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Mardi 30 janvier 2007 2 30 01 2007 19:55
15.02.79 – Je ne pense pas que le PLATONOV de Garran soit le meilleur de ceux qui ont fleuri sur les scènes européennes depuis la « découverte » de l’œuvre par Vilar en 1956. Mais je ne pense pas non plus que cette pièce de jeunesse, longtemps laissée pour compte dans les tiroirs de Tchékhov, soit la meilleure de l’auteur des TROIS SŒURS, de LA MOUETTE ou d’ONCLE VANIA. En vérité, on est loin d’y trouver la même valeur émotionnelle parce que, si déjà on y rencontre les types de personnages qui seront familiers de l’univers de Tchékhov, fantoches d’une Société en train de s’effondrer, ceux-ci n’ont pourtant pas l’épaisseur qu’on rencontre chez ceux qui entourent IVANOV, par exemple. Et le personnage central n’attache guère, parce que l’essentiel en lui n’est pas, qu’ayant eu de belles espérances, il n’est devenu qu’un modeste instituteur de province -l’aspect « raté » n’est qu’anecdotique  au lieu que chez Ivanov il est essentiel- : Platonov est un « tombeur de filles » et son aventure mal étayée sur une densité humaine, tourne carrément au mélo pendant les laborieux et maladroits 4e et 5e actes. Bien sûr, la mise en scène absente de Garran n’aide pas à trouver des clefs dans le non-dit, et le choix qu’il a fait de Niels Arestrup pour jouer le rôle n’est sans doute pas heureux profondément. Avec lui, l’aspect « petit instituteur médiocre » est gommé. L’attrait qu’il exerce sur les femmes est en gros plan exclusif. Christophe Gintzburger fait dans ce spectacle une inestimable entrée au théâtre dans le rôle de l’étudiant agressif. LUI réussit une silhouette que les autres comparses, malheureusement livrés à eux-mêmes, ne font qu’esquisser. La pièce arrive quand même à passer à peu près. Le génie de Tchékhov s’y annonce et l’emporte malgré Garran.

17.02.79 – Je pense qu’à l’époque de Meilhac, Halévy et Offenbach, la monstruosité du contenu de la PÉRICHOLE ne devait pas être éclatante. Certaines remises en question de l’ordre établi n’étaient pas encore, de leur temps, venues pour démystifier certains gros mensonges, et il est certain que pour les spectateurs du temps, l’action de la comédie se situait en Eldorado, au Pays de l’or et de la joie de vivre, sous la houlette d’un vice Roi absolu mais bon prince, ancêtre des dictateurs dont l’Europe a si souvent fait ses gorges chaudes, parlant de l’Amérique latine.
De nos jours, la fin qui pousse une chanteuse de foire à se prostituer, quand la chance lui est offerte d’entrer dans la couche du Souverain, prend de l’importance et le livret n’apparaît plus seulement comme délicieusement fripon. Le fait qu’il se charge de signifiance ne lui ôte, d’ailleurs, rien de sa légèreté ou de son comique. C’est en riant que nous assistons à ce plaisant divertissement qui, en vérité, masque ce qui devrait être un drame, ce qui le serait, traité autrement.
Jacques Livchine et le Théâtre de l’Unité new look qui nous proposent à Saint-Quentin en Yvelines cette opérette n’ont pas eu grand-peine à lui imprimer sa signifiance. Il leur a suffi de replacer l’intrigue dans son contexte péruvien : sur la place de Lima (dont on a gommé l’Espagnolade) une foule prostrée vêtue couleur de sable constitue le fond de l’environnement : elle ne participe pas à l’action qui ne la concerne en rien. Elle est témoin passif et indifférent. Toute une faune évolue aussi entre les protagonistes : un lama, une chèvre savante, des lapins frétillants, des colombes. Le cadre étant ainsi tracé, il ne reste qu’à laisser l’ouvrage s’exprimer joyeusement. A-t-il fallu même accentuer les ridicules des « grands » et du fantoche au pouvoir ? Ils semblent « traités » à la manière Besson, mais en vérité leurs personnages sont d’entrée de jeu si caricaturés que les acteurs n’ont qu’à se laisser porter.
Acteurs et non chanteurs. Là le bât blesse un peu. Plus que dans la version allemande de Savary dont le souvenir m’est toujours présent, j’ai été frappé par la faiblesse des voix, par la mollesse et l’insuffisance de l’orchestre. Les pirouettes et les lazzis ne suffisent pas pour masquer que la joliesse mélodique de la partition est souvent rudement malmenée. C’est d’autant plus frappant que les airs sont célèbres. Qui ne les a entendus enregistrés ailleurs ?
Dommage, car la belle humeur de l’entreprise est pleine de santé et la soirée fleurait bon le sympathique. Il faut dire que le texte est croustillant et, tout compte fait, singulièrement moderne… Il faut relire les opérettes…

19.02.79 – Un soir viendra où « Paris », lassé soudain des jeux du Groupo TSE, offrira un insuccès à l’équipe d’Alfredo Arias. Ce soir est-il venu avec la Générale au Théâtre Montparnasse de l’ETOILE DU NORD ? Je me garderai de pronostiquer, n’ayant point reçu les confidences des princes de la plume qui font et défont les gloires. Comme après LES PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE, je suis perplexe. Un peu plus inquiet quand même car ici le dosage me paraît moins subtilement conçu. Il y manque les masques. Il y manque une anecdote qui, quoique gentillette à l’extrême, recélait pourtant son petit peu de contenu social. Il y manque du charme et , pourrait-on dire, que les personnages soient « incarnés ». Mais cette gratuité dans la ligne de COMÉDIE POLICIÈRE plaira peut-être. N’oublions pas qu’ils étaient nombreux dans la salle ceux qui hier soir DÉCOUVRAIENT (n’ayant JAMAIS fréquenté NOTES, VIERGE, LUXE, DRACULA), la froideur de la mécanique à l’état pur chère à Alfredo Rodriguez Arias. Ceux-là pourraient en avoir été éblouis.
L’ÉTOILE DU NORD, c’est le train Paris Bruxelles. Il pourrait y avoir un deuxième degré car, m’a-t-on dit, c’est aussi le train le plus célèbre d’Argentine, celui qui, à travers les provinces du Nord, va jusqu’en Bolivie.
Un porteur de gare (Facundo Bo) maqué à une tapineuse de salle des pas perdus, (Marilu Marini), s’endort sur son quai désert auprès des wagons vides du train de luxe. Il rêve. Au fait, QUI rêve ? LUI ou ELLE ? Dans une séquence brève, nous la voyons, dans un compartiment, elle aussi s’endormant, et entreprenant de rêver. Ce rêve, c’est qu’elle est chargée de passer à la frontière une valise pleine de dollars, produit d’un hold-up. Le gangster (Alain Salomon) a promis de l’épouser à Paris (le voyage se fait dans le sens Belgique France au siècle précédent, si on en juge par les costumes). En vérité, chacun cherche à tirer son épingle du jeu et il y aura hécatombe.
Une inquiétante « famille » s’installe dans le compartiment avec un père noble (Larry Hager), une tante (Jérôme Nicolin), une épouse (Michèle Loubet) et un affreux jojo (Jacques Jolivet). On ne saura jamais qui est qui, qui fait quoi, et pourtant chacun agira comme s’il savait ou se doutait. La logique du déroulement de l’« action » est celle du rêve, c’est-à-dire qu’elle nous est comme « parallèle ». Le spectacle est d’autre part déroutant.
Les pièces du puzzle dans le déroulement chronologique de l’anecdote ne sont assemblées qu’après l’entracte. Toute la première partie est une série de flashs saisissant les personnages à différents moments et en tant que tels ou que ce qu’ils incarnent déguisés. Le suspense est toujours cassé par l’insolite.
Bref, on le voit, c’est un divertissement intellectuel qu’on accepte ou pas comme tel. D’où l’incertitude qui pèse sur le verdict. Car c’est de l’ouvrage bien faite. La bande sonore est cinématographique dans son réalisme musical et ses bruits. Les décors d’Emilio Carcano sont remarquables et spectacle par moments à eux seuls. Ils ont d’ailleurs tous été applaudis. Comme les acteurs, après qu’on se soit aperçu à la fin qu’ils appartiennent tous au petit monde des libraires et marchands de limonade des quais de gare.
C’est que chacun y va de son numéro, deux d’entre eux se faisant plus spécialement apprécier : Jacques Jolivet et Larry Hager.
Ils s’y sont mis à trois pour pondre la pièce : Geneviève Serreau, Julian Cairol et Alfredo. Il aurait peut-être mieux valu une seule plume d’un vrai poète.
Bon. Alors. Et moi ? Qu’est-ce que je pense ? Bah ! « E Brevi », comme aurait dit Grassi ! C’est mincet. Ce n’est certes pas « utile ». Est-ce « divertissant » ? Un peu mais sans trop. Je ne me suis guère intéressé à ce jeu de l’esprit. J’ai ri mais pas beaucoup. Je ne me suis pas ennuyé. L’entreprise est vaine. Comme ces machines gadgets qui tournent sans servir à rien.

22.02.79 – Abandonnant son exploration de la révolution portugaise, et semblant ainsi faire allégeance à ceux qui souhaitent que nos jeunes metteurs en scène fassent ce qu’ils veulent, pourvu que ce ne soit pas politique, Richard Demarcy propose au Centre Pompidou sous le titre « DISPARITIONS », un spectacle inspiré par LA CHASSE AU SNARK « et autres textes de Lewis Carroll ». Cette incursion dans l’univers de l’imaginaire permet d’apprécier le talent du réalisateur qui a su, au départ d’un matériau, l’eau, créer un univers qui évoque fidèlement l’épopée maritime décrite par l’auteur anglais.
La scène est transformée en une vaste piscine de vingt mètres sur dix au moins. Entendez bien qu’il doit y avoir à tout casser cinq centimètres d’eau, mais cela suffit pour donner l’atmosphère sans que soient entravés les pas des acteurs. Sur cette étendue qui reflète joliment les projecteurs, est plantée la tente des chasseurs. Il y a aussi une machine à coudre rétro, une auto noire des années 50, un billard aux boules brillantes, une table de boucherie, un tuyau d’arrosage qui sert à arroser l’eau. Les dits chasseurs sont six hommes : l’avocat, le boucher, le boulanger, le banquier, le capitaine et le Castor. Ils ont tout le temps les pieds dans l’eau et s’y vautrent aussi. On ne peut pas s’empêcher de penser aux rhumes que risquent les acteurs.
En vérité, le spectacle ne comporte pas d’« histoire intrigue ». Chaque personnage a sa densité. Il s’agit d’une fin de course. Les rapports sont établis entre chacun, faits d’une certaines complicité illogique.
C’est curieux, à quelques soirs près le fonctionnement rappelle un peu celui d’ETOILE DU NORD. Je vais me demander s’il faut chercher un sens à cette irruption sur nos scènes d’un monde irréel paré des plumes du réel, ce qu’on pourrait appeler le réalisme insolite. Théâtre d’évasion ? Théâtre de refuge ? Théâtre d’attente ? Richard Demarcy a en tout cas maîtrisé esthétiquement son propos. Son dispositif est beau, ses acteurs sont disciplinés, convaincus et plausibles. Ils savent faire rire. Son utilisation du matériau liquide est plus habile que celle de Chéreau naguère dans MASSACRE A PARIS.
Et le message est peut-être à trouver dans le fait que cette chasse à un animal mythique aurait un rapport avec l’histoire tchèque bien connue : « Nous marchons main dans la main vers l’horizon du Socialisme. », clament les affiches. « Définition de l’Horizon », disent les contestataires : « Ligne imaginaire qui se déplace en même temps que nous »… à moins que l’humour de notre révolutionnaire assagi ne l’ait incité à paraphraser la charade : mon Premier est une salade, mon Deuxième aussi et ainsi de suite jusqu’au huitième. Mon tout est un auteur anglais célèbre. Solution : les huit scaroles… Lewis CARROLL

25.02.79    Le dessein de SENS à l’atelier du Chaudron est clair : il s’agit d’une rencontre d’amoureux, d’un accouchement, d’une naissance, d’une éducation, d’une émancipation progressive rythmée par l’angoisse d’une maladie.
A la fin, l’enfant quitte ses vieux et se mêle au public. Cette trame très simple conçue et exécutée (je cite PARISCOPE parce que le papier qu’on vous donne à la Cartoucherie est tout à fait anonyme) par Filipe, Sahybba et Tanith, est montrée en pantomime rétro (les costumes sont de l’époque de la CASE DE L’ONCLE TOM en style colonial américain), à grand renfort de sons produits par les voix et des instruments « primitifs ». On joue beaucoup avec des grands morceaux de tissus. L’enfant qui naîtra au terme d’une sorte de danse bien rythmée sortira de dedans un grand drap. Quand on le croira mort, une chappe de plastique l’ensevelira. Une longue écharpe cordon ombilical se déroulera. L’ensemble est assez pauvre, non seulement au niveau des matériaux employés mais à celui de l’imagination, et le jeu de ce garçon et de ces deux filles n’est pas aussi professionnel qu’il le faudrait. Avec un sujet aussi élémentaire, comment se contenter d’un à peu près esthétique ?
Curieusement, sans que rien dans le texte (très bref) l’indique, il semblerait que l’atmosphère soit quelque chose comme antillaise ou autre exotique.

01.03.79 – PAUVRE B…, c’est « Pauvre Baudelaire », vivant dans la misère à Bruxelles aux confins de la folie, et c’est « Pauvre Belgique », qui en prend un bon coup quand le poète parle d’elle.
Patrik Rogiers, du « Théâtre Provisoire », a assemblé les textes où il s’exprime impitoyablement et lucidement sur son Pays. C’est le comédien Idwig Stéphane qui incarne l’homme de quarante-cinq ans rongé par la syphilis et la crainte que son œuvre ne soit un échec, tournant en rond dans une chambre que seule meuble une armoire, et maugréant contre le climat physique et moral du Pays. Il est « saisissant » et même effrayant d’exactitude. On a tellement l’impression que métier, habitude et aliénation se mêlent dans la composante de son « jeu », qu’on est un peu sur la défensive. La ressemblance avec Baudelaire (on songe aussi à Malraux) est très réaliste de surcroît, et la transpiration visible qui trempe l’interprète à la salle Jean-Marie Serreau surchauffée du T.G.P. achève de donner un sentiment de malaise. Mais c’est un compliment : il ne serait pas bon qu’une telle exhibition soit rassurante.
Le texte, étonnant de modernité, n’est d’ailleurs drôle que de temps en temps, et on est plus généralement saisi qu’amusé. Je comprends que la performance ait fait un malheur ,à Bruxelles pour certaines raisons, à Saint-Denis, pour d’autres.

05.03.79 – Comme BAAL, comme DANS LA JUNGLE DES VILLES, comme TAMBOURS DANS LA NUIT, L’OPÉRA DE QUAT’ SOUS repose sur un texte fragile. Le jeune Brecht n’avait pas encore des convictions politiques précises et son anarchisme avait, vers les années 30, un petit goût de mode. En tous cas, les médias du temps firent un sort à cet opéra au livret pas très dérangeant : l’affrontement entre deux pôles de la pègre, le syndicat des « pauvres » et celui du « crime » avec comme médiateur le monde des putains, ne démontait en effet aucun mécanisme du Capitalisme. L’amour possessif de Polly pour Mackie était exemplaire de conventionnalisme petit-bourgeois. L’amoralité du surineur s’intégrait dans le code de l’honneur du « milieu », et comme de juste, la trahison venait de la femme de mauvaise vie.
Brecht avait décrit un univers exotique, étranger, existant certes quelque part entre les bas fonds de Londres et ceux de Chicago. Pabst, dans son film célèbre, avait bien montré que la contestation contenue n’était pas sérieuse et qu’elle s’adressait au sens de la compréhension de la classe dominante puisque, faisant voir la manif des Pauvres à Buckingham Palace (que le théâtre doit se contenter d’évoquer), il avait entre autres mis en gros plan une pancarte qui disait : « Nous aussi, Dieu nous a fait à son image ». A dire le vrai, le DREI GROSCHEN OPER est un ramassis des clichés en vogue avant la montée du nazisme et le succès de l’œuvre, soyons clair, fut dû pour 90 % aux chansons et à la musique de Kurt Weill. Certes, cette musique date. Elle est située chronologiquement, mais elle se laisse encore entendre avec bonheur. Kurt Weill a réalisé là ce qu’il a fait de mieux.
Les Allemands de l’Ouest affectionnent le Brecht de cette époque où le futur auteur de l’EXCEPTION ET LA RÈGLE cherchait sa voie dans une certaine confusion. C’est pour eux une manière de s’approprier le maître à penser des théâtreux de la R.D.A. Naturellement, ils jouent à fond la carte de l’ambiguïté. Chaque réalisateur se doit d’étonner quelque part, et tous les « traitements » sont permis. Les héritiers de Brecht, intraitables sur certaines pièces qu’ils jugent essentielles, laissent faire pour celles-là.
Hans Peter Cloos, à la claudication près, a le physique de Goebbels. Je crois qu’il a l’âme profondément fasciste. Le goût de la violence se marque surtout dans la façon très militariste germaine dont il a traité certains songs, avec une virilité qui ne masque pas une certaine homosexualité. En contrepoint, certains autres sont infléchis par le Romantisme, éclairages aidant. Le pessimisme baigne le déglinguage des sons qu’il a imprimé à la fin. Passons sur le factotum Filet montré en chemise brune à la Hitlérienne et ne faisant pas de justesse le salut main tendue ! Passons sur l’érotisme très berlinois des filles qui semblent ne savoir vivre que les jambes en équerre !
En vérité, il y a deux metteurs en scène en Hans Peter Cloos : celui qui traité ces songs, avec exactitude, précision, aidée par une admirable orchestration enregistrée de Jürgen Tamchina et par des artistes aux voix superbes. Et là se déverse tout le trouble de son « nostalgisme » droitier. Quant à celui qui s’est occupé des scènes dialoguées, son inexistence m’a surpris et l’ennui s’est infiltré, hélas largement, par les brèches de celui-là ! Spectacle antipathique et longuet, c’est finalement le souvenir que je garderai de cette entreprise bien parisienne à laquelle la FNAC est mêlée.

07.03.79 – Dans la pénombre, on distingue deux corps allongés. Nus. Un homme, dont on pressent, à son phrasé, qu’il n’est pas tout à fait blanc ; une femme, dont la chevelure blonde trahit la race. C’est le moment d’après l’amour, le moment où les couples parlent. Cet amour est « coupable ». A deux titres. L’homme est adultère. Il trompe sa femme. Surtout, il est noir et elle est blanche et nous sommes en Afrique du Sud. Les fugitives étreintes entre l’instituteur du quartier réservé et la bibliothécaire de la ville blanche ont été observées, dénoncées à la Police. Les deux coupables vont donc faire l’objet d’une INCULPATION POUR VIOLATION DE LA LOI SUR L’IMMORALITÉ.
L’écrivain africain blanc Athel Fugard poursuit avec courage –car il habite dans son Pays, car il n’est en rien un émigré- son combat contre le racisme. On lui reproche, parfois, de se contenter de peu, littérairement parlant. Je dirai que la forme a assez peu d’importance car l’intérêt du spectateur va au contenu d’abord.
Mais de surcroît, ce combat est vain, car pourquoi faudrait-il que cet isolé, qui lutte politiquement, soit EN PLUS un esthète selon nos critères bien parisiens ? Son théâtre est un théâtre d’aliénation ? Et alors ? Y a-t-il place pour une réflexion « brechtienne » quand la chose dénoncée devrait faire l’unanimité ? Athel Fugard montre une anecdote. Un fait divers de son Pays. Il nous montre d’abord le couple, mal dans sa peau, inquiet, prêt à rompre parce que ça n’est pas possible de s’aimer dans ce contexte. Et puis, après ce débat au premier degré, où rien n’est théorique, où tout est éprouvé, voici l’irruption minutieusement contée par le flic de service, de l’ « ordre ». Exposé de commissariat avec flashs sur les « criminels ». La pièce s’achèvera sur deux poèmes exprimant chacun la solitude retrouvée.
Edwine Moatti a monté l’œuvre avec beaucoup de conviction. Elle est très bien aidée par Catherine de Seynes, dont la nudité, faut-il le dire, est parfaitement pudique, et par Miloud Khetib, dont la nudité est, pourrait-on dire, démunie. Ils jouent « tranche de bifsteack saignant » avec émotion et sincérité. On les écoute. Si un jour vous cherchez un acteur pour jouer un inspecteur de police à tête de brute tarée, et pourtant baraqué, pensez à Olivier Hémon. C’est un nom à retenir. Il est parfait. (Petit TEP)

La pièce d’Athel Fugard actuellement à l’affiche parisienne m’a moins directement concerné en ce sens qu’elle traite d’une gravissime conséquence de la politique d’Apartheid : le racisme existant ENTRE les sous races victimes du régime blanc. Celles-ci ont établi une hiérarchie entre elles et les métis ne veulent pas frayer avec les noirs. C’est, bien sûr, épouvantable. Cela dénonce le système plus impitoyablement peut-être que la pièce d’hier soir, car cela rend soudain apparent que le monde n’est pas coupé en deux, mais en trois, quatre, dix, cent, mille catégories raciales se définissant les unes par rapport aux autres en termes de mépris. Pourtant, je me suis, en l’occurrence, senti touriste et cela s’explique aisément : aucune des deux parties en présence n’est de ma caste. Et je ne suis pour rien dans le processus décrit. Du moins, dans la pièce BOESMAN ET LENA, rien ne M’ACCUSE. Le minable combat, qui oppose les pauvres hères décrits, n’aurait certes pas eu lieu si les bulldozers de l’hommes blanc n’avaient chassé les uns comme les autres de leurs bidonvilles. Mais ce point de départ n’est qu’évoqué.
L’important, c’est que Boesman, mâle phallocrate ivrogne, supporte mal la pitié qui saisit Léna envers un vieux noir plus mal loti qu’eux encore. Cette anecdote m’est restée étrangère.
La mise en scène de Roger Blin, le jeu de Robert Liensol et Toto Bissainthe, complètement naturaliste et boul’ d’hum, y sont peut-être pour quelque chose, avec le fait que Toto est beaucoup trop mignonne pour incarner plausiblement une vieille femme décharnée. Le doigt accusateur ne m’a pas paru levé. Blin et ses interprètes se sont bornés à éprouver, à vivre un état de fait, sans chercher à m’en rendre responsable.
Est-ce l’œuvre qui pêche ? En Afrique du Sud, les vrais coupables se reconnaissent sans doute. Athel Fugard n’avait pas à préciser. C’est donc bien la présentation française qui manque de dramaturgie. Elle nous laisse croire que ce qu’on voit se passe ailleurs. Elle n’est donc pas dérangeante.

