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Mercredi 31 janvier 2007 3 31 01 2007 18:40
PROMENADES HORS DU PARISIANISME HABITUEL

04.05.78 –Une bonne surprise : Pierre-Jean Valentin me faisait « superchier » pour que je vienne à FREIBURG voir son FAUST de Marlowe, et j’ai fini par le faire par dévouement professionnel, m’attendant au pire, surtout que je n’avais pas entendu grandes louanges du talent de Valentin.
Et puis Faust ! Est-il possible qu’il existe dans le répertoire quelque chose qui me soit plus lointain ? Bref, je m’attendais au pire. Par rapport à celui de Goethe, le Faust de Marlowe est simple. Le ciel n’intervient pas à la fin quand le Lucifer vient réclamer son dû. Et il est étonnant de constater à quel point Faust se sert peu du pouvoir qu’il a acheté au prix de son âme durant les vingt-quatre années de contrat. À la limite, cela se borne, CHACUN RESTANT SOCIALEMENT À SA PLACE, à briller auprès des grands de ce monde en faisant des tours de magie. De plus, c’est Méphistophélès qui fait tout. On n’a pas l’impression que le Docteur avide de savoir ait atteint à la connaissance.
Pierre-Jean Valentin a joué de cette
non-densité pour réaliser un spectacle pas sérieux. Il a rajouté un personnage, Hans Wurst, sorte d’Arlequin allemand du XVIIIème siècle qui commente l’action et fait beaucoup rire les spectateurs.
Veilleur de nuit à Wittenberg par la grâce d’un diable à qui il négociera, mais n’octroiera finalement  pas, sa signature, il est en somme témoin narrateur de l’histoire, et lien entre les scènes. Et « signe » de la truculence marlowienne. Lien malheureusement lâche, à l’allemande. Entre les tableaux généralement bien réussis, le public attend et n’en semble pas importuné. Certaines scènes baignent dans une Gemütlichkeit à la grande lenteur.
Il a aussi développé les personnages des deux anges, le noir et le blanc. Assez savoureuse est la scène du concile, où l’ange noir prend place parmi les Cardinaux sans être remarqué par personne, tant il est évident qu’il s’agit d’une assemblée de serviteurs du Diable. L’ange blanc est pathétiquement joué par une émouvante jeune fille qui bouge fort joliment ses ailes.
Musiques tonitruantes ou valses mélancoliques, tableaux austères ou clinquants, scène tournante, fosse d’orchestre sur ascenseur, cinquante perches –et qui servent-, les moyens sont au service d’une imagination un peu lente, au rythme trop souvent paresseux, MAIS CERTAINE, foisonnante, intelligente et riche. C’est un spectacle « culturel », mais point ennuyeux, brillant mais pas prétentieux ; un spectateur comme moi n’est pas concerné, mais comme voyeur,il est content.

50.05.78 – Je ne regrette pas d’avoir fait un détour conséquent pour aller à THIONVILLE assister à une représentation de C’ÉTAIT… C’est mai 68, vu par Charles Tordjman (trente ans aujourd’hui, communiste en carte. A l’époque des événements, il était à Metz et n’en est pas sorti) et mis en scène par Jacques Kraemer (un peu plus âgé mais guère. Communiste en carte. A fait en 68 le voyage de Villeurbanne).
Faut-il s’étonner que ce générique ait produit un spectacle qui reflète très exactement le point de vue de Marchais, Séguy et consorts ? C’ÉTAIT… illustre que ceux qui le content ici n’ont rien compris, parce qu’ils ne l’ont pas vécu, –leur lecture est de seconde main- à ce qui s’est passé : le souffle généreux d’une jeunesse  qui « aurait voulu que ça change », sa quête immense et désespérée d’ « autre chose », leur sont passés complètement par-dessus la tête. Et c’est grave car, dans leur petite salle lorraine, ils s’adressent surtout à des adolescents dont ils faussent la vision tout autant que nos grands-pères le faisaient en nous narrant l’épopée coloniale.
Je m’explique : Tordjman écrit : « Mon spectacle, c’est la confrontation de deux milieux antagonistes, celui où l’on est dépossédé de la parole, le monde ouvrier, et celui où la parole vous possède, le monde intellectuel et bourgeois ». Ouais ; mais ce « monde ouvrier » est étrangement dépolitisé. Le père, immigré italien, lit l’ÉQUIPE. Apparemment, le « fils qui veut s’en sortir » et à qui la famille veut payer des études, n’a jamais lu Marx… ou Marcuse ! Le journal qu’il tire avec son copain Jean, (jeune fils à papa qui a soutiré au vieux le pognon nécessaire) est apparemment vide de contenu. Le « message » qu’il délivre est purement intuitif ! Il n’intéresse donc personne. Le combat de Jean et de sa maîtresse Catherine (qui se tapera Antoine, le fils d’ouvriers ci-dessus décrit) est une quête impossible, car ces jeunes bourgeois, imbus de théories fumeuses, ne connaissent pas le travail en usine et ne savent pas de quoi ils parlent.
Tordjman a donc faussé son analyse de mai 68, en choisissant au départ des prototypes issus de son propre « à-priorisme ». Non seulement il juge la révolte étudiante à travers le prisme déformant du P.C. Mais en plus, provincial s’affirmant tel, il a vu les choses de loin.
J’évoquais en voyant le spectacle (dont le rythme laisse de larges plages à la réflexion personnelle), l’œil incrédule du Belge Rossius, directeur alors de la M.C. de Namur, quand je tentais de lui expliquer que toutes nos propositions pour la saison 68-69 tombaient… « Mais que se passe-t-il donc en France ? », me demandait-il. En fait, en « France », il se passait peu de choses, mais à Paris c’était différent. J’Y ÉTAIS. Tordjman et Kraemer n’y étaient pas. Comment éprouveraient-ils que le POUVOIR a peut-être été à portée de main de « la gauche » en ce printemps joyeux ? Leur cellule ne leur ont certainement pas inculqué que l’occasion n’a pas été saisie, sans doute pour de justes raisons en partie, mais sans doute aussi parce que le Comité Central du P.C. regardait « l’agitation » des jeunes d’il y a dix ans AVEC MÉPRIS, ce MÉPRIS qui a inspiré aujourd’hui Tordjman et Kraemer.
Est-ce pour donner de la « densité » aux personnages ou pour accentuer leur « aliénation » ? Tordjman a voulu, en plus, créer un lien « incestueux » entre Antoine et sa sœur. La mère est une mante religieuse, et le père un vieux jeune désabusé à demi paralysé du genre « lion terrassé ». Et puis, APRÈS les événements, quand chacun jettera son masque, Antoine découvrira son homosexualité !... et que tout ce qu’il a fait, y compris de coucher avec Catherine (la maîtresse de Jean), c’est parce qu’il aimait Jean !... et je te cite la parenté adamovienne, et moi je te dis « merde », parce que vos petits fantasmes, pardonnez-moi, ils sont hors du sujet que vous prétendez traiter, même ramené à sa plus petite dimension. Et même quand vous frisez l’odieux, en traitant avec dérision les suicides par le feu, par lesquels, à l’imitation des Bonzes, certains ont cru réveiller les indécrottables. Oui, leur acte était stupide parce que tout le monde s’en foutait. Mais vous êtes-vous demandé, Tordjman, POURQUOI il était possible, et à la suite de quels cheminements  que votre sûreté de vous ne distingue pas au-delà de vos horizons rapprochés, que des HOMMES en arrivent à se supprimer AINSI pour attirer une attention indifférente de leurs contemporains ?
Votre spectacle est un crachat à la gueule de ceux qui ont cru que vos pareils les comprendraient. Mais vous ne vous en souciez pas, de les entendre : noyés dans les eaux glacées de vos calculs égoïstes, vous réclamiez votre S.M.I.G. et vos ambitions s’arrêtaient là, dans un monde où les gens du Bangladesh vous regardent bouffer SANS QUE CELA vous DÉRANGE. Les farfelus de 68, ils rêvaient d’un monde SANS MISÈRES, PARTOUT. Vous ne voyez midi qu’à VOTRE PORTE et c’est pourquoi vous êtes si SOUVERAINS, si fermés. Je vous en veux d’avoir conçu COMME ÇA une commémoration de ce qui fut AUTRE CHOSE. Un proverbe suisse dit : « Quand on ne sait pas, on ne va pas ». Vous n’auriez pas dû « aller ».
Cela dit, à ceci près que votre mépris des autres s’étend aux spectateurs, et qu’il vous importe peu qu’ils s’emmerdent par moments, si vous aviez suivi, avec les joies de la rigueur, vos lignes provocatrices aux instants où votre bon plaisir avait décidé qu’elles devaient l’être, vous y êtes allés assez bien.
Votre C’ÉTAIT… se laisse voir avec son réalisme (style LOIN D’HAGONDANGE version Chéreau) prolongé (influence vitézienne sur le pléonasme, mais nous échappons au phrasé). On se demande pourquoi Yannis Kokkos a séparé deux aires de jeu, l’une devant, salle commune de la famille d’Antoine et, finalement, lieu commun des actions « psychologiques », l’autre derrière, polyvalente, fauteuil de Jean sirotant son whisky symbole de l’aisance bourgeoise, coin cuisine et coin télé de la famille (ouvrière) d’Antoine, coin cave de la Révolution en marche avec la rotative inutile (mais coûteuse) tournant, par une cloison vitrée. À la réflexion, je pense que ces vitres sont purement fonctionnelles : la simultanéité des lieux ne devrait pas tenir sans une « astuce ». Bon. Pourquoi pas celle-là ? Elle fait rêver le gogo… (mais vous avez sûrement une « explication » plus fine à leur servir.)
La distribution est homogène, solide, professionnelle, obéissante. Elle ne trahit pas. François Clavier, qui vient de chez Vitez et joue le père, est assez remarquable. Mais c’est injuste de le distinguer d’Yves Gourvil, Antonin Moëri, Frédérique Pierson, Jacqueline Pellisson et Rose Thierry.
Bon… Ouf !... en voilà de la place consacrée à ce « C’ETAIT… » Oui. Il le fallait parce que cette merde est exemplaire en ce qu’elle hérite d’un esprit qui fut celui des communistes en 1968, ces communistes qui n’ont pas compris ce qui se passait, sauf quelques jeunes aujourd’hui muets. Souvenez-vous : ceux qui, dans les usines, refusaient d’obéir aux consignes des syndicats qui ordonnaient la reprise du travail.

06.05.78 – Au demeurant plaisant, agréable, et ennuyeux seulement sur la dernière demi-heure, le spectacle du THÉATRE DU TROC créé au T.N.S. et intitulé HAUT LES MAINS PEAU DE LAPIN, ne m’a pas complètement satisfait. Mais, à la réflexion, pouvait-il en être autrement compte tenu du propos de l’équipe ? Partir du costume pour devenir un certain personnage. L’habit, ici, fait le moine.
L’exercice consiste pour le comédien à changer plusieurs fois de costume et, ainsi à revêtir diverses peaux. « Exercice », j’ai écrit le mot spontanément et c’est bien ça : les élèves sortants de la classe de Petitpierre (qui a d’ailleurs suivi le travail intégralement) sont partis d’une démarche pédagogique dont le spectacle, indiscernable au début du travail à tel point qu’il était impossible d’annoncer une approche de ce qu’il serait, est l’aboutissement provisoire. En fait, les sept comédiens de la troupe voulaient se prouver à eux-mêmes qu’ils savaient leur métier sur le bout des doigts, et même, qu’ils étaient des virtuoses.
L’ennui, c’est que cette virtuosité, ils ne la montrent pas. L’armoire à costumes, les tables à maquillage, les faux-nez et les perruques sont en coulisses. Là, se déroule sans doute un marathon où chacun modifie en hâte son aspect extérieur et son émotivité. Mais nous ne le voyons pas. Sur la scène, un hall bien propre de grand hôtel balnéaire a été édifié. Derrière son comptoir, le portier trône, régentant la vie de son établissement, et devant nous, dans ce vestibule prétexte, causent entre eux, en de courtes scènes qui groupent rarement plus de deux interlocuteurs, les clients ou le personnel. Et c’est vrai que cela fait au total quarante ou cinquante personnages, mais comme on ne les a pas vus se transformer et, qu’après tout, ce n’est pas rare aujourd’hui de rencontrer des groupes où sept acteurs jouent six rôles chacun, on n’est pas du tout épaté. Et on l’est encore moins du fait qu’ils jouent « sincère », ce qui n’est pas à la mode, sans distanciation brechtienne ni prolongements vitéziens, comme des braves artistes de jadis, quasi boulevard dans ce cadre qui fait songer à OMPHALOS HOTEL.
L’équipe vous explique qu’elle est à la recherche d’une forme actualisée de commedia dell’Arte. Soit ! Louable quête. Mais il faudrait d’abord inventer des archétypes modernes qui, tel Arlequin, Colombine ou Pantalon, seraient reconnaissables à des signes que tout le public reconnaîtrait.
C’est une entreprise de longue haleine dont je n’ai rien entrevu à cette représentation. Et d’ailleurs, qui pourraient être ces personnages symboles d’aujourd’hui ? Donald, Babar, Casimir ? C’est sûrement du côté des médias qu’il faudrait les chercher. Je ne pense pas que nos postulants en aient l’idée, puisque, au niveau du contenu, lesdits médias ont été utilisés aux fins d’illustrer leur nocivité : tous les textes dits, tous les dialogues, ont été découpés dans des journaux.
Ça va de FRANCE DIMANCHE (proie facile) à LIBÉ (pour le politique intellectuel). L’aboutissement est donc un COLLAGE, chacun dans l’équipe ayant choisi ce qui, à ses yeux, était le plus signifiant de la vie d’aujourd’hui. Très agréablement, ce survol à bâtons rompus qui n’est ni très caustique ni bien dérangeant, et qui est débité sagement, sans agression, sans excès de passion, sur un ton de conversation toujours fort courtoise, fait songer à LOCUS SOLUS. C’est le style, le procédé de Roussel, à ceci près que les sujets sont moins culturels et plus quotidiens.
Mais pendant un temps, j’ai savouré le même délice, tant il est vrai qu’à un certain degré, le SUPERFICIEL devient démonstratif, et que la RUPTURE DE TON a toujours été à mes yeux source de joie…
Reste que l’ensemble ne va pas loin. Ça manque de transposition, de dimension, de folie. Ce n’est pas un cri, encore moins un cri jeune. Et comme dirait Bisson, « ça n’est pas profond »… Juste de quoi passer un bout de bonne soirée de type café-théâtre… et encore, quand le « témoin » Petitpierre aura coupé trente minutes sur les quatre-vingt-dix actuelles.

