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Mardi 30 janvier 2007
15.02.79 – Je ne pense pas que le PLATONOV de Garran soit le meilleur de ceux qui ont fleuri sur les scènes européennes depuis la « découverte » de l’œuvre par Vilar en 1956. Mais je ne pense pas non plus que cette pièce de jeunesse, longtemps laissée pour compte dans les tiroirs de Tchékhov, soit la meilleure de l’auteur des TROIS SŒURS, de LA MOUETTE ou d’ONCLE VANIA. En vérité, on est loin d’y trouver la même valeur émotionnelle parce que, si déjà on y rencontre les types de personnages qui seront familiers de l’univers de Tchékhov, fantoches d’une Société en train de s’effondrer, ceux-ci n’ont pourtant pas l’épaisseur qu’on rencontre chez ceux qui entourent IVANOV, par exemple. Et le personnage central n’attache guère, parce que l’essentiel en lui n’est pas, qu’ayant eu de belles espérances, il n’est devenu qu’un modeste instituteur de province -l’aspect « raté » n’est qu’anecdotique  au lieu que chez Ivanov il est essentiel- : Platonov est un « tombeur de filles » et son aventure mal étayée sur une densité humaine, tourne carrément au mélo pendant les laborieux et maladroits 4e et 5e actes. Bien sûr, la mise en scène absente de Garran n’aide pas à trouver des clefs dans le non-dit, et le choix qu’il a fait de Niels Arestrup pour jouer le rôle n’est sans doute pas heureux profondément. Avec lui, l’aspect « petit instituteur médiocre » est gommé. L’attrait qu’il exerce sur les femmes est en gros plan exclusif. Christophe Gintzburger fait dans ce spectacle une inestimable entrée au théâtre dans le rôle de l’étudiant agressif. LUI réussit une silhouette que les autres comparses, malheureusement livrés à eux-mêmes, ne font qu’esquisser. La pièce arrive quand même à passer à peu près. Le génie de Tchékhov s’y annonce et l’emporte malgré Garran.

17.02.79 – Je pense qu’à l’époque de Meilhac, Halévy et Offenbach, la monstruosité du contenu de la PÉRICHOLE ne devait pas être éclatante. Certaines remises en question de l’ordre établi n’étaient pas encore, de leur temps, venues pour démystifier certains gros mensonges, et il est certain que pour les spectateurs du temps, l’action de la comédie se situait en Eldorado, au Pays de l’or et de la joie de vivre, sous la houlette d’un vice Roi absolu mais bon prince, ancêtre des dictateurs dont l’Europe a si souvent fait ses gorges chaudes, parlant de l’Amérique latine.
De nos jours, la fin qui pousse une chanteuse de foire à se prostituer, quand la chance lui est offerte d’entrer dans la couche du Souverain, prend de l’importance et le livret n’apparaît plus seulement comme délicieusement fripon. Le fait qu’il se charge de signifiance ne lui ôte, d’ailleurs, rien de sa légèreté ou de son comique. C’est en riant que nous assistons à ce plaisant divertissement qui, en vérité, masque ce qui devrait être un drame, ce qui le serait, traité autrement.
Jacques Livchine et le Théâtre de l’Unité new look qui nous proposent à Saint-Quentin en Yvelines cette opérette n’ont pas eu grand-peine à lui imprimer sa signifiance. Il leur a suffi de replacer l’intrigue dans son contexte péruvien : sur la place de Lima (dont on a gommé l’Espagnolade) une foule prostrée vêtue couleur de sable constitue le fond de l’environnement : elle ne participe pas à l’action qui ne la concerne en rien. Elle est témoin passif et indifférent. Toute une faune évolue aussi entre les protagonistes : un lama, une chèvre savante, des lapins frétillants, des colombes. Le cadre étant ainsi tracé, il ne reste qu’à laisser l’ouvrage s’exprimer joyeusement. A-t-il fallu même accentuer les ridicules des « grands » et du fantoche au pouvoir ? Ils semblent « traités » à la manière Besson, mais en vérité leurs personnages sont d’entrée de jeu si caricaturés que les acteurs n’ont qu’à se laisser porter.
Acteurs et non chanteurs. Là le bât blesse un peu. Plus que dans la version allemande de Savary dont le souvenir m’est toujours présent, j’ai été frappé par la faiblesse des voix, par la mollesse et l’insuffisance de l’orchestre. Les pirouettes et les lazzis ne suffisent pas pour masquer que la joliesse mélodique de la partition est souvent rudement malmenée. C’est d’autant plus frappant que les airs sont célèbres. Qui ne les a entendus enregistrés ailleurs ?
Dommage, car la belle humeur de l’entreprise est pleine de santé et la soirée fleurait bon le sympathique. Il faut dire que le texte est croustillant et, tout compte fait, singulièrement moderne… Il faut relire les opérettes…

19.02.79 – Un soir viendra où « Paris », lassé soudain des jeux du Groupo TSE, offrira un insuccès à l’équipe d’Alfredo Arias. Ce soir est-il venu avec la Générale au Théâtre Montparnasse de l’ETOILE DU NORD ? Je me garderai de pronostiquer, n’ayant point reçu les confidences des princes de la plume qui font et défont les gloires. Comme après LES PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE, je suis perplexe. Un peu plus inquiet quand même car ici le dosage me paraît moins subtilement conçu. Il y manque les masques. Il y manque une anecdote qui, quoique gentillette à l’extrême, recélait pourtant son petit peu de contenu social. Il y manque du charme et , pourrait-on dire, que les personnages soient « incarnés ». Mais cette gratuité dans la ligne de COMÉDIE POLICIÈRE plaira peut-être. N’oublions pas qu’ils étaient nombreux dans la salle ceux qui hier soir DÉCOUVRAIENT (n’ayant JAMAIS fréquenté NOTES, VIERGE, LUXE, DRACULA), la froideur de la mécanique à l’état pur chère à Alfredo Rodriguez Arias. Ceux-là pourraient en avoir été éblouis.
L’ÉTOILE DU NORD, c’est le train Paris Bruxelles. Il pourrait y avoir un deuxième degré car, m’a-t-on dit, c’est aussi le train le plus célèbre d’Argentine, celui qui, à travers les provinces du Nord, va jusqu’en Bolivie.
Un porteur de gare (Facundo Bo) maqué à une tapineuse de salle des pas perdus, (Marilu Marini), s’endort sur son quai désert auprès des wagons vides du train de luxe. Il rêve. Au fait, QUI rêve ? LUI ou ELLE ? Dans une séquence brève, nous la voyons, dans un compartiment, elle aussi s’endormant, et entreprenant de rêver. Ce rêve, c’est qu’elle est chargée de passer à la frontière une valise pleine de dollars, produit d’un hold-up. Le gangster (Alain Salomon) a promis de l’épouser à Paris (le voyage se fait dans le sens Belgique France au siècle précédent, si on en juge par les costumes). En vérité, chacun cherche à tirer son épingle du jeu et il y aura hécatombe.
Une inquiétante « famille » s’installe dans le compartiment avec un père noble (Larry Hager), une tante (Jérôme Nicolin), une épouse (Michèle Loubet) et un affreux jojo (Jacques Jolivet). On ne saura jamais qui est qui, qui fait quoi, et pourtant chacun agira comme s’il savait ou se doutait. La logique du déroulement de l’« action » est celle du rêve, c’est-à-dire qu’elle nous est comme « parallèle ». Le spectacle est d’autre part déroutant.
Les pièces du puzzle dans le déroulement chronologique de l’anecdote ne sont assemblées qu’après l’entracte. Toute la première partie est une série de flashs saisissant les personnages à différents moments et en tant que tels ou que ce qu’ils incarnent déguisés. Le suspense est toujours cassé par l’insolite.
Bref, on le voit, c’est un divertissement intellectuel qu’on accepte ou pas comme tel. D’où l’incertitude qui pèse sur le verdict. Car c’est de l’ouvrage bien faite. La bande sonore est cinématographique dans son réalisme musical et ses bruits. Les décors d’Emilio Carcano sont remarquables et spectacle par moments à eux seuls. Ils ont d’ailleurs tous été applaudis. Comme les acteurs, après qu’on se soit aperçu à la fin qu’ils appartiennent tous au petit monde des libraires et marchands de limonade des quais de gare.
C’est que chacun y va de son numéro, deux d’entre eux se faisant plus spécialement apprécier : Jacques Jolivet et Larry Hager.
Ils s’y sont mis à trois pour pondre la pièce : Geneviève Serreau, Julian Cairol et Alfredo. Il aurait peut-être mieux valu une seule plume d’un vrai poète.
Bon. Alors. Et moi ? Qu’est-ce que je pense ? Bah ! « E Brevi », comme aurait dit Grassi ! C’est mincet. Ce n’est certes pas « utile ». Est-ce « divertissant » ? Un peu mais sans trop. Je ne me suis guère intéressé à ce jeu de l’esprit. J’ai ri mais pas beaucoup. Je ne me suis pas ennuyé. L’entreprise est vaine. Comme ces machines gadgets qui tournent sans servir à rien.

22.02.79 – Abandonnant son exploration de la révolution portugaise, et semblant ainsi faire allégeance à ceux qui souhaitent que nos jeunes metteurs en scène fassent ce qu’ils veulent, pourvu que ce ne soit pas politique, Richard Demarcy propose au Centre Pompidou sous le titre « DISPARITIONS », un spectacle inspiré par LA CHASSE AU SNARK « et autres textes de Lewis Carroll ». Cette incursion dans l’univers de l’imaginaire permet d’apprécier le talent du réalisateur qui a su, au départ d’un matériau, l’eau, créer un univers qui évoque fidèlement l’épopée maritime décrite par l’auteur anglais.
La scène est transformée en une vaste piscine de vingt mètres sur dix au moins. Entendez bien qu’il doit y avoir à tout casser cinq centimètres d’eau, mais cela suffit pour donner l’atmosphère sans que soient entravés les pas des acteurs. Sur cette étendue qui reflète joliment les projecteurs, est plantée la tente des chasseurs. Il y a aussi une machine à coudre rétro, une auto noire des années 50, un billard aux boules brillantes, une table de boucherie, un tuyau d’arrosage qui sert à arroser l’eau. Les dits chasseurs sont six hommes : l’avocat, le boucher, le boulanger, le banquier, le capitaine et le Castor. Ils ont tout le temps les pieds dans l’eau et s’y vautrent aussi. On ne peut pas s’empêcher de penser aux rhumes que risquent les acteurs.
En vérité, le spectacle ne comporte pas d’« histoire intrigue ». Chaque personnage a sa densité. Il s’agit d’une fin de course. Les rapports sont établis entre chacun, faits d’une certaines complicité illogique.
C’est curieux, à quelques soirs près le fonctionnement rappelle un peu celui d’ETOILE DU NORD. Je vais me demander s’il faut chercher un sens à cette irruption sur nos scènes d’un monde irréel paré des plumes du réel, ce qu’on pourrait appeler le réalisme insolite. Théâtre d’évasion ? Théâtre de refuge ? Théâtre d’attente ? Richard Demarcy a en tout cas maîtrisé esthétiquement son propos. Son dispositif est beau, ses acteurs sont disciplinés, convaincus et plausibles. Ils savent faire rire. Son utilisation du matériau liquide est plus habile que celle de Chéreau naguère dans MASSACRE A PARIS.
Et le message est peut-être à trouver dans le fait que cette chasse à un animal mythique aurait un rapport avec l’histoire tchèque bien connue : « Nous marchons main dans la main vers l’horizon du Socialisme. », clament les affiches. « Définition de l’Horizon », disent les contestataires : « Ligne imaginaire qui se déplace en même temps que nous »… à moins que l’humour de notre révolutionnaire assagi ne l’ait incité à paraphraser la charade : mon Premier est une salade, mon Deuxième aussi et ainsi de suite jusqu’au huitième. Mon tout est un auteur anglais célèbre. Solution : les huit scaroles… Lewis CARROLL

25.02.79    Le dessein de SENS à l’atelier du Chaudron est clair : il s’agit d’une rencontre d’amoureux, d’un accouchement, d’une naissance, d’une éducation, d’une émancipation progressive rythmée par l’angoisse d’une maladie.
A la fin, l’enfant quitte ses vieux et se mêle au public. Cette trame très simple conçue et exécutée (je cite PARISCOPE parce que le papier qu’on vous donne à la Cartoucherie est tout à fait anonyme) par Filipe, Sahybba et Tanith, est montrée en pantomime rétro (les costumes sont de l’époque de la CASE DE L’ONCLE TOM en style colonial américain), à grand renfort de sons produits par les voix et des instruments « primitifs ». On joue beaucoup avec des grands morceaux de tissus. L’enfant qui naîtra au terme d’une sorte de danse bien rythmée sortira de dedans un grand drap. Quand on le croira mort, une chappe de plastique l’ensevelira. Une longue écharpe cordon ombilical se déroulera. L’ensemble est assez pauvre, non seulement au niveau des matériaux employés mais à celui de l’imagination, et le jeu de ce garçon et de ces deux filles n’est pas aussi professionnel qu’il le faudrait. Avec un sujet aussi élémentaire, comment se contenter d’un à peu près esthétique ?
Curieusement, sans que rien dans le texte (très bref) l’indique, il semblerait que l’atmosphère soit quelque chose comme antillaise ou autre exotique.