14.03.79 – LE SILENCE ET PUIS LA NUIT de Jean Bois est un spectacle « fort ». Le programme écrit : « Quatre personnes meurent au cours d’une nuit blanche dans la promiscuité chaleureuse d’une salle commune, une artiste dépourvue de talent, une « dérangée », Juive de surcroît, un vieux con laid et méchant, un Arabe amoureux. » C’est Jean Bois qui joue le vieux con, raciste, pétainiste, affreux Français moyen obtus et de mauvaise foi enfermé dans ses stéréotypes antisémites et anti ratons. C’est une caricature qu’il campe, de même que C. Drobinsky incarne une caricature d’Arabe avec accent excessif, à la limite de l’acceptable, car on peut se demander jusqu’où se charge est bienveillante. (des spectateurs l’ont mal prise).
Pourtant ces caricatures sont dépassées, car une chose unit ces deux êtres hostiles l’un à l’autre par définition, et c’est qu’ils vont mourir et qu’ils le savent. Cette union face à l’inévitable tisse entre eux une tendresse perceptible. Les deux femmes ont moins inspiré l’auteur, encore qu’elles soient attachantes.
Mais elles rencontrent moins l’universel que leurs compagnons parce qu’il leur manque la complicité. Comment naîtrait-elle en effet entre une comédienne sans rôles, personnage bien connu dans notre profession mais dont le public n’a pas bien les clefs, et une Juive qui n’arrive pas à oublier la déportation ? Hébétée, cette dernière n’est pas pour l’artiste en veine de s’exprimer une interlocutrice à part entière.
Cela dit, chacune et chacun est sculpté au scalpel. L’ambiance à la fois mesquine et faite de liens fragiles parce que de hasard, solides parce que tous se battent contre un même ennemi injuste, la maladie est bien celle d’une salle d’hôpital sur laquelle règne, quelque part, une infirmière caporal qu’on ne verra que masquée quand elle viendra ramasser les morts. Le spectacle est dur, assez dérangeant. Son premier degré tape juste dans une dimension tragique.
Jean Bois est décidément quelqu’un qu’il serait intéressant de cerner davantage, car ce qu’il dit tape juste et dur, ce qui n’exclue aucunement un sens poussé du comique de situation, et, parfois, du texte. Une certaine ambiguïté plane, cela dit, sur ce qu’il pense, LUI. Son sens de l’observation est cruel. Est-ce pour dénoncer ? Pas sûr. (Essaïon 22 h)

14.03.79 – Est-ce un journaliste, un flic, un déterreur gratuit ? Toujours est-il que ce flic qui vient enquêter auprès de ceux qui ont connu Mortin, pour essayer de le situer, de le décrire, de le pénétrer, est vite complètement paumé car le personnage se révèle insaisissable.
Le boomerang revient régulièrement dans la main du chasseur sans avoir jamais rien écorché. Chaque portrait esquissé est détruit par le portrait suivant. Robert Pinget, qui a décrit ce PORTRAIT DE MORTIN, s’est diverti à manier le paradoxe à plein tube. Jacques Seiler, qui est un spécialiste de ce type d’univers un peu absurde, où l’insolite se mêle au quotidien, où la logique est bafouée par elle-même, s’y est amusé après lui à camper les différents bougres qui ont un avis sur le héros. C’est pour lui une nouvelle manière de montrer les facettes de son talent. Nadia Barentin le suit avec beaucoup de veine. On se plaît, pour peu qu’on soit un peu intellectuel, à jouir des méandres d’une pensée tortueuse mise à nu par des artistes rompus à ces jeux. Une plaisante soirée, pas importante en apparence, bien divertissante en tous cas. (Essaïon 20 h 30)

16.03.79 – Pour qui se souvient du MARATHON, il est clair que Claude Confortès, en montrant son nouveau spectacle, C’EST L’AN 2000, C’EST MERVEILLEUX, affiche un état de régression mentale qui vient peut-être de ce qu’il n’espère plus rien de ce Monde, dont il ne perçoit désormais guère que la déshumanisation.
Certes, il y a quelques gags drôles dans ce shows qui se voudrait dans la ligne du Magic Circus (mais encore une fois la preuve est administrée que n’est pas Savary qui veut !), et qui me rappellerait plutôt le style de feu Max Revol dans QUELQUES PAS DANS LE CIRAGE des années 50, c’est-à-dire du pré BRANQUIGNOL, je veux dire du BRANQUIGNOL en deçà, timide, pas encore assumé : celui du médecin accoucheur qui aide tout en feuilletant une revue, une femme à pousser « sans douleur », par exemple. Et les idées exprimées sont souvent à « message » utile, comme la dénonciation du mariage robotisé qui pend au nez des sociétés de demain, comme celle de la mutation monstrueuse de l’espèce qui risque de nous valoir des bébés à un seul œil et sans bras, etc, etc… Mais outre que ces idées ont toutes un relent de galvaudées, parce que la science-fiction en nouvelles et en romans les a exploitées dans tous les sens, elles sont ici exprimées dans un premier degré que l’on ne peut qualifier que de débile.
Pour être moraliste, (voyez La Fontaine), il faut avoir de l’Art, et notamment celui de la transposition. Confortès a-t-il cru en inventer en transportant ses mélancolies dans l’univers des clowns du FANTASTIC FICTION CIRCUS et en incarnant lui-même un Monsieur Loyal fatigué ? Et est-ce parce qu’il se sentait incapable d’être un meneur de jeu actif qu’il a inventé, comme lien entre ses saynètes, une histoire de brouille entre lui et sa maîtresse, la clownesse Sylvie Kühn, qui veut abandonner le métier  parce qu’elle ne se rend plus compte que ce qu’elle fait est drôle ?
Toujours est-il que le spectacle a un côté vieux et désabusé. Il sent l’effort et le laborieux. Il rase le sol. Il ne procure jamais un plaisir vrai. Et ne croyez pas que ce soit parce qu’il « dérangerait ». En vérité, il ne met jamais mal à l’aise alors qu’il le devrait sans doute par moments. Je crois que cet échec vient de ce que Claude Confortès a fait taire le POÈTE qui est… qui était en lui au temps du MARATHON. Cet assèchement a-t-il le sens d’un découragement de l’auteur par rapport au langage lui-même ? On voudrait, par amitié et souvenir, le penser. Michel Müller, Claude Lesko et Chantal Aba font les clowns pas doués avec les deux susnommés. Ils se donnent de la peine. André Acquart a pondu un dispositif comme à son habitude, sans imagination.

19.03.79 – Annette Lugan se revendique TROUBADOUR. Elle exerce son art dans un café-théâtre, le FANAL. Pour 25 F., 23 s’il est étudiant, le spectateur a droit à une boisson non alcoolisée mal rafraîchie.
A la fin du spectacle, l’artiste fait la manche avec le trop célèbre filet. Donc pour un minimum de 35 F., 70 à deux, le public a droit à trois contes dits par une gentille actrice, avec talent et conviction. Elle paye comptant, ça n’est pas douteux, elle a de la présence, de l’abattage, de la précision, de la douceur et de la force. Elle gagne sûrement mal sa vie. Comment ne pas dénoncer ce paradoxe des cafés-théâtres ? D’une part l’un n’en a pas pour son argent, d’autre part l’autre est humiliée et pauvre. Ca ne va pas. Annette Lugan mérite meilleur contexte, et surtout plus approprié à ce qu’elle veut faire. Les troubadours jouaient sur les places publiques…
Cela dit, elle a choisi trois contes dont deux sont « moraux » et le troisième seulement mélodramatique : c’est la pathétique histoire de Pyrame et Tisbe, deux amants qui n’ont vraiment pas de chance. On s’attend tellement au déroulement de l’anecdote, qu’on a peine à être touché ou même intéressé.
Quoique tout autant mélo, le conte chinois L’INJUSTE EXCEPTION DE TS’QUEI MING, d’un nommé Pai-an King-Ki, se laisse écouter avec intérêt, tant la logique implacable de l’univers pré-kafkaïen qu’il décrit est « évidente ». Brecht aurait pu faire un Lehrstück avec cette fable exemplaire. Annette Lugan, avec ce matériau, ouvre bien son récital et tient son auditoire en haleine. L’autre conte moral est celui de l’Agneau du Turc Nazim Hikmet qu’elle a puisé dans LÉGENDES À VENIR. C’est un magnifique texte qu’elle paraphrase peut-être gestuellement un peu trop réalistement. Avec cela, elle achève la soirée avec la certitude éprouvée de faire un succès. A la fin, s’étant dépensée pour sept personnes, elle est épuisée. On le comprend. Il paraît qu’il y a des jours où elle joue devant cinquante, et même soixante personnes !

20.03.1979 – Le TOHU BOHU des Byland/Gaulier a un contenu et un style singulièrement beckettiens. Tout y est fondé sur les rapports
–pas faciles, pas évidents, agressifs parfois- des hommes avec les objets.
Dans un rythme lent qui permet l’exploitation à fond de tous les détails jusqu’à épuisement. Trop, de temps en temps. Il arrive que l’épuisement aille jusqu’à la corde. Byland est helvète, n’est-ce pas. Cela dit, ces clowns, victimes permanentes qui finissent toujours par triompher de l’adversité, sont des silhouettes attachantes. Gaulier campe une espèce de personnage à la Carlos flegmatique, opposé au petit Byland besogneux. Autant l’un est massif, autant l’autre est fluet. Pourtant, ce n’est pas un vrai « couple », comme Laurel et Hardy, par exemple. Il y manque quelque chose, quoi ? Je ne sais pas, une certaine dimension. On ne rit pas autant qu’il le faudrait. On est dans la qualité.

21.03.79 – je comprends qu’on sacrifie au ONE-MAN-SHOW quand on n’a pas le choix et que des acteurs –des actrices- las de n’être pas engagés, éprouvent par ce moyen le désir de s’exhiber, à la fois pour montrer qu’ils existent encore, et pour survivre, et pour « jouer », tout simplement, car c’est une drogue que d’être sur les planches et le manque retentit sur le moral. Mais quand on n’a pas de problème d’emploi, sacrifier à ce genre trop à la mode suppose forcément une singulière complaisance envers soi-même, et c’est ce que j’ai ressenti quelque part en assistant au PEPE de Didier Bezace, que le Théâtre de l’AQUARIUM a la faiblesse de présenter sous son vocable. Voulant, après tant d’autres, traiter du troisième âge, ce qui le situe dans la ligne de préoccupations de notre Pouvoir en place qui, comme chacun sait, est très disert au « service » des personnes âgées, il a appliqué le procédé cher aux membres de cette compagnie, et il est allé en touriste passer un mois dans un hospice. Il a enregistré ce que lui ont dit les pauvres vieux et il a composé un personnage résumé : corps cassé, esprit ressassant avec agilité interne, sentiment d’être devenu inutile, ou proie etc… etc…
Le règlement militaire imposé aux pensionnaires sert de métronome au spectacle qui, habilement, fait jouer aux spectateurs un rôle : nous ne sommes que cent dans la salle, répartis de part et d’autre d’une allée centrale, et nous sommes supposés être les enfants et petits descendants de l’aïeul, venus tous ensemble un même jour pour lui faire une surprise. Fiction habile, qui justifie que l’ancêtre fasse son numéro. Didier Bezace a choisi, pour signifier le lieu à la fois concret et mythique de l’action, les entrepôts quasi-abandonnés que possède Jean-Louis Barrault derrière le local de l’Aquarium. Cela lui procure horizontalement, verticalement, et dans le dos des spectateurs, une certaine variété d’itinéraires qui symbolisent les méandres de la vie passée, la résistance à la ligne droite administrative, le besoin de cachettes refuges etc…
L’ennui, c’est que l’acteur abuse de ses trouvailles. Il veut aussi signifier le temps qui s’écoule pour rien, et cela nous vaut des plages à vide qui ne vont pas dans le sens recherché. Il veut aussi distancier son propos et il s’est ménagé un faux entracte pendant lequel il se démaquille, boit une bière, a l’air de méditer. Nous, on attend pendant ce temps-là que l’acteur consente à rentrer dans son personnage, ce qu’il fera non sans le décaler un brin, comme si le rapport ancêtre-descendants se déglinguait. C’est, bien sûr, la fameuse incommunicabilité des générations qui est ainsi illustrée. A la fin, la visite terminée, le vieux restera seul, attendant SA mort, ayant pratiquement foutu dehors ceux qui lui voulaient sans doute du bien et qui ne l’auront vu QUE faire le pitre, comme un animal un peu étrange, le temps autorisé durant.
Le spectacle CONSTATE donc le rejet des retraités. A quand
L’ ENTERREMENT DU RETRAITÉ, où quelque Dario Fo montrera une société tuant ses bouches devenues inutiles ? Ca a existé. Pourquoi pas demain ? Didier Bezace en tous cas apporte sa petite pierre à l’édifice qu’ON bâtit dans l’âme des chômeurs : dix départs à la retraite « anticipée », c’est cinq emplois pour les jeunes. Cinq loubards qui cesseront de râler. Dommage que les dix éliminés ne le soient pas à la hitlérienne. Voyez comme ils sont cons, méchants, rancuniers, ingrats. A quoi servent-ils ?  

04.04.79 – En voyant apparaître sur la petite scène de la salle Christian Bérard les deux grands corps de Roland Bertin et d’Emmanuelle Riva, j’ai rêvé pendant quelques instants que ce plateau serait merveilleux pour des marionnettes dont les dimensions seraient mieux à la mesure du rapport avec la salle. Et puis, en les voyant jouer la pièce de Jeannine Worms : AVEC OU SANS LES ARBRES, je me suis laissé investir par leur efficacité hautement dirigée au premier degré par le metteur en scène Yves Bureau.
Il  doit y avoir de l’autobiographique dans cette oeuvrette écrite dans un style gentiment désuet, qui conte l’itinéraire d’un couple dont l’homme se contente du confort bourgeois installé et pépère, tandis que la femme éprise de perfection choisit, après dix ans de vie commune, de partir en ne gardant dans sa tête que les bons souvenirs. Puis cinq ans plus tard elle revient, car l’amour n’a jamais cessé d’unir ces deux êtres. Mais elle repartira, craignant de n’être réinvestie par la médiocrité quotidienne. Exigence, quête d’absolu dérisoires, car l’aventure vécue par elle hors du couple n’a rien d’extraordinairement exaltant. C’est donc la projection imaginaire idéalisée de la vie de couple qu’elle préserve en fuyant, pas pour trouver mieux, mais pour garder en SOI quelque part le REVE que ce couple a été, serait exceptionnel. Qu’il existerait AILLEURS une vie merveilleuse possible, refusée par crainte que la réalité soit en-deça. Cette fragilité du bonheur est matérialisée par le lieu où se passent les deux actes : un quai de gare désaffecté où ils auraient fait pour la première fois l’Amour. Mais était-ce bien là ? N’y avait-il pas des arbres ? AVEC ou SANS ARBRES, qu’importe : chacun vit SES souvenirs à SA manière, à SON heure.
Roland Bertin, mieux encore qu’Emmanuelle Riva, sert l’œuvre avec conviction et talent. Il sait faire passer dans sa composition tout ce qu’il y a d’ambigu dans le mâle bourgeois repu qui garde au fond de lui l’étincelle de la bonne volonté : on arrive presque à la plaindre d’avoir une femme aussi compliquée.

Commentaire a posteriori

Il est étonnant qu’Yves Bureau ait choisi pour incarner les personnages de ce couple deux homosexuels notoire. Sans doute ne le savais je pas à l’époque. Ca m’étonne.
En tout cas rien ne transparait sur la scène de leurs mœurs respectives en privé. Comme quoi le talent …
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mardi 30 janvier 2007 2 30 01 2007 18:57
06.04.79 – Il y a un certain temps, d’aucuns l’auront peut-être remarqué, que j’ai renoncé à juger des spectacles que je vois par rapport à ce qui fut longtemps mon système de référence, c’est-à-dire POLITIQUEMENT, en partant du fait que tout est politique, y compris ce qui n’a pas l’air de l’être. A quoi bon puisque 90 % des productions d’aujourd’hui semblent se désintéresser des grands problèmes humains et ne font que sacrifier à des évasions de refuge et de divertissement ? Ces jeux élitaires ont, évidemment, le sens d’une reprise en main des « contestations ».
Actuellement, le POUVOIR a gagné la partie sur ceux qui l’avaient ébranlé en 1968. Heureusement, la crise sociale réveille les syndicats et une certaine colère issue du Peuple pourraient bien créer un jour une nouvelle situation explosive. Les jeunes (et vieux) bourgeois (ou apparentés) qui « font » l’art en sont exclus.
ALBERT ET SON PONT de Tom Stoppard, monté par Stéphane Meldegg au Théâtre de la Plaine, oblige toutefois à « réenfourcher » les vieux chevaux de bataille, car non seulement l’œuvre élude le contenu social  de l’anecdote qu’elle conte, mais elle le méprise, tourne autour « légèrement » d’une façon qui m’indignerait si, après tout, le propos n’était aussi mineur. Tom Stoppard, on le sait, est l’auteur de cette jolie variation sur le thème d’Hamlet qui s’appelle ROSENCRAFT ET GUILDENSTERN. Albert est un fils de famille, brillant étudiant promis à un riche avenir dans l’usine de son père. Il couche avec la bonne et l’engrosse. A l’occasion de vacances, il participe avec un groupe de peintres (en bâtiment) à la remise à neuf d’un pont suspendu. Et voilà qu’il se prend d’amour pour ce pont. Au point que, quand la municipalité décide, pour faire des économies, d’acheter une peinture qui dure quatre fois plus longtemps et de licencier trois travailleurs sur quatre, ce qui suppose de la part du dernier un engagement de huit ans, il se précipite pour se faire engager et être celui-là.
L’auteur aurait pu, on le voit, traiter d’un  grave problème contemporain. Point : ce qui l’a intéressé, c’est l’aliénation de son héros, le CAS « psycho-illogique », absurde… Et ce qui l’a amusé, c’est d’avoir fondé une histoire sur un faux calcul : en effet, au bout de deux ans, un quart du pont était rutilant mais les trois quarts restant, toujours revêtus de l’ancienne peinture, étaient évidemment devenus dégueulasses. Amusant paradoxe, effectivement, désamorçant complètement tout ce qui aurait pu être signifiant dans le spectacle.
Je dois dire que Stéphane Meldegg a été dans le sens de l’œuvre. Sa mise en scène au premier degré est complètement sans « dramaturgie ». Jean-Luc Moreau a trouvé dans le personnage l’occasion de faire un numéro. Les autres, dont Jean-François Prévand, lui servent honnêtement la soupe. On rit un peu.

19.04.79 – Ils sont charmants, ces comédiens du Théâtre de Quat’ Sous, ils ont du talent, et c’est avec art qu’ils ont monté pour leur petite salle de 170 places sise à Montréal la charmante pochade intitulée LA TOUR EIFFEL QUI TUE, que Guillaume Hanoteau avait, vers les années 50, confiée au gentil Michel de Ré, alors directeur du théâtre du Quartier Latin. Nombreux, dans la grande salle du Théâtre de Chaillot où l’œuvre était déracinée, étaient ceux qui se souvenaient de cette création qui, dans le mini théâtre de la rue Champollion, était exactement A SA PLACE, au milieu de cette population de savants en puissance dont se moquait l’auteur, à deux pas de l’école Polytechnique à qui il destinait ses traits particuliers. Au Théâtre National de Chaillot, le canular avait quelque peine à passer finement et les acteurs en tournée du nouveau monde s’en sont tirés en jouant gros. Ils ne sont pas arrivés à avoir le rythme endiablé requis par cette force musicale. Comment leur en vouloir avec les kilomètres qu’ils avaient à faire pour aller d’un bout à l’autre du plateau ? Et d’ailleurs, comment ce jeu de l’esprit, intellectuel en diable, aurait-il pu franchir l’espace de l’immense grotte culturelle gérée de plus en plus en dépit du sens commun par André Périnetti ?
Bref, les trois polytechniciens assassins qui tuaient pour faire croire que la Tour Eiffel le faisait, ce afin d’obtenir qu’elle soit abattue, parce qu’à leurs yeux ce monument défiait les lois mathématiques, auraient mieux fait pour leur retour de venir perpétrer leurs horribles forfaits dans quelque Lucernaire. Mais ils ont quand même à Chaillot fait sourire par moments ceux qui, comme moi, se souvenaient d’avoir naguère hurlé de rire !

22.04.79 – MACADAM 4 ÉTOILES est la version épurée du spectacle LES BELLES HISTOIRES N’ONT PLUS D’ISSUES, créé l’an dernier au Théâtre de l’Aquarium par la Compagnie de la Grande Cuillère. Tout l’aspect « comédiens parlant d’eux-mêmes » a été gommé en apparence, ainsi que les références à Shéhérazade. Ce deuxième parcours est présenté au Théâtre Oblique. Il dure soixante quinze minutes à peine et pourtant, son défaut, c’est un manque de rythme global et une certaine mollesse, surtout des enchaînements. Curieusement, c’est un spectacle de théâtre qui refuse ce qui FAIT l’essentiel du théâtre, c’est-à-dire le dialogue. Les quatre protagonistes passent la soirée à se raconter ou à narrer des histoires. Ils nous parlent, ils se parlent à eux-mêmes, presque jamais entre eux. Ce « langage récit » aurait exigé des acteurs de one-man-show rompus à l’abattage. Or, si c’est le cas de Michel Boujenah dont le numéro de Pied Noir est très au point, les autres n’ont pas le métier nécessaire, encore que Paul Allio ait fait d’immenses progrès et qu’Agnès de Brunhoff parvienne parfois à capter l’intérêt un moment. La deuxième fille, Corinne Atlas, reste en dessous et son ouverture du spectacle est interminable. Cela dit, chacun a SON rôle de vieillard en difficulté, donc un personnage défini, typé, et ce qu’IL raconte, ce sont ses souvenirs. Ce qui a permis à ces jeunes gens de causer d’expériences qu’ils ont vécues eux-mêmes, en dépit du fait qu’ils incarnent en fiction des expulsés d’asiles ou de vieux immeubles, réunis par le hasard de l’errance au bord d’une autoroute où ils font du stop pour aller l’un sait où, l’autre même pas. Expériences ou goûts : Boujenah nous parle de Tunis, d’où il a dû partir, mais Allio nous montre son penchant pour la musique nègre américaine, et il tient là un bout de numéro de cabaret. La musique joue un rôle dans le spectacle. Pas assez au début. Elle aurait renforcé l’attaque. Quand elle n’est pas parodique, elle est trop influencée par l’abominable Dessau dont on croirait par moments qu’il est l’auteur des songs.
Spectacle prometteur qu’on dirait satisfaisant si  on ne sentait que l’équipe peut mieux faire encore. Il semble que ce qui manque au spectacle soit une synthèse, et peut-être est-ce le phénomène « collectif » démocratique qu’il faut accuser. A force que chacun y aille de son couplet, il est oublié qu’un spectacle se joue entre des PARTENAIRES. Ici, à la rigueur, cette notion existe épisodiquement entre chacun des deux couples, mais que les quatre ne trouvent une complicité concrète que quand ils font ensemble (et d’ailleurs approximativement dans le même sens) le geste de l’autostoppeur, c’est bref. Ce que j’ai vu, c’est le fruit des efforts de quatre (deux + deux) égoïstes. Il leur reste à dialoguer entre eux, dialectiquement.

03.05.79 – A l’occasion d’un séjour en Israël, j’ai vu AU NOM DU PÈRE, DE LA MÈRE ET DU FILS, le spectacle palestinien de François Abou Salem que le Festival de Nancy avait invité l’année dernière et que Michèle Kocossowsky avait déprogrammé soi-disant pour insuffisance artistique.
J’imagine qu’en son temps, si elle était allée à Alger, elle aurait déprogrammé MOHAMMED PRENDS TA VALISE, et peut-être bien le Teatro Campesino si elle avait pu faire le voyage de la Californie. Car non seulement le contenu du spectacle est important, mais Abou Salem a su le traduire en une esthétique simple mais efficace, avec l’aide d’une troupe de comédiens vivants et professionnels. Troupe bigarrée, où les authentiques Palestiniens collaborent avec une Druse et une Américaine (car « on » n’a pas trouvé de femme arabe qui ose jouer le rôle de l’épouse). Abou Salem lui-même est chrétien. Le lien entre tous, c’est qu’ils sont parties prenantes au même niveau politique contre l’Etat colonialiste israélien. De fait, un des contenus du spectacle illustre cette lutte, de façon généralement bon enfant d’ailleurs. Un personnage masqué appelé L’INTRUS symbolise l’oppresseur, qui d’ailleurs n’est pas toujours le Juif. Un moment joyeux du spectacle est celui où la famille arabe fait sa « leçon » d’hébreu et apprend comment il sied de se comporter avec l’occupant. Un moment violent est celui où le chirurgien sioniste –en vérité un flic – stérilise à son insu la femme palestinienne. Mais Abou Salem ne s’est pas borné à une contestation primaire à une facette. Il y a dans AU NOM DU PÈRE… un deuxième contenu, qui est une critique, une mise en accusation du système familial traditionnel arabe fondé sur la suprématie du mâle et l’esclavage de la femme qui survit à tout.
Drôle mais ô combien pathétique et signifiant, est le moment où le père, expulsé de son logement, recrée quelque part sur la route la hiérarchie du clan en s’asseyant sur la pauvre bassine que son épouse a emportée. Ainsi la domine-t-il physiquement comme il le faisait sur son pouf à la maison. Et combien émouvante est la scène où, le père étant en prison, le fils emmène la mère se promener en ville, lui découvrant qu’elle a droit à un univers qu’elle croyait lui être interdit.
Spectacle militant donc, à deux niveaux, et qui appelle un chat un chat. Les messages ne sont pas enfouis là où ils seront impossibles à décrypter. C’est ça qui n’a pas dû plaire à Kokossowsky. Mais ça ne veut pas dire, j’y « ré-insiste », spectacle sans art. Très « pantomimé », étayé sur la musique et la danse, il est visuel et lisible, presque sans que des clefs doivent être fournies, à des publics entendant mal la langue. Les scènes parlées sont peu nombreuses et rapides. Efficace, utile, rythmé, jamais ennuyeux, réalisé par des artistes militants –et ça se sent- rompus à leurs disciplines, ce spectacle s’inscrit, à mon avis, parmi les rares qui méritent d’être exportés du Monde Arabe. Même ceux qui ne seront pas d’accord avec le message auront avantage à le recevoir, ne serait-ce qu’à titre d’information.

07.05.79 – Après bien des mésaventures, voici enfin L’ENTERREMENT DU PATRON à Paris sous le chapiteau du Forum des Halles. Silvia Monfort a été remplacée par Rosine Rochette, et il faut bien le clamer : jouée par cette artiste aux racines populaires, le personnage de la femme du patron prend toute la valeur qu’il n’avait pas avec la Directrice du Carré. Il est « décoincé », assumé. Jean-François Delacour, de son côté, nouveau venu dans le rôle du curé, charge avec bonheur dans une ligne truculente anticléricale conventionnelle. Autour d’eux, les autres acteurs semblent avoir retrouvé le bonheur de jouer ensemble. Enfin, on peut parler d’une distribution homogène. Est-ce cela ? Est-ce parce que Mehmet a inculqué à ses artistes de jouer les situations du prologue, toujours est-il que, par rapport à ce que j’avais vu antérieurement, la pièce bascule. Elle part très fort et la partie semble gagnée au bout d’une demi-heure. Mais le jeu farce autour du cadavre du patron s’essouffle ensuite, et cela vient de ce que chaque effet est appuyé avec une lourdeur que soutient peut-être en version originale la faconde italienne, mais que le texte français, timide et trop décent de V. Tasca n’étaye pas. La scène de l’âme, notamment, et la scène du pet perdent en partie leur impact parce qu’elles s’étalent complaisamment dans le temps, interminablement décalées entre ce qui se passe, et ce qui se dit en un langage pudique sans verdeur. La marche à travers les puanteurs est également trop longue, et le dispositif (toujours aussi éloigné de l’esprit de l’œuvre et toujours aussi périlleux à manier) empêtre les acteurs dans des fils où ils se meuvent maladroitement. Cette déambulation qui devrait être énorme et préparer, à travers les fumées et, sans doute, le fracas réaliste des usines, à la scène finale, celle de l’exécution du mouton, ne joue pas son rôle de tremplin parce qu’elle-même ne décolle pas. Et « Felliniser » la démarche ne suffit pas à la poétiser. Je crois que tout ce passage est mal traité. Outre palper le brouillard, j’aurais aimé entendre le flac du cadavre tombant dans le canal, un « meuh » quand soudain chacun se délecte à respirer l’odeur du fumier. J’aurais aimé que la fantaisie vînt en contrepoint de l’horrible le renforcer, et qu’il y ait du mystère dans ce cortège vers le cimetière. Bref, je crois que l’imagination de Mehmet n’a pas été au rendez-vous et c’est en partie pour cela, probablement que, quoique Rosine Rochette assume mieux la fin que Sylvia Montfort, celle-ci pourtant ne fonctionne pas parfaitement… Mais le pourrait-elle, puisque l’essentiel, c’est-à-dire le débat, est esquivé ? Je dois dire que je m’interroge sur le pourquoi de cette esquive… Vraiment, je ne comprends pas quelle panique ou quelle lâcheté a empêché Mehmet d’aller au bout de la volonté de Dario Fo. L’explication avouée est que la troupe n’était pas assez motivée politiquement pour affronter le public hors du texte écrit. Si c’est vrai, cela me paraît très grave et poser le problème du comédien en des termes qui ne peuvent que l’identifier à un instrument sans convictions. Jouer une œuvre pareille sans adhérer au contenu me paraît inimaginable. Mais peut-être qu’écrire cela n’est pas « professionnel ». 

09.05.79 – Une prise de courant mâle, une prise de courant femelle. Toutes deux de la taille d’un petit meuble. Deux clowns jouent avec ces engins. La toile de fond est tissée : DARLING DARLING parlera des rapports masculin féminin. A gros traits, avec humour et gaieté, sans leçon à tirer. Le nouveau spectacle des MACLÔMA se lit aisément. Il n’est pas politique comme les précédents, il n’est pas intellectuel. Les degrés d’ésotérisme ne s’accumulent pas. On rit. Le regard jeté ne l’est pas sur la justice ou tel mode d’expression sociale. Il l’est sur soi-même, ce qui implique l’entrée en jeu de la tendresse, de l’humain. Cela dit, on aimerait qu’à travers leurs itinéraires, les trois clowns qui restent Maclôma aient recoupé un universel plus militant. Les trouvailles abondent dans la série de sketchs qu’ils nous proposent avec une bonne progression, comme un spectacle de variétés bien construit. On peut même parler de richesse, de foisonnement. Les clowns visiblement ont travaillé dur. Cela dit, le spectacle reste un peu gris, un peu longuet jusqu’au deux derniers numéros qui sont de grande classe : celui de l’oiseau siffleur et le jeu rétro entre deux bossus (apparents) et une femme enceinte sur des musiques de Georges Milton, et des tangos des années 30 resteront dans ma mémoire comme des grands moments. Bref, les clowns Maclôma sacrifient aux mœurs du temps. Ils font une pause dans leur combat. Ils affinent leur art. Est-ce une évolution ? Cet art amélioré viendra-t-il au secours d’un contenu redevenu militant ? Nous le saurons un jour.

11.05.79 – Le Théâtre de Recherche de Marseille, qu’animent Andonis Vouyoucas et Françoise Chatôt, m’avait toujours rebuté quelque part jusqu’ici parce que je trouvais que c’était une des troupes à qui le Professeur Grotowski avait fait le plus de mal. S’appuyant sur les célèbres techniques polonaises, le Grec fumeux en avait tiré des spectacles aux degrés tellement accumulés que l’incompréhension ne s’y disputait qu’avec l’ennui.
SCÈNES DE LA VIE MARSEILLAISE PENDANT LA PESTE DE 1720, monté par Françoise Chatot, semble contredire cette démarche passée.
Découpée en fresque historique, la pièce de Dominique Cier a l’air d’un son et lumière dialogué pour festival de seconde classe. La troupe est résolument inexpérimentée. On croirait des amateurs. En outre, l’anecdote est inscrite d’une plume tellement sans surprise qu’on sait d’avance tout ce qui va se passer.
Quant au contenu social, il est sans nuances et, de toute manière, à la fin l’ordre hiérarchique à peine ébranlé en cours de peste, reprend ses droits sans mal. L’ennui reste donc au rendez-vous avec cette troupe. Triste soirée qui, à Marseille, a peut-être le mérite d’évoquer un moment de l’Histoire locale, mais laisse de marbre à Paris. Ou alors, il aurait fallu que Dominique Cier fût Shakespeare. Ca aurait peut-être inspiré Frnaçois Chatôt. Au fait, pourquoi les lavandières de Marseille sont-elles les seules, dans ce spectacle « pointu », à causer avé l’assent’ ?

12.05.79 – Jean-Marie Bisson est le petit frère de Jean-Pierre. Dans les œuvres de ce dernier, on était habitué à le voir incarner les utilités ou assumer la régie. Voici qu’il emboîte le pas à celui qui, sans doute, devait l’opprimer quelque part, exactement sur le même registre, avec au moins autant de talent, probablement plus de violence et un désespoir singulièrement plus évidemment sincère. JEF, qu’il présente à la M.J.C. des Amandiers (XXème arrondissement) dans la confidence la plus débutante, montre l’amitié de deux hommes que le goût de vivre n’habite pas, au rythme d’aventures féminines avortées, de souffrances jalouses, d’imaginaire morbide et… ô souvenir !, de beuveries chez « L’Arbi », le bistrot du coin. Jean-Marc, à la fin, se fait hara-kiri. Spectacle curieusement « démodé » en un temps où la jeunesse semble avoir gommé la mode du « mal de vivre ». Jean-Marc exprime son malaise avec retard. Il doit bien avoir 27 ou  28 ans !... Vous vous rendez compte ? Mais il est efficace, il fait rire, il touche, il s’incarne professionnellement et même se dépasse. Au minimum il nous fait découvrir un acteur. Alain Vannier lui donne la réplique avec conviction.

15.05.79 – Le cadre de scène, noir cassé de marron, et « égayé » de dorures, évoque lointainement la couverture d’une édition de XIXème siècle des œuvres de Corneille. Un petit rideau rouge et de chaque côté une fenêtre fonctionnelle. Tout cela fait terriblement tournée.
En attendant que commence la représentation de L’ILLUSION COMIQUE à la salle de spectacles de la ZUP d’Epinal, nous assistons à une démonstration vidéo faite par le Professeur Houdart expliquant son art aux élèves du C.E.S. de Neufchâteau. On voit comment se manipulent les marionnettes, comment les acteurs se maquillent. On apprend ce qu’est une scène à l’italienne. Ca remplace la musique d’accueil du public, ça fait didactique et animation. Et puis c’est la marque tangible d’une implantation que ne conforte guère l’abondance des spectateurs. La première scène, jouée par des acteurs en chair et en os (Houdart qui fait le père parti à la recherche de son fils prodigue, et Ichem Rostom) fait très ringarde, mais je pense que c’est exprès. Jeanne Houdart incarne le célèbre magicien qui permettra au vieillard de visionner la vie de son rejeton. A partir de cet instant, elle incarnera vocalement tous les personnages et les formes animées feront leur apparition.
Une apparition enchanteresse. Sur ce plan-là, le spectacle est une réussite. Ces formes sont belles, elles ont de l’humour et elles sont maniées avec une délicatesse poétique merveilleuse. Le personnage de Matamore, suggéré d’abord par ses seules bottes, puis par son chapeau, jamais achevé mais ô combien présent, est remarquable. Mais tous le sont, réduits à des éléments signifiants ou à des lignes, conçus en diverses dimensions et pour différentes techniques de la manipulation. Personnellement, c’est quand ces formes ont la taille presque humaine que je les préfère, mais ce n’est qu’une nuance. Jeanne Houdart fait une performance de synchro absolument étonnante. Elle a su donner une personnalité à chaque personnage. Mais il est dommage qu’elle soit enfermée (à vue mais mal discernable) dans une cabine, comme si elle était hors du spectacle, alors qu’elle en est en vérité le meneur. Dominique Houdart a transformé le 5ème acte de Corneille en opéra. Là encore, c’est Jeanne Houdart qui chante sur la très lullienne partition de Michel Frantz. En vérité, ce que fait Jeanne Houdart dans ce spectacle est immense mais frustrant, pour elle, qui se cache, et pour les spectateurs, qui ne voudraient pas qu’elle se cache. Je crois que cette ILLUSION COMIQUE gagnera beaucoup quand le magicien assumera son rôle et ce sera très intéressant de le voir JOUER SON JEU À VUE ET PEUT-ETRE EN ÉTANT PLUS INTÉGRÉ aux scènes. Cela donnera un élément de vie. Et rendra sans doute le texte plus intelligible. Car pour l’instant, il faut bien le dire, on n’ « entend » pas grand-chose. La voix est amplifiée par une sono trop puissante, où les graves dominent excessivement. Ca passe d’autant moins qu’on n’a pas la présence de l’actrice et qu’on ne la voit pas articuler. Vous me direz : qu’est-ce que ça peut foutre ? En quoi l’intrigue contée par Corneille en alexandrins ampoulés est-elle « concernante » pour moi ? Bah : c’est un ramassis de thèmes célèbres, le fils prodigue, le Matamore, le père qui se répand. La merveilleux y joue un rôle capital et la boule de cristal a fait des enfants depuis. Ca se termine aussi par un hymne au théâtre qui, du temps de l’auteur, ne manquait pas de courage. Je suis sûr qu’un Besson dégagerait des leçons contemporaines avec ce matériau, et peut-être pourrait-ce aussi être le cas de Dominique Houdart s’il était moins occupé à maquiller les contenants. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas par parti qu’il a rendu le texte inintelligible. Il lui appartient donc de rectifier.

18.05.79 – INTROSPECTION, autrement dit « AUTOCRITIQUE » en traduction plus fidèle de l’allemand : « Selbstbezichtigüng » est un texte de Peter Handke. L’auteur s’y exprime, pourrait-on dire, en forme de confession agressive, en tous cas sans repentir. Il compte minutieusement tout ce qu’il lui a été imposé de faire depuis qu’il est né, tout ce qu’il a fait qu’il n’aurait pas dû faire. C’est une juxtaposition d’aveux et de constatations dont l’accumulation met en accusation la condition humaine et la Société. L’impossibilité d’être éclate. Sous des apparences cliniques, c’est un cri de désespoir.
Il paraît que Handke désire que, transposé en « jeu théâtral », cet exposé soit abstrait, que nulle image ne puisse se former à partir d’un mot, que les comédiens ne signifient aucun personnage, seulement un principe mâle et un principe femelle. C’est sans doute en comprenant mal ces intentions que Luce Mélite a désincarné l’ouvrage, le noyant, avec la complicité d’un musicien nommé Patrick Lenfant dont le propos a été de détourner le spectacle à son profit avec la complicité du studio d’électroacoustique de Pantin, dans un salmigondis parisien snobinard aussi chiant que hors sujet. Les acteurs Evelyne Istria et Philippe Mercier interviennent dans la partition de loin en loin « monocordement ». C’est une entreprise de désamorçage bien dans le style des temps que nous vivons.   

20.05.79 – Tous comptes faits, le spectacle inspiré par LES JUSTES de Camus à l’équipe de l’Atelier de l’Épée de Bois m’a paru assez fidèle à l’œuvre originale. En tous cas, l’aspect « scrupules petits-bourgeois » qui empêche ceux qui se croient terroristes d’agir parce qu’ils se font un cinéma sentimental, a été très bien rendu. Leur romantisme comme leur impuissance sont éclatants. La contradiction entre l’impulsion généreuse et la culpabilisation héritée des schémas inculqués permet au spectateur politisé de jauger à quel point l’intellectuel ou le fils de riche révoltés sont peu qualifiés pour faire des héros positifs. L’œuvre, curieusement, m’a parue vieillie et sans doute est-ce parce que nous sommes aujourd’hui habitués à ces commandos qui ne se demandent pas QUI ils tuent, et pour qui les enfants du Grand Duc sont simplement des grands ducs de demain.
Epoque plus impitoyable peut-être, époque surtout où l’information circule davantage, où les exemples servent de modèles et où les « valeurs morales » ont été démystifiées.
Le spectacle d’Antonio Diaz Floria et ses camarades anonymes est fort, musclé, violent. Il frappe mais n’émeut pas. Son découpage en séquences courtes que soulignent des changements secs d’éclairages, et des ruptures de gestuelle et de ton évite la monotonie mais empêche aussi l’atmosphère de s’établir par aliénation du Public. Par instants, je me suis surpris à rêvasser, et sans doute est-ce parce qu’on ne me laissait jamais le temps de m’identifier aux tortures d’âme des personnages. Mais c’était sans doute voulu. Comme était sans doute voulu l’inconfort infligé au public, assis sur du bois sans dossier autour d’une aire de jeu rectangulaire. L’Épée de Bois reste dans sa ligne sans concessions. La rigueur de ce groupe honnête mérite hommage. Tout est précis, rigoureux, exact. La part d’improvisation reste nulle. Le rituel s’impose dès l’entrée dans la salle, qui se fait en bon ordre, dans la pénombre, sous la conduite attentive des artistes, chacun devant accepter la place impartie. Quand ils sortent de scène, les personnages restent à vue, figés, et chaussent des lunettes qui signifient leur abstraction. Cette permanence de la présence s’inclut dans un système. A la fin, les comédiens s’en vont. Ils ne reviendront pas saluer. Le « jeu » est fini.

23.05.79 – Le MEPHISTO d’Ariane Mnouchkine, « roman d’une carrière d’après Klaus Mann », est un spectacle beau, intelligent et utile.
Ses quatre heures de durée se supportent aisément. Le plus admirable est qu’ayant choisi de traiter du nazisme à travers la fascination que cette doctrine a pu exercer sur des artistes, jamais le spectacle n’est suspect de complaisance. MEPHISTO, à ce point de vue, c’est l’anti- AN DIE MUSIK du trouble Pip Simmons. Dieu sait si on en cause, par les temps qui courent, d’Hitler et de sa clique, toujours pour le stigmatiser, bien sûr, mais avec quelle délectation, mais avec quelle joie morbide. Ils pullulent, les discours sur LE POUVOIR. Elles s’étalent, les rétrospectives. Ils sont légions, les commentateurs, les exégètes qui réécrivent l’Histoire. Les fileurs de mensonge tiennent le haut du pavé.
L’exposé clair, étayé, sans ambiguïté d’Ariane Mnouchkine est très opportun. Il est de la veine de GRAND PEUR ET MISÈRE DU IIIème REICH (selon une démarche esthétique tout à fait différente, avec moins de causticité et plus d’humanité).
D’abord, nous sommes à Hambourg dans la période des années 20 à 30.
Cette fabuleuse période où l’on pouvait encore croire à la Révolution Soviétique, où l’énergumène Hitler avait manqué son putsch et méditait en prison tout en pondant son MEIN KAMPF. Deux amis talentueux entreprennent une carrière, l’un comme metteur en scène d’un théâtre officiel, l’autre comme animateur d’un cabaret satyrique. Au départ tous deux sont communistes, généreux, épris d’humanisme. C’est à leurs évolutions respectives que nous assisterons au fil des minutes, l’un étant peu à peu promu par le nazisme triomphant au rythme de compromissions et d’abandons, l’autre étant progressivement acculé au silence par la censure d’abord, par la brutalité des S.A. ensuite.
Ariane Mnouchkine a érigé deux théâtres, l’un représentant, disons pour simplifier, la Deutsche Schauspielhaus, haut lieu de l’Art officiel, l’autre un cabaret non conformiste et politisé. Les spectateurs sont au milieu et doivent se retourner selon que la scène en cours se passe ici ou là. Nous assistons à des fragments de représentations, jouées dans le style de l’époque, mais aussi à ce qui se passe ici ou là dans les coulisses et même dans les abords (à ce titre il manque sans doute un troisième espace). Les thèmes sont évoqués au fur et à mesure que la montée du nazisme les orchestre. La façon dont les nazis s’installent est très bien décrite, encore que Brecht ait davantage mis l’accent sur l’impuissance où se sont vite trouvés les opposants, sur la délation, sur l’ « atmosphère ». Il y a l’analyse d’une situation sociale avec des millions de chômeurs qui n’est pas sans rappeler la nôtre, et le public rie beaucoup en constatant que le Parti Communiste, déjà, se trompait d’adversaire, réservant ses flèches aux Socialistes ! Effectivement, Ariane Mnouchkine ne laisse pas passer l’occasion de noter à quel point il y a des analogies entre les réalités d’alors et celles d’aujourd’hui. Et elle remarque que, voyant monter Hitler, les intellectuels ne pensaient pas que son système pût s’implanter dans une Allemagne que peuplait une très lucide classe ouvrière. Son spectacle est donc opportun et la magnifique projection finale, sur tout un côté de la Cartoucherie, du camp de Dachau est la plus forte évocation que j’en aie jamais vue. Elle donne tout son sens à la réplique finale de Hans Josthinkel devenu surintendant des théâtres en 1933 : « Que pouvais-je faire ? Je ne suis qu’un pauvre petit comédien », cependant que sur le mur s’étalent les noms des personnages réels qui ont servi de modèles à Ariane Mnouchkine, avec le sort qui leur a été réservé.
Grande fresque donc, qui force l’admiration à tous les niveaux, et que tous les jeunes gens devraient voir et commenter. En vérité, je pourrais parler ici encore longtemps car la richesse de l’entreprise est grande. J’arrête à regret.

26.05.79 – Cela me coûte 1500 F. de billet d’avion pour aller à Berlin-Est assister à la Première du REISE AUF DEN MOND, « Opera Feerie » de Vanloo, Leterrier et Mortier, musique de Jacques Offenbach, mise en scène de Jérôme Savary, et je ne le regrette pas. Car parler de réussite serait faible.
Ce VOYAGE DANS LA LUNE est un enchantement qui confirme que Jérôme Savary maîtrise désormais l’Art Lyrique avec un pouvoir d’imagination extraordinaire. Les débiles mentaux qui nous gouvernent feraient une opération intelligente en lui « donnant » le Châtelet ou l’Opéra Comique. Hélas, bien sûr ils n’y songeront même pas.
Il est vrai qu’au Komische Oper, Savary a bénéficié de moyens qu’il ne trouve pas, même en Allemagne de l’Ouest : un grand orchestre dirigé par un chef réputé, Robert Hanell ; un décorateur foisonnant d’idées, et apparemment complice, dans une façon moins image d’Epinal que Michel Lebois, mais plus coloriée, diverse, baroque, fantaisiste : Reinhardt Zimmermann ; un corps de ballet qui est connu pour être le meilleur de R.D.A. et que les chorégraphes Tom Schilling et Heinz Kretzchmann ont su conduire avec un humour extrême ; des choristes qui ne dédaignent pas de « jouer » ; un « costumier » qui, pour n’être pas Dussarat, n’en était pas moins expert en érotisme ; enfin des chanteuses et chanteurs aux voix agréables, maniant la vocalise avec l’aisance des professionnels, comédiens en même temps habiles, quoique, bien sûr, un peu cabotins, comme on l’est à l’Opérette… Mais pourquoi être chien ? Ils sont efficaces ! Alors ? Ils ont de l’abattage ? Parfait. La joie du public prouvait bien qu’il n’y avait pas dans la salle de « docteurs » pour bouder le plaisir.
Cela dit, ne croyez pas qu’il ait été « populaire », ce public. Ma petite veste en velours faisait très « occidental négligé », à côté des smokings et complets stricts de la plupart des messieurs et des robes longues de ces dames dont la coupe et l’élégance me rappelaient assez celles que j’admirais quand, âgé de dix ans, je voyais (rarement mais parfois) ma mère se vêtir pour une soirée. (en 1933/35 !!!).
Et ne croyez pas que son sens de la contestation ait été émoussé par trente-cinq ans de communisme stalinien. Ce VOYAGE DANS LA LUNE ne recèle, en soi, aucun contenu qui ait trait à l’Histoire de la D.D.R. ! Parbleu ! Il s’agit d’un bon Roi d’Opérette qui a un « brave peuple », et un fils grand coureur de jupons qui rêve d’aller dans la lune et ne tient pas à la couronne parce que le Pouvoir aliénerait sa liberté. Le voyage a lieu effectivement (Jules Verne est venu à la rescousse) et les héros y découvrent un anti-monde où l’amour n’existe pas (les femmes n’ayant que deux fonctions : être des objets de luxe qu’on regarde et qu’on ne touche jamais, ou bosser comme servantes), où le Roi mange la tête en bas, bref où tout est « autrement » et absurde. Eh bien le croiriez-vous ? Ces benêts de citoyens socialistes prenaient visiblement cette lune pour LEUR D.D.R. et quand le fils du Roi de la terre a l’idée, pour éveiller les femmes de la lune, de leur faire croquer les pommes emportées dans la fusée comme provisions de route, ce qui a un effet immédiat très précis, c’était bien clairement dans la tête de ces tarés comme si chacun dans la salle croquait le fruit défendu et allait bouffer de la langouste sur le Kurfürstendamm interdit !
Disons-le : la mise en scène de Savary ne faisait rien pour les dissuader de cette illusion. Car en vérité, Savary a monté l’œuvre non pas en essayant de lui faire dire ce à quoi Offenbach n’a jamais songé, et pour cause, non pas en la « dramaturgisant » par replâtrage d’un « contexte historique »  -encore que la scène de la forge où on fabrique le canon géant soit très signifiante de la condition de la classe ouvrière… et de l’inconscience de ceux qui en sont sorti ou n’en ont jamais été : comment oublier le geste des deux putains accompagnant le Roi dans sa visite aux travailleurs et ouvrant leurs manteaux de fourrure (sous lesquels elles sont nues) pour s’offrir un instant de la volupté procurée par la chaleur de la forge ? Moment fugitif, mais dans le spectacle il y a comme ça des centaines de trouvailles qui vont toutes, quelque part, vers une subversion culturelle, vers un rejet de l’ordre « convenable ». Le roi, par exemple, porté sur les épaules de sujets, est à bonne hauteur des pancartes chantant sa louange pour les signer comme s’il donnait des autographes. Les statues de service font la pause casse-croûte. Au moment où la princesse de la lune croque la pomme et sent soudain quelque chose de nouveau dans son bas-ventre, six enfants nus armés d’arcs lancent des flèches. En arrivant sur la lune, le Roi plante le drapeau français et en prend possession sans arrière-pensées. Les policiers de la lune se meuvent en faisant pin-pon comme les pompiers. Il y en a toujours deux pour surveiller le premier, quatre pour surveiller les deux surveillants du surveillant désigné.
Je me rappelle qu’à propos de la PÉRICHOLE à Hambourg, j’avais écrit que Savary avait mis au service de l’opérette structurée les moyens du Magic Circus. C’est moins vrai ici.
Certes, il y a encore un serpent farceur et une copulation amorcée qu’interrompt la baguette énergique du chef d’orchestre. Il y a une pomme lancée à une spectatrice qui commence à se dévêtir et que le régisseur doit entraîner en coulisses. Certes, il y a des pétards et des fumigènes (fusée oblige), et puis de la nudité « saine », naturelle (exclusivement féminine ici). MAIS LA DÉRISION, dans l’ensemble, a dépassé le stade mineur. Elle se place au niveau d’un impeccable ballet, style LAC DES CYGNES au Bolchoï, dont le sérieux inracontable déchaîne l’hilarité. Les chanteurs chantent, mais quelque chose vient toujours qui sape et modifie le conventionnel.
Savary, c’est le quatrième petit rossignol des films d’animation américains, celui qui fout la merde, à la différence du quatrième petit rossignol des dessins animés soviétiques, qui chante en chœur avec les autres. Mais Savary ne fout pas la merde gratuitement et pour le seul plaisir comme le quatrième rossignol U.S. . Son œil est LUCIDE. Il n’est pas complaisant. Entendez-moi : il est parfois PUTAIN car il veut PLAIRE. MAIS IL N’EST PAS DUPE. Savary est un des hommes de théâtre les plus intelligents de son temps. Et sans doute de ceux qui appréhendent mieux l’histoire politique que nous vivons. Il n’a pas trahi Zartan. Même s’il roule en D.S. et cultive sa vigne dans le Roussillon et est attentif à ses droits d’auteur. Ca, ça veut seulement dire qu’il n’est pas con. Son succès à Berlin-Est est un événement politique.
N’oublions pas que Besson, viré depuis de la Volksbühne, parlait de lui avec mépris : « Ah oui, ce régisseur racoleur qui a un peu de succès en Allemagne de l’Ouest ! ». Eh bien, cher Benno, le voilà dans la place où tu n’es plus… Et il reste dans celle où TOI tu ne dureras pas, fais-moi confiance… Parce que toi, tu n’aurais jamais compris qu’un public « Volkstümmlich » à la manière de la D.D.R. ait pu voir dans un Roi d’opérette du XIXème siècle un fantoche signifiant autre chose que son premier degré. Savary, LUI, n’a pas eu l’air de dépasser ce premier stade, mais il est pince-sans-rire, LUI…
Au fait, est-il vulgaire ?
Je ne l’ai pas remarqué à Berlin.

28.05.79 – Grâce aux Berliner Festwochen (de l’Ouest), j’ai pu revoir l’OPÉRA de Pékin, qui avait fait mes délices il y a… combien de temps au fait ?... Hélas ! Hélas ! Hélas !
Entre-temps, la bande des quatre est passée par là et, ce qui naguère jaillissait du plus profond d’une tradition, apparaît aujourd’hui comme replâtré. Ce sont bien les mêmes musiques, les mêmes costumes (un peu trop neufs, en couleurs un peu trop bonbon anglais, empesés avec soin), les mêmes gestes et les mêmes chants. Mais on les sent réappris. Ils ont d’ailleurs perdu leur rigueur et leur exactitude. Certaines mimiques fleurent l’influence du psychologique occidental corrigé via Moscou. Les « vieillards » ont des clins d’yeux au public dont je ne me souvenais pas. Les héroïnes ont parfois des attitudes très « Révolution Culturelle ». Surtout, il est clair qu’il s’agit d’un SPECTACLE coupé de ses racines, bâti sur des souvenirs et des études livresques. L’admiration est remplacée par l’intérêt chez le spectateur, et l’enthousiasme par une pointe d’ennui. 

06.06.79 – LA MAUVAISE HERBE se résume désormais, sur la scène du moins, à deux filles, Catherine Lemaire et Christine Vallat. Deux, ce n’est pas trois. L’appauvrissement, par la réduction du tiercé  est palpable. VOYAGE SUR L’AMER BLEU se joue d’autre part à visage découvert. En tout cas pour la plus importante partie du spectacle. De toute manière, les nez de clown dont elles se parent pendant les vingt premières minute ne les masquent pas. Il est dangereux (voyez le Groupe TSE) d’avoir laissé un souvenir fondé sur l’expression corporelle et l’immuabilité des physionomies, et soudain de se montrer sans fards, ramené au commun. Les trois petites vieilles sympathiques s’en sont allées et ce sont deux jeunes femmes qui s’exhibent sur ce bateau qui vogue au gré de tout ce qui les rebute sur la terre. Et, mon Dieu, comme ce qui ne leur plaît pas est singulièrement banal et galvaudé, cela sent à plein nez sa petite bourgeoisie mal (ou de travers) politisée, on aurait aimé que le texte soit beau, ce qui n’est pas le cas (il est plat et bourré de réflexions abstraites) ou que la mise en scène étonne, ce qui n’arrive pas. Donc, contenu peu intéressant. Esthétique qui n’est pas l’aboutissement d’une recherche. VOYAGE SUR L’AMER BLEU est régressif par rapport à la démarche précédente. Ca ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de bons moments, surtout quand elles prolongent leur jeu avec leur bande son. Ces demoiselles sont douées du magnétophone. Il faut avoir foi en leur prochain spectacle. Parler de SOI est certes exaltant pour qui le fait. Mais pour intéresser les autres, il faut avoir une richesse intérieure originale. Ou porter témoignage, quelque part …

08.06.79 – LE TOUR DU MONDE EN QUATRE VINGTS JOURS de Jérôme Savary ne vaut pas son VOYAGE DANS LA LUNE. Un méchant petit mois de répétition à la Schauspielhaus de Hambourg n’a pas constitué une base de travail sérieux comparable aux trois mois au Komische Oper de Berlin (« Est », de surcroît). La troupe de l’Ouest se différencie aussi de celle de l’Est par je ne sais quoi de plus « allemand », au sens conventionnel du mot.
Et puis ici, la musique n’est pas d’Offenbach et le livret, pardonnez-moi, n’est que de Savary. Son tour du monde n’est pas politiquement pensé. Des petites femmes de Paris, on passe à tous les poncifs : Roi nègre et sa cour, Inde de carte postale et Chine de convention, Amérique de pacotille et Indiens pour touristes, club anglais plus anglais que nature, rien, cette fois, n’est « dérisionné » vraiment.
L’imagerie d’Epinal joue au premier degré. C’est du total Châtelet « old look ».
On passe une bonne soirée. C’est riche et spectaculaire. Les décors de Michel Lebois ont coûté beaucoup de Marks. Ce n’est pas une grande soirée.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mardi 30 janvier 2007 2 30 01 2007 17:59
15.06.79 – Lorsque Josiane Horville m’avait annoncé son propos d’inviter, dans le cadre de son cycle consacré à la province, la compagnie des DRAPIERS de Strasbourg, je n’avais rien eu à objecter à ce projet. En effet, la troupe de Gaston Jung jouissait au niveau national d’une réputation solide, confortée par le mystère qui l’entourait, puisqu’on ne la voyait jamais à hauteur du Méridien de Paris.
Eh bien, cette équipe aurait mieux fait de rester en Alsace. Le bruit aurait continué a cheminer de sa valeur exigeante et inconnue. Je crains que sa venue à POMPIDOU avec LES TETES DE CUIR de Georg Kaiser ne la serve pas.
Certes, il ne faut pas demander à une œuvre des années 30 d’être « moderne ». Mais de là à ce que je me sois, à Beaubourg, senti rajeuni au point de me croire revenu au temps des Mathurins de Marchat et Herrand, il y a un fossé.
Pourtant, c’est ce que j’ai ressenti en voyant évoluer ce « ministre » à tendances homosexuelles beau comme un Dieu et agile comme un singe, maillon d’un pouvoir exorbitant (nous sommes dans une quelconque Antiquité de fantaisie, ce qui a permis à Jung d’imaginer une civilisation de communication par l’audiovisuel, un peu à la manière des séries B de la TV américaine quand elles décrivent l’Atlantide, mais en réalité, c’est le fascisme italien qui est « décrit »). Une intrigue peu crédible, même au temps de la montée d’Hitler, fait de la fille du dictateur une marchandise offerte successivement aux soldats mutins pour les calmer, et au hideux militaire défiguré (par lui-même, pour faire croire par ruse aux ennemis que les siens l’avaient torturé) qui a permis de gagner la guerre, pour le récompenser. L’ennui, c’est que la nana qui joue le rôle, Edith de Barsy, aurait de la peine à se faire un type au bal du samedi soir de Molsheim !
Gaston Jung, investi par le rétro, a esthétisé à mort les débats des politiciens simplistes montrés par Kaiser. Je ne connaissais rien de cet auteur, mais à côté de Toller et (bien sûr) de Brecht, il fait figure singulièrement peu cultivée. Marx n’est pas passé par son texte.

20.06.79 – Pour l’été, Guénolé Azerthiope propose au Café de la Gare un spectacle de Karl Valentin qu’il a appelé « LE BASTRINGUE ETC ». Il n’a pas cherché dans les textes du célèbre fantaisiste allemand, de l’époque pré hitlérienne, à dénicher le « contenu ». Son dessein évident est de divertir et il le fait avec art et qualité. Il est vrai que des textes célèbres, comme celui du père qui envoie à son fils frappé par la majorité la facture de tout ce qu’il lui a coûté depuis sa naissance en le sommant de le rembourser, ou comme la scène de l’électricien de mauvaise volonté qui suscite une montagne d’embarras pour réparer un projecteur, portent en elles-mêmes un message qu’il n’est guère nécessaire de justifier.
Azerthiope a pu s’en donner à cœur joie dans le style « Branquignole Helzapoppin Vian ». Il est aidé par une équipe excellente qui nous inspire le rire intelligent, donnée rare s’il en est.

AVIGNON 79

28.07.79 – Me voici, après vingt-cinq jours de vacances absolues, d’excellente humeur en Avignon, enclin à rendre hommage au travail des créateurs, à excuser et à chercher à comprendre les errements.
Moins « reposé », plus esclave d’humeurs momentanées, il est sûr que j’aurais pu écrire sur LILI CALAMBOULA quelque sentence à l’emporte-pièce comme : sur le mode pleurnichard, une prostituée de Villejuif, que la précocité de son cul a un peu dérangé de la tête, raconte sa vie en play-back sur une musique rétro d’Astor Piazzola riche en rythme de tangos et en sonorités « violonneuses ».
Cette « vie » ne requiert pas deux heures étirées car elle se résume à peu de choses : dépucelée jeune, cette sous-prolétaire de Villejuif se spécialise tôt dans l’art de tailler des pipes aux hommes esseulés des H.L.M. Piquée par les flics dès l’âge de quinze ans, elle est confiée à une clinique psychiatrique qu’elle décrit pathétiquement, car pendant son séjour, elle ne fait que rêver à son « trottoir enchanté » !!! Elle y reviendra peu avant 68. Les événements célèbres lui inspireront de donner, et non plus de vendre, son cul, et elle entrera dans une communauté qui la décevra tellement qu’elle retournera d’elle-même dans sa clinique.
A la toute fin, nous comprendrons que sa confession devant le public, identifié aux autres malades, était arrangée, sans doute à titre de traitement curatif, par le médecin psycho.
Honnêtement, le spectacle est éprouvant, car entendre par sono Nicole Aubiat geindre aussi longtemps, c’est vraiment dur.
Et le style néo-romantique du texte populiste de Gélas, aussi sirupeux que la musique qui l’a inspiré, met mal à l’aise. Ce mélange de crudités de langage et de poésie à bon marché avec un contenu aussi peu « dramaturgisé », nostalgique d’on ne sait pas bien quoi, singulièrement négatif, donne une impression de non maturité entretenue par une irréflexion politique probable et une auto complaisance exagérée.
Bon. Etant de bonne humeur, comme je l’ai dit, je vais mettre l’accent sur l’incontestable professionnalité de la réalisation, et surtout sur l’excellence de la prestation des comparses.Il sont quatre qui ne disent rien mais qui environnent sans cesse l’héroïne, l’encadrant, prolongeant son univers. Ils le font par le costume, la mimique et l’expression corporelle, remarquablement. Ils font vraiment regretter que cette équipe n’ait pas à nous communiquer un message exaltant.
Pleurer sur son sort sans rien dégager comme voie pour en sortir, NON ! Se borner à se servir à des fins racoleuses d’une situation sociale (l’immigré dans VIRGILIO, la pute ici), quelque chose me gêne quelque part. Il y a de l’impur dans la demande du Chêne Noir qui fait pourtant de son éthique un cheval de bataille.Se borner à se servir à des fins racoleuses d’une situation sociale (l’immigré dans VIRGILIO, la pute ici), quelque chose me gêne quelque part. Il y a de l’impur dans la demande du Chêne Noir qui fait pourtant de son éthique un cheval de bataille.

30.07.79 – 16 h. Elle est folle, cette Colette Godard. Elle pond un papier de deux colonnes dans LE MONDE pour chanter les louanges d’une jeune équipe qui serait à ses yeux la révélation du Festival Off. Je me pointe d’autant plus que le titre est racoleur : LA GRANDE MAGIE CIRCULE PAR LE BISCUIT QUI CRAQUE ! O Mama mia ! Quatre-vingt-dix minutes étirées, sans rythme, ponctuées d’interminables silences, d’un canular pour distribution des prix d’un lycée de province. Deux garçons, deux filles qui ont tout à apprendre, à commencer par jouer, et un accordéoniste, qui loupent les numéros de magie. C’est drôlet cinq minutes. Après, c’est chiant. Et l’amateurisme n’est pas une excuse.

30.07.79 – 20 h. Alberto Vidal est monté de Barcelone avec une petite équipe et il présente aux Charmeurs Réunis un petit spectacle d’une heure sous le titre APERITIV, qui est un admirable exercice de style.
Que se passe-t-il ? C’est difficile à dire exactement : un Monsieur et une Dame aux pupilles dilatées, qui se meuvent très lentement sur un sol en apparence instable, viennent prendre l’apéritif dans un café. C’est tout. Mais l’intérêt ne faiblit pas un instant. Le parti de lenteur fait songer à Bob Wilson et à Friloux. Mais cette lenteur est ici « différente », comme semblant surgir de la description d’un monde « différent ». On pense à un lien hors pesanteur par exemple. Quoi qu’il en soit, c’est fait de main de maître. L’art de la pantomime atteint là son sommet.

30.07.79 – 22 h. Voici ce CIRQUE IMPÉRIAL du Centre Dramatique de la Courneuve, malheureusement troublé pendant la dernière demi-heure par une pluie inattendue, dans lequel Pierre Constant et ses camarades ont investi tant de travail et d’espérances. C’est une réussite et l’amalgame texte plus musique, plus acrobatie a, peut-on dire, pris.
Je me souviens que Constant aurait rêvé jouer au Cirque d’Hiver à Paris, et qu’il n’a pas osé confronter son équipe à un lieu que de vrais professionnels du trapèze volant ont fréquenté. Eh bien, il aurait pu, car ses comédiens –TOUT EN RESTANT, et c’est essentiel, des comédiens- sont devenus de vrais artistes de la haute voltige. On pense aux CLOWNS d’Ariane Mnouchkine qui n’avaient pas su retrouver à part entière l’univers du cirque. Ici, nous avons vraiment le sentiment de voir vivre des gens du voyage. Il n’y a aucune gêne. Il faut dire « bravo ».
Est-ce à dire que le spectacle soit tout le temps parfait ? Il le sera sans doute quand il aura trouvé sa respiration et quand il se sera politisé davantage. C’est-à-dire quand les événements extérieurs seront rendus plus présents. Entendez-moi : je ne veux pas dire qu’il faut en rajouter. Je veux dire que les acteurs ne me paraissent pas toujours réagir assez à ce qui se passe dehors, et qui est cependant essentiel, puisque tout ce qui a été dit, ou fait, dans le local « de répétitions » l’est par rapport à la chute de l’Empire d’abord, à la montée de la Commune ensuite. Une phrase ou deux ne suffisent pas expliciter pourquoi Sedan ne fut pas ressenti par le Peuple comme la défaite de la France. Et la montée de la Révolution n’est pas perceptible assez. Mais c’est plus, sans doute, un problème de comportement des acteurs que de texte. Il faut dépasser le « son et lumière ».
D’un autre côté, la partie musicale due à Antoine Duhamel m’a semblé à la fois trop intermittente (par moments, on a l’impression que Constant s’est rappelé qu’il passait dans le cadre du « théâtre musical ») et trop encombrée d’ « approches ». Au début, notamment, on a envie, quand ils s’exercent sous le prétexte de voir remplacer les vrais musiciens partis à la guerre, de dire aux artistes : « Bon ! Ca va ! Et maintenant, jouez vraiment ! » J’ajoute que cette musique m’a parue, même quand elle est assumée, un peu entre deux chaises. Mi « moderne classique », mi « musique de cirque ». Je ne suis pas sûr que l’originalité soit ici valable et qu’il n’eût pas mieux valu employer du vrai bastringue de cirque et des airs du temps.
Autre critique : il y a des passages à vide, notamment après la scène Bismarck/Thiers. L’anecdote du cheval facteur est jolie, mais étirée, et je pense qu’on pourrait gagner du temps sur les scènes intimistes dont la pudeur manque de chair. C’est d’un rapport charnel entre eux, et les événements, que manquent les artistes.
Cela dit, que de mesure dans le dosage du spectacle : comme on participe à l’effort de ces artistes qui cherchent à travers leurs disciplines, toujours à aller plus loin. Comme leur éthique est palpable. Et comme ils sont exemplaires. Constant a su montrer leur simplicité dans le progrès. Il leur reste à rendre plus perceptible la JOIE ET L’ORGUEIL. Comme il a su inventer sans cesse. Son spectacle est en permanence renouvelé. Chaque fois que l’intérêt va faiblir, hop, arrive une trouvaille et ça repart. On sourit. On est ému. Il y a de la tendresse partout. Et ce devrait être une grande leçon que nous pourrions recevoir, car quoi de plus beau que ces gens qui poursuivent leur « essentiel » à travers les vents et marées ? Constant a su exalter la « dure loi du Cirque » sans tomber dans le piège d’un pathétisme à bon marché. Il exalte les corps. Peut-être sont-ils trop ascétiques.
Reste que j’écris sans doute des bêtises car la fin de la représentation au Cloître des Carmes fut profondément troublée par l’orage. Il y eut déconcentration, notamment du côté du public. Une partie de l’ovation finale salue les acteurs qui, dans la ligne de ce qu’ils exprimaient, sont allés jusqu’au bout, envers et contre tout.
Mais la leçon prévue a souffert. Je ne pense pas, ruisselant de gouttes, l’avoir reçue comme il fallait. Je reviendrai. Ce sera de toutes façons un plaisir car ce spectacle se situe au niveau des grandes réussites.

31.07.79 – 17 h 30. Au théâtre off du Chapeau Rouge, BABYLONE, de Alain Gautré, mis en scène par Pierre Pradinas, est jouée par une équipe fraîchement sortie du Conservatoire, et qui ne manque ni d’abattage, ni de professionnalisme traditionnel.
L’œuvre est étrange, difficile à cerner, ésotérique mais point ennuyeuse, violente. Elle met en scène le Roi Balthazar, despote demeuré, cruel et vicieux, qui sera tué par Darius avec la complicité d’un prêtre désabusé qui sait bien que les Religions sont nécessaires aux peuples, mais qui pense qu’il est temps d’en changer, sous l’œil d’un prophète juif enfermé dans une cage dorée.
La mise en scène rend dérisoires le contenu perceptible par des effets faciles : c’est un poireau qui fait office de fouet et de trompette. Le prêtre fait des contorsions avec sa langue, qu’il a exceptionnellement bien pendue.
Les costumes sont modernes. Je dois dire que je n’ai pas compris le message. Certains spectateurs étaient indignés à la fin. Moi, j’avais (chaleur aidant) plutôt la migraine.

31.07.79 – Devant le Palais des Papes, Luce Bekistan, aidée d’une comédienne et de deux acteurs, joue un « mélo » de vingt minutes qu’elle a appelé L’INCESTE AVORTÉ ou LA MOME AUX CHEVEUX D’OR.
Toutes les ficelles du genre sont exploitées au premier degré. Le comique naît, bien sûr, de l’excès d’infortune de l’héroïne. Tout s’arrange, pour le plaisir des spectateurs. Cette équipe dispose, paraît-il, de quatre heures de spectacles de Rue. C’est bon à savoir.

31.07.79 – 22 h. Au Cloître des Célestins, affluence sélecte. Nous sommes au « In » distingué. Sobel propose une création « théâtre musical » : « Marie et le Magicien ». Le texte de Thomas Mann est étayé par une musique de Jean-Bernard Dartignolles. Les instrumentiste sont en habits. Sérieux comme des papes. Ils occupent l’essentiel de l’espace. Ce qu’ils jouent, et qui fait la part belle aux percussions, est, en plus pauvre, dans la ligne d’Alban Berg.
Entre eux se met une meut un conférencier : c’est l’acteur Jean Dautremay qui l’incarne. Pendant presque une heure, il sait se faire entendre. Agité, inquiet d’on ne sait trop quoi, il conte un séjour dans une station balnéaire au temps de l’Italie fasciste. Le climat du temps est admirablement décrit, avec ses privilégiés d’un système hiérarchisé, ses pudeurs pudibondes, ses injustices impitoyables, son code de l’honneur et sa religion de la grandeur, son absurde, sa mauvaise foi. La musique met l’acteur mal à l’aise. Il ne sait apparemment pas bien quoi faire lorsque le piano, la trompette, la flûte, la clarinette et les caisses grosses et petites viennent lui couper le sifflet ou couvrir son organe. Il va et vient sur une aire de jeu étriquée, buvant un coup périodiquement et se noyant dans des papiers. Mais Thomas Mann passe à travers lui.
Et puis ça se gâche. Le personnage se transforme sans logique apparente. Cette mutation irrationnelle fait de lui un magicien capable de tenir en respect ses agresseurs. Ceux-ci surgissent de la salle. Trois jeunes gens d’une noce deviendront des sortes de pantins ridicules, et la leçon inculquée, c’est que la liberté n’existe pas. Les « autres » sont les marionnettes de celui qui, comme on dirait aujourd’hui, détient LE POUVOIR. Mais Mario, surgi lui aussi de la salle, tuera le dictateur.
Je dois dire que le spectacle n’est pas convaincant. La musique n’a rien d’original. La modification du conférencier, victime quelque part, en illusionniste tortionnaire, est peu acceptable. La dernière demi-heure est carrément ennuyeuse. On se demande un peu en quoi a consisté le travail de Sobel. J’ai compté au générique qu’il avait eu sept collaborateurs. Il faut bien vivre !