RETOUR A LA MAISON

10.05.78 – Une page de générique, un décor imposant, et sur la scène, Marie-Christine Barrault toute seule jouant CONVERSATION CHEZ LES STEIN SUR MONSIEUR DE GOETHE ABSENT. En fait de « conversation », c’est un monologue. Monsieur de Stein est en coulisses et répond de temps en temps par un grognement, un soupir, voire un ronflement à l’intarissable soliloque de Charlotte, qui fut, peut-être ne le saviez-vous pas, maîtresse du génial écrivain à Weimar.
En vérité, l’œuvre est plaisante pour qui est bien imbibé de Kultur allemande. Et même, elle baigne dans un humour irrespectueux envers le « grand » Homme qui est assez délicieux.
Apparemment, Goethe n’était pas un amant très assidu et ses lettres d’amour n’étaient pas toujours très passionnées. Reste que, malgré le talent de l’interprète, quatre-vingt-quinze minutes sur ce sujet qui ne recoupe AUCUNE de mes préoccupations, c’est un peu long. D’autant que Jean-Pierre Engelbach a fait une mise en scène « rigoureuse ».
Marie-Christine Barrault est sobre de bout en bout, et même quelquefois un brin monotone. Au début du spectacle, des housses recouvrent les meubles qui serviront. Elles seront ôtées à mesure des besoins, jusqu’à la baignoire où l’héroïne, se baignant toute nue, nous montrera qu’elle n’est pas mal bâtie. Une espèce de tour lui permet de disparaître par moments et de se changer. Subtilement, les éclairages se modifient constamment. Bref, l’entreprise est sérieuse. Ce sont Jean Jourdheuil et Jean-Louis Besson qui ont fait la traduction.

11.05.78 – Encore de la Kultur allemande : au Théâtre de l’Epicerie, fort joli lieu rococo sis rue du Renard, le TRACE THÉATRE propose une pièce de Kleist : MICHAEL KOHLHAAS.
L’œuvre raconte l’aventure d’un marchand de chevaux aux prises avec des grands de ce monde, l’Electeur de Saxe et le Duc de Brandebourg. Le malheureux apprendra à ses dépens qu’il ne fait pas bon s’y frotter, ce qui, après tout, n’est pas tout à fait inactuel.
Cela dit, est-ce la pièce de Kleist que nous livre la troupe de Gilles Bouillon ? La présence en générique d’une « dramaturge », d’un « scénographe » et de deux « adaptateurs », confirme l’impression recueillie à la fin de la représentation et qui est que NON. Ces jeunes gens se sont servi de Kleist sans aucune vergogne, accentuant jusqu’à la caricature les traits sociaux distinctifs, et cherchant à impressionner les spectateurs par leur virtuosité. De fait, le début, avec une machinerie à vue, assez habile, qui nous montre les deux chevaux objets du litige tournant comme dans un manège, est assez saisissant. Et certaines idées sont bonnes, qui permettent de livrer en une continuité la multiplicité des lieux avec peu de moyens.
Mais la distribution est faible et cependant immodeste, ce qui la rend peu sympathique. Les comédiens ont tous l’air un peu pédé. Et pourtant, il y a une nana juive américaine à vous rendre antisémite, tant elle a l’air con et suffisant. Sa présence n’est explicable que de deux manières : ou bien elle couche avec le metteur en scène, ou bien elle a mis le pognon dans l’entreprise. Son baragouin inintelligible est insupportable. À noter, cependant, que cette représentation irritante ne m’a pas ennuyé. Je pense que c’est à l’anecdote inventée par Kleist, qui se laisse gentiment suivre quoique le TRACE THÉATRE (en voilà un drôle de nom !) n’ait rien fait pour l’éclairer, que je le dois.

12.15.78 – Les MILLE ET UNE NUITS se suivent et ne se ressemblent pas. Celles du THEATRE 9 s’appellent « DE LA 24ÈME À LA 31ÈME NUIT, SHARAZADE DIT »… Ce titre indique que l’accent est mis ici sur le « poétique ». J’ajouterai que ce dernier est vu intellectuellement. Les contes fameux n’étant pas EN SOI liés à mes préoccupations, je peux attendre de leur « représentation » qu’ils me divertissent ou me charment.
L’adaptation de Michel Hermon et Lucien Melki, mise en scène par ce dernier et en musiques par Karin Trow, n’a fait, malgré sa joliesse, que m’ennuyer. Je ne sais vraiment pas comment ces gens s’y sont pris, car enfin ces contes sont agréables, bourrés de suspense et exotiques. Je crois que l’équipe s’est prise trop au sérieux.
Et puis… est-ce que c’était vraiment une bonne idée de faire jouer le sultan par une femme ? Truculence pour truculence, pourquoi pas alors Hermon en Shéhérazade (pardon SHEHRAZADE !...) ? Ça se passait à la Tempête.

16.05.78 – J’aurais aimé que BURGOU, création collective des TRÉTEAUX DE LA TERRE ET DU VENT, soit un spectacle complètement satisfaisant. En vérité, il n’en est pas loin et certains tableaux de ces « grands jours et petits gestes » d’un bandit limousin célèbre sous Louis-Philippe, sont de véritables petits joyaux, tel celui du curé inculquant à ses jeunes élèves la hiérarchie Dieu, Jésus, Saint Esprit = Sainte Trinité : Marie, le Pape, les Cardinaux etc… et en parallèle le Roi, la Reine, les héritiers, les ministres etc… avec en apothéose la chanson : « Dormez Zoizillons » où chacun, dans l’ordre, demeure admirablement à sa Place Sociale.
Le premier mérite de l’équipe qu’anime Hassan Géretly est, à propos de ce héros de l’imagerie populaire, d’avoir refusé l’épopée. Burgou, c’est l’anti Robin des Bois et il faut certes, quelque courage, quand on est étranger à une région, pour en démystifier ainsi une gloire locale. Même, on pourrait qualifier de réactionnaire une démarche qui vise à montrer que le voleur au grand cœur « qui prenait l’argent aux riches pour le donner aux pauvres », selon la légende, n’était en réalité pas si « justicier » que cela. La façon dont on le découvre, donnant ses compagnons aux flics pour obtenir une remise de peine, et dont on soulève un coin du voile de sa vie obscure après sa sortie de prison en suggérant qu’il aurait pu être indicateur, voire policier lui-même, pourrait être regardée comme insolente par ceux qui vivent aujourd’hui dans le blanc tout blanc et le noir tout noir, le premier à Limoges (où nous sommes) étant occitan, et le seconde de langue d’oïl.
Mais l’équipe désarme l’accusation de « réactionnaire », car elle brosse de la société louis-philipparde un tableau redoutablement sans  complaisance, où les uns se vautrent dans le luxe, l’abondance, les attitudes, la lutte sans merci entre SOI et contre le peuple, tandis que les autres, aliénés par l’éducation inventée par les riches et propagée par le clergé, meurent tout simplement de faim, ce qui n’exclue pas la malice, voire une certaine joie de vivre.
En vérité, l’équipe qui a conçu et monté BURGOU n’est pas de Limoges. Elle a fait son enquête à Rochechouart, patrie du bandit, et en a tiré SA lecture, qui n’a rien de chauvin parce que cet Egyptien, ces Normands et ces Parisiens n’en ont rien à foutre du « local ».
SITUÉ en Limousin, leur exposé des faits pourrait être de n’importe où parce que l’action de la bande à Burgou n’a aucune signification patriotique. Ces « rétablisseurs » d’égalité ne s’attaquent pas aux étrangers. Il sont révoltés en Limousin parce qu’ils sont du Limousin. Ils le seraient en Hongrie s’ils étaient nés à Szeged ! Le héros local est donc UTILISÉ aux fins de mettre en scène l’éternel conflit universel riches-pauvres et, parmi ces derniers,  ceux qui se résignent et ceux qui n’acceptent pas.
BURGOU pourrait donc faire le tour du Monde, l’Occitanie servant seulement à lui donner une « couleur », si le spectacle était moins… « provincial ».
Hélas, il l’est avec sa petite boîte de 6 m X 6 (au jugé) dont les acteurs ne sortent jamais, malgré le vaste proscénium qui les sépare des spectateurs ; et sa technique laborieuse qui nous vaut des trous (souvent des noirs) entre les séquences. Je sais bien que la pauvreté du groupe toléré à l’ombre du CENTRE THÉATRAL DU LIMOUSIN, l’a obligé à récupérer, plus qu’à concevoir, des éléments de décor et les costumes. Mais pourquoi la complaisance a-t-elle empêché Hassan Gérétly, qui signe en tant que « régisseur de mise en scène », de couper là où il fallait. Pratiquement TOUS LES TABLEAUX sont trop longs quelque part. L’un d’eux, le tribunal, est même interminable, et cela se sent d’autant plus qu’il n’a pas été « traité » comme les autres. Son premier degré tranche avec les « signes » esthétiques, amusants ou intéressants, délivrés antérieurement.
Telle scène est « naturaliste », telle autre singe le vaudeville ou l’opérette, telle nous ramène au contemporain etc… (malheureusement, le parti n’est pas systématique).
Très réussie est la partie musicale et les chansons sont souvent des perles. La distribution, où l’on retrouve René Coutaudier, décidément vedette de ce Centre dramatique, est honorable mais pas « brillante » (question de moyens ?). Il n’y a pas UN acteur qui joue Burgou. Toute l’équipe l’incarne tour à tour, même les filles. Le programme nous explique que c’est pour éviter qu’un comédien ne se laisse aller à le jouer en héros. Soit. Le but est en tout cas atteint.
Pendant cette soirée, qui dure deux heures quinze plus l’entracte, je ne me suis pas ennuyé et j’ai été enchanté PARFOIS. J’en sors pourtant avec le sentiment que quelque chose n’est pas satisfaisant. Outre le fait qu’il faudrait couper vingt à trente minutes au bas mot, il manque je ne sais quoi, pas le talent, il y en a, pas l’imagination, elle foisonne ; le génie peut-être…

18.15.78 – Il est probable que si j’avais vu CYRANO OU LES SOLEILS DE LA RAISON à Limoges, j’aurais été frappé par la qualité de certaines scènes. A Chaillot, assistant à ce son et lumière illustré de théâtre, avec lequel Périnetti a voulu prouver au monde qu’on pouvait utiliser la grande salle, j’ai surtout remarqué que, quand on était au deuxième rang, rideau de fer baissé, on avait l’impression de se taper la tête contre un mur. Quand quelque chose se passe à droite ou à gauche dans les hauteurs, il faut se démettre le cou. Quand on change de place, ce que j’ai fait après l’entracte, on embrasse mieux l’ensemble, mais on a l’impression que les comédiens n’articulent plus. Périnetti a mis vingt-trois ringards au service d’un texte sérieux, élaboré en universitaire consciencieux par Claude Bonnefoy. Les citations y abondent et nous sont signifiées comme à l’école par la projection de l’image de l’auteur de référence. Denis Llorca, sans moyens, il y a deux ou trois ans, nous avait baillé des MILLE ET UNE NUITS DE CYRANO DE BERGERAC claires, simples, disant plaisamment ce qu’avait eu à dire le poète décrit plus tard par Rostand. Le remake riche de Périnetti est encombré de gadgets, mais à tout prendre, il est confus. Quelques tableaux sont jolis et, dans le détail, il y a des réussites. Mais le tout est laborieux, lourd, long.
Parmi les comédiens désignés ci-dessus sous le vocable de ringards (j’ai repéré J.J. Lagarde, J. Giraud, F. Lalande, M. Ruhl, Marc Imbert, Florence Giorgetti, Monique Saintay, notamment), il faut décerner une mention à Claude Aufaure qui est (sans plaisanter) admirable en Elie expliquant le paradis. La scène qu’il anime est d’ailleurs une des réussites du spectacle. Une autre est le tribunal des oiseaux.

19.05.78 – Max Denès, compagnon de route de Sobel, a découvert que ce que chantaient et « causaient » les comiques des années 50 n’était pas dépourvu de contenu. (Par années 50, entendez le milieu du siècle, puisque j’ai ouï dans le spectacle parler de la guerre d’Algérie et susurrer « le plus beau tango du monde »). La découverte de cette signifiance par les maîtres à penser de l’orthodoxie communiste ne manque pas de saveur car leurs pères, en leur temps, n’étaient que mépris pour ces chanteurs et diseurs « populaires » au premier degré. Or, que découvrent nos docteurs en démystification : à part Jean Nohain, évidemment distributeur d’opium au peuple, les autres ne sont pas à ridiculiser tellement. À tel point que le metteur en scène a inculqué à l’un de ses acteurs de jouer SÉRIEUX. (Est-ce Roland Amstutz ou Alain David ? Je n’en sais rien, mais l’un, assez pédé sans doute, est souvent drôle, l’autre est lugubre et je n’aimerais pas qu’un de mes enfants le rencontrât au coin d’une pissotière). Or Bourvil, Jean Richard, Fernand Raynaud (etc…) savaient certainement qu’ils exprimaient des idées. Mais, tel Molière, il les faisait passer par le rire. Les efforts déployés ici pour que le rire soit impossible rendent les textes chiants. Max Denès a réussi un chef-d’œuvre : il a rendu ennuyeux ce qui a fait rire toute la France. Chapeau ! Des besognes comme ça, faut les faire ! Cela s’appelle HEU-REUX. Cela dure cinquante-cinq minutes. Après Gennevilliers, cela ira distraire les travailleurs au repos dans les camps de vacances du T.E.C. !

23.05.78 – « L’homme se distingue de l’animal par la cuisine que fait la femme ». « Avec un peu d’amour, le foyer brille, et la jeune mariée brique, entraînée par les vieilles, et soliloque sur « l’œuf au plat », et autres mets (dont 350 kilos de frites) qu’il est de son devoir de préparer et cuire pour son mari. Pour ce dernier, qui rentre fatigué de son travail, elle devra, en plus, le soir, être « disponible »…
Imaginez que LA SŒUR DE SHAKESPEARE (c’est le titre du spectacle) ait eu autant de génie que son frère, et qu’à dix-sept ans, bouillant de monter sur les planches, elle soit partie seule pour Londres ; aurait-elle eu la même chance de s’exprimer que l’adolescent ? Serait-elle devenue célèbre ? Aurait-elle pu seulement franchir le seuil du théâtre, autrement que pour aller à la couche du Directeur ? Poser la question, c’est évidemment y répondre.
Quand on a connu la misogynie de L’AQUARIUM à ses débuts, on est un brin épaté de voir cette troupe se faire chantre de la condition de la femme, et nous livrer un réquisitoire mélancolique que seule modifie à la fin l’apparition d’une gamine, incarnation de l’héroïne positive, qui, non sans mépris apparent pour ses mères et aïeules, nous laissera supposer que sa génération va changer tout ça. Il est vrai que cet AQUARIUM-là est réduit à six personnes, dont quatre jeunes femmes. De la vieille équipe, ne subsistent que Thierry Bosc et Jean-Louis Benoît qui sont, il faut le dire, assez « croustillantes ».
J’emploie le féminin puisqu’ils incarnent les femmes âgées, celles qui acceptent l’héritage de sujétion qu’elles ont reçu du fond des âges. Ils sont les contrepoints des jeunes révoltées, ou en tout cas conscients que quelque chose ne va pas dans le rapport des sexes.
Le spectacle est parti d’une enquête effectuée dans l’Essonne avec des groupes de femmes. Il met en gros plan l’interview d’une mère de deux enfants qui a renoncé à travailler parce qu’il lui semblait « très important de les élever » ; et aujourd’hui elle se demande ce qu’elle fait de ses journées. C’est la méthode de LA JEUNE LUNE… et le résultat est peut-être encore plus évident, quoique les transpositions poétiques soient moins fortes. Je n’ai pas retrouvé l’équivalent du sketch de la tête et des pieds, par exemple. Mais je pense que LA SŒUR DE SHAKESPEARE connaîtra un vif succès du côté du P.C.F. Les « camarades » de Lille, qui assistaient au spectacle en même temps que moi, se félicitaient de n’y avoir pas détecté de gauchisme. Et la lutte pour l’émancipation de la femme n’est-elle pas inscrite dans le programme commun ? Au fait, la droite « pour une nouvelle Société » n’est pas contre une certaine promotion de nos compagnes non plus. Alors qui sera contre ? Les Arabes et Michel Debré… Ça donne une belle proportion du public potentiel.
Jacques Nichet signe « le montage ». Il insiste sur la modestie de son rôle.

25.05.1978 – José Valverde rouvre dans la confidence le théâtre Essaïon et a fait appel pour son premier spectacle à Edmond Tamiz. Celui-ci a été dénicher une nouvelle de Tchékhov intitulée LA CIGALE, et il nous la propose en forme de « théâtre récit ». Ce genre commence à être répandu. Avec MARTIN EDEN, je l’avais trouvé efficace. Ici aussi. Il permet d’illustrer un texte en théâtralisation pure. Je veux dire que les acteurs, puisqu’ils « lisent », n’ont pas à s’identifier, à s’aliéner à des personnages, sinon en de brèves périodes aussitôt cassées par l’apparition dans le texte de phrases non dialoguées. Ici, le descriptif, le narratif l’emportent même.
Sur scène, une actrice. Bernadette Castay incarne et raconte l’héroïne. En face d’elle, un acteur, François Dalou. Il incarne et raconte la plupart de ses partenaires et fait, en plus, le narrateur.
On sait l’anecdote : une jeune femme, à l’âme artiste, épouse un homme « qui n’entend rien à l’art », mais qui est, à part cela, un excellent mari, libéral, compréhensif, patient, père plus qu’époux, pourrait-on dire. Sa quête de « grands hommes » conduira LA CIGALE de salon en salon et de peintres en poètes, en un butinage dont l’inanité finira par lui apparaître quand, son mari étant mort, elle s’apercevra que lui seul était excellent et qu’elle l’aimait.
J’ai dit que Dalou jouait presque tous les partenaires de l’héroïne. Mais il ne fait que « dire » le mari. Celui-ci est signifié par une marionnette, une poupée plutôt, constamment présente (parfois recouverte d’un voile) que la femme manipule, couche, lève, assoit, toujours avec respect. C’est réellement le personnage le plus réalistement présent. Et l’idée que le mari soit une telle poupée permet à Tamiz d’illustrer la retenue, la pudeur, la réserve, avec laquelle dans cette Société en ce temps-là s’exprimaient les passions. Tout dans le spectacle est d’ailleurs volontairement poli, feutré, bien élevé. Les sentiments sont enfermés dans des marmites mais les couvercles ne sautent pas.
Tout cela fait une soirée intelligente, d’une très haute tenue professionnelle. Les deux acteurs présents sont parfaits et la marionnette, qui a la barbe de Zola (à moins que ce ne soit celle de Tamiz), est singulièrement présente et expressive. Reste que la nouvelle de Tchékhov, si elle me livre d’intéressants points de vue sur la société moscovite cultivée des années 80 / 90 (du 19ème siècle), pas très nouveaux cependant, est mineure et est loin de m’atteindre au même titre qu’ONCLE VANIA, LES TROIS SŒURS OU LA CERISAIE ! La connexion avec MES préoccupations d’aujourd’hui ne se fait pas. Cette CIGALE ne recoupe pas MON univers et je reste donc froid devant elle. Cela dit, elle se laisse voir, d’autant que le spectacle, s’inspirant d’une pensée de l’auteur, qu’il n’a pas toujours quant à lui suivie, « la brièveté est sœur du talent », est court.

31.05.78 – Je serais bien embêté, si j’étais critique, et si je devais, pour des lecteurs à inciter ou à décourager, écrire sur le spectacle que Régis Santon présente à Gémier : LES BARACOS de Jean-Jacques Varoujean. C’est une espèce de bric-à-brac confus (mais est-ce l’œuvre qui l’est ou est-ce la « lecture » du metteur en scène ?) où l’on voit dans un grand ensemble (très stylisé, je dirai même qu’il faut le savoir) combien est difficile la cohabitation des gens qui n’appliquent pas la maxime : la liberté commence où s’arrête la gêne des autres. Le héros est drôlet : son amour, c’est sa bagnole, mais, détail cocasse, il n’a pas le permis de conduire. Cette voiture briquée, superbe, est la vedette de la soirée. Santon l’a mise en vedette. Elle trône sur la scène tournante. La distribution qui l’entoure est honorable.
François Joxe, avec un petit rôle « modeste », se laisse gentiment remarquer. Et au demeurant, le spectacle n’est pas très ennuyeux. Je n’ai pas tout le temps décroché. Mais ce n’est certes pas une soirée qui me laissera un grand souvenir !

22.06.78 – À 22 h, au Théâtre de l’Oeuvre, Gilles Atlan présente LA BRISE L’AME d’un certain Robert Pouderou. Le titre se réfère à une machine aliénante sur laquelle deux femmes répètent huit heures par jour les mêmes gestes, sous la surveillance flicarde d’un contremaître lubrique et malhonnête.
Il y a une vieille et une jeune. La vieille est la mère d’un garçon qu’a épousé la jeune. Le bougre s’est tiré et les deux l’attendent. En de courtes scènes, on les voit tour à tour attelées à la tâche, ou ressassant espoir et souvenirs dans leur misérable logement.
On est en plein dans la ligne de Krotz ou Deutsch. Attoun a inscrit l’œuvre à son répertoire de France Culture. Je l’aurais juré au bout d’un quart d’heure de représentation. Il faut noter toutefois que Robert Pouderou, à la différence des deux « maîtres » que j’ai cités, n’échappe pas à la tentation du sentimentalisme.
L’analyse n’est pas clinique, quoique impitoyable. Adamov aurait dit que son œuvre était BOULDUME ! (« Bouleversante d’humanité » - à prendre sarcastiquement bien sûr).
Gilles Atlan a monté le texte avec exactitude, sans chercher à en gommer les aspects trop littéraires qui rendent parfois peu plausible le « langage » de ces deux prolétaires. L’univers familial est résolument traité réaliste (avec vrai gaz et vraie eau). L’univers « usine » est par contre transposé. La machine sur laquelle s’échinent les travailleuses ne sert visiblement à rien. Le « jeu » des artistes est « vécu » avec intensité. Je suis sûr que Paula Dehelly et Joëlle Larivière trouvent à interpréter ces rôles des satisfactions que plus de distanciation leur aurait refusées.
À dire le vrai, le spectacle se laisse voir avec un certain sentiment d’insatisfaction. Outre qu’il est bourré de réminiscences (l’impression de déjà-vu est constante), il lui manque une dimension qui en ferait un LOIN D’HAGONDANGE ou un ENTRAINEMENT DU CHAMPION AVANT LA COURSE. Je crois qu’il manque à Gilles Atlan l’audace. Mais aurait-il pu transcender ce texte tout compte fait vieux de forme ?

 UN FESTIVAL À LA ROCHELLE 

28.06.78 – Évidemment, cela étonne et cela gêne. Une première dans un festival en l’absence du metteur en scène, c’est exceptionnel. Et il est probable que Pablo Vigil et son collectif théâtral argentin ont dû souffrir de cette carence durant les derniers jours des répétitions. D’autant plus que, outre les difficultés inhérentes à la création, ils ont eu à subir les mauvaises humeurs de Claude Samuel.
C’est dommage car, malgré le handicap, LA SOMBRA DE VENCESLAO est presque un très bon spectacle.
Savary a su admirablement utiliser spectaculairement le lieu (un garage désaffecté) et je dois dire que, sous l’angle des décors, Chocho a fait un travail absolument fantastique. Pour qui connaît la minceur du budget, c’est stupéfiant de richesses avec un bouillonnement d’invention permanent. L’atmosphère argentine semble, d’autre part, être assez fidèlement rendue à travers quelques postulats : Nature déchaînée. Il pleut, il vente, les orages sont violents, le sol peut trembler. Rien à voir avec notre aimable climat « tempéré ». Les rivières qui inondent la Pampa, les fleuves de boue qui barrent irrémédiablement les routes : l’insécurité dans laquelle vivent les hommes dans cette région du monde vient sans doute, en partie, de ce que la lutte pour la survie est un combat physique permanent.
Cette insécurité entraîne le peu d’attachement à la possession.
Dès que Venceslao est libéré de ses obligations envers un terrain par la mort accidentelle de sa femme gâteuse, il fourgue tout, maison et sol, à sa fille, qui est sans doute de lui, et à son fils, dont ce n’est pas sûr. Au risque d’un inceste, les enfants se marieront, mais eux-mêmes n’auront qu’une idée : foutre le camp vers la ville fabuleuse, Buenos Aires… Et lui, il selle le cheval et il part vers le Nord, en compagnie d’une voisine qui, pour le suivre, elle aussi fourgue tout.
Le sexe est très important. Les femmes sont lubriques et les hommes ont toujours la verge prête. Reste à savoir si ce dernier point est vraiment « argentin », ou plus proprement « Copien » ? Il doit y avoir un peu des deux.
Insécurité due aux éléments, errance débouchent sur l’insécurité due aux actes des hommes. Périodiquement, durant le spectacle, des pétarades crépitent et des pétards claquent. Ils signifient, bien sûr, rafales de mitraillettes et éclatements de bombes.
La façon dont la jeune femme meurt en pleine excitation de la danse, en s’étonnant de ce qui lui arrive, ne doit pas être rare au Rio de la Plata. Cela dit, si l’on dépasse la première impression assez satisfaisante de la représentation, je crois qu’on n’a pas lieu de se faire le complice de Savary quand il se vante d’avoir fait un super spectacle avec une pièce « pas très bonne ». En vérité, il n’a pas monté la pièce. Il a fait tout son spectacle autour de l’œuvre, et n’en a clairement pas suffisamment nourri son imagination. L’extérieur, la truculence l’ont intéressé, mais il n’a rien approfondi. C’est regrettable, car peut-être aurait-il découvert –c’est une supposition mais je la crois tenable- que l’œuvre n’est pas si mineure que ça.

04.07.78 – La Rochelle encore.
La Compagnie Granier Rauth présente son adaptation de PHILOCTETE intitulée « LE MOMENT OPPORTUN ». J’avais lu le texte et je me souviens l’avoir trouvé fort suspect politiquement. De quoi s’agit-il, en effet ? Les « dieux » ont décrété que, pour venir à bout de Troie, il serait nécessaire que le fils d’Achille tire des flèches avec un certain Philoctète. Or celui-ci, jadis poursuivi par la vindicte d’Ulysse, a été abandonné sur une île déserte, banni, exilé, oublié, héros devenu inutile. Un grand nombre d’années, il a remâché sa rancœur, d’autant plus que, piqué par un serpent, il souffre horriblement, ne pue pas moins et survit en bête sauvage à l’orée d’une caverne que le décorateur a imaginée astucieusement comme un squelette de dinosaure. Ulysse est chargé de l’expédition de récupération. Et il s’explique : c’est dur d’être un « chef ». Il faut obéir aux « nécessités de l’Histoire » même au risque de se salir les mains. Le jeune fils Achille a des principes. Il ne veut pas ruser avec le banni disgracié. Il veut le combattre « à la loyale ». Mais Ulysse aura tôt fait d’amener l’adolescent à Sa raison. Quant à Philoctète, celui dont on n’avait plus besoin et dont on a de nouveau besoin, il se laisse manipuler avec l’air d’un imbécile, mais, au fond, il est lucide.
Cette « Philosophie » du jeu des Pouvoirs, d’où le peuple est totalement absent, est totalement accentuée dans l’adaptation par l’invention d’un personnage de matelot juvénile, qui devient à la fin une sorte de cosmonaute dont on distingue la nudité virile sous une enveloppe de plastique et qui signifie que ce qui fut sera. Du moins est-ce ce qu’on m’a expliqué, car à la représentation, le propos n’était guère lisible. Cette explication ne m’a d’ailleurs pas rassuré.
Bouffre ! Quel pessimisme ! Ainsi pour les Garnier, Rauth, les aberrations qui ont fait Hitler (Ulysse) et Pétain (Philoctète), et qui sont encore fécondes (Pinochet, Videla… Kissinger… Barre ?) seront encore là demain ?
MA FOI EN L’HOMME M’OBLIGE A RÉCUSER L’OFFRE : je n’ai pas envie de me suicider. Et je crois que les temps viendront où l’homme aura droit à son grand H. C’est le sens de mon acceptation de ce Monde, car je le vois EN EVOLUTION et en POTENTIALITÉ. (Mais quelle est la culture politique de Granier et de Rauth ? Ne se laissent-ils pas porter par des pulsions et des impressions sentimentales au lieu de réfléchir ?)
Heureusement, à la représentation, toute cette lecture du Monde et de la Vie était « indécryptable ». L’assistance choisie (et pas « de gauche ») du Festival ne comprenait visiblement rien. « On » évoquait le Pompée de Montherlant, qu’avait monté Santon pour le « cycle sur le pouvoir » de Silvia Montfort. Autre extrapolation illisible d’un autre âge, comme surgirait aujourd’hui sans doute l’ELECTRE de Giraudoux et la Judith de Bernstein. Quand nos amateurs de faire dire à des textes anciens quelque chose de contemporain comprendront-ils que cette littérature n’est PAS ADAPTABLE à NOTRE évolution ? Sauf peut-être pour les Calvinistes, et encore, puisque les « dieux » y régissent tout, manipulant des hommes marionnettes IRRESPONSABLES : le destin les poursuit. Ils n’y peuvent rien.
Veut-on nous inculquer qu’il en va de même aujourd’hui ? Ce qu’à MES DIEUX NE PLAISE…
Ajouterai-je que l’adaptation de Max Koskos n’a pas grande valeur littéraire (elle contient même quelques perles !) et que les acteurs ne sont pas fabuleux, à l’exception de Rauth qui joue décontracté avec art. Celui qui incarne Ulysse est croustillant car, bedonnant, il semble ne s’exprimer qu’en proférant des oracles.
Bref, c’est un échec, mais si on se souvient que quelque chose quelque part m’avait gêné dans le précédent spectacle de cette compagnie (au point que j’avais laissé passer une belle affaire), il signifie que la circonspection à son endroit s’impose. Je verrai en Avignon la pièce montée par Rauth.

07.07.78 – Les textes de théâtre manquant, comme chacun sait, et l’imagination créatrice à l’état pur faisant défaut en ces temps de victoire de la droite, la branche féministe des ATHÉVAINS (Monique Fabre et Anne-Marie Lazarini) a choisi, pour exprimer sa revendication, de relire « imaginairement » l’œuvre de Virginia Woolf, et cela donne un spectacle composé de cinq séquences, sans liens les unes avec les autres, intitulé DES PETITS CAILLOUX DANS LES GRANDS.
Singulièrement « rétro », cette démarche a le mérite de rassurer la gent masculine, car on ne peut pas ne pas mesurer le chemin parcouru par nos compagnes depuis un siècle en voyant dans quels obscurantisme et sujétion elles étaient alors cantonnées. Au demeurant, cette exploration de l’œuvre n’est pas très convaincante. Elle ne remplace pas la lecture des originaux et ne les complète pas. La paraphrase n’est convaincante que quand, par moments hélas trop rares, elle est JOUÉE et devient ainsi THÉATRE. Mais trop souvent le « récit » n’est que lu, « monocordement », et l’ennui s’installe.

AVIGNON LA ROUTINE
        Apparemment j’y arrive sur la fin
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 31 janvier 2007 3 31 01 2007 17:43
29.07.78 – Avignon 1978 ressemble à Avignon 1977. De la gare à la Place de l’Horloge, je suis agressé par la multitude des affichettes « off ». Toutefois, je note que des panneaux municipaux (gratuits et nombreux) leur ont été affectés. Ça fait moins désordre.
 
Je vois quatre spectacles entre 17 h et 0 h 30. Il est vrai que le premier, CYRANO PROMENADE, n’implique pas qu’on pose son cul quelque part, puisqu’il s’agit, arrangée par le THÉATRE DE L’UNITÉ, d’une visite du vieux village des Angles à la recherche supposée d’une race étrange d’animaux parlants affublés de nez postiches, et dont on ne sait pas très bien s’ils sont sur la lune ou sur terre. Bref, la faune (qui commence à nous être singulièrement familière après les approches récentes de Llorca et de Périnetti) du philosophe poète bagarreur gascon. Il est vrai que dans ce montage-ci, il est, davantage que dans les précédents, fait appel au texte d’Edmond Rostand dont les vers redondants sont, il faut bien le dire, un plaisir pour l’oreille. C’est un « explorateur » vécu en colonial qui dirige l’« enquête », menant sa cohorte de « touristes » aux mots de : « allons-y, téméraires ! ». A-t-il voulu prendre l’accent gascon ? On entend un mélange de tonalités marseillaises et judéo-germaniques ! Il nous entraîne à travers les beautés de cette paisible et ravissante localité, qui à elle seule vaut le détour, et où les comédiens du Théâtre de l’Unité ont choisi divers points de jeu, utilisant les ressources en place, là un arbre, là un jardin, là un mur, là l’église et son presbytère, là un escalier, et là même un petit théâtre en plein air aménagé par une autre troupe pour un spectacle de danse qui a lieu le soir.
Ça dure une heure, il fait doux et frais, on est loin du fracas d’Avignon, on sourit parfois au texte (surtout quand il est de Rostand). Certains tableaux sont jolis. Les artistes faussent un peu beaucoup leurs voix et ça leur donne un gentil côté amateur bonhomme. Le moment passé est agréable, mais le contenu n’est guère perceptible, le montage en vérité est décousu, et la « leçon » reçue ne dépasse pas le niveau de la gentillesse désuète. Cependant, après les « fastes » onéreuses de la « lecture », encore saignante du Théâtre National de Chaillot, la pauvreté modeste de celle-ci a un côté plaisamment attendrissant.

À quelques kilomètres de ce havre de paix, la Chartreuse de Villeneuve-lès-avignon attire une foule nombreuse. J’y suis venu voir LE GRAIN DE SEL ET LE GRAIN DE SABLE par la Compagnie Dominique Houdart. Ce n’est pas dans la cour où cela se joue que le public se presse particulièrement et, honnêtement, je crois que ce retour du groupe à un théâtre d’intervention directement politique n’est pas très abouti (encore ?), à moins qu’il ne soit déraciné dans le cadre d’un festival qui ne laisse aucune place à la participation (ici souhaitée) de la population. Dans un style à mon avis trop cabaret, carrément au premier degré, ignorant l’art de la transposition, l’équipe stigmatise quelques turpitudes sociales, économiques et écologiques de notre temps, sans apparemment jamais décoller. Les marionnettes elles-mêmes m’ont paru plus ternes (mais il paraît que ce serait l’effet de la lumière du jour) et moins « inventées » que d’habitude. Une musique de foire souligne l’aspect « intervention » de ce spectacle bien intentionné, qu’il faudra revoir ailleurs et sans doute avec d’autres yeux.

LE THÉATROGRAPHE, animé par un Avignonnais nommé Louis Castel, joue off pour ses deuxièmes armes (il avait monté MADEMOISELLE JULIE l’année dernière) une des premières œuvres d’Adamov intitulée LES RETROUVAILLES.
Puisque le retour aux textes (et en arrière) semble être le signe des temps actuels (EN ATTENDANT GODOT est, paraît-il, le spectacle vedette du festival in), ça m’a intéressé d’un point de vue archéologique d’aller voir ce spectacle, d’autant qu’il s’agit d’une œuvre de 1954 (paraît-il) dont je n’ai aucun souvenir. J’ai pris intérêt et plaisir à la pièce et, mon Dieu, il est amusant de se retourner ainsi sur le THÉATRE DE L’ABSURDE du milieu de ce siècle, et sur une comédie de jeunesse d’un auteur dont nous pouvons aujourd’hui embrasser toute l’œuvre, en connaissance de ces tares physiques qui, en ces temps, n’avaient pas tellement été étalées. Je dis : « retour aux textes. » Oui et non, en fait, car Ionesco, Beckett, Adamov, apparemment redécouverts, étaient des destructeurs de langages. C’est curieux comme il y a eu, après eux, une évolution qui semble avoir été stoppée pour reprendre à son point de départ vingt-cinq à trente ans plus tard. Aurais-je vécu avec ma génération une parenthèse culturelle ? Quoi qu’il en soit, des trois, l’Adamov d’alors semble avoir été le moins formellement audacieux. Peut-être est-ce parce que les préoccupations politiques et sociales venaient troubler sa recherche purement esthétique, peut-être Brecht récemment découvert l’influençait-il plus que ses pairs, peut-être la part inconsciente de son contenu était-elle plus douloureusement intime que celle de ses confrères ? Toujours est-il que le souci de structurer l’habitait davantage qu’eux.
LES RETROUVAILLES n’étaient pas dégagé de l’« anecdote », l’ésotérisme n’empêchait pas qu’une histoire « bouleversante d’humanité », quoique transpercée d’humour, nous soit contée, celle d’un jeune homme de Quévy (Nord), fiancé, qui vient étudier le droit à Montpellier et y couche avec une jeune dactylo à l’esprit étroitement petit-bourgeois sous l’œil d’une bienveillante logeuse omniprésente et castratrice. On l’a devinée, la jeune dactylo est le double de la fiancée et la logeuse celui de la mère. Edgar (c’est le nom du jeune homme) sera empêché d’étudier par son environnement et il perdra ses deux compagnes, victimes l’une d’un accident de chemin de fer, l’autre d’avoir été écrasée par un train. Etrange est le rôle joué dans cette œuvre par le train, lien, lieu de passage refuge et destructeur à la fois. Vous me direz qu’il est éclatant que cette anecdote n’est pas sérieuse, qu’elle sent son prétexte à plein nez. Je ne crois pas : je crois qu’à travers elle, Adamov nous livre à son insu une richesse personnelle foisonnante. Mais qu’il a voulu raconter cette histoire pathétique et populiste avec un œil clinique sans doute, mais sincèrement quand même. En tout cas, il y transparaît tel que lui-même était et non tel que Planchon l’a voulu salir. Castel a intercalé à un moment une interview imaginaire de l’auteur qui est honnête. Sa mise en scène semble d’ailleurs fidèle. Elle aurait pu, en 54, être réalisée par Sylvian Dhomme. Le jeu part des règles du boulevard, mais déraille. Des gestes sont trop brusques, des intonations sont trop heurtées. Les attitudes passent soudain du naturel au fabriqué. C’est la CANTATRICE CHAUVE de la Huchette.

Après cela, PENTABLOGUES de Roland Dubillard, mis en scène par François Joxe au départ des DIABLOGUES ET AUTRES INVENTIONS À DEUX VOIX, qui avait connu un succès au Boulevard avec l’auteur et Piéplu, ici joués à cinq, semble singulièrement mineur. Ces sketchs absurdes bourrés de (méchants) calembours m’ont semblé drôlets par instants, points ennuyeux, divertissants, mais déplorablement vides. C’est une virtuosité à l’état pur où quelques pets et grossièretés n’effacent pas le fait que notre Monde n’est pas égratigné, pas même pensé ou pesé. On est au cabaret intellectuel et encore ! (pas très intelligent !).
L’équipe, avec Pierre Charras, Jean Bouyer, Hervé Petit et un Jaune nommé Jim Adhi Limas, agaçant, ralentisseur de rythme mais à l’usage efficace, s’en donne à cœur joie pour faire rigoler une jeunesse bien disposée, qui semble se contenter de la superficialité dispensée. Joxe, qui a monté ça en attendant d’avoir les moyens de réaliser LA COUPE ET LES LÈVRES, a habilement assuré les liaisons entre les saynètes. Il joue lui-même très bien.

07.78 – Avignon, deuxième jour de ma présence. C’est dimanche. Le dernier de juillet. Les A.T.P. tiennent leurs assises annuelles si bien que je ne vais au spectacle qu’en fin d’après –midi.

Me revoici aux Angles, assis sur des gradins face à un paysage de rêves : à ma gauche, le village accroché à flanc de colline et, plus loin, Avignon, ses beautés et ses aberrations.
Devant moi, le Rhône et son île, des cultures très vertes et, montant de la vallée que je surplombe, les bruits d’une autoroute. Vers la droite, une nature tourmentée et sèche de broussailles. Le THÉATRE DE L’UNITÉ s’est installé sur un promontoire et joue ME PRENEZ-VOUS POUR UNE ÉPONGE MONSEIGNEUR ? de Jacques Livchine. Un Jacques Livchine très différent de celui de DERNIER BAL, un AUTEUR véritable qui fait penser au EHNI de QUE FEREZ-VOUS EN NOVEMBRE, avec quelque chose qui semble surgir de l’univers de Françoise Sagan !
L’inspiration est singulièrement mélancolique. Nous sommes quelques jours avant les élections de 78.
Jean-Claude, qui a fait soudainement fortune, s’est acheté une superbe propriété, et semble avoir oublié ses professions de foi collectivistes d’avant, a réuni sur ses terres fraîchement acquises une faune ennuyée, dont la principale préoccupation semble être de redistribuer les cartes de qui couchera avec qui. Il y a là une photographe en vogue, un certain Boris que Jean-Claude a ramassé sur l’autoroute, un acteur qui a décidé d’abandonner la scène quoique (ou parce que) ça marchait trop bien pour lui, un chanteur poète exigeant une approbation qui dépassât le niveau du « c’est chouette », d’autres encore INDIFFERENTS apparemment au sort politique de la France, parce qu’ils possèdent, ou pensent acquérir par progressions individuelles ; et le catalyseur, une jeune femme indépendante, qui jette sur ces contemporains un œil critique mais désespéré. Le communiste Livchine pose la question qui sans doute l’angoisse : comment vivre ? Comment mener sa vie ? Y a-t-il une existence particulière pour ceux qui ont le cœur à gauche ? Il semble penser que non. Sa lecture du monde que nous vivons est désabusée. MAIS POURQUOI n’a-t-il choisi pour sa démonstration de montrer que des marginaux ? Il n’y a aucun prolétaire dans sa pièce, pas un ouvrier, pas un travailleur manuel. Aucun contrepoint. Personne n’a l’air d’avoir une « culture » marxiste. Il ne nous est montré qu’une bande d’arrivistes ou d’individus égoïstes. Le manque de pièces au puzzle rend la démonstration inconcevable. Ou plutôt, c’est la mauvaise conscience d’une certaine frange bourgeoise, sa difficulté d’être, qui nous est proposée en méditation. Curieusement, Livchine se fait le porte-parole de cette sous-classe ! Ce reniement de ce qu’il nous a fait croire qu’il était est triste. (Mais peut-être se ressaisira-t-il après avoir jeté sa gourme car l’œuvre, où il a mis sûrement beaucoup de lui et de ses propres impulsions,  pourrait bien être en vérité une médecine homéopathique qu’il s’administre. )
Répété, créé dans un décor naturel que j’ai décrit plus haut, le spectacle lent, qui affectionne les personnages figés, immobiles, utilise l’espace en cinémascope. Les tourments psychologiques des personnages qui « s’interrogent » ont un air de dimension réelle, et aussi dans le temps. Je crois qu’on pourrait filmer la représentation telle qu’elle est. Cela donnerait une pellicule esthétisée sans doute plausible.

VIRGILIO, L’EXIL ET LA NUIT SONT BLEUS est la dernière création du THEATRE DU CHENE NOIR. C’est, racontée en poèmes, en musique et en danse, l’histoire de Virgilio, soixante ans, cadet de sept frères qui tous ont abandonné le village natal et qui, à son tour, prend le train vers le Nord, Milan d’abord, puis Genève et Zürich, enfin la France, Paris et la Goutte d’Or.
On aime ou on aime pas, l’esthétique de Gélas qui n’évolue guère de spectacle en spectacle, mais se perfectionne au fil des ans.
L’équipe est maintenant composée d’excellents musiciens (mais les musiques de Gélas ont un air de constamment déjà toujours entendu).
L’apport en commentaire de la danseuse Maggi Sietsma est impeccable (mais classique et sans invention chorégraphique). Nicole Aubiat, toujours belle et hiératique, dit les textes de sa voix chaude et prenante (mais au bout du compte monotone). La préoccupation esthétique l’emporte sur le contenu.
L’épopée de Virgilio est certes signifiante, et permet d’évoquer le sort des immigrés de tous les pays. Mais jamais en dénonciation directe. L’important, c’est la forme. Et il faut bien dire que le style est plus souvent larmoyant que combattant.
Gélas lui-même joue du luth. Je pourrais le faire engager au Malouf à Tunis. Il ne déparerait pas. Sa danseuse est habillée à la turque.
C’est sans doute pour justifier cet aspect oriental que Virgilio rencontre en chemin Nazim, qui travaille pour se construire une maison à Ankara.
Avec les « concerts » du Chêne Noir, on est envoûté et on s’ennuie. Cette fois-ci, je n’ai pas été complètement envoûté !

31.07.78 – La compagnie Granier Rauth propose au Théâtre du Chapeau Rouge sa deuxième création de l’été : CONTUMAX, d’un certain Dorian Paquin, avec une distribution brillante : Micheline Presle, Lucienne Lemarchand, Anémone, Daniel Jégou et Olivier Grenier.
(C’est Rauth qui a fait la mise en scène). Dans un lieu fonctionnel richement meublé moderne avec dominante blanche, évoluent l’ami de Jean (que Jean a sans doute poussé du quinzième étage dans le vide et qui en est mort), la femme de Jean (qui, m’a-t-on expliqué, serait morte aussi) qui se masturbe une partie de la soirée tout en gonflant d’un air sensuellement gourmand des petits ballons de bébés ; la mère de Jean (qui m’a-t-on expliqué, serait morte aussi) que l’ennui de sa classe sociale (m’a-t-on expliqué) et le vieillissement physique mettent dans tous ses états ; la grand-mère de Jean, vieillarde impotente (qui, m’a-t-on expliqué, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, serait seule vivante –ou survivante- de la famille) et un cicérone, chœur antique témoin, qui pousse le fauteuil roulant de l’infirme tout en arrangeant les chapitres de l’ « action » . Des rayons laser cernent ou percent des espaces signifiant les frontières entre le monde des vivants et celui des morts.
« Méfiez-vous de la Réalité », annonce le programme en guise d’introduction. Ma foi, voilà une juste recommandation : l’œuvre m’a paru tout à fait incompréhensible, inutile, sans intérêt. Les personnages y jactent un langage sans clefs dans un pathétique qui (m’a-t-on expliqué) serait signifiant d’une certaine société finissante ( !). Leur jeu conventionnel éclate au cœur d’une mise en scène qui veut épater. L’arrivisme ne paie pas.

Avec BLANCHISSERIE BLANCHE, les MIRABELLES retrouvent leur veine. Certes, ces Messieurs Dames se prennent toujours au sérieux par moments et tiennent à nous faire entendre qu’ils sont des lyriques et savent chanter. Mais il y a dans le spectacle (qui est bonhomme dans son ensemble) au moins un grand numéro : c’est la séance de repassage, où l’espace rond du cirque du Mont de Piété est partagé en quatre tranches séparées par des draps, et où chacun des quatre Mirabelles se prend une portion de public. C’est du grand théâtre, d’autant que le contenu n’est pas sans signifiance et illustre la condition de celles qui lavent le linge des autres tout en essayant de vivre. À noter que les Mirabelles ne dissimulent pas leur homosexualité, mais ne la « militent » plus. Elle va de soi comme une évidence. Une horde de jeunes minets dans la foule se chargeait de la revendication avec quelque abus.

Je suis très content d’être venu en Avignon. Rien que pour voir ECCE HOMO réalisé par Didier Flamand, cela valait le détour.
C’est étonnant comme un spectacle peut décoller, quand il a la classe : dès l’entrée des quatorze acteurs, masqués, qui prennent place pour une soirée mondaine mortelle quelque part dans un château entouré de corbeaux et de vampires, on sait qu’on a affaire à un autre niveau de spectacle. Bien sûr, Flamand accumule les signes et les références de SA culture. Mais il a l’art de faire beau, d’avoir le sens de l’émotion communiquée. Il y a un quart d’heure de trop dans la soirée, et  cependant il y a du rythme. Le spectateur est charmé, tenu en haleine. La richesse de l’invention est extrême et jamais je n’ai vu le Cloître des Carmes ainsi utilisé dans toutes ses dimensions de haut en bas et en avant et en arrière, les séquences s’enchaînant, les unes de type Hellzapopin, les autres tragiques. Michaux sert de référence lointaine à cette succession de tableaux où la nudité signifie la pureté. Un magnifique texte de Léo Ferré vient conclure l’exercice (qui m’a par instants rappelé , ici même, les DEUX ou TROIS DON JUAN de Michel Berto), lui donnant sa densité POLITIQUE : (Dans 10.000 ans, nous arriverons bien à le faire le Monde que nos rêvons…). Espoir malgré un grave pessimisme immédiat. ECCE HOMO est un coup de poing, un pavé dans la mare de suprême talent. Il ne plaira pas à tout le monde.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 31 janvier 2007 3 31 01 2007 16:12
VOICI UNE NOUVELLE SAISON QUI COMMENCE :

30.08.78 – Premier spectacle vu à Paris. Un one-man-show de Florence Giorgetti appelé POUBELLE GIRL. C’est bien. Ca ne laisse pas de grand souvenir. L’actrice montre les limites de sa pensée avec un métier certain. Elle ne dérange pas. Sa façon de ne pas se montrer tout à fait nue doit lui sembler audacieuse.

31.08.78 – Revu les austères LETTRES DE LA RELIGIEUSE PORTUGAISE dans la cave voûtée du Théâtre Essaïon, qui semble avoir été construite pour que puisse s’y exprimer la malheureuse amante du bel officier français séducteur et volage.
Etonnant texte d’où Dieu, la « vocation », les «vœux » sont totalement absents (ce qui lui confère sans doute aux yeux de certains une valeur « subversive »). Le cloître est un cadre d’environnement , mais le désespoir de la délaissée ne vient aucunement d’un conflit intérieur entre sa passion et son devoir. Qu’elle ait péché ne la dérange point. Au contraire, elle garde de ses étreintes un souvenir inoubliable. Sa désespérance ne vient pas de ce qu’elle craint les flammes punitives de l’enfer, mais tout bonnement de ce que le suborneur s’est lassé de la déshonorer. Cette amoralité ne peut rester scandaleuse que pour qui vit à l’heure religieuse du XVIIème siècle. Encore faut-il ne pas oublier qu’en ce temps-là, le fait pour une fille d’être enfermée dans un cloître ne signifiait pas forcément qu’elle eût voulu être l’épouse du Christ ! L’œuvre est muette sur les raisons et origines de la présence en ce lieu de l’héroïne.
De toute manière, si le spectacle donne à Micheline Uzan une occasion de montrer sa maîtrise, sa rigueur, son extrême pudeur et sa puissance à vivre l’émotion de la situation qu’elle évoque, (elle pleure pendant la soirée toutes les larmes de son corps, ce qui doit bien la défouler pour le reste du jour), s’il suscite l’admiration devant la retenue de la performance et le respect devant tant de dévotion à la Culture, il laisse FROID car il n’est en rien concernant. Peut-être cela vient-il de l’abus du passé simple dans le texte, qui se trouve par sa vertu « éloigné ». Car autrement, l’histoire d’une nana séduite et abandonnée, ça devrait être bouleversant, non ? En tout cas, ça n’est pas anachronique !

02.09.78 – J’ai passé une bonne soirée au Café de la Gare avec COMME DANS UNE BOURRASQUE de Ricardo Mosner par le THÉATRE EN POUDRE, et pourtant, je suis embarrassé pour parler du spectacle. PARISCOPE résume ainsi l’anecdote : « Etranges aventures, souvenirs troubles et frénésie à Chinatown ». Ca ne rend pas un compte exact. L’atmosphère est en vérité très sud-américaine mais l’insolite, le farfelu, s’introduisent en douceur.
On s’aperçoit que c’est dingue seulement au bout de quelques temps. Semble posé le problème de la création littéraire, puisque tout tourne autour de l’œuvre qu’est en train de pondre un écrivain. Mais qui est cet auteur dont les fantasmes paraissent parfois recouper une réalité absurde et violente ? (Argentine ?) Nous le voyons arriver, modeste anonyme, venant de nulle part et à la fin repartir ailleurs… Où ?
Très jolie est la scène réécrite que nous voyons se jouer deux fois devant nous.
Bref, des flashs restent de cette soirée agréable où l’on s’adresse à ce qu’il y a de non cartésien en nous, spectateurs. Le THÉATRE EN POUDRE assume professionnellement son propos. Peut-être doit-on lui reprocher que son message ne soit pas plus lisible. L’impression reste superficielle.

09.09.78 – La presse a surtout insisté sur le sketch de Jean Benguigui où il explique dans son one man show du LUCERNAIRE, « C’EST PAS MOI QUI AI COMMENCÉ », qu’il est à la fois juif et arabe. En tous cas, je me suis trouvé très à l’aise, submergé par cet humour très proche du mien, à la fois drôle et grinçant, parfois gênant, procédant par glissements et coqs à l’âne.
Qu’il nous parle du bois (dont on ne sait jamais « s’il joue ou s’il travaille », « comme les comédiens »), de son regret de n’être plus dans le ventre de sa mère, ou, au féminin, de la vieille Juive allant au cimetière sur la tombe de son mari mort il y a vingt ans d’une cirrhose du « froid » , (on n’a jamais compris pourquoi car il était sobre comme un chameau : il ne buvait que de l’anisette ) ; ou encore de la nana qui, après lecture de LIBÉ, se met à entretenir une correspondance avec un Arabe en taule, (et pourtant, pour elle, les Arabes, « c’est fini »), ou bien qu’il s’insurge contre la trahison des « camarades » qui ont fait, une nuit, le « le Grand Soir » sans le prévenir, etc.… etc.… il se montre toujours gentiment « poète »,, gracieusement « de gauche », aimablement « contestataire », quelque part du côté de HARA KIRI mais sans scatologie ni mauvais goût provocateur, bref parfaitement en harmonie avec le public jeune qui fréquente le forum ouvert, rue Notre-Dame-des-Champs, par Le Guillochet.

11.09.78 – Un an, presque jour pour jour après la création, revoici PRENDS BIEN GARDE AUX ZEPPELINS.
Quelqu’un disait à la sortie des Bouffes du Nord que Didier Flamand était l’enfant naturel de Bob Wilson et d’Ariane Mnouchkine. Il y a du vrai. On pourrait aussi dire qu’il est cousin de Chéreau tant il a l’art, comme son aîné, du tableau picturalement beau.
Et il est certain que tout le spectacle est fait d’idées et d’images piquées à droite et à gauche. Toutes les intentions sont référenciées. OUI, C’EST VRAI.
Et pourtant, au-delà de ces emprunts et plagiats, on sent le talent personnel, l’originalité qui vient percer (ou alors je serais fort déçu) ! Quoi qu’il en soit, il y a eu du travail de fait depuis un an. Le propos est moins fouillis, plus lisible, mieux structuré, mieux équilibré. On sent moins le collage de numéros d’acteurs juxtaposés. L’anecdote se suit logiquement, celle d’un jeune paysan d’une campagne bucolique (tout, dans cette vie « civile », est traité en images d’Epinal), que la guerre (de 14, mais avec confusion, parfois avec la dernière) emmène dans les tranchées où il se fera massacrer en « héros ».
Y a-t-il une leçon à tirer ? Disons que la phrase célèbre « La guerre est faite par des gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent et ne se la font pas », pourrait être citée en exergue. Disons aussi que TOUT est placé sous le signe de la dérision : l’opération chirurgicale au cours de laquelle le moribond rêve son passé est une authentique boucherie, le monde des riches et des profiteurs a des allures brechtiennes, l’héroïsme des combattants est absurde. Il est dommage que le POURQUOI réel de la guerre capitaliste soit passé sous silence (mais Didier Flamand le sait-il ?).
C’est la guerre EN SOI qui est piétinée. Après tout, quand j’avais vingt ans, j’en faisais autant. Et avec moins d’humour.
L’important, c’est que le spectacle est « spectaculaire » et total. C’est la bande sonore qui mène le jeu, une bande très riche en musique romantique ou moderne et en sons. La valse viennoise, l’atmosphère Berlin rétro hantent le réalisateur. C’est peut-être cette influence qui ralentit parfois fugitivement le rythme. Il faudrait cisailler quelques secondes dans certaines scènes. Mais c’est peu de choses. La vérité, c’est qu’on est submergé, emporté, ému, amusé en un flot de sons et d’images constant. Les scènes se succèdent, plus efficaces les unes que les autres. L’ennui n’est jamais au rendez-vous, le rire y est souvent et l’admiration l’emporte au bout du compte, d’autant que le tableau final du monument aux morts est admirable.

13.09.78 – Jean-Christian Grinevald a tenu une conférence de presse pour expliquer que, le théâtre Marie Stuart ayant dix-neuf millions de dettes, il arrêterait son activité à la fin du mois si une aide ne lui était pas octroyée.
Pour LA NUIT DU 13, de Sandra Nils, il aurait dû quémander une subvention à la « Ministresse » de la Santé, car il faudrait être vraiment givré pour se droguer après avoir vu le spectacle ! Oh, les pauvres nanas, montrées au dernier stade de l’intoxication allant de piqûre en reniflettes non pas pour « planer » , mais pour tenir un moment, pour survivre… et dans quel état.
L’une d’elles, de surcroît, est affligée d’un amant alcoolique, qui ne peut donc lui être d’aucun secours. L’auteur, qui a fréquenté les régions himalayennes alors qu’elle était adolescente, nous livre-t-elle une tranche de sa vie ? C’est possible. Elle a trouvé en tous cas en Michel Berto un metteur en scène honnête, respectueux et talentueux, qui a compris qu’il ne fallait épargner aucun détail aux spectateurs (diarrhées, vomissements, etc)… Le siège des WC est toutefois sublimé par une lumière intérieure et c’est sans se déculotter que les filles s’assoient dessus. Le réalisme est donc transposé, et en fait, tout est pour ainsi dire surjoué, le scatologique étant exprimé mais non montré. L’équipe se plaît d’ailleurs à révéler qu’elle n’a jamais pris de drogue.
Grinewald, qui incarne l’ivrogne, de son côté, ne boit que de l’eau. Tous doivent être complimentés pour leur habileté dans l’art de feindre, surtout Hélène Vincent qui est admirable. Agnès Château et Dominique Lacarière, gouines pourvoyeuses de la pauvre camée, mais qui en tâtent elles-mêmes, sont très convaincantes. Et Grinewald est assez pathétique…
A part ça, comment juger une entreprise aussi peu dans mes lignes de préoccupations ? Si le théâtre, comme je l’ai déjà écrit, doit être UTILE ou (ou et) DIVERTISSANT, l’oeuvre est certainement utile, qui montre à la jeunesse ce qui la guette si elle se laisse aller au vice de l’héroïne ou à celui de l’alcool. Elle est parfois DIVERTISSANTE aussi, car, c’est vrai, on rit durant la soirée, et pas par dérision. On rit sainement au spectacle de l’amant ivre qui veut entrer dans l’appartement où se sont enfermés les parturientes. Et aussi au cynisme des deux lesbiennes. Moins sainement aux excès de la malheureuse amante, qui d’ailleurs, à la fin, se tue d’une overdose. On ne s’emmerde pas (ça compte !)… Je n’ai rien à ajouter.

ENCORE UNE FOIS WROCLAW

02.10.78     la compagnie du Lierre y présente PÂQUES À NEW YORK. Une nouvelle fois, j’ai été frappé par l’extraordinaire travail vocal que représente cette recherche.
Ainsi que par la beauté des images qui nous sont proposées au cours de cette longue quête des immigrés de 1912, en Amérique, commentant visuellement et vocalement le poème (ici prétexte) de Blaise Cendrars.
On peut regretter que certains tableaux n’aient pas la vigueur des autres et, si Farid Paya avait l’intention de garder son spectacle en répertoire, il serait avisé de remettre les temps faibles en chantier. Car quand son système cesse de fonctionner, quand la magie s’estompe, l’ennui s’installe et c’est dommage car les temps forts sont beaux et parfois même sublimes. Ils sont,  redisons-le, l’essentiel.
Quant au poème qui a si fort en son temps mis en colère Monique Bertin, il m’est apparu qu’il ne décrivait les Pâques de personne, malgré le tableau Cène que Farid Paya s’est offert, fort bref, à peine « signe » au demeurant. Il a été écrit PAR QUELQU’UN QUI VOULAIT DIRE QU’IL AVAIT PERDU LA FOI à l’occasion de Pâques 1912, mais pas au terme d’un chemin de croix identifiable à celui du « Seigneur ». A Wroclaw, il a fort dérangé un Monsieur juif. J’ai eu envie à un moment de dire que Cendrars était le contraire de Garaudy. De toutes façons, on peut se demander ce qu’aurait conclu de la fureur des puissants le Christ en personne, s’il n’avait été le Fils de Dieu, comme le croient ses contempteurs, donc incité à l’indulgence par des motivations supérieures, et de surcroît, programmé d’avance !...
Le « langage » du spectacle avait, d’autre part, fort contrarié Jo Dekmine. Il l’avait comparé « à celui de 4612. Seule sa consternation l’avait empêché d’en rire. » Disons que ça nous fait une histoire belge de plus, car il n’y a qu’un Belge pour avoir une telle réaction.
Subtilement et rigoureusement pensé et projeté, mis admirablement en gorge par l’utilisation des préceptes de Berba, ce sabir où les allitérations ne souffrent aucune complaisance, n’admettent aucune facilité, est exemplaire de rigueur. Il ne doit évidemment rien à l’improvisation. Jo Demkine est décidément un con.
Je suis content d’avoir revu PAQUES À NEW YORK que j’avais mis dans nos programmes un peu beaucoup parce que Farid Paya est très accrocheur. C’est certes un essai, une recherche, qui, comme telle, prête le flan à la division. D’un autre côté, il est certain que la démarche n’est pas politique, n’est pas dans MA ligne. (Mais puis-je tout ramener à MA PENSÉE dans le domaine de la promotion… Hé ! Hé !... ce serait du terrorisme, du fascisme !).
Cela dit, c’est de haute tenue. C’est le résultat d’un travail estimable. C’est à montrer. QUE LES SPECTATEURS JUGENT. Je n’ai de toute manière pas à rougir.

03.10.78 – Vu à Wroclaw, NAUFRAGÉ, one-man-show de Boleslav Polivka.
C’est de toute évidence un classique du pensionnaire alternatif des DIVADLO NA PROVAZKU et CIRQUE ALFRED. Voilà longtemps que j’aurais dû voir ce chef-d’œuvre qui baigne dans l’esprit kafkaïen si tchèque, quoi qu’en disent les instances actuelles du Parti qui rejettent l’écrivain vers sa judaïcité et sa langue de plume : l’allemand.
Un matin, un homme qui couche sur l’emplacement supérieur d’un lit à deux niveaux, se réveille entouré d’eau. C’est le son qui nous le signifie avec une parfaite efficacité. Il organise sa survie sur cet étroit espace, où, visiblement, il est surveillé par quelqu’un qui est en haut (Dieu ?), tandis que, de temps en temps, il semble terrorisé quand on entend une porte qui s’ouvre, des pas qui martèlent un corridor sonore, clairement menaçants. Il soupire quand une autre porte claque, indiquant que le Kapo ( ?) a terminé sa ronde. Sur Qui est Qui ? Sur où EST-ON ? Sur QUE SE PASSE-T-IL VRAIMENT, on restera dans le vague. A chacun d’imaginer à son gré le pourquoi du fait que cet homme se réveille dans une situation aussi démunie. Admirable est que JAMAIS,  en une heure trente de spectacle truffé d’innombrables gags, il ne donnera un signe de découragement. Ce NAUFRAGÉ est un héros positif, soumis et même conciliant, envers « qui de droit », mais bien sûr, c’est une ruse pour mieux conserver sa personnalité. Le propos est en tout cas d’une intelligence extrême, et Bobslav Polivska mène son jeu avec une aisance de vieux professionnel, quoiqu’il n’ait pas trente ans, et pourtant une minutie, une rigueur dans le geste qui sont simplement admirables, sans parler du fait que l’invention est permanente, nourrie sans le moindre temps mort, tout étant utilisé à fond.
A moins de raconter, et comment il essaye de manger un petit oiseau picoreur joujou mécanique, et comment il plonge et mime le nageur sous-marin pour atteindre une valise venue là un matin, dans laquelle il trouvera un bout de pain et un journal, ce qui le fera hésiter sur quoi faire en premier, manger ou lire pour s’informer, et comment, n’ayant qu’une brosse à dent et de la pâte dentifrice, il arrivera à se laver tout le corps, et comment… et comment… A chaque instant, il y a quelque chose. Bref, c’est un spectacle particulièrement satisfaisant. REMARQUABLE. PARFAIT.

PARENTHÈSE

J’avais décidé après Wroclaw de faire un crochet par Prague avant de regagner ma mère patrie.Boleslav Polivka, que je n’allais pas tarder à appeler Bolek m’avait accompagné à la gare en me disant : « Bon séjour en Tchécoslovaquie, si c’est possible ». Comme vous le savez, la capitale Tchèque n’était pas pour moi une ville inconnue. 

05.10.78 – Vu à Prague, dans un joli café-théâtre, un spectacle de pantomime intitulé : A LA FIN DU JARDIN NOMMÉ HOLLYWOOD, réalisé par Boris Hybner, qui fit, lui aussi, si j’ai bien compris, partie du fameux DIVALDO NA PROVASZKU.
C’est l’histoire d’un gagman qui reçoit son pourboire du patron producteur chaque fois qu’il arrive à le faire rire. C’est en même temps une critique des mœurs américaines au cinéma et un hommage à Buster Keaton, dont des fragments de films sont projetés. Ca aurait fait un triomphe à Paris en 1942 ! Le public tchèque, coupé de l’Ouest et sous informé, semble apprécier vivement cette un peu lourde pochade « inimportante ».
Je reviens sur NAUFRAGÉ, ayant été informé : ce n’est pas un classique de Boleslav Polivka : c’est un nouveau spectacle. Dont acte.
D’autre part, le personnage en haut avec qui il dialogue, est, paraît-il, nommé comme étant « le docteur » et le lieu de l’action est un asile psychiatrique. C’est ma méconnaissance de la langue tchèque qui m’avait empêché de saisir ces précisions.

PARIS DE NOUVEAU

09.10.78 – Les petites piécettes de Brecht assemblées sous le titre : GRAND PEUR ET MISÈRE DU TROISIÈME REICH sont remarquables de concision et de clarté. Elles font regretter que le génial auteur ait été trop souvent plus disert, plus confus. C’est sous le titre américain « LA VIE PRIVÉE DE LA RACE SUPÉRIEURE » que Jean-François Prévand en présente un certain nombre au THÉATRE DE LA PLAINE. Remarquable montage, qui atteint par la finesse de la dissection, le rire grinçant n’étant pas esquivé.
Même, c’est parfois par des moyens de farce, ou par des procédés ionesciens que l’horreur est démontée, dénoncée, mise à nu. Ce que Brecht a voulu faire, c’est-à-dire non pas dénoncer le dictateur Hitler, mais le mécanisme d’aliénation du peuple allemand, Prévand a su le dégager, et quasi le rendre INQUIETANT pour nous AUJOURD’HUI.
Car, bien sûr, Hitler en fait hélas école, et nombre d’anecdotes gardent malheureusement une réelle valeur d’actualité. La scène du juge ne demandant pas mieux que de rendre un jugement inique pour complaire au régime, mais n’arrivant pas à cerner ce qui lui sera agréable, celle du Socialiste et du Communiste qui continuent à se lancer des insultes à la figure alors qu’ils sont derrière les barbelés d’un camp de concentration, celle de la femme juive d’un chef de clinique qui le quitte parce que, sans ça, il perdra sa situation, celle du S.A. provocateur, celle de la famille qui redoute d’être dénoncée par son gamin, etc… toutes ces anecdotes montrant, à traits vifs et précis, la PEUR, la LACHETE, la sensation d’IMPUISSANCE, on pourrait les écrire de nos jours en changeant à peine des bricoles, telle dans tel pays, telle dans tel autre. Ce n’est pas exaltant. On ne rappellera jamais assez que « le ventre est toujours fécond qui engendra la bête immonde », MAIS POURQUOI EST-IL TOUJOURS FÉCOND ? La distribution permet aux quatre artistes (Sarah Sanders -un peu figée-, Jean-Pierre Bagot virtuose, Stéphane Meldegg –sincère- et Bernard Murat –exact-) de faire des numéros talentueux.

12.12.78 – Molière étant un auteur qui attire les foules, et LE MALADE IMAGINAIRE étant un de ses chefs-d’œuvre, lié de surcroît à l’aventure de sa mort, le spectacle de Marcel Maréchal importé au TEP ne saurait que marcher très bien. Cela sera justifié. La mise en scène se nourrit à la lettre du mot et fait fi des traditions, (sans réussir toujours à y échapper complètement. Par exemple, l’actrice qui joue l’ingénue s’est évidemment fait élever dans un conservatoire).
Surtout, l’acteur Marcel Maréchal dans le rôle est très remarquable.
Pas de quoi écrire un traité cependant. Le fait qu’on cause beaucoup autour du fait que le texte joué est un texte apocryphe édité en Allemagne, n’est qu’un truc pour faire croire qu’on a pensé l’affaire dramaturgiquement. Cette galéjade marseillaise était sans doute indispensable pour cautionner intellectuellement le projet.

18.10.78 – Etrange spectacle correspondant à un étrange univers. Olwen Wymark est, nous dit-on, une Américaine vivant à Londres.
Son PRÉLUDE À UN DÉJEUNER SUR L’HERBE date de 1965.
Etrange démarche que celle de Claude Yersin allant le dénicher pour la COMÉDIE DE CAEN, en 1978. Ca se passe dans une forêt. On penserait à celle du SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ s’il ne s’agissait expressément d’une « forêt de nouages » : « Tissage de cordes (je cite) dont poils, boucles et langues… débordent, semblent s’échapper de la trame, comme si sous les poussées, la surface ne pouvait résister ». Un couple insolite (Elle, Denise Perron, lui, Christian Drillaud –du genre jeune voyou ayant atteint le quart de siècle-) s’affronte violemment dans ce cadre bizarre. Leurs rapports sont à la fois sains et répugnants. Le prétexte à leur présence est un pique-nique.
Etrangement, le monde des oiseaux environne en permanence la joute par le son. Un homme surgira soudain, « amoureux » des oiseaux, doux chercheur dénicheur en apparence (Michel Chaigneau). Son intrusion fera diversion, troublera, dérangera de plus en plus le couple d’abord agressif, puis progressivement inquiet et paniqué quand le rêveur timide se révèlera assassin assoiffé de sang de la gent ailée. Mais la crise orageuse s’apaisera. Le monstre entrevu reprendra son masque de réserve, et le couple indissoluble et inconciliable de la femme âgée et difforme et de l’amant jeune en quête d’une mère repartira main dans la main vers de nouvelles empoignades.
Qui sont ces gens, d’où viennent-ils ? Quelle est cette forêt ? Mystère. Que faut-il LIRE au deuxième degré derrière cette anecdote, qui, EN SOI, se laisse voir et entendre sans ennui, mais avec indifférence, n’était qu’on admire la performance des artistes ? Question à laquelle je ne sais pas répondre. Des clefs, Claude Yersin, s’il vous plaît, des clefs !

23.10.78 – Pierre Friloux et Françoise Gedanken on donné un titre à chacun des tableaux qui compose leur nouveau spectacle : L’ÉXÉCRÉE.
Successivement, dans l’ordre, il y a : « Le Chirurgien », « Procès d’inquisition », « travestis », « Procession des Possédés » - Piéta », « Couture », puis, après l’entracte, « Petite fille », mêlé au morceau de bravoure « Banquet de Noce – Prise de voile », et enfin « traversée de la Mystique ».
Chacun de ces tableaux est visuellement beau. Soit heurtées, soit archi-lentes, les mouvances d’images fascinent d’abord et toute nouvelle pose est toujours admirable à considérer. Parfois une musique judéo Schoenberguienne (due à Anne-Marie Fijal qui n’est pas dégagée d’influences, mais a beaucoup de talent) vient renforcer auditivement l’effet offert à la vue. L’esprit vagabonde au long de ces scènes qui répètent inlassablement les mêmes gestes ou procèdent par modifications imperceptibles. Et justement, il vagabonde trop : car s’il admire le sens plastique des réalisateurs et s’il est saisi de respect devant la discipline dont fait montre la jeune TROUPE DU THÉATRE D’EN FACE, et de considération devant la façon dont ces comédiens assument leur inconfortable et souvent déséquilibré exercice de style, avec une rigueur toute grotowskienne, ça ne l’empêche de se demander ce qu’ « on » est en train de lui raconter et de trouver qu’ « on » le prive singulièrement de repères. Oui, le défaut majeur du spectacle, c’est qu’il est illisible et qu’il est impossible de détecter d’abord pourquoi  il s’appelle L’EXECRÉE. Certes, nous avons de temps en temps un signe, par un texte d’Alain Mergier, le « dramaturge » de l’entreprise.
Françoise m’a expliqué que le sens général de ce poème dont on retient –car il est dit d’une façon monocorde et peu audible, sauf par Françoise elle-même dans la dernière séquence- quelques mots phares, comme « excrémentiel, vomissure, sexe, fumier », accouplés à « Soleil, aveugles, lumière, menace », est que la femme étant le contenant de la merde, comment pourrait-on étreindre avec amour le sac qui enveloppe cette merde ?!!!...
Propos fort misogyne (car, sauf erreur, l’homme contient au moins autant de caca que la femme) et fort peu exaltant, mais de toute manière ça n’a pas d’importance car il est « indécryptable ». Heureusement, dirai-je, parce que, bon, c’est vrai que nous sommes depuis l’orée des temps et je ne pense pas que la Révolution change ça. Alors ne gâchons pas les bons moments de la vie en pensant à ce que recouvrent les peaux satinées et les toisons ardentes !
Ou peut-être pourrions-nous nous demander pourquoi les bébés aiment tant leur caca, et si ce ne serait pas notre « civilisation »  qui aurait aliéné la notion d’excrément. L’EXÉCRÉE, la SORCIÈRE selon Friloux / Gedanken , ce n’est donc pas, comme « on » me l’avait expliqué, la « femme en marge », et la femme rejetée de tous les temps. C’est bel et bien un cri de haine CONTRE la femme, un rejet de la femme… et on peut s’étonner qu’une femme ait participé à sa conception… et on ne peut que penser que les jeunes filles qui le jouent n’ont pas compris ce qu’elles exprimaient. Sinon il faudrait au malsain ajouter le masochisme de l’équipe !
A moins… que Pierre Friloux n’ait PU aller au bout de son propos parce qu’il se serait retrouvé tout seul de son Parti : cela expliquerait qu’il ait enfoui son dessein satanique sous les degrés de la dissimulation,  faisant à tel point passer le procédé esthétique avant le contenu qu’il arrive à masquer celui-ci. « Je n’ai pas voulu faire un spectacle militant », m’a-t-il dit. Je le comprends : aurait-il su cacher que c’est LUI qui « exècre » les femmes ? Aurait-il su faire croire qu’il prenait la défense de son inconscient LIBÉRÉ, DANS LE SPECTACLE, MONTRÉ avec un cheminement de chirurgien à mains de crabes (son premier tableau) ? Sans doute non, et il s’est fait dispensateur de poudre aux yeux, ne laissant percer le bout de l’oreille que par flashs capables d’atteindre seulement des initiés, ou peut-être des gens très sensibilisés à l’HORREUR DU CONTACT FÉMININ.
Ses frères, je ne suis pas de ceux-là et je suis resté très insensible, ne m’ennuyant d’ailleurs pas, n’ayant pas envie de dormir, mais profondément étranger à ce que je ne comprenais pas, regardant des beautés et laissant mon rêve aller et venir vers ce qui serait sans doute le lendemain ma « lecture ».
La voilà transcrite, et, je crois, juste. Françoise Gedanken aura été COMPLICE de la démarche du MONSTRE, je crois savoir pourquoi, elle qui a horreur de son corps qui l’a toujours trahi, l’obligeant jusqu’à son apparente démission actuelle, à aller de cures d’amaigrissements en régimes draconiens. Le couple qu’elle forme avec Friloux fouille ce qui ne va pas dans le monde au niveau des blessures essentielles. Au fait, ne serait-ce pas Françoise qui aurait trouvé avec l’EXÉCRÉE le moyen de fustiger ses entrailles par Friloux interposé ?... Et c’est lui alors qui aurait édulcoré le thème en le rendant indéchiffrable… Acte d’Amour ? Qu’importe. Un spectacle s’adresse d’abord à un public. Ce n’est pas une psychanalyse. Ou plutôt, ce peut en être une si elle a une valeur universelle, exemplaire. A ce niveau, l’EXÉCRÉE est ratée. La jonction entre les problèmes de Friloux, ceux de Françoise Gedanken, ceux de leur couple d’une part, et le cosmos d’autre part, ne se fait pas.
Pourtant, le sujet est important :  pourquoi Dieu nous a-t-il fait sacs à merde ? Bon Dieu de merde, c’est une question, ça ? Friloux et Gedanken feraient bien de se distancier de cette EXÉCRÉE qui contient TROP D’EUX pour la remettre en chantier d’un point de vue professionnel d’efficacité. Ils pourront alors approcher du succès de SOUVENIRS D’EN FACE. Ils en sont loin, aujourd’hui, à Rotterdam. Rendez-vous à Beaubourg.

27.10.78 – Sylvie Favre et François Perrot jouent au Théâtre Essaïon à 18 h 30 dans la confidence, une délicate pièce de Louis Calaferte (dont on se rappelle LES MANDIBULES) mise en scène (mais en vérité il semble que son travail se soit borné, la distribution étant « exacte », à laisser les acteurs « respirer » l’œuvre qui  n’avait besoin ni de commentaires, ni de pléonasmes, ni de trahisons) par Micheline Kahn : LES MIETTES. C’est la vie sans histoires d’un couple sur le retour saisie un soir comme un autre ; vies médiocres de deux êtres qui coexistent pacifiquement sur un volcan éteint de contentieux accumulés. Vie démissionnée pour lui qui aurait pu, peut-être, car il était doué, devenir un virtuose au piano. Mais il l’a aimée. Il a fallu gagner la vie à deux, on connaît la chanson et ses banalités. L’a-t-elle étouffé, avec sa bonne volonté attentive omniprésente et ses préoccupations « petites » ? Voire… Il serait trop simple de culpabiliser le partenaire. S’il avait VRAIMENT  voulu, sûrement qu'il aurait pu…
Comme ce soir : voici que la quiétude morose de leur soirée est troublée par un événement : deux types apparemment dangereux arpentent le couloir, derrière leur porte. Elle a peur. Il feint le flegme. Les individus sonnent chez les voisins. Ouf ! Ca n’est pas pour eux. D’ailleurs ces voisins, ils ne sont pas sympas, on ne les connaît pas. Mais voici qu’ils frappent, violemment… et clairement  entreprennent d’enfoncer la porte (des voisins) ; il a un sursaut, veut intervenir, s’habille même pour aller sur le pallier. Elle l’en empêche. Et s’il allait recevoir un mauvais coup ? Il s’indigne contre elle quand un grand bruit indique que l’obstacle a cédé. Mais sa lâcheté l’emportera. Il se laissera convaincre que ce n’est pas « son » problème, qu’il n’a pas à s’en mêler. D’ailleurs dans l’immeuble, tout le monde reste terré chez soi. Personne n’est allé voir. Pourquoi lui, jouerait-il les héros quand « on » ne lui demande rien ? Il acceptera une tasse de tilleul pour se calmer et ira se coucher. Demain, la concierge dira ce qui s’est passé…
Je crois que ce résumé se dispense de commentaires sur le contenu dont l’évidence est, hélas, trop véridique. C’est très bien joué, de manière tchékhovienne. L’atmosphère « passe ». Ce théâtre de la banalité quotidienne a une certaine vertu dénonciatrice. Est-ce de l’art positif ?

29.10.78 – J’ai quand même vu un des quatre Molières de Vitez. L’occasion ayant fait le larron, j’ai pensé que cela m’aiderait à savoir de quoi je cause quand j’en cause.
J’ai donc assisté à une représentation de L’ÉCOLE DES FEMMES (Didier Sandre : Arnolphe, Richard Fontana, ailleurs Tartuffe, ici Horace, Dominique Valadie, ailleurs Eliante, ici Agnès…) et je dois confesser non seulement que j’ai été moins agacé que prévu, en tous cas, moins continuellement, et même, que j’ai pris parfois un vif plaisir.
La scène du « Petit Chat est mort », morceau de bravoure de tous les conservatoires de France, est une incontestable réussite, et il faut bien donner un coup de chapeau à qui a su y innover ! Pourtant, cette innovation-là, elle est du domaine de l’œuf de Collomb. Il suffisait de penser qu’Agnès, élevée par Arnolphe, a avec son père adoptif un rapport de gamine (qui suce quasi encore son pouce) à Papa TANT QU’ELLE N’A PAS ENCORE, et c’est le cas à ce moment de la pièce, COMPRIS LES DESSEINS DU BARBON. Cette évidence comprise (mais QUI l’avait entendue, avant ?) la scène coule de source : Agnès saute sur les genoux d’Arnolphe, se laisse caresser, sa « naïveté » n’est que franchise. La fille qui joue est fraîche, mais à peine jolie. En effet, pourquoi serait-elle conventionnellement belle ? Ces « attraits qui frappent Horace, sont d’abord « sexualité ». Et celle-ci ne va pas qu’avec la beauté.
Idée moderne, idée récente, me direz-vous. En effet, le truc de Vitez, c’est de faire adopter des attitudes et des gestes d’aujourd’hui à des gens qui parlent les vers du XVIIème siècle. L’œil qu’avec son équipe il jette sur les célèbres personnages est celui de notre temps et il les traite sans anachronisme, laissant au seul langage, costume et décor le soin de définir (scrupuleusement, sans propreté excessive) l’époque. Il n’échappe toutefois pas au piège de tomber dans la farce à force de laisser ses acteurs en faire trop. Reste qu’il y a moins de pléonasmes que d’habitude, comme si le Maître avait dépassé ce stade. Tout au plus peut-on parler de jeu en commentaires appuyés.

30.10.78 – Je ne sais si c’est la Comédie Française qui m’a influencé, mais SIX PERSONNAGES EN QUETE D’AUTEUR m’a paru ici, tant par sa facture laborieuse que par son intrigue surannée, être devenu avec évidence une fausse valeur. J’ajoute que la mise en scène d’Antoine Bourseiller, morne, sans éclats, laissant les artistes qui n’ont pas la parole un moment plantés comme des piquets en attendant que la balle leur revienne, ne m’a semblé en rien chercher à actualiser l’œuvre.

31.10.78 – Pas de quoi fouetter un chat avec PAS UN NAVIRE À L’HORIZON, pochade d’un certain Henri Mitton montée par Claude Confortès à LA COUR DES MIRACLES. Il s’agit d’une « critique » du théâtre d’essai qui débouche sur le constat de notre décadence.Je suis assez d’accord avec ce qui est dit, encore que l’appréhension des thèmes soit plutôt réactionnaire : suivez mon regard , il est bien que les salles de recherche soient vides parce qu’on y dit que des conneries. Et quant à la décadence, bons bourgeois, vous savez bien qu’il n’y a pas lieu d’y croire vraiment.
Mais ce n’est pas très bien construit, les mots cocasses manquent. Ca ne dure que 70 minutes et pourtant ça trainasse. Anémone est une drôle de comédienne. Elle fait bien la demeurée.

02.11.78    Moi, je veux bien, puisqu’on me l’affirme, admettre que LES DEUX NOBLES COUSINS soit de Shakespeare. J’en doute. Si c’est vrai, c’est l’œuvre d’un vieillard de 57/58 ans qui, après l’incendie de son Théâtre du Globe, a eu un tel choc qu’il n’écrit plus que’en réminiscences de ses textes passés, voire en pastiches de ses thèmes et manières. Il s’offre même le luxe d’inventer un petit frère au monologue de Théramène … de Racine ! … (mais ça,c‘est peut-être le clin d’œil malicieux du CENTRE DRAMATIQUE DE LA COURNEUVE qui signe « la traduction et l’adaptation ».Quoi qu’il en soit, comme dans LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ il y a un duc d’Athènes et des artisans qui préparent un spectacle dans la foret ; comme dans HAMLET, il y a une fille qui devient folle par amour méconnu avec noyade et nénuphars ; comme dans LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE,il y a deux nobles jeunes gens que l’amour commun pour une femme divisera. Les métaphores fleurissent sur les lèvres des bien nés et chacun reste à la place découlant de sa naissance. Si la fille du geôlier par exemple, se meurt d’amour, c’est parce que le beau noble qu’elle a fait évader de prison, n’a même pas eu l’idée de jeter un œil sur cette prolétaire. A noter, mais j’y sens la patte délicate du pudique Pierre Constant, que les sènes truclentes  ne sont pas vulgaires et que la paillardise, même étayée sur des gestes obscènes, n’est jamais grossière. Une dimension poëtique y flotte à laquelle ne m’avaient pas habitué les mises en scènes classiques de ces moments grasseyants. L’écriture elle même semble différente.
Shakespeare or not Shakespeare, rendons grâce à Constant d’avoir réduit l’œuvre originale touffue de moitié. Car le texte, une fois passée la première demie heured’exposition lourdingue où la troupe mal à l’aise retombe dans son amateurisme maladroit, fonctionne. Après m’ être ennuyé de façon inquiétante, je me suis soudain surpris à être sous le charme et mon plaisir, malgré quelques langueurs sur la fin(quand il s’agit de boucler les intrigue entremêlées) ne s’est pas relâchée pendant 90 minutes … ce qui n’est pas rien.Charme est bien le mot : cette équipe dégage une sympathie, une humanité, une gentillesse, une sorte de poësie naturelle.
On aimerait cependant que le divertissement qu’elle s’est offert soit une parenthèse dans son activité et non l’amorce d’une voie nouvelle.Ces deux nobles cousins content des anecdotes qui sont sans rapport avec nos préoccupations d’aujourd’hui. Et même les allusions homosexuelles (tendresse mutuelle des deux cousins que blesse mortellement l’arrivée de LA femme, laquelle de surcroît est une « délicieuse vierge » rétive à l’homme) n’interviennent pas sur un plan qui puisse être qualifié de contemporain.Pas plus que le discours sur le pouvoir. Il y a quelque réflexion actuelle cependant dans l’ effondement de Thésée, rendant hommage en guise d’épitogue à des dieux absurdes et cherchant en vain, pas dupe lui-même, à les expliquer, le dénouement étant insatisfaisant de par leurs volontés.Ce court instant est il de Shakespeare ???!!!???
Il serait regrettable que le CENTRE DRAMATIQUE DE LA COURNEUVE oubliât son appartenance ouvrière. J’attends de lui un certain militantisme.

03.11.78    -    Poursuivant son exploration des auteurs allemands contemporains, Jacques Lassalle exhume dans la salle Christian Bérard du théâtre de l’Athénée (repris en main par le richissime homosexuel Pierre Berger et confié pour la programmation à la folle tordue Cousinet) OLAF ET ALBERT de Heinrich Henkel.
L’auteur est né à Coblence mais il vit à Bâle depuis 1964. Le programme se plaît à nous narrer qu’il est resté ouvrier peintre quoiqu’il soit joué au Basler Theater ainsi que par le T.P.R. et édité à l’Arche.
Cette appartenance prolétarienne n’apparaît pas dans la pièce que jouent Hubert Gignoux et Pierre Vial.
Ce n’est pas sans une certaine mélancolie que j’ai vu ces deux camarades de jeunesse un peu mais à peine plus âgés que moi,  incarner avec véracité deux vieillards retraités.Je les ai regardés avec l’œil de ce que je crois être la « jeunesse ». Leur aventure ne me semble pas me concerner. Et pourtant, ne suis-je pas à la merci d’un propriétaire qui voudrait, comme Olaf, m’expulser et que ça tomberait bien pour lui que je n’arrive pas à payer mon loyer ? Serait il impensable qu’abandonné de tous, je me retrouve obligé d’emprunter à un voisin moins malchanceux et que le bougre me refusant l’argent, j’aille jusqu’à l’agresser prysiquement, peut-être gravement ? Les rapports entre les deux « héros » liés par une amitié certaine mais qui ne va pas sans défiance de la part de celui qui est plus privilégié sont faits de notations qui doivent sembler fines à Bâle. Moi, j’ai plutôt trouvé que les caractères étaient tracés à traits simplifiés. Est-ce « ambigu » de montrer Olaf  alternativement tapant sur la gueule d’Albert, et lui offrant le thé … s’énervant au point de le frapper puis se maîtrisant parce que sûr de la bonté de sa cause il ne doute pas de convaincre son partenaire ? Les trêves dans le combat sont les mêmes qu’à la boxe : les ennemis fourbissent leur coup suivant, mais passent en même temps l’éponge.
Pierre Vial plafonne dans le rôle d’Olaf.Son talent ne peut aller plus haut. Hubert Gignoux est sous-employé. Il ne se fatigue pas beaucoup en Albert. Le décor de Yannis Kokkos m’a paru très en deçà de ce que peut faire ce décorateur. Roger Harth aurait fait aussi laid et sûrement plus fonctionnel.
Relisant le programme, je lis que OLAF ET ALBERT serait une pièce sur la violence ancrée dans le contexte de la mémoire allemande qui serait encore « sous scellées, condamnée à se taire, indicible, irreprésentable ». Ce que je viens d’écrire avant de lire cet exposé « dramaturgique » prouve que la signifiance germanique du contenu ne m’avait pas sauté aux yeux. De fait, je suis certain que sans changer un mot, on pourrait placer O LAF et ALBERT dans un immeuble de la rue Vivienne livré à l’appétit de promoteurs, tout aussi bien que dans un immeuble du Berlin des années 30 près de la Postdammer Platz.

04.11.78 SIX ACTES PUBLICS est un spectacle de rues du
 LIVING THÉÂTRE. J’y ai assisté à la Maison de la culture d’Amiens.Rendez-vous est donné au public devant la Maison de la Culture. Après qu’un représentant de cette institution ait demandé aux gens de suivre la troupe sur les trottoirs, pour ne pas gêner la circulation, (dense et bruyante d’ailleurs : c’est le jour des mariages et des motards) nous assistons à un préambule surtout gestuel qui nous explique que nous allons « visiter six lieux architecturaux où la puissance de Caïn est ressentie, afin d’y accomplir des actes publics au nom de la douleur des gens ». Ensuite de quoi, un flic (un vrai) nous fraye le chemin vers la MAISON DE LA GUERRE qui n’est autre que l’Hôtel de Police. C’est « la procession du sadisme et du masochisme »  qui s’achève par un discours, avec gymnastique, sur la répression. Des filles offrent du pain biologique et des fleurs aux représentants de l’ordre  qui ne savent pas bien quelle contenance adopter

Note a-posteriori : Ils avaient été prévenus. Ils savaient que ça avait été autorisé en haut lieu.

Un homme ponctue le temps, de minute en minute : « Il est exactement 15h12 Minutes … » La procession repart, bercée par la musique et les annonces (réelles) de la quinzaine commerciale (le contrepoint est cocasse). Cette fois, Abel et Caïn vont vers LA MAISON DE LA MORT : C’est la Cathédrale et nous y allons avec. Pour les passants qui nous croisent, l’impression recueillie doit être qu’il s’agit d’une bande de fadas ! Sur le parvis de l’édifice religieux, Julian Beck et ses camarades contestent « la vie éternelle ». Ils miment la souffrance du trépas, puis nous resservent la scène des MYSTERIES de l’entassement des cadavres.Les portes du temple restent fermées et les mariés en puissance qui se rendaient à l’église pour recevoir les sacrements entrent par une porte lattérale (j’allais écrire : dérobée) tandis que les mécréants diaboliques ne suscitent d’autres réactions hostiles que celle d’une punaise de bénitier excitée dont l’indignation n’est pas partagée, en tout cas ostensiblement, par la foule.

Vers 16h35 « exactement »il est temps d’aller à LA MAISON DE L’ÉTAT. Apparemment « on » n’a pas eu la permission que ce soit la Préfecture ou la Mairie, et le LIVING THEATRE a dû accepter de se contenter du Palais de Justice.Là, encore après une gestuelle, les membres de la troupe, puis, à leur appel, des spectateurs, feront avec l’aide d’une plume apparaître à leurs poignets une goutte de sang symbolique en disant  « Ceci est le sang de … » (tous les torturés et opprimés connus y passent).

Vers 17h00 exactement, « les riches, les pauvres, les maîtres et les esclaves » se dirigent vers LA MAISON DE L’ARGENT. C’est le Crédit Lyonnais.  Leur progression est retardée car ils croisent une authentique manifestation du PCF. Cette rencontre non voulue entre la parodie et la réalité ne manque pas de sel .Mais les artistes ne détourneront pas les militants de leur voie.

Note a-posteriori : L’auraient ils pu ? Les gros bras du service d’ordre faisait bonne garde

Inversement aucun des suiveurs du « spectacle » ne le quittera pour plonger dans la revendication immédiate. Au lieu prévu, les acteurs font voler en l’air des faux billets de banque frappés à 000Frs et ornés d’une tête de mort. Puis ils les brûlent.
 
Ce sera le dernier édifice signifiant visité. LA MAISON DE LA PROPRIÉTÉ est un décor installé sur une voie piétonnière entre un cinéma et un foyer de l’armée de l’air (ce qui était drôle mais on ne s’en est pas servi). 6 à 8 cases à barreaux permttent aux artistes de mimer l’enfermement.

Quant à LA MAISON DE L’AMOUR, