception selon laquelle l’individu spectateur ne doit avoir de ce qu’on lui montre qu’une vision fragmentaire. Je me suis même demandé si la pente insuffisante des gradins, dénoncée plus haut, n’était pas voulue au même titre que le janséniste inconfort des fesses qui nous est imposé !
Vous me direz que la pièce de Gogol, dans un XIXème siècle très marqué, n’a rien à gagner à cette présentation qui ne se justifie nullement, car les fantoches décrits ne se « regardaient » certainement pas agir et ne tiraient sûrement aucune leçon de leurs comportements. Les présenter se mirant en eux-mêmes est non seulement hors sujet, mais en contresens !
Qu’importe ! La gratuité est absolue… mais elle est « intelligente » ! Le jeu, du reste, ne va pas du tout dans le même sens. Les comédiens surjouent tous, MAIS PAS DANS LE SENS DE LA FARCE, qui eût risqué d’amuser le public ! Foin de ces vulgarités.
Nous sommes en présence d’une bande de chrétiens –et non de salopards comme le supposait l’auteur !- Des demeurés qui hurlent , gesticulent, poussent des onomatopées, accentuent leurs « travers de classe », mais qui jamais n’atteignent  à la dimension qui eût fait rire. C’est un REVIZOR grinçant, lent, pesant, ennuyeux. Qu’importe ! Il est « intéressant »… Et Cournot, qui a détesté, a consacré trois colonnes à le dire dans LE MONDE ! Et tout Paris découvre le métro « Mairie d’Ivry ». Le but est donc atteint. Pour moi, je m’arrête. Je suis en train de faire comme tout le monde…

07.03.80 -     THÉATRE OUVERT  présente au Centre Georges Pompidou un œuvre de Michel Vinaver qui, par sa forme, m’a ramené au temps des années 50 et 60, ce qui est accentué par la mise en scène d’Alain Françon (du Théâtre Eclaté d’Annecy), que n’eût point désavoué le Planchon de PAOLO PAOLI, impitoyable, avec des silences interminables.
LES TRAVAUX ET LES JOURS traite de l’univers des bureaux, décidément à la mode ces temps-ci, mais sans la fantaisie plaisante de Dente, ou la folie de Gautré / Pradinas. Vinaver, qui doit se prendre pour Tchékhov, traite son sujet par bribes de dialogues réalistes, intimistes.
Je ne sais pas si ses moulins à café sont une transposition des lames Gillette dont il est, vous le savez, un cadre important. Mais ce qu’il décrit, au-delà des problèmes individuels et de la vie de chacun dans l’entreprise, c’est le fait que le capitalisme mène SA barque sans se soucier des cas humains. Celui qui CROIT participer est donc une dupe. A mon avis, Savary le dit beaucoup plus efficacement avec son sketch du représentant à l’attaché-case.
Mais Savary, n’est-ce pas, n’a pas SÉRIEUSEMENT la tête politique. Tandis que Vinaver l’a, au point d’en être d’ailleurs ambigu. THEATRE OUVERT, pour sa rentrée parisienne, montre avec cela à quel point il est introverti, hors de la vague de fond des lignes de force. J’ai envie de dire qu’il est « ouvert » sur son passé… Est-ce seulement une boutade d’humour ?

11.03.80 – UN PAQUEBOT D’EMAIL BLEU est une pièce d’Hervée de Lafond « pour enfants » ; Je n’y conduirai pas  les miens, mais j’aurais peut-être tort. Il paraît qu’ils sont nombreux à s’y retrouver dans l’histoire de cette petite fille, qui est malheureuse parce que sa maman la trouve laide et viole le secret de sa correspondance, et qui a envie de mourir parce qu’elle ne voit pas « à quoi ça sert la vie », et qui finit par casser un objet, le paquebot d’émail bleu, pour être punie et envoyée en pension. Ainsi contée, l’anecdote semble linéaire. En vérité, elle est faite de « souvenirs » et d’ « impressions ». Je veux dire que le metteur en scène, qui est aussi Hervée de Lafond –et là, son travail est plus intéressant, me semble-t-il-, a montré l’univers des autres tel que le voit l’enfant, bloc sévère par moments, individus grimaçants par d’autres instants, gros plans fugitifs sans doute assez exacts. Le spectacle se veut prétexte à réflexion pour les familles. Ma foi, il se peut qu’il atteigne son but. Il est en tout cas bien fait, sympathique, et astucieux : n’ayant pas les moyens de monter la pièce réalistement, Hervée de Lafond met dans un coin la superbe maquette de l’appartement où ça se passe, et c’est une excellente idée, suffisante. D’une façon générale, cela fonctionne.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 29 janvier 2007 1 29 /01 /2007 21:39
12.03.80 – J’ai assisté à la mise en espace, au Théâtre Ouvert, de CARTAYA avec la stupéfaction de quelqu’un qui se demandait comment il était possible qu’une telle entreprise ait pu un jour être décidée. Et puis j’ai réfléchi et, bien sûr, elle s’inscrit dans le « complot ». Qu’est-ce que le « complot » ? C’est la Société secrète à la botte du Pouvoir qui réunit des intellectuels et des journalistes dans une collusion objective avec des penseurs de l’opposition, pour que soit distribué l’Opium à la frange de la bourgeoisie qui risquerait encore de penser politiquement, donc subversivement, en dérangeant les billes des magouilleurs professionnels !

Voyez comme il est habile, ce Philippe Minyana (né à Besançon en 1946, de parents qui lui ont donné le prénom du Maréchal déchu) : sa théorie de femmes fileuses fait référence à l’univers du Lorca de LA MAISON DE BERNARDA ALBA, et aussi, bien sûr, à la mythologie grecque. Son curé inquisiteur est une caricature digne d’un écrivain des Pays de l’Est. Et son carabinier impassible devant les agressions de la putain est une illustration de l’obéissance aveugle telle que le Franquisme l’exigeait de ses serviteurs. La femme libre et insolente qui se gausse des conventions (mais sera punie) est un clin d’œil aux féministes. D’ailleurs, sa pièce comporte la proportion inverse de d’habitude quant aux nombre de rôles de femmes (6) et d’hommes (2). Comme il y a sur le marché plus de chômage féminin que masculin, cela facilitera le montage. Et quant au style imagé, « nourri de bon lait crémeux blanc et chaud sortant d’un bon sein lourd et sain » (je parodie), il évoque à la fois Anouilh et Péguy, Delteil et Giono dans une « poétique » que je trouve à bon marché, mais qui aide à envelopper le paquet sous une chape de degrés apparents, en vérité dans un sac à malice où le spectateur est convié à puiser les éléments disparates qui lui sont fragmentairement dispensés pour essayer de s’y retrouver (Fi !) l’anecdote ! Bref, ce salmigondis est complètement de nature à enchanter les comploteurs avec son « politique » rétro noyé dans le folklore. Ils peuvent se réjouir : une fois de plus, au théâtre, ON ne leur aura rien dit.
Viviane Theophilides a accentué dans ses indications le jeu en référence aux données fournies par le tâcheron de la plume pondeur : son curé, son carabinier et la servante de l’héroïne, ainsi qu’une des fileuses jouant réaliste historique. Les autres, et elle-même, se composent en Erénnies d’opérette avec voix truquées. Une bande son rappelle que la mer est proche. La choix de Liliane Rovère pour jouer Tara, le rôle principal, ne peut s’expliquer que de deux manières : elle couche avec ou elle lui a été imposée par l’auteur qui couche avec, irritante, suffisante, prétentieuse et maladroite, cette  nana devrait commencer par aller apprendre à articuler avant d’avoir l’impolitesse de s’imposer sur une scène pendant soixante-quinze minutes. On se demande ce que Michèle Uzan fait, avec un petit rôle, dans cette affaire !

18.03.80 – Je suis admis avec quelques rares privilégiés à assister (à Nancy) à une présentation de ce que sera le futur spectacle du Groupe 4 L 12 : CAUCHEMAR À 4 L 12 LA VEILLE DE SES NOCES. Honneur insigne, car on sait l’exigence de cette troupe vis-à-vis d’elle-même, et son angoisse –sinon sa réticence- à passer du stade du travail en cénacle à l’exhibition. Il m’est arrivé d’ailleurs de me demander si le système de pensée de Michel Massé ne lui faisait pas regarder la représentation devant le public comme une corvée hélas nécessaire, l’important à ses yeux étant la recherche entre soi d’un équilibre dans la vie obtenu par un défoulement proche de la folie durant les séances mystérieuses où il s’enferme des heures durant avec ses camarades.
Ce qui frappe au surplus dans le résultat provisoire montré, c’est qu’on s’y sent ramené dans un univers de l’enfance où n’importe quel objet peut servir de support à un jeu, où n’importe quelle situation peut être travestie au gré de l’imagination de l’instant, où la continuité des actions entreprises répond à une logique qui est parfaite et en même temps absurde, imperméable à celle qu’ont apprise les adultes, et où les gestes, les cris se hissent jusqu’à ce degré d’excitation qui fait généralement sortir les parents de leurs gonds, et les incite à punir parce qu’ils ont peur d’être dépassés par ce qui devient incontrôlable.
Incontrôlable ? Ce n’est certainement pas le cas des faux grands gamins du 4 L 12. Chacun mène SA partie, joue SON ou SES personnages à SA manière et selon SA folie, mais le chef d’orchestre Massé a veillé à multiplier les points d’orgue où tout le monde se regroupe avec discipline, et il n’y a pas la moindre improvisation dans les itinéraires qui s’interconnectent trop naturellement pour que ce ne soit pas au fil d’une rigoureuse partition.
Vous me direz : « Alors, c’est un nouveau CONCERTO ? » Eh bien oui et non, mais dire clairement où est la différence, à part le fait que les anecdotes de base sont différentes –ici, en gros, un concert farfelu, là une noce confrontée à une colonie de vampires-, n’est pas aisé.
Je ne peux que livrer mes impressions, à savoir que je n’ai pas du tout éprouvé qu’il s’agisse d’une ressucée, et qu’il m’a semblé au contraire que la troupe avait su se dépasser elle-même et réussir l’impossible, c’est-à-dire, dans une ligne qui paraissait une voie de garage, se renouveler complètement.
Incontestablement, ce CAUCHEMAR est un plus GRAND spectacle que le CONCERTO. Il est plus parfait. On n’a pas envie de parler d’un canular, et je pense que cela vient d’une plus grande profondeur des contenus. Je ne pense d’ailleurs pas que l’équipe ait voulu SIGNIFIER des messages. Mais soit qu’elle ait mûri, soit que sa démarche l’ait incitée à se situer davantage, il est certain que le fonctionnement de ce CAUCHEMAR est par moments « politique » quelque part. Un des grands instants du spectacle est la vente aux enchères aux spectateurs des comédiens par eux-mêmes. « Le coup du Dr Faust », quand ils choisissent l’orgie sur cette terre, une orgie qui débouchera sur un angoissant, interminable échange des partenaires, en est un autre –et c’est là dessus que la soirée s’achèvera, sur une note forte où le mot FAIM devient cosmique-… Attention : que ces lignes ne vous donnent pas le sentiment d’un CAUCHEMAR moins drôle que le CONCERTO. Au contraire, les gags sont innombrables et tous plus farceurs les uns que les autres. Les références « culturelles » (à Dracula, aux musiques de films d’épouvante, aux westerns, à tout ce qui fait la nourriture quotidienne des enfants) sont lisibles, et JAMAIS faciles.
Le rythme est beaucoup plus soutenu et les baisses de tension sont rares. Bref, je crois que c’est un spectacle important, une réussite presque parfaite, un pavé génial dans la mare opaque qui nous environne.
Le 4 L 12 a encore trois mois pour bichonner son bébé. Je trouve ça beaucoup. Il ne faudrait pas que l’enfant s’assèche avant d’être accouché. Sincèrement, tel qu’il est, on donnerait neuf sur dix à ce CAUCHEMAR. Je ne suis pas certain que ce soit une bonne chose que de tenir à le hisser au dix sur dix. De toutes manières, cette troupe TIENT une forme d’art originale qui puise sa contestation au plus profond de nos racines, là où les psychanalystes guettent nos souvenirs. Justement, elle ne cherche pas à ramener les souvenirs à notre entendement d’adultes, mais à nous aider à replonger dans l’UNIVERS où TOUT ÉTAIT POSSIBLE, celui de cette créativité que tout notre système d’éducation occultera ensuite ! C’est sans doute pour cela qu’elle me plonge dans un tel bonheur !

19.03.80 – Hélas, les soirs se suivent et ne se ressemblent pas. Au Chapiteau Bleu du Forum des Halles, Fabio Pachioni présente LA VIE REVÉE DE W. B. et c’est un monument d’ennui. Pourtant, le personnage qui a inspiré l’idée du spectacle, Wolfgang Borchert, est en lui-même assez fascinant puisqu’il s’agit de l’auteur de DRAUSSEN VOR DER TÜR, cette pièce écrite juste après la guerre et qui montrait le retour d’un soldat allemand dans un foyer détruit où plus personne ne souhaitait le revoir, sur fond d’une société déboussolée sortant à peine, et mal, des illusions et du cauchemar nazis, soudain culpabilisée après s’être crue race des Seigneurs. L’œuvre surgissant au milieu des ruines rendait un son de sincérité et d’authenticité que dramatisait encore la mort de l’écrivain qui, n’ayant guère pu s’exprimer durant les années de la dictature, n’avait eu que deux ans pour jeter son cri. Mort sans doute naturelle, d’ailleurs, car l’homme était gravement hépatique, mais quand même certains à l’époque parlaient de suicide. L’un et l’autre ne sont pas inconciliables, un malade pouvant se tuer en ne se soignant pas.
Pacchioni et un certain Claude Broussouloux ont fouillé dans la vie réelle de Borchert pour en tirer, je cite : « un parcours onirique qui ramène en surface des événements exacts. » Le résultat est une série de tableaux qui oscillent entre le son et lumière de reconstitution réellement historique ou pseudo, et une espèce d’évocation dans un style poétique désuet qui veut rappeler celui de l’auteur, de moments de sa vie (qui ne m’ont pas paru spécialement intéressants par rapport aux personnages, ni originaux par rapport à la réalité allemande).
De temps en temps, une belle musique romantique vient souligner des moments qui, du coup, passent avec efficacité.
Le dernier tableau, projeté, est sobre et beau. Mais tout le long tableau du tripot bordel est chiant, la ronde des prisonniers est d’une banalité écoeurante, la relecture de DERRIERE LA PORTE ne décolle pas etc… etc… C’est un spectacle qui comporte des instants de talent mais qui, dans l’ensemble, ne fonctionne pas. Edmond Vulliaud, qui joue Borchert, a un beau physique d’aryen blond. Il pète de santé ! Autour de lui, une troupe de sept faire-valoir s’agite dans une gestuelle au point, mais sans personnalité, esquissant parfois un début de jeu avec des accessoires comme dans le regrette SOLEIL FOULÉ PAR LES CHEVAUX, mais tournant à chaque fois court ! Peut-être faut-il déplorer que Pacchioni ait voulu « rêver » cette vie au lieu d’en tirer ce qu’elle a eu d’exemplaire, c’est-à-dire faire de l’Art au lieu de rendre hommage. On ne tire pas LECON du spectacle. Quel est donc l’intérêt de l’entreprise ?

20.03.80 – Voici, au prix d’un voyage à Marseille –dites que je ne suis pas sérieux- le GRETA CHUTE LIBRE au Mini Théâtre dans un spectacle intitulé : GLACES. Le titre est justifié puisque le décor représente un jeu hétéroclite de vitres transparentes plus ou moins opaques pour certaines et de miroirs, assemblés de façon surréaliste et cependant fonctionnels, puisqu’au bout de peu de temps, grâce en partie à la bande son, nous savons où sont les fenêtres, les portes, l’arrière pièce et même l’ascenseur. Dans cet univers meublé de deux fauteuils, d’une chaise de bébé sur laquelle trône une vieille machine à écrire, et d’un magnétophone omniprésent, vivent deux hommes, un « maître » nommé Karl et son « serviteur » appelé Kurt. Leurs comportement évoquent THE SERVANT de Losey, le valet étant excessivement servile mais possédant le POUVOIR réel sur son patron qui, nonobstant, s’amuse à l’humilier et à le submerger d’ordres pour le plaisir de le voir obéir. Le titre du spectacle est un signe : ces deux êtres sont complémentaires, se mirent l’un dans l’autre, sont thèse et antithèse, doubles en somme. Le « drame » anecdotique vient, du reste, de ce que Karl DOIT partir. Les deux acteurs qui jouent cette CRÉATION N° 5 s’appellent Jean Hache et Dominique Leconte, mais le programme n’explicite pas qui est Karl et qui est Kurt. Qu’importe : tous deux sont clairement homosexuels et possèdent de leurs corps une totale maîtrise. Leurs jeux sont exécutés impeccablement, avec un dignité toute britannique et un sérieux extrême. Le choix des noms et le climat du spectacle, dangereux quelque part, trahit une fascination allemande, je dirai même nazie. Authentiquement, j’ai eu le sentiment d’être en présence d’une démarche fasciste. Même si, au fond, il s’agit d’un narcissique duel entre un homme et SON double, il n’en reste pas moins que tout est fondé sur un rapport de forces, sur une mainmise entrecroisée, avec violence sous-jacente affleurante et pédérastie digne, ce qui va dans le même sens. Les musiques qui ponctuent les moments et les soulignent, rendent des sons virils et romantiques, y compris quand une chanteuse wagnérienne vient meubler le vague à l’âme de Karl, qui part et revient, on ne comprend trop pourquoi. « Vas-y, la vieille », dit-il en faisant tourner la bande.
Est-ce par origine ou pour s’amuser que les deux complices s’expriment souvent en russe blanc de fantaisie, comme s’ils jouaient quelque CRIME ET CHATIMENT ? Je n’ai pas bien compris le sens de cette dimension, à moins qu’il ne s’agisse de complaisance, qu’ « on » ait voulu montrer ce qu’« on » savait faire. Il y a dans ce spectacle, par moments irrésistible et très fort, au bas mot une demi-heure de trop (sur quatre-vingt-dix minutes !) au cours de laquelle les deux acteurs « meublent », par des morceaux de bravoure qui leur permettent d’exhiber leurs panoplies personnelles de gags. Trop c’est trop, et on finit par s’ennuyer après avoir été charmé. Il se peut que la parodie dostoïevskienne fasse partie de cette exhibition, dont le défaut principal est qu’elle rabaisse l’épopée à un niveau de café-théâtre.

21.03.80 – Il existe désormais une catégorie de spectacles à un personnage qu’on ne peut décemment pas appeler des « one-man-show ». Entendez-moi : il y en a toujours eu, en ce sens que la démarcation passe par le fait qu’il s’agit d’authentiques représentations théâtrales, c’est-à-dire ayant des exigences supérieures à celles que revendique le « Café » théâtre ?
Mais cette saison-ci -crise oblige sans doute- je trouve qu’ils se multiplient de « Conversation chez les Stein » en « Silence à Soi », de « Lili Camlamboula » en « Albert » et de « Marie de l’Incarnation » en « Rude Journée en Perspective ». Dernier né du Théâtre du Chapeau Rouge, ce « texte » (je mets le mot entre guillemets car il ne doit guère comporter plus d’une centaine de mots) est dû à Pierre Pradinas et à Yann Colette qui le revendiquent à égalité. C’est le premier qui a fait la mise en scène et qui, de la cabine de régie, « joue » avec la bande sonore. C’est le deuxième (vous savez : c’est le borgne de BABYLONE) qui joue. Privés de leur auteur habituel Alain Gautré, les deux complices ont perdu une part de leur folie et l’histoire qu’ils racontent ne déraille sur aucun onirisme. C’est la (ou les) journée (s) d’un Professeur de musique qui a pondu il y a dix-neuf ans une symphonie dont personne n’a voulu, et qui rêve qu’il la dirige à New York devant un parterre de célébrités. Ce malheureux, on le voit d’abord s’éveillant, dégonflant une poupée gonflable et la glissant dans sa serviette à partitions, faisant sa toilette, sortant de chez lui, traversant la ville à pieds et en autobus, arrivant chez son élève, martelant le rythme d’un exercice sans âme, puis, rentré chez lui après une nouvelle traversée de la ville, écrivant au sous-secrétaire à la Culture pour se plaindre de la non prise en considération de son œuvre, sollicitant le directeur des J.M.F. en vain, puis enfin fantasmant le concert américain.
Cette symphonie, on l’entend, composée d’un amalgame de notes et de bruits piqués à des radios. C’est un peu l’univers du Psychopompe d’Azerthiope, mais avec moins de gags extérieurs et davantage de contenu apporté de l’intérieur par l’acteur qui exprime pratiquement tout en mime et en pantomime, à tel point que j’ai cru qu’il venait d’une école à Marceau ou Decroux –et il n’en est rien !-, avec une très sincère humanité. En vérité, c’est une œuvre sur la solitude de l’homme coupé des collectivités et (peut-être à l’insu des protagonistes) une critique d’une Société capable de reléguer dans un tel abandon, dans un tel isolement affectif et culturel, un être humain.
Le pire, c’est que ce laissé-pour-compte se contente de son sort, l’accepte, n’imagine pas qu’il pourrait vivre autrement. Sa médiocrité débouchera un jour sur la mort et il ne laissera ni traces ni souvenirs.
Comme je l’ai dit, le texte n’est pas bavard et si j’ai perçu ce dénuement, ce pathétique, cet appel à autre chose et non pas un exposé clinique, c’est parce que l’acteur « fait passer » le message. Sa performance est éclatante, mais sans ostentation. Et même, elle est parfois un brin maladroite, ce qui la rend gentille.
Et puis, il n’abuse pas d’effets avec son œil manquant. On arrive même à ne plus y faire attention, ce qui n’était pas le cas dans les précédents spectacles. Honnêtement, UNE RUDE JOURNÉE EN PERSPECTIVE n’est pas un GRAND spectacle. Il est trop au premier degré pour cela. Mais c’est un spectacle touchant, un morceau choisi de bifteck bien saignant, une tranche de vie boul’ d’Hum… et puis la preuve qu’il y a tout de même des jeunes gens qui se posent des questions.

25.03.80 – Que Catherine Dasté ait un compte à régler avec ses parents au point de déplorer qu’ils aient un jour fait l’amour, ce qui eût pour conséquence de l’engendrer, c’est son problème. Qu’elle ait éprouvé le besoin, l’envie, d’exhiber publiquement cette rancœur intime au point d’en faire un spectacle, je ne trouve pas ça très sympa, mais après tout, en ces temps où les artistes semblent ne rien avoir à dire d’autre que « ça va mal, soyons désespérés », pourquoi pas ? Où le bât blesse, c’est que AUX LIMITES DE LA MER est un exécrable spectacle, prétentieux de surcroît, car il se veut « total » ! En vérité, cette totalité-là est faite de la juxtaposition de moments musicaux (banals, mais c’est ce qu’il y a de mieux : Le groupe SPRAT sait jouer du rock et y mettre les décibels nécessaires et sa chanteuse, Catherine Ringer, a une belle plastique et une voix juste), gestuels (faits de déplacements vifs ou mous, c’est selon, à la motivation illisible), chorégraphiés, (assumés par une certaine Marcia Muretto dont le corps tout entier respire la stupidité et le visage l’antipathie) et théâtraux (si j’ose dire puisqu’ils consistent en un dialogue balbutié entre la précédente qui, avec un horrible accent sud-américain, est insupportablement incompréhensible, et un certain Serge Maggiani, qui a l’air d’un demeuré, même quand sans raison apparente il cesse d’ânonner pour s’exprimer en une langue « coulante » où la mer, chère aux femmes prêtresses, tient une place de choix.)
J’allais oublier que le lien, entre ces disciplines plaquées côte à côte, est fait de silences interminables, destinés sans doute à inculquer aux spectateurs que ce qu’on leur inflige est DENSE. Pour moi, je me garderai de juger la démarche –qui m’est très étrangère- mais j’affirme que l’exécution est débile, et trahit chez Catherine Dasté un très grave manque d’imagination créatrice. L’ennui distillé aux spectateurs de Sartrouville n’est certes pas de nature à leur inspirer la passion du théâtre.

27.03.80 – Il y a quelquefois des cas où nos médiateurs distributeurs d’opium se laissent avoir par un spectacle qu’ils n’auraient politiquement pas dû soutenir, et où, malgré les consignes, ils disent à leurs lecteurs ou auditeurs : « Allez-y, c’est formidable ».
ATTENTION AU TRAVAIL, présenté par le Théâtre de la Salamandre, est un spectacle réjouissant parce qu’il prouve qu’en 1980 il y a encore des équipes qui se préoccupent de traiter au théâtre de la VIE. Je veux dire de la vie d’aujourd’hui. De celle des petites gens sans histoire, ceux qui sont exploités, qui existent en tant que force de production, et deviennent des déchets encombrants dès que la société du profit n’a plus besoin d’eux. Gildas Bourdet nous fait beaucoup rire avec ce thème pas drôle. Ses sketchs sont conçus pour cela. Certains baignent dans l’humour comme celui du « Peintre et l’Ouvrier », qui, en quelques traits, définit le précipice qui sépare les classes sociales ; celui de l’EMBAUCHE, où le rapport employeur/employé est inversé. D’autres sont plus directement cruels, comme celui de la Bouchère qui, larguée par son mari, perd en même temps son emploi et ses moyens de subsistance ; ou –quoi qu’il amuse- celui de l’enfant qui réclame une nourriture que sa mère ne peut lui donner.
Certains mêlent les univers : des clowns rencontrent une fille qui veut se pendre et l’aident à le faire parce qu’elle n’y arrive pas toute seule. Trois filles plongées dans le monde des vacances s’y emmerdent… ATTENTION AU TRAVAIL a l’immense mérite de rendre un parfum d’authenticité.
A la différence de LA JEUNE LUNE TIENT LA VIEILLE LUNE TOUTE UNE NUIT DANS SES BRAS, du Théâtre de l’Aquarium, il est éclatant qu’il ne s’agit pas du résultat d’enquêtes menées à l’étranger (je veux dire en « milieu différent ») par des intellectuels bourgeois, mais bien de la transposition sur scène d’histoires vécues (pas par les acteurs eux-mêmes sans doute, mais par des gens de LEUR CLASSE SOCIALE : je suis prêt à parier que CES acteurs-là sont fils de vrais prolétaires). C’est sans doute ce qui explique que le spectacle ne soit pas REVENDICATIF.
Il CONSTATE. A nous de tirer des leçons. En vérité, il y a dans le spectacle une scène didactique et elle est fantastique : on y voit une patronne expliquant minutieusement le fonctionnement d’une machine à vapeur avec l’aide d’un jouet, et concluant, en tapant dessus, que le plus grand mérite de cette merveille est qu’elle lui appartient. Présenté au T.G.P. dans un décor simultané gigantesque qui a dû coûter chaud –mais pour une fois, « tant mieux-, ATTENTION AU TRAVAIL est un événement qui classe Gildas Bourdet, après MOLIÈRE et MARTIN EDEN, au premier rang de nos réalisateurs, et son Centre Dramatique dans un dimension à part. Si nos critiques ont loué unanimement ce brûlot, c’est parce que son EVIDENCE le situait au-delà des querelles partisanes. L’attaquer eût été indécent.

03.04.80 – Je suis a Helsinki et j’assiste à un DON QUICHOTTE en suédois par un Théâtre National de Malmö qui participe au même festival que le 4 L 12 que j’ai accompagné ici.
Visiblement, il a fallu utiliser les acteurs de la troupe. Don Quichotte est un peu trop petit. Sancho n’est pas assez gros.
Il paraît que la pièce est de Boulgakov. Il m’a semblé qu’elle minimisait les propos de Cervantès : le héros, carrément cinglé, n’a en face de lui que des farceurs qui lui font des niches. La mise en scène donne joyeusement dans l’espagnolade d’opérette. La convention domine tout. Pas exaltant.

15.04.80 – L’authenticité étant chose rare à notre époque, son apparition sur une scène étonne et enchante. Le secret du succès étant de réussir à raconter une expérience personnelle qui recoupe quelque part tout ou partie de la sensibilité collective, Michel Boujenah a fait mouche en racontant avec gentillesse son itinéraire de petit Juif tunisien évacué, « parce qu’on partait », vers Sarcelles, et revenant au pays de sa naissance « en touriste » vingt ans après. Bien sûr, son histoire plaisante, mais qui n’est pas que drôle, atteint intimement les Juifs d’Afrique du Nord et, par extension, les pieds-noirs. Mais au-delà elle témoigne pour tous les ballottés de l’humanité. Remarquez bien qu’aucune agressivité n’est recélée par ALBERT. Il ne revendique pas, ne réclame rien. Et même, il a l’air content d’avoir à s’adapter à un milieu nouveau. Il se démarque de ses parents dont il chine les tics ancestraux. IL ACCEPTE SON SORT et son constat est tout à fait distancié. Son identité lui confère une originalité, une personnalité, mais à un niveau qui reste folklorique (ne voyez rien de péjoratif dans ce mot employé ici, faute d’un meilleur pour faire image). En vérité, il ne dérange pas et ne s’affirme pas dérangé.
Pour commenter son jeu, on a envie de dire qu’il est mignon. Pourtant, cela va plus loin en profondeur. Cette acceptation pourrait n’être que résignation. L’eau dort mais la MÉMOIRE est vivace. La série de sketchs montrés prouve un sens aigu de l’observation et l’entreprise suppose le souci de garder le SOUVENIR. Elle s’inscrit donc dans la problématique juive et je pense qu’elle divertit les Aryens, un peu comme les « histoires juives » les font rire. Ils sortent du Petit Montparnasse en pensant que « c’est bien juif », mais leur antisémitisme ne peut pas être conforté parce que c’est charmant.
Les cinq dernières minutes cependant tranchent avec le reste. Albert y stigmatise l’oppression bourghibiste et se revendique frère des étudiants arabes pourchassés par la police, voire massacrés par un pouvoir impitoyable. Cette fraternité ne va pas sans ambiguïté, car elle peut comporter une leçon administrée à ceux qui l’ont chassé, lui, jadis, et qui ont troqué un colonisateur contre un despote. Je ne crois pas que ce soit cela qu’il veuille signifier, néanmoins. Il y a une incontestable sincérité dans sa main tendue « entre jeunes ». Sera-t-elle saisie ? L’éternel porte-à-faux du Juif éclate dans ces derniers instants.
Il serait injuste, à côté de la performance de l’acteur, de ne pas souligner l’apport des deux musiciens qui l’accompagnent, et dont on peut seulement regretter qu’il ne soit pas plus fréquent.

18.04.80 – Le Teatro Campesino qui m’avait enchanté il y a trois ans avec LA GRAN CARPA DE LOS RASQUACHIES, est de retour, en tournée européenne, avec un autre spectacle intitulé : EL FIN DEL MUNDO. Luis Valdès n’en est pas et c’est bien dommage, car l’humanité dégagée par ce petit bonhomme est inestimable. De toute manière, il y a entre les deux spectacles une différence fondamentale qui est que, s’il est certain que le deuxième témoigne comme le premier de l’identité des Campesinos, il est beaucoup moins « politique ».
Ici, il n’est plus question de grèves, de stigmatisation du gringo, d’utilisation des superstitions religieuses du peuple à des fins d’agitation sociale revendicative. On assiste à l’aventure d’un homme de la campagne qui est brusquement plongé dans un univers où LA MORT a le pouvoir. Entendez une transposition de ce que peut signifier pour lui une ville comme LOS ANGELES. En vérité le héros, incarcéré pour s’être drogué, rêve cet itinéraire, ce qui permet, bien sûr, tous les surréalismes.
En vérité, ce spectacle est trop bavard. Le « langage » fait de musique, de chansons, de gestuelle, de santé et de bonne humeur inaltérable de la Gran Carpa, a fait place à un verbiage abondant et à un esthétisme américanisé. Je présume qu’aux Etats-Unis, cela doit être efficace. Pour moi, qui comprends mal l’anglais « hispanisé » que parlent les Campesinos, j’ai admiré les masques superbes des morts et la perfection de certains mouvements d’ensemble, et j’ai été, de toute manière, « intéressé » pendant toute la soirée qui se situe à un bon niveau de qualité. Mais j’ai été loin de retrouver l’impression d’évidence que c’était ça, le Théâtre Populaire que m’avait procuré le premier. Comme si la spontanéité communicative dans laquelle il baignait, tout à fait au-delà des mots, avait disparu, La troupe a vieilli. Elle exploite des recettes.Elle était professionnelle par sa rigueur et son exactitude, mais son cœur battait à l’unisson du contenu qu’elle proposait. Elle EST professionnelle encore, mais j’ai envie d’ajouter : ringarde.

19.04.80 – 16 h. Cartoucherie. S’il vous semble intéressant, aucune autre préoccupation ne vous agitant, de vous remémorer l’histoire du PRINCE HEUREUX, je vous conseille de relire la nouvelle d’Oscar Wilde. En aucune cas, de n’assister au spectacle de l’Atelier du Chaudron.
Encore moins d’y emmener vos enfants, sauf si votre dessein est de leur inculquer que le théâtre est une chose chiante, morne, ennuyeuse et ânonnée par des comédiens qui ne savent pas parler le français.
La réalisation a laquelle j’ai été conviée avec une insistance qui démasque l’inconscience (à moins que ce ne soit l’impudence) de cette équipe composée, je cite, « de marionnettistes, musiciens, danseurs et cigales de toutes espèces », est partie d’improvisations qui ont été « sous-tendues par l’histoire du PRINCE HEUREUX » (entendez : « il fallait bien une anecdote, mais ça n’était pas ça l’intéressant ») qui « ont été également une recherche du groupe vers une pulsation partagée de ses gestes et de ses voix » (sic !).
« En découle un travail sur le rythme et les décalages rythmiques »… J’arrête là la transcription de ces prétentieuses déclarations d’intention d’où j’extrairai le mot RECHERCHE pour affirmer que, celle-ci durant depuis 1971, vu le résultat, il est temps de la stopper. Car je butte sur le mot RYTHMES. En effet, outre la débilité de l’aboutissement des recherches, c’est l’absence de rythme qui tue le spectateur, avec des silences inexplicables et des étranges moments où les acteurs se parlent entre eux avec le souci évident de ne pas se faire comprendre.
Ne parlons pas de la danseuse qui incarne l’hirondelle retardée dans son voyage vers une Egypte de cartes postales (ce sont les projections qui m’inspirent cette comparaison), et qui ne fait que quelques pas classiques dans un collant noir poussiéreux. A l’actif de l’entreprise, il y a les musiciens, qui essaient de sauver le coup avec courage, et le parti des petites maisons en papier journal qui signifient la ville. La pauvreté de la chose éclate un peu, mais c’est une bonne idée, surtout quand des chaudes couleurs sont projetées dessus. Il paraît que « les décalages dans l’espace et le temps » voulus par la troupe sont générateurs de distance ou peuvent naître poésie, humour et dérision », et que j’ai donc assisté à un spectacle qui riait de son propre spectacle ». Je crois qu’il faut traduire : « un spectacle qui se foutait de ma gueule. » 

19.04.80 – 17 h 30. Antonio Diaz Florian a invité dans son nouveau lieu de la Cartoucherie un spectacle de la BARAQUE THÉATRALE ET MUSICALE qui est hautement culturel, puisqu’il s’agit du NEVEU DE RAMEAU de Diderot. Et ladite BARAQUE n’a rien d’une jeune compagnie, puisque les deux principaux acteurs sont Jean-Marc Bory et Philippe Clévenot. Le premier joue MOI, c’est-à-dire le philiosophe Diderot, et le second incarne LUI, c’est-à-dire Jean-François Rameau, personnage recréé au départ d’une réalité, et qui fut « un singulier mélange de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison », parasite cultivé passionné de musique, parfaitement amoral mais « quelquefois profond dans son amoralité », en vérité traducteur en langage cynique des pensées intimes et inquiétudes de l’encyclopédiste en matière de morale.
Le dispositif est original en ce sens que les spectateurs sont assis à des tables de café style XVIIIème siècle, dans une salle aux murs recouverts de verre dépoli. Le jeu se fait dans l’allée centrale et auprès de tables comme les autres, artistes quasi-mêlés au spectateurs. C’est beau. C’est aussi la seule audace de la mise en scène de Jean-Marie Simon qui a dirigé les acteurs avec un grand classicisme, s’attachant à rendre bien perceptible le style de l’œuvre, remarquablement expressif et séduisant. Philippe Clévenot est le grand gagnant de cette exhibition d’acteurs. Il n’est pas sans rappeler  Belmondo. Bref, pas exaltant.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 29 janvier 2007 1 29 /01 /2007 20:41
19.04.80 – « Papa ! Papa », « je veux grandir », « mais comment ? », « cherche l’UNION », mon fils, (et une belle femme, paraît). « Merci Papa ». (Mais qu’est-ce qu’il faut faire ?) « Fais le avec la tête », mon fils ! (Diable !). « Qu’est-ce que la vie ? » (et la mort ?). Ces questions essentielles sont posées par Benito Gutmacher dans son nouveau spectacle TAROT, où il est toujours tout seul à s’exprimer, mais où Catherine Pergay lui apporte un soutien logistique en s’asseyant sur une estrade avec un port de reine et en changeant plusieurs fois de costumes.
Sa beauté fait contrepoint, ainsi que son immobilité majestueuse, à l’agitation de l’« extraordinaire pantomime », dont la prestation, il faut le dire, est remarquable. D’abord parce que la technique de l’artiste est parfaite et qu’on peut vraiment parler de performance pour certains de ses numéros, comme celui, extraordinaire, où il bat des cartes en mimant le rythme de projection du cinéma muet (sans l’aide d’aucun stromboscope). (Mais c’est tout le spectacle qu’il faudrait citer au niveau de l’exhibition). Surtout parce que le contenu de ce qu’il exprime est important, me semble-t-il. Mes premières lignes ont pu donner l’impression que je me moquais. MAIS NON !
Gutmacher dit des choses essentielles avec SON LANGAGE. Et ces choses, il les dit avec humour et gentillesse. L’agressivité de Givres est dépassée. Ou alors elle est drôle, comme quand, sur l’air du BARBIER DE SÉVILLE, il se précipite férocement sur un spectateur médusé pour le barbouiller de savon à barbe. Vous me direz que le message n’est pas très original. En effet, parler de la vie et de la mort, de la fascination de l’enfant pour le père, de l’amour et de la décrépitude de la vieillesse, ce sont des thèmes rebattus. Mais il y a la manière… et là !

25.04.80 – Le sujet de HONORÉE PAR UN PETIT MONUMENT aurait pu, traité par Savary, être le prétexte d’un joli sketch de vingt-cinq minutes.
Il s’agit d’un mutilé du travail qu’il faut amputer d’une jambe, et qui exige que le chirurgien la lui rende, car il veut l’enterrer avec les honneurs.
Denise Bonal en a fait une œuvre de une heure quarante. C’est longuet. L’univers hospitalier montré était plus convaincant dans SANTÉ PUBLIQUE et dans LE SILENCE ET PUIS LA NUIT. Pourtant, l’amputé et son compagnon de chambre, joyeux drôle à qui on a enlevé l’estomac, font de leur mieux pour meubler le temps avec l’aide de deux charmantes infirmières. On est à la limite du boulevard. La toile de fond sociale (le problème de la sécurité est posé) revient épisodiquement, comme en supplément au propos. La mayonnaise ne prend pas.

28.04.80 – VOYAGES AVANT L’AN 40 de René Loyon a été conçu au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers comme une « lecture » du Journal tenu par son grand-père, magistrat colonial  né d’une mère allemande et d’un père français, ce qui n’était pas confortable.
Yannis Kokkos signe avec Loyon et c’est Alexis Nitzer, remarquable, qui incarne le héros, bourgeois droitier qui porte comme croix sa double parenté et qui, de la Réunion à Madagascar puis à Dakar, transporte les schèmas de pensée qui ont fait l’Empire. A flirter avec par le détail, comme le fait le spectacle, on se découvre étonnamment familier de l’univers ressuscité : la « distance » n’exclue pas le clin d’œil, ni la critique la gentillesse, à telle enseigne qu’on peut se demander si Loyon a fait un éloge de son grand-père ou si, au contraire, il a voulu dénoncer son aliénation. Cette ambiguïté ne m’a pas gêné.
Mais il faut dire que, si j’ai bien pénétré dans le contenu, c’est parce que les événements politiques qui ponctuent la carrière du personnage sont ceux de ma petite et jeune enfance, et parce que sa mentalité m’a été familière, sinon directement familiale. J’ai donc trouvé un charme à l’entreprise avec courage, et une présence constante qui tient de la performance, Anne Bellec sert la soupe à Nitzer pendant 1 h 45. Elle lui permet de respirer par instants. Surtout, elle évite au spectacle d’être un one-man-show. En bref, j’ai bien aimé.

30.04.80 – Il y a une parenté entre le théâtre de Pierre Laville et celui de Michel Vinaver. Pourtant, le procédé cher au second selon lequel chaque personnage poursuit  son itinéraire intime, de telle sorte que les questions et les réponses ne s’enchaînent pas, n’existe pas chez le premier.
Dans DU COTÉ DES ILES, les dialogues sont des dialogues. MAIS la débilité du style, l’indigence de l’écriture sont les mêmes, avec, toutefois, des moments chez Laville où le rédacteur penché sur son papier l’emporte sur l’inventeur du langage parlé quotidien. On a alors un court passage qui sent son « littéraire », des phrases allongées avec principales et subordonnées supportant des images que d’aucuns qualifieraient de « clichés ». Au demeurant, phrases complaisantes ou verbe simplifié, Laville travaille dans le cliché. Son œuvre en est une considérable accumulation. Il y a un poncif par minute au secours d’une anecdote qui aurait fait bonne figure dans CONFIDENCE ou NOUS DEUX. Je la résume : c’est la rencontre entre un type qui sort de prison et une institutrice divorcée qui a fait une dépression nerveuse et qui sort de clinique. Ces deux marginaux  ne feront pas leur vie ensemble. En cherchant du boulot (difficile à trouver par les temps qui courent), le repris de justice tombera sur un petit industriel qui lui refilera son affaire… et sa fille boiteuse. Les progrès de la médecine feront de l’impotente une valide et tout se terminera le plus bourgeoisement de monde par un accouchement.
Je ne sais plus qui avait dit après une représentation des TROIS SŒURS : « Placez donc cette histoire à Romorantin et ôtez-lui l’exotisme qui en fait le charme : il n’en restera rien ». Je n’en crois rien car Tchékhov avait l’art de la touche intimiste, chacun de ses traits étant justes. Les caractères de ses personnages étaient nets et denses. Laville, qui se prend sûrement pour un Tchékhov français (et qui l’est peut-être si on admet qu’un peuple ait les Tchékhov qu’il mérite !) n’a pas su doter ses fantoches de personnalités. A part le vieux campé à gros traits par Hubert Gignoux, qui cachetonne dans sa spécialité de bougon cacochyme, les autres sont flous, falots… peut-être parce que notre temps l’est, je ne sais pas.
Dans un décor simultané très coûteux de Max Schoendorf, Jacques Rosner a monté cette insignifiante et maladroite tranche de vies médiocres, sans tirer son épingle du jeu et sans sauver l’oeuvrette. Les acteurs ne parviennent évidemment pas à faire vivre ce qui est sans étincelle.
Cela se joue à l’ODÉON et c’est produit par le J.T.N. Fait très étrange : Cournot a aimé et l’a écrit dans LE MONDE. Dont acte ! Ce critique est décidément imprévisible.

Un festival à Erlangen

08.05.80 – Une parodie tiers-mondiste par des Allemands de bonne volonté, qui voudraient bien être le CAMPESINO, telle est l’impression que m’a laissée la représentation au Festival d’Erlangon de SPLENDEUR ET MORT DE JOACHIM MURIETA par le Théâtre MANUFAKTUR de Berlin (Ouest).
Le texte de Neruda a été « bearbeitet » par le metteur en scène Otto Zonschitz. Il l’a « surpolitisé » au maximum, et de surcroît, en qualité de metteur en scène, a commenté, paraphrasé, « pléonasmisé » (si j’ose inventer ce verbe), parfois (quand même, mais rarement) prolongé ce que la parole ne disait pas suffisamment. Il n’a malheureusement pas échappé à l’esthétisme avec une toile de fond en peinture moderne, et l’utilisation, pour changer les décors, de sortes de rideaux serpents laborieusement déplacés par des acteurs qui devraient donner l’impression d’une joyeuse farandole, ou d’une sinistre procession selon les moments, et qui en vérité donnent constamment celle de s’appliquer. De même, les musiciens jouent bien et sérieusement, mais il leur manque gravement la folie sud-américaine. Quant à l’anecdote bien connue du pionnier chilien, parti avec des compagnons de misère chercher de l’or en Californie et devenu « bandit » pour se venger des Yankees racistes qui avaient assassiné sa femme, et transcendé après sa mort en héros de la résistance aux Gringos, fantôme qui paraissait partout à la fois et semait la terreur dans leurs rangs, Neruda en avait fait le symbole de la résistance à toutes les oppressions.
Et Dieu sait si elles abondent en Amérique Latine par la volonté du W.A.S.P. qui, pour vivre démocratiquement chez lui, a trouvé excellent de tenir ses voisins en sujétion.
J’ai dit le traitement qu’avait fait subir le Théâtre MANUFAKTUR à ce texte. Il lui permet de stigmatiser les dictatures actuelles du Continent. Ne soyons pas chiens : son combat est utile. Le spectacle s’adresse à des Allemands et il est bon que ces nantis donnent à la fin, comme on les en sollicite, leur obole pour que les prisonniers reçoivent des cigarettes entre deux séances de torture !
Mais quand même, sincèrement, ils se sont cassé les dents à vouloir copier Valdès.

09.05.80 – Je suis bien content de ne pas m’être trompé à propos du groupe palestinien  EL HAKAWATI qui vient, en première européenne, de jouer à Erlangen devant un public malheureusement clairsemé son AU NOM DU PÈRE, DE LA MÈRE ET DU FILS que j’avais vu « en répétition » à Jérusalem et que j’avais résolu de faire venir sous nos longitudes.
Entreprise qui s’est révélée difficile car les Sionistes, il faut bien le claironner, font bonne garde et préféreraient qu’ « on » n’entende pas ce que ces gens-là ont à dire. Des pressions ont été exercées sur certains organisateurs pour qu’ils annulent leurs invitations. D’autres, d’entrée de jeu, ont fait la sourde oreille. Ils craignaient les « histoires » et, n’est-ce pas, les Palestiniens ne sont ni des Juifs d’U.R.S.S., ni des intellectuels argentins ou chiliens. Leur combat n’est pas de bon goût, et beaucoup de bons apôtres pensent qu’ils ont un sacré culot de revendiquer pour eux-mêmes cette fameuse liberté d’expression dont, pourtant, Israéliens et occidentaux droitiers se réclament candidement.
L’image du bandit terroriste, avec lequel aucun dialogue n’est possible, sied mieux à la conscience des « informateurs objectifs » de notre système, que celle d’un groupe exprimant par le théâtre et, ô suprême honte, avec ART, sa réalité de peuple occupé (comme nous le fûmes par les Allemands de 40 à 44) vivant sous le régime d’une administration militaire qui n’est pas sans avoir retenu quelques enseignements du traitement infligé à ses pères par les Nazis.
Pourtant, François Abou Salem et ses camarades, s’ils se réclament de l’identité palestinienne, ne sont pas tendres envers les défauts de cette civilisation enfermée dans ses schémas sociaux et religieux. C’est même férocement qu’ils stigmatisent la condition de la femme enchaînée à son fait-tout, dans cet univers qui « suprématise » le mâle. Pendant les trois premiers quarts d’heure, c’est même exclusivement cette mentalité archaïque qui fait la cible du spectacle.
On y voit une fille amoureuse. Mais le père ne tolère pas le libre choix et marie l’imprudente à un « acheteur » faisant le poids. Le mariage, avec son rituel du drap sanguinolent, est ridiculisé, puis la mise de chacun à sa place, l’homme sur son pouf qu’elle sert, elle, à sa cuisine, rivée à son rôle, enfermée.
La désillusion sexuelle et conjugale découle évidemment d’un tel contexte, et cette dégradation est bien montrée. Puis soudain, cet univers est placé dans un autre climat par l’irruption d’un personnage masqué qui symbolise le patron, le policier, le propriétaire, qui sont eux, Israéliens. Le rapport est tout de suite parfaitement défini comme étant « de classe ». L’oppresseur représente certes un Etat qui a le pouvoir, mais surtout il y a des hommes inférieurs et des hommes supérieurs, et ce n’est pas économiquement innocent.
Successivement, le mari (devenu père entre-temps, d’une fille d’abord, qu’il jette carrément à la poubelle, puis d’un garçon qu’on voit grandir enfermé dans un parc, (qui signifie l’éducation répressive qu’il reçoit) perd son emploi, est mis en prison sans raison, une prison qui est installée dans la salle au prix du déplacement assez brutal de quelques spectateurs, (ce séjour du maître en prison est pour le fils l’occasion de « sortir », pour la première fois de sa vie, sa mère éblouie à travers la ville, et c’est un merveilleux moment du spectacle, mais avec la libération du maître, tout devra rentrer durement dans l’ordre), puis il est expulsé de son logement et on le voit, avec sa famille, errant en quête d’un gîte. Le spectacle ne conclura rien sur le point d’arrivée de cette errance. (Comment le pourrait-il ?) et une des toutes dernières scènes montre un « chirurgien » israélien stérilisant une femme palestinienne.
Ce double contenu est servi par une invention esthétique constamment « renourrie ». L’authenticité de l’inspiration n’a pas empêché l’équipe de chercher toujours des moyens transposés d’expression, et on peut presque parler sur ce plan d’un événement, car c’est l’irruption sur la scène d’un style original, nourri d’une étonnante vitalité.
Que ce soit le meilleur spectacle que j’aie jamais vu venant du Monde Arabe est certain. Il laisse loin derrière l’intellectuel stalinien Kateb Yacine et son MOHAMMED PRENDS TA VALISE à sens unique. Mais je crois que c’est peut-être le meilleur qui nous vienne actuellement d’AILLEURS sur le marché mondial du Théâtre.
Si ceux qui cherchent à fermer la gueule de ce groupe avant qu’il l’ouvre ne réussissent pas à étouffer le cri dans l’œuf, ce devrait être le triomphe du festival de Nancy de cette année 80. Il sonne complètement vrai à tous points de vue, mais bien sûr, la façon qu’il a de confronter un obscurantisme avec une oppression à vue étroite ne peut pas plaire à tout le monde.

09.05.80 – J’ai rencontré à Erlangen un revenant : Rufus Collins, le Noir célèbre du Living Theatre des belles années qui a fondé, à Londres, en association avec un Blanc nommé Eric Richard, une troupe appelée GROUP 3.
Spécialisé dans la négritude, il présente au festival une trilogie sur les problèmes de l’Afrique Australe dont je n’ai vu que le premier volet : THE JOLLY GREEN SOLDIER, de Steve Wilmer, qui montre deux mercenaires en Angola, un Anglais bouffeur honnête (et naïf) de communistes et un nègre « de la région » carrément roublard qui déleste son camarade de ses livres sterling sous prétexte de lui procurer de la drogue. Ce dialogue du malin et du berné se passe de nuit, tandis que les lascars montent la garde face à une forêt grouillante de Cubains, dont on parle, et de bruits inquiétants, qu’on entend. Je crois qu’on ne peut pas juger cette farce sans se référer aux deux autres pièces. Du moins m’a-t-elle permis de constater que Rufus Collins était toujours un prodigieux acteur. C’est déjà quelque chose

et maintenant Nancy

14.05.80 – La pièce « argentine » de Claude Demarigny « CAJAMARCA » n’est certes pas sans intérêt.
Sur le même sujet que LE SOLEIL FOULÉ PAR LES CHEVAUX, l’auteur a imaginé entre le conquérant espagnol Pizzaro et le roi incas Atahualpa, une sorte de joute culturelle tournant autour du fait de « savoir lire et écrire ». En vérité, même pour qui entend parfaitement l’espagnol, je pense qu’il faut connaître l’anecdote, c’est-à-dire l’histoire « historique » pour bien suivre cette fresque qui extrapole autour de grands thèmes américains du sud. Pour Demarigny, l’Incas doit être vaincu par la civilisation et il comprendra que son peuple est perdu quand il s’apercevra que les vainqueurs sont incultes et analphabètes.
Sauf, bien sûr, le prêtre perfide qui conduit la négociation malhonnête. LOS VOLATINEROS sont des « saltimbanques espagnols » dont le rôle est d’ « informer le public sur les événements qui se sont passés. »
Ils le font à quatre, jouant tous les rôles sans changer de costumes et sans décors. Ils débitent à la mitrailleuse un texte rapide et ne font guère de blanc entre les scènes. J’avoue que je n’ai pas su entrer dans le « projet ». Le travail est annoncé comme collectif, je ne sais pas pourquoi puisqu’il y a un auteur et un metteur en scène. Ce dernier, Francisco Javier, ne m’a pas paru avoir dirigé les protagonistes avec beaucoup d’originalité. Et on n’a même pas la consolation de performances vocales ou gestuelles. En bref, c’est un spectacle que je n’aurais certainement pas invité au festival de Nancy si je l’avais vu à Buenos-Aires.

15.05.80 – Toujours au festival de Nancy, je vois une brave Canadienne nommée Louisette Dussault qui joue toute seule un bon spectacle de café-théâtre intitulé « Moman ». C’est le récit d’un voyage que fait une femme avec deux enfants dans un autocar bondé par temps de neige un jour de grève, et qui se refuse à jouer le rôle de mère policière que les autres voyageurs voudraient lui imposer. La comédienne a de la santé (ce qui devient un lieu commun quand on parle des Canadiens, mais exprime bien l’impression qu’ils donnent). Elle fait avec adresse et drôlerie tous les personnages. Dommage qu’elle chante de temps en temps.