 UNE ROUTINE VOYAGEUSE

01.08.79 – A la Gaîté Montparnasse de Paris, chaleur en moins, j’ai eu l’impression de retomber dans le « Off » d’Avignon. Là encore le titre est racoleur : LE MAGNIFIQUE OPÉRA et l’ensemble instrumental A GUICHET FERMÉ présentent OSWALD ET ZENAÏDE de Jean Tardieu.
J’avais oublié à quel point les textes de cet auteur étaient débiles. L’argument du mélo est vide de tout contenu, encore que l’obéissance à la toute puissance paternelle en soit le fondement.
Une chanteuse, enceinte jusqu’aux yeux, y joue la jeune fille pure qui veut épouser un ténor affreux, et que son baryton de père, cabot comme il n’est plus permis, « mystifie affectueusement » (dit le programme) pour éprouver ses sentiments. La musique de Michel Musseau m’a paru « originale » , ce qui prouve qu’elle est « moderniquement » vieillotte dans le genre « Kosmateux » en plus prétentieux. Les costumes sont hideux.

10.09.79 – Voici, à Berlin, le GUILGAMESH de la Compagnie du Lierre, et je suis incapable de prédire si la presse fera un sort favorable ou non à cette « épopée ». Comme lorsque j’avais vu PAQUES À NEW YORK, j’ai été sensible à la performance des voix ; il est certain que ces garçons, et surtout ces filles, tirent de leurs gorges des sons étrangement rauques, et que leurs chœurs sont des modèles d’harmonies belles et dissonantes. La tonalité dominante orientaliste n’est pas sans créer une certaine monotonie. En vérité, le tour de la démarche est vite fait et on espère un « renourrissement », un renouvellement, une rupture, qui ne viennent jamais. Au niveau du son, le registre varie dans le détail mais l’ensemble est en unité, je devrais dire : en uniformité. De surcroît, le va-tout musical est donné dans la première demi-heure et, sur la fin, Farid Paya a accumulé les silences, les clairs-obscurs. Si bien que la soirée nous est, en somme, livrée à contre rythme.
J’ai aussi éprouvé une insatisfaction face à la gestuelle. A l’heure où le cinéma japonais et le judo nous ont familiarisés avec la violence impeccablement maîtrisée, il importe qu’au théâtre les viriles étreintes combattantes soient nettes, vigoureuses, sauvages. Or, ce n’est pas tout à fait le cas. La rigueur n’est pas tout à fait totale. Le spectateur n’est ni terrifié, ni en admiration car tout a l’air sous « contrôle ». En vérité, ce spectacle n’est pas libéré et, d’un autre côté, pour qu’il le soit, il faudrait sans doute que les protagonistes fussent plus professionnels. Notamment les garçons, dont le travail sent l’application, l’effort.
Au niveau de la conception, Farid Paya part un peu trop du principe que le public connaît l’histoire de Gilgamash, et son commentaire n’explicite pas assez pourquoi ce héros fut en butte à l’hostilité divine. Qui est Enkichu ? Qui est Humbada ? Le programme nous dit que le premier est « l’homme sauvage » et le second « l’esprit de la nature ». Mais à la représentation, je ne l’ai pas deviné, et le sens de l’ascension du héros m’a un peu échappé.
Le langage, d’autre part, abuse du répétitif avec une complaisance souvent excessive. Son ronronnement berce et noie le contenu qui, pourtant, aurait mérité un sort. Car pourquoi monter un GUILGAMESH en Europe occidentale si ce n’est pour RÉVÉLER qui fut ce héros qui voulut égaler les Dieux, les provoqua, et fut vaincu par une « épreuve » insurmontable. Car aucun mortel ne peut survivre à sept nuits et six jours sans dormir. Les Dieux ont de toute éternité pris leurs précautions pour que l’homme, aussi brillant, intelligent et fort soit-il, ne puisse pas se dégager de sa condition FRAGILE. Braver la MORT ne peut être pour lui qu’une rodomontade. Et cela est SCANDALEUX. Et cela justifie l’abominable humilité que toutes les religions exigent de cet être qui possède en SOI, cependant, depuis Prométhée, l’envie de conquérir le feu du Ciel. Je pense que Farid Paya est familier intime de son héros. Tellement qu’il n’a pas jugé utile de nous en approcher. Il raconte l’histoire de Gilgamesh comme un conteur oriental la narrerait à un auditoire l’ayant entendue cent fois et se complaisant à déguster des manières de dire, de chanter, de se mouvoir ou de se taire en exhalant. Il se peut que nos critiques, qui détestent comme chacun sait que « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », aiment. Il se peut qu’ils méprisent. L’inaboutissement esthétique du spectacle qui ne va pas souvent assez loin dans ses concrétisations, qui n’est en vérité qu’une ébauche, qu’une préfiguration, leur en donnerait, s’ils veulent être malveillants, le prétexte. Je dois dire que Farid Paya affiche une sérénité, une sûreté de soi admirables. J’espère que ce n’est qu’une façade. Sans quoi cela voudrait dire qu’il n’est pas aussi exigeant que je le pensais. Voilà deux mois qu’il dit que son spectacle est prêt. Je pense qu’il faut traduire qu’il ne pouvait plus progresser ni trouver sa respiration hors de la présence du public.

13.09.79 – Exhumer aujourd’hui LA MÈRE CONFIDENTE DE MARIVAUX ne présente pas, en soi, l’intérêt d’un oubli historique à réparer.
On y voit, certes, un valet qui fait profit des intrigues de plus « grands » que lui, et un amant éconduit pour manque de « biens », ainsi qu’une soubrette ingénieuse. Lui avoir ajouté des mains baladeuses, avoir fait jouer l’amoureux par un acteur qui ne doit pas souvent, dans la vie, voir les filles se retourner sur lui, et celui qui s’enrichit par Gilles Tamiz, qui n’arrête jamais de nous SIGNIFIER que SA classe sociale n’est pas concernée par les coups de cœur de l’autre, ne rendent pas meilleure cette piécette. N’est pas qui veut le Chéreau de l’HÉRITIER DE VILLAGE ! Caroline Huppert a beau s’amuser à l’exercice bien connu du « renourrissement » des contenus, gommer soigneusement le Marivaudage et faire un gros effort pour que la comédie ait des couleurs de drame, son réchauffé de Planchon ne passe pas. Il est vrai que la désinvolture de Pascale Audret, qui murmure à peine les phrases qu’elle a à dire, n’aide pas. 

15.09.79 – Vu à Freiburg le PEPE qui avait naguère fait les beaux soirs du Divadlo Na Provazsku à Nancy, et qui est remonté par Boleslav Poliuka avec l’assistance de P. J. Valentin et de deux mômes suisses (parce que c’est en Suisse que la législation du travail des enfants est la plus accommodante –bien sûr, je n’ai vu qu’un d’eux- il paraît que l’autre est assez différent.)
C’est le genre de soirées qui vous réconcilient avec le théâtre. Certes parce que c’est remarquablement assumé et joué, mais surtout parce que c’est profondément humain. Sur fond de guerre –quatre fois il y a une alerte, les projecteurs fouillent le ciel, les bombardiers font un fracas terrible, les protagonistes mettent leurs masques à gaz-, c’est l’histoire d’un vagabond, ce qu’au 19ème siècle on appelait un chemineau. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Pépé, ce n’est pas lui, mais une poule avec qui il a établi un langage. C’est son seul compagnon, jusqu’au moment où il découvre, dans un décor qui pourrait servir à EN ATTENDANT GODOT si on y rajoutait un arbre, un petit garçon avec lequel il établira toute une communication, défiante d’abord, puis complice et tendre. A chaque alerte, il y a des dégâts et, à la seconde, la poule est retrouvée morte et, pour calmer le chagrin de l’homme, l’enfant se mettra dans la cage et jouera l’animal.
Le spectacle, c’est ça, un jeu constant entre l’adulte et le petit entrecoupé de DANGERS. Les moments de jeu sont totalement calmes, c’est la PAIX qui règne. La guerre, quand elle se manifeste, passe rapidement. Naturellement, à la dernière alerte, elle tuera l’enfant qui avait commis l’imprudence de débouchonner le tuyau de son masque pour jouer de la musique en soufflant dedans. Le chemineau partira en emportant le petit cadavre.
Boleslav Poliuka joue le chemineau en grand acteur. L’art du clown, la jonglerie du cirque, sont ici au service du THEATRE. Le naturel est total, et quand le clown montre le bout de son nez rouge et s’emberlificote dans ses gestes et ses objets, on y croit, et on rit. Mais ce n’est pas un spectacle au contenu drôle. La guerre fait partie de l’univers de ces êtres. Il y sont habitués. C’est sans surprise qu’ils voient les engins de mort fondre sur eux, sans agitation qu’ils exécutent les geste de sauvegarde appris. Le naturel de la présence de la guerre n’est pas le moindre élément de ce spectacle qui, néanmoins, quelque part, reste optimiste, puisque la volonté de vivre de l’Homme s’y manifeste intensément.

Et, puisque je suis en voyage, me voici à BELGRADE …

Ce soir, le BITEF me propose d’assister à une représentation très conventionnelle » du ROI LEAR par le Théâtre National yougoslave. Vu mon amour célèbre pour Shakespeare, j’envisage donc d’aller me coucher de bonne heure, lorsqu’Alain Crombecque, qui est là en tant qu’invité de Mira Trailovic, me propose une place pour le MUSIC HALL DE LENINGRAD.
Me voici donc à la salle des syndicats où se produit l’ensemble soviétique, et je dois dire que j’y passe une excellente soirée pleine d’enseignements, dont le premier est que la pourriture occidentale cesse d’en être une en terre socialiste dès qu’elle est démodée chez nous.
Que c’était kitsch, Mama Mia ! Je me suis cru revenu au Gaumont Palace d’avant la guerre : le Grand Orchestre Russe semblait une réincarnation de celui que dirigeait Georges Tzipine. Les girls, toutes pareilles et merveilleusement asexuées, les boys rompus à la gymnique, mâles peut-être pas toujours absolus, mais vigoureux, souriaient impeccablement en exécutant leurs arabesques avec une exactitude militaire. Moins la nudité et les sketchs débiles, c’était le rétro des Folies Bergères à peine avec moins de luxe. La fascination américaine gommait toute originalité. En France, entre 40 et 44, le jazz français coupé de son contact américain avait innové. L’Ecole Django Reinhardt avait introduit un style nouveau. Les Russes se bornent à imiter… avec quarante ans de retard. A part celles qui se réfèrent à leur folklore, pas une note ne s’écarte du schéma importé ! Crombecque disait que, s’il était directeur du Casino de Las Vegas, il engagerait immédiatement avec l’assurance de faire un triomphe !... de rire.
Reste un point sur lequel les Soviétiques sont imbattables, ce sont les numéros de cirque engagés en surplus de la revue proprement dite. Un d’entre eux, notamment, où un garçon et une fille jouent avec des bâtons boomerangs qu’ils lancent vers la salle comme des oiseaux battant des ailes, et qu’ils rattrapent avec virtuosité, est superbe. Je ne saurai jamais les noms de ces deux merveilleux spécialistes venus d’ailleurs et découverts par hasard un soir à Belgrade. A eux seuls, perdus au milieu de la première partie du spectacle –et c’est dire que les organisateurs n’en faisaient pas grand cas- il valaient le détour.
Chouette aussi, un numéro de fildefériste funambule tenu par un comique aux moustaches… de l’URSS du Sud. Un joyeux drôle.
Finalement, soirée saine, agréable et pour familles.

19.09.79 – Roberto Ciulli est un metteur en scène italien qui travaille en R.F.F. Aussi est-ce la Schauspielhaus de Düsseldorf qui propose au BITEF sa Bearbeitung (en français, traduisons : « son tripotage ») sur l’œuvre d’Euripide, le CYCLOPE.
On sait le sujet, et que le rusé Ulysse a vaincu le cruel Cyclope en l’enivrant en en profitant de son sommeil pour lui crever l’œil.
Le spectacle, au demeurant très bien assumé, semble surgir du Théâtre Panique des années 66/70. On dirait une réalisation d’Arrabal, Jodorowsky et Jean-Jacques Lebel.
L’aire de jeu est rectangulaire, les spectateurs sont autour. Les satyres sont en défroques contemporaines, crasseux, et leur comportement s’apparente à celui des loubards de nos banlieues : jeux équivoques, violences, absence évidente de sens moral, provocations. Ulysse a l’air d’un sous-officier de la Wehrmacht. Le vin dont il abreuve les  satyres d’abord, Poliphème ensuite, est amené par un interminable tuyau d’arrosage. Le truc du réalisateur consiste à aller jusqu’au bout du réalisme de la beuverie. La saoulerie est dépoétisée et il ne manque que la réelle vomissure pour que la vérité de l’orgie soit totale. Les spectateurs sont éclaboussés, on les prend à partie, on se vautre sur eux, on les force autoritairement, à participer. Le rapport est établi avec eux agressivement. Le chef d’orchestre, le froid calculateur Ulysse, oppose un calme de marbre aux dangers qui l’assaillent : il a, il le sait, le soutien des Dieux. Il les prie, ostensiblement.
Curieusement, le rôle du Cyclope est tenu par une femme. Je n’ai pu m’expliquer pourquoi. Paradoxalement, la brute sauvage devient ainsi une chose fragile et vulnérable. Le bourreau châtié devient victime. Etrange dimension, dont je détecte mal la motivation. A la fin, vaincue, abandonnée de tous sur une musique de fin de film apocalyptique made in U.S., la pauvre remonte à tâtons vers son antre en serrant contre elle tendrement un agneau (du moins supposé-je que c’était un agneau). Et l’image qu’elle donne est celle d’une martyre, tandis que les Forts, qui l’ont eue par traîtrise, plient bagage, la « besogne » faite.
Il y a des moments très épatants dans cette version qui fait songer –en plus des références déjà citées- à un MAGIC CIRCUS méchant, brutal, sans humanité, impitoyable ! Quand les satyres chantent des Lieds plus germaniques que nature, ils sont irrésistibles. Reste qu’idéologiquement, cela sent quelque chose que je n’aime pas beaucoup. Justement, la comparaison avec le Magic est éclairante, car ici la gentillesse est au détour de chaque baffe. Comme au cirque. Là, c’est un certain néo-nazisme, évidemment.

20.09.79 – Une fois encore à Belgrade, j’ai voulu voir le SQUAT THEATRE qui jouait LE DERNIER AMOUR D’ANDY WARHOL et, une fois encore, je n’ai pas pu entrer dans la boutique où ça se passait, car le BITEF avait vendu deux cent cinquante places et, au dernier moment, la troupe n’a admis que cent vingt-cinq personnes.
Ces procédés fascistes de discrimination au hasard pour affirmer un POUVOIR sont parfaitement haïssables, et je déplore que la Hongrie Socialiste n’ait pas eu le temps de foutre en taule ces déplaisants personnages avant qu’ils ne prennent la poudre d’escampette occidentale !

21.09.79 – Quelques anecdotes : le prix des places au BITEF est de 200 Dinars, soit plus ou moins 50 Francs (mais en comparaison des salaires, c’est au bas mot 200 Francs).
La traduction simultanée est imposée aux troupes, mais dès la deuxième représentation, les écouteurs disparaissent. Seuls les privilégiés assistant à la Première ont besoin de comprendre !
Mira Traïlovic habite ce qu’elle appelle avec humour une « mansarde socialiste ». C’est un luxueux six pièces, deux salles de bains, superbement meublé (je ne parle pas de bon goût. Je cause du clinquant). Mais Cirilov, pince-sans-rire, a précisé que les ouvriers étaient sûrement mieux logés encore.
Normalement, Mira, qui a 55 ans, devrait prendre sa retraite l’année prochaine, (avec 90 % de son salaire !). Mais elle croit que son personnel ne voudra pas la laisser partir. (On sait qu’en Yougoslavie le Directeur est élu tous les quatre ans par les « travailleurs »). Ca lui pose un problème avec son « pauvre » mari à Paris. « A nos âges, les brèves étreintes passionnées de voyage sont finies, (dit-elle), il faut vivre ensemble… Alors André, (me demande-t-elle) est-ce que tu crois que je pourrai trouver à travailler à Paris ? »… Ma réponse, dois-je le préciser, est ambiguë. Si je veux définir le BITEF, je pense que la meilleure comparaison est d’imaginer Cardin montant un festival d’avant-garde avec des prix de place à 500 francs. On peut aussi évoquer le Festival d’Automne bien sûr. Encore que la pluridisciplinarité de ce dernier en modifie un peu l’essence.
Le public, qui se croit d’élite, veut du théâtre élitaire qui soit à son niveau. A ses yeux, il n’est rien dans le monde qui soit digne de lui. Alors que la programmation oscille des Ballets Rambert au Burgtheater, en passant par le Squat, la Compagnie du Lierre, une superproduction de recherche de la Schauspielhaus de Düsseldorf. Et puis, comme il faut faire plaisir aux camarades communistes, on invite un théâtre de Riga et un de Bulgarie. (Ce dernier fait un incident diplomatique en fredonnant à propos de je ne sais quelle portion de Macédoine litigieuse l’équivalent de notre : « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine »). Et puis, il faut du « national ». Un théâtre de Dubrovnik vient dont jouer un Roi Lear Ibsénien. Le choix est valable, en valeur individuelle. Tout est de qualité. Mais c’est disparate, sans ligne. Et surtout, ça ne s’adresse pas vraiment au public. L’important, c’est l’affiche, l’album, ce qu’écrit ou dit la presse nationale et étrangère. Non seulement le peuple n’est pas concerné (où est-il ?) mais même les étudiants (ce qui est rare) sont absents.

RETOUR à PAEIS

30.09.79 – Jacques Seiler a remonté LA MAISON D’OS de Dubillard au Studio des Champs-Élysées en se rappelant ses souvenirs et en se fiant à sa nature propre.
Sa re-création ne fait pas oublier la réalisation d’Arlette Reinerg au Lutèce. Une certaine densité, un certain mystère ont disparu…. La nouvelle mise en scène tire au boulevard, à l’effet facile. C’est le Dubillard des Diablogues qui est poussé en avant. Du coup le drame, celui de l’homme qui meurt, ce qui est le sujet de cette « maison » où le maître (le cœur humain ? le cerveau ? ) perd peu à peu sa vitalité malgré la vigilance des visiteurs affairés, n’est plus palpable. La progression du déglinguage a été estompée et le résultat, c’est qu’on s’ennuie. Dubillard a repris son rôle et le joue avec son air ennuyé habituel. Il a beaucoup maigri. Ca donne l’impression qu’il est en meilleure santé, ce qui n’est pas bon pour le spectacle.

02.10.79 – Il existe un petit théâtre rue de Trévise, à Paris, dans les locaux de l’UNION CHRÉTIENNE DE JEUNES GENS.  LE THÉATRE DE LA LUCARNE, jeune équipe implantée, semble-t-il, dans le Val de Marne, y présente sous le titre global : UNE FARCE MIRLITONESQUE, un raccourci des œuvres de Jarry. Vivre à Champigny n’est pas un péché, mais confondre vitesse et précipitation en est un.
Jean-Luc Paliès fait jouer constamment sa troupe composée de déjà cabotins à numéros qui font rigoler les copains, sur le haut du diapason. Ces hurlements, ce super rythme, créent au bout d’un moment un effet de monotonie, d’autant plus que, si le concentré d’UBU ROI qui nous est montré a le mérite de ne dire QUE l’essentiel, l’UBU ENCHAINÉ, l’UBU SUR LA BUTTE, ne sortent que confusément. Là, on rend hommage à Brooke qui avait su clarifier la pochade, et tirer la leçon du tyran devenu esclave volontaire dans un monde à l’envers. Ici, le paradoxe canularesque est indétectable avec ce jeu qui ne CHOISIT rien et qui ne vise qu’au facile.
Dommage, car l’idée de faire jouer UBU par un acteur sans rondeur ni truculence, n’était pas mauvaise et accentuait bien le parti annoncé par le programme qui était de dénoncer « un univers arbitraire ».
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mardi 30 janvier 2007 2 30 01 2007 16:01
03.10.79 – Dans une salle attenante à l’Église Saint-Roch, une certaine COMPAGNIE PASQUIN « présente » LA BELLE AUX BOIS de Jules Supervielle. Quand j’écris : « présente », c’est à prendre au pied de la lettre car le décor nous est montré à l’état de maquette dans une boîte, et la plupart des costumes sous forme de dessins. L’un et les autres m’ont paru quelconques. Le filage m’a semblé ne dévoiler ni un talent de metteur en scène, ni une qualité d’acteur exceptionnelle.
Comme hier, cela fleure son exercice de cours d’Art dramatique commercial moyen. La fille qui joue la belle aux bois » n’a ni la fraîcheur, ni la spontanéité, ni la beauté requises pour être l’héroïne de cette fable bébête qui fait joujou avec les contes de Perrault sans y dénoncer quoi que ce soit ou en détourner l’esprit. L’irruption des personnages dans le 20ème siècle n’est, pour le contemporain d’Eluard, qu’une occasion de montrer son passéisme. Reprendre cette oeuvrette me paraît bien significatif de gens qui, n’ayant rien à dire, se réfugient dans un univers « étranger ». Rien ne m’y concerne, ne m’y atteint. On nage en plein dans l’Ancienne Droite.

04.10.79 – Ce qu’il y a de remarquable dans le spectacle de Jean Gillibert, c’est qu’il a su, s’attaquant à la très naturaliste DANSE DE MORT de Strindberg, prolonger le réalisme en jouant, en exprimant les états d’âme, en disant l’écrit comme s’il s’étayait sur un non-dit riche de substance inconsciente -beau travail de psychanalyste, serait-on tenté de dire- sans pour autant JAMAIS avoir donné une impression de gratuité, tant les déraillements du comportement des protagonistes semblent couler de source. A part quelques objets précis –et encore le piano est-il « transposé » puisqu’il nous est montré en miniature-, rien ne vient situer concrètement la forteresse, l’île où s’est réfugié le couple décrit, qui se déchire méthodiquement, mû par une haine de vingt-cinq années nourries de rancoeurs accumulées et de sentiments de ratages, avec contentieux criminels à l’appui de surcroît. Cela gêne un peu à la compréhension de l’anecdote. Les raisons pour lesquelles ces êtres s’entredévorent méthodiquement ne sont pas très claires pour l’ignorant du texte original et le mélodrame semble un peu forcé au quatrième acte. D’un autre côté, la viduité spaciale de la Resserre empêche le jeu d’être chuchoté, étouffé, retenu. Cela va sûrement contre le parti qui vise à montrer une haine irraisonnée sans fondements, sans but, mais aussi sans fin. Cela joue peut-être un rôle dans l’impression de longueur que l’on finit par recueillir. Le spectacle ne rebondit pas. Il s’étale en méandres impalpables et on s’ennuie là où l’auteur avait sûrement souhaité que le public frémisse. Le vent, la tempête, éléments essentiels d’environnement, m’ont aussi semblés trop discrets.
Beau spectacle, pourtant, de haute tenue. Ne nous trompons pas de niveau. Et puis, cette DANSE DE MORT s’inscrit dans un cycle intitulé « Le théâtre et l’inconscient ». Elle ne trahit pas son propos. Gillibert acteur domine remarquablement son jeu, qui constamment passe du réalisme au dépassement du MOI. C’est une performance, tant tout semble couler de source. Josette Boulva, et surtout Gilbert Beugnot qui joue Kurt, tiennent moins complètement le pari. « Ne pas trop matérialiser mon théâtre », écrivait Strindberg. C’est difficile à réussir. 