01.03.79 – PAUVRE B…, c’est « Pauvre Baudelaire », vivant dans la misère à Bruxelles aux confins de la folie, et c’est « Pauvre Belgique », qui en prend un bon coup quand le poète parle d’elle.
Patrik Rogiers, du « Théâtre Provisoire », a assemblé les textes où il s’exprime impitoyablement et lucidement sur son Pays. C’est le comédien Idwig Stéphane qui incarne l’homme de quarante-cinq ans rongé par la syphilis et la crainte que son œuvre ne soit un échec, tournant en rond dans une chambre que seule meuble une armoire, et maugréant contre le climat physique et moral du Pays. Il est « saisissant » et même effrayant d’exactitude. On a tellement l’impression que métier, habitude et aliénation se mêlent dans la composante de son « jeu », qu’on est un peu sur la défensive. La ressemblance avec Baudelaire (on songe aussi à Malraux) est très réaliste de surcroît, et la transpiration visible qui trempe l’interprète à la salle Jean-Marie Serreau surchauffée du T.G.P. achève de donner un sentiment de malaise. Mais c’est un compliment : il ne serait pas bon qu’une telle exhibition soit rassurante.
Le texte, étonnant de modernité, n’est d’ailleurs drôle que de temps en temps, et on est plus généralement saisi qu’amusé. Je comprends que la performance ait fait un malheur ,à Bruxelles pour certaines raisons, à Saint-Denis, pour d’autres.

05.03.79 – Comme BAAL, comme DANS LA JUNGLE DES VILLES, comme TAMBOURS DANS LA NUIT, L’OPÉRA DE QUAT’ SOUS repose sur un texte fragile. Le jeune Brecht n’avait pas encore des convictions politiques précises et son anarchisme avait, vers les années 30, un petit goût de mode. En tous cas, les médias du temps firent un sort à cet opéra au livret pas très dérangeant : l’affrontement entre deux pôles de la pègre, le syndicat des « pauvres » et celui du « crime » avec comme médiateur le monde des putains, ne démontait en effet aucun mécanisme du Capitalisme. L’amour possessif de Polly pour Mackie était exemplaire de conventionnalisme petit-bourgeois. L’amoralité du surineur s’intégrait dans le code de l’honneur du « milieu », et comme de juste, la trahison venait de la femme de mauvaise vie.
Brecht avait décrit un univers exotique, étranger, existant certes quelque part entre les bas fonds de Londres et ceux de Chicago. Pabst, dans son film célèbre, avait bien montré que la contestation contenue n’était pas sérieuse et qu’elle s’adressait au sens de la compréhension de la classe dominante puisque, faisant voir la manif des Pauvres à Buckingham Palace (que le théâtre doit se contenter d’évoquer), il avait entre autres mis en gros plan une pancarte qui disait : « Nous aussi, Dieu nous a fait à son image ». A dire le vrai, le DREI GROSCHEN OPER est un ramassis des clichés en vogue avant la montée du nazisme et le succès de l’œuvre, soyons clair, fut dû pour 90 % aux chansons et à la musique de Kurt Weill. Certes, cette musique date. Elle est située chronologiquement, mais elle se laisse encore entendre avec bonheur. Kurt Weill a réalisé là ce qu’il a fait de mieux.
Les Allemands de l’Ouest affectionnent le Brecht de cette époque où le futur auteur de l’EXCEPTION ET LA RÈGLE cherchait sa voie dans une certaine confusion. C’est pour eux une manière de s’approprier le maître à penser des théâtreux de la R.D.A. Naturellement, ils jouent à fond la carte de l’ambiguïté. Chaque réalisateur se doit d’étonner quelque part, et tous les « traitements » sont permis. Les héritiers de Brecht, intraitables sur certaines pièces qu’ils jugent essentielles, laissent faire pour celles-là.
Hans Peter Cloos, à la claudication près, a le physique de Goebbels. Je crois qu’il a l’âme profondément fasciste. Le goût de la violence se marque surtout dans la façon très militariste germaine dont il a traité certains songs, avec une virilité qui ne masque pas une certaine homosexualité. En contrepoint, certains autres sont infléchis par le Romantisme, éclairages aidant. Le pessimisme baigne le déglinguage des sons qu’il a imprimé à la fin. Passons sur le factotum Filet montré en chemise brune à la Hitlérienne et ne faisant pas de justesse le salut main tendue ! Passons sur l’érotisme très berlinois des filles qui semblent ne savoir vivre que les jambes en équerre !
En vérité, il y a deux metteurs en scène en Hans Peter Cloos : celui qui traité ces songs, avec exactitude, précision, aidée par une admirable orchestration enregistrée de Jürgen Tamchina et par des artistes aux voix superbes. Et là se déverse tout le trouble de son « nostalgisme » droitier. Quant à celui qui s’est occupé des scènes dialoguées, son inexistence m’a surpris et l’ennui s’est infiltré, hélas largement, par les brèches de celui-là ! Spectacle antipathique et longuet, c’est finalement le souvenir que je garderai de cette entreprise bien parisienne à laquelle la FNAC est mêlée.

07.03.79 – Dans la pénombre, on distingue deux corps allongés. Nus. Un homme, dont on pressent, à son phrasé, qu’il n’est pas tout à fait blanc ; une femme, dont la chevelure blonde trahit la race. C’est le moment d’après l’amour, le moment où les couples parlent. Cet amour est « coupable ». A deux titres. L’homme est adultère. Il trompe sa femme. Surtout, il est noir et elle est blanche et nous sommes en Afrique du Sud. Les fugitives étreintes entre l’instituteur du quartier réservé et la bibliothécaire de la ville blanche ont été observées, dénoncées à la Police. Les deux coupables vont donc faire l’objet d’une INCULPATION POUR VIOLATION DE LA LOI SUR L’IMMORALITÉ.
L’écrivain africain blanc Athel Fugard poursuit avec courage –car il habite dans son Pays, car il n’est en rien un émigré- son combat contre le racisme. On lui reproche, parfois, de se contenter de peu, littérairement parlant. Je dirai que la forme a assez peu d’importance car l’intérêt du spectateur va au contenu d’abord.
Mais de surcroît, ce combat est vain, car pourquoi faudrait-il que cet isolé, qui lutte politiquement, soit EN PLUS un esthète selon nos critères bien parisiens ? Son théâtre est un théâtre d’aliénation ? Et alors ? Y a-t-il place pour une réflexion « brechtienne » quand la chose dénoncée devrait faire l’unanimité ? Athel Fugard montre une anecdote. Un fait divers de son Pays. Il nous montre d’abord le couple, mal dans sa peau, inquiet, prêt à rompre parce que ça n’est pas possible de s’aimer dans ce contexte. Et puis, après ce débat au premier degré, où rien n’est théorique, où tout est éprouvé, voici l’irruption minutieusement contée par le flic de service, de l’ « ordre ». Exposé de commissariat avec flashs sur les « criminels ». La pièce s’achèvera sur deux poèmes exprimant chacun la solitude retrouvée.
Edwine Moatti a monté l’œuvre avec beaucoup de conviction. Elle est très bien aidée par Catherine de Seynes, dont la nudité, faut-il le dire, est parfaitement pudique, et par Miloud Khetib, dont la nudité est, pourrait-on dire, démunie. Ils jouent « tranche de bifsteack saignant » avec émotion et sincérité. On les écoute. Si un jour vous cherchez un acteur pour jouer un inspecteur de police à tête de brute tarée, et pourtant baraqué, pensez à Olivier Hémon. C’est un nom à retenir. Il est parfait. (Petit TEP)

La pièce d’Athel Fugard actuellement à l’affiche parisienne m’a moins directement concerné en ce sens qu’elle traite d’une gravissime conséquence de la politique d’Apartheid : le racisme existant ENTRE les sous races victimes du régime blanc. Celles-ci ont établi une hiérarchie entre elles et les métis ne veulent pas frayer avec les noirs. C’est, bien sûr, épouvantable. Cela dénonce le système plus impitoyablement peut-être que la pièce d’hier soir, car cela rend soudain apparent que le monde n’est pas coupé en deux, mais en trois, quatre, dix, cent, mille catégories raciales se définissant les unes par rapport aux autres en termes de mépris. Pourtant, je me suis, en l’occurrence, senti touriste et cela s’explique aisément : aucune des deux parties en présence n’est de ma caste. Et je ne suis pour rien dans le processus décrit. Du moins, dans la pièce BOESMAN ET LENA, rien ne M’ACCUSE. Le minable combat, qui oppose les pauvres hères décrits, n’aurait certes pas eu lieu si les bulldozers de l’hommes blanc n’avaient chassé les uns comme les autres de leurs bidonvilles. Mais ce point de départ n’est qu’évoqué.
L’important, c’est que Boesman, mâle phallocrate ivrogne, supporte mal la pitié qui saisit Léna envers un vieux noir plus mal loti qu’eux encore. Cette anecdote m’est restée étrangère.
La mise en scène de Roger Blin, le jeu de Robert Liensol et Toto Bissainthe, complètement naturaliste et boul’ d’hum, y sont peut-être pour quelque chose, avec le fait que Toto est beaucoup trop mignonne pour incarner plausiblement une vieille femme décharnée. Le doigt accusateur ne m’a pas paru levé. Blin et ses interprètes se sont bornés à éprouver, à vivre un état de fait, sans chercher à m’en rendre responsable.
Est-ce l’œuvre qui pêche ? En Afrique du Sud, les vrais coupables se reconnaissent sans doute. Athel Fugard n’avait pas à préciser. C’est donc bien la présentation française qui manque de dramaturgie. Elle nous laisse croire que ce qu’on voit se passe ailleurs. Elle n’est donc pas dérangeante.

14.03.79 – LE SILENCE ET PUIS LA NUIT de Jean Bois est un spectacle « fort ». Le programme écrit : « Quatre personnes meurent au cours d’une nuit blanche dans la promiscuité chaleureuse d’une salle commune, une artiste dépourvue de talent, une « dérangée », Juive de surcroît, un vieux con laid et méchant, un Arabe amoureux. » C’est Jean Bois qui joue le vieux con, raciste, pétainiste, affreux Français moyen obtus et de mauvaise foi enfermé dans ses stéréotypes antisémites et anti ratons. C’est une caricature qu’il campe, de même que C. Drobinsky incarne une caricature d’Arabe avec accent excessif, à la limite de l’acceptable, car on peut se demander jusqu’où se charge est bienveillante. (des spectateurs l’ont mal prise).
Pourtant ces caricatures sont dépassées, car une chose unit ces deux êtres hostiles l’un à l’autre par définition, et c’est qu’ils vont mourir et qu’ils le savent. Cette union face à l’inévitable tisse entre eux une tendresse perceptible. Les deux femmes ont moins inspiré l’auteur, encore qu’elles soient attachantes.
Mais elles rencontrent moins l’universel que leurs compagnons parce qu’il leur manque la complicité. Comment naîtrait-elle en effet entre une comédienne sans rôles, personnage bien connu dans notre profession mais dont le public n’a pas bien les clefs, et une Juive qui n’arrive pas à oublier la déportation ? Hébétée, cette dernière n’est pas pour l’artiste en veine de s’exprimer une interlocutrice à part entière.
Cela dit, chacune et chacun est sculpté au scalpel. L’ambiance à la fois mesquine et faite de liens fragiles parce que de hasard, solides parce que tous se battent contre un même ennemi injuste, la maladie est bien celle d’une salle d’hôpital sur laquelle règne, quelque part, une infirmière caporal qu’on ne verra que masquée quand elle viendra ramasser les morts. Le spectacle est dur, assez dérangeant. Son premier degré tape juste dans une dimension tragique.
Jean Bois est décidément quelqu’un qu’il serait intéressant de cerner davantage, car ce qu’il dit tape juste et dur, ce qui n’exclue aucunement un sens poussé du comique de situation, et, parfois, du texte. Une certaine ambiguïté plane, cela dit, sur ce qu’il pense, LUI. Son sens de l’observation est cruel. Est-ce pour dénoncer ? Pas sûr. (Essaïon 22 h)

14.03.79 – Est-ce un journaliste, un flic, un déterreur gratuit ? Toujours est-il que ce flic qui vient enquêter auprès de ceux qui ont connu Mortin, pour essayer de le situer, de le décrire, de le pénétrer, est vite complètement paumé car le personnage se révèle insaisissable.
Le boomerang revient régulièrement dans la main du chasseur sans avoir jamais rien écorché. Chaque portrait esquissé est détruit par le portrait suivant. Robert Pinget, qui a décrit ce PORTRAIT DE MORTIN, s’est diverti à manier le paradoxe à plein tube. Jacques Seiler, qui est un spécialiste de ce type d’univers un peu absurde, où l’insolite se mêle au quotidien, où la logique est bafouée par elle-même, s’y est amusé après lui à camper les différents bougres qui ont un avis sur le héros. C’est pour lui une nouvelle manière de montrer les facettes de son talent. Nadia Barentin le suit avec beaucoup de veine. On se plaît, pour peu qu’on soit un peu intellectuel, à jouir des méandres d’une pensée tortueuse mise à nu par des artistes rompus à ces jeux. Une plaisante soirée, pas importante en apparence, bien divertissante en tous cas. (Essaïon 20 h 30)

16.03.79 – Pour qui se souvient du MARATHON, il est clair que Claude Confortès, en montrant son nouveau spectacle, C’EST L’AN 2000, C’EST MERVEILLEUX, affiche un état de régression mentale qui vient peut-être de ce qu’il n’espère plus rien de ce Monde, dont il ne perçoit désormais guère que la déshumanisation.
Certes, il y a quelques gags drôles dans ce shows qui se voudrait dans la ligne du Magic Circus (mais encore une fois la preuve est administrée que n’est pas Savary qui veut !), et qui me rappellerait plutôt le style de feu Max Revol dans QUELQUES PAS DANS LE CIRAGE des années 50, c’est-à-dire du pré BRANQUIGNOL, je veux dire du BRANQUIGNOL en deçà, timide, pas encore assumé : celui du médecin accoucheur qui aide tout en feuilletant une revue, une femme à pousser « sans douleur », par exemple. Et les idées exprimées sont souvent à « message » utile, comme la dénonciation du mariage robotisé qui pend au nez des sociétés de demain, comme celle de la mutation monstrueuse de l’espèce qui risque de nous valoir des bébés à un seul œil et sans bras, etc, etc… Mais outre que ces idées ont toutes un relent de galvaudées, parce que la science-fiction en nouvelles et en romans les a exploitées dans tous les sens, elles sont ici exprimées dans un premier degré que l’on ne peut qualifier que de débile.
Pour être moraliste, (voyez La Fontaine), il faut avoir de l’Art, et notamment celui de la transposition. Confortès a-t-il cru en inventer en transportant ses mélancolies dans l’univers des clowns du FANTASTIC FICTION CIRCUS et en incarnant lui-même un Monsieur Loyal fatigué ? Et est-ce parce qu’il se sentait incapable d’être un meneur de jeu actif qu’il a inventé, comme lien entre ses saynètes, une histoire de brouille entre lui et sa maîtresse, la clownesse Sylvie Kühn, qui veut abandonner le métier  parce qu’elle ne se rend plus compte que ce qu’elle fait est drôle ?
Toujours est-il que le spectacle a un côté vieux et désabusé. Il sent l’effort et le laborieux. Il rase le sol. Il ne procure jamais un plaisir vrai. Et ne croyez pas que ce soit parce qu’il « dérangerait ». En vérité, il ne met jamais mal à l’aise alors qu’il le devrait sans doute par moments. Je crois que cet échec vient de ce que Claude Confortès a fait taire le POÈTE qui est… qui était en lui au temps du MARATHON. Cet assèchement a-t-il le sens d’un découragement de l’auteur par rapport au langage lui-même ? On voudrait, par amitié et souvenir, le penser. Michel Müller, Claude Lesko et Chantal Aba font les clowns pas doués avec les deux susnommés. Ils se donnent de la peine. André Acquart a pondu un dispositif comme à son habitude, sans imagination.

19.03.79 – Annette Lugan se revendique TROUBADOUR. Elle exerce son art dans un café-théâtre, le FANAL. Pour 25 F., 23 s’il est étudiant, le spectateur a droit à une boisson non alcoolisée mal rafraîchie.
A la fin du spectacle, l’artiste fait la manche avec le trop célèbre filet. Donc pour un minimum de 35 F., 70 à deux, le public a droit à trois contes dits par une gentille actrice, avec talent et conviction. Elle paye comptant, ça n’est pas douteux, elle a de la présence, de l’abattage, de la précision, de la douceur et de la force. Elle gagne sûrement mal sa vie. Comment ne pas dénoncer ce paradoxe des cafés-théâtres ? D’une part l’un n’en a pas pour son argent, d’autre part l’autre est humiliée et pauvre. Ca ne va pas. Annette Lugan mérite meilleur contexte, et surtout plus approprié à ce qu’elle veut faire. Les troubadours jouaient sur les places publiques…
Cela dit, elle a choisi trois contes dont deux sont « moraux » et le troisième seulement mélodramatique : c’est la pathétique histoire de Pyrame et Tisbe, deux amants qui n’ont vraiment pas de chance. On s’attend tellement au déroulement de l’anecdote, qu’on a peine à être touché ou même intéressé.
Quoique tout autant mélo, le conte chinois L’INJUSTE EXCEPTION DE TS’QUEI MING, d’un nommé Pai-an King-Ki, se laisse écouter avec intérêt, tant la logique implacable de l’univers pré-kafkaïen qu’il décrit est « évidente ». Brecht aurait pu faire un Lehrstück avec cette fable exemplaire. Annette Lugan, avec ce matériau, ouvre bien son récital et tient son auditoire en haleine. L’autre conte moral est celui de l’Agneau du Turc Nazim Hikmet qu’elle a puisé dans LÉGENDES À VENIR. C’est un magnifique texte qu’elle paraphrase peut-être gestuellement un peu trop réalistement. Avec cela, elle achève la soirée avec la certitude éprouvée de faire un succès. A la fin, s’étant dépensée pour sept personnes, elle est épuisée. On le comprend. Il paraît qu’il y a des jours où elle joue devant cinquante, et même soixante personnes !

20.03.1979 – Le TOHU BOHU des Byland/Gaulier a un contenu et un style singulièrement beckettiens. Tout y est fondé sur les rapports
–pas faciles, pas évidents, agressifs parfois- des hommes avec les objets.
Dans un rythme lent qui permet l’exploitation à fond de tous les détails jusqu’à épuisement. Trop, de temps en temps. Il arrive que l’épuisement aille jusqu’à la corde. Byland est helvète, n’est-ce pas. Cela dit, ces clowns, victimes permanentes qui finissent toujours par triompher de l’adversité, sont des silhouettes attachantes. Gaulier campe une espèce de personnage à la Carlos flegmatique, opposé au petit Byland besogneux. Autant l’un est massif, autant l’autre est fluet. Pourtant, ce n’est pas un vrai « couple », comme Laurel et Hardy, par exemple. Il y manque quelque chose, quoi ? Je ne sais pas, une certaine dimension. On ne rit pas autant qu’il le faudrait. On est dans la qualité.

21.03.79 – je comprends qu’on sacrifie au ONE-MAN-SHOW quand on n’a pas le choix et que des acteurs –des actrices- las de n’être pas engagés, éprouvent par ce moyen le désir de s’exhiber, à la fois pour montrer qu’ils existent encore, et pour survivre, et pour « jouer », tout simplement, car c’est une drogue que d’être sur les planches et le manque retentit sur le moral. Mais quand on n’a pas de problème d’emploi, sacrifier à ce genre trop à la mode suppose forcément une singulière complaisance envers soi-même, et c’est ce que j’ai ressenti quelque part en assistant au PEPE de Didier Bezace, que le Théâtre de l’AQUARIUM a la faiblesse de présenter sous son vocable. Voulant, après tant d’autres, traiter du troisième âge, ce qui le situe dans la ligne de préoccupations de notre Pouvoir en place qui, comme chacun sait, est très disert au « service » des personnes âgées, il a appliqué le procédé cher aux membres de cette compagnie, et il est allé en touriste passer un mois dans un hospice. Il a enregistré ce que lui ont dit les pauvres vieux et il a composé un personnage résumé : corps cassé, esprit ressassant avec agilité interne, sentiment d’être devenu inutile, ou proie etc… etc…
Le règlement militaire imposé aux pensionnaires sert de métronome au spectacle qui, habilement, fait jouer aux spectateurs un rôle : nous ne sommes que cent dans la salle, répartis de part et d’autre d’une allée centrale, et nous sommes supposés être les enfants et petits descendants de l’aïeul, venus tous ensemble un même jour pour lui faire une surprise. Fiction habile, qui justifie que l’ancêtre fasse son numéro. Didier Bezace a choisi, pour signifier le lieu à la fois concret et mythique de l’action, les entrepôts quasi-abandonnés que possède Jean-Louis Barrault derrière le local de l’Aquarium. Cela lui procure horizontalement, verticalement, et dans le dos des spectateurs, une certaine variété d’itinéraires qui symbolisent les méandres de la vie passée, la résistance à la ligne droite administrative, le besoin de cachettes refuges etc…
L’ennui, c’est que l’acteur abuse de ses trouvailles. Il veut aussi signifier le temps qui s’écoule pour rien, et cela nous vaut des plages à vide qui ne vont pas dans le sens recherché. Il veut aussi distancier son propos et il s’est ménagé un faux entracte pendant lequel il se démaquille, boit une bière, a l’air de méditer. Nous, on attend pendant ce temps-là que l’acteur consente à rentrer dans son personnage, ce qu’il fera non sans le décaler un brin, comme si le rapport ancêtre-descendants se déglinguait. C’est, bien sûr, la fameuse incommunicabilité des générations qui est ainsi illustrée. A la fin, la visite terminée, le vieux restera seul, attendant SA mort, ayant pratiquement foutu dehors ceux qui lui voulaient sans doute du bien et qui ne l’auront vu QUE faire le pitre, comme un animal un peu étrange, le temps autorisé durant.
Le spectacle CONSTATE donc le rejet des retraités. A quand
L’ ENTERREMENT DU RETRAITÉ, où quelque Dario Fo montrera une société tuant ses bouches devenues inutiles ? Ca a existé. Pourquoi pas demain ? Didier Bezace en tous cas apporte sa petite pierre à l’édifice qu’ON bâtit dans l’âme des chômeurs : dix départs à la retraite « anticipée », c’est cinq emplois pour les jeunes. Cinq loubards qui cesseront de râler. Dommage que les dix éliminés ne le soient pas à la hitlérienne. Voyez comme ils sont cons, méchants, rancuniers, ingrats. A quoi servent-ils ?  