15.05.80 – Le roman de Mario de Andrade, intitulé MACUNAIMA, raconte l’odyssée de trois Indiens de l’Amazonie brusquement confrontés avec la modernité de Sao Paulo, et transposant en termes mythologiques tout ce qu’ils découvrent dans la civilisation technologique.
Le héros de l’expédition est paillard, trouillard et paresseux, ce qui lui confère une indéniable personnalité. La description de ses actes « abominables » m’avait, à la lecture du texte traduit par Jacques Thiériot en adjectifs colorés, paru drôle et instructif. Le regard jeté sur l’identité indienne, faite de croyances puériles, mais débordantes d’une imagination fertile et de secrets imperméables aux Blancs, m’était apparu aussi comme tendre et je n’avais pas remarqué, comme je l’ai fait à la représentation, que l’aliénation subie par le personnage au contact de l’univers portugais était prédestinée par sa nature, ses défauts.
Au spectacle, l’œil jeté sur lui par l’écrivain m’a même paru un brin raciste, mais NON, puisque ses deux compagnons ne partagent pas ses traits négatifs. D’ailleurs, ce qui est description de l’authenticité indienne est montré positif avec des personnages généralement sympathiques. C’est en vérité la société occidentale qui est stigmatisée avec ses rapports sociaux impitoyables et ses règles inhumaines.
Et la leçon à en tirer, c’est que cette société est monstrueuse d’exiger de ceux qui sortent d’un autre âge qu’ils se fondent dans un Lumpenprolétariat en une intégration qui les dévitalise, alors que ces « sauvages » sont porteurs d’une richesse culturelle originale.
Je trouve un peu dommage que Macunaïama ait été montré d’entrée de jeu comme un Indien peu vertueux. Son aventure y perd en valeur exemplaire. Cela dit, elle y gagne en péripéties croustillantes et le GRUPO DE ARTE PAU BRASIL n’a pas ménagé ses efforts, ni le talent de ses vingt-huit artistes, pour raconter l’épopée avec brio.
L’intéressant, c’est que les moyens de ce spectacle riche sont pauvres. Il n’y a aucun décor. Juste des accessoires et une utilisation très abondante du papier journal, dont on se sert très astucieusement, même pour confectionner des costumes. Certains des costumes sont beaux, riches et colorés. Comme ceux du Carnaval de Rio, par exemple. Mais le plus souvent, les personnages sont vêtus succinctement et la nudité masculine et féminine est le lot presque permanent de la soirée.
Les Brésiliens ont l’art du « tableau baroque ». Ils ont le rythme. Ils ont l’impudeur. Ils ont des filles superbes, et celles qui sont disgracieuses ne sont pas gênées pour s’exhiber.
Evidemment, le spectacle pourrait aller plus loin dans la signifiance politique. Mais au Brésil, ce doit être déjà beaucoup qu’il y ait une identification entre l’ogre des légendes amazoniennes et le patron capitaliste. Tel qu’il est, avec son exotisme pour nous dépaysant, il est au niveau d’une belle revue, malheureusement trop longue. Au bout de deux heures, on est enchanté, et d’autant plus qu’il y a au deuxième acte le superbe tableau des statues du géant. Mais ça dure quatre heures et le renouvellement artistique, malgré un « renourissement » constant, finit par s’épuiser. La coupure d’une heure d’aventures (aisée à pratiquer puisque chaque tableau est un tout en soi) ferait sûrement gagner de l’impact au spectacle. Il est vrai que le froid qui régnait à Nancy sous le chapiteau où cela se passait était très désaliénant.

COMMENTAIRE :

16.05.80 – J’ai quitté le « Festival Mondial du Théâtre » avec le sentiment que je n’y retournerai pas. Peut-être y perdrai-je !
Peut-être LA troupe à connaître, à découvrir m’échappera-t-elle ! En vérité, j’en doute car les choix AVOUÉS de ce festival-ci indiquent clairement qu’ON a voulu marquer un tournant en dépolitisant l’entreprise. Or, quel intérêt y a-t-il pour une troupe à se payer le voyage, pour présenter son spectacle dans des conditions médiocrement professionnelles, devant le public d’une ville française moyenne et très provinciale, si ce n’est parce qu’elle pourra y dire publiquement ce qu’elle doit taire chez elle, et rentrer dans son pays renforcé par un consensus international, assurée qu’elle sera de bénéficier de pétitions si sa police l’embête ?
Si  le Festival de Nancy doit devenir le rendez-vous des chercheurs ès beauté formelle, je ne dis pas qu’il perde tout attrait. Mais c’est un changement de nature et, à mes yeux, une trahison. Ici aussi LE COMPLOT s’installe, et cela se voit bien au comportement des directeurs de la conscience des intellectuels français présents sur le terrain, face au AU NOM DU PÈRE, DE LA MÈRE ET DU FILS de la troupe palestinienne EL HAKAWATI, égarée dans ce climat nouveau : mépriser, dédaigner, minimiser, ignorer l’entreprise, telles sont les consignes qui courent de bouche en cul de poule en oreille carriériste.
Bien plus intéressant leur paraît d’encenser le très élitaire AH LES BEAUX JOURS du groupe italien OUROBOROS, ou les borborygmes hautement culturels d’un Japonais quasi-centenaire.
De rendez-vous des contestataires du monde entier, le festival veut devenir celui des esthètes. Analyse stupide, car tous ceux qui sont devenus esthètes sont d’abord passés par le POLITIQUE, et c’est l’alliance d’une forme et d’un contenu qui, en son temps, a CRÉÉ LE BREAD AND PUPPET, LA CUADRA, le TEATRO CAMPESINO, le STU, le TEATRO PAYRO etc., etc., et même l’INOUK des Islandais, et le DIVALDO NA PROVASZKU, et aussi quelque part BOB WILSON… et…et…
Je dirai presque que leur premier coup, pour être de maître, a forcément DU être politique, et c’était comme une règle du jeu dans ce contexte tremplin, dont faisaient partie quelques manifs et échanges d’ « amabilités » avec les organisateurs et les flics. Bogdan, le prudent, le récupérateur de l’opération pour le compte, sinon du pouvoir, du moins de ceux qui tiennent au SILENCE des Français, recueille la moisson de cette trahison : le festival, limité aux heures tardives de la journée, semble ne plus concerner du tout la ville. Il ne se passe RIEN de jour. Il n’y a pas de rencontres fructueuses, les rues et les bistrots sont provinciaux. Le siège du festival est mollement fréquenté par des candidats spectateurs qui n’ont guère besoin de faire la queue.
Bref, ce n’est pas la « fête », et ce ne sont pas les pots d’Engel vomissant sur ses « producteurs » parce qu’il a manqué son PROMÉTHÉE, réalisé à l’aube dans une mine de fer désaffectée des environs avec le concours de l’armée –idée bien « parisienne » que Brooke avait déjà eue à Persépolis il y a plus de dix ans- qui ont réussi à créer une animation.
L’artificiel et le NON NÉCESSAIRE se sont unis pour démontrer qu’un tel festival a besoin d’une âme. Un homme de bonne volonté à sa tête ne suffit pas. Je n’ai aucune envie de rendre un hommage à Jack Lang ici, mais enfin, LUI, c’était un chef, qui savait penser, voir et inventer.
Hélas, à Nancy aussi, voici que sont en place les médiocres.

17.05.80 – Un ancien de l’AQUARIUM, Pierre-Yves Lahier, a fondé une petite compagnie théâtrale, qui s’appelle FORCE 7, et qui a choisi de proposer au local anciennement de l’ÉPÉE DE BOIS un spectacle intitulé RUE APODACA, qui est en fait une variation sur la fameuse NUIT DES ASSASSINS DE José Triana.
Ce texte, on s’en souvient, montre trois enfants, un garçon et deux filles, qui s’amusent à organiser et à perpétrer en jeu l’assassinat de leurs parents. Le fait d’avoir envie de la monter m’a toujours semblé ne pouvoir être motivé que par un compte que des adolescents pourraient avoir à régler avec leurs géniteurs. Ou peut-être l’inverse. Je suppose qu’il y a donc dans cette équipe un certain nombre d’adolescents attardés (puisque apparemment, celles et ceux qu’on voit ont dépassé leur dix-huit ans).
Serge Djenderedjan est le plus juvénile localement, à moins que sa voix ne soit à mettre sur compte de quelque homosexualité. (mais je n’affirme rien). Avec Corine Guedet et Evelyne Berger, il mène l’entreprise avec vitalité. L’œuvre étant découpée en séquences, chacune permet au metteur en scène de montrer son ingéniosité, son invention.
Bernard Ballet, le décorateur, a imaginé que l’action se passe dans une sorte de grenier à malices où des fils actionnés secrètement ou à vue font monter et descendre du linge, des vêtements, et des poupées qui seront comparses et complices. Ce dispositif aidera à ce que la partie de cache-cache cruel s’installe avec aisance.
C’est rythmé, de bonne qualité, sensible et, pourrait-on dire, « vécu ».

20.05.80 – Ce qui caractérise le café-théâtre –et peut-être est-ce pour cela que le genre plaît- c’est que, même quand le sujet traité est important, il n’est pas sérieusement exploité. Le dessein des protagonistes semble n’être que de faire rire. Et tel est le cas de Marc Moro aux Blancs-Manteaux avec son AREU = MC2, qui montre dans une crèche trois bébés appréhendant l’univers et le langage des adultes de leurs points de vue. Ce grand mystère (d’où viennent les bébés ? De quoi se souviennent-ils ? Que leur faisons-nous oublier en leur inculquant la communication avec nous ?) est escamoté ici en gentille comédie légère charmante.

04.06.80 – Après plusieurs jours d’allergie au théâtre, se traduisant par une sorte d’incapacité physique à franchir le seuil de ma porte passé 20 h, mû, -ou plutôt c’était le contraire- par le sentiment que tout acte visant à chercher un plaisir au théâtre serait d’avance voué à l’échec, je suis allé voir UN CŒUR SIMPLE de Flaubert, mis en scène par Gérald Robard, qui était repris pour cinq séances à l’ARTISTIC ATHÉVAINS. Et je dois dire que j’ai passé une fort bonne soirée culturelle.
C’est du « théâtre récit ». Trois acteurs et une actrice « lisent » le texte intégral de l’œuvre, et si Anne Bellec se définit assez vite comme étant la principale interprète de l’héroïne, cela ne signifie pas qu’elle en soit l’unique. En vérité, les partenaires se renvoient, si j’ose dire, la balle du texte, lui imprimant chacun (chacune) SON tempérament, et en sachant garder une distance toute brechtienne qui aboutit à beaucoup d’humour. Le regard jeté est critique (mais sans ostentation).
La dénonciation de la condition de cette servante qui fut véritablement toute sa vie une esclave volontaire, car elle n’imaginait pas que son sort put être autre, éclate à la seule lecture ainsi éloignée de l’œuvre. Flaubert a-t-il voulu dénoncer l’« ancillarité » telle que la concevait la société de son temps ? Et stigmatiser l’aliénation de son personnage qui mena du début à la fin une « vie » sans aucun intérêt, avec juste en relief une aventure d’amour vite transformée en déception ? A-t-il eu conscience de critiquer un état de fait ou s’est-il borné à décrire un cas qui, somme toute, devait être courant, s’amusant à dépecer, à disséquer quelque chose qui lui était fort étranger socialement ? Je pencherais plutôt, MOI, vers la non volonté politique. Tant d’êtres humains mènent encore aujourd’hui des vies médiocres parce que les classes dominantes ont besoin, qu’on les serve et qu’elles ne voient pas pourquoi ces servants (domestiques bien sûr, mais aussi tous les manœuvres, ouvriers et autres salariés que le travail pour la SURVIE abrutit) devraient trouver dans l’existence des raisons d’exaltation.
Cette RÉSIGNATION était sûrement EXEMPLAIRE au yeux de nombre de contemporains de Flaubert. Maintenant, « on » se définit SOI-MEME si on ne la condamne pas. Et avec elle, celle qui aidait le résigné à ne jamais se révolter, L’ÉGLISE, cette hypocrite aux visages divers qui a toujours menti à ses pauvres et dont on ne voit pas pourquoi elle changerait de ligne puisqu’elle s’est vendue à Satan (s’il existe, bien entendu !).
Anne Bellec imprime à sa « lecture » une grande tendresse que contrebalance la malice pointue d’Andréa Retz Rouyer. Bref, le spectateur contemple le personnage avec des yeux qui lui ont inculqué la façon dont il fallait lire la nouvelle.
On peut contester la démarche et prétendre que ce qui est écrit pour être lu n’a pas à être dit, et surtout pas interprété. Certes, mais qui vous empêche, maintenant, de lire dans votre lit UN CŒUR SIMPLE sans en sauter une ligne, et de corriger dans votre tête des moments de lecture imposée par les comédiens ? Ceux-ci vous ont donné UNE lecture. Celle-ci m’a paru juste. A vous peut-être point. Alors, vous vous définissez.

Un festival à Sarrebrück consacré à la culture française !

07.06.80 – Je suis au sympathique petit festival de Sarrebruck et j’assiste « dans la rue » au spectacle de l’UNITÉ ET CIE : « La femme chapiteau ».
C’est fondé sur le même principe que la fameuse 2 CV, sauf qu’ici, la parade autour de « la salle du spectacle » est moins évidente. On murmure aux spectateurs potentiels qu’ils vont être conviés à rentrer dans le ventre de maman en passant sous ses jupes, et que ce voyage sera unique. Et c’est bien fait, mais les personnages ne sont pas clairement référenciés.
Hervée Delafond, juchée sur le sommet d’un mini chapiteau et chaussée de bottes immenses, (c’est elle, « maman » et on passe entre ses cuisses pour pénétrer dans le lieu) sauve la situation en distribuant généreusement des œillades… et les numéros qui donneront à douze privilégiés le droit de pénétrer dans le Sein du Saint. Devant, Livchine nous explique que, dans le ventre de sa mère, la seule chose qu’on puisse raconter est une histoire d’amour. Et il nous bâille en anglais shakespearien un digest de Roméo et Juliette où les acteurs sont d’adorables souris blanches évoluant dans une ravissante maquette de décor représentant Vérone. Ca, c’est très réussi. Les souris sont d’excellentes comédiennes.
Ca dure dix minutes à tout casser et on sort ravi, enchanté. L’UNITÉ ET CIE a sans doute trouvé sa voie avec ses rapides prestations de plein air. Je n’ai pas vu LE BOULEVARD DE LA RUE, l’autre création de la troupe qui serait, paraît-il, moins bonne.

06.06.80 - Sarrebruck toujours. J’assiste à LA CAGE, spectacle d’Yves Lebreton (dont je n’avais rien vu depuis son MONSIEUR BALLON). Ce sont trois de ses « élèves » qui jouent, une fille et deux garçons.
L’anecdote (Fi donc !) est obscure, mais j’ai cru comprendre que ceux qui sont dans la cage sont en quête de beauté, de pureté et d’amour. Alors ils se trémoussent et poussent des cris vachement stridents, qui, à mon avis, et à défaut d’autre chose, doivent singulièrement les défouler.
Et puis, par moments, on entend par la sono des bruits apocalyptiques, la lumière baisse et les personnages se prostrent jusqu’au moment où, transformés en oiseaux, ils sont abattus l’un après l’autre par des rafales de mitrailleuse. A ce moment, comme le noir se fait, les spectateurs croient que c’est fini mais pas du tout : on nous inflige encore l’interminable envol des trois âmes avec leurs ailes vers le paradis… Mais ne vous réjouissez pas, car les bougresses seront refusées à la frontière et nous infligeront alors leur descente aux enfers (qui seront figurés par quelques fumigènes).
Pourquoi cet itinéraire ? Mystère ! Si j’ajoute que la gestuelle de cette bruyante pantomime m’a paru sans imagination en dépit de son agitation, vous comprendrez que cette épopée m’a paru chiante, prétentieuse, impitoyable pour le public et méprisante car, n’est-ce pas mépriser quelque part ceux à qui on s’adresse que de leur refuser toute explication ! C’est de l’ « abstrait » qui a bon dos, qui est inutile. Aux lions !...

07.06.80 – Sarrebruck toujours. Il m’est difficile d’approuver la démarche du THEATRE AUTARCIQUE, puisqu’il s‘agit d’une troupe de douze personnes qui trouvent qu’il y a trop de spectateurs quand il y en a plus de trente ! Mais je dois dire que LES GENS QUI HABITENT DANS UNE MAISON DE VERRE est une expérience intéressante. Car le public n’est pas assis. Il déambule dans les couloirs d’une maison et par des portes, ou des ouvertures ménagées dans les murs pas toujours à des hauteurs commodes, il se fait VOYEUR de ce qui se passe dans les chambres. Quand il en a assez de contempler ce qui se passe dans une, il passe à côté, à son gré, sans itinéraire de visite imposés. Parfois, c’est un cri qui l’attire quelque part. Il est lui-même dans l’insécurité car c’est il peut être bousculé par un fou brandissant un couteau et poursuivant un gardien, ou frôlé par une ménagère portant une cuvette d’eau douteuse d’un pas mal assuré…. Etc…
A l’intérieur des pièces, chaque « locataire » vit deux heures durant son psychodrame. Il y a le fou déjà cité, violent et obsédé sexuel. Il y a la nymphomane qui déchire des bouts de papier en fixant étrangement ceux qui s’arrêtent. Il y a la femme qui joue seule une partie d’échecs. Il y a l’homme qui ressasse : « J’ai quarante ans ». Etc… Etc… Ils sont tous aliénés plus ou moins. C’est leur principal point commun qui est que, par le costume, la crasse et les comportements, tout le spectacle baigne dans une atmosphère russe dostoïevskienne.
SPECTACLE ? On en devine la genèse : ces douze lascars-là ont certainement inventé chacun SA partie. Il y a du thérapeutique dans ce défoulement de fantasmes qui pour chacun dure deux heures. Car, qu’il ait un spectateur ou que momentanément le public soit ailleurs, l’acteur est obligé de tenir son rôle : à chaque instant, il peut être surpris ! C’est donc certainement pour lui-même qu’il joue d’abord, et on voit bien que ces comportements sont le contraire de distanciés. ILS VIVENT ce qu’ils font, ils l’éprouvent et ils se livrent à nos regards et à nos oreilles comme des animaux de zoo.
Je dois ajouter que ce n’est pas un spectacle pauvre. Chaque chambre est minutieusement meublée et décorée, et l’on sent bien que rien n’est laissé au hasard. Il y a une large utilisation de moyens audiovisuels, du matériel, quoi ! Et ces acteurs, intimement motivés, sont  tous remarquables. Moi je crois vraiment que c’est parce qu’ils ne « jouent pas », mais parce qu’ils se « soignent »… Alors je répète : SPECTACLE ?... L’impression ressentie est en tout cas FORTE.

