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Lundi 29 janvier 2007
19.12.79 – Nous voici deux spectateurs en tout à 18 h 30 pour assister à UN CERTAIN PLUME… ET AUTRES TEXTES qu’Alexis Nitzer reprend pour quatre galas au Théâtre Essaïon. Plutôt tristounet, mais l’artiste fait comme si cette viduité ne lui était pas perceptible. Il arbore une rose à la boutonnière chaque fois qu’il réincarne Plume. Il se mire dans un miroir mi sans tain, mi réel, mi moisi. Il n’est pas extraordinaire mais ce qu’il dit l’est, car l’illogisme logique de Michaux fait toujours mouche avec sa façon de développer les idées jusqu’à l’absurde de leurs extensions, paradoxes et contradictions. Plume  raisonne et cela nous fait rire, mais d’autres textes sont plus franchement sérieux, voire subversifs (la subversion englobant le langage). Nitzer a dosé son spectacle. Du léger, du gentiment insolite, il va vers le plus profond. A la fin, on ne rie plus, ce qui n’est pas commercial. C’est une prestation de qualité exigeante.

20.12.79 – Christian Dante présente au Petit Forum des Halles, à 18 h 30, un tour de chant rétro, composé d’oeuvrettes sympathiques dont il est l’auteur, et qui ferait merveille dans un petit lieu à la Fête de l’Humanité. Les textes chantent, dans le style Francis Lemarque, les rues du XXème arrondissement et l’histoire de Belleville. C’est « popu » en diable, plein d’optimisme bon teint, et d’amour du peuple vertueux.
Ca sent sa poudre aux yeux  telle que le P.C. la distillait au temps de l’excellent Thorez. Dente d’ailleurs arrête là son évolution, puisque quand il imite, ce sont Montand, Trenet et Ray Ventura.
Une charmante chanson est à sortir du lot, celle qui décrit les petits patrons qui font la queue à l’U.R.S.A.F.F. On la sent « vécue ».

21.12.79 – N’étant pas psychiatre, je ne me hasarderai pas à « analyser »  le texte « construit et établi par Jean Gillibert, à partir des MÉMOIRES D’UN NÉVROPATHE de Daniel Paul Schreber », magistrat de Dresde qui fut touché par la folie à la fin du XIXème siècle et qui fut interné à l’hôpital de Leipzig. Le cas, célèbre, fut étudié par Freud et ses successeurs. Rappelons que le délire incitait le sujet à se revendiquer puis à s’imaginer femme, ce qui était bien sûr scandaleux dans la société de l’époque.
Jean Gillibert « récite » l’histoire de ce paranoïaque, avec suffisamment de réalisme par moments pour que les spectateurs pas au courant de l’ « anecdote » puissent s’en instruire, mais, bien sûr, ce sont les évasions qui l’ont intéressé, le « délire », qui sont prétexte à laisser s’exprimer son talent d’acteur.
Je comprends qu’il ait eu envie de jouer le personnage, car les facettes de l’aliénation sont multiples et vont jusqu’aux plus grandes violence et extase. Gillibert est admirable dans son illustration, prolongement du cas clinique décrit. C’est évidemment un grand acteur.
De même que Claude François s’entourait de ses « Claudettes », j’ai envie de dire que Gillibert construit sa performance en s’appuyant sur ses « Jeannettes ». Plus toutes jeunes, les Josette Boulva, Frédérique Ruchaud, Juliette Brac et Maria Verdi sont reliées au héros par des tuyaux dans lesquels la moins adroite (Juliette Brac) s’emmêle parfois les pieds. Ce sont les nerfs. Les filles sont toutes les partenaires pêle-mêle du « récitant » : les gardiens de l’asile, les « voix des âmes défuntes », « les oiseaux parleurs », « Dieu », « les hommes bâclés à la 6-4-2, c’est-à-dire tous les produits de l’imaginaire du malade. Leurs évolutions gestuelles ne sont pas en soi très originales et ce type de contrepoint a été vu cent fois. Mais un tel souffle anime la symphonie que tout passe et convainc. De même, rien d’équivoque n’entache la quête de l’homme vers sa féminité revendiquée. Nous sommes loin de l’univers des Hermon et autres Muel / Dussarat ! D’ailleurs le décor, stylisé bien sûr à la Resserre, est celui d’une clinique. Cela supprime l’ambiguïté.
Bref, je crois que cette extrapolation écrite par Gillibert mériterait l’analyse que je lui refuse par incompétence. Le « spectacle » est fascinant. Ça je peux le dire.

28.12.79 – Catherine de Seynes présente à 22 h 30 au Théâtre Essaïon (après l’ÎLE PRISON) un montage document sur l’Afrique du Sud qu’elle a intitulé APARTHEID.
Très bien faite, captivante, ne tombant pas dans l’ennui du didactisme appuyé, cette dénonciation d’un racisme exacerbé est menée avec la vigueur d’un pamphlet. Quoi qu’on sache déjà plus ou moins tout ça, le rappel de ce qui se passe sous ces latitudes est utile, d’autant plus que la complicité objective du capitalisme français fait de nous des « culpabilisables » (malgré nous ?). Reste que le spectacle (qui nous appelle à ne pas rester seulement « spectateurs », mais demeure –et pour cause hélas- muet sur les moyens  d’agir que nous pourrions avoir) m’a semblé condamner surtout la manière dont les Blancs détournent à leur profit, et au nom de leur « supériorité », la théorie du développement séparé des races. Compte tenu de l’inégalité purement chronologique de l’évolution des hommes, ne faudrait-il pas avoir le courage de distinguer entre la thèse elle-même et l’aliénation de son application ? (comme d’ailleurs entre le Marxisme et les déviations de sa pratique dans les Pays de l’Est). Inégalité chronologique de l’évolution ? Ceci est peut-être contestable, MAIS DIFFÉRENCE, cela est certain. Le « modèle » judéo-chrétien ayant contaminé les Noirs, serait-ce un progrès si des singes de Blancs prenaient le POUVOIR à Pretoria à la place de leurs maîtres actuels ?
Je me demande comment se poserait la question raciale s’il y avait au sud de l’Afrique un pays blanc grand comme la Suisse et n’utilisant pas de main-d’œuvre étrangère ; et, à côté, des états libres et indépendants dont les Blancs américains ou russes ne convoiteraient pas les richesses ? Chacun évoluant chez SOI selon SA nature et secrétant SES lois, coutumes et RELIGION sans emprunter à l’autre ?... N’y a-t-il pas CONFUSION entre ce qui, question race ou pas race, recoupe évidemment l’éternel scandale de l’exploitation de l’homme par l’homme, et AUTRE CHOSE qui est que LA DIFFÉRENCE EST UN FAIT ? Et que, dans certains domaines, elle est revendiquée comme un DROIT. Ne faudrait-il pas aller jusqu’au bout de l’exploration de cette notion, et braquer les canons du refus, non plus sur le fait que des hommes à la couleur de peau claire en opprimeraient d’autres réputés leurs semblables, PARCE QU’ILS ONT UNE PIGMENTATION FONCÉE, mais bien parce que le racisme est une commodité pour les exploiter au nom d’une philosophie ? Ce qui m’est apparu en écoutant les témoignages montrés par Catherine de Seynes, c’est qu’on stigmatisait à juste titre l’oppression d’une race par une autre, CE QUI EST EN EFFET HAÏSSABLE, mais en même temps, puisque le problème est posé en termes de POUVOIR des uns sur les autres, la seule alternative étant là, que la lutte des Blancs était quelque part engagée en termes pour eux de survie. L’oppresseur est vilipendé, mais analyse-t-on, le cycle infernal étant enclenché avec ses martyrs et ses rancoeurs, ce que signifierait la bascule du pouvoir ? En un mot, il ressort du spectacle que les Blancs d’Afrique du Sud n’ont plus le choix, d’autant plus que, désormais, toute amélioration du sort des Noirs sera regardée comme une conquête. Les Dieux rendent fous ce qu’ils veulent perdre et c’est bien ce que sont ces Afrikander (qui sont les descendants de ces « victimes » du XIXème siècle qu’ont été les Boers !!!), fous d’avoir engagé un combat injustifiable parce qu’ils ont confondu le besoin qu’ils éprouvaient de défendre LEUR civilisation, ce qui était peut-être légitime, et l’appétit de vivre commodément grâce à la sueur des autres, ce qui est scandaleux. Alors QUOI, me direz-vous, vous êtes pour l’Apartheid ? Peut-être, mais sûrement pas comme ça. Peut-être, si un système arrivait un jour à gommer du cœur de l’Homme la notion de hiérarchie, ou celle de FORCE primant le DROIT. Peut-être, s’il n’y avait pas derrière le fait d’appartenir à une ethnie, toujours, quelque part, le besoin de la situer au-dessus ou en dessous d’une autre. Peut-être, si le sentiment, évidemment subjectif, d’être différent, n’inspirait plus à ceux qui s’éprouvent supérieurs l’idée de légiférer à ce propos et de codifier les rapports à leur profit.
Ce que montre très bien Catherine de Seynes, c’est à quel point les « Nationalistes Chrétiens » de ce pays ont établi leur domination sur un imbroglio de règlements qui enferme le non-Blanc dans un monde kafkaïen, aussi cruel qu’absurde. Un nazisme aussi sadique que l’autre. Plus, encore, car il ne vise pas à l’extermination des Noirs. Il a bien plus intérêt à les tenir en esclavage. Je me souviens d’un prêtre interviewé un jour par la TV française et qui disait : « Vous vous rendez bien compte que si Dieu a fait les uns blancs et les autres noirs, ce n’est pas par hasard ! »… Sans doute ! Sans doute !... Mais je ne me rappelle pas avoir lu dans la bible : « Tu es blanc et le non-Blanc sera ton serviteur ! » Une fois de plus, l’Eglise s’est mise au service des maîtres.

29.12.79 – Le Professeur Binoche a un bon élève : il s’appelle Georges Perla. Pour trois jours à l’Atelier de la Forge, il montre pendant deux heures quinze ce qu’il sait faire, et s’il est vrai qu’il donne des signes de fatigue en s’empêtrant un peu dans les ailes de « Hassin et la Reine des Serpents », conte des MILLE ET UNE NUITS qui clôture le spectacle, il faut, pour au moins quatre-vingt-dix minutes de « théâtre chez toi » (en appartement) ou du « sac à mensonge » (où il culmine avec un conte breton appelé KRISTOF L’IDIOT et qui narre la ville d’Ys), lui décerner un premier prix du parfait troubadour.
Ce qu’il fait évoque Annette Lugand, mais lui a en plus la jeunesse, celle qui n’hésite pas à commenter en onomatopées et en gestuelles signifiantes ce qui est narré. Là où l’élève de Valverde est charmante mais figée, exacte, professionnelle, celui de Binoche est juvénile, spontané, jaillissant et pas toujours adroit. Bon. Ça fait un one-man-show de plus.

28.12.79 – Avant d’aller voir APARTHEID, hier, j’avais assisté au Théâtre Marie Stuart à la représentation du BÉBÉ DE MONSIEUR LAURENT de Roland Topor, mis en scène par Jean-Claude Grinewald, avec trois comédiens de talent et trois comédiennes qui se dénudent avec une joie évidente, et montrent alors de ravissants corps juvéniles.
Le spectacle « traite » (si l’on peut dire) de l’infanticide (traduisons : de l’avortement) dans un style bien rafraîchissant pour qui a connu les happenings des années 65 ! Le « cynique bon Monsieur Laurent » cloue son « bébé » sur sa porte, et c’est un lapin de boucherie. Le texte est d’une grande minceur et l’on a l’impression que le metteur en scène (qui intervient d’ailleurs en clair dans le spectacle pour l’avouer) a un peu tiré à la ligne. En vérité, tout tient dans une tirade (superbe) de cinq minutes, au début, qui passe en revue toutes les manières de supprimer un bébé, et le reste n’est que bavardage.
C’est dans le style « bête et méchant » de HARAKIRI, une série de prétextes à « bons » mots et à gags « à hurler ! ». Un brin discret de scatologie saupoudre la comédie.