04.04.79 – En voyant apparaître sur la petite scène de la salle Christian Bérard les deux grands corps de Roland Bertin et d’Emmanuelle Riva, j’ai rêvé pendant quelques instants que ce plateau serait merveilleux pour des marionnettes dont les dimensions seraient mieux à la mesure du rapport avec la salle. Et puis, en les voyant jouer la pièce de Jeannine Worms : AVEC OU SANS LES ARBRES, je me suis laissé investir par leur efficacité hautement dirigée au premier degré par le metteur en scène Yves Bureau.
Il  doit y avoir de l’autobiographique dans cette oeuvrette écrite dans un style gentiment désuet, qui conte l’itinéraire d’un couple dont l’homme se contente du confort bourgeois installé et pépère, tandis que la femme éprise de perfection choisit, après dix ans de vie commune, de partir en ne gardant dans sa tête que les bons souvenirs. Puis cinq ans plus tard elle revient, car l’amour n’a jamais cessé d’unir ces deux êtres. Mais elle repartira, craignant de n’être réinvestie par la médiocrité quotidienne. Exigence, quête d’absolu dérisoires, car l’aventure vécue par elle hors du couple n’a rien d’extraordinairement exaltant. C’est donc la projection imaginaire idéalisée de la vie de couple qu’elle préserve en fuyant, pas pour trouver mieux, mais pour garder en SOI quelque part le REVE que ce couple a été, serait exceptionnel. Qu’il existerait AILLEURS une vie merveilleuse possible, refusée par crainte que la réalité soit en-deça. Cette fragilité du bonheur est matérialisée par le lieu où se passent les deux actes : un quai de gare désaffecté où ils auraient fait pour la première fois l’Amour. Mais était-ce bien là ? N’y avait-il pas des arbres ? AVEC ou SANS ARBRES, qu’importe : chacun vit SES souvenirs à SA manière, à SON heure.
Roland Bertin, mieux encore qu’Emmanuelle Riva, sert l’œuvre avec conviction et talent. Il sait faire passer dans sa composition tout ce qu’il y a d’ambigu dans le mâle bourgeois repu qui garde au fond de lui l’étincelle de la bonne volonté : on arrive presque à la plaindre d’avoir une femme aussi compliquée.

Commentaire a posteriori

Il est étonnant qu’Yves Bureau ait choisi pour incarner les personnages de ce couple deux homosexuels notoire. Sans doute ne le savais je pas à l’époque. Ca m’étonne.
En tout cas rien ne transparait sur la scène de leurs mœurs respectives en privé. Comme quoi le talent …
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Mardi 30 janvier 2007
06.04.79 – Il y a un certain temps, d’aucuns l’auront peut-être remarqué, que j’ai renoncé à juger des spectacles que je vois par rapport à ce qui fut longtemps mon système de référence, c’est-à-dire POLITIQUEMENT, en partant du fait que tout est politique, y compris ce qui n’a pas l’air de l’être. A quoi bon puisque 90 % des productions d’aujourd’hui semblent se désintéresser des grands problèmes humains et ne font que sacrifier à des évasions de refuge et de divertissement ? Ces jeux élitaires ont, évidemment, le sens d’une reprise en main des « contestations ».
Actuellement, le POUVOIR a gagné la partie sur ceux qui l’avaient ébranlé en 1968. Heureusement, la crise sociale réveille les syndicats et une certaine colère issue du Peuple pourraient bien créer un jour une nouvelle situation explosive. Les jeunes (et vieux) bourgeois (ou apparentés) qui « font » l’art en sont exclus.
ALBERT ET SON PONT de Tom Stoppard, monté par Stéphane Meldegg au Théâtre de la Plaine, oblige toutefois à « réenfourcher » les vieux chevaux de bataille, car non seulement l’œuvre élude le contenu social  de l’anecdote qu’elle conte, mais elle le méprise, tourne autour « légèrement » d’une façon qui m’indignerait si, après tout, le propos n’était aussi mineur. Tom Stoppard, on le sait, est l’auteur de cette jolie variation sur le thème d’Hamlet qui s’appelle ROSENCRAFT ET GUILDENSTERN. Albert est un fils de famille, brillant étudiant promis à un riche avenir dans l’usine de son père. Il couche avec la bonne et l’engrosse. A l’occasion de vacances, il participe avec un groupe de peintres (en bâtiment) à la remise à neuf d’un pont suspendu. Et voilà qu’il se prend d’amour pour ce pont. Au point que, quand la municipalité décide, pour faire des économies, d’acheter une peinture qui dure quatre fois plus longtemps et de licencier trois travailleurs sur quatre, ce qui suppose de la part du dernier un engagement de huit ans, il se précipite pour se faire engager et être celui-là.
L’auteur aurait pu, on le voit, traiter d’un  grave problème contemporain. Point : ce qui l’a intéressé, c’est l’aliénation de son héros, le CAS « psycho-illogique », absurde… Et ce qui l’a amusé, c’est d’avoir fondé une histoire sur un faux calcul : en effet, au bout de deux ans, un quart du pont était rutilant mais les trois quarts restant, toujours revêtus de l’ancienne peinture, étaient évidemment devenus dégueulasses. Amusant paradoxe, effectivement, désamorçant complètement tout ce qui aurait pu être signifiant dans le spectacle.
Je dois dire que Stéphane Meldegg a été dans le sens de l’œuvre. Sa mise en scène au premier degré est complètement sans « dramaturgie ». Jean-Luc Moreau a trouvé dans le personnage l’occasion de faire un numéro. Les autres, dont Jean-François Prévand, lui servent honnêtement la soupe. On rit un peu.

19.04.79 – Ils sont charmants, ces comédiens du Théâtre de Quat’ Sous, ils ont du talent, et c’est avec art qu’ils ont monté pour leur petite salle de 170 places sise à Montréal la charmante pochade intitulée LA TOUR EIFFEL QUI TUE, que Guillaume Hanoteau avait, vers les années 50, confiée au gentil Michel de Ré, alors directeur du théâtre du Quartier Latin. Nombreux, dans la grande salle du Théâtre de Chaillot où l’œuvre était déracinée, étaient ceux qui se souvenaient de cette création qui, dans le mini théâtre de la rue Champollion, était exactement A SA PLACE, au milieu de cette population de savants en puissance dont se moquait l’auteur, à deux pas de l’école Polytechnique à qui il destinait ses traits particuliers. Au Théâtre National de Chaillot, le canular avait quelque peine à passer finement et les acteurs en tournée du nouveau monde s’en sont tirés en jouant gros. Ils ne sont pas arrivés à avoir le rythme endiablé requis par cette force musicale. Comment leur en vouloir avec les kilomètres qu’ils avaient à faire pour aller d’un bout à l’autre du plateau ? Et d’ailleurs, comment ce jeu de l’esprit, intellectuel en diable, aurait-il pu franchir l’espace de l’immense grotte culturelle gérée de plus en plus en dépit du sens commun par André Périnetti ?
Bref, les trois polytechniciens assassins qui tuaient pour faire croire que la Tour Eiffel le faisait, ce afin d’obtenir qu’elle soit abattue, parce qu’à leurs yeux ce monument défiait les lois mathématiques, auraient mieux fait pour leur retour de venir perpétrer leurs horribles forfaits dans quelque Lucernaire. Mais ils ont quand même à Chaillot fait sourire par moments ceux qui, comme moi, se souvenaient d’avoir naguère hurlé de rire !

22.04.79 – MACADAM 4 ÉTOILES est la version épurée du spectacle LES BELLES HISTOIRES N’ONT PLUS D’ISSUES, créé l’an dernier au Théâtre de l’Aquarium par la Compagnie de la Grande Cuillère. Tout l’aspect « comédiens parlant d’eux-mêmes » a été gommé en apparence, ainsi que les références à Shéhérazade. Ce deuxième parcours est présenté au Théâtre Oblique. Il dure soixante quinze minutes à peine et pourtant, son défaut, c’est un manque de rythme global et une certaine mollesse, surtout des enchaînements. Curieusement, c’est un spectacle de théâtre qui refuse ce qui FAIT l’essentiel du théâtre, c’est-à-dire le dialogue. Les quatre protagonistes passent la soirée à se raconter ou à narrer des histoires. Ils nous parlent, ils se parlent à eux-mêmes, presque jamais entre eux. Ce « langage récit » aurait exigé des acteurs de one-man-show rompus à l’abattage. Or, si c’est le cas de Michel Boujenah dont le numéro de Pied Noir est très au point, les autres n’ont pas le métier nécessaire, encore que Paul Allio ait fait d’immenses progrès et qu’Agnès de Brunhoff parvienne parfois à capter l’intérêt un moment. La deuxième fille, Corinne Atlas, reste en dessous et son ouverture du spectacle est interminable. Cela dit, chacun a SON rôle de vieillard en difficulté, donc un personnage défini, typé, et ce qu’IL raconte, ce sont ses souvenirs. Ce qui a permis à ces jeunes gens de causer d’expériences qu’ils ont vécues eux-mêmes, en dépit du fait qu’ils incarnent en fiction des expulsés d’asiles ou de vieux immeubles, réunis par le hasard de l’errance au bord d’une autoroute où ils font du stop pour aller l’un sait où, l’autre même pas. Expériences ou goûts : Boujenah nous parle de Tunis, d’où il a dû partir, mais Allio nous montre son penchant pour la musique nègre américaine, et il tient là un bout de numéro de cabaret. La musique joue un rôle dans le spectacle. Pas assez au début. Elle aurait renforcé l’attaque. Quand elle n’est pas parodique, elle est trop influencée par l’abominable Dessau dont on croirait par moments qu’il est l’auteur des songs.
Spectacle prometteur qu’on dirait satisfaisant si  on ne sentait que l’équipe peut mieux faire encore. Il semble que ce qui manque au spectacle soit une synthèse, et peut-être est-ce le phénomène « collectif » démocratique qu’il faut accuser. A force que chacun y aille de son couplet, il est oublié qu’un spectacle se joue entre des PARTENAIRES. Ici, à la rigueur, cette notion existe épisodiquement entre chacun des deux couples, mais que les quatre ne trouvent une complicité concrète que quand ils font ensemble (et d’ailleurs approximativement dans le même sens) le geste de l’autostoppeur, c’est bref. Ce que j’ai vu, c’est le fruit des efforts de quatre (deux + deux) égoïstes. Il leur reste à dialoguer entre eux, dialectiquement.

03.05.79 – A l’occasion d’un séjour en Israël, j’ai vu AU NOM DU PÈRE, DE LA MÈRE ET DU FILS, le spectacle palestinien de François Abou Salem que le Festival de Nancy avait invité l’année dernière et que Michèle Kocossowsky avait déprogrammé soi-disant pour insuffisance artistique.
J’imagine qu’en son temps, si elle était allée à Alger, elle aurait déprogrammé MOHAMMED PRENDS TA VALISE, et peut-être bien le Teatro Campesino si elle avait pu faire le voyage de la Californie. Car non seulement le contenu du spectacle est important, mais Abou Salem a su le traduire en une esthétique simple mais efficace, avec l’aide d’une troupe de comédiens vivants et professionnels. Troupe bigarrée, où les authentiques Palestiniens collaborent avec une Druse et une Américaine (car « on » n’a pas trouvé de femme arabe qui ose jouer le rôle de l’épouse). Abou Salem lui-même est chrétien. Le lien entre tous, c’est qu’ils sont parties prenantes au même niveau politique contre l’Etat colonialiste israélien. De fait, un des contenus du spectacle illustre cette lutte, de façon généralement bon enfant d’ailleurs. Un personnage masqué appelé L’INTRUS symbolise l’oppresseur, qui d’ailleurs n’est pas toujours le Juif. Un moment joyeux du spectacle est celui où la famille arabe fait sa « leçon » d’hébreu et apprend comment il sied de se comporter avec l’occupant. Un moment violent est celui où le chirurgien sioniste –en vérité un flic – stérilise à son insu la femme palestinienne. Mais Abou Salem ne s’est pas borné à une contestation primaire à une facette. Il y a dans AU NOM DU PÈRE… un deuxième contenu, qui est une critique, une mise en accusation du système familial traditionnel arabe fondé sur la suprématie du mâle et l’esclavage de la femme qui survit à tout.
Drôle mais ô combien pathétique et signifiant, est le moment où le père, expulsé de son logement, recrée quelque part sur la route la hiérarchie du clan en s’asseyant sur la pauvre bassine que son épouse a emportée. Ainsi la domine-t-il physiquement comme il le faisait sur son pouf à la maison. Et combien émouvante est la scène où, le père étant en prison, le fils emmène la mère se promener en ville, lui découvrant qu’elle a droit à un univers qu’elle croyait lui être interdit.
Spectacle militant donc, à deux niveaux, et qui appelle un chat un chat. Les messages ne sont pas enfouis là où ils seront impossibles à décrypter. C’est ça qui n’a pas dû plaire à Kokossowsky. Mais ça ne veut pas dire, j’y « ré-insiste », spectacle sans art. Très « pantomimé », étayé sur la musique et la danse, il est visuel et lisible, presque sans que des clefs doivent être fournies, à des publics entendant mal la langue. Les scènes parlées sont peu nombreuses et rapides. Efficace, utile, rythmé, jamais ennuyeux, réalisé par des artistes militants –et ça se sent- rompus à leurs disciplines, ce spectacle s’inscrit, à mon avis, parmi les rares qui méritent d’être exportés du Monde Arabe. Même ceux qui ne seront pas d’accord avec le message auront avantage à le recevoir, ne serait-ce qu’à titre d’information.

07.05.79 – Après bien des mésaventures, voici enfin L’ENTERREMENT DU PATRON à Paris sous le chapiteau du Forum des Halles. Silvia Monfort a été remplacée par Rosine Rochette, et il faut bien le clamer : jouée par cette artiste aux racines populaires, le personnage de la femme du patron prend toute la valeur qu’il n’avait pas avec la Directrice du Carré. Il est « décoincé », assumé. Jean-François Delacour, de son côté, nouveau venu dans le rôle du curé, charge avec bonheur dans une ligne truculente anticléricale conventionnelle. Autour d’eux, les autres acteurs semblent avoir retrouvé le bonheur de jouer ensemble. Enfin, on peut parler d’une distribution homogène. Est-ce cela ? Est-ce parce que Mehmet a inculqué à ses artistes de jouer les situations du prologue, toujours est-il que, par rapport à ce que j’avais vu antérieurement, la pièce bascule. Elle part très fort et la partie semble gagnée au bout d’une demi-heure. Mais le jeu farce autour du cadavre du patron s’essouffle ensuite, et cela vient de ce que chaque effet est appuyé avec une lourdeur que soutient peut-être en version originale la faconde italienne, mais que le texte français, timide et trop décent de V. Tasca n’étaye pas. La scène de l’âme, notamment, et la scène du pet perdent en partie leur impact parce qu’elles s’étalent complaisamment dans le temps, interminablement décalées entre ce qui se passe, et ce qui se dit en un langage pudique sans verdeur. La marche à travers les puanteurs est également trop longue, et le dispositif (toujours aussi éloigné de l’esprit de l’œuvre et toujours aussi périlleux à manier) empêtre les acteurs dans des fils où ils se meuvent maladroitement. Cette déambulation qui devrait être énorme et préparer, à travers les fumées et, sans doute, le fracas réaliste des usines, à la scène finale, celle de l’exécution du mouton, ne joue pas son rôle de tremplin parce qu’elle-même ne décolle pas. Et « Felliniser » la démarche ne suffit pas à la poétiser. Je crois que tout ce passage est mal traité. Outre palper le brouillard, j’aurais aimé entendre le flac du cadavre tombant dans le canal, un « meuh » quand soudain chacun se délecte à respirer l’odeur du fumier. J’aurais aimé que la fantaisie vînt en contrepoint de l’horrible le renforcer, et qu’il y ait du mystère dans ce cortège vers le cimetière. Bref, je crois que l’imagination de Mehmet n’a pas été au rendez-vous et c’est en partie pour cela, probablement que, quoique Rosine Rochette assume mieux la fin que Sylvia Montfort, celle-ci pourtant ne fonctionne pas parfaitement… Mais le pourrait-elle, puisque l’essentiel, c’est-à-dire le débat, est esquivé ? Je dois dire que je m’interroge sur le pourquoi de cette esquive… Vraiment, je ne comprends pas quelle panique ou quelle lâcheté a empêché Mehmet d’aller au bout de la volonté de Dario Fo. L’explication avouée est que la troupe n’était pas assez motivée politiquement pour affronter le public hors du texte écrit. Si c’est vrai, cela me paraît très grave et poser le problème du comédien en des termes qui ne peuvent que l’identifier à un instrument sans convictions. Jouer une œuvre pareille sans adhérer au contenu me paraît inimaginable. Mais peut-être qu’écrire cela n’est pas « professionnel ». 

09.05.79 – Une prise de courant mâle, une prise de courant femelle. Toutes deux de la taille d’un petit meuble. Deux clowns jouent avec ces engins. La toile de fond est tissée : DARLING DARLING parlera des rapports masculin féminin. A gros traits, avec humour et gaieté, sans leçon à tirer. Le nouveau spectacle des MACLÔMA se lit aisément. Il n’est pas politique comme les précédents, il n’est pas intellectuel. Les degrés d’ésotérisme ne s’accumulent pas. On rit. Le regard jeté ne l’est pas sur la justice ou tel mode d’expression sociale. Il l’est sur soi-même, ce qui implique l’entrée en jeu de la tendresse, de l’humain. Cela dit, on aimerait qu’à travers leurs itinéraires, les trois clowns qui restent Maclôma aient recoupé un universel plus militant. Les trouvailles abondent dans la série de sketchs qu’ils nous proposent avec une bonne progression, comme un spectacle de variétés bien construit. On peut même parler de richesse, de foisonnement. Les clowns visiblement ont travaillé dur. Cela dit, le spectacle reste un peu gris, un peu longuet jusqu’au deux derniers numéros qui sont de grande classe : celui de l’oiseau siffleur et le jeu rétro entre deux bossus (apparents) et une femme enceinte sur des musiques de Georges Milton, et des tangos des années 30 resteront dans ma mémoire comme des grands moments. Bref, les clowns Maclôma sacrifient aux mœurs du temps. Ils font une pause dans leur combat. Ils affinent leur art. Est-ce une évolution ? Cet art amélioré viendra-t-il au secours d’un contenu redevenu militant ? Nous le saurons un jour.

11.05.79 – Le Théâtre de Recherche de Marseille, qu’animent Andonis Vouyoucas et Françoise Chatôt, m’avait toujours rebuté quelque part jusqu’ici parce que je trouvais que c’était une des troupes à qui le Professeur Grotowski avait fait le plus de mal. S’appuyant sur les célèbres techniques polonaises, le Grec fumeux en avait tiré des spectacles aux degrés tellement accumulés que l’incompréhension ne s’y disputait qu’avec l’ennui.
SCÈNES DE LA VIE MARSEILLAISE PENDANT LA PESTE DE 1720, monté par Françoise Chatot, semble contredire cette démarche passée.
Découpée en fresque historique, la pièce de Dominique Cier a l’air d’un son et lumière dialogué pour festival de seconde classe. La troupe est résolument inexpérimentée. On croirait des amateurs. En outre, l’anecdote est inscrite d’une plume tellement sans surprise qu’on sait d’avance tout ce qui va se passer.
Quant au contenu social, il est sans nuances et, de toute manière, à la fin l’ordre hiérarchique à peine ébranlé en cours de peste, reprend ses droits sans mal. L’ennui reste donc au rendez-vous avec cette troupe. Triste soirée qui, à Marseille, a peut-être le mérite d’évoquer un moment de l’Histoire locale, mais laisse de marbre à Paris. Ou alors, il aurait fallu que Dominique Cier fût Shakespeare. Ca aurait peut-être inspiré Frnaçois Chatôt. Au fait, pourquoi les lavandières de Marseille sont-elles les seules, dans ce spectacle « pointu », à causer avé l’assent’ ?

12.05.79 – Jean-Marie Bisson est le petit frère de Jean-Pierre. Dans les œuvres de ce dernier, on était habitué à le voir incarner les utilités ou assumer la régie. Voici qu’il emboîte le pas à celui qui, sans doute, devait l’opprimer quelque part, exactement sur le même registre, avec au moins autant de talent, probablement plus de violence et un désespoir singulièrement plus évidemment sincère. JEF, qu’il présente à la M.J.C. des Amandiers (XXème arrondissement) dans la confidence la plus débutante, montre l’amitié de deux hommes que le goût de vivre n’habite pas, au rythme d’aventures féminines avortées, de souffrances jalouses, d’imaginaire morbide et… ô souvenir !, de beuveries chez « L’Arbi », le bistrot du coin. Jean-Marc, à la fin, se fait hara-kiri. Spectacle curieusement « démodé » en un temps où la jeunesse semble avoir gommé la mode du « mal de vivre ». Jean-Marc exprime son malaise avec retard. Il doit bien avoir 27 ou  28 ans !... Vous vous rendez compte ? Mais il est efficace, il fait rire, il touche, il s’incarne professionnellement et même se dépasse. Au minimum il nous fait découvrir un acteur. Alain Vannier lui donne la réplique avec conviction.

15.05.79 – Le cadre de scène, noir cassé de marron, et « égayé » de dorures, évoque lointainement la couverture d’une édition de XIXème siècle des œuvres de Corneille. Un petit rideau rouge et de chaque côté une fenêtre fonctionnelle. Tout cela fait terriblement tournée.
En attendant que commence la représentation de L’ILLUSION COMIQUE à la salle de spectacles de la ZUP d’Epinal, nous assistons à une démonstration vidéo faite par le Professeur Houdart expliquant son art aux élèves du C.E.S. de Neufchâteau. On voit comment se manipulent les marionnettes, comment les acteurs se maquillent. On apprend ce qu’est une scène à l’italienne. Ca remplace la musique d’accueil du public, ça fait didactique et animation. Et puis c’est la marque tangible d’une implantation que ne conforte guère l’abondance des spectateurs. La première scène, jouée par des acteurs en chair et en os (Houdart qui fait le père parti à la recherche de son fils prodigue, et Ichem Rostom) fait très ringarde, mais je pense que c’est exprès. Jeanne Houdart incarne le célèbre magicien qui permettra au vieillard de visionner la vie de son rejeton. A partir de cet instant, elle incarnera vocalement tous les personnages et les formes animées feront leur apparition.
Une apparition enchanteresse. Sur ce plan-là, le spectacle est une réussite. Ces formes sont belles, elles ont de l’humour et elles sont maniées avec une délicatesse poétique merveilleuse. Le personnage de Matamore, suggéré d’abord par ses seules bottes, puis par son chapeau, jamais achevé mais ô combien présent, est remarquable. Mais tous le sont, réduits à des éléments signifiants ou à des lignes, conçus en diverses dimensions et pour différentes techniques de la manipulation. Personnellement, c’est quand ces formes ont la taille presque humaine que je les préfère, mais ce n’est qu’une nuance. Jeanne Houdart fait une performance de synchro absolument étonnante. Elle a su donner une personnalité à chaque personnage. Mais il est dommage qu’elle soit enfermée (à vue mais mal discernable) dans une cabine, comme si elle était hors du spectacle, alors qu’elle en est en vérité le meneur. Dominique Houdart a transformé le 5ème acte de Corneille en opéra. Là encore, c’est Jeanne Houdart qui chante sur la très lullienne partition de Michel Frantz. En vérité, ce que fait Jeanne Houdart dans ce spectacle est immense mais frustrant, pour elle, qui se cache, et pour les spectateurs, qui ne voudraient pas qu’elle se cache. Je crois que cette ILLUSION COMIQUE gagnera beaucoup quand le magicien assumera son rôle et ce sera très intéressant de le voir JOUER SON JEU À VUE ET PEUT-ETRE EN ÉTANT PLUS INTÉGRÉ aux scènes. Cela donnera un élément de vie. Et rendra sans doute le texte plus intelligible. Car pour l’instant, il faut bien le dire, on n’ « entend » pas grand-chose. La voix est amplifiée par une sono trop puissante, où les graves dominent excessivement. Ca passe d’autant moins qu’on n’a pas la présence de l’actrice et qu’on ne la voit pas articuler. Vous me direz : qu’est-ce que ça peut foutre ? En quoi l’intrigue contée par Corneille en alexandrins ampoulés est-elle « concernante » pour moi ? Bah : c’est un ramassis de thèmes célèbres, le fils prodigue, le Matamore, le père qui se répand. La merveilleux y joue un rôle capital et la boule de cristal a fait des enfants depuis. Ca se termine aussi par un hymne au théâtre qui, du temps de l’auteur, ne manquait pas de courage. Je suis sûr qu’un Besson dégagerait des leçons contemporaines avec ce matériau, et peut-être pourrait-ce aussi être le cas de Dominique Houdart s’il était moins occupé à maquiller les contenants. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas par parti qu’il a rendu le texte inintelligible. Il lui appartient donc de rectifier.

18.05.79 – INTROSPECTION, autrement dit « AUTOCRITIQUE » en traduction plus fidèle de l’allemand : « Selbstbezichtigüng » est un texte de Peter Handke. L’auteur s’y exprime, pourrait-on dire, en forme de confession agressive, en tous cas sans repentir. Il compte minutieusement tout ce qu’il lui a été imposé de faire depuis qu’il est né, tout ce qu’il a fait qu’il n’aurait pas dû faire. C’est une juxtaposition d’aveux et de constatations dont l’accumulation met en accusation la condition humaine et la Société. L’impossibilité d’être éclate. Sous des apparences cliniques, c’est un cri de désespoir.
Il paraît que Handke désire que, transposé en « jeu théâtral », cet exposé soit abstrait, que nulle image ne puisse se former à partir d’un mot, que les comédiens ne signifient aucun personnage, seulement un principe mâle et un principe femelle. C’est sans doute en comprenant mal ces intentions que Luce Mélite a désincarné l’ouvrage, le noyant, avec la complicité d’un musicien nommé Patrick Lenfant dont le propos a été de détourner le spectacle à son profit avec la complicité du studio d’électroacoustique de Pantin, dans un salmigondis parisien snobinard aussi chiant que hors sujet. Les acteurs Evelyne Istria et Philippe Mercier interviennent dans la partition de loin en loin « monocordement ». C’est une entreprise de désamorçage bien dans le style des temps que nous vivons.   

20.05.79 – Tous comptes faits, le spectacle inspiré par LES JUSTES de Camus à l’équipe de l’Atelier de l’Épée de Bois m’a paru assez fidèle à l’œuvre originale. En tous cas, l’aspect « scrupules petits-bourgeois » qui empêche ceux qui se croient terroristes d’agir parce qu’ils se font un cinéma sentimental, a été très bien rendu. Leur romantisme comme leur impuissance sont éclatants. La contradiction entre l’impulsion généreuse et la culpabilisation héritée des schémas inculqués permet au spectateur politisé de jauger à quel point l’intellectuel ou le fils de riche révoltés sont peu qualifiés pour faire des héros positifs. L’œuvre, curieusement, m’a parue vieillie et sans doute est-ce parce que nous sommes aujourd’hui habitués à ces commandos qui ne se demandent pas QUI ils tuent, et pour qui les enfants du Grand Duc sont simplement des grands ducs de demain.
Epoque plus impitoyable peut-être, époque surtout où l’information circule davantage, où les exemples servent de modèles et où les « valeurs morales » ont été démystifiées.
Le spectacle d’Antonio Diaz Floria et ses camarades anonymes est fort, musclé, violent. Il frappe mais n’émeut pas. Son découpage en séquences courtes que soulignent des changements secs d’éclairages, et des ruptures de gestuelle et de ton évite la monotonie mais empêche aussi l’atmosphère de s’établir par aliénation du Public. Par instants, je me suis surpris à rêvasser, et sans doute est-ce parce qu’on ne me laissait jamais le temps de m’identifier aux tortures d’âme des personnages. Mais c’était sans doute voulu. Comme était sans doute voulu l’inconfort infligé au public, assis sur du bois sans dossier autour d’une aire de jeu rectangulaire. L’Épée de Bois reste dans sa ligne sans concessions. La rigueur de ce groupe honnête mérite hommage. Tout est précis, rigoureux, exact. La part d’improvisation reste nulle. Le rituel s’impose dès l’entrée dans la salle, qui se fait en bon ordre, dans la pénombre, sous la conduite attentive des artistes, chacun devant accepter la place impartie. Quand ils sortent de scène, les personnages restent à vue, figés, et chaussent des lunettes qui signifient leur abstraction. Cette permanence de la présence s’inclut dans un système. A la fin, les comédiens s’en vont. Ils ne reviendront pas saluer. Le « jeu » est fini.

23.05.79 – Le MEPHISTO d’Ariane Mnouchkine, « roman d’une carrière d’après Klaus Mann », est un spectacle beau, intelligent et utile.
Ses quatre heures de durée se supportent aisément. Le plus admirable est qu’ayant choisi de traiter du nazisme à travers la fascination que cette doctrine a pu exercer sur des artistes, jamais le spectacle n’est suspect de complaisance. MEPHISTO, à ce point de vue, c’est l’anti- AN DIE MUSIK du trouble Pip Simmons. Dieu sait si on en cause, par les temps qui courent, d’Hitler et de sa clique, toujours pour le stigmatiser, bien sûr, mais avec quelle délectation, mais avec quelle joie morbide. Ils pullulent, les discours sur LE POUVOIR. Elles s’étalent, les rétrospectives. Ils sont légions, les commentateurs, les exégètes qui réécrivent l’Histoire. Les fileurs de mensonge tiennent le haut du pavé.
L’exposé clair, étayé, sans ambiguïté d’Ariane Mnouchkine est très opportun. Il est de la veine de GRAND PEUR ET MISÈRE DU IIIème REICH (selon une démarche esthétique tout à fait différente, avec moins de causticité et plus d’humanité).
D’abord, nous sommes à Hambourg dans la période des années 20 à 30.
Cette fabuleuse période où l’on pouvait encore croire à la Révolution Soviétique, où l’énergumène Hitler avait manqué son putsch et méditait en prison tout en pondant son MEIN KAMPF. Deux amis talentueux entreprennent une carrière, l’un comme metteur en scène d’un théâtre officiel, l’autre comme animateur d’un cabaret satyrique. Au départ tous deux sont communistes, généreux, épris d’humanisme. C’est à leurs évolutions respectives que nous assisterons au fil des minutes, l’un étant peu à peu promu par le nazisme triomphant au rythme de compromissions et d’abandons, l’autre étant progressivement acculé au silence par la censure d’abord, par la brutalité des S.A. ensuite.
Ariane Mnouchkine a érigé deux théâtres, l’un représentant, disons pour simplifier, la Deutsche Schauspielhaus, haut lieu de l’Art officiel, l’autre un cabaret non conformiste et politisé. Les spectateurs sont au milieu et doivent se retourner selon que la scène en cours se passe ici ou là. Nous assistons à des fragments de représentations, jouées dans le style de l’époque, mais aussi à ce qui se passe ici ou là dans les coulisses et même dans les abords (à ce titre il manque sans doute un troisième espace). Les thèmes sont évoqués au fur et à mesure que la montée du nazisme les orchestre. La façon dont les nazis s’installent est très bien décrite, encore que Brecht ait davantage mis l’accent sur l’impuissance où se sont vite trouvés les opposants, sur la délation, sur l’ « atmosphère ». Il y a l’analyse d’une situation sociale avec des millions de chômeurs qui n’est pas sans rappeler la nôtre, et le public rie beaucoup en constatant que le Parti Communiste, déjà, se trompait d’adversaire, réservant ses flèches aux Socialistes ! Effectivement, Ariane Mnouchkine ne laisse pas passer l’occasion de noter à quel point il y a des analogies entre les réalités d’alors et celles d’aujourd’hui. Et elle remarque que, voyant monter Hitler, les intellectuels ne pensaient pas que son système pût s’implanter dans une Allemagne que peuplait une très lucide classe ouvrière. Son spectacle est donc opportun et la magnifique projection finale, sur tout un côté de la Cartoucherie, du camp de Dachau est la plus forte évocation que j’en aie jamais vue. Elle donne tout son sens à la réplique finale de Hans Josthinkel devenu surintendant des théâtres en 1933 : « Que pouvais-je faire ? Je ne suis qu’un pauvre petit comédien », cependant que sur le mur s’étalent les noms des personnages réels qui ont servi de modèles à Ariane Mnouchkine, avec le sort qui leur a été réservé.
Grande fresque donc, qui force l’admiration à tous les niveaux, et que tous les jeunes gens devraient voir et commenter. En vérité, je pourrais parler ici encore longtemps car la richesse de l’entreprise est grande. J’arrête à regret.

26.05.79 – Cela me coûte 1500 F. de billet d’avion pour aller à Berlin-Est assister à la Première du REISE AUF DEN MOND, « Opera Feerie » de Vanloo, Leterrier et Mortier, musique de Jacques Offenbach, mise en scène de Jérôme Savary, et je ne le regrette pas. Car parler de réussite serait faible.
Ce VOYAGE DANS LA LUNE est un enchantement qui confirme que Jérôme Savary maîtrise désormais l’Art Lyrique avec un pouvoir d’imagination extraordinaire. Les débiles mentaux qui nous gouvernent feraient une opération intelligente en lui « donnant » le Châtelet ou l’Opéra Comique. Hélas, bien sûr ils n’y songeront même pas.
Il est vrai qu’au Komische Oper, Savary a bénéficié de moyens qu’il ne trouve pas, même en Allemagne de l’Ouest : un grand orchestre dirigé par un chef réputé, Robert Hanell ; un décorateur foisonnant d’idées, et apparemment complice, dans une façon moins image d’Epinal que Michel Lebois, mais plus coloriée, diverse, baroque, fantaisiste : Reinhardt Zimmermann ; un corps de ballet qui est connu pour être le meilleur de R.D.A. et que les chorégraphes Tom Schilling et Heinz Kretzchmann ont su conduire avec un humour extrême ; des choristes qui ne dédaignent pas de « jouer » ; un « costumier » qui, pour n’être pas Dussarat, n’en était pas moins expert en érotisme ; enfin des chanteuses et chanteurs aux voix agréables, maniant la vocalise avec l’aisance des professionnels, comédiens en même temps habiles, quoique, bien sûr, un peu cabotins, comme on l’est à l’Opérette… Mais pourquoi être chien ? Ils sont efficaces ! Alors ? Ils ont de l’abattage ? Parfait. La joie du public prouvait bien qu’il n’y avait pas dans la salle de « docteurs » pour bouder le plaisir.
Cela dit, ne croyez pas qu’il ait été « populaire », ce public. Ma petite veste en velours faisait très « occidental négligé », à côté des smokings et complets stricts de la plupart des messieurs et des robes longues de ces dames dont la coupe et l’élégance me rappelaient assez celles que j’admirais quand, âgé de dix ans, je voyais (rarement mais parfois) ma mère se vêtir pour une soirée. (en 1933/35 !!!).
Et ne croyez pas que son sens de la contestation ait été émoussé par trente-cinq ans de communisme stalinien. Ce VOYAGE DANS LA LUNE ne recèle, en soi, aucun contenu qui ait trait à l’Histoire de la D.D.R. ! Parbleu ! Il s’agit d’un bon Roi d’Opérette qui a un « brave peuple », et un fils grand coureur de jupons qui rêve d’aller dans la lune et ne tient pas à la couronne parce que le Pouvoir aliénerait sa liberté. Le voyage a lieu effectivement (Jules Verne est venu à la rescousse) et les héros y découvrent un anti-monde où l’amour n’existe pas (les femmes n’ayant que deux fonctions : être des objets de luxe qu’on regarde et qu’on ne touche jamais, ou bosser comme servantes), où le Roi mange la tête en bas, bref où tout est « autrement » et absurde. Eh bien le croiriez-vous ? Ces benêts de citoyens socialistes prenaient visiblement cette lune pour LEUR D.D.R. et quand le fils du Roi de la terre a l’idée, pour éveiller les femmes de la lune, de leur faire croquer les pommes emportées dans la fusée comme provisions de route, ce qui a un effet immédiat très précis, c’était bien clairement dans la tête de ces tarés comme si chacun dans la salle croquait le fruit défendu et allait bouffer de la langouste sur le Kurfürstendamm interdit !
Disons-le : la mise en scène de Savary ne faisait rien pour les dissuader de cette illusion. Car en vérité, Savary a monté l’œuvre non pas en essayant de lui faire dire ce à quoi Offenbach n’a jamais songé, et pour cause, non pas en la « dramaturgisant » par replâtrage d’un « contexte historique »  -encore que la scène de la forge où on fabrique le canon géant soit très signifiante de la condition de la classe ouvrière… et de l’inconscience de ceux qui en sont sorti ou n’en ont jamais été : comment oublier le geste des deux putains accompagnant le Roi dans sa visite aux travailleurs et ouvrant leurs manteaux de fourrure (sous lesquels elles sont nues) pour s’offrir un instant de la volupté procurée par la chaleur de la forge ? Moment fugitif, mais dans le spectacle il y a comme ça des centaines de trouvailles qui vont toutes, quelque part, vers une subversion culturelle, vers un rejet de l’ordre « convenable ». Le roi, par exemple, porté sur les épaules de sujets, est à bonne hauteur des pancartes chantant sa louange pour les signer comme s’il donnait des autographes. Les statues de service font la pause casse-croûte. Au moment où la princesse de la lune croque la pomme et sent soudain quelque chose de nouveau dans son bas-ventre, six enfants nus armés d’arcs lancent des flèches. En arrivant sur la lune, le Roi plante le drapeau français et en prend possession sans arrière-pensées. Les policiers de la lune se meuvent en faisant pin-pon comme les pompiers. Il y en a toujours deux pour surveiller le premier, quatre pour surveiller les deux surveillants du surveillant désigné.
Je me rappelle qu’à propos de la PÉRICHOLE à Hambourg, j’avais écrit que Savary avait mis au service de l’opérette structurée les moyens du Magic Circus. C’est moins vrai ici.
Certes, il y a encore un serpent farceur et une copulation amorcée qu’interrompt la baguette énergique du chef d’orchestre. Il y a une pomme lancée à une spectatrice qui commence à se dévêtir et que le régisseur doit entraîner en coulisses. Certes, il y a des pétards et des fumigènes (fusée oblige), et puis de la nudité « saine », naturelle (exclusivement féminine ici). MAIS LA DÉRISION, dans l’ensemble, a dépassé le stade mineur. Elle se place au niveau d’un impeccable ballet, style LAC DES CYGNES au Bolchoï, dont le sérieux inracontable déchaîne l’hilarité. Les chanteurs chantent, mais quelque chose vient toujours qui sape et modifie le conventionnel.
Savary, c’est le quatrième petit rossignol des films d’animation américains, celui qui fout la merde, à la différence du quatrième petit rossignol des dessins animés soviétiques, qui chante en chœur avec les autres. Mais Savary ne fout pas la merde gratuitement et pour le seul plaisir comme le quatrième rossignol U.S. . Son œil est LUCIDE. Il n’est pas complaisant. Entendez-moi : il est parfois PUTAIN car il veut PLAIRE. MAIS IL N’EST PAS DUPE. Savary est un des hommes de théâtre les plus intelligents de son temps. Et sans doute de ceux qui appréhendent mieux l’histoire politique que nous vivons. Il n’a pas trahi Zartan. Même s’il roule en D.S. et cultive sa vigne dans le Roussillon et est attentif à ses droits d’auteur. Ca, ça veut seulement dire qu’il n’est pas con. Son succès à Berlin-Est est un événement politique.
N’oublions pas que Besson, viré depuis de la Volksbühne, parlait de lui avec mépris : « Ah oui, ce régisseur racoleur qui a un peu de succès en Allemagne de l’Ouest ! ». Eh bien, cher Benno, le voilà dans la place où tu n’es plus… Et il reste dans celle où TOI tu ne dureras pas, fais-moi confiance… Parce que toi, tu n’aurais jamais compris qu’un public « Volkstümmlich » à la manière de la D.D.R. ait pu voir dans un Roi d’opérette du XIXème siècle un fantoche signifiant autre chose que son premier degré. Savary, LUI, n’a pas eu l’air de dépasser ce premier stade, mais il est pince-sans-rire, LUI…
Au fait, est-il vulgaire ?
Je ne l’ai pas remarqué à Berlin.

28.05.79 – Grâce aux Berliner Festwochen (de l’Ouest), j’ai pu revoir l’OPÉRA de Pékin, qui avait fait mes délices il y a… combien de temps au fait ?... Hélas ! Hélas ! Hélas !
Entre-temps, la bande des quatre est passée par là et, ce qui naguère jaillissait du plus profond d’une tradition, apparaît aujourd’hui comme replâtré. Ce sont bien les mêmes musiques, les mêmes costumes (un peu trop neufs, en couleurs un peu trop bonbon anglais, empesés avec soin), les mêmes gestes et les mêmes chants. Mais on les sent réappris. Ils ont d’ailleurs perdu leur rigueur et leur exactitude. Certaines mimiques fleurent l’influence du psychologique occidental corrigé via Moscou. Les « vieillards » ont des clins d’yeux au public dont je ne me souvenais pas. Les héroïnes ont parfois des attitudes très « Révolution Culturelle ». Surtout, il est clair qu’il s’agit d’un SPECTACLE coupé de ses racines, bâti sur des souvenirs et des études livresques. L’admiration est remplacée par l’intérêt chez le spectateur, et l’enthousiasme par une pointe d’ennui. 

06.06.79 – LA MAUVAISE HERBE se résume désormais, sur la scène du moins, à deux filles, Catherine Lemaire et Christine Vallat. Deux, ce n’est pas trois. L’appauvrissement, par la réduction du tiercé  est palpable. VOYAGE SUR L’AMER BLEU se joue d’autre part à visage découvert. En tout cas pour la plus importante partie du spectacle. De toute manière, les nez de clown dont elles se parent pendant les vingt premières minute ne les masquent pas. Il est dangereux (voyez le Groupe TSE) d’avoir laissé un souvenir fondé sur l’expression corporelle et l’immuabilité des physionomies, et soudain de se montrer sans fards, ramené au commun. Les trois petites vieilles sympathiques s’en sont allées et ce sont deux jeunes femmes qui s’exhibent sur ce bateau qui vogue au gré de tout ce qui les rebute sur la terre. Et, mon Dieu, comme ce qui ne leur plaît pas est singulièrement banal et galvaudé, cela sent à plein nez sa petite bourgeoisie mal (ou de travers) politisée, on aurait aimé que le texte soit beau, ce qui n’est pas le cas (il est plat et bourré de réflexions abstraites) ou que la mise en scène étonne, ce qui n’arrive pas. Donc, contenu peu intéressant. Esthétique qui n’est pas l’aboutissement d’une recherche. VOYAGE SUR L’AMER BLEU est régressif par rapport à la démarche précédente. Ca ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de bons moments, surtout quand elles prolongent leur jeu avec leur bande son. Ces demoiselles sont douées du magnétophone. Il faut avoir foi en leur prochain spectacle. Parler de SOI est certes exaltant pour qui le fait. Mais pour intéresser les autres, il faut avoir une richesse intérieure originale. Ou porter témoignage, quelque part …

08.06.79 – LE TOUR DU MONDE EN QUATRE VINGTS JOURS de Jérôme Savary ne vaut pas son VOYAGE DANS LA LUNE. Un méchant petit mois de répétition à la Schauspielhaus de Hambourg n’a pas constitué une base de travail sérieux comparable aux trois mois au Komische Oper de Berlin (« Est », de surcroît). La troupe de l’Ouest se différencie aussi de celle de l’Est par je ne sais quoi de plus « allemand », au sens conventionnel du mot.
Et puis ici, la musique n’est pas d’Offenbach et le livret, pardonnez-moi, n’est que de Savary. Son tour du monde n’est pas politiquement pensé. Des petites femmes de Paris, on passe à tous les poncifs : Roi nègre et sa cour, Inde de carte postale et Chine de convention, Amérique de pacotille et Indiens pour touristes, club anglais plus anglais que nature, rien, cette fois, n’est « dérisionné » vraiment.
L’imagerie d’Epinal joue au premier degré. C’est du total Châtelet « old look ».
On passe une bonne soirée. C’est riche et spectaculaire. Les décors de Michel Lebois ont coûté beaucoup de Marks. Ce n’est pas une grande soirée.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Mardi 30 janvier 2007
15.06.79 – Lorsque Josiane Horville m’avait annoncé son propos d’inviter, dans le cadre de son cycle consacré à la province, la compagnie des DRAPIERS de Strasbourg, je n’avais rien eu à objecter à ce projet. En effet, la troupe de Gaston Jung jouissait au niveau national d’une réputation solide, confortée par le mystère qui l’entourait, puisqu’on ne la voyait jamais à hauteur du Méridien de Paris.
Eh bien, cette équipe aurait mieux fait de rester en Alsace. Le bruit aurait continué a cheminer de sa valeur exigeante et inconnue. Je crains que sa venue à POMPIDOU avec LES TETES DE CUIR de Georg Kaiser ne la serve pas.
Certes, il ne faut pas demander à une œuvre des années 30 d’être « moderne ». Mais de là à ce que je me sois, à Beaubourg, senti rajeuni au point de me croire revenu au temps des Mathurins de Marchat et Herrand, il y a un fossé.
Pourtant, c’est ce que j’ai ressenti en voyant évoluer ce « ministre » à tendances homosexuelles beau comme un Dieu et agile comme un singe, maillon d’un pouvoir exorbitant (nous sommes dans une quelconque Antiquité de fantaisie, ce qui a permis à Jung d’imaginer une civilisation de communication par l’audiovisuel, un peu à la manière des séries B de la TV américaine quand elles décrivent l’Atlantide, mais en réalité, c’est le fascisme italien qui est « décrit »). Une intrigue peu crédible, même au temps de la montée d’Hitler, fait de la fille du dictateur une marchandise offerte successivement aux soldats mutins pour les calmer, et au hideux militaire défiguré (par lui-même, pour faire croire par ruse aux ennemis que les siens l’avaient torturé) qui a permis de gagner la guerre, pour le récompenser. L’ennui, c’est que la nana qui joue le rôle, Edith de Barsy, aurait de la peine à se faire un type au bal du samedi soir de Molsheim !
Gaston Jung, investi par le rétro, a esthétisé à mort les débats des politiciens simplistes montrés par Kaiser. Je ne connaissais rien de cet auteur, mais à côté de Toller et (bien sûr) de Brecht, il fait figure singulièrement peu cultivée. Marx n’est pas passé par son texte.

20.06.79 – Pour l’été, Guénolé Azerthiope propose au Café de la Gare un spectacle de Karl Valentin qu’il a appelé « LE BASTRINGUE ETC ». Il n’a pas cherché dans les textes du célèbre fantaisiste allemand, de l’époque pré hitlérienne, à dénicher le « contenu ». Son dessein évident est de divertir et il le fait avec art et qualité. Il est vrai que des textes célèbres, comme celui du père qui envoie à son fils frappé par la majorité la facture de tout ce qu’il lui a coûté depuis sa naissance en le sommant de le rembourser, ou comme la scène de l’électricien de mauvaise volonté qui suscite une montagne d’embarras pour réparer un projecteur, portent en elles-mêmes un message qu’il n’est guère nécessaire de justifier.
Azerthiope a pu s’en donner à cœur joie dans le style « Branquignole Helzapoppin Vian ». Il est aidé par une équipe excellente qui nous inspire le rire intelligent, donnée rare s’il en est.

AVIGNON 79

28.07.79 – Me voici, après vingt-cinq jours de vacances absolues, d’excellente humeur en Avignon, enclin à rendre hommage au travail des créateurs, à excuser et à chercher à comprendre les errements.
Moins « reposé », plus esclave d’humeurs momentanées, il est sûr que j’aurais pu écrire sur LILI CALAMBOULA quelque sentence à l’emporte-pièce comme : sur le mode pleurnichard, une prostituée de Villejuif, que la précocité de son cul a un peu dérangé de la tête, raconte sa vie en play-back sur une musique rétro d’Astor Piazzola riche en rythme de tangos et en sonorités « violonneuses ».
Cette « vie » ne requiert pas deux heures étirées car elle se résume à peu de choses : dépucelée jeune, cette sous-prolétaire de Villejuif se spécialise tôt dans l’art de tailler des pipes aux hommes esseulés des H.L.M. Piquée par les flics dès l’âge de quinze ans, elle est confiée à une clinique psychiatrique qu’elle décrit pathétiquement, car pendant son séjour, elle ne fait que rêver à son « trottoir enchanté » !!! Elle y reviendra peu avant 68. Les événements célèbres lui inspireront de donner, et non plus de vendre, son cul, et elle entrera dans une communauté qui la décevra tellement qu’elle retournera d’elle-même dans sa clinique.
A la toute fin, nous comprendrons que sa confession devant le public, identifié aux autres malades, était arrangée, sans doute à titre de traitement curatif, par le médecin psycho.
Honnêtement, le spectacle est éprouvant, car entendre par sono Nicole Aubiat geindre aussi longtemps, c’est vraiment dur.
Et le style néo-romantique du texte populiste de Gélas, aussi sirupeux que la musique qui l’a inspiré, met mal à l’aise. Ce mélange de crudités de langage et de poésie à bon marché avec un contenu aussi peu « dramaturgisé », nostalgique d’on ne sait pas bien quoi, singulièrement négatif, donne une impression de non maturité entretenue par une irréflexion politique probable et une auto complaisance exagérée.
Bon. Etant de bonne humeur, comme je l’ai dit, je vais mettre l’accent sur l’incontestable professionnalité de la réalisation, et surtout sur l’excellence de la prestation des comparses.Il sont quatre qui ne disent rien mais qui environnent sans cesse l’héroïne, l’encadrant, prolongeant son univers. Ils le font par le costume, la mimique et l’expression corporelle, remarquablement. Ils font vraiment regretter que cette équipe n’ait pas à nous communiquer un message exaltant.
Pleurer sur son sort sans rien dégager comme voie pour en sortir, NON ! Se borner à se servir à des fins racoleuses d’une situation sociale (l’immigré dans VIRGILIO, la pute ici), quelque chose me gêne quelque part. Il y a de l’impur dans la demande du Chêne Noir qui fait pourtant de son éthique un cheval de bataille.Se borner à se servir à des fins racoleuses d’une situation sociale (l’immigré dans VIRGILIO, la pute ici), quelque chose me gêne quelque part. Il y a de l’impur dans la demande du Chêne Noir qui fait pourtant de son éthique un cheval de bataille.