05.10.79 – Pour qui n’est pas expert en démarches chrétiennes « modernes », le spectacle réalisé par Jean-Louis Jacopin avec Marcel Bozonnet, et intitulé MARIE DE L’INCARNATION, semble s’inscrire dans le cadre de l’opération de propagande intensive menée par l’Église avec l’aide d’artistes que rien, auparavant, ne désignait apparemment pour cette besogne, qui a été entreprise ces derniers temps.
Après la Jeanne d’Arc de Delteil exhumée par Micheline Uzan et Viviane Theophilides, voici que nous est ici contée une histoire exemplaire de femme confite en amour de Jésus Christ, et incitée par cette dévotion à accomplir au Canada une œuvre « civilisatrice ». Je mets, MOI, « civilisatrice » entre guillemets, car je me souviens de quelle hypocrisie cette civilisation-là enveloppait ses rapines et exactions, mais rien dans le spectacle ne m’a semblé « critique ». Ou si cela a été voulu par l’acteur et le réalisateur, je n’en ai rien perçu. Pour MOI, il s’est agi de glorifier une héroïne qui a été telle parce qu’elle avait été touchée par la grâce. Et la leçon que je tire, en ces temps actuels où les obscurantistes font feu de tout bois est : de tels héros n’ont été possibles QUE par la FOI. En filigrane : qu’est-ce que vous attendez pour l’acquérir, cette FOI, bande de mécréants ?...
Le spectacle a été très bien conçu pour plaire à la critique. Le fait qu’un homme joue Marie Guyart a été agréable à la bande de pédés qui règne dans la Profession. Les autres, qui ne rêvent que de n’être pas désagréables à un Pouvoir qui ne peut qu’approuver une commémoration comme celle-là, ont loué la retenue du jeu de l’artiste, sa pudeur extrême, l’accumulation des degrés qu’il tâche d’exprimer. Ils ont noté que son travesti n’était point gênant. Ils ont souligné sa maîtrise. De fait, ce que fait Marcel Bozonnet est de grande classe, avec juste ce qu’il faut de non concession au public pour qu’on puisse parler de rigueur, sans atteindre au stade de l’ennui.
A dire le vrai, on frise l’ennui durant les intervalles, quand la musique de Lucien Rosengart est seule là pour nous distraire tandis que l’artiste se remaquille, nous soulignant ainsi qu’il se distancie de son personnage. Mais la qualité est au rendez-vous de la soirée courte : une heure, une heure dix. Une soirée qui plaît beaucoup aux vrais bonnes sœurs. Marcel Bozonnet affecte de s’en étonner. Peut-être est-il sincèrement dupe.

16.10.79 – Que c’est bien !
Et que c’est chiant !...
Dans le cadre du Festival d’Automne et en co-production avec le devenu « bien dans le vent bien parisien » T.G.P., Jacques Lassalle présente LES FAUSSES CONFIDENCES DE Marivaux. Dois-je indiquer qu’il a soigneusement gommé le Marivaudage, c’est-à-dire la légèreté avec laquelle des générations ont fait passer le contenu ? L’enveloppe bulle de savon étant crevée d’entrée de jeu, le bistouri du réalisateur peut fouailler avec cruauté dans les motivations qui font mouvoir les personnages de la comédie d’intrigue. « Comédie » ? Peut-on encore employer ce vocable alors qu’en deux heures et demi de spectacle, je n’ai ri (un peu) que trois ou quatre fois brièvement ?
Vous remarquerez que je n’ai pas dit que le scalpel travaillait sur les « caractères ». Si j’ai écrit « motivations », c’est parce que les personnages montrés sont définis une fois pour toutes et n’évoluent pas, sinon par rapport aux événements. Lassalle a sûrement voulu illustrer le côté sordide des machinations ourdies par les froids calculateurs décrits, intéressés uniquement par l’argent, insensibles à ce qu’ils dérangent, bourreaux par nécessité historique, et qui se servent de l’Amour comme d’un tremplin de promotion. L’ennui, c’est qu’il nous oblige, pour le suivre, à forcer un peu sur l’acceptation du postulat : Marivaux a mis quelque part derrière les actes perpétrés un fond de sincérité qui excuse les agissements. Là où le spectacle nous montre des troisièmes couteaux, il y a des tendresses qu’il cherche à nous dissimuler. Son parti pris dépasse, (détourne ?) le « message » ( ?) transmis par le texte écrit. Dorante aime vraiment Araminte. Monsieur Rémy pousse son neveu parce qu’il l’aime bien, et Dubois prévoit les prochains coups de la « partie » engagée, pour le compte du jeune homme amoureux. Certes il y a des « victimes » au dénouement, Marton qui s’est crue un moment aimée, dont on s’est, il faut bien le dire, servie sans vergogne, et le comte, qu’on éconduit sans gêne.
Mais croit-on que leur sort inspirerait moins de pitié si on les avait vus participer à une action « enlevée », vive, légère, selon la tradition ? Franchement, ces infléchissements de la comédie vers le drame bourgeois, outre qu’ils ont perdu le parfum de la nouveauté depuis belle lurette, qui aboutissent à imposer des longueurs sinistres aux spectateurs, qui aimeraient que les acteurs réfléchissâssent moins longuement avant d’ouvrir la bouche, me sortent par les trous de nez et ne me paraissent pas intéressants. L’œil « lucide » avec lequel, pour la énième fois, on m’oblige à considérer les agissements d’une société structurée autrement que la nôtre et disparue, merde, merde et merde. Et, tous comptes faits, me contraindre, sous le prétexte que la pièce se passe dans un vestibule, à regarder pendant 150 minutes le pied d’un escalier et deux banquettes lugubres appuyées sur un mur sinistre, me paraît gratuitement sadique, même s’il est sûrement vrai que les rez-de-chaussée des hôtels du XVIIIème siècle étaient comme ça. 
Au milieu d’acteurs qui « pensent » et dissèquent, Emmanuelle Riva (qui joue la riche et convoitée maîtresse du premier étage) a une étonnante fraîcheur. Sa spontanéité est presque marivaudière. Hubert Gignoux, lui, a choisi de jouer boulevard. Maurice Garrel est très mauvais.
Finalement, je donne l’impression de n’avoir pas aimé. C’est vrai. Mais je le répète, c’est TRÈS BIEN. Ce qui m’étonne, c’est que Lassalle n’ait pas su être plus original. Tant qu’à faire, il fallait peut-être aller plus loin. Dubois aurait pu être borgne, Araminte nymphomane, et Marton aurait pu nous faire une crise de nerfs. Ca aurait égayé une soirée grise, morne, terriblement « dramaturgisée » !!!

21.10.79 – BABYLONE, en Avignon, m’avait laissé assez perplexe, mais intéressé. Je suis allé voir à Fontenay-le-Fleury, PLACE DE BRETEUIL, du même Alain Gautré, monté par le même Pierre Pradinas, que l’équipe avait présenté un an plus tôt au Chapeau Rouge et que j’avais négligé. Incontestablement, cette équipe, curieusement issue du Conservatoire de Versailles et soutenue à ses débuts par Marcelle Tassencourt, a quelque chose à dire, et le dit avec une personnalité qui lui est propre. La mise en scène est, de surcroît, tout à fait précise et elle est assumée avec une incontestable professionnalité.
L’univers décrit est au départ très proche de ceux auxquels nous a habitués Vaclav Havel. On pense aussi à Kafka. C’est un ministère en voie de démantèlement. Comme il ne sert à rien, peu à peu les services de la Place de Breteuil sont déplacés, qui Place Beauvau, qui rue de Valois, qui au Quai d’Orsay etc… Au bureau 222, quatre employés liquidateurs, (trois hommes, dont un chef de service aliéné par sa fréquentation du western, et une fille, qu’on engage absurdement à la première scène et dont la virginité éventuelle sera détruite par le plus intellectuel des phallocrates qui sont ses collègues, au bout d’une heure de spectacle environ (ce qui la fera visiblement s’épanouir), vivent au rythme de scènes courtes une inutilité permanente qui débouchera peu à peu sur un énorme bordel. La violence, le sexe, sont au rendez-vous de ce spectacle qui ne porte pas de message mais qui fonctionne incontestablement politiquement. De gauche ? De droite ? Ca ne semble pas vouloir dire grand-chose pour Gautré qui passe vite de la description logiquement perceptible à une folie destructrice du monde et de soi-même avec une volonté suicidaire ratée. PLACE DE BRETEUIL est un témoignage sensible, dingue, d’une désespérance. C’est sans doute quelque chose d’important au niveau du témoignage car c’est un cri réel d’une génération, authentique, dont l’informel a lui-même un sens, évidemment. Pierre Pradinas a monté cela quand il avait vingt ans. C’est un jeune loup aux dents longues, à suivre. Il s’engouffre dans un schéma de pensée qui nie ceux qui ont alimenté nos rêves utopiques jusqu’à ces derniers temps. Il ne dénonce pas. Il ne constate pas. IL ÉPROUVE viscéralement. C’est d’une CONDAMNATION qu’il s’agit, sans agression directe et pourtant au premier degré.

24.10.79 –MÉMOIRES D’UNE TACHE D’ENCRE SUR UN BUVARD ne se situe pas au sommet de la hiérarchie des Arts. Et d’autre part, le spectacle de Christian Dente serait meilleur s’il avait une demi-heure de moins. Mais il est drôle, efficace, point ennuyeux et traite en touches légères, certes, et sans qu’on puisse parler de condamnation, de dénonciation, d’un sujet contemporain, ce qui mérite une mention particulière par les temps qui courent.
Curieusement, c’est le même univers que celui de PLACE DE BRETEUIL qui est décrit. Mais l’appréhension n’est pas la même. Kafka n’est pas au rendez-vous, et l’inutilité de la tâche bureaucratique a beau être patente ici comme là, le climat et les développements divergent. Chez Dente, les fonctionnaires ont créé un véritable famille, avec ses coutumes et ses rites. L’automatisme d’un travail imbécile laisse à l’imaginaire une porte ouverte, et chacun tient un rôle dans le groupe où le chef de service paternaliste reste tout de même en haut de la hiérarchie, et où les nouveaux sont sommés de jouer le jeu.
Dente égratigne au passage ce type de société que visiblement il réprouve. Son calcul selon lequel les employés vivent ensemble 2.400 heures par an, alors qu’ils n’en consacrent que 2300 à leurs familles, fait mouche.
Les chansons signifiantes qu’il a écrites sont chantées et dansées gentiment par une troupe sans prétention, où l’on remarque la qualité de Marcelle Barreau. Marc Bonseigneur m’a rappelé Greffet et Dimitri Radochevitch Gay Bellile. 

29.10.79 – La Société dans laquelle nous vivons exige d’un artiste qu’elle l’étonne. Moyennant quoi, elle lui fait une gloire qu’elle remet en question pendant un certain nombre d’années chaque fois que le créateur produit quelque chose de nouveau. Celui-ci est condamné à une sorte de fuite en avant. La régression lui est interdite sous peine de mort. La réflexion lui est comptée dans le temps car l’oubli le guette. Il faut reconnaître que Robert Wilson a bien tenu la règle du jeu, réussissant, depuis l’effet de choc qu’il avait obtenu au Festival de Nancy avec le REGARD DU SOURD, à se maintenir de Reine Victoria en Einstein sur la plage, à un sommet de notoriété soutenue assez rare.
Je crains que l’Edison qu’il vient de montrer au Festival d’Automne ne ternisse cette étoile. D’abord parce qu’il a renoncé à son « truc » de la lenteur. Bien sûr, ce « truc » était en vérité un « parti », mais ce parti était lié au nom du réalisateur. On ne saurait lui reprocher d’avoir voulu se dégager de ce qui n’était peut-être plus motivé. Et d’ailleurs, on aurait sûrement fait grief au coupable s’il s’était enferré dans son procédé. Reste que son EDISON, n’ayant plus rien d’excessif au niveau du mouvement ni de tellement contrasté dans les vélocités respectives, m’a paru mou. Surtout, et c’est plus grave, ce spectacle m’a semblé vide, gratuit. Wilson à mes yeux est un produit de la décadence occidentale, et ses productions précédentes recélaient un poids, une densité qui les faisaient singulièrement signifiantes.
LE REGARD DU SOURD, jusqu’à un certain point, c’était MON regard. Impossible dans EDISON de se sentir concerné. Ce qui se passe sur scène –et qui est en vérité très peu lisible, le langage étant tour à tour inaudible, absurde, avec un mélange d’anglais de Brooklyn et de français de Laurel et Hardy, mais je pense que même un Américain rompu aux dialectes U.S. n’y entendrait pas grand-chose- est loin… très loin… et fait pauvre, en imagination et en vérité. C’est drôle, mais il n’y a pas, de toute évidence, assez de monde sur la plateau, ni de richesse dans les décors. Le T.N.P. producteur aurait-il mesuré le pognon au metteur en scène invité ?
Bref, cet EDISON-là ne m’a pas fait oublier le film où Spencer Tracy jouait le rôle. Et il m’a paru poser le problème gravissime de la nécessité où est l’artiste contemporain PROFESSIONNEL de produire, qu’il soit sec ou en verve. Ne devrait-on pas permettre à certains génies de prendre des retraites dorées de plusieurs années pour qu’ils ne s’expriment qu’en en éprouvant l’intime besoin formel ? 

09.11.79 – Augusto Boal a crée LE THÉATRE DE L’OPPRIMÉ. C’est hélas un vaste créneau qui lui permet de multiplier les ateliers. Actuellement hébergé au THÉATRE PRÉSENT, il présente une quinzaine consacrée à différents thèmes : enseignement, avortement etc… Il y aura le 13 une soirée intitulée « spectateurs producteurs » au cours de laquelle le public fabriquera un spectacle. C’est que l’équipe revendique un certain rapport avec l’auditoire, qu’elle veut actif.
« Le théâtre, tel qu’on le connaît, » écrit Augusto Boal, « est une forme artistique nécessairement autoritaire et manipulatrice, …, parce qu’on vous demande à vous, spectateurs, de vous asseoir, de vous taire, et surtout de ne pas bouger. » Augusto Boal explique ensuite que son Théâtre de l’Opprimé souhaite « tout le contraire ». Pourtant, je n’ai pas l’impression qu’il aurait été ravi si j’avais participé à la pièce écrite, structurée et mise en scène qu’il nous a présentée : COUP DE POING SUR LA TETE D’UN COUTEAU. Six personnages, trois hommes, trois femmes, en vérité trois couples, errent à travers le monde. Ils viennent du Chili.
On les voit tour à tour terrés dans un repaire à Santiago, hébergés dans une ambassade d’un pays du tiers-monde, accueillis en Argentine (avant le coup d’Etat), invités en Suède… Mais il s’arrêtent à l’escale de Paris.
Toujours en train de faire les valises, ces déracinés, que RIEN (sauf un engagement politique originel) n’aurait dû en vie normale réunir, sont condamnés à une sorte de vie communautaire dans l’errance permanente, dans l’incertitude des lendemains. Leur rêve, c’est un pays calme, sans problèmes, où ils auraient des choses à eux, où ils seraient chez eux.
Le spectacle de ces êtres ballottés seraient sans doute plus émouvant si Augusto Boal, nourri au suc d’une certaine tradition théâtrale, n’avait cru devoir faire du psychologique en dotant chacun de ces héros d’une personnalité propre. Quand ces traits distinctifs ont trait à la politique, ok, mais franchement, la nymphomanie d’une des filles prend trop de place, comme le suicide d’une autre n’en finit pas de s’étaler. Boal a été piégé. Il a voulu boucler ses histoires individuelles. Et son COUP DE POING en perd de la vigueur. Avec une demi-heure de moins, je suis sûr que son spectacle serait plus efficace. Il le serait plus, désencombré de fantasmes trimballés complaisamment, trop propres aux mentalités latino-américaines. En vérité, il y a deux choses dans la soirée : la dénonciation d’un inadmissible phénomène contemporain qui contraint des hommes à vivre marginalement parce que des coquins ont usurpé chez eux la légalité. Ca, c’est grave, c’est important, c’est fort, c’est essentiel. Et puis il y a un habillement, un enjolivement de chaque individu exemple. Et là, Boal n’a pas l’imagination très fertile.
Il n’importe cependant : COUP DE POING SUR LA TETE DU COUTEAU est un spectacle UTILE qui parle en termes non ambigus d’un terrible drame des temps modernes. Dommage qu’il s’adresse à des voyeurs. Car que suis-je d’autre, moi, installé chez moi, face à ces errants ?

10.11.79 – Pendant une heure, elle est absolument épatante. Drôle, émouvante, présente à cent pour cent, sachant juste en faire ce qu’il faut. Elle est seule sur la petite scène du T.G.P., mais une bande-son très importante et comportant même des interventions de personnages partenaires rompt sa solitude physique. Il faut dire que Stéphanie Loïk jouant BÉCASSINE, elle n’avait qu’à paraître ! N’est-ce pas ? Eh bien oui et non, car elle pouvait s’abandonner à la complaisance, à la caricature, donner dans la grimace comme elle semblait ces derniers temps y sacrifier trop volontiers. Or NON : elle maîtrise absolument son jeu. Sa rigueur est hautement professionnelle. Sa mère metteur en scène a su la tenir, avec l’aide de ruptures qu’elle lui impose, lorsqu’elle la fait soudain chanter de croustillants songs de Jean-Paul Farré, et aussi lorsqu’elle lui fait prononcer en gros plan des phrases brusquement intellectuelles exprimant en mots abstraits  inattendus les pensées de l’auteur. Cet auteur, c’est Christian Giudicelli, celui des Bons BAISERS DU LAVANDOU, et son héroïne ne s’appelle pas BÉCASSINE, mais BÉCASSOUILLE, aînée d’une famille de treize enfants pas plus doués qu’elle, rejetons d’une longue lignée de Bécassouilles, en vérité moins bretonne que française « silencieuse ».
L’œuvre est généreuse et relève de la philosophie du : « Si tous les laissés-pour-compte du monde voulaient s’donner la main, ah mes amis, quelle belle ronde tout autour de la terre on pourrait faire sur les cadavres des nantis ». En effet, il était intéressant de montrer l’itinéraire d’une jeune provinciale pauvre, apparemment sotte mais en vérité inculte, s’éveillant à l’intelligence des choses humaines et embouchant les trompettes du refus. Malheureusement, les étapes de cette évolution ne m’ont pas toujours paru choisies avec universalité. Je sais bien que l’homosexualité est à la mode, mais qui pourra me faire croire que la jeune fille DEVAIT obligatoirement rencontrer des « lesbiennes » en plein jour » durant son cheminement ? Ou même qu’elle aurait PU, si fraîchement dégrossie, participer à une manif de femmes ?
D’un autre côté, certaines de ces étapes sont peu vraisemblables et ressortissent d’un hasard extrêmement téléguidé. La rencontre avec Marie sur les bords de la Seine me paraît relever de la fiction pure. Il y a, il est vrai, des moments bienvenus (tout se qui se passe au supermarché notamment), mais mon Dieu, qu’il est difficile sur une scène de manipuler le quotidien, de faire décoller le banal, de s’élever au-dessus du niveau de CONFIDENCES, d’ICI PARIS. De façon éclatante, Giudicelli n’est pas un poète et son personnage, charmant, ne se transcende jamais. Même quand, à la fin, Bécassouille revient au Pays pour arracher ses frères et sœurs à l’obscurantisme inculqué par ses parents. Cette concrétisation « positive », ACTIVE, de sa prise de conscience, pourrait être EPIQUE. Elle reste gentille, elle n’est pas IMPORTANTE. Peut-être la pièce, qui dure deux heures, s’étale-t-elle trop. Resserrée, n’acquerrait-elle pas une autre dimension ?
Ne soyons pourtant pas chiens. Telle qu’elle est, elle est fort divertissante. L’ennui n’est jamais au rendez-vous. Et elle relève d’une denrée actuellement rare : la contestation exprimée de notre société. Alors, même si cette contestation vole au ras des pâquerettes, ne disons pas comme les réacs qu’ « on sait tout ça par cœur »… Et louangeons avec ceux qui ne désespèrent pas complètement de l’Humanité.

10.11.79 – 23 h. Toujours au T.G.P. (Cabaret) : MICHEL HERMON CHANTE. Il a une belle voix. Il a préparé son affaire apparemment de longue date, car sa professionnalité est totale et on imagine très bien qu’il pourrait tenir la scène de l’OLYMPIA.
Du moins s’il repensait son répertoire. Car si ELLE ET LUI, qui vante les mérites des drogues aphrodisiaques, est d’une efficace drôlerie, si Monsieur Paul est touchant et si APOCALYPSE est un beau cri d’alarme à l’humanité de l’an 2000, les autres chansons, qu’il a écrites avec François-Louis Tilly et Richard Foy, l’enferment dans le double ghetto des homosexuels et des drogués. Ni l’un ni l’autre ne recoupent à mes yeux L’UNIVERSEL. La marginalité, considérée comme un des beaux Arts, va trop dans le sens des souhaits du POUVOIR, pour que j’adhère à l’entreprise, même si Hermon rend un hommage à Boris Vian en chantant son DÉSERTEUR. Et puis, quoi, merde ! Qu’est-ce que c’est que ce retour en force des pédés ? Quand j’étais jeune, leur maffia était une franc-maçonnerie. Les revoilà arrogants, agressifs, racistes à rebours (si j’ose dire !). JE ME FOUS DE LEUR MINABLES PROBLÈMES DE CUL avec lesquels ils jettent de la poudre aux yeux de ceux qui essaient de s’intéresser aux vrais problèmes. AUX LIONS.

11.11.79 — Il y aura certainement des gens pour décréter qu’ils n’ont pas aimé ANDALUCIA AMARGA, et il y en aura aussi sans nul doute pour vilipender l’aspect « racoleur » du spectacle que Salvador Tavora et la CUADRA de Séville présentent à la Tempête. Moi, je dis que cette réalisation est admirable. J’ai été happé, soulevé par ce que j’ai vu et entendu. Les larmes ont humecté mes yeux. Quand est-ce arrivé la dernière fois ? Je ne m’en souviens plus.
Aboutissement de la démarche qui nous avait valu l’insatisfaisant HARRAMIENTAS, ANDALUCIA AMARGA chante l’attachement viscéral des hommes à l’Andalousie, à leur PATRIE, l’arrachement qui signifie pour eux l’émigration, puis, celle-ci accomplie, leur confrontation avec la MACHINE assassin.
Les spectateurs sont de chaque côté de d’une trajectoire (comme dans LA FILLE A BRULER), mais cette route éclairée de centaines de chandelles va d’une scène (Espagne) à une autre (Pays industriel).
Le spectacle consiste pendant une demi-heure à aller de l’une à l’autre, et il y a là un extraordinaire morceau de bravoure que je ne puis décrire par des mots, une fantastique parodie de procession. Ensuite, c’est l’homme face à une pelle mécanique dont la personnalité robotique tient de la science-fiction. Hommes broyés, hommes travaillant mécaniquement, accidents, hommes cherchant à juguler le monstre qui ne le tolérera pas, tandis qu’une femme essaiera de peindre en rouge un panneau blanc et y parviendra… à moitié. Ce n’est pas du Théâtre. C’est de la musique andalouse avec ses braillards, c’est du Flamenco avec ses coups de talon, c’est aussi de la musique d’orgue et de la mécanique. C’est d’une remarquable efficacité. Il n’est point besoin de comprendre les mots. Les thèmes politiques militent seuls.
La Cuadra n’a pas désarmé. Le Festival d’Automne la patronne à la Cartoucherie, mais elle n’a pas démissionné. ANDALUCIA AMARGA est un spectacle réconfortant car, au-delà de la lamentation, il est le cri de gens qui ne baissent pas la tête, qui n’ont pas découvert que l’opportunité actuelle était de se mettre à causer de Calderon, comme d’autres, chez nous, de Flaubert.