23.01.80 – Je ne crois pas que Pierre Constant soit dupe de lui-même. Sa première mise en scène lyrique n’est pas une réussite. Disons même que je suis resté stupéfait devant cette réalisation complètement conventionnelle des BRIGANDS de Schiller et Verdi, présentée par Jean-Albert Cartier comme un des clous de sa saison au Grand Théâtre de Nancy. Soyons justes : sur le plan musical, il a peut-être raison. La direction de Diégo Masson m’a paru vive et précise. Et c’est incontestablement bien chanté. Mais la mise en place des artistes et des choristes, dans le banal décor de Roberto Plathe, m’a semblée complètement « a-imaginative » !
C’est de l’Opéra « comme d’habitude », avec son cortège de déplacements lents et mous, les prises de positions compassées et avantageuses des solistes, sa sagesse vestimentaire et son jeu fabriqué. Bref, j’ai l’impression que notre ami n’a pas su maîtriser un instrument complexe qui a dû opposer au jeune metteur en scène qu’il est, pour ces professionnels cabots, la force inerte d’habitudes qu’il n’a pas eu la permission de déranger. A sa place, je crois que j’aurais retiré ma signature.

26.01.80 – Trois heures quarante de spectacle : Gérard Gelas a réécrit la trilogie d’Eschyle et il nous sert AGAMEMNON, LES CHOÉPHORES et LES FILLES DE LA NUIT en une seule soirée. Pour l’occasion, une scène à l’italienne cernée de velours bleu a été érigée dans l’église du Chêne Noir. Une musique iranienne retentit pendant l’entrée des spectateurs. Durant toute la soirée, ces notes orientales, avec quelque chose de russe, seront supposées transposer les sons grecs de l’Antiquité, qu’aucun disque ne nous a malheureusement transmis.
L’harmonie rauque du procédé rend le parti acceptable, sauf quand retentissent des voix à mon gré un peu trop musulmanes.
S’il y a dans la salle des gens qui comprennent le Farsi, je pense qu’ils seront surpris d’entendre leurs mélopées commenter les événements hellènes.
Gelas a très profondément adapté les trois œuvres. En ce qui regarde les deux premières, on peut dire qu’il s’est contenté de les « populariser ». Presque en mettant en gros plan le fait divers. On pourrait titrer : « Une femme assassine son mari dans son bain à son retour d’une guerre de dix ans, parce qu’entre-temps, elle a pris un amant. Son fils, dix ans plus tard, venge son père en tuant sa mère. Sa sœur l’y a poussé, mais l’acte commis, elle devient folle et lui se ronge de remords, cependant que son meilleur ami profite de la situation pour se hisser au pouvoir avec l’aide de l’armée. » L’anecdote se nourrit même de suspense. Gelas a pondu une musique de films et  inventé une bande de bruitages très concrets. Les fervents de la musique traditionnelle se plaindront de ce qui est sans nul doute un rabaissement. La Trilogie de Gelas n’est pas grande. Elle vole au ras des pâquerettes d’ICI PARIS ou de NOUS DEUX. Qu’il l’ait voulu ou pas, c’est à une démystification de la tragédie qu’il nous convie.
Et d’abord parce que les Dieux sont pratiquement absents de cette version. Eux qui, chez Eschyle, dirigent tout, imposent aux hommes la fatalité d’un destin dont ils ne sont pas maîtres, ils ne sont pas là. On n’en parle pas. On ne les invoque pas. Et même « les filles de la nuit » sont présentées comme imaginées par Oreste et Electre. Seule concession : la visite à l’Oracle de Delphes, ressortissant au demeurant plutôt de la superstition, de la voyance à la manière de Madame Soleil, que d’autre chose.
Et puis LES EUMENIDES ne tiennent plus à Eschyle que par un fil. Gelas ici n’est plus du tout adaptateur, même si pour les deux autres pièces il ne l’était déjà pas tout à fait. C’est un auteur original qui montre l’appétit du pouvoir, soudain aiguisé chez le fils du Pêcher qui avait sauvé Oreste enfant d’une mort certaine. Cela pourrait s’appeler « La résistible ascension de Pylade ». 
La réalisation a des faiblesses car, si Nicole Aubi en Clytemnestre est assez superbe, si Jean-François Matignon en Oreste, Henriette Palazzi (eh oui, c’est une fille, mais de belle virilité) en Pylade et Philippe Puech en mendiant aveugle font le poids, enfin si Fabienne Colomer est plausible en Electre tourmentée, il faut bien dire que les autres sont tout à fait insuffisants. Les gardes du début, les servantes troyennes de la deuxième partie désaliènent gravement les spectateurs. Il y a d’autre part de magnifiques moments plastiques et des scènes « morceaux de bravoure » qui font de l’effet. La visite au Temple de Delphes est très forte, l’assassinat d’Agamemnon aussi. (entre autres). Il est dommage que la troisième pièce, plus « politique » que les deux autres, et davantage fondée sur des dialogues, manque d’un de ces moments « spectacle ». Car on ne peut pas dire qu’il y ait des longueurs ou qu’on s’ennuie pendant la séance. Mais les trois heures quarante annoncées sont en vérité quatre heures dix avec deux entractes. C’est long. Et  il aurait fallu une progression dans l’étonnant : or, à moins de s’intéresser au thème rebattu du POUVOIR, au point de passer outre à la simplicité très « goldorakienne » des moyens employés par Pylade, dont l’intelligence relève de la psychologie de bazar, il est difficile de se contenter de la puérilité exhibée. Gelas a voulu finir sur ses pensées, et il est dommage de constater qu’elles ne font qu’enfoncer des portes ouvertes au niveau des hebdomadaires cités.
Pour le Chêne Noir, cette ORESTIE constitue un virage puisque le poète populiste Gelas s’y dissimule pour la première fois derrière un grand texte. Ses détournements et trahisons se sont étayés sur des thèmes universels : c’est lui qui s’y trahit en révélant, sans pouvoir jeter cette fois-ci de la poudre aux yeux, à quelle hauteur de la hiérarchie des Arts et de la Pensée il se situe. MAIS LE FAISEUR EST UN BON FAISEUR.

29.01.80 – Le ROY HART THEATRE est une troupe constituée d’Anglo-Saxons qui, depuis 1974, a choisi de vivre dans les Cévennes. Son principal attrait est de montrer le résultat d’un travail sur la voix humaine qui permet aux glottes de couvrir plus d’octaves qu’il n’est habituel, et d’atteindre à des sons étonnants. De fait, le spectacle présenté à l’Atelier de la Forge à Paris (bel espace, mais sans avenir parce qu’apparemment les voisins supportent mal le bruit) est  riche en sons rauques ou suraigus avec toutefois de beaux passages harmoniques. Ceux-ci symbolisent le bonheur et la joie. Ils s’accompagnent d’une gestuelle rythmique tonique. Tandis que les premiers expriment la souffrance, les ténèbres, le désespoir.
Le thème choisi montre un homme de cinquante ans « étouffé par ses souvenirs, interrogeant la trajectoire de son existence : accablé par la monotonie de ce paysage, il rencontrera des gens qui l’entraîneront dans un monde inconnu et envoûtant ». Cet argument ténu comme celui d’un ballet n’a, bien sûr, pas d’autre but que de faire valoir les performances de l’équipe qui, en vérité, après le travail d’un Farid Paya, ou du 4 L 12, m’ont paru être ni très originales, ni très extraordinaires. Le thème choisi pourrait être intéressant mais il n’a pas été « traité ». On reste à un contenu archi-conventionnel et, mon Dieu, cela n’est pas si rare qu’un homme vieillissant soit revivifié par les soins d’une fille jeune et amoureuse ! Ici, elle l’entraîne dans une danse « sauvagement » sexuelle avec joyeuses inspirations et expirations. Ca n’est pas très profond. En plus, je ne sais pourquoi, mais je n’ai pas eu le sentiment que cette troupe soit sympathique. Il y a, entre autres, un gros pédé content de soi… Ouille ouille ouille !... Le spectacle s’appelle DE VIVE VOIX.

30.01.80 – Cher exigeant Jacques Lassalle. Cher impitoyable Jacques Lassalle qui ne fait aucune concession au spectateur, qui ne tient aucun compte du spectateur, et qui pourtant, incontestablement, se classe parmi les hommes de théâtre intéressants de ce temps.
UN DIMANCHE INDÉCIS DANS LA VIE D’ANNA, pièce dont il est l’auteur et le metteur en scène, a un titre qui dit bien ce qu’il veut dire en unissant la parenthèse, le côté flottant, latent, de la notion de dimanche, où l’être humain n’a plus pour se donner l’impression de vivre le secours de son travail ; et le concept « indécis », qui renforce encore l’aspect « entre deux eaux » de ce jour où le temps s’écoule différemment, puisque les gens y ont le choix de ce qu’ils feront, ce qui signifie pour la plupart que c’est le jour des occasions perdues. Bien.
En somme, c’est une pièce sur le mal de vivre, sur le temps gâché, sur l’ennui. Tchékhov a été un grand maître dans ces domaines et je me souviens de Sacha Pitoëff me disant : « Quand on a l’impression que c’est long, il faut aller encore plus lentement ». Je crois que Lassalle a Tchékhov comme maître. Mais un Tchékhov corrigé par Brecht. Et un Tchékhov qui projetterait ses états d’âme personnels sur son œuvre. C’est curieux, car Lassalle montant les textes des autres a un œil clinique de chirurgien qui sait disséquer l’âme. Il est un Tchékhov de la mise en scène. Mais son œuvre est trop aliénée pour qu’il sache la fouailler cruellement ! Son univers est fait de la peine qu’il a à vivre la vie de couple. Sa solitude lui pèse. Quelque part, il y a du Lassalle dans cette Anna divorcée qui vit mal sa séparation d’avec un bellâtre bourgeois qui lui dispute sa fille Sophie, comme dans l’amie qui chante et « fait du théâtre », comme dans l’amant journaliste mal dans sa peau, comme dans le provincial qui « découvre » Paris et juge les « jeunes » d’un œil sévère, mais qui cherche à comprendre. Tout ce monde agit et parle en TRÈS VIEUX THÉATRES avec des pointes carrément boulevardières. Il semble que ce soit un retour à quelque chose qu’on appelait jadis le « boulevard intelligent », un théâtre complètement bourgeois dans la ligne d’un Ibsen, ou d’un Giraudoux, ou d’un Anouilh, ou d’un… arrêtons de descendre l’escalier. C’est évidemment un théâtre très peu positif. On n’y finira jamais d’attendre Godot. C’est tout compte fait un théâtre très signifiant. Naturellement, le décor de Yannis Kokkos, qui montre un living moderne, est sinistre à souhait. Il faudrait sûrement refaire les peintures (comme dans la réalité). A force de ne rien faire, Danièle Lebrun emporte la conviction du personnage attentiste d’Anna. Dominique Labourier met une note de vie un peu facile, mais bien rafraîchissante –bien que son agitation frise le besoin de s’étourdir pour ne pas penser- dans cette grisaille. Maurice Garrel est bien en père de province, et Jean-Claude Dreyfus est con à souhait dans son rôle de mari pas satisfait de la façon  dont sa fille est élevée. Vous voyez, on parle des acteurs. C’est bien du « vieux » théâtre.