Un détour en rentrant

09.06.80 – Ils sont extrêmement sympathiques, ces jeunes filles et jeunes gens dont certains sont liés par le sang à des anciens du Théâtre de Bourgogne, et qui ont choisi de s’exprimer devant le monde rural à la manière de leurs ancêtres « les comédiens routiers ». Eux s’appellent THÉATRE DU GRAFFITI et ils jouent un show qui s’intitule JE T’ATTENDRAI À LA PORTE DU GARAGE, qui est un gentil salmigondis culturel, quelque part sûrement signifiant de l’état d’esprit de ces jeunes-là, puisqu’il va, sous forme d’échanges de répliques mises en gros plan, de OUTRAGE AU PUBLIC à PLUME, en passant par EN ATTENDANT GODOT.
L’attente, la provocation, l’absurde sont canalisés dans une esthétique simple et dans une gestuelle dont il faut bien dire qu’elle est assez violente. Mais ces loubards-là ne font que mimer la casse, et ces têtes brûlées ne semblent pas vraiment dangereuses : la fille de Janine Cormelas et ses camarades sont bien élevés. Ils sont aussi disciplinés : leur spectacle est au point, rigoureusement mis en place et en scène par un garçon un peu moins jeune que les autres, et qui a nom Philippe Godard.
Surtout, surtout, qu’ils n’aient pas l’idée de monter à Paris pour y faire carrière ! Qu’ils s’y soient montrés pour trois soirs au Théâtre de l’Aquarium, soit. L’anonymat pèse quand il est trop total. Mais de tels « enculturateurs » des masses paysannes sont utiles. Leur message est un peu « octroyé », certes, mais la sincérité de cette jeune bourgeoisie peut sûrement toucher les rudes agriculteurs. Leur conviction crée un climat auquel ils ne resteront pas indifférents.

14.06.80 – La Compagnie du Lierre investie par l’humour, on aura tout vu. Et pourtant c’est le cas de DÉSORMAIS, concert (qui n’est pas sans rappeler le CONCERTO du 4 L 12, encore que l’équipe de Farid Paya engagée sur la même voie n’aille jamais aussi loin), plein d’harmonies, qui illustre les qualités vocales du groupe, enrichi d’une superbe voix nouvelle (Christophe Menager), et qui est présenté dans les kiosques des jardins de Paris.
C’est dans celui du Luxembourg que je l’ai vu, mêlé à un public visiblement surpris d’abord et subjugué ensuite. Dans la panoplie des spectacles « de rue », voilà un « concert » joyeux qui peut faire mouche. Les « acteurs » ont visiblement une grande joie à improviser. Leur perfection technique frappe le populaire, ne peut qu’intéresser le spécialiste et que combler l’homme simplement de goût. Bref, une réussite. La modestie paye.

20.06.80 – Annette Lugand propose au Caf’Essaïon une « lecture » de LA PRINCESSE DE BABYLONE.
Ce texte de Voltaire est, vous le savez, une nouvelle. Pourtant, c’est bien d’une théâtralisation qu’il s’agit. Avec l’aide d’une servante très charmante, visiblement inexpérimentée mais adroite puisqu’elle navigue parmi  les objets fragiles sans les renverser ni casser, entourée de beaux accessoires, l’actrice conte, et joue l’aventure morale de la belle princesse, nous la rendant concrète. Elle est vive, sensible, ne manque pas d’humour. On participe avec elle au voyage de l’énergique jeune fille qui arriverait à nous faire croire que les jeunes filles antiques têtues pouvaient choisir leurs époux selon leurs goûts. Telle qu’elle illustre l’œuvre, un producteur de films devrait être tenté par le « scénario ». On croit tout voir !

22.06.80 – ORATORIO POUR UNE VIE est un poème de Gabriel Cousin. Ce n’est pas ce qu’il y a de mieux dans le spectacle des Marionnettes de Metz. Certes, il y a de beaux instants… Je dirais « de beaux vers » si c’en étaient.
Mais le style de Cousin ne s’allège pas. Et, d’autre part, il est singulièrement misogyne : dans cet hymne à la vie (laïque) qui conte l’histoire de l’existence du premier maillon, (quelque chose de végétal qui bouge) au dernier (l’Homme), l’être féminin m’a semblé traité avec condescendance, voire mépris.
Mais qu’importe. Pour Raymond Poirson, le poème n’était évidemment qu’un support d’inspiration et dois dire que, quoiqu’un peu lent, son spectacle est très beau. Réalisé avec des matériaux très pauvres, il doit tout à la manipulation et aux lumières. Les formes qu’il montre ne sont jamais « terminées » et même l’homme et la femme sont sans visages. Mais le spectateur n’a pas grand-chose à faire pour deviner quoi est quoi.
Cela dit, le réalisateur a sans doute été mieux inspiré par la première partie du poème, qui conte ce que j’ai dit plus haut, que par la seconde, qui présente la « civilisation » (l’homme face à son univers de béton, l’homme au travail, l’incommunicabilité). Il a su émouvoir avec le mystère de nos origines. C’était, il est vrai, plus facile qu’avec le sentier rebattu du second thème.
A la fin du spectacle, Poirson démystifie la magie de la marionnette en découvrant les marionnettistes travaillant.

30.06.80 – Il y a quelques temps, j’avais assisté au spectacle du groupe HAUSER NORKATER, et je n’en avais pas parlé, par perplexité, en me raccrochant à l’excuse que ce n’était pas du théâtre. En effet, il s’agissait avant tout de l’exhibition d’un orchestre rock, entrecoupée de pauses pendant lesquelles le public assistait à des gags, auxquels les musiciens ne participaient que comme spectateurs. Un dialogue lâche s’échangeait par moments entre deux personnages, donnant à penser que ces gens étaient enfermés dans un enclos (signifié du reste par un mur élevé). Cette conversation rappelait celle de FIN DE PARTIE et l’univers extérieur avait quelque chose d’apocalyptique. REGARDEZ LES HOMMES TOMBER avait rencontré un succès considérable que j’analysais assez mal, le plaisir que j’avais pris au spectacle n’étant pas énorme et le contenu m’en semblant mal décryptable.
Et voici que, comme pour m’inculquer qu’il s’agit d’un genre nouveau dont il importe de tenir compte, un groupe implanté en Alsace, et qui s’appelle SCARFACE ENSEMBLE, montre à Montreuil un « Opéra policier » intitulé NOUS IRONS TOUS A CAPELLA qui, lui aussi, présente en toile de fond un orchestre rock qui ne se contente pas de jouer de la musique. Apparemment, le groupe est une union de musiciens, de chanteurs et de comédiens.
A la différence de leurs camarades hollandais, les neuf protagonistes savent se mélanger, s’intégrer les uns aux autres. Leur « esprit » n’est pas le même. La partie musicale du Hauser Horkater était surtout fondée sur la recherche d’un comique. Celui-ci, proprement flamand par son côté désinvolte, était fondé sur la confrontation de l’homme avec les objets, et atteignait par instants une dimension « helzapoppinesque ».
Ici, on ne cherche pas tellement à faire rire. Et je n’affirmerai pas qu’on conteste l’univers qui baigne l’anecdote très lâche, qui montre un détective lancé à la recherche d’une femme mystérieusement disparue. Cet univers, c’est celui des bandes dessinées, des films de violence. Le groupe ne s’appelle pas SCARFACE pour rien et il s’amuse à parodier notre contexte. Je ne crois pas qu’il ait voulu le critiquer, encore moins le dénoncer ou même faire un constat. Ces jeunes gens EN SONT, c’est tout. C’est un fait qu’on n’a pas le droit de prendre ou de laisser.
Ce qui est sûr, c’est qu’ils inventent une forme de théâtre qui correspond sûrement à une sensibilité contemporaine. Comment expliquer, sinon, que des foules de jeunes aillent s’égarer à Montreuil et prennent à ce qui leur est présenté un plaisir évident ? Personnellement, j’aimerais mieux me trouver en face d’un produit plus politisé, en tout cas moins CONSENTANT, moins COMPLICE.
Mais je dois dire que ledit produit est bien ficelé. L’orchestre est excellent. Son potentiomètre fatigue un peu les oreilles, surtout dans les aigus, mais c’est dans la ligne générale. Les chanteurs et les chanteuses ont de belles voix, et il y a même une fille qui en a une superbe. Ils jouent leur « intrigue »avec talent. L’ensemble est rythmé, se suit sans ennui.
Mais attention. Ces jeunes-là ne sont pas des tout jeunes. Ils tournent autour de la trentaine. C’est à considérer.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 29 janvier 2007 1 29 /01 /2007 18:43
07.07.80 – Le THÉATRE NOUVEAU de Tunisie, présente un spectacle « collectif » intitulé PREMIÈRE PLUIE D’AUTOMNE, avec Madame JELILA BACCAR, Messieurs  MOHAMMED DRISS, FADHEL JAÏBI, FADHLE JAZIRAI, HABIB MASROUKI.
Je vais vous raconter l’histoire telle que je l’ai comprise au travers de l’explication qui m’a été donnée préalablement à la représentation, et de la traduction simultanée de certaines répliques dont j’ai été honoré pendant le spectacle : la fille d’un grand magnat de la presse tunisienne (il s’agirait authentiquement du Directeur du Journal LE TEMPS), va en France pour faire ses études, y mène une vie de turpitudes et se fait même faire un enfant qu’elle abandonne.
Ayant acquis des idées de gauche, elle veut, à son retour au pays, se taper le chauffeur de son père. Ce prolétaire vertueux résiste autant qu’il peut, mais enfin ce Matti n’est pas de bois, et il se laisse séduire.
Là-dessus, il y a des mouvements sociaux à l’imprimerie. Le patron reconvertit son entreprise : à quoi, d’ailleurs, peut bien mener le journalisme ?...(il est vrai que, quand on lit LE TEMPS, on prend toute la mesure des limites de cette profession !)
Ayant découvert les actes européens de sa fille, appris sa liaison « mésalliante » et supputé qu’elle aurait joué un rôle dans les grèves, il chasse le chauffeur. La fille fait alors une révision déchirante et décide d’accepter sa classe sociale. Elle brûle les livres pernicieux qui lui avaient troublé la pensée. Rencontrant un jour son amant déchu (et qui s’est mis à l’aimer pour de bon, ce con), elle l’éconduit avec hauteur.
Tout ceci dure trois heures en bon arabe TRÈS parlé par deux acteurs et une actrice, excellents dans la ligne stanislavskienne. Ils évoluent dans un dispositif « moderne » que vous imaginerez tout de suite si je vous dis que c’est exactement celui de UNE JEUNE FILLE À BRULER.
Dois-je commenter ? Ce pensum m’a été infligé à Tunis où j’étais venu pour le festival de Carthage, parce qu’ « on » m’avait dit que le NOUVEAU THÉATRE était actuellement la troupe la plus importante de Tunisie, et qu’elle désirait exporter son travail vers l’Europe. Que je suis vilain : je n’ai pas accepté de m’occuper de l’affaire !

09.07.80 – Mehmet Ulusoy a créé au Festival de Carcassonne « POURQUOI BENERDJI S’EST-IL SUICIDÉ ? » de Nazim Hikmet dans une dramaturgie de Jacques Salom. Il faisait un froid de loup. Il a plu jusque une demi-heure avant la représentation. Il s’est remis à pleuvoir cinq minutes avant la fin.
Il s’agit d’un texte littéraire, un roman en vers, que l’auteur écrivit en 1930 après un séjour en U.R.S.S., et qui, sous prétexte de conter l’itinéraire d’un révolutionnaire de Calcutta, en lutte contre les colonisateurs impérialistes britanniques des Indes, vise à inculquer quelques enseignements, quelques leçons utiles. En vérité, le cheminement de l’anecdote est sinueux comme la vie, et on peut détecter trois parties distinctes dans l’œuvre.
Dans la première, le thème développé est celui du désespoir et de l’isolement du militant rejeté par ses camarades parce qu’ils le croient coupable de  les avoir trahi. Dans la seconde, le militant ayant compris qui a été réellement le traître, châtie sans pitié la coupable, puis recueille l’enseignement d’un vieux révolutionnaire tuberculeux dont il achèvera l’œuvre en finissant, en prison, de rédiger L’HISTOIRE DE L’INDE AU XXème SIÈCLE. Dans la troisième, devenu chef du parti, le héros se pose une question fondamentale : celui qui CONDUIT un peuple, ne doit-il pas, s’il sent ses forces décliner, s’effacer ? Et s’il ne le peut pas parce que ses frères ne le laissent pas, par affection, partir, ne doit-il pas leur forcer la main en se suicidant ? Car ce n’est pas un individu qui peut infléchir le sens de l’Histoire. Mais il peut en accélérer ou en freiner le cours. Devenu idole des foules en prison, mais asséché par quinze ans de vie carcérale dure, Bénerdji conclura que, libéré, non seulement il ne peut plus être utile, mais qu’il peut être nuisible. De Pompidou à Bourghiba, combien de « chefs » actuels seraient inspirés d’entendre cette leçon-là ?
Il faut être reconnaissant au THÉATRE DE LIBERTÉ d’avoir, en 1980, monté un texte aussi POLITIQUE, disons, aussi THÉORIQUEMENT POLITIQUE », ne serait-ce que parce que le message recueilli aujourd’hui semble par moments singulièrement désuet. Il serait bien que ce spectacle inspirât aux intellectuels du Parti de réfléchir sur les illusions d’un temps où l’on croyait irréversible le cheminement de l’HISTOIRE vers des lendemains chantants, où l’on limitait l’action des individus à la QUALITÉ, notion non essentielle puisque « le Maître » (je cite) ramenait tout à l’exclusive QUANTITÉ. La mort du vieux phtisique sûr que la vie en Inde à la fin de CE siècle serait « incroyablement belle, est pathétique.
Dans le spectacle, Nazim Hikmet est physiquement présent. On le voit ECRIRE le roman, et entretenir avec ses personnages un dialogue qui ne consiste pas seulement à leur donner la parole pour qu’ils fassent vivre théâtralement certains moments du récit. Nazim Hikmet se démarque de ses héros, on pourrait dire « se distancie » d’eux, signifiant par là qu’ils vivent de leur vie propre, qu’ils lui échappent quelque part. Ce parti est intéressant car il théâtralise en soi le procédé de la lecture d’un texte non théâtral. Cette « lecture » n’est plus imposée autoritairement par les artistes qui octroient le spectacle (comme dans UN CŒUR SIMPLE par exemple). Elle devient PROPOSÉE par son créateur en personne qui la commente.
Bien sûr, aussi, il raconte l’anecdote. Avec précision, de façon incisive. La scène de la rencontre entre Bénerdji et la jeune Anglaise, dont on saura plus tard qu’elle était de l’intelligence service, est contée deux fois, dont l’une en parodie des films américains de l’époque. C’est un exemple, entre autres, de ce JEU de l’auteur avec SON, et SES sujet(s).
J’avais eu, je dois l’avouer, très peur, en voyant la maquette du dispositif imaginé par le décorateur. On sait que Mehmet ne sait travailler que sur un décor CONCRET qui lui est proposé. Cette grande roue qui tenait du radar me paraissait hors du sujet, gratuite. Je dois dire que je m’étais trompé. Admirablement utilisé  par des comédiens acrobates et intrépides, cette espèce de roue à souris crée une aire de jeu verticale qui permet à l’imagination, aidée par les éclairages, de situer en dynamique permanente les lieux de l’action. De la chambre de Benerdji, petit cercle inscrit dans le grand, à la rue grouillante de manifestants vus à travers un voile (ils sont deux à signifier la foule et ils sont crédibles), en passant par les points où il se passe des événements, tout est clair, évident. ET BEAU. Ce décor EST magnifique en SOI, mais ce que j’avais craint, c’est-à-dire qu’il ne soit qu’esthétique, ne s’est pas produit parce qu’il est parfaitement FONCTIONNEL.
L’apport de la musique (trop rare en deuxième et troisième partie, comme si, en route, Mehmet avait « oublié » qu’il disposait de ce support efficace) souligne d’émotion certains moments.
Bref, c’est un très beau spectacle qui serait complètement satisfaisant s’il n’y avait deux trous dans la distribution : la fille qui joue l’Anglaise d’abord, et divers petits rôles ensuite, fait très ringarde de la décentralisation et sa « présence » ne passe pas… Et puis il y a Mehmet lui-même, qui a des choses très importantes à dire puisqu’il incarne le révolutionnaire condamné par la maladie. On comprend vraiment trop mal ce qu’il dit. Son phrasé est inaudible. Il devrait se contenter d’être metteur en scène.

22.07.80 – Il faut être dans un certain état d’esprit pour accepter avec sérieux l’univers de COPI. Lui-même manie avec humour l’horreur qu’il décrit non sans complaisance. Albert Delpy semble avoir très bien compris LES QUATRE JUMELLES qu’il présente au Lucernaire et l’œuvre, qui m’avait semblé tout à fait incompréhensible au sous-sol du Palace il y a quelques années dans une mise en scène de (qui donc l’avait faite ?...), m’est apparue ici limpide et digne de l’appellation « tragédie ». En vérité, j’ai un peu ri, mais pas tant que ça : la répétition des meurtres et des résurrections de ces quatre femmes qui s’insultent et se recherchent (elles sont ici jouées en travestis impudiques, au-delà des frontières de la vulgarité), leur quête d’un équilibre obtenu par des dosages incroyables de drogues, l’excès de leurs comportements aux limites de la folie, leur violence faute de trouver la tendresse, leur dégradation progressive de cercle en cercle, avec une scatologie croissante, tout cela crée un climat qui recoupe « quelque part » la désespérance du monde contemporain.
Il ne faudrait pas que ça dure plus que ça ne dure, car Copi s’est enfermé dans une impossibilité de renouvellement. Mais tel qu’il est, le spectacle est juste à bonne dimension. Un tour en rond de plus et il serait trop long. Delpy, metteur en scène, joue avec Michel Baudinat, Christian Remer et Claude Harold en allant jusqu’au bout du dégueulasse, ce qui est évidemment la clef de la réussite en l’occurrence.
La distance qu’ils prennent par rapport au texte se traduit par les maquillages de blessures qu’ils dessinent à vue (par exemple). Bref, ces QUATRE JUMELLES sont un témoignage qui n’est pas sans valeur… et qui ne pourrait pas plaire à tout le monde !

COMMENTAIRE A POSTERIORI : Il m’est arrivé, il va m’arriver de plus en plus souvent au fil de ces relations, de parler du « complot ». J’ai déjà prononcé ce mot quelques compte-rendus ci-dessus.. Le mot est venu d’une boutade avec Michel Massé de 4 LITRES 12 qui éprouvait le même malaise que moi devant l’évolution du théâtre. Nous avons donc défini le « complot » comme une collusion objective entre certains « céateurs », certains « diffuseurs » et certains « médiateurs » pour distribuer de l’optum culturel aux intellectuels.
La formule célèbre d’Antoine Vitez : « le théâtre élitaire pour tous » portait en germe le « complot ».
Beaucoup d’années après avoir vu le spectacle d’Albert Delpy, j’ai assisté sous le titre LES QUATRE JUMELLES à une sorte d’opéra chanté sussuré par une vingtaine de jeunes femmes très convenablement habillées. La publicité orchestrée par Nicole Gautier, directrice des théâtres de la Cité Universitaire n’hésitait pas à annoncer l’œuvre comme étant  de Copi (entretemps décédé).En l’occurrence le « complot » frisait l’imposture voire l’assassinat car nombreux étaient  les  jeunes qui venaient et croyaient découvrir l’univers de Copi. Je crois que c’est cette expérience qui m’a fait décider sur le tard, de ne plus mettre les pieds à ce qui s’appelle « le théâtre » et plus particulièrement dans celui qu dirige encore en 2007 Nicole Gautier..

23.07.80 – Jacques Nolot a fait partie du ZEPPELIN et cela m’a incité à aller voir à la COUR DES MIRACLES « LA MATIOUETTE », dont il est plus ou moins l’auteur.
Dans un décor de Didier Flamand, qui a très réalistement réalisé un salon de coiffure de village tourné vers le non modernisme, Philippe de Janerand a mis en scène deux hommes, l’un, resté au « Pays » (à 40 kms de Tarbes), borné, raciste, mesquin, gagne-petit et se contentant de peu, et son frère, disparu depuis dix ans, devenu comédien et sans doute pédé à Paris, qui a, un jour, envie de revoir l’univers de ses racines.
La presse a trouvé le spectacle admirable. Moi, il ne m’a pas semblé qu’il volât très haut. Laurent Perroud, qui joue l’acteur, est par trop désinvolte. A la différence de l’HUMANITÉ, je n’ai pas trouvé son « interprétation exemplaire ». Le regard jeté sur la province est sans bonté, sans gentillesse, il sent le mépris, non seulement de la part du personnage, mais ce semble être le point de vue de l’auteur. Pour que ce mépris soit dépassé, atteigne à une dimension critique, il aurait fallu un Jean Bois. Nous en sommes loin.

27.07.80 – Sans doute croyant faire original, LA COMPAGNIE D’ARLEQUIN a choisi de transposer LES EXPLOITS D’ARLEQUIN en costumes d’aujourd’hui. Les dix piécettes exhumées du répertoire italien du XVIIème siècle par Marc-Olivier Cayre pour le Festival des NUITS D’ÉTÉ 80 à l’hôtel de Fourcy n’y gagnent rien. Les acteurs au surplus sont quelconques et l’imagination n’était pas au rendez-vous. L’ennui, par contre, y était.

AVIGNON 1980

01.08.80 – FIN DE PARTIE, HUIS CLOS, HAUTE SURVEILLANCE, HAMLET de Laforgue, ARLEQUIN VALET DE DEUX MAITRES, CAPITAINE FRACASSE, sont les titres qui tentent de m’accrocher tandis que je monte l’avenue de la République en Avignon.
Ces choix du Off ne sont évidemment pas sans sens. Ne leur font contrepoids que des titres de style café-théâtre masquant pour la plupart des ONE-MAN-SHOW, dont il faut deviner qu’il sont tels en remarquant qu’il n’y a qu’un nom d’acteur sur l’affiche.
Cela dit, ici, ce n’est pas comme à Nancy. On ne peut pas se tromper. Il y a clairement un festival. J’ai résolu de n’y passer que trois jours.
 
On m’avait conseillé de voir au Théâtre du Chapeau Rouge un spectacle intitulé MARCOVALDO d’après Italo Calvino, réalisé par LE THÉATRE SANS DOMICILE animé par Pierre Ascaride. Ils sont trois hommes qui racontent un récit assez lâche que je qualifierai de poétique et social. Ils se repassent les rôles avec habileté et ils sont de nombreux personnages, avec pourtant une dominante pour un père et ses enfants qui sont pauvres, mais les mômes ne le savent pas.
Une autre dominante, c’est ce père et deux camarades de misère causant ensemble de leurs malheurs, à un arrêt de tram. Il y a trop de littérature et, par moments, c’est longuet, mais certains instants sont de choix. L’anecdote des trois cadeaux  faits par les fils du pauvre au fils de riche qu’ils croient plus pauvre qu’eux, et qui l’est sans doute quelque part puisqu’il ne rit jamais : un marteau avec lequel il casse ses trois cent cinquante jouets de Noël, un lance-pierre avec lequel il brise les boules de l’arbre et celles du lustre de plafond, une boîte d’allumettes avec lesquelles il fout le feu à sa maison, a une valeur de parabole. Mais justement, la contestation ne va pas plus loin. Elle se noie dans une gentillesse fataliste qui ne me satisfait pas complètement.

- Le tour de chant de Jean Benguigui à la Péniche est en train de se rôder. La partie « émigré d’Algérie » y tient la valeur de deux monologues. L’accent rappelle celui d’ALBERT évidemment, mais le contenu d’un des deux sketchs est beaucoup plus grinçant. C’est l’histoire d’un Arabe qui fait le travelo à Pigalle.
La partie sans accent, elle aussi, n’est pas que drôle. L’esprit de Benguigui est assez tourné vers l’anthropophagie, le scatologique. C’est une série de petites histoires qu’il raconte avec une gentillesse apparente en maniant un certain paradoxe. A marquer d’une pierre blanche, celui du bébé qui, du ventre de sa mère, entendait et comprenait tout ce que disaient ses parents. Celui, aussi, du type qui a bouffé son pouce et qui cherche en vain à en retrouver le goût dans la chair des autres.
La partie chantée ne m’a pas parue très au point, mais il paraît que son compositeur pianiste l’avait plaqué deux  jours avant. Alors…

- Le spectacle : POUR EN FINIR AVEC LE THÉATRE est pour moi une révélation. J’y fais une bonne et heureuse connaissance avec la Compagnie Lyonnaise des Huit Saveurs qu’anime Claude-Pierre Chavanon, et grâce à eux, avec une œuvre dramatique qu’ils me font découvrir, celle de Woody Allen, à travers deux pièces très différentes et complémentaires, GOD et DEATH.
Sous le premier de ces titres lapidaires, se cache une parodie pirandellienne qu’on pourrait appeler : « Un personnage en quête d’une fin ». C’est une farce qui montre une jeune troupe américaine en train de répéter une tragédie grecque pour gagner le concours Coca-Cola d’Athènes. La Cinquième Avenue et l’Acropole s’y mélangent allègrement. Dieu apparaît sous la forme d’une « machine » détraquée. L’univers est comique par son humour noir extrêmement « juif ».
Mais l’absurde kafkaïen préside au climat de la deuxième qui montre un Juif new-yorkais éveillé en pleine nuit pour participer à une chasse à un tueur, et qui ne saura jamais quel est son rôle dans le plan mis au point par il ne sait qui.
Autant on rigole d’un rire canularesque à la première, où le metteur en scène a montré son talent dans la ligne farfelue, faisant appel à des vraies majorettes pour signifier le chœur antique -elles sont, il faut le dire, d’une étonnante efficacité-, forçant malheureusement un peu trop le ton de-ci de-là ; autant on glousse seulement dans la seconde, l’humour suintant du dérisoire sur fond de drame qu’on ne peut, bien sûr, pas prendre au sérieux mais qui dissimule mal une réflexion sur Dieu et la Mort absolument proche de mes propres pensées. J’ai regretté d’avoir trop peu vu de films de Woody Allen. Son esprit m’atteint quelque part profondément (sûrement au détour de quelque judaïcité !!!).
La Compagnie des Huit Saveurs a du punch, de l’imagination, du dynamisme, des comédiens passables. Ce ne sont pas des grands acteurs. Ils n’ont pas étudié l’art drama avec Grotowsky. Leur jeu n’est ni distancié ni dissimulé sous les degrés. Les docteurs grincheux pourraient parler de style boulevardier. Sans doute. MAIS si on admet que le contenu prime la forme, c’est un bon spectacle. Et puis ça réconforte de voir une équipe de quelque nombre. J’en ai compté quatorze au salut.

02.08.80 - Je suis allé voir VILAR EST MORT par le Théâtrographe –compagnie avignonnaise dont j’avais, vous vous en souvenez, apprécié un spectacle Adamov il y a deux ans, persuadé qu’il s’agirait d’une manifestation sarcastique sur le festival actuel. En vérité, ce que veut dire Louis Castel (qu’est-ce qu’il ressemble à Robert Marcy !) c’est bien que quelque chose n’est plus possible aujourd’hui. Mais c’est surtout comme un pieux hommage que j’ai ressenti  l’entreprise qui a le défaut d’être une évocation en phrases brèves échangées entre quatre compères, dont une commère, dans un style suranné de poétique sérieuse. Et puis curieusement, cela fonctionne assez bien, surtout après qu’on ait entendu le voix du héros en 68 et dans le monologue de la mort de Macbeth.

-Le CONCERTO DECONCERTANT DE HERBERT SCHNAPP, de et par Jean Hache, est un authentique spectacle de café-théâtre, hautement professionnel et drôle, mais qui ne vise à rien d’autre qu’à divertir. Les tendances homosexuelles et fascisantes du Groupe GRETA CHUTE LIBRE n’y transparaissent pas. Honnêtement, on passe un excellent moment en compagnie de ce musicien « illustre » ( ?)  qui donne son dernier concert et qui raconte sa vie, et qui ne fait pas oublier l’humanité de Guénolé Azerthiope s’exprimant dans le même registre, assez facile au demeurant.

-Assisté à une heure de la répétition de KEAN, le prochain spectacle que Bisson consacrera à son autocélébration.

-Revu le troisième volet de la trilogie d’Eschyle de Gelas. Pylade est devenu un homme et il a l’accent du midi. Il y a toujours de superbes tableaux, mais ça se gâche quand les acteurs causent. La musique iranienne a été remplacée par un répétitif dont Gelas affirme sans rire que ce serait la musique originale d’Eschyle « retrouvée » sur un papyrus !!! Ca a en tout cas une consonance grecque conventionnelle de film américain type très efficace !

-Voilà de la belle ouvrage. C’est beau à voir. Les acteurs savent incarner sans caricature les fantoches décrits par l’auteur. Des musiciens farceurs et ingénieux meublent les changements et soulignent les actions. Je dis bien LES actions car on n’en saurait déchiffrer une. Tout au plus y a-t-il des personnages qui vivent des aventures communes, deux hommes qui tournent avec flegme, violence et assiduité autour d’une certaine Léa qui a la décontraction des femmes des années folles. C’est une occasion pour Micheline Uzan de montrer une facette nouvelle de son talent. On s’attendrait à ce qu’elle danse le Charleston, mais cela n’arrive pas.
C’est Viviane Théophilidès qui présente ici LES MYSTÈRES DE L’AMOUR de Roger Vitrac qu’Antonin Artaud avait créé en 1927. Je dois avouer que ce type de théâtre, comme l’ensemble du surréalisme d’ailleurs, me pose, m’a toujours posé un problème.
Autour de moi, tout le monde paraissait très content du spectacle, et j’ai entendu au moins trois fois à la sortie qu’il avait donné à des gens l’envie de relire Vitrac.
Personnellement, j’ai eu sentiment d’être en face d’une belle machine tournant à vide. Je me suis beaucoup ennuyé sur la fin, trouvant que cette histoire invraisemblable n’en finissait pas de s’étirer au gré d’une mise en scène riche en joyaux, mais pas tellement rythmée.
En vérité, il est clair qu’à l’époque de la Révolution, aux lendemains qui devaient chanter, cette forme d’absurde, de non logique, de coq sautant à l’âne, de débilité intellectuelle appuyée, avait une valeur subversive. C’étaient les enfants des bourgeois qui contestaient les perversités de leurs pères. Et sans doute entendaient-ils que leurs offensives ne soient perçues que par des initiés. Sûrement il y avait des clefs, mais surtout, il y avait une pudeur. On réglait ses comptes de génération à génération MAIS ENTRE SOI : pas question que la classe ouvrière ait accès à cette auto condamnation. Et c’est pourquoi la lecture des œuvres au premier degré faisait apparaître une agressive absence de contenu. Le message n’était pas : « Nous n’avons rien à dire » mais « IL N’Y A RIEN À DIRE ». L’adhésion au surréalisme aboutissait, selon les tempéraments, à deux  issues : la désespérance et même LE SUICIDE pour ceux qui ne parvenaient pas à rejeter leur acquis culturel (Roussel, Crevel) ; et l’adhésion au communisme pour ceux qui étaient capables de faire le saut de la camaraderie avec des inégaux d’hier (Maïakovski, Aragon), cette adhésion pouvant n’être d’ailleurs qu’un MOMENT DE VIE.
Il est très curieux qu’aujourd’hui des bourgeois passés jeunes au communisme en reviennent par le biais de cette école, et je pense que ce qui les y séduits, ce sont précisément les murs de brouillard dont elle enveloppe ses produits. Evidemment, ces choix  vont dans le sens de la grande détresse des « intellectuels communistes », c’est-à-dire dans le sens de la mode ! On peut se demander si ces intellectuels, au demeurant, n’auraient pas été réinfectés par le virus bourgeois et si leur complicité avec l’univers de Léa, avec sa vie futile, n’aurait pas le sens d’un retour à leurs sources sociales.
Pour MOI, heureusement, la désespérance exaltée n’est que le signe d’esprits confus. Tel qu’il est, le spectacle de Viviane Théophilidès signifie que la militante a démissionné et qu’individuellement, elle s’est engagée sur la voie suicidaire. Mais elle n’a pas pour autant INVENTÉ une forme de protestation. Elle s’est réfugiée dans un monde rétro dont le désespoir est maintenant historique. Elle se mord la queue bourgeoisement avec les moyens de sa grand-mère.
SI CELA AVAIT LE SENS QU’IL FAUDRAIT RECOMMENCER L’HISTOIRE, et « tout repenser Papa ! », il faudrait pavoiser ! Hélas, je crois qu’elle n’a pas DRAMATURGISÉ son propos, qu’elle n’a voulu qu’épater ses frères, c’est-à-dire les bourgeois. Son bébé géant n’intéressera jamais le peuple, mais il sera sûrement avantageux pour sa carrière. Elle a fait un beau spectacle avec un « texte » qui a probablement recélé son contenu d’explosif en 1927 et qui, aujourd’hui, est totalement récupéré, aseptisé, dévitalisé !
Mais je cause comme un vieux con. Les jeunes y puisent peut-être quelque chose comme une nourriture. Peut-être le Monde doit-il repasser par là…

 Je quitte Avignon pour un mois de vacances à Bele-Ile
Retour à Paris par ue visite au Lucernaire

30.08.80 – Le HAUTE SURVEILLANCE du THÉATRE DU REGARD 9 doit bien jouxter la centième quand je me décide à lui rendre visite au Lucernaire. A l’heure où tant de jeunes équipes « découvrent » culturellement les auteurs qui, hier, s’insurgeaient contre des cultures antérieures, il était logique que l’une d’elles remontât à Genêt et, au-delà de ses BONNES trop galvaudées, à ce HAUTE SURVEILLANCE de 1947 que l’écrivain souhaita par la suite ne jamais voir remonter.
Cette représentation, au demeurant de haute tenue, m’a inspiré quelques réflexions. D’abord au sujet de la VIOLENCE. Quand on songe que celle qui s’exprime dans la pièce a choqué lors de la création, on mesure à quel point se taper sur la gueule, voire s’entretuer, est devenu banal entre-temps. C’est que le spectateur de 1947 vivait dans la croyance qu’il venait de sauver la civilisation face à la barbarie nazie. Il était un agneau à qui l’on assénait cet univers carcéral, à qui ON RÉVÉLAIT que des caïds y faisaient la loi, d’autant plus respectés qu’ils étaient plus criminels, plus brutaux, plus proches de la bête.
On lui faisait aussi découvrir d’étranges mœurs sexuelles, des bizarres connivences entre détenus et surveillants. En vérité, ce monde qui ignorait les goulags, qui n’avait pas encore fait de la torture un art, et qui ne se posait pas constamment la question du POUVOIR, recevait un coup de poing dans la gueule. « Voilà ce qui se passe dans les prisons françaises », lui dénonçait-on.
Genêt, cela dit, m’a toujours paru être le roi de la transposition. C’est grâce à sa POÉSIE que la bourgeoisie a pu récupérer le reportage. Les trois êtres qui s’agitent à l’intérieur d’une cellule s’entredéchirent COMME S’ILS JOUAIENT. Et, en vérité, c’est un jeu auquel ils s’adonnent, fait de sentiments mutuels ambigus, (aussi bien dans l’amour que dans la haine) un passe-temps à fond de réalité, mais une réalité toujours dépassée. Une réalité receleuse de questions : cette femme, dont les trois lascars (et même le gardien) disposent comme d’un objet , est-elle vraiment à « la visite », dehors, ou est-ce celle qui est tatouée sur le corps du caïd et inspire les deux autres pour leurs ébats homosexuels ? Est-ce par « sacrifice », parce qu’il sait qu’il va passer à la guillotine, que le héros feint de croire qu’elle le trompe, et la largue ?
Ce jeu, il faut le dire, est singulièrement intellectuel. Je pense que c’est le style admirable de ce soi-disant illettré, qui tient sous son autorité ses deux partenaires, qui a aidé, en 1947, à ce que passe la pilule. Il y a un décalage évident entre la personnalité des personnages et leur langage. Cela m’a gêné. Cette littérature ne passe pas pour moi.
De même que passe assez mal pour moi le choix des acteurs. Je ne sais pas qui joue quoi, puisqu’au Lucernaire, on ne juge pas utile de vous procurer une distribution. Ils s’appellent Claude Barichasse, Henri Goossens, Jean Soumagnas, Gérard Touratier. Ils ne sont pas assez balaises. Aujourd’hui, pour jouer ces rôles, il faudrait des punks, qu’on les sente DANGEREUX. Eux ont beau faire des efforts de brutalité, ils n’arrivent pas à inquiéter.
Cela dit, la mise en scène de Pierre-Antoine Villemaine, qui me paraît se référer à une solide tradition classique pour la direction d’acteurs et même pour l’inspiration des transpositions indiquées par Genêt, est rigoureuse. Il a su éviter les écueils d’une œuvre qui, comme HUIS CLOS qui date de la même époque, joue constamment sur le haut du diapason. Le côté « faux » de la gestuelle va dans le sens de la transposition voulue par l’auteur.
Bref, c’est une reprise intéressante, notamment parce qu’elle montre à quel point ce qui était à la limite du possible en 1947 se consomme aujourd’hui sans agitation.
FRANCE SOIR, LE QUOTIDIEN, LES NOUVELLES LITTÉRAIRES, L’EXPRESS, V.O., LE PARISIEN etc. sont d’accord pour admirer « la perfection formelle », la « grande poésie » de la pièce « très belle et très forte », « exaspérée, provocante, douloureuse et terriblement humaine… A l’image de Genêt ». Oui, à l’image d’un malfaiteur qui s’est très bien débrouillé pour s’en sortir, avec une intelligence et une malignité auxquelles il faut rendre hommage. Un Mr Hyde devenu Mr Jekyll avec la bénédiction des bons penseurs. Il est vrai qu’il ne « fait pas » de politique !

30.08.80 – Toujours au Lucernaire à 22 h 15, une certaine Nina Kethevan, « Américaine d’origine russe » qui tient de la Micheline Uzan de La Religieuse Portugaise et de la Polia Janska de La Voix humaine avec, par moments, le phrasé de Michel Vitold excité, s’est prise de passion pour LE JOURNAL DE NIJINSKY et nous en livre sa « lecture » avec amour. Sa nostalgie est évidente. Son « âme russe » lui donne la clef de la communication avec son héros. Elle a incontestablement une présence et son émotion contenue « passe » selon une atmosphère à la Pitoëff. Bref on est en pleine « russoïcité » !!! Des chœurs aident à insuffler la magie de la transmission.
Il est seulement dommage qu’apparemment Nijinski écrivain n’ait pas été à la hauteur de Nijinsky danseur. Guetté par la folie imperceptible ici, mais dont on sent qu’elle va affleurer, aliéné par un amour de Dieu presque profanateur car, à la limite, il plaçait LUI et DIEU sur un même plan, il pressent quelques notions politiquement justes, il dit son amour de l’humanité (mais oublie de citer l’Allemagne dans les pays qu’il aime) et sa haine de la guerre. Mais sans jamais dépasser le niveau sentimental. Il n’explicite rien. Il est « impressionné ».
Les meilleurs moments de ce Journal au Premier degré sont  ceux où il règle ses comptes avec ses contemporains : Diaghilev, qu’il déteste (et dont il écrit le nom avec une faute pour bien marquer qu’il en a oublié jusqu’à l’orthographe) Stravinsky, qu’il juge arriviste, son imprésario et amant, Directeur des Ballets Russes, qu’il méprise et hait. Par contre, il aime et admire Tolstoï.
Ce Journal fut, il faut le préciser, écrit en Suisse pendant la guerre 14-18. Danser pendant cette période était impossible. Peut-être les choix de Nina Cathevan expliquent-ils mon impression insatisfaite sans quoi on se demande pourquoi Miller aurait pensé que ce journal était « un des quelques livres indispensables que j’emporterais sur une île déserte ». A l’occasion je le lirai.

04.09.80 – Au Café de la Gare, la FENOMENAL BAZAAR ILLIMITED présente une épopée Waterproof » de Christina Pereira et Guénolé Azerthiope intitulée « la Transatlantide ».
Cette « création mondaine » raconte l’Odyssée d’un intellectuel et d’un manuel qui ont eu l’idée de se mettre dans la poche la victoire d’une course transatlantique, en construisant deux bateaux, un pour le départ et un pour l’arrivée. Entre les deux, les lascars ont pris l’avion et nous vivons avec eux les derniers jours de l’aventure qu’ils passent à quai, à Newport, en écoutant à la radio où en sont les concurrents qui font vraiment la course, pour être prêts, à la faveur d’un brouillard artificiel, à surgir au bon moment en tête du peloton.
C’est un sujet rigolo et les deux complices s’en sont donnés à cœur joie, bien aidés par François Borysse, dont la prestation en savant faussaire est très remarquablement référenciée.
Azerthiope lui-même joue Neptune et il est grotesque à souhait. Pereira, bien sûr, joue le manuel. Il n’a qu’à paraître. Jocelyne Quentin est très convaincante en sirène qu’une opération transforme en femme, et l’apparition de Dominique Spot, en star du muet, est plaisante.
Voilà une soirée où l’on rigole bien. Une soirée pas dérangeante pour qui que ce soit, même si les compétitions de ce type y sont un peu malmenées, même si, en survol léger, sont évoqués des problèmes d’aujourd’hui, comme ceux (je cite) de « l’adolescence difficile, de la maternité désirée, du mariage forcé, de l’impuissance du pouvoir, des transsexuels, des greffes d’organe, du travail, du logement, du quotidien, de l’ambiguïté du sport, de l‘argent, de la publicité et ses compromissions, de la famille, de l’amour, de la « zoofolie », des médias »…
Ouf ! Cette liste est bien sûr trop longue pour être honnête et elle trahit que l’équipe ne se revendique plus SUBVERSIVE qu’au niveau du signe. Nous sommes mis en présence d’un charmant show. L’homme Azerthiope reste peut-être « gauchiste » quelque part, mais ça ne se voit plus.

05.09.80 – A l’occasion de l’ouverture à Francfort du Theater am Turm, un groupe français, appelé PARAPLUIE, composé d’élèves de Lecoq et dirigé en l’occurrence par Philippe Gaulier, a pondu, sous le titre « début », un gentil spectacle de circonstance qui permet aux jeunes artistes de montrer ce qu’ils savent faire.
Honnêtement, il y a des talents dans cette équipe et, au niveau audition, cette soirée disparate est une réussite. On a envie que maintenant ils montrent, ces jeunes gens qui ont acquis une technique maîtrisée, s’ils ont envie d’être autre chose que des instruments entre les mains des autres.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 29 janvier 2007 1 29 /01 /2007 17:45
05.09.80 – On parlait d’un « Grupo  Accion de Buenos Aires », comme d’un nouvel ensemble argentin.
En vérité, ce sont nos Argentins bien connus, notamment Graciela Martinez et Marcia Moretto, qui se sont regroupés sous ce titre, et comme ils ne sont plus tout jeunes et que les excès de boisson et d’autres choses ne les ont pas aidés à conserver la forme, ils ont vraiment l’air de ringards défraîchis qui persistent à contester, sans plus y croire, une culture qui reste folklorique dans l’esprit  des gens. Leur critique du style argentin dans la vie est tellement distanciée maintenant qu’elle frise la désinvolture. Le titre du spectacle : TATÜTATAT ! est à la mesure de son intérêt.

08.09.80 – Christian Roy et Emile Salvador, que nous avons connus au Théâtre de L’Unité, ont créé le THÉATRE EN TRAIN. Je les ai vus dans une petite salle de la rue des Francs Bourgeois, mais c’est vraiment dans un train, le CÉVENOL, où un wagon avait été aménagé exprès, qu’entre Nevers et Vichy a été « créé » COMPARTIMENT NON FUMEUR, et LES MÉFAITS DU TABAC de Tchékhov. Les textes sont admirables d’humanité et ne sont pas, même le second, destinés à provoquer un rire hilarant.
Mais ils auraient gagné à être joués par des grands acteurs. Ceux-ci sont seulement honnêtes. Je pense qu’à cent à l’heure, ils doivent « passer ». Dans la petite salle de la rue des Francs-Bourgeois, ils m’ont paru faibles. Mais sympas.

24.09.80 – Dans le petit temple vitézien de la culture théâtrale, je veux dire le Théâtre des Quartiers d’Ivry, un certain Carlos Wittig montre ce qu’il sait faire en infligeant un traitement « grotowskien » à un texte de Xavier Agnan Pommeret, qui est plus un poème qu’une pièce, qui s’appelle IN AMERICA CUITATI et qui conte l’Histoire de l’Amérique des origines (et même de la Genèse) à nos jours, avec une évidente sympathie pour les Indiens et une vigoureuse haine des Yankees qui n’épargne pas les Espagnols de la conquête. « Dur ! Dur ! », comme on dirait au Collaroshow !

26.09.80 – Lorsque le GROUPE TSE avait monté EVA PERON, nombreux avaient été les observateurs qui avaient pensé que ces Argentins expatriés avaient quelque chose à dire politiquement.
L’extrême sophistication du jeu, son humour glacial, son implacable précision, une sorte de cruauté lucide, faisaient croire à une analyste lucide de la société péroniste et, par extension, à une condamnation du fascisme. Ces exilés, pourquoi d’ailleurs avaient-ils quitté leur patrie, on ne le savait pas bien mais on se plaisait à supposer que c’était parce qu’ils y risquaient leurs vies ou au moins leurs libertés.
Et puis au fil des années, il est apparu que ces homosexuels avaient certes un compte à régler avec leur pays, mais que ce n’était pas forcément celui que nous avions imaginé dans la foulée de notre 68. De spectacle en spectacle, leur exploration du monde se rétrécissait  à celle du THÉATRE. Alfredo Rodriguez Arias mettait en coupe réglée l’ENTERTAINMENT.
Après L’HISTOIRE DU THÉATRE, sorte de géniale revue de l’évolution de cet art à travers les costumes (qui s’achevait à Tennessee Williams, ignorant Brecht, Grotowski, et les « signifiants » contemporains), COMÉDIE POLICIÈRE  était un pur exercice de style et de virtuosité, LUXE un produit contestant la comédie musicale mais revendiquant ses moyens, NOTES ET VIERGE des beaux et drôles pastiches de certaines formes du spectacle. Pastiches toujours extrêmement intelligents MAIS EN VÉRITÉ C’EST LE MOT JUSTE : pastiches. Le groupe TSE explorait l’univers de son art en le contestant sans gentillesse, sans indulgence, mais avec humour. Si la contestation se chargeait parfois d’un contenu, c’est parce que nos critiques -et moi-même- aimions penser qu’il y en avait un.
Sans faire une méchante astuce, je crois que c’est avec LES PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE que le Groupe a jeté le masque. A travers cette bluette jolie, charmante, esthétiquement exigeante, mais tout compte fait mineure et mignarde et, j’ose le dire, facile et complaisante, Alfredo Rodriguez Arias ne songeait plus à se moquer de son prochain. Il s’était mis à vouloir plaire. Dans LES PEINES DE CŒUR, aucune forme théâtrale n’était dépecée ni mise en pièces. La comédie était livrée au premier degré au niveau d’un boulevard de très haute qualité, mais rien d’autre qu’un boulevard. Les Jérôme Hulot et autres accueillants Genevois, Lausannois et autres « culturels » du spectacle ne s’y sont pas trompé. C’était du boulevard qui avait le droit de lever haut la tête, qu’il n’était pas honteux d’encenser, car sa vulgarité était transcendée par une incontestable veine poétique.
Après l’erreur de l’ETOILE DU NORD qui revenait sur un sujet trop mince avec la ligne de COMÉDIE POLICIÈRE, le groupe revient avec LES JUMEAUX VÉNITIENS de Goldoni : et si le mot « boulevard » peut encore être prononcé, c’est en y accolant le mot « classique », mais un classique qui n’a que l’apparence de la forme « Comédie Française » car son aisance est faite de mille trouvailles qui ne sont pas « Comédie Française », mais qui ont l’air de couler si facilement qu’on pourrait les croire évidentes.
Est-ce à dire que ce que j’appelais jadis le théâtre du sautillement soit ici fustigé ? Point ! Alfredo nage avec bonheur dans ce monde où les valets sont les complices des maîtres sans qu’apparaisse le moindre clivage social, où des ombres furtives vont et viennent en arrière-plan des protagonistes principaux, où la virtuosité des acteurs peut se donner libre cours (jusqu’au point où certains risquent même d’en faire trop de kilos). Il livre un produit ravissant, vif, parfaitement huilé, et qui le sera encore plus quand la première partie un brin pesante aura été raccourcie.
Il se garde même de faire grincer l’absurde de l’intrigue, d’en grossir les ficelles. Il laisse parler le texte, se contentant de l’environner, de l’habiller, de la prolonger par des gags ou lazzis. Il innove en ce qu’il ne cherche à déceler en l’œuvre de Goldoni aucune critique de société. On est projeté dans un monde de fantaisie pure et son spectacle tout entier sert cet aspect.
Faut-il dire que je pronostique un succès ? Je pense qu’Alfredo, après NOCE ET VIRGES, qui n’avaient au Théâtre Essaïon connu aucune affluence de public, a dû quelque part comprendre que le temps de la subversion payante était passé et que, pour plaire aux faiseurs de gloire, il fallait mettre le cap sur le spectaculaire ADMIRABLE, astucieux, vif, divertissant intelligemment sans ennuyer, avec juste quelques connotations personnelles, signes pour les initiés.
Là où Robert Hossein est vulgaire, lui est distingué, mais finalement c’est de la même besogne qu’il s’agit, même si le TSE n’a pas encore franchi la distance de l’élitaire au populaire. Ce chemin aura été parcouru quand il n’y aura plus du tout de signes critiques dans les shows proposés, quand les clins d’yeux indiquant qu’on n’est pas dupe de qu’on fait auront été gommés, quand la cape et l’épée ne feront plus la nique aux intellectuels que les références rassurent. La gloire parisienne a ses exigences qu’Alfredo a comprises. Le retour en force des pédérastes sur la marché ne peut que l’aider à continuer sa percée.

Un voyage derrièrele rideau de fer, si j’ose dire car Prague n’a jamais été pour moi une destination déplaisante. Même en plein cœur de la période réputée « dure ». N’y ai je pas eu une de mes pièces joué 150 fois dans un théâtre de 300 places avec un succès que Paris ne m’a pas accordé ?

Du 1er au 5 octobre 1980 – Nous voici à Prague, pris en main par le Ministère de la Culture et Pragokoncert qui nous montrent des spectacles ne demandant qu’à se faire importer.
- Tout d’abord, nous assistons à une répétition, malheureusement sans décors ni costumes, d’un groupe appelé CHOREA BOHEMICA, qui est composé d’« amateurs ». Ces jeunes gens et jeunes filles, qui sont épaulés par un petit orchestre et deux chanteurs à voix superbes, ont une joie visible à danser, chanter en chœur, exprimer avec une remarquable technique de groupe, dans un rythme endiablé, le contenu populairement communicatif de légendes tchèques. Leur enthousiasme se transmet. Mais ce qui est admirable, c’est que ces trente-six personnes maîtrisent à ce point le chant, la danse et l’expression corporelle (car certains moments sont proches de la pantomime) ! J’ai été ravi.

- On nous a aussi montré la « Compagnie des mimes fous » CVOCI. Ces « mimes » sont quasiment des clowns, au sens où l’entend la Clown Kompagnie ou Jérôme Deschamps. Mais ils font l’économie du nez rouge et si l’on veut approcher mieux de leur méthode, disons que ce sont des acteurs qui s’expriment sans le secours des mots. Mais pas à la manière du 4 L 12. Leur jeu est rationnel. Simplement, toute expression, tout geste doit être immédiatement compréhensible sans que la parole, le langage articulé soient nécessaires. Cela les amène, bien sûr, à prolonger les mouvements et à maîtriser l’expression corporelle. Sur la scène, deux personnages. Comme dans LES SILENCE ET PUIS LA NUIT, côte à côte il y a des lits d’hôpital. Ici, deux. Couchés dedans, les victimes d’un grave accident de voiture.
Au cours du spectacle en six tableaux, nous les verrons successivement complètement handicapés (leurs membres sont immobilisés et ils sont traumatisés), aux prises avec les objets, gênés pour accomplir les choses les plus simples, en danger permanent. Et cependant les gaillards n’arrêtent pas de nous faire rire. Et très bien rire, même si certains effets sont un peu téléguidés. Cela tient sans doute au fait que les deux complices sont solidement accrochés à la vie, optimistes. Cela vient aussi de ce qu’ils sont farceurs, roublards, bourrés d’humour, en vérité profondément humains.
J’ose dire que les trois premiers tableaux sont assez géniaux. Ils se résumeraient en ces très simples titres : tableau 1 - Les blessés doivent avaler une pilule et cela leur pose toutes sortes de problèmes. Tableau 2 : - Ils savourent une assiette de salami, la première depuis qu’ils sont ressuscités. Tableau 3 : - Un journal est sur leur table de nuit.
En deuxième partie, les moribonds sont sauvés et c’est à leur rééducation que nous assistons. C’est un prétexte à gags dont certains m’ont paru un peu gratuits. Ils « jouent » à faire du ski, du karting, à aller à la chasse. C’est un peu long et, à mon avis, le quatrième et le cinquième tableau auraient gagnés à être condensés en un.
Une trouvaille très jolie, c’est quand l’un d’eux sort une bouteille de cognac de sous ses draps et l’accroche aux tuyaux du goutte-à-goutte pour que l’alcool aille directement dans le sang.
Miloslav Horduk et Antmin Kupdi sont des acteurs fantastiques. La mise en scène est de Frantisek Pokorny. J’oubliais de dire que le titre (anglais ?) est BANG. Un produit tout à fait importable.

Ma petite entreprise l’a d’ailleurs pas mal fait tourner en Europe jusqu’au moment où un concurrent s’en est emparé.

- A l’ATELIER YPSILON, nous avons vu un spectacle prétexte à virtuosité intitulé MICHEL ANGELO.
Les acteurs content avec entrain la vie de l’artiste célèbre, prenant des attitudes parodique qui leurs permettent de figurer en tableaux vivants ses œuvres illustres. Quoique les comédiens non immédiatement en action décrochent visiblement de ce que font les autres à côté d’eux, c’est enlevé avec conviction. Pour moi, l’univers de la Renaissance décrit est malheureusement trop conventionnel. Totalement dépolitisé, il ne s’exhibe qu’à travers des personnages de foire classique. Par contre, les rapports de l’artiste avec son patron, le Pape, et son impitoyable intrépidité, qui l’amenait à faire courir à ses aides des risques physiques parfois mortels, sont exhibés sans mystification. Curieusement, ce spectacle de qualité me fait songer au monde de Ghelderode et des Flamands. La régie est de Jan Schmid.

-Le hasard a voulu que pendant mon séjour, on joua LE MARATHON de Claude Confortès, dans une « régie » de Evald Schorm. Remarquable représentation d’une œuvre que j’ai bien connue, allant, selon l’auteur qui était présent, plus loin que le spectacle parisien où il n’avait pas osé montrer les trois coureurs vivant le Marathon de la vie jusqu’à la sénilité. Une grande soirée, mue par trois comédiens exceptionnels. Confortès était heureux.

Retour à Paris

20.10.80 – Pour des gens qui se vantent d’avoir conçu VIOLENCES À VICHY sans avoir recours aux souvenirs personnels de contemporains du régime de Pétain, uniquement en se livrant à un travail d’historiens et donc en compilant des documents, il faut dire qu’ils ont  réussi leur coup : moi qui ai vécu (entre dix-sept et vingt et un ans, donc à un âge lucide), cette période, je peux affirmer que l’atmosphère de la collaboration est fidèlement évoquée. Elle l’est à travers une série de monologues prononcés par des puissants de cette heure-là au milieu de groupes sinistrement  figés. Comment ces paroles de Pétain, Laval, Abel Bonnard, Alain Lambreaux, Pucheux, Darquier de Bellepoix et autres sont-elles perçues par les jeunes d’aujourd’hui ? Moi, je n’aurais su m’ennuyer  puisqu’on ravivait ma mémoire sur ce que j’avais entendu pendant les plus belles années de ma vie.
La mise en scène de Jean-Pierre Vincent est cependant « sans concessions », d’une rigueur très assumée par une troupe excellente et ayant de la « présence ».
Ce spectacle, il faut le clamer, passait très bien sur la grande scène (pourtant ingrate) de Nanterre. Il est regrettable qu’une fille vienne à la fin nous infliger un interminable texte « poéticopathoschiant » ! Sans doute est-ce une façon de nous faire éprouver le fascisme directement.
Cela dit, que ressort-il du spectacle ? Je crois que je ne suis pas juge : fait par des hommes qui n’ont pas connu ce temps, il s’adresse à des hommes qui ne l’ont pas connu. Le fascisme décrit était sûrement quelque part le père de celui qui pointe en 1980 sous la démocratie. Oserai-je dire que celui de 1940 avait au moins le mérite d’être le fait d’hommes inspirés qui avaient un idéal aberrant, mais qui en avaient un. Ils croyaient à une certaine vertu humaine et c’est à ce titre qu’ils voulaient extirper le ver dans le fruit, c’est-à-dire le Juif dans la société. Ce fascisme était franc, net, il n’avait pas encore été enveloppé dans le paquet sucré inventé depuis par les énarques. Même si les « cyclistes » d’alors préfiguraient les technocrates d’à présent.
Si leçon il veut y avoir, je ne suis pas sûr qu’elle apparaisse clairement. D’abord parce que les actes des hommes montrés n’apparaissent pas comme horribles. Et même si certains peuvent les ressentir comme tels, ce sera, je crois, comme émanant d’êtres aliénés, semblant avoir agi sur une autre planète ! Le fascisme d’aujourd’hui, beaucoup plus subtil, fait de petits empêchements quotidiens, de délicates suppressions de fragments de libertés, est tous comptes faits bien plus sordide, car il ne vise qu’à maintenir le capitalisme au pouvoir. Et il n’est pas vraiment moins cruel. Il n’est que plus malin, plus habile, mieux masqué. En vérité, je crois que le peuple qui a subi Vichy et celui qui vit sous Giscard est obtusément chauvin. Il lui fallait SES Juifs. Il a maintenant SES Arabes. Il a le goût de se sentir protégé dans ses biens et dans sa sécurité CONTRE D’AUTRES, fut-ce au prix de sacrifices qu’il s’imposera volontiers puisqu’il ne risque rien, lui qui a le bon droit, la bonne FOI et le bon bout pour lui.
Mais je crois que si j’avais vingt ans aujourd’hui, je n’éprouverais pas une sensation de continuité entre ce qu’ont dit et fait les hommes du Maréchal et ce que disent et font les maîtres contemporains. Car Hitler les avait mis en orbite autour d’un univers différent, parallèle, peut-être bien fascinant car il correspondait à un certain dessein. Non vraiment, je ne suis pas juge : comment aurais-je éprouvé ce dessein si je n’avais été obligé d’être contre en ma qualité de ver dénoncé ?
Aujourd’hui, jusqu’à nouvel ordre, je suis du côté des flics, objectivement, puisque, quand il y a une rafle « on » ne demande pas ses papiers au Monsieur convenable que je suis !
VIOLENCES À VICHY m’a replongé dans ma jeunesse. Je puis dire que c’est une évocation fidèle, bien faite, un excellent cours d’histoire. Rien d’autre.

Voire ! 25 ans après avoir écrit cet article, qu’y a t’il à y changer ? Rien … ou plutôt si : Giscard ouvrait la voie au nouveau fascisme mais il n’en n’était qu’aux balbutiements. Le « président s Sarkozy et son équipe sont arrivés à la concrétisation pratique de ce nouvau fascisme, singulièrement pervers parce qu’il aliène chacun dans sa vie quotidienne.en lui laissant  l’illusion qu’il est libre alors qu’il est entravé par toute une série de petites mesures contraignantes. On devrait écrire « VIOLENCES à PARIS en évoquant les monstrueuses agressions de la police envers des êtes humains qui s’appellent « les sans papiers ».  Il y avait sous Pétain un « Ministère des Affaires Juives ». Il y en a un à présent qui s’appelle « de l’immigration ». Ne serait il pas plus honnête de l‘appeler : « Ministère des affaires arabes et assimilés »

21.10.80 – Jean-François Prévand a beau nous expliquer dans le programme qu’il y a un lien certain entre L’IMPROMPTU DE VERSAILLES et LA NOCE CHEZ LES PETITS-BOURGEOIS, l’enchaînement entre la piécette de Molière et la pièce de Brecht n’en est pas moins tiré par les cheveux.
Il y a certainement eu au niveau du théâtre d’accueil ou du producteur une exigence qui a imposé cette union étrange. Prévand masque d’ailleurs à peine cette évidence par un jeu extrêmement distancié dans le Molière, singulièrement désinvolte dans la transition par CORBEAU ET RENARD interposé, et au contraire réaliste dans LA NOCE.
Je dois dire que dans ma vie, j’ai vu au moins deux NOCES plus étonnantes et surtout plus signifiantes : celle du PAO ECIRCO et celle de Jean-Pierre Vincent m’ont laissé un souvenir que celle-ci n’effacera pas. Cependant, elle est exacte, franche, bien assumée par une bonne équipe de comédiens ayant visiblement toujours travaillé dans le premier degré. Ce jeu sans subtilité donne à l’anecdote toute sa prééminence et, curieusement, ne débouche pas sur la leçon habituellement tirée de ce couple entreprenant au niveau de la petite bourgeoisie un chemin sinistre au travers de la vie. Les jeunes gens auront eu un mauvais jour de noce à cause d’une colle déficiente. Ils ne sont pas découragés. Demain ils se remettront au travail. Leur optimisme est quelque part prolétarien.
Prévand brille mieux dans le classique. L’œil avec lequel est vue la troupe de Molière attendant le roi, alors qu’elle n’est pas prête, est malicieux et fait bien ressortir la terreur qu’inspirait le roi Louis XIV, la servilité qu’il exigeait de ses saltimbanques et la précarité permanente du sort de ces derniers.

23.11.80 – EUPHORIC POUBELLE, (la poubelle euphorique ?), est-ce Paul Allio lui-même ?
Apparemment, ce garçon a un assassinat rentré. Il a ou il a eu envie de tuer quelqu’un, et de le tuer au couteau. La jouissance qu’il exprime dans le spectacle, qu’il a imaginé à l’évocation du meurtre, ressemble à un exorcisme comme s’il avait cherché à se libérer par l’Art d’une obsession. De toutes manières, il se pose la question du sens de la vie, se demande pourquoi il existe, et trimballe une désespérance communicative. Son itinéraire, de la naissance à la mort, traverse un champ d’immondices et d’ordures. Le pied s’y enfonce. On y patauge (non sans délectation : la façon dont la chanteuse Nini roucoule cet univers, avec des accents des « Parapluies de Cherbourg », est fort sensuelle).
Avec son visage émacié, le visage mal rasé, l’œil fiévreux, Paul Allio choisit pour faire passer son message un langage parlé constamment fabriqué. Contrairement à la chaude Nini, le glacial garçon ne chante pas. Mais son phrasé est fabriqué, grinçant, se veut provocateur. (Pourtant, une pointe d’humour sourde  heureusement de temps en temps, arrachant un sourire aux spectateurs les plus attentifs. Comme une « distance » qui rafraîchit).
L’ensemble est environné par un orchestre mi-moderne mi-classique. Quatre musiciens talentueux accompagnent la chanteuse et le récitant. En vérité, ce pourrait s’appeler ORATORIO, ce spectacle. La musique va de Michel Legrand au rock en passant par des accents schönbergiens. Curieuse mixture qui fait un peu pâte musicale. On est dans l’univers Hauser Horkateur / Scarface Ensemble. La soirée est à trois « rounds ». C’est le dernier qui est le plus efficace.

30.10.80 - Comme vous le savez, je ne suis pas fou de Shakespeare. Mais si je stigmatise l’auteur élisabéthain à cause du contenu de ses œuvres, cela ne signifie pas que je souhaite le voir massacrer par des troupes minables. Hélas, la Compagnie Patrick Baty est de celle-là et sa TEMPETE est pour le spectateur un supplice que, pour ma part, j’ai jugé insoutenable puisqu’au bout d’une centaine de minutes d’un Prospéro ringard, d’un Caliban idiot de village, d’une Ariel incarnant sa malignité avec suffisance, de matelots truculents encore plus grasseyants que de coutume, ce qui n’est pas peu dire, et… etc…., craignant qu’il n’y ait pas d’entracte, je me suis tiré de la Galerie de la Cité U, profitant d’un mouvement de foule qui me permettait de passer relativement inaperçu. 

30.10.80 – Comme je sortais de cette TEMPETE de fort méchante humeur, je vis que c’était l’entracte au GRAND THÉATRE où l’on jouait L’AN MIL. M’étant renseigné, j’appris que je pouvais encore voir quatre-vingts bonnes minutes de ce spectacle qui, en tout, en dure deux cents ! Là, je dois dire qu’on n’est plus dans l’amateurisme mais dans le son et lumière. De courtes scènes jouées, s’il vous plaît, par vingt-sept actrices et acteurs classiques mais disciplinés, racontent les années qui ont précédé l’an en question. On a envie de dire « d’où vient cet argent ? », car LA COMPAGNIE DE L’ÉLAN, coopérative « ouvrière » de production, n’est pas, elle, composée d’amateurs. On voit bien que ses acteurs cachetonnent. D’ailleurs, il y a à l’honneur dans le programme une certaine ASSOCIATION DE CRÉATION ET DE DIFFUSION DE SPECTACLES, dirigée par un nommé François Bulteau, qui annonce pour 1981 « une fresque historique avec quatre cents participants ».
Quoi qu’il en soit, l’ensemble se laisse voir. La réalisation de Jean-Luc Jeener est professionnelle et il a sans nul doute le talent des tableaux de groupe et des mouvements d’ensemble.
L’auteur Jean-Luc Jeener ne m’a, par contre, pas paru très habile : trop de petits tableaux entre lesquels on fait un ménage sur la scène certes rapide, mais quand même, cela hachure. On passe de Paris à Rome et à Ravennes pour des flashs. La musique clinquante qui habille des « noirs » rend un son de « plein air » caractéristique. En effet, l’an Mil a été créé au Festival des Charentes. Le contenu est remarquablement « bondieusart ». Pour le cas où vous ne l’auriez pas su, les peuples étaient en 999 convaincus que Dieu voulait ramener les hommes à LUI en 1000 ; c’est de cette « fin du monde-là » qu’on parlait. Et le Diable expliquait aux dits hommes qu’ils n’avaient pas été assez sages depuis la mort du Christ, qu’ils seraient donc punis et CONDAMNÉS à continuer à vivre. La morale de l’ouvrage est que, finalement, c’est le contraire qu’avait voulu le Christ, puisqu’il s’était incarné parmi les hommes. La soirée s’achève donc sur un happy end avec musique religieuse hollywoodienne, exaltant la NON fin du monde de l’an mil au nom du Crucifié !
J’ajouterai que « paysans, soldats, moines, hommes, femmes, enfants, chevaux » vocifèrent beaucoup pendant la séance, mais que, sauf quand ils donnent libre cours à leurs instincts antijuifs, ils ne causent guère « au fond ». Ca, c’est l’apanage du pape (ou plutôt des papes car la pièce commence en 950), de l’empereur Othon et du Roi de France, ainsi que des nobles et du clergé. Sûr que c’était comme ça en ce temps-là. Mais quand même…

04.11.80 – L’ÉCHANGE de Paul Claudel est une œuvre qui m’a toujours fait bâiller, et la chose n’a point été démentie par la représentation qu’en donne au MARIE STUART un Antoine Bourseiller devenu, avec l’âge, fidèle serviteur de textes.
Mais je dois reconnaître que si ce style lourd, abusant des verbes composés et des tournures soi-disant canadiennes, m’irrite, et que si le sujet ne recoupe nulle part des préoccupations capables de me faire éprouver quelque chose, l’un et l’autre semblent enchanter un certain public « enculturé » : c’est un divertissement bourgeois qui ravit les bourgeois. 
Je dois profondément ne pas être bourgeois, puisque ce jeu de troc, dont l’enjeu sont un bel Indien de vingt ans et sa compagne plus âgée qu’un couple fortuné (lui magnat des affaires, elle actrice en renom) a résolu de s’approprier. L’amour, l’acte d’aimer deviennent pour ces fouteurs de merde une simple marchandise. Mais ne croyez pas en lisant cela que l’auteur, au moment où il a écrit la pièce, ait traversé, tel Gide, une période de bout de chemin marxiste ! Point ! Ce qui amuse les possesseurs du pouvoir, c’est de s’en servir pour manipuler cet homme carrément « objet » et cette femme qui s’en défend. Ce sont du reste leurs propres comptes qu’ils règlent par personnes interposées. Je confesse que les personnages existent, qu’ils ont une densité et des rapports mutuels riches, sinon ambigus. Mais ce qu’ils SONT, ce qu’ils FONT ne m’intéressent pas. C’est moi qui ai tort sûrement.
« Chantal Darrget », qui « rroule de plus en plus les « rr », joue l’actrice avec sa « rrareté » habituelle face à une Christiane Marchevska( Martha) excellente mais banale. Jean-Claude Bourbeault et Henri Déus donnent la réplique aux deux nouvelles directrices du théâtre Marie Stuart dont le secrétariat est assuré par Patricia Finaly !

COMMENTAIRE a POSTERIORI

Que dire de ce carnet qui ne contient presque aucun compte-rendu méritant de passer à la posterité ? Je crois qu’il situe le moment où l’homme que j’étais a compris à travers « le théâtre » que les espoirs de sa jeunesse devaient être oubliés, que la société ne serait jamais « nouvelle », du moins de son vivant et qu’il devenait ringard lui-même en se croyant militant. Militant de quoi, d’ailleurs : le savait-il lui-même ? Quelques mois plus tard, il y a eu Mitterand et la gauche au pouvoir. Mais deux années plus tard la gauche trahissait ses idéaux. ON NE FAIT PAS LE SOCIALISME à L’ INTÉRIEUR D’UN CONTEXTE CAPITALISTE. IL FAUT D’ABORD BALAYER LE CAPITALISME. VINGT CINQ ANS PLUS TARD IL EST CLAIR QUE LE CAPITALISME EST LE GRAND VAINQUEUR DE CETTE JOUTE, ET CE, AVEC L’ACCEPTATION SOUMISE D’UN PEUPLE « HABITUÉ » …y a t’il un « responsable » ? OUI : LES SYNDICATS  qui ont noyauté le parti Communiste et l’ont  détourné au moment où c’était possible de l’objectif réel à atteindre
Est ce qu’il est maintenant trop tard ? J’en ai peur : les Capitalistes ont lu Marx et Engels et ils ont su, eux, en tirer leurs enseignements.

Mais continuons l’exploration de ces « souvenirs » ….
 
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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