13.11.79 – CONTES POUR ENFANTS DE MOINS DE TROIS ANS, d’Eugène Ionesco, est un spectacle qui enchanterait sûrement ma fille Catherine, qui a quatre ans. Mon fils Raphaël, qui en a dix, se marrerait mais trouverait ça sans doute un brin débile. Les adultes restent un peu confondus en apprenant que ces textes, qui semblent dus à un grand-papa un peu gâteau et gâteux, sont les premières œuvres exhumées de l’académicien.
Or ce qui frappe, ces que ces pré- « cantatrices chauves » ou « Leçons » ne sont pas fondées, comme leurs descendantes, sur la distorsion du langage. Il n’y a pas de contestation culturelle, seulement le style d’un vieillard qui veut se mettre à la portée de ses petits-enfants. Comment, dès lors, trouver de l’intérêt à l’entreprise de Claude Confortès qui n’annonce pas qu’il a découvert un auteur sachant parler aux enfants (ce qui, ainsi dit, serait d’un rare mérite), mais qui entend bien conquérir le tout public ! Il y parviendra peut-être, après tout, car Maurice Baquet qui joue « Papa qui raconte de belles histoires » est charmant. C’est un grand acteur. Sophie Agacinsky, qui incarne Maman très distinguée, est à chier, mais ça ne fait rien. Quant à Ariane Carletti qui joue la petite Josettte, elle est tout à fait mignonne dans sa caricature de gamine.

14.11.79 – FUENTE OVEJUNE, de Lope de Vega, a souvent été considéré par les metteurs en scène engagés comme une œuvre populaire, parce que cette œuvre montre une révolte de paysans contre un Gouverneur de province un peu trop porté sur le droit de cuissage. Les rebelles, cependant, croient qu’Isabelle la Catholique leur pardonnera l’atteinte qu’ils portent à la sacro-sainte hiérarchie féodale, parce que l’intermédiaire entre elle et le peuple était lui-même en guerre contre la souveraine. Or, à la fin, leur village sera rasé, pour l’exemple, car jamais la plèbe ne doit se soulever. L’auteur concluait-il ainsi par flagornerie, estimant qu’en effet toute rébellion contre un Pouvoir était haïssable, quels que soient les motifs et quel que soit le Pouvoir ? C’est ce que je crois, et il faut savoir gré à l’Atelier de l’Epée de Bois de n’avoir pas cherché à infléchir le « message ».
La lecture d’Antonio Diaz Florian n’est donc pas superficielle. Sa mise en scène est forte, claire, belle esthétiquement, bien jouée (sauf par une fille qui grasseille insupportablement dans le genre truculent shakespearien). Le jeu est frontal et six acteurs tiennent tous les rôles sans confusion. On serait tenté de dire que c’est un spectacle pour festivals.

15.11.79 -     AUDIENCE devrait plutôt s’appeler CONVOCATION et VERNISSAGE serait plus justement nommé CRÉMAILLÈRE. Les deux pièces de Vaclav Havel, que Stéphane Meldegg montre au Théâtre Essaïon, content l’itinéraire d’un écrivain, auteur dramatique et journaliste, puni par le Pouvoir et obligé, pour survivre, de travailler dans une brasserie.
Dans la première pièce, on le voit dialoguant avec le patron de l’entreprise, brave manuel alcoolique pour qui la vie est sans débouchés. Les flics sont venus et lui ont demandé de pondre un rapport hebdomadaire sur l’intellectuel déraciné, et le pauvre voudrait bien que l’intéressé rédigeât lui-même les topos.
Dans la deuxième, à l’occasion sans doute d’une permission (à moins que l’œuvre ne soit antérieure), le même passe une soirée chez des amis qui ont choisi d’accepter le système et de s’y installer pour LEUR promotion sociale égoïste. Evidemment, l’écrivain est un contestataire. Il est probablement Havel lui-même. Et c’est intéressant car la critique n’est pas unilatérale. Certes, un régime qui prive ses opposants du droit de plume est stigmatisé, mais c’est surtout à travers ce qu’il fait de ceux qui l’acceptent (un ivrogne, un ouvrier qu’on ne voit pas mais dont on sait qu’il faut « s’en méfier », un couple sans idéologie ayant tout reporté sur l’acquisition de biens matériels et vivant dans une bonne conscience mal à l’aise quelque part) qu’il est critiqué. L’univers « Pays de l’Est » où seule la médiocrité est acceptée, est impitoyablement décrit en touches expressionnistes.
Seulement voilà : le regard condescendant, méprisant, que jette sur ses partenaires l’intellectuel cultivé et « lucide » n’est pas très sympathique. La patience appuyée dont il fait étalage, la distance avec laquelle il considère ceux qui n’ont pas suivi sa voie, l’indulgence excédée avec laquelle il accepte de se mettre à la portée de ceux qu’il regarde sans nul doute comme des inférieurs, font qu’on s’interroge sur la question de savoir s’il ne sera pas opportun pour lui de faire son autocritique. En somme, la victime n’est pas complètement innocente et il y a du suspect dans son « amour » des malheureux autres. Reste à savoir si cette dimension est voulue par l’auteur ou si elle apparaît malgré lui. Je veux dire : Havel s’estime-t-il détenteur absolu de la vérité face à une société qu’il n’est possible que de dédaigner ? Ou a-t-il voulu que son personnage recèle une ambiguïté, ce qui impliquerait qu’il penserait peut-être qu’il est victime AUSSI parce qu’il ne s’y est pas bien pris, parce qu’il se sent élitaire de droit divin ?
Stéphane Meldegg a, bien sûr, monté les deux œuvres (et Valverde les a accueillies) pour leur message anticommuniste tchèque. Sa mise en scène est propre, claire, sans recherche intempestive. Arditi joue l’écrivain en résigné qui n’en pense pas moins. Gorrivier est un sympathique « saoûlot ». Très remarquable est Catherine Rich qui, avec Bernard Murat, incarne la femme du couple dans le vent. Sa spontanéité, son naturel, sont rares.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 29 janvier 2007 1 29 01 2007 23:33
LE DÉSENCHANTEMENT

Sur les routes à la recherche d’une découverte

16.11.79 –Bruxelles. Je suis allé voir « UNE CONVERSATION CHEZ LES STEIN SUR MONSIEUR GOETHE ABSENT ». Je ne me rappelle plus ce que j’avais écrit quand Marie-Christine Barrault avait joué le texte de l’Allemand de l’Est Peter Hacks, au Théâtre Oblique. En vérité, cette soirée ne m’a pas laissé de traces. Le Théâtre du Crépuscule a choisi une certaine Janine Godinas, actrice de formation classique, pour incarner la maîtresse du poète, épouse de Josias de Stein, grand écuyer de la Cour de Weimar ; la liaison dure depuis dix ans et elle est publique. C’est à son mari que Charlotte, seule en scène, est censée s’adresser.
Bien entendu, le monologue auquel elle se livre est pour la comédienne un moyen de se faire valoir. Le morceau de bravoure dure quatre-vingts dix minutes. Je suis sûr qu’il doit être extrêmement percutant en Allemagne, car son principal intérêt, c’est que l’héroïne y démystifie à belles dents l’illustrissime gloire culturelle germanique. J’avoue qu’en Belgique, j’aurais trouvé plus courageux de me trouver en face d’une « Conversation chez les Van Steen sur Monsieur Maeterlinck absent ». Ou chez nous une « conversation chez les Dupont sur Monsieur Rousseau absent… ou sur le Maréchal Foch absent…ou »… enfin vous voyez ce que je veux dire ! Car je ne me sens pas assez européen pour ressentir quelque chose lorsque je vois un auteur allemand se colleter avec SES valeurs patrimoniales. Et encore moi, je connais un peu Goethe pour avoir été germaniste. Mais combien de gens en France savent autre chose que le fait qu’il soit le librettiste du Faust de Gounod et du Werther de Massenet ? L’entreprise, venant de Gil Lagay, que j’ai connu militant pour des causes plus immédiates, m’a donc paru relever de l’impuissance contemporaine à savoir quoi exprimer.
Cela dit, pour qui connaît le rôle joué par Goethe dans l’Allemagne des princes du XIXème siècle, quel régal ! L’œuvre est d’un humour certain, et cela pourrait bien faire partie du système de Hacks que le compte qu’il règle avec le Pape reconnu de la littérature dans sa langue ne puisse être ressenti que comme une insulte par les incultes de son pays (où la pièce n’est pas jouée) tandis que les cultivés occidentaux, et plus spécialement belges en l’occurrence, en dégustent le suc avec un parisianisme bien imité.
Je crois me souvenir que Marie-Christine Barrault jouait Charlotte très réaliste. Elle s’adressait à un vrai Josias. Janine Godinas donne trop souvent l’impression de monologuer dans le vide. Elle parle à la cantonade et ne donne aucune consistance à son partenaire muet et débonnaire. Mais Gil Lagay l’a dirigée au-delà du premier degré et la logique n’entre pas constamment dans son phrasé. Son interprétation est donc plus personnelle. Elle n’est jamais « boulevard » et pourtant il y a des effets qui feraient mouche avec un peu de putasserie. Il faut la complimenter pour sa discrétion. C’est une actrice de qualité qui respire bien son propos. Le jeu conventionnel, certes, resurgit un peu de temps en temps. Marivaux n’est pas loin. Mais qu’importe, puisqu’elle est efficace.
En tout cas, les femmes de l’assistance lui savent gré d’incarner sans militantisme exagéré une femme émancipée du XIXème siècle, revendiquant son droit à l’Amour marginal et aux opinions personnelles. Comme nous sommes en Belgique, cela va avec un peu d’érotisme et une ébauche de masturbation. Cela faisait longtemps que je n’en avais plus vu au théâtre. La nudité de Janine Godinas est agréable à voir. Quand elle est vêtue, elle fait plus vieille à la scène qu’à la ville. Cela prouve sa conscience professionnelle, puisque Charlotte est en effet sur le retour et qu’un doute plane sur l’« absence » de Monsieur Goethe : provisoire ou définitive ? Très bel environnement de meubles, de tentures, et également très beaux costumes reconstitués minutieusement du temps, conçus par Jean-Claude de Bermels. L’adaptation de Jourdheuil et Besson coule si bien qu’on pourrait croire à une œuvre originale en langue française. Ca, c’est un compliment.

17.11.79 – Gogo et Didi ne sont plus des clochards. C’est un couple qui attend Godot, non plus au pied de d’un arbre sec isolé au milieu d’une lande en plein jour, mais à un coin de rue, de nuit, dans une ville humide sur laquelle flotte un brouillard glacial. Sans doute est-ce pour faire participer les spectateurs : ceux-ci sont assis sur des bancs sans dossiers et sont chauffés par seulement quelques rampes à infrarouge d’une efficacité parcimonieuse.
Nous sommes à Strasbourg, dans l’entrepôt où André Engel a déjà déplacé la presse parisienne alléchée par les environnements astucieux qu’il a su inventer. Didi et Gogo  ne sont pas seuls sur cette place, où stationnent deux voitures, qui s’orne de trois vitrines de boutiques, avec dans l‘une une TV qui montre le programme du soir de TF1, d’un début d’immeuble avec premier étage qui se révèlera être sans doute une officine de médecin, enfin d’un bar feutré aux lumières tamisées derrière des vitres obscurcies, où l’on aperçoit une autre TV branchée, celle-là, sur Antenne 2. Il n’y a pas là que Gogo et Didi. Il y a une mariée qui se fait prendre, dégoûtée, comme une bête, par son époux ivre, deux types dont l’un a une casquette de capitaine allemand de la Marine marchande, et l’autre un pied bot. Il y a un type aussi que le programme désigne comme « l’homme au Ricard », je ne sais pas pourquoi.
De toute façon, cette faune, qui erre sur un espace aussi joyeux que Strasbourg by night dans les quartiers périphériques, est quasi-invisible, et c’est au son que j’ai reconnu Claude Bouchery et Gérard Desarthe, par exemple. Le boulot du dramaturge Bernard Pautrat a consisté à découper en tranches le dialogue de Beckett, et à redistribuer entre différentes bouches ce qui était échangé entre deux personnes. Ce jeu intellectuel est absurde car il désamorce ce que voulait l’auteur, à savoir que deux êtres glosaient interminablement dans l’attente d’une hypothèse. L’amitié qui était essentielle entre Wladimir et Estragon, cette solidarité admirable de deux démunis attachés malgré tout à l’espérance de quelque chose… ET QUI REVIENDRONT DEMAIN, n’existent plus. Chacun est seul dans un univers qui n’est plus guère que métaphysique, qui est rabaissé à Hitchcock ! ILS ALLAIENT OBSCURS DANS LA NUIT SOLITAIRE est un tripotage qui m’a beaucoup irrité, car cette élucubration a dû coûter fort cher et elle m’a paru ressortir de ce que j’appellerai, pensant à Stein et à Wilson, le parisianisme germano-américain. On s’étonne que le Festival d’Automne n’ait pas dare-dare invité ce « renouvellement », et qu’Andress Neumann n’ait pas, immédiatement, proposé le Teatro Tenda pour qu’on y reconstruise la ville montrée par le décorateur Nicky Riéti.
Je voudrais bien savoir si Beckett est au courant, ce qu’il pense de ce détournement de son chef-d’œuvre : qu’il s’en fout, sans doute parce qu’il n’a rien à perdre ! Engel, paraît-il, voudrait nous dire que les générations actuelles n’ont aucunes perspectives devant elles. Soit, c’est un thème actuel, encore qu’on aimerait que ces privilégiés du système qui s’amusent à s’imaginer qu’ils sont des victimes se mettent à réfléchir. « Faut tout repenser, fiston »,
a-t-on envie de leur dire et, en effet, pourquoi, eux qui se disent jeunes, passent-ils leur temps à mâchonner que rien ne va, que rien n’ira ? Ont-ils une incapacité chronique à inventer et à agir ? NON Messieurs Dames, ce n’est pas ça. Ils se complaisent dans ce masochisme qui plaît beaucoup au Pouvoir en place. SA presse ne les promeut-elle pas ? Ce créneau est excellent pour faire carrière dans un Théâtre National. Au Privé, bien sûr, ce serait une autre affaire : il faudrait plaire au public. En tous cas l’impardonnable de l’entreprise, c’est de l’avoir conçue au départ d’une des œuvres les plus signifiantes de ce siècle. Je dis « au départ » car, en dehors du fait que plusieurs personnes se partagent le texte, celui-ci, de surcroît, a été largement coupé. L’enfant, si essentiel, qui vient annoncer que Godot s’excuse et qu’il propose un nouveau rendez-vous, a disparu. Le premier acte est à peu près assumé mais le deuxième, qui est accolé au premier, n’est que survolé. Pozzo est blessé par une explosion qui n’est pas explicitée. Le scandale, c’est qu’Engel ne nous ait pas proposé une œuvre originale. Là encore, cette imposture a servi sa carrière.
Car pourquoi suis-je venu à Strasbourg ? Parbleu, parce que Godot était cité. Parce qu’on me faisait miroiter une mise en scène originale de EN ATTENDANT… Pour être originale, elle l’est. C’est une authentique trahison.

18.11.79 – C’est à Pont-à-Mousson que j’ai vu LES VERS DE TERRE de Peter Waschinsky. Spectacle rigoureux, très brechtien dans l’esprit, d’une technique habile et personnelle. Le public de spécialistes qu’avait réuni Jacques Thiériot est enchanté de la manipulation adroite des objets, de l’agilité des mains et des doigts. La signifiance est obtenue avec une rare économie de moyens. Pour moi, j’ai aussi apprécié les contenus de certaines fables exemplaires d’une moralité très « Est ». Waschinsky fait son spectacle avec une certaine décontraction qui, selon ceux qui le connaissent déjà, lui serait venue avec la présente tournée.

21.11.79 – Si l’on admet que le mélodrame se caractérise soit par le fait que des êtres qui croient accéder au bonheur en sont privés par les intrigues qu’ourdissent des traîtres insoupçonnés, soit par le fait qu’un bonheur est détruit à cause de l’intervention d’un hasard malencontreux, ce ne sont pas des mélodrames que nous proposent Savary dans ses MÉLODIES DU MALHEUR, dernier né des spectacles du GRAND MAGIC CIRCUS et, je le dis tout de suite, le meilleur depuis ROBINSON. Ce que Savary a retenu du genre, c’est que des victimes innocentes y souffrent.
A la différence de ceux qui, comme Martin Barbaz, ont cherché à faire rire au détriment d’œuvres du XIXème siècle, utilisant l’excès des passions et des catastrophes pour en dégager l’outrance, entreprise finalement assez simpliste à l’efficacité trop garantie, Savary a écrit lui-même quatre mini pièces et il a, bien sûr, cherché à faire rire, et il y parvient, mais cette hilarité ne laisse pas d’être grinçante. Pas tellement dans « La Siamoise amoureuse » qui ouvre la soirée et qui part d’une situation plausible mais  hautement improbable. Pas tellement non plus avec « l’Acrobate paralytique » qui, par contre, narre une aventure horrible mais imaginable. Moins paradoxale que la Jumelle, dont la situation absurde chasse les arrière-pensées, cette malheureuse tombée du trapèze parce que son amant la trompait et à qui un clown sentimental fabrique un numéro, pourrait arracher des larmes sincères à un public capable de vibrer. Mais avec « Le cadre supérieur prisonnier de son attaché-case », c’est à une critique politique de notre Société que se livre Savary et le représentant de commerce au sourire « bon vendeur », qui sera impitoyablement vidé lorsque sa mâchoire cessera de rapporter au patron, n’est en rien imaginaire. L’envie de rire ici vient des gags accumulés mais, en vérité, nous assistons à un drame contemporain. Quant à « la strip-teaseuse frileuse » qui clôture le spectacle en faisant appel à tous les poncifs de la convention : homme tuberculeux au chômage mis en prison pour avoir volé du lait dans un supermarché afin de nourrir son bébé affamé, jeune femme chassée de son logis et errant, la nuit de Noël chère à Savary, son petit serré contre sa poitrine, puis trouvant un job d’effeuilleuse dans une baraque foraine, mais n’arrivant pas à enlever sa grosse culotte de laine, malgré les injonctions des « fêtards » ; j’estime que le sketch atteint à son dénouement lorsque l’héroïne meurt effectivement de froid et qu’on entend s’élever les vagissements de l’orphelin, à une authentique dimension de tragédie.
Admirablement dosé, construit, structuré, le spectacle est baigné de cette chaleur humaine, de cette bonté généreuse qui font que Savary, avec ce qui dans d’autres mains ne serait que canulars, parvient, tout en nous divertissant et sans jamais nous ennuyer, à toucher chez les spectateurs des zones profondes. Il sait aller au-delà du bout d’une idée ou d’une situation, et il le fait sans prendre garde à ce qu’il dérange au passage jusqu’à un degré où ce dérangement risque, pour certains, de devenir malaise. Il n’a pas besoin de troisième couteau ou d’échafaudage qui s’effondre mal opportunément pour dénoncer ses intrigues, car le deux ex machina, pour lui, c’est la VIE elle-même. Dont il est évident que l’homme Savary dénonce l’impitoyable machiavélisme.
MÉLODRAME ROADSHOW est un sous-titre trop modeste pour ces quatre joyaux d’une haute tenue d’où, il faut le souligner, la vulgarité est presque absente. Savary d’ailleurs n’improvise plus guère et s’il continue à s’en tenir, pour l’essentiel, à son texte écrit, il aura raison. S’il se livre à ses lazzis habituels, il rabaissera son propos. Je pense qu’il ne le voudra pas. Il ne le FAUT pas !
La troupe qui joue ces MÉLODIES DU MALHEUR n’a plus grand-chose à voir avec le Grand Magic Circus d’antan. A part Savary et Mona, n’en restent que Poisson (qui du reste est le seul à demeurer fidèle à une certaine vulgarité) et Carlos Pavlidis (qui est merveilleux de poésie). Leslie Rain, qui vient de chez Rufus, Clémence Massard, Maxime Lombard et les autres sont des nouveaux venus qui n’ont pas dans la vie l’esprit « maison », mais qui ont sur la scène une rigueur professionnelle bénéfique. Savary pense que cette mutation était indispensable, les vieux du Circus s’étant perdus par excès d’« autosatisfaction ». Il pourrait y avoir du vrai dans cette affirmation.
Je ne me risquerai pas à prédire ce que sera la carrière de ces MÉLODIES. Si le Grand Magic Circus était un groupe courant après la mode, je dirais qu’il est mal parti. Mais il y a des troupes qui FONT la mode, qui la précèdent, et j’espère que le Magic Circus figurera parmi celles-là. Le second souffle qui l’anime est fort, authentique, d’une qualité difficile à contester. Et une fois de plus, il prouve que ses imitateurs n’ont pas le mode d’emploi. Il est unique.

27.11.79 – Jusqu’à un passé relativement récent, il était interdit en France d’être gaucher. Il y a eu une campagne. Maintenant, dans les écoles et les administrations, il est licite de se servir de sa main gauche pour écrire. Et voilà. On n’en fait pas des spectacles. Et le clan des gauchers ne milite pas pour faire du prosélytisme auprès des bambins. Ils ne clament pas à tout bout de champ qu’ils sont « normaux ».
Les pédés, qui dans notre métier n’ont jamais été des victimes et qui au contraire ont souvent monopolisé le marché grâce à leur franc-maçonnerie internationale, qui leur permet de recouper le monde de la presse et celui de la diplomatie, sont repassés à l’offensive.
Hier, c’était le tour de chant de Michel Hermon. Aujourd’hui, c’est ESSAYEZ DONC  NOS PÉDALOS d’Alain Marcel, avec Michel Dussarat et Jean-Paul Muel. Une société a les combats qu’elle mérite. La décadence de la nôtre éclate dans ce plaidoyer bourré de contradictions, (par exemple, il faudrait choisir entre l’affirmation qu’il est normal d’être homosexuel et celle qui indique que cette déviation est venue chez un des protagonistes parce que sa maman lui avait fait peur un jour en lui disant qu’elle allait manger son zizi !), qui oscille entre le thème « Excusez-nous, on ne l’a pas fait exprès », et le thème « Laissez venir à nous les petits enfants » ; et qui vise abusivement à faire croire que quelque analogie existerait entre le sort des Juifs sous Hitler, voire des Cambodgiens aujourd’hui, et celui des pédés chez nous. En vérité, ils sont comme les timides qui en font trop. Ils ont quelque part mauvaise conscience et ils se déballent. Reconnaissons que dans ce spectacle, qui passe à 23 h à la Cour des Miracles, ils le font avec verve et de jolies chansons. Mais franchement, n’y a-t-il rien d’autre à dire aujourd’hui que : « Eh bien quoi, oui je suis pédé !.... Et alors, ça te dérange ducon ?… Allez viens, tu vas voir, c’est bien mieux qu’avec ces salopes ! »… Si encore c’était fait gentiment, mais c’est qu’ils sont agressifs les bougres, c’est qu’ils revendiquent à la fois d’être reconnus comme différents et qu’on banalise leur aliénation. Sincèrement, je m’en fous.
Qu’ils amusent la galerie pendant que le pouvoir s’assoit chaque jour plus « fascistement ».

28.11.79- Sans prévenir, Hubert Jappelle a monté deux piécettes de Labiche au Théâtre Oblique, non plus en marionnettes mais en chair et en os.
Je suis allé voir une marchandise et on m’en a servi une autre. Médiocre

01.12.79 – Le Théâtre du Grolétaire a pris la relève des clowns Maclôma sous le chapiteau de la Cartoucherie de Vincennes. Cette troupe, constituée « de comédiens scénographes » qui poursuivaient leurs études au sein de l’Université Paris VIII Vincennes, à l’Institut théâtral, existe depuis six ans.
Son meilleur élément est François, un dissident des Maclôma, qui fait, à vue mais dans l’ombre, une régie son absolument étonnante, un spectacle astucieux à soi seul. Les sept protagonistes qui, sur la scène, jouent L’OBJET AIMÉ d’Alfred Jarry, ne sont malheureusement pas à son niveau. Dire qu’ils en font des tonnes serait modeste. Croient-ils inspirer le rire en multipliant les tics et les grimaces, en appuyant jusqu’à l’excès les jeux de composition » ? On se croirait en face d’amateurs complètement débutants. C’est d’autant plus grave que le théâtre pataphysique est fragile. En soi, la parodie d’Opéra écrite par Jarry en vers de mirliton, qui cependant riment, n’est qu’un prétexte.
La réalisation du Théâtre du Grolétaire semble être fidèle à la lettre, n’ayant « adapté » le texte que pour le truffer d’anachronismes (comme quand l’« objet aimé » déclare avoir  sa « libido », ou comme quand un personnage annonce : « Comme disent les prolétaires de tous les pays, que faire ? »). En vérité, par maladresse, le spectacle du Théâtre du Grolétaire ne fonctionne pas « politiquement ». Mais peut-être est-ce aussi parce que l’agression contre la Culture ne passe plus aujourd’hui par les chemins de Jarry. Récupéré par l’establishment, ce « combat » n’est plus le nôtre. Seuls de jeunes bourgeois n’ayant pour but que d’épater Papa et de choquer Maman, peuvent être tentés par cet absurde désuet qui met face à face des caricatures d’individus sans consistance sociale ou humaine, des personnages qui ne peuvent gêner personne.
Pour rendre signifiant cet univers, IL FAUT S’EN SERVIR, le détourner. Ici, le premier degré est total. « On » n’a songé qu’au superficiel. SANS TALENT.

02.12.79 – Si je devais, pour Pariscope par exemple, résumer d’une phrase le spectacle de Michel Puig que j’ai vu à Orléans, je pourrais écrire : « Son et Lumière culturel sur la vie du peintre Monet », et, en gros, je ne travestirais pas la vérité. Car il s’agit d’une symphonie en quatre mouvements, inventée par la musicien Puig, et que le metteur en scène Puig a voulu illustrer en images. Sur la scène il y a l’artiste, que Puig joue avec une ressemblance saisissante quand il est de dos, et son modèle, qui est aussi sa femme. Monet ne dit rien. La femme chante en « musique moderne » d’une voix suraiguë. Elle se montre aussi toute nue, et comme c’est Sylvie Kühn qui joue le rôle, ce n’est pas laid à voir malgré un brin de cellulite.
Derrière la scène, il y a des écrans et des grandes voiles sur lesquels sont projetées des diapos des œuvres picturales qui ont inspiré le musicien, et un film qui montre de l’eau en mouvement.
« Ce spectacle, écrit Puig, est une méditation sur le problème du réalisme tel qu’on peut l’imaginer vécu par le peintre Claude Monet ». Et il ajoute : « Ni pièce, ni ballet, dialogue entre Claude Monet et Camille, à travers l’obsession de l’eau, cette symphonie pose dans chacun de ses mouvements une question, et évoque la réponse que Monet lui a peut-être donnée ».
Ces préoccupations sur l’Art ne me touchent pas très intimement, mais je comprends que d’aucuns les aient. C’est un jeu intellectuel, une recherche. D’autres font des études sous forme de traités. Pourquoi pas en manière de spectacle. Un Chéreau pourrait faire une démonstration éblouissante dans un tel domaine.
Puig ne fait pas le poids : un tel parti suppose une musique « signifiante ». Or celle qui nous est octroyée ne m’a pas « parlé ». Plus grave, je l’ai trouvée commune, le genre entendu cent fois sans agrément. Le maniement des projecteurs d’images suppose, d’autre part, une excellente régie et une perfection de réalisation. Outre que les tableaux ne sont pas toujours montrés au bon moment, ce qui est excusable à une Première, les projecteurs sont souvent trop sombres, ce qui trahit le peintre, et paraît guère pouvoir être corrigé.
Bref, cette démarche, qui ne m’a pas paru dépasser le niveau du didactisme car elle ne transcende par le genre dont j’ai parlé au début, est de surcroît insuffisamment exécutée. Ce n’est pas très exaltant !

06.12.79 – Lorca étant un auteur qui se vend et Gallimard ayant le goût des œuvres complètes, notre super éditeur est allé récupérer des œuvres de Federico  qui n’avaient jamais été publiées. Parmi celles-ci, un drame, LE PUBLIC, et un premier acte d’un machin intitulé S.T. (Sans titre). Avec ce matériau, sur lequel il dit s’être précipité, Bourseiller a pondu un spectacle d’une heure qui montre un metteur en scène dirigeant des répétitions tandis qu’au-dehors on se bat. Ce PRIX DE LA RÉVOLTE AU MARCHÉ NOIR façon Antoine m’a laissé sur une faim certaine. Des « spectateurs » bourgeois, favorables à l’ordre qui est en train de prendre le Pouvoir, y interviennent de la salle comme on le faisait du temps où Hébertot programmait du Diégo Fabbri. Très étrangement, aucun des artistes qui répètent là ne semblent avoir envie de participer aux événements, dont ils ont peur, mais qu’ils subissent avec fatalisme. Lorca (Denis) s’est fait couper les cheveux à la fasciste et il joue figé comme s’il était déjà mort. Tout sent d’ailleurs la mort dans ce spectacle hors de la réalité, et qui ne peut intéresser personne, même la distribution qui semble avoir rassemblé des acteurs exclusivement en impasses : repéré notamment Jean-Pierre Bisson, bien abîmé par l’excès de chair, Marianne Épin, dont la fraîcheur s’est éteinte, Danièle Lebrun, qui joue « tragédienne », et Greg Germain, le seul qui ait l’air sain dans l’entreprise. Je ne connais pas les autres, mais on sent bien qu’ils cachetonnent. Bref, ce spectacle n’ajoute rien à la gloire de l’auteur de LA MAISON DE BERNARDA ALBA, et je n’ai pas le sentiment que son montage ait correspondu pour Bourseiller à une intime nécessité. Il a dû se dire, sans chercher plus loin que le bout de son nez, qu’un Lorca inédit ferait courir le tout-Paris. C’est probablement ce qui a aussi incité Jérôme Hulot à lui confier son « Petit Montparnasse » pour en essuyer les plâtres. Jolie petite place de deux cents places sur des bancs en bois assez vitéziens, mais avec dossiers, bien conçue pour la visibilité.

07.12.79 – Il y a dans LA SAINTE TRINITÉ de Régis Santon un très beau moment qui dure à peu près un quart d’heure. C’est quand l’héroïne s’adresse au soi-disant Président du Tribunal pour lui démontrer que l’humanité n’en est plus aux signes précurseurs de l’Apocalypse, mais que celle-ci est déjà commencée tiers par tiers, avec un tiers des rivières déjà polluées, un tiers des bombes atomiques en passe d’être jetées sur un tiers des villes, un tiers des autos détruites en collisions, que sais-je, etc., j’invente, l’énumération fait frémir.
L’Héroïne, c’est une pseudo avocate, et procès pour procès, la défense de son client lui importe peu, sauf deux minutes à la fin quand, agenouillée, elle supplie MESSIEURS les Jurés (il est souligné une dizaine de fois que lesdits jurés sont tous des mâles) de ne pas condamner à mort son client. Et là encore, elle a de beaux accents en évoquant la vie, cette chose que l’écrivain a visiblement eu du mal à exprimer en phrases. En vérité, cette avocate jouée par Marie-France Santon, seule sur la scène du Théâtre Marie Stuart face à un tribunal que l’auteur identifie au public comme je le faisais moi-même dans ma LOCOMOTIVE, est la porte-parole de Régis Santon qui en a gros sur la patate et qui dit, à travers elle, pêle-mêle, tout ce qui à ses yeux ne va pas dans ce monde.
Cet « état du monde » selon Régis Santon est désespérant. Il y a là un cri, hélas sans originalité car il devient multiple, hélas diffus, car il trahit le trouble de ceux qui ne savent pas à qui s’en prendre, et qui accusent dans le vide de tous les côtés à la fois. Cette Société dans laquelle nous vivons a tellement désamorcé ou récupéré les combats de ceux qui la contestent que ces derniers, privés d’horizons qui chantent, n’ont plus que le choix de se taper la tête contre les murs.
Même cette constatation sans revendication étayée n’est pas « à la mode ». Les valets du pouvoir veillent à ce que le prêcheur crie dans le désert. Qu’ils soient désespérés, ces jeunes gens, mais qu’ils la bouclent. Qu’ils s’intègrent au système ou qu’ils meurent : à moins qu’il ne se mette à réfléchir POLITIQUEMENT, c’est à dire en se groupant d’abord avec ceux qui ne considèrent pas que l’aliénation satanique du communisme exposé dans les vitrines des pays de l’Est SIGNIFIE que le communisme soit mauvais EN SOI, ou que les aberrations du PCF ne puissent être défiées, A MOINS QU’IL NE SE DISE QUE TOUT EST A REPENSER, ce qui suppose qu’il ait quelques part la fois de croire que c’est possible, c’est-à-dire que l’Homme n’est pas irrémédiablement mauvais, à moins que tout cela, l’évolution de Régis Santon, s’il est conséquent avec lui même, devrait le conduire au suicide. LE MONDE relaterait-il cet acte dans ses « petites nouvelles » ? Pas sûr !
Quoi qu’il en soit, nous étions huit, un samedi soir, pour voir cette femme dire le texte de son mari. C’est elle, sans doute, qui a ajouté la touche féministe. Il faut dire qu’elle n’est pas très plausible en avocate. Il lui manque le lyrisme et la redondance. Le souffle aussi. Son personnage est également peu crédible, car à qui fera-t-on croire que les avocats n’appartiennent pas au même milieu social que les Présidents ? Santon demande trop aux spectateurs de faire l’impasse sur ses illogismes. Il leur assène aussi trop de rancœurs à la fois. Tout y passe, comme au défilé. Heureusement, l’humour est au rendez-vous. On ne se marre pas en se tapant sur les cuisses pendant l’heure que dure le spectacle mais j’ai gloussé plusieurs fois.

08.12.79 –Moi j’aime bien, quand on me convie à un one-man-show, qu’on me l’annonce. Bien sûr, j’aurais pu, avant d’aller voir au 28 rue Dunois le VICTOR S’EN MELE du Théâtre du Troc, lire les articles de la presse alsacienne qu’on m’avait envoyés. Je n’ai pas voulu me laisser influencer et j’ai été piégé. Comment aurais-je pu penser que cette troupe s’était réduite à un acteur ? Hervé Pierre, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est un chauffeur de taxi strasbourgeois qui vit une histoire d’amour (à sens unique car on n’a pas l’avis du partenaire) avec un poisson rouge, dans une chambrette où il y a un juke-box, un appareil à sous, des rails de chemins de fer, un lavabo avec de l’eau dedans et un plumard. Vêtu d’un deux-pièces léopard, le héros s’affuble successivement de diverses identités, ce qui lui permet, en soixante-quinze minutes, de montrer au public ce qu’il sait faire, et qui n’a rien d’extraordinaire. Il faut dire que ces « clients », dont il usurpe, pour nous les offrir, les personnalités, sont d’une assez grande banalité, même si, à un certain niveau, ils sont signifiants de notre Société. Le texte est d’ailleurs un « collage » où on repère de-ci de-là des poncifs politiques, comme ceux de Michel Debré par exemple, ou des « signes » référenciés à des auteurs comme Céline, Tchékhov, etc… Il est regrettable que le rythme du spectacle soit très suisse. Bon Dieu, qu’est-ce que ça traîne entre chaque scène. Je veux bien que l’artiste ait besoin de souffler, mais quand même…

10.12.79 – C’est Antoine Vitez qui « présente » LA FAMILLE DESCHIENS par la Compagnie Jérôme Deschamps aux Bouffes du Nord. Le spectacle a été créé au Printemps d’Ivry.
Ca ne me surprend pas que ces clowns-là aient particulièrement plu à Vitez. Tout ce qu’ils font est en effet chargé de signifiance et ils ne font rire que rarement. Leur combat avec les objets –qui est la base de l’art des clowns- a quelque chose de tragique. Leurs dégaines tiennent de Wladimir et Estragon (Godot), les voitures d’enfants déglinguées qu’ils traînent du 4 L 12. Clochards paumés aux  itinéraires tortueux, ils ont par instants des gags éclairs sublimes, mais il faut être Colette Godard pour estimer qu’ils expriment toute la misère du monde. Ces trois hommes méritent l’attention. Ils se distinguent des autres clowns en ce qu’ils ne sont presque plus clowns. C’est un spectacle sans paroles… ou presque. Juste une phrase qui rappelle de temps en temps « qu’il a été élevé en Touraine et n’a connu l’usage des lavabos qu’à l’âge de douze ans… »

12.12.79 – Il semble évident que si L’ILE PRISON d’Athol Fugard était située quelque part au large du Kamchatka Soviétique, et si les deux Nègres qui y sont montrés étaient des Juifs « dissidents », les médias auraient fait ce qu’il fallait pour que le public s’intéresse  au nouveau spectacle de Catherine de Seynes.
Mais l’Afrique du Sud dérange l’Occident chrétien à l’intérieur de SON contexte, et profondément, à l’heure de la « nouvelle droite », il n’est pas évident que  l’ « inconscience collective » ne trouve pas justifiable quelque part la thèse néo-nazie du « développement séparé des races » tel qu’il est pratiqué là-bas, c’est-à-dire les autres étant au service des Blancs.
Pourtant, la pièce de l’auteur militant ne dénonce la prison pour Nègres que pour ceux qui savent qu’elle est POUR Noirs. Cela pourrait être un univers carcéral chilien sans qu’un mot soit changé au texte, puisqu’ON ne sait pas QUI sont « politiquement » les deux détenus, ni POURQUOI ils sont là. Il se peut que ce soit, comme cherche à nous l’inculquer le programme, pour un péché véniel. Mais seraient-ils d’authentique criminels que ce serait pareil. L’œuvre est muette sur les motifs. Reste qu’elle décrit avec minutie, tendresse et beaucoup d’humanité la complicité amicale de deux prisonniers, et que ce sont deux acteurs de couleur ADMIRABLES, John Kani et Winston Ntshona, qui les incarnent, en VIVANT les rôles.
Deux événements traversent leur intimité : il y aura une fête à la prison et l’un des détenus, apparemment intellectuel, essaye d’apprendre à l’autre une scène d’ANTIGONE, œuvre évidemment contestatrice dans cet univers. Le Pouvoir réagira d’ailleurs mal à la représentation. Sans doute le coupable y puisera-t-il une raison de rester enfermé alors qu’il avait bénéficié d’une réduction de peine. Une très belle scène avait montré la modification des rapports ainsi créée entre celui qui allait sortir dans trois mois et celui qui restait sine die, réellement heureux pour son camarade, mais jaloux, et l’avouant avec santé.
Qu’il s’agisse du racisme ou d’une description du monde où des hommes en tiennent d’autres à totale discrétion, les thèmes ne sont pas à la mode. Nous n’étions que six hier soir au Théâtre Essaïon, et il se peut que le combat de la courageuse Catherine de Seynes finisse par déboucher sur une certaine affluence, mais ce n’est pas évident. D’autant plus que ce beau travail probe n’accumule pas les degrés et appelle un chat par son nom. Mauvais, ça ! Le peuple pourrait comprendre.

13.12.79 – LE THÉATRE ÉLÉMENTAIRE de Bruxelles est un enfant des enseignements de Grotowski et de Barba. Les acteurs ont donc une parfaite maîtrise de leurs corps et organes.
Toutefois, Michel Dezoteux ne leur a pas demandé d’en faire étalage. Dans LETTRES DE LA PRISON DE GRAMSCI que j’ai vu au Théâtre de la « Communauté Française de Belgique », jolie salle sise face au palais Beaubourg, ces moyens sont au service d’un spectacle hautement professionnel, où les images formées par les mouvements sont belles, où le rythme est soutenu, où le son, avec des chants d’oiseaux et le retour en leit motiv de quelques notes de piano, toujours les mêmes, permet à l’esprit d’entrelacer, sans contradiction intime, les notions de temps qui passe et d’éternel recommencement. Ce mixage est accentué aussi par le retour périodique d’un appel des personnages, et par le fait que des attitudes et des positions les unes par rapport aux autres se répètent. Esthétisme ? me direz-vous. Certes. Mais point dans la gratuité. Point pour faire de l’ « Art ». Tout m’a paru motivé et fonctionner politiquement. LETTRES DE LA PRISON DE GRAMSCI est une « lecture » de l’emprisonnement et de la vie carcérale sous Mussolini d’un député communiste italien., Antonio. L’univers fasciste n’est qu’en sous-jacence. La brutalité n’est pas dénoncée. C’est le militant qu’on voit en gros plan, et les siens, avec ses douleurs –séparation de la femme et des enfants, retour à la mère et à l’enfance-, son fatalisme face à la détention qu’il sait inévitable, son dynamisme à écrire une œuvre car « il faut penser à la postérité », son attitude devant la maladie et la mort. Autour de lui, les êtres de sa vie vont et viennent, peu palpables, sauf pour quelques gros plans situés et répétés. Le spectacle n’est pas réaliste,  mais il n’est pas ésotérique. Il a sa logique propre, qui se situe dans une espèce d’ailleurs. Peut-être est-il fait des images qui sont nées dans la tête de Dezoteux quand il a lu les lettres. Curieusement, on admire l’homme et son entêtement dans une foi qui semblait en son temps condamnée, mais qui brillait dans les âmes avec la blancheur de la mystification : le nom de Moscou n’est prononcé que deux fois, mais avec la même ferveur que dans les TROIS SŒURS. (et puisque j’évoque Tchékhov, disons, autre curiosité, que les trois filles et les deux garçons qui jouent ce spectacle hors du temps et des dimensions m’y ont souvent fait penser). Cependant, l’atmosphère générale est à la mélancolie, à la désespérance. Dezoteux aurait-il su, (a-t-il voulu ?) tirer une leçon ? Le sûr est que cette nostalgie est signifiante.
Spectacle donc hautement professionnel et quasi-parfait, fonctionnant sensiblement et porteur d’un message (même si on est triste de croire savoir le lire). Cette troupe est sûrement à suivre.

17.12.79 – Il y avait une fois à Bordeaux une compagnie théâtrale qui avait des idées et pas d’argent. Elle éprouvait à tel point sa précarité qu’elle s’était appelée LA COMPAGNIE DU JOUR OU ON JOUE. Et il y en avait une autre qui n’avait pas beaucoup d’imagination créatrice, mais qui avait un petit peu de sous parce que la municipalité du bon Maire Chaban-Delmas lui dispensait une petite manne en raison de son activité en milieux jeune et scolaire. Celle-là s’intitulait THÉATRE DE LA SOURCE. Un sens aigu du « politique » les a incitées à s’unir opportunément au moment où la ville réfectionnait les ENTREPOTS LAINÉS, ce qui leur a permis de partager le gâteau de ce lieu polyvalent avec le C.D.R. et SIGMA.
Elles présentent ce soir, la Première à 19 h, la deuxième à 21 h 30, les fruits de leur travail en commun, et disons tout de suite qu’il est clair que si les moyens (camion, sono, projecteurs et même comédiens) ont été mis dans un blot, ce n’a pas empêché chacune de conserver sa personnalité, son originalité. C’est certainement la première, évidemment plus « intellectuelle » -n’y retrouve-t-on pas le Coconier, qui avait en faculté soutenu une thèse sur le Magic Circus ?- qui a inventé le titre commun de FARTOV ET BELCHER du nom des « savants » cités par Lucky dans EN ATTENDANT GODOT. Son spectacle, TRAIN FANTOME, n’a rien à voir avec son titre. C’est un collage qu’une certaine logique lie de tableaux en tableaux par le biais d’une émission imaginaire de TV, mi-APOSTROPHES mi-MASQUE ET LA PLUME, où trois écrivains ayant tous trois consacré un ouvrage à un certain Harcourt en discutent, conduits, bien sûr, par un meneur de jeu pervers.
Nous ne faisons qu’entendre cette « improvisation » , qui sert à meubler les noirs, mais elle est désopilante et c’est grâce à elle que se dessine l’image d’un homme fondateur du « Parti Populaire Purifié » qui fut un politicien et un mystique (mais lequel avant l’autre ?) et dont on n’est même pas sûr qu’il soit mort, car il s’était jeté dans les chutes du Niagara et n’avait pas reparu, mais n’était-ce pas une disparition voulue ?
Inexplicablement , ce gourou m’a fait penser à Garaudy. Mais ce sont sans doute davantage les meneurs de sectes indo américaines qui l’ont inspiré. Quoi qu’il en soit, nous avons devant nous un espace neutre, que délimite en fond un dispositif à trois étages coupé également dans le sens de la hauteur en trois, ce qui donne neuf « boîtes living theatre » qui servent tour à tour d’écrans pour projections et d’aires de jeu compartimentés. Certaines scènes sont très inspirées, comme celle des trois hommes sur un banc qui cherchent à croiser les jambes dans le même sens. (On est presque là dans l’univers des Maclôma). D’autres sont drôles, mais pas d’un très haut niveau, comme celle de la T.V. qui montre en direct un reportage sur un jeune homme sautant du troisième étage de la Tour Eiffel, et que Scoff aurait pu intégrer à son modeste CAUSE À MON CUL… ! D’autres sont un peu ésotériques, comme celle des deux types qui ont entendu frapper, chacun croyant que c’est l’autre et en vérité ce n’est ni l’un ni l’autre, et ils poursuivent un dialogue de sourds, provocateur peut-être, mais sûrement ennuyeux.
L’ensemble manque de « filling ». Les enchaînements n’ont pas été assez pensés. Mais c’est, cela dit, un spectacle très intelligent, extrêmement drôle en moyenne, tout à fait assumé techniquement et joué avec humeur et professionnalisme. Il n’y manque que la folie pour devenir tout à fait satisfaisant. Il y manque peut-être aussi que l’aspect « collage » qui a servi à le concevoir soit maintenant épuré de tout ce qui, de près ou de loin, n’a pas trait au personnage de William Harcourt. Je suis sûr que s’il était davantage centré, le spectacle prendrait une meilleure signifiance contemporaine, et, de farce gentille encore un brin « taupine », s’élèverait vers un niveau plus « national ». Ah Messieurs, l’ANECDOTE !... n’oubliez pas l’anecdote !...
L’autre troupe, où l’on retrouve les mêmes acteurs plus d’autres, plus deux  filles, nous plonge dans un tout autre univers, ma foi rafraîchissant, puisque c’est celui de l’aliénation et du premier degré. Ici, point de montage collectif dont le résultat est le produit des fantasmes de chacun. Un tâcheron de la mise en scène est descendu de Paris. Et  ce personnage a fait avec un découpage du Château des Carpates de Jules Verne, réalisé par un certain Daniel Compère, un spectacle complètement conventionnel en forme de tranche de bifsteack saignant, ou les acteurs ont été dirigés en style « décentralisation », avec une musique de film d’épouvante hollywoodien à l’appui. Des choses comme ça, il en faut pour donner des cauchemars aux enfants, mais elles ne valent pas 550 Kms pour venir les voir.
Heureusement, il y avait LE TRAIN FANTOME. LA COMPAGNIE DU JOUR OU L’ON JOUE mérite qu’on la suive avec attention. Tiendra-t-elle ses promesses ? Attention : si elle sombre dans l’autosatisfaction, elle est perdue. Il lui manque quelque chose. J’y songe : c’est peut-être bien d’avoir conjugué ce que chacun de ses membres ressent  intimement face à notre monde. Hors cette enquête, elle demeurera SUPERFICIELLE.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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