01.03.80 – L’ASILE, ou LE CHANT DE LA JOYEUSE VIE est une pièce suédoise, de Bratt et Anderson, traduite par Anne-Charlotte Berger, et mise en scène au THÉATRE PRÉSENT (qui devient de moins en moins médiocre, apparemment) par Georges Werler, qui est loin d’en être à son coup d’essai.
Il ne s’agit donc en rien d’un fruit de collectif ; ce qui est joué n’est ni le résultat d’une enquête menée par les acteurs, ni la traduction d’expériences vécues, et pourtant le spectacle qui montre dix vieux et vieilles croupissant dans une maison tenue par des religieuses, univers où la vie se résume à dormir et manger, mais où les classes sociales se confondent du fait de l’abandon des jeunes, m’a fait penser à QUAND JE SERAI PETIT ! Cela vient sûrement d’abord du fait que ce sont des acteurs et actrices très jeunes qui composent les vieillards et de ce que, pour évoquer leurs passés, qui ils ont été, ils ne se bornent pas à ressasser : en ruptures, ils se transforment en ce qu’ils veulent décrire avec la complicité de tous. Le théâtre redevient authentique « jeu ». Jeu à l’état pur. La mise en scène, au demeurant très exacte, est en vérité une mise en espace puisque les seuls éléments (non) décoratifs sont des chaises très banales et un piano droit. Aucun décor et les costumes des artistes sont leurs costumes de ville (ou pourraient l’être). La neutralité voulue de l’environnement sert, à mon avis,  le propos et j’ai beaucoup apprécié ce travail rigoureux, efficace, et utile.
Non que la dénonciation du système « asile » soit très originale. On peut dire que ce rappel n’enfonce que des portes ouvertes. Et même si cela fait rire, on peut regretter la complaisance qui a inspiré de faire jouer Sœur Jeanne, Sœur Jeannette et Alice (la bonne à tout faire de l’hospice) par des hommes, encore que ce travesti aide à signifier l’aspect Kapo de ces gardes-chiourmes comiques. Mais le propos est bien assumé et les parties chantées en soulignent gentiment les moments forts. On est un peu dans le même schéma de spectacle qu’avec LES MÉMOIRES D’UNE TACHE D’ENCRE SUR UN BUVARD de Dente. J’oserai dire, (mais ce n’est pas une critique) qu’il y règne un esprit P.C.F. Je veux dire par là qu’il ne s’adresse pas à des bourgeois qui croiront se délecter en cherchant les degrés sous l’accumulation des clefs. L’œuvre et sa réalisation se veulent claires. Elles posent concrètement le problème de la vieillesse et de sa solitude, en des termes qu’Adamov eût qualifié de « BOUL D’HUM… ». Très forte est la scène de la petite vieille qui doit quitter SON chez soi pendant que la voiture attend et que le chauffeur s’impatiente. Très amusante  celle où les religieuses décrivent l’asile de leur rêve où, dans le Lot, par exemple, seraient regroupés tous les vieux de France à l’intérieur de murs avec une infirmière au Km carré et un mirador pour surveiller. Très émouvante celle des visites et des moments qui les suivent, et de la gêne mutuelle des partenaires. Bref, voilà un bon et honnête spectacle qui appelle un chat un chat, qui ne s’embarrasse pas de poésie et dont l’esthétisme n’est qu’au service du message. Cela n’empêche pas qu’on en remarque la qualité.

02.03.80 – Je ne sais pas ce qu’aurait donné UNE PLACE AU SOLEIL, de Georges Michel, monté par quelqu’un d’autre qu’Etienne Bierry, mais il est certain que cette mise en scène a tiré l’œuvre au boulevard et qu’on rit beaucoup là où, peut-être, il faudrait frémir et s’angoisser. Il est en effet effroyable, l’univers vacancier montré et, hélas, il n’est que trop véridique. Ces plages polluées, où la baignade est interdite et où le bruit est assourdissant, ne sont pas rares. Ces familles qui se groupent dans ces camps de concentration, après onze mois de travail insipide, et n’y trouvent aucune joie mais en rêveront encore, sont la majorité.
Georges Michel examine d’un œil clinique cette Société imbécile. Il est lucide, cruel, et s’il fait rire, c’est aux dépens de ceux qui se marrent. On peut lui reprocher une forme trop classique, et de clamer trop clairement ce qu’il dénonce. Ceux qui lui jettent la pierre me sont suspects d’être les complices du POUVOIR qui crée ce commerce de l’autre chose dont ont besoin les hommes.

03.03.80 – Que les épouses légitimes soient des prostituées usant d’autres moyens que les vraies putes, mon père le hurlait déjà à ma mère vers les années 35-40 lors des scènes de ménage qui ont ensoleillé mon enfance !
Le « combat » de la féministe Dacia Maraini pour un amalgame entre les deux « professions », celui des Anglo-Saxonnes en faveur d’un « salaire pour le travail ménager » en collaboration avec COYOTE, organisation de prostituées, ne me semblent donc pas étranges, encore que ces rabaissements à des termes économiques de l’acte d’Amour ne me paraissent pas recouvrir l’ensemble du rapport masculin féminin. Mais ce qui est sûr, c’est que la pièce DIALOGUE D’UNE PROSTITUEE AVEC SON CLIENT ne m’a pas convaincu, car la professionnelle qu’incarne Janine Godinas est beaucoup trop intellectuelle d’une part, beaucoup trop visiblement méprisante envers son partenaire d’autre part. Quant à ce dernier, qu’il ait besoin d’un peu de tendresse pour bander ne me paraît pas devoir être retenu contre lui. On est en face d’une œuvre maladroite, non objective. Heureusement, le spectacle environné par Claude Lemaire dans un univers de salle de douche, et mis en scène pour l’Atelier de la rue Sainte Anne de Bruxelles par Eve Bonfanti, ne dure que cinquante-cinq minutes. (vu au Petit TEP).

05.03.80 – « A CAPELLA », « LES CHANTS DU VOYAGE » est un curieux spectacle. « Ni pièce ni tour de chant », il se veut « par la magie des voix, des rythmes et des gestes, un spectacle tissé comme un rêve envoûtant, chatoyant, un conte en forme de voyage à travers le temps, l’espace et le jaillissement jamais vaincu de nos raisons de vivre et de faire LA JOIE BELLE ET REBELLE ». Or je n’ai guère, durant la soirée, éprouvé d’émotions. Je n’ai pas beaucoup ri, et si j’ai eu l’impression que souvent la démarche des artistes avaient consisté à vouloir tordre le cou aux valeurs culturelles patrimoniales trimballées par le répertoire exhibé, c’est pourtant sans avoir eu le sentiment que cette « distance » ait été « politiquement conçue ». La gestuelle, la distorsion des sons, la disharmonie des harmonies m’ont semblé ressortir moins d’une contestation ou d’un rejet que d’une recherche formelle un peu à la manière du Roy Hart. J’ai donc eu l’impression d’être en face d’un exercice intéressant, car personnel et d’une ligne exploratrice dans l’interprétation des chansons populaires –avec des morceaux de bravoure bien imaginés comme l’enterrement parodique du chat de la mère Michel, par exemple-, mais ne décollant pas vers un autre niveau.
Il faut dire que le travail est très professionnel et que les deux filles et le garçon qui jouent cela sont apparemment très heureux de le faire.

06.03.80 – Je suis convaincu que, quand Antoine Vitez décide de monter un spectacle, LA CHOSE, qu’il se demande ce qu’il pourra bien inventer pour qu’ « on » en cause. Il n’est pas important que cette invention soit liée à l’œuvre jouée, à son service ou à sa trahison. Il FAUT seulement que ce soit « parisiennement » étonnant. Il n’est pas non plus essentiel que la représentation soit satisfaisante. Le PARTI exhibé doit inciter les chroniqueurs à gloser… et en vérité peu importe ce qu’ils glosent, pourvu qu’ils soient diserts.
Lucide et l’esprit vif, le célèbre dialecticien rompu aux opportunismes du P.C. depuis trente ans, -et jusqu’au dernier qui a consisté à en démissionner- doit s’amuser avec morgue en constatant la longueur des articles qui lui sont consacrés. Je le tiens exemplaire des temps que nous vivons. Sa gloire est à la mesure d’un gouvernement Barre et d’un Marchais à la tête des « Révolutionnaires ».
Montant LE REVIZOR de Gogol, pour l’ouverture du nouveau Théâtre d’Ivry, qui m’a rappelé l’ancien théâtre des Amandiers de Nanterre, ce qui est plutôt un compliment, mais avec une pente des gradins qui ne permet pas une parfaite visibilité, Antoine Vitez a donc commencé par décréter en soi-même qu’un décor réaliste serait par trop banal. Il a donc imaginé un jeu de miroirs (qui aurait pu, peut-être, convenir au JEUNE HOMME d’Audureau) disposés de telle sorte qu’on voit chaque comédien sous plusieurs faces –la moins perceptible étant la directe- et en guise d’environnement, les spectateurs. Mais n’espérez pas vous voir vous-même. L’orientation des glaces est conçue pour que vous ne trouviez pas votre propre visage.
Vitez demeure fidèle à sa vieille conception selon laquelle l’individu spectateur ne doit avoir de ce qu’on lui montre qu’une vision fragmentaire. Je me suis même demandé si la pente insuffisante des gradins, dénoncée plus haut, n’était pas voulue au même titre que le janséniste inconfort des fesses qui nous est imposé !
Vous me direz que la pièce de Gogol, dans un XIXème siècle très marqué, n’a rien à gagner à cette présentation qui ne se justifie nullement, car les fantoches décrits ne se « regardaient » certainement pas agir et ne tiraient sûrement aucune leçon de leurs comportements. Les présenter se mirant en eux-mêmes est non seulement hors sujet, mais en contresens !
Qu’importe ! La gratuité est absolue… mais elle est « intelligente » ! Le jeu, du reste, ne va pas du tout dans le même sens. Les comédiens surjouent tous, MAIS PAS DANS LE SENS DE LA FARCE, qui eût risqué d’amuser le public ! Foin de ces vulgarités.
Nous sommes en présence d’une bande de chrétiens –et non de salopards comme le supposait l’auteur !- Des demeurés qui hurlent , gesticulent, poussent des onomatopées, accentuent leurs « travers de classe », mais qui jamais n’atteignent  à la dimension qui eût fait rire. C’est un REVIZOR grinçant, lent, pesant, ennuyeux. Qu’importe ! Il est « intéressant »… Et Cournot, qui a détesté, a consacré trois colonnes à le dire dans LE MONDE ! Et tout Paris découvre le métro « Mairie d’Ivry ». Le but est donc atteint. Pour moi, je m’arrête. Je suis en train de faire comme tout le monde…

07.03.80 -     THÉATRE OUVERT  présente au Centre Georges Pompidou un œuvre de Michel Vinaver qui, par sa forme, m’a ramené au temps des années 50 et 60, ce qui est accentué par la mise en scène d’Alain Françon (du Théâtre Eclaté d’Annecy), que n’eût point désavoué le Planchon de PAOLO PAOLI, impitoyable, avec des silences interminables.
LES TRAVAUX ET LES JOURS traite de l’univers des bureaux, décidément à la mode ces temps-ci, mais sans la fantaisie plaisante de Dente, ou la folie de Gautré / Pradinas. Vinaver, qui doit se prendre pour Tchékhov, traite son sujet par bribes de dialogues réalistes, intimistes.
Je ne sais pas si ses moulins à café sont une transposition des lames Gillette dont il est, vous le savez, un cadre important. Mais ce qu’il décrit, au-delà des problèmes individuels et de la vie de chacun dans l’entreprise, c’est le fait que le capitalisme mène SA barque sans se soucier des cas humains. Celui qui CROIT participer est donc une dupe. A mon avis, Savary le dit beaucoup plus efficacement avec son sketch du représentant à l’attaché-case.
Mais Savary, n’est-ce pas, n’a pas SÉRIEUSEMENT la tête politique. Tandis que Vinaver l’a, au point d’en être d’ailleurs ambigu. THEATRE OUVERT, pour sa rentrée parisienne, montre avec cela à quel point il est introverti, hors de la vague de fond des lignes de force. J’ai envie de dire qu’il est « ouvert » sur son passé… Est-ce seulement une boutade d’humour ?

11.03.80 – UN PAQUEBOT D’EMAIL BLEU est une pièce d’Hervée de Lafond « pour enfants » ; Je n’y conduirai pas  les miens, mais j’aurais peut-être tort. Il paraît qu’ils sont nombreux à s’y retrouver dans l’histoire de cette petite fille, qui est malheureuse parce que sa maman la trouve laide et viole le secret de sa correspondance, et qui a envie de mourir parce qu’elle ne voit pas « à quoi ça sert la vie », et qui finit par casser un objet, le paquebot d’émail bleu, pour être punie et envoyée en pension. Ainsi contée, l’anecdote semble linéaire. En vérité, elle est faite de « souvenirs » et d’ « impressions ». Je veux dire que le metteur en scène, qui est aussi Hervée de Lafond –et là, son travail est plus intéressant, me semble-t-il-, a montré l’univers des autres tel que le voit l’enfant, bloc sévère par moments, individus grimaçants par d’autres instants, gros plans fugitifs sans doute assez exacts. Le spectacle se veut prétexte à réflexion pour les familles. Ma foi, il se peut qu’il atteigne son but. Il est en tout cas bien fait, sympathique, et astucieux : n’ayant pas les moyens de monter la pièce réalistement, Hervée de Lafond met dans un coin la superbe maquette de l’appartement où ça se passe, et c’est une excellente idée, suffisante. D’une façon générale, cela fonctionne.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 29 janvier 2007
12.03.80 – J’ai assisté à la mise en espace, au Théâtre Ouvert, de CARTAYA avec la stupéfaction de quelqu’un qui se demandait comment il était possible qu’une telle entreprise ait pu un jour être décidée. Et puis j’ai réfléchi et, bien sûr, elle s’inscrit dans le « complot ». Qu’est-ce que le « complot » ? C’est la Société secrète à la botte du Pouvoir qui réunit des intellectuels et des journalistes dans une collusion objective avec des penseurs de l’opposition, pour que soit distribué l’Opium à la frange de la bourgeoisie qui risquerait encore de penser politiquement, donc subversivement, en dérangeant les billes des magouilleurs professionnels !

Voyez comme il est habile, ce Philippe Minyana (né à Besançon en 1946, de parents qui lui ont donné le prénom du Maréchal déchu) : sa théorie de femmes fileuses fait référence à l’univers du Lorca de LA MAISON DE BERNARDA ALBA, et aussi, bien sûr, à la mythologie grecque. Son curé inquisiteur est une caricature digne d’un écrivain des Pays de l’Est. Et son carabinier impassible devant les agressions de la putain est une illustration de l’obéissance aveugle telle que le Franquisme l’exigeait de ses serviteurs. La femme libre et insolente qui se gausse des conventions (mais sera punie) est un clin d’œil aux féministes. D’ailleurs, sa pièce comporte la proportion inverse de d’habitude quant aux nombre de rôles de femmes (6) et d’hommes (2). Comme il y a sur le marché plus de chômage féminin que masculin, cela facilitera le montage. Et quant au style imagé, « nourri de bon lait crémeux blanc et chaud sortant d’un bon sein lourd et sain » (je parodie), il évoque à la fois Anouilh et Péguy, Delteil et Giono dans une « poétique » que je trouve à bon marché, mais qui aide à envelopper le paquet sous une chape de degrés apparents, en vérité dans un sac à malice où le spectateur est convié à puiser les éléments disparates qui lui sont fragmentairement dispensés pour essayer de s’y retrouver (Fi !) l’anecdote ! Bref, ce salmigondis est complètement de nature à enchanter les comploteurs avec son « politique » rétro noyé dans le folklore. Ils peuvent se réjouir : une fois de plus, au théâtre, ON ne leur aura rien dit.
Viviane Theophilides a accentué dans ses indications le jeu en référence aux données fournies par le tâcheron de la plume pondeur : son curé, son carabinier et la servante de l’héroïne, ainsi qu’une des fileuses jouant réaliste historique. Les autres, et elle-même, se composent en Erénnies d’opérette avec voix truquées. Une bande son rappelle que la mer est proche. La choix de Liliane Rovère pour jouer Tara, le rôle principal, ne peut s’expliquer que de deux manières : elle couche avec ou elle lui a été imposée par l’auteur qui couche avec, irritante, suffisante, prétentieuse et maladroite, cette  nana devrait commencer par aller apprendre à articuler avant d’avoir l’impolitesse de s’imposer sur une scène pendant soixante-quinze minutes. On se demande ce que Michèle Uzan fait, avec un petit rôle, dans cette affaire !

18.03.80 – Je suis admis avec quelques rares privilégiés à assister (à Nancy) à une présentation de ce que sera le futur spectacle du Groupe 4 L 12 : CAUCHEMAR À 4 L 12 LA VEILLE DE SES NOCES. Honneur insigne, car on sait l’exigence de cette troupe vis-à-vis d’elle-même, et son angoisse –sinon sa réticence- à passer du stade du travail en cénacle à l’exhibition. Il m’est arrivé d’ailleurs de me demander si le système de pensée de Michel Massé ne lui faisait pas regarder la représentation devant le public comme une corvée hélas nécessaire, l’important à ses yeux étant la recherche entre soi d’un équilibre dans la vie obtenu par un défoulement proche de la folie durant les séances mystérieuses où il s’enferme des heures durant avec ses camarades.
Ce qui frappe au surplus dans le résultat provisoire montré, c’est qu’on s’y sent ramené dans un univers de l’enfance où n’importe quel objet peut servir de support à un jeu, où n’importe quelle situation peut être travestie au gré de l’imagination de l’instant, où la continuité des actions entreprises répond à une logique qui est parfaite et en même temps absurde, imperméable à celle qu’ont apprise les adultes, et où les gestes, les cris se hissent jusqu’à ce degré d’excitation qui fait généralement sortir les parents de leurs gonds, et les incite à punir parce qu’ils ont peur d’être dépassés par ce qui devient incontrôlable.
Incontrôlable ? Ce n’est certainement pas le cas des faux grands gamins du 4 L 12. Chacun mène SA partie, joue SON ou SES personnages à SA manière et selon SA folie, mais le chef d’orchestre Massé a veillé à multiplier les points d’orgue où tout le monde se regroupe avec discipline, et il n’y a pas la moindre improvisation dans les itinéraires qui s’interconnectent trop naturellement pour que ce ne soit pas au fil d’une rigoureuse partition.
Vous me direz : « Alors, c’est un nouveau CONCERTO ? » Eh bien oui et non, mais dire clairement où est la différence, à part le fait que les anecdotes de base sont différentes –ici, en gros, un concert farfelu, là une noce confrontée à une colonie de vampires-, n’est pas aisé.
Je ne peux que livrer mes impressions, à savoir que je n’ai pas du tout éprouvé qu’il s’agisse d’une ressucée, et qu’il m’a semblé au contraire que la troupe avait su se dépasser elle-même et réussir l’impossible, c’est-à-dire, dans une ligne qui paraissait une voie de garage, se renouveler complètement.
Incontestablement, ce CAUCHEMAR est un plus GRAND spectacle que le CONCERTO. Il est plus parfait. On n’a pas envie de parler d’un canular, et je pense que cela vient d’une plus grande profondeur des contenus. Je ne pense d’ailleurs pas que l’équipe ait voulu SIGNIFIER des messages. Mais soit qu’elle ait mûri, soit que sa démarche l’ait incitée à se situer davantage, il est certain que le fonctionnement de ce CAUCHEMAR est par moments « politique » quelque part. Un des grands instants du spectacle est la vente aux enchères aux spectateurs des comédiens par eux-mêmes. « Le coup du Dr Faust », quand ils choisissent l’orgie sur cette terre, une orgie qui débouchera sur un angoissant, interminable échange des partenaires, en est un autre –et c’est là dessus que la soirée s’achèvera, sur une note forte où le mot FAIM devient cosmique-… Attention : que ces lignes ne vous donnent pas le sentiment d’un CAUCHEMAR moins drôle que le CONCERTO. Au contraire, les gags sont innombrables et tous plus farceurs les uns que les autres. Les références « culturelles » (à Dracula, aux musiques de films d’épouvante, aux westerns, à tout ce qui fait la nourriture quotidienne des enfants) sont lisibles, et JAMAIS faciles.
Le rythme est beaucoup plus soutenu et les baisses de tension sont rares. Bref, je crois que c’est un spectacle important, une réussite presque parfaite, un pavé génial dans la mare opaque qui nous environne.
Le 4 L 12 a encore trois mois pour bichonner son bébé. Je trouve ça beaucoup. Il ne faudrait pas que l’enfant s’assèche avant d’être accouché. Sincèrement, tel qu’il est, on donnerait neuf sur dix à ce CAUCHEMAR. Je ne suis pas certain que ce soit une bonne chose que de tenir à le hisser au dix sur dix. De toutes manières, cette troupe TIENT une forme d’art originale qui puise sa contestation au plus profond de nos racines, là où les psychanalystes guettent nos souvenirs. Justement, elle ne cherche pas à ramener les souvenirs à notre entendement d’adultes, mais à nous aider à replonger dans l’UNIVERS où TOUT ÉTAIT POSSIBLE, celui de cette créativité que tout notre système d’éducation occultera ensuite ! C’est sans doute pour cela qu’elle me plonge dans un tel bonheur !

19.03.80 – Hélas, les soirs se suivent et ne se ressemblent pas. Au Chapiteau Bleu du Forum des Halles, Fabio Pachioni présente LA VIE REVÉE DE W. B. et c’est un monument d’ennui. Pourtant, le personnage qui a inspiré l’idée du spectacle, Wolfgang Borchert, est en lui-même assez fascinant puisqu’il s’agit de l’auteur de DRAUSSEN VOR DER TÜR, cette pièce écrite juste après la guerre et qui montrait le retour d’un soldat allemand dans un foyer détruit où plus personne ne souhaitait le revoir, sur fond d’une société déboussolée sortant à peine, et mal, des illusions et du cauchemar nazis, soudain culpabilisée après s’être crue race des Seigneurs. L’œuvre surgissant au milieu des ruines rendait un son de sincérité et d’authenticité que dramatisait encore la mort de l’écrivain qui, n’ayant guère pu s’exprimer durant les années de la dictature, n’avait eu que deux ans pour jeter son cri. Mort sans doute naturelle, d’ailleurs, car l’homme était gravement hépatique, mais quand même certains à l’époque parlaient de suicide. L’un et l’autre ne sont pas inconciliables, un malade pouvant se tuer en ne se soignant pas.
Pacchioni et un certain Claude Broussouloux ont fouillé dans la vie réelle de Borchert pour en tirer, je cite : « un parcours onirique qui ramène en surface des événements exacts. » Le résultat est une série de tableaux qui oscillent entre le son et lumière de reconstitution réellement historique ou pseudo, et une espèce d’évocation dans un style poétique désuet qui veut rappeler celui de l’auteur, de moments de sa vie (qui ne m’ont pas paru spécialement intéressants par rapport aux personnages, ni originaux par rapport à la réalité allemande).
De temps en temps, une belle musique romantique vient souligner des moments qui, du coup, passent avec efficacité.
Le dernier tableau, projeté, est sobre et beau. Mais tout le long tableau du tripot bordel est chiant, la ronde des prisonniers est d’une banalité écoeurante, la relecture de DERRIERE LA PORTE ne décolle pas etc… etc… C’est un spectacle qui comporte des instants de talent mais qui, dans l’ensemble, ne fonctionne pas. Edmond Vulliaud, qui joue Borchert, a un beau physique d’aryen blond. Il pète de santé ! Autour de lui, une troupe de sept faire-valoir s’agite dans une gestuelle au point, mais sans personnalité, esquissant parfois un début de jeu avec des accessoires comme dans le regrette SOLEIL FOULÉ PAR LES CHEVAUX, mais tournant à chaque fois court ! Peut-être faut-il déplorer que Pacchioni ait voulu « rêver » cette vie au lieu d’en tirer ce qu’elle a eu d’exemplaire, c’est-à-dire faire de l’Art au lieu de rendre hommage. On ne tire pas LECON du spectacle. Quel est donc l’intérêt de l’entreprise ?

20.03.80 – Voici, au prix d’un voyage à Marseille –dites que je ne suis pas sérieux- le GRETA CHUTE LIBRE au Mini Théâtre dans un spectacle intitulé : GLACES. Le titre est justifié puisque le décor représente un jeu hétéroclite de vitres transparentes plus ou moins opaques pour certaines et de miroirs, assemblés de façon surréaliste et cependant fonctionnels, puisqu’au bout de peu de temps, grâce en partie à la bande son, nous savons où sont les fenêtres, les portes, l’arrière pièce et même l’ascenseur. Dans cet univers meublé de deux fauteuils, d’une chaise de bébé sur laquelle trône une vieille machine à écrire, et d’un magnétophone omniprésent, vivent deux hommes, un « maître » nommé Karl et son « serviteur » appelé Kurt. Leurs comportement évoquent THE SERVANT de Losey, le valet étant excessivement servile mais possédant le POUVOIR réel sur son patron qui, nonobstant, s’amuse à l’humilier et à le submerger d’ordres pour le plaisir de le voir obéir. Le titre du spectacle est un signe : ces deux êtres sont complémentaires, se mirent l’un dans l’autre, sont thèse et antithèse, doubles en somme. Le « drame » anecdotique vient, du reste, de ce que Karl DOIT partir. Les deux acteurs qui jouent cette CRÉATION N° 5 s’appellent Jean Hache et Dominique Leconte, mais le programme n’explicite pas qui est Karl et qui est Kurt. Qu’importe : tous deux sont clairement homosexuels et possèdent de leurs corps une totale maîtrise. Leurs jeux sont exécutés impeccablement, avec un dignité toute britannique et un sérieux extrême. Le choix des noms et le climat du spectacle, dangereux quelque part, trahit une fascination allemande, je dirai même nazie. Authentiquement, j’ai eu le sentiment d’être en présence d’une démarche fasciste. Même si, au fond, il s’agit d’un narcissique duel entre un homme et SON double, il n’en reste pas moins que tout est fondé sur un rapport de forces, sur une mainmise entrecroisée, avec violence sous-jacente affleurante et pédérastie digne, ce qui va dans le même sens. Les musiques qui ponctuent les moments et les soulignent, rendent des sons virils et romantiques, y compris quand une chanteuse wagnérienne vient meubler le vague à l’âme de Karl, qui part et revient, on ne comprend trop pourquoi. « Vas-y, la vieille », dit-il en faisant tourner la bande.
Est-ce par origine ou pour s’amuser que les deux complices s’expriment souvent en russe blanc de fantaisie, comme s’ils jouaient quelque CRIME ET CHATIMENT ? Je n’ai pas bien compris le sens de cette dimension, à moins qu’il ne s’agisse de complaisance, qu’ « on » ait voulu montrer ce qu’« on » savait faire. Il y a dans ce spectacle, par moments irrésistible et très fort, au bas mot une demi-heure de trop (sur quatre-vingt-dix minutes !) au cours de laquelle les deux acteurs « meublent », par des morceaux de bravoure qui leur permettent d’exhiber leurs panoplies personnelles de gags. Trop c’est trop, et on finit par s’ennuyer après avoir été charmé. Il se peut que la parodie dostoïevskienne fasse partie de cette exhibition, dont le défaut principal est qu’elle rabaisse l’épopée à un niveau de café-théâtre.

21.03.80 – Il existe désormais une catégorie de spectacles à un personnage qu’on ne peut décemment pas appeler des « one-man-show ». Entendez-moi : il y en a toujours eu, en ce sens que la démarcation passe par le fait qu’il s’agit d’authentiques représentations théâtrales, c’est-à-dire ayant des exigences supérieures à celles que revendique le « Café » théâtre ?
Mais cette saison-ci -crise oblige sans doute- je trouve qu’ils se multiplient de « Conversation chez les Stein » en « Silence à Soi », de « Lili Camlamboula » en « Albert » et de « Marie de l’Incarnation » en « Rude Journée en Perspective ». Dernier né du Théâtre du Chapeau Rouge, ce « texte » (je mets le mot entre guillemets car il ne doit guère comporter plus d’une centaine de mots) est dû à Pierre Pradinas et à Yann Colette qui le revendiquent à égalité. C’est le premier qui a fait la mise en scène et qui, de la cabine de régie, « joue » avec la bande sonore. C’est le deuxième (vous savez : c’est le borgne de BABYLONE) qui joue. Privés de leur auteur habituel Alain Gautré, les deux complices ont perdu une part de leur folie et l’histoire qu’ils racontent ne déraille sur aucun onirisme. C’est la (ou les) journée (s) d’un Professeur de musique qui a pondu il y a dix-neuf ans une symphonie dont personne n’a voulu, et qui rêve qu’il la dirige à New York devant un parterre de célébrités. Ce malheureux, on le voit d’abord s’éveillant, dégonflant une poupée gonflable et la glissant dans sa serviette à partitions, faisant sa toilette, sortant de chez lui, traversant la ville à pieds et en autobus, arrivant chez son élève, martelant le rythme d’un exercice sans âme, puis, rentré chez lui après une nouvelle traversée de la ville, écrivant au sous-secrétaire à la Culture pour se plaindre de la non prise en considération de son œuvre, sollicitant le directeur des J.M.F. en vain, puis enfin fantasmant le concert américain.
Cette symphonie, on l’entend, composée d’un amalgame de notes et de bruits piqués à des radios. C’est un peu l’univers du Psychopompe d’Azerthiope, mais avec moins de gags extérieurs et davantage de contenu apporté de l’intérieur par l’acteur qui exprime pratiquement tout en mime et en pantomime, à tel point que j’ai cru qu’il venait d’une école à Marceau ou Decroux –et il n’en est rien !-, avec une très sincère humanité. En vérité, c’est une œuvre sur la solitude de l’homme coupé des collectivités et (peut-être à l’insu des protagonistes) une critique d’une Société capable de reléguer dans un tel abandon, dans un tel isolement affectif et culturel, un être humain.
Le pire, c’est que ce laissé-pour-compte se contente de son sort, l’accepte, n’imagine pas qu’il pourrait vivre autrement. Sa médiocrité débouchera un jour sur la mort et il ne laissera ni traces ni souvenirs.
Comme je l’ai dit, le texte n’est pas bavard et si j’ai perçu ce dénuement, ce pathétique, cet appel à autre chose et non pas un exposé clinique, c’est parce que l’acteur « fait passer » le message. Sa performance est éclatante, mais sans ostentation. Et même, elle est parfois un brin maladroite, ce qui la rend gentille.
Et puis, il n’abuse pas d’effets avec son œil manquant. On arrive même à ne plus y faire attention, ce qui n’était pas le cas dans les précédents spectacles. Honnêtement, UNE RUDE JOURNÉE EN PERSPECTIVE n’est pas un GRAND spectacle. Il est trop au premier degré pour cela. Mais c’est un spectacle touchant, un morceau choisi de bifteck bien saignant, une tranche de vie boul’ d’Hum… et puis la preuve qu’il y a tout de même des jeunes gens qui se posent des questions.

25.03.80 – Que Catherine Dasté ait un compte à régler avec ses parents au point de déplorer qu’ils aient un jour fait l’amour, ce qui eût pour conséquence de l’engendrer, c’est son problème. Qu’elle ait éprouvé le besoin, l’envie, d’exhiber publiquement cette rancœur intime au point d’en faire un spectacle, je ne trouve pas ça très sympa, mais après tout, en ces temps où les artistes semblent ne rien avoir à dire d’autre que « ça va mal, soyons désespérés », pourquoi pas ? Où le bât blesse, c’est que AUX LIMITES DE LA MER est un exécrable spectacle, prétentieux de surcroît, car il se veut « total » ! En vérité, cette totalité-là est faite de la juxtaposition de moments musicaux (banals, mais c’est ce qu’il y a de mieux : Le groupe SPRAT sait jouer du rock et y mettre les décibels nécessaires et sa chanteuse, Catherine Ringer, a une belle plastique et une voix juste), gestuels (faits de déplacements vifs ou mous, c’est selon, à la motivation illisible), chorégraphiés, (assumés par une certaine Marcia Muretto dont le corps tout entier respire la stupidité et le visage l’antipathie) et théâtraux (si j’ose dire puisqu’ils consistent en un dialogue balbutié entre la précédente qui, avec un horrible accent sud-américain, est insupportablement incompréhensible, et un certain Serge Maggiani, qui a l’air d’un demeuré, même quand sans raison apparente il cesse d’ânonner pour s’exprimer en une langue « coulante » où la mer, chère aux femmes prêtresses, tient une place de choix.)
J’allais oublier que le lien, entre ces disciplines plaquées côte à côte, est fait de silences interminables, destinés sans doute à inculquer aux spectateurs que ce qu’on leur inflige est DENSE. Pour moi, je me garderai de juger la démarche –qui m’est très étrangère- mais j’affirme que l’exécution est débile, et trahit chez Catherine Dasté un très grave manque d’imagination créatrice. L’ennui distillé aux spectateurs de Sartrouville n’est certes pas de nature à leur inspirer la passion du théâtre.

27.03.80 – Il y a quelquefois des cas où nos médiateurs distributeurs d’opium se laissent avoir par un spectacle qu’ils n’auraient politiquement pas dû soutenir, et où, malgré les consignes, ils disent à leurs lecteurs ou auditeurs : « Allez-y, c’est formidable ».
ATTENTION AU TRAVAIL, présenté par le Théâtre de la Salamandre, est un spectacle réjouissant parce qu’il prouve qu’en 1980 il y a encore des équipes qui se préoccupent de traiter au théâtre de la VIE. Je veux dire de la vie d’aujourd’hui. De celle des petites gens sans histoire, ceux qui sont exploités, qui existent en tant que force de production, et deviennent des déchets encombrants dès que la société du profit n’a plus besoin d’eux. Gildas Bourdet nous fait beaucoup rire avec ce thème pas drôle. Ses sketchs sont conçus pour cela. Certains baignent dans l’humour comme celui du « Peintre et l’Ouvrier », qui, en quelques traits, définit le précipice qui sépare les classes sociales ; celui de l’EMBAUCHE, où le rapport employeur/employé est inversé. D’autres sont plus directement cruels, comme celui de la Bouchère qui, larguée par son mari, perd en même temps son emploi et ses moyens de subsistance ; ou –quoi qu’il amuse- celui de l’enfant qui réclame une nourriture que sa mère ne peut lui donner.
Certains mêlent les univers : des clowns rencontrent une fille qui veut se pendre et l’aident à le faire parce qu’elle n’y arrive pas toute seule. Trois filles plongées dans le monde des vacances s’y emmerdent… ATTENTION AU TRAVAIL a l’immense mérite de rendre un parfum d’authenticité.
A la différence de LA JEUNE LUNE TIENT LA VIEILLE LUNE TOUTE UNE NUIT DANS SES BRAS, du Théâtre de l’Aquarium, il est éclatant qu’il ne s’agit pas du résultat d’enquêtes menées à l’étranger (je veux dire en « milieu différent ») par des intellectuels bourgeois, mais bien de la transposition sur scène d’histoires vécues (pas par les acteurs eux-mêmes sans doute, mais par des gens de LEUR CLASSE SOCIALE : je suis prêt à parier que CES acteurs-là sont fils de vrais prolétaires). C’est sans doute ce qui explique que le spectacle ne soit pas REVENDICATIF.
Il CONSTATE. A nous de tirer des leçons. En vérité, il y a dans le spectacle une scène didactique et elle est fantastique : on y voit une patronne expliquant minutieusement le fonctionnement d’une machine à vapeur avec l’aide d’un jouet, et concluant, en tapant dessus, que le plus grand mérite de cette merveille est qu’elle lui appartient. Présenté au T.G.P. dans un décor simultané gigantesque qui a dû coûter chaud –mais pour une fois, « tant mieux-, ATTENTION AU TRAVAIL est un événement qui classe Gildas Bourdet, après MOLIÈRE et MARTIN EDEN, au premier rang de nos réalisateurs, et son Centre Dramatique dans un dimension à part. Si nos critiques ont loué unanimement ce brûlot, c’est parce que son EVIDENCE le situait au-delà des querelles partisanes. L’attaquer eût été indécent.

03.04.80 – Je suis a Helsinki et j’assiste à un DON QUICHOTTE en suédois par un Théâtre National de Malmö qui participe au même festival que le 4 L 12 que j’ai accompagné ici.
Visiblement, il a fallu utiliser les acteurs de la troupe. Don Quichotte est un peu trop petit. Sancho n’est pas assez gros.
Il paraît que la pièce est de Boulgakov. Il m’a semblé qu’elle minimisait les propos de Cervantès : le héros, carrément cinglé, n’a en face de lui que des farceurs qui lui font des niches. La mise en scène donne joyeusement dans l’espagnolade d’opérette. La convention domine tout. Pas exaltant.