30.07.79 – 16 h. Elle est folle, cette Colette Godard. Elle pond un papier de deux colonnes dans LE MONDE pour chanter les louanges d’une jeune équipe qui serait à ses yeux la révélation du Festival Off. Je me pointe d’autant plus que le titre est racoleur : LA GRANDE MAGIE CIRCULE PAR LE BISCUIT QUI CRAQUE ! O Mama mia ! Quatre-vingt-dix minutes étirées, sans rythme, ponctuées d’interminables silences, d’un canular pour distribution des prix d’un lycée de province. Deux garçons, deux filles qui ont tout à apprendre, à commencer par jouer, et un accordéoniste, qui loupent les numéros de magie. C’est drôlet cinq minutes. Après, c’est chiant. Et l’amateurisme n’est pas une excuse.

30.07.79 – 20 h. Alberto Vidal est monté de Barcelone avec une petite équipe et il présente aux Charmeurs Réunis un petit spectacle d’une heure sous le titre APERITIV, qui est un admirable exercice de style.
Que se passe-t-il ? C’est difficile à dire exactement : un Monsieur et une Dame aux pupilles dilatées, qui se meuvent très lentement sur un sol en apparence instable, viennent prendre l’apéritif dans un café. C’est tout. Mais l’intérêt ne faiblit pas un instant. Le parti de lenteur fait songer à Bob Wilson et à Friloux. Mais cette lenteur est ici « différente », comme semblant surgir de la description d’un monde « différent ». On pense à un lien hors pesanteur par exemple. Quoi qu’il en soit, c’est fait de main de maître. L’art de la pantomime atteint là son sommet.

30.07.79 – 22 h. Voici ce CIRQUE IMPÉRIAL du Centre Dramatique de la Courneuve, malheureusement troublé pendant la dernière demi-heure par une pluie inattendue, dans lequel Pierre Constant et ses camarades ont investi tant de travail et d’espérances. C’est une réussite et l’amalgame texte plus musique, plus acrobatie a, peut-on dire, pris.
Je me souviens que Constant aurait rêvé jouer au Cirque d’Hiver à Paris, et qu’il n’a pas osé confronter son équipe à un lieu que de vrais professionnels du trapèze volant ont fréquenté. Eh bien, il aurait pu, car ses comédiens –TOUT EN RESTANT, et c’est essentiel, des comédiens- sont devenus de vrais artistes de la haute voltige. On pense aux CLOWNS d’Ariane Mnouchkine qui n’avaient pas su retrouver à part entière l’univers du cirque. Ici, nous avons vraiment le sentiment de voir vivre des gens du voyage. Il n’y a aucune gêne. Il faut dire « bravo ».
Est-ce à dire que le spectacle soit tout le temps parfait ? Il le sera sans doute quand il aura trouvé sa respiration et quand il se sera politisé davantage. C’est-à-dire quand les événements extérieurs seront rendus plus présents. Entendez-moi : je ne veux pas dire qu’il faut en rajouter. Je veux dire que les acteurs ne me paraissent pas toujours réagir assez à ce qui se passe dehors, et qui est cependant essentiel, puisque tout ce qui a été dit, ou fait, dans le local « de répétitions » l’est par rapport à la chute de l’Empire d’abord, à la montée de la Commune ensuite. Une phrase ou deux ne suffisent pas expliciter pourquoi Sedan ne fut pas ressenti par le Peuple comme la défaite de la France. Et la montée de la Révolution n’est pas perceptible assez. Mais c’est plus, sans doute, un problème de comportement des acteurs que de texte. Il faut dépasser le « son et lumière ».
D’un autre côté, la partie musicale due à Antoine Duhamel m’a semblé à la fois trop intermittente (par moments, on a l’impression que Constant s’est rappelé qu’il passait dans le cadre du « théâtre musical ») et trop encombrée d’ « approches ». Au début, notamment, on a envie, quand ils s’exercent sous le prétexte de voir remplacer les vrais musiciens partis à la guerre, de dire aux artistes : « Bon ! Ca va ! Et maintenant, jouez vraiment ! » J’ajoute que cette musique m’a parue, même quand elle est assumée, un peu entre deux chaises. Mi « moderne classique », mi « musique de cirque ». Je ne suis pas sûr que l’originalité soit ici valable et qu’il n’eût pas mieux valu employer du vrai bastringue de cirque et des airs du temps.
Autre critique : il y a des passages à vide, notamment après la scène Bismarck/Thiers. L’anecdote du cheval facteur est jolie, mais étirée, et je pense qu’on pourrait gagner du temps sur les scènes intimistes dont la pudeur manque de chair. C’est d’un rapport charnel entre eux, et les événements, que manquent les artistes.
Cela dit, que de mesure dans le dosage du spectacle : comme on participe à l’effort de ces artistes qui cherchent à travers leurs disciplines, toujours à aller plus loin. Comme leur éthique est palpable. Et comme ils sont exemplaires. Constant a su montrer leur simplicité dans le progrès. Il leur reste à rendre plus perceptible la JOIE ET L’ORGUEIL. Comme il a su inventer sans cesse. Son spectacle est en permanence renouvelé. Chaque fois que l’intérêt va faiblir, hop, arrive une trouvaille et ça repart. On sourit. On est ému. Il y a de la tendresse partout. Et ce devrait être une grande leçon que nous pourrions recevoir, car quoi de plus beau que ces gens qui poursuivent leur « essentiel » à travers les vents et marées ? Constant a su exalter la « dure loi du Cirque » sans tomber dans le piège d’un pathétisme à bon marché. Il exalte les corps. Peut-être sont-ils trop ascétiques.
Reste que j’écris sans doute des bêtises car la fin de la représentation au Cloître des Carmes fut profondément troublée par l’orage. Il y eut déconcentration, notamment du côté du public. Une partie de l’ovation finale salue les acteurs qui, dans la ligne de ce qu’ils exprimaient, sont allés jusqu’au bout, envers et contre tout.
Mais la leçon prévue a souffert. Je ne pense pas, ruisselant de gouttes, l’avoir reçue comme il fallait. Je reviendrai. Ce sera de toutes façons un plaisir car ce spectacle se situe au niveau des grandes réussites.

31.07.79 – 17 h 30. Au théâtre off du Chapeau Rouge, BABYLONE, de Alain Gautré, mis en scène par Pierre Pradinas, est jouée par une équipe fraîchement sortie du Conservatoire, et qui ne manque ni d’abattage, ni de professionnalisme traditionnel.
L’œuvre est étrange, difficile à cerner, ésotérique mais point ennuyeuse, violente. Elle met en scène le Roi Balthazar, despote demeuré, cruel et vicieux, qui sera tué par Darius avec la complicité d’un prêtre désabusé qui sait bien que les Religions sont nécessaires aux peuples, mais qui pense qu’il est temps d’en changer, sous l’œil d’un prophète juif enfermé dans une cage dorée.
La mise en scène rend dérisoires le contenu perceptible par des effets faciles : c’est un poireau qui fait office de fouet et de trompette. Le prêtre fait des contorsions avec sa langue, qu’il a exceptionnellement bien pendue.
Les costumes sont modernes. Je dois dire que je n’ai pas compris le message. Certains spectateurs étaient indignés à la fin. Moi, j’avais (chaleur aidant) plutôt la migraine.

31.07.79 – Devant le Palais des Papes, Luce Bekistan, aidée d’une comédienne et de deux acteurs, joue un « mélo » de vingt minutes qu’elle a appelé L’INCESTE AVORTÉ ou LA MOME AUX CHEVEUX D’OR.
Toutes les ficelles du genre sont exploitées au premier degré. Le comique naît, bien sûr, de l’excès d’infortune de l’héroïne. Tout s’arrange, pour le plaisir des spectateurs. Cette équipe dispose, paraît-il, de quatre heures de spectacles de Rue. C’est bon à savoir.

31.07.79 – 22 h. Au Cloître des Célestins, affluence sélecte. Nous sommes au « In » distingué. Sobel propose une création « théâtre musical » : « Marie et le Magicien ». Le texte de Thomas Mann est étayé par une musique de Jean-Bernard Dartignolles. Les instrumentiste sont en habits. Sérieux comme des papes. Ils occupent l’essentiel de l’espace. Ce qu’ils jouent, et qui fait la part belle aux percussions, est, en plus pauvre, dans la ligne d’Alban Berg.
Entre eux se met une meut un conférencier : c’est l’acteur Jean Dautremay qui l’incarne. Pendant presque une heure, il sait se faire entendre. Agité, inquiet d’on ne sait trop quoi, il conte un séjour dans une station balnéaire au temps de l’Italie fasciste. Le climat du temps est admirablement décrit, avec ses privilégiés d’un système hiérarchisé, ses pudeurs pudibondes, ses injustices impitoyables, son code de l’honneur et sa religion de la grandeur, son absurde, sa mauvaise foi. La musique met l’acteur mal à l’aise. Il ne sait apparemment pas bien quoi faire lorsque le piano, la trompette, la flûte, la clarinette et les caisses grosses et petites viennent lui couper le sifflet ou couvrir son organe. Il va et vient sur une aire de jeu étriquée, buvant un coup périodiquement et se noyant dans des papiers. Mais Thomas Mann passe à travers lui.
Et puis ça se gâche. Le personnage se transforme sans logique apparente. Cette mutation irrationnelle fait de lui un magicien capable de tenir en respect ses agresseurs. Ceux-ci surgissent de la salle. Trois jeunes gens d’une noce deviendront des sortes de pantins ridicules, et la leçon inculquée, c’est que la liberté n’existe pas. Les « autres » sont les marionnettes de celui qui, comme on dirait aujourd’hui, détient LE POUVOIR. Mais Mario, surgi lui aussi de la salle, tuera le dictateur.
Je dois dire que le spectacle n’est pas convaincant. La musique n’a rien d’original. La modification du conférencier, victime quelque part, en illusionniste tortionnaire, est peu acceptable. La dernière demi-heure est carrément ennuyeuse. On se demande un peu en quoi a consisté le travail de Sobel. J’ai compté au générique qu’il avait eu sept collaborateurs. Il faut bien vivre !



 UNE ROUTINE VOYAGEUSE

01.08.79 – A la Gaîté Montparnasse de Paris, chaleur en moins, j’ai eu l’impression de retomber dans le « Off » d’Avignon. Là encore le titre est racoleur : LE MAGNIFIQUE OPÉRA et l’ensemble instrumental A GUICHET FERMÉ présentent OSWALD ET ZENAÏDE de Jean Tardieu.
J’avais oublié à quel point les textes de cet auteur étaient débiles. L’argument du mélo est vide de tout contenu, encore que l’obéissance à la toute puissance paternelle en soit le fondement.
Une chanteuse, enceinte jusqu’aux yeux, y joue la jeune fille pure qui veut épouser un ténor affreux, et que son baryton de père, cabot comme il n’e