15.04.80 – L’authenticité étant chose rare à notre époque, son apparition sur une scène étonne et enchante. Le secret du succès étant de réussir à raconter une expérience personnelle qui recoupe quelque part tout ou partie de la sensibilité collective, Michel Boujenah a fait mouche en racontant avec gentillesse son itinéraire de petit Juif tunisien évacué, « parce qu’on partait », vers Sarcelles, et revenant au pays de sa naissance « en touriste » vingt ans après. Bien sûr, son histoire plaisante, mais qui n’est pas que drôle, atteint intimement les Juifs d’Afrique du Nord et, par extension, les pieds-noirs. Mais au-delà elle témoigne pour tous les ballottés de l’humanité. Remarquez bien qu’aucune agressivité n’est recélée par ALBERT. Il ne revendique pas, ne réclame rien. Et même, il a l’air content d’avoir à s’adapter à un milieu nouveau. Il se démarque de ses parents dont il chine les tics ancestraux. IL ACCEPTE SON SORT et son constat est tout à fait distancié. Son identité lui confère une originalité, une personnalité, mais à un niveau qui reste folklorique (ne voyez rien de péjoratif dans ce mot employé ici, faute d’un meilleur pour faire image). En vérité, il ne dérange pas et ne s’affirme pas dérangé.
Pour commenter son jeu, on a envie de dire qu’il est mignon. Pourtant, cela va plus loin en profondeur. Cette acceptation pourrait n’être que résignation. L’eau dort mais la MÉMOIRE est vivace. La série de sketchs montrés prouve un sens aigu de l’observation et l’entreprise suppose le souci de garder le SOUVENIR. Elle s’inscrit donc dans la problématique juive et je pense qu’elle divertit les Aryens, un peu comme les « histoires juives » les font rire. Ils sortent du Petit Montparnasse en pensant que « c’est bien juif », mais leur antisémitisme ne peut pas être conforté parce que c’est charmant.
Les cinq dernières minutes cependant tranchent avec le reste. Albert y stigmatise l’oppression bourghibiste et se revendique frère des étudiants arabes pourchassés par la police, voire massacrés par un pouvoir impitoyable. Cette fraternité ne va pas sans ambiguïté, car elle peut comporter une leçon administrée à ceux qui l’ont chassé, lui, jadis, et qui ont troqué un colonisateur contre un despote. Je ne crois pas que ce soit cela qu’il veuille signifier, néanmoins. Il y a une incontestable sincérité dans sa main tendue « entre jeunes ». Sera-t-elle saisie ? L’éternel porte-à-faux du Juif éclate dans ces derniers instants.
Il serait injuste, à côté de la performance de l’acteur, de ne pas souligner l’apport des deux musiciens qui l’accompagnent, et dont on peut seulement regretter qu’il ne soit pas plus fréquent.

18.04.80 – Le Teatro Campesino qui m’avait enchanté il y a trois ans avec LA GRAN CARPA DE LOS RASQUACHIES, est de retour, en tournée européenne, avec un autre spectacle intitulé : EL FIN DEL MUNDO. Luis Valdès n’en est pas et c’est bien dommage, car l’humanité dégagée par ce petit bonhomme est inestimable. De toute manière, il y a entre les deux spectacles une différence fondamentale qui est que, s’il est certain que le deuxième témoigne comme le premier de l’identité des Campesinos, il est beaucoup moins « politique ».
Ici, il n’est plus question de grèves, de stigmatisation du gringo, d’utilisation des superstitions religieuses du peuple à des fins d’agitation sociale revendicative. On assiste à l’aventure d’un homme de la campagne qui est brusquement plongé dans un univers où LA MORT a le pouvoir. Entendez une transposition de ce que peut signifier pour lui une ville comme LOS ANGELES. En vérité le héros, incarcéré pour s’être drogué, rêve cet itinéraire, ce qui permet, bien sûr, tous les surréalismes.
En vérité, ce spectacle est trop bavard. Le « langage » fait de musique, de chansons, de gestuelle, de santé et de bonne humeur inaltérable de la Gran Carpa, a fait place à un verbiage abondant et à un esthétisme américanisé. Je présume qu’aux Etats-Unis, cela doit être efficace. Pour moi, qui comprends mal l’anglais « hispanisé » que parlent les Campesinos, j’ai admiré les masques superbes des morts et la perfection de certains mouvements d’ensemble, et j’ai été, de toute manière, « intéressé » pendant toute la soirée qui se situe à un bon niveau de qualité. Mais j’ai été loin de retrouver l’impression d’évidence que c’était ça, le Théâtre Populaire que m’avait procuré le premier. Comme si la spontanéité communicative dans laquelle il baignait, tout à fait au-delà des mots, avait disparu, La troupe a vieilli. Elle exploite des recettes.Elle était professionnelle par sa rigueur et son exactitude, mais son cœur battait à l’unisson du contenu qu’elle proposait. Elle EST professionnelle encore, mais j’ai envie d’ajouter : ringarde.

19.04.80 – 16 h. Cartoucherie. S’il vous semble intéressant, aucune autre préoccupation ne vous agitant, de vous remémorer l’histoire du PRINCE HEUREUX, je vous conseille de relire la nouvelle d’Oscar Wilde. En aucune cas, de n’assister au spectacle de l’Atelier du Chaudron.
Encore moins d’y emmener vos enfants, sauf si votre dessein est de leur inculquer que le théâtre est une chose chiante, morne, ennuyeuse et ânonnée par des comédiens qui ne savent pas parler le français.
La réalisation a laquelle j’ai été conviée avec une insistance qui démasque l’inconscience (à moins que ce ne soit l’impudence) de cette équipe composée, je cite, « de marionnettistes, musiciens, danseurs et cigales de toutes espèces », est partie d’improvisations qui ont été « sous-tendues par l’histoire du PRINCE HEUREUX » (entendez : « il fallait bien une anecdote, mais ça n’était pas ça l’intéressant ») qui « ont été également une recherche du groupe vers une pulsation partagée de ses gestes et de ses voix » (sic !).
« En découle un travail sur le rythme et les décalages rythmiques »… J’arrête là la transcription de ces prétentieuses déclarations d’intention d’où j’extrairai le mot RECHERCHE pour affirmer que, celle-ci durant depuis 1971, vu le résultat, il est temps de la stopper. Car je butte sur le mot RYTHMES. En effet, outre la débilité de l’aboutissement des recherches, c’est l’absence de rythme qui tue le spectateur, avec des silences inexplicables et des étranges moments où les acteurs se parlent entre eux avec le souci évident de ne pas se faire comprendre.
Ne parlons pas de la danseuse qui incarne l’hirondelle retardée dans son voyage vers une Egypte de cartes postales (ce sont les projections qui m’inspirent cette comparaison), et qui ne fait que quelques pas classiques dans un collant noir poussiéreux. A l’actif de l’entreprise, il y a les musiciens, qui essaient de sauver le coup avec courage, et le parti des petites maisons en papier journal qui signifient la ville. La pauvreté de la chose éclate un peu, mais c’est une bonne idée, surtout quand des chaudes couleurs sont projetées dessus. Il paraît que « les décalages dans l’espace et le temps » voulus par la troupe sont générateurs de distance ou peuvent naître poésie, humour et dérision », et que j’ai donc assisté à un spectacle qui riait de son propre spectacle ». Je crois qu’il faut traduire : « un spectacle qui se foutait de ma gueule. » 

19.04.80 – 17 h 30. Antonio Diaz Florian a invité dans son nouveau lieu de la Cartoucherie un spectacle de la BARAQUE THÉATRALE ET MUSICALE qui est hautement culturel, puisqu’il s’agit du NEVEU DE RAMEAU de Diderot. Et ladite BARAQUE n’a rien d’une jeune compagnie, puisque les deux principaux acteurs sont Jean-Marc Bory et Philippe Clévenot. Le premier joue MOI, c’est-à-dire le philiosophe Diderot, et le second incarne LUI, c’est-à-dire Jean-François Rameau, personnage recréé au départ d’une réalité, et qui fut « un singulier mélange de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison », parasite cultivé passionné de musique, parfaitement amoral mais « quelquefois profond dans son amoralité », en vérité traducteur en langage cynique des pensées intimes et inquiétudes de l’encyclopédiste en matière de morale.
Le dispositif est original en ce sens que les spectateurs sont assis à des tables de café style XVIIIème siècle, dans une salle aux murs recouverts de verre dépoli. Le jeu se fait dans l’allée centrale et auprès de tables comme les autres, artistes quasi-mêlés au spectateurs. C’est beau. C’est aussi la seule audace de la mise en scène de Jean-Marie Simon qui a dirigé les acteurs avec un grand classicisme, s’attachant à rendre bien perceptible le style de l’œuvre, remarquablement expressif et séduisant. Philippe Clévenot est le grand gagnant de cette exhibition d’acteurs. Il n’est pas sans rappeler  Belmondo. Bref, pas exaltant.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 29 janvier 2007
19.04.80 – « Papa ! Papa », « je veux grandir », « mais comment ? », « cherche l’UNION », mon fils, (et une belle femme, paraît). « Merci Papa ». (Mais qu’est-ce qu’il faut faire ?) « Fais le avec la tête », mon fils ! (Diable !). « Qu’est-ce que la vie ? » (et la mort ?). Ces questions essentielles sont posées par Benito Gutmacher dans son nouveau spectacle TAROT, où il est toujours tout seul à s’exprimer, mais où Catherine Pergay lui apporte un soutien logistique en s’asseyant sur une estrade avec un port de reine et en changeant plusieurs fois de costumes.
Sa beauté fait contrepoint, ainsi que son immobilité majestueuse, à l’agitation de l’« extraordinaire pantomime », dont la prestation, il faut le dire, est remarquable. D’abord parce que la technique de l’artiste est parfaite et qu’on peut vraiment parler de performance pour certains de ses numéros, comme celui, extraordinaire, où il bat des cartes en mimant le rythme de projection du cinéma muet (sans l’aide d’aucun stromboscope). (Mais c’est tout le spectacle qu’il faudrait citer au niveau de l’exhibition). Surtout parce que le contenu de ce qu’il exprime est important, me semble-t-il. Mes premières lignes ont pu donner l’impression que je me moquais. MAIS NON !
Gutmacher dit des choses essentielles avec SON LANGAGE. Et ces choses, il les dit avec humour et gentillesse. L’agressivité de Givres est dépassée. Ou alors elle est drôle, comme quand, sur l’air du BARBIER DE SÉVILLE, il se précipite férocement sur un spectateur médusé pour le barbouiller de savon à barbe. Vous me direz que le message n’est pas très original. En effet, parler de la vie et de la mort, de la fascination de l’enfant pour le père, de l’amour et de la décrépitude de la vieillesse, ce sont des thèmes rebattus. Mais il y a la manière… et là !

25.04.80 – Le sujet de HONORÉE PAR UN PETIT MONUMENT aurait pu, traité par Savary, être le prétexte d’un joli sketch de vingt-cinq minutes.
Il s’agit d’un mutilé du travail qu’il faut amputer d’une jambe, et qui exige que le chirurgien la lui rende, car il veut l’enterrer avec les honneurs.
Denise Bonal en a fait une œuvre de une heure quarante. C’est longuet. L’univers hospitalier montré était plus convaincant dans SANTÉ PUBLIQUE et dans LE SILENCE ET PUIS LA NUIT. Pourtant, l’amputé et son compagnon de chambre, joyeux drôle à qui on a enlevé l’estomac, font de leur mieux pour meubler le temps avec l’aide de deux charmantes infirmières. On est à la limite du boulevard. La toile de fond sociale (le problème de la sécurité est posé) revient épisodiquement, comme en supplément au propos. La mayonnaise ne prend pas.

28.04.80 – VOYAGES AVANT L’AN 40 de René Loyon a été conçu au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers comme une « lecture » du Journal tenu par son grand-père, magistrat colonial  né d’une mère allemande et d’un père français, ce qui n’était pas confortable.
Yannis Kokkos signe avec Loyon et c’est Alexis Nitzer, remarquable, qui incarne le héros, bourgeois droitier qui porte comme croix sa double parenté et qui, de la Réunion à Madagascar puis à Dakar, transporte les schèmas de pensée qui ont fait l’Empire. A flirter avec par le détail, comme le fait le spectacle, on se découvre étonnamment familier de l’univers ressuscité : la « distance » n’exclue pas le clin d’œil, ni la critique la gentillesse, à telle enseigne qu’on peut se demander si Loyon a fait un éloge de son grand-père ou si, au contraire, il a voulu dénoncer son aliénation. Cette ambiguïté ne m’a pas gêné.
Mais il faut dire que, si j’ai bien pénétré dans le contenu, c’est parce que les événements politiques qui ponctuent la carrière du personnage sont ceux de ma petite et jeune enfance, et parce que sa mentalité m’a été familière, sinon directement familiale. J’ai donc trouvé un charme à l’entreprise avec courage, et une présence constante qui tient de la performance, Anne Bellec sert la soupe à Nitzer pendant 1 h 45. Elle lui permet de respirer par instants. Surtout, elle évite au spectacle d’être un one-man-show. En bref, j’ai bien aimé.

30.04.80 – Il y a une parenté entre le théâtre de Pierre Laville et celui de Michel Vinaver. Pourtant, le procédé cher au second selon lequel chaque personnage poursuit  son itinéraire intime, de telle sorte que les questions et les réponses ne s’enchaînent pas, n’existe pas chez le premier.
Dans DU COTÉ DES ILES, les dialogues sont des dialogues. MAIS la débilité du style, l’indigence de l’écriture sont les mêmes, avec, toutefois, des moments chez Laville où le rédacteur penché sur son papier l’emporte sur l’inventeur du langage parlé quotidien. On a alors un court passage qui sent son « littéraire », des phrases allongées avec principales et subordonnées supportant des images que d’aucuns qualifieraient de « clichés ». Au demeurant, phrases complaisantes ou verbe simplifié, Laville travaille dans le cliché. Son œuvre en est une considérable accumulation. Il y a un poncif par minute au secours d’une anecdote qui aurait fait bonne figure dans CONFIDENCE ou NOUS DEUX. Je la résume : c’est la rencontre entre un type qui sort de prison et une institutrice divorcée qui a fait une dépression nerveuse et qui sort de clinique. Ces deux marginaux  ne feront pas leur vie ensemble. En cherchant du boulot (difficile à trouver par les temps qui courent), le repris de justice tombera sur un petit industriel qui lui refilera son affaire… et sa fille boiteuse. Les progrès de la médecine feront de l’impotente une valide et tout se terminera le plus bourgeoisement de monde par un accouchement.
Je ne sais plus qui avait dit après une représentation des TROIS SŒURS : « Placez donc cette histoire à Romorantin et ôtez-lui l’exotisme qui en fait le charme : il n’en restera rien ». Je n’en crois rien car Tchékhov avait l’art de la touche intimiste, chacun de ses traits étant justes. Les caractères de ses personnages étaient nets et denses. Laville, qui se prend sûrement pour un Tchékhov français (et qui l’est peut-être si on admet qu’un peuple ait les Tchékhov qu’il mérite !) n’a pas su doter ses fantoches de personnalités. A part le vieux campé à gros traits par Hubert Gignoux, qui cachetonne dans sa spécialité de bougon cacochyme, les autres sont flous, falots… peut-être parce que notre temps l’est, je ne sais pas.
Dans un décor simultané très coûteux de Max Schoendorf, Jacques Rosner a monté cette insignifiante et maladroite tranche de vies médiocres, sans tirer son épingle du jeu et sans sauver l’oeuvrette. Les acteurs ne parviennent évidemment pas à faire vivre ce qui est sans étincelle.
Cela se joue à l’ODÉON et c’est produit par le J.T.N. Fait très étrange : Cournot a aimé et l’a écrit dans LE MONDE. Dont acte ! Ce critique est décidément imprévisible.

Un festival à Erlangen

08.05.80 – Une parodie tiers-mondiste par des Allemands de bonne volonté, qui voudraient bien être le CAMPESINO, telle est l’impression que m’a laissée la représentation au Festival d’Erlangon de SPLENDEUR ET MORT DE JOACHIM MURIETA par le Théâtre MANUFAKTUR de Berlin (Ouest).
Le texte de Neruda a été « bearbeitet » par le metteur en scène Otto Zonschitz. Il l’a « surpolitisé » au maximum, et de surcroît, en qualité de metteur en scène, a commenté, paraphrasé, « pléonasmisé » (si j’ose inventer ce verbe), parfois (quand même, mais rarement) prolongé ce que la parole ne disait pas suffisamment. Il n’a malheureusement pas échappé à l’esthétisme avec une toile de fond en peinture moderne, et l’utilisation, pour changer les décors, de sortes de rideaux serpents laborieusement déplacés par des acteurs qui devraient donner l’impression d’une joyeuse farandole, ou d’une sinistre procession selon les moments, et qui en vérité donnent constamment celle de s’appliquer. De même, les musiciens jouent bien et sérieusement, mais il leur manque gravement la folie sud-américaine. Quant à l’anecdote bien connue du pionnier chilien, parti avec des compagnons de misère chercher de l’or en Californie et devenu « bandit » pour se venger des Yankees racistes qui avaient assassiné sa femme, et transcendé après sa mort en héros de la résistance aux Gringos, fantôme qui paraissait partout à la fois et semait la terreur dans leurs rangs, Neruda en avait fait le symbole de la résistance à toutes les oppressions.
Et Dieu sait si elles abondent en Amérique Latine par la volonté du W.A.S.P. qui, pour vivre démocratiquement chez lui, a trouvé excellent de tenir ses voisins en sujétion.
J’ai dit le traitement qu’avait fait subir le Théâtre MANUFAKTUR à ce texte. Il lui permet de stigmatiser les dictatures actuelles du Continent. Ne soyons pas chiens : son combat est utile. Le spectacle s’adresse à des Allemands et il est bon que ces nantis donnent à la fin, comme on les en sollicite, leur obole pour que les prisonniers reçoivent des cigarettes entre deux séances de torture !
Mais quand même, sincèrement, ils se sont cassé les dents à vouloir copier Valdès.

09.05.80 – Je suis bien content de ne pas m’être trompé à propos du groupe palestinien  EL HAKAWATI qui vient, en première européenne, de jouer à Erlangen devant un public malheureusement clairsemé son AU NOM DU PÈRE, DE LA MÈRE ET DU FILS que j’avais vu « en répétition » à Jérusalem et que j’avais résolu de faire venir sous nos longitudes.
Entreprise qui s’est révélée difficile car les Sionistes, il faut bien le claironner, font bonne garde et préféreraient qu’ « on » n’entende pas ce que ces gens-là ont à dire. Des pressions ont été exercées sur certains organisateurs pour qu’ils annulent leurs invitations. D’autres, d’entrée de jeu, ont fait la sourde oreille. Ils craignaient les « histoires » et, n’est-ce pas, les Palestiniens ne sont ni des Juifs d’U.R.S.S., ni des intellectuels argentins ou chiliens. Leur combat n’est pas de bon goût, et beaucoup de bons apôtres pensent qu’ils ont un sacré culot de revendiquer pour eux-mêmes cette fameuse liberté d’expression dont, pourtant, Israéliens et occidentaux droitiers se réclament candidement.
L’image du bandit terroriste, avec lequel aucun dialogue n’est possible, sied mieux à la conscience des « informateurs objectifs » de notre système, que celle d’un groupe exprimant par le théâtre et, ô suprême honte, avec ART, sa réalité de peuple occupé (comme nous le fûmes par les Allemands de 40 à 44) vivant sous le régime d’une administration militaire qui n’est pas sans avoir retenu quelques enseignements du traitement infligé à ses pères par les Nazis.
Pourtant, François Abou Salem et ses camarades, s’ils se réclament de l’identité palestinienne, ne sont pas tendres envers les défauts de cette civilisation enfermée dans ses schémas sociaux et religieux. C’est même férocement qu’ils stigmatisent la condition de la femme enchaînée à son fait-tout, dans cet univers qui « suprématise » le mâle. Pendant les trois premiers quarts d’heure, c’est même exclusivement cette mentalité archaïque qui fait la cible du spectacle.
On y voit une fille amoureuse. Mais le père ne tolère pas le libre choix et marie l’imprudente à un « acheteur » faisant le poids. Le mariage, avec son rituel du drap sanguinolent, est ridiculisé, puis la mise de chacun à sa place, l’homme sur son pouf qu’elle sert, elle, à sa cuisine, rivée à son rôle, enfermée.
La désillusion sexuelle et conjugale découle évidemment d’un tel contexte, et cette dégradation est bien montrée. Puis soudain, cet univers est placé dans un autre climat par l’irruption d’un personnage masqué qui symbolise le patron, le policier, le propriétaire, qui sont eux, Israéliens. Le rapport est tout de suite parfaitement défini comme étant « de classe ». L’oppresseur représente certes un Etat qui a le pouvoir, mais surtout il y a des hommes inférieurs et des hommes supérieurs, et ce n’est pas économiquement innocent.
Successivement, le mari (devenu père entre-temps, d’une fille d’abord, qu’il jette carrément à la poubelle, puis d’un garçon qu’on voit grandir enfermé dans un parc, (qui signifie l’éducation répressive qu’il reçoit) perd son emploi, est mis en prison sans raison, une prison qui est installée dans la salle au prix du déplacement assez brutal de quelques spectateurs, (ce séjour du maître en prison est pour le fils l’occasion de « sortir », pour la première fois de sa vie, sa mère éblouie à travers la ville, et c’est un merveilleux moment du spectacle, mais avec la libération du maître, tout devra rentrer durement dans l’ordre), puis il est expulsé de son logement et on le voit, avec sa famille, errant en quête d’un gîte. Le spectacle ne conclura rien sur le point d’arrivée de cette errance. (Comment le pourrait-il ?) et une des toutes dernières scènes montre un « chirurgien » israélien stérilisant une femme palestinienne.
Ce double contenu est servi par une invention esthétique constamment « renourrie ». L’authenticité de l’inspiration n’a pas empêché l’équipe de chercher toujours des moyens transposés d’expression, et on peut presque parler sur ce plan d’un événement, car c’est l’irruption sur la scène d’un style original, nourri d’une étonnante vitalité.
Que ce soit le meilleur spectacle que j’aie jamais vu venant du Monde Arabe est certain. Il laisse loin derrière l’intellectuel stalinien Kateb Yacine et son MOHAMMED PRENDS TA VALISE à sens unique. Mais je crois que c’est peut-être le meilleur qui nous vienne actuellement d’AILLEURS sur le marché mondial du Théâtre.
Si ceux qui cherchent à fermer la gueule de ce groupe avant qu’il l’ouvre ne réussissent pas à étouffer le cri dans l’œuf, ce devrait être le triomphe du festival de Nancy de cette année 80. Il sonne complètement vrai à tous points de vue, mais bien sûr, la façon qu’il a de confronter un obscurantisme avec une oppression à vue étroite ne peut pas plaire à tout le monde.

09.05.80 – J’ai rencontré à Erlangen un revenant : Rufus Collins, le Noir célèbre du Living Theatre des belles années qui a fondé, à Londres, en association avec un Blanc nommé Eric Richard, une troupe appelée GROUP 3.
Spécialisé dans la négritude, il présente au festival une trilogie sur les problèmes de l’Afrique Australe dont je n’ai vu que le premier volet : THE JOLLY GREEN SOLDIER, de Steve Wilmer, qui montre deux mercenaires en Angola, un Anglais bouffeur honnête (et naïf) de communistes et un nègre « de la région » carrément roublard qui déleste son camarade de ses livres sterling sous prétexte de lui procurer de la drogue. Ce dialogue du malin et du berné se passe de nuit, tandis que les lascars montent la garde face à une forêt grouillante de Cubains, dont on parle, et de bruits inquiétants, qu’on entend. Je crois qu’on ne peut pas juger cette farce sans se référer aux deux autres pièces. Du moins m’a-t-elle permis de constater que Rufus Collins était toujours un prodigieux acteur. C’est déjà quelque chose

et maintenant Nancy

14.05.80 – La pièce « argentine » de Claude Demarigny « CAJAMARCA » n’est certes pas sans intérêt.
Sur le même sujet que LE SOLEIL FOULÉ PAR LES CHEVAUX, l’auteur a imaginé entre le conquérant espagnol Pizzaro et le roi incas Atahualpa, une sorte de joute culturelle tournant autour du fait de « savoir lire et écrire ». En vérité, même pour qui entend parfaitement l’espagnol, je pense qu’il faut connaître l’anecdote, c’est-à-dire l’histoire « historique » pour bien suivre cette fresque qui extrapole autour de grands thèmes américains du sud. Pour Demarigny, l’Incas doit être vaincu par la civilisation et il comprendra que son peuple est perdu quand il s’apercevra que les vainqueurs sont incultes et analphabètes.
Sauf, bien sûr, le prêtre perfide qui conduit la négociation malhonnête. LOS VOLATINEROS sont des « saltimbanques espagnols » dont le rôle est d’ « informer le public sur les événements qui se sont passés. »
Ils le font à quatre, jouant tous les rôles sans changer de costumes et sans décors. Ils débitent à la mitrailleuse un texte rapide et ne font guère de blanc entre les scènes. J’avoue que je n’ai pas su entrer dans le « projet ». Le travail est annoncé comme collectif, je ne sais pas pourquoi puisqu’il y a un auteur et un metteur en scène. Ce dernier, Francisco Javier, ne m’a pas paru avoir dirigé les protagonistes avec beaucoup d’originalité. Et on n’a même pas la consolation de performances vocales ou gestuelles. En bref, c’est un spectacle que je n’aurais certainement pas invité au festival de Nancy si je l’avais vu à Buenos-Aires.

15.05.80 – Toujours au festival de Nancy, je vois une brave Canadienne nommée Louisette Dussault qui joue toute seule un bon spectacle de café-théâtre intitulé « Moman ». C’est le récit d’un voyage que fait une femme avec deux enfants dans un autocar bondé par temps de neige un jour de grève, et qui se refuse à jouer le rôle de mère policière que les autres voyageurs voudraient lui imposer. La comédienne a de la santé (ce qui devient un lieu commun quand on parle des Canadiens, mais exprime bien l’impression qu’ils donnent). Elle fait avec adresse et drôlerie tous les personnages. Dommage qu’elle chante de temps en temps.

15.05.80 – Le roman de Mario de Andrade, intitulé MACUNAIMA, raconte l’odyssée de trois Indiens de l’Amazonie brusquement confrontés avec la modernité de Sao Paulo, et transposant en termes mythologiques tout ce qu’ils découvrent dans la civilisation technologique.
Le héros de l’expédition est paillard, trouillard et paresseux, ce qui lui confère une indéniable personnalité. La description de ses actes « abominables » m’avait, à la lecture du texte traduit par Jacques Thiériot en adjectifs colorés, paru drôle et instructif. Le regard jeté sur l’identité indienne, faite de croyances puériles, mais débordantes d’une imagination fertile et de secrets imperméables aux Blancs, m’était apparu aussi comme tendre et je n’avais pas remarqué, comme je l’ai fait à la représentation, que l’aliénation subie par le personnage au contact de l’univers portugais était prédestinée par sa nature, ses défauts.
Au spectacle, l’œil jeté sur lui par l’écrivain m’a même paru un brin raciste, mais NON, puisque ses deux compagnons ne partagent pas ses traits négatifs. D’ailleurs, ce qui est description de l’authenticité indienne est montré positif avec des personnages généralement sympathiques. C’est en vérité la société occidentale qui est stigmatisée avec ses rapports sociaux impitoyables et ses règles inhumaines.
Et la leçon à en tirer, c’est que cette société est monstrueuse d’exiger de ceux qui sortent d’un autre âge qu’ils se fondent dans un Lumpenprolétariat en une intégration qui les dévitalise, alors que ces « sauvages » sont porteurs d’une richesse culturelle originale.
Je trouve un peu dommage que Macunaïama ait été montré d’entrée de jeu comme un Indien peu vertueux. Son aventure y perd en valeur exemplaire. Cela dit, elle y gagne en péripéties croustillantes et le GRUPO DE ARTE PAU BRASIL n’a pas ménagé ses efforts, ni le talent de ses vingt-huit artistes, pour raconter l’épopée avec brio.
L’intéressant, c’est que les moyens de ce spectacle riche sont pauvres. Il n’y a aucun décor. Juste des accessoires et une utilisation très abondante du papier journal, dont on se sert très astucieusement, même pour confectionner des costumes. Certains des costumes sont beaux, riches et colorés. Comme ceux du Carnaval de Rio, par exemple. Mais le plus souvent, les personnages sont vêtus succinctement et la nudité masculine et féminine est le lot presque permanent de la soirée.
Les Brésiliens ont l’art du « tableau baroque ». Ils ont le rythme. Ils ont l’impudeur. Ils ont des filles superbes, et celles qui sont disgracieuses ne sont pas gênées pour s’exhiber.
Evidemment, le spectacle pourrait aller plus loin dans la signifiance politique. Mais au Brésil, ce doit être déjà beaucoup qu’il y ait une identification entre l’ogre des légendes amazoniennes et le patron capitaliste. Tel qu’il est, avec son exotisme pour nous dépaysant, il est au niveau d’une belle revue, malheureusement trop longue. Au bout de deux heures, on est enchanté, et d’autant plus qu’il y a au deuxième acte le superbe tableau des statues du géant. Mais ça dure quatre heures et le renouvellement artistique, malgré un « renourissement » constant, finit par s’épuiser. La coupure d’une heure d’aventures (aisée à pratiquer puisque chaque tableau est un tout en soi) ferait sûrement gagner de l’impact au spectacle. Il est vrai que le froid qui régnait à Nancy sous le chapiteau où cela se passait était très désaliénant.

COMMENTAIRE :

16.05.80 – J’ai quitté le « Festival Mondial du Théâtre » avec le sentiment que je n’y retournerai pas. Peut-être y perdrai-je !
Peut-être LA troupe à connaître, à découvrir m’échappera-t-elle ! En vérité, j’en doute car les choix AVOUÉS de ce festival-ci indiquent clairement qu’ON a voulu marquer un tournant en dépolitisant l’entreprise. Or, quel intérêt y a-t-il pour une troupe à se payer le voyage, pour présenter son spectacle dans des conditions médiocrement professionnelles, devant le public d’une ville française moyenne et très provinciale, si ce n’est parce qu’elle pourra y dire publiquement ce qu’elle doit taire chez elle, et rentrer dans son pays renforcé par un consensus international, assurée qu’elle sera de bénéficier de pétitions si sa police l’embête ?
Si  le Festival de Nancy doit devenir le rendez-vous des chercheurs ès beauté formelle, je ne dis pas qu’il perde tout attrait. Mais c’est un changement de nature et, à mes yeux, une trahison. Ici aussi LE COMPLOT s’installe, et cela se voit bien au comportement des directeurs de la conscience des intellectuels français présents sur le terrain, face au AU NOM DU PÈRE, DE LA MÈRE ET DU FILS de la troupe palestinienne EL HAKAWATI, égarée dans ce climat nouveau : mépriser, dédaigner, minimiser, ignorer l’entreprise, telles sont les consignes qui courent de bouche en cul de poule en oreille carriériste.
Bien plus intéressant leur paraît d’encenser le très élitaire AH LES BEAUX JOURS du groupe italien OUROBOROS, ou les borborygmes hautement culturels d’un Japonais quasi-centenaire.
De rendez-vous des contestataires du monde entier, le festival veut devenir celui des esthètes. Analyse stupide, car tous ceux qui sont devenus esthètes sont d’abord passés par le POLITIQUE, et c’est l’alliance d’une forme et d’un contenu qui, en son temps, a CRÉÉ LE BREAD AND PUPPET, LA CUADRA, le TEATRO CAMPESINO, le STU, le TEATRO PAYRO etc., etc., et même l’INOUK des Islandais, et le DIVALDO NA PROVASZKU, et aussi quelque part BOB WILSON… et…et…
Je dirai presque que leur premier coup, pour être de maître, a forcément DU être politique, et c’était comme une règle du jeu dans ce contexte tremplin, dont faisaient partie quelques manifs et échanges d’ « amabilités » avec les organisateurs et les flics. Bogdan, le prudent, le récupérateur de l’opération pour le compte, sinon du pouvoir, du moins de ceux qui tiennent au SILENCE des Français, recueille la moisson de cette trahison : le festival, limité aux heures tardives de la journée, semble ne plus concerner du tout la ville. Il ne se passe RIEN de jour. Il n’y a pas de rencontres fructueuses, les rues et les bistrots sont provinciaux. Le siège du festival est mollement fréquenté par des candidats spectateurs qui n’ont guère besoin de faire la queue.
Bref, ce n’est pas la « fête », et ce ne sont pas les pots d’Engel vomissant sur ses « producteurs » parce qu’il a manqué son PROMÉTHÉE, réalisé à l’aube dans une mine de fer désaffectée des environs avec le concours de l’armée –idée bien « parisienne » que Brooke avait déjà eue à Persépolis il y a plus de dix ans- qui ont réussi à créer une animation.
L’artificiel et le NON NÉCESSAIRE se sont unis pour démontrer qu’un tel festival a besoin d’une âme. Un homme de bonne volonté à sa tête ne suffit pas. Je n’ai aucune envie de rendre un hommage à Jack Lang ici, mais enfin, LUI, c’était un chef, qui savait penser, voir et inventer.
Hélas, à Nancy aussi, voici que sont en place les médiocres.

17.05.80 – Un ancien de l’AQUARIUM, Pierre-Yves Lahier, a fondé une petite compagnie théâtrale, qui s’appelle FORCE 7, et qui a choisi de proposer au local anciennement de l’ÉPÉE DE BOIS un spectacle intitulé RUE APODACA, qui est en fait une variation sur la fameuse NUIT DES ASSASSINS DE José Triana.
Ce texte, on s’en souvient, montre trois enfants, un garçon et deux filles, qui s’amusent à organiser et à perpétrer en jeu l’assassinat de leurs parents. Le fait d’avoir envie de la monter m’a toujours semblé ne pouvoir être motivé que par un compte que des adolescents pourraient avoir à régler avec leurs géniteurs. Ou peut-être l’inverse. Je suppose qu’il y a donc dans cette équipe un certain nombre d’adolescents attardés (puisque apparemment, celles et ceux qu’on voit ont dépassé leur dix-huit ans).
Serge Djenderedjan est le plus juvénile localement, à moins que sa voix ne soit à mettre sur compte de quelque homosexualité. (mais je n’affirme rien). Avec Corine Guedet et Evelyne Berger, il mène l’entreprise avec vitalité. L’œuvre étant découpée en séquences, chacune permet au metteur en scène de montrer son ingéniosité, son invention.
Bernard Ballet, le décorateur, a imaginé que l’action se passe dans une sorte de grenier à malices où des fils actionnés secrètement ou à vue font monter et descendre du linge, des vêtements, et des poupées qui seront comparses et complices. Ce dispositif aidera à ce que la partie de cache-cache cruel s’installe avec aisance.
C’est rythmé, de bonne qualité, sensible et, pourrait-on dire, « vécu ».

20.05.80 – Ce qui caractérise le café-théâtre –et peut-être est-ce pour cela que le genre plaît- c’est que, même quand le sujet traité est important, il n’est pas sérieusement exploité. Le dessein des protagonistes semble n’être que de faire rire. Et tel est le cas de Marc Moro aux Blancs-Manteaux avec son AREU = MC2, qui montre dans une crèche trois bébés appréhendant l’univers et le langage des adultes de leurs points de vue. Ce grand mystère (d’où viennent les bébés ? De quoi se souviennent-ils ? Que leur faisons-nous oublier en leur inculquant la communication avec nous ?) est escamoté ici en gentille comédie légère charmante.

04.06.80 – Après plusieurs jours d’allergie au théâtre, se traduisant par une sorte d’incapacité physique à franchir le seuil de ma porte passé 20 h, mû, -ou plutôt c’était le contraire- par le sentiment que tout acte visant à chercher un plaisir au théâtre serait d’avance voué à l’échec, je suis allé voir UN CŒUR SIMPLE de Flaubert, mis en scène par Gérald Robard, qui était repris pour cinq séances à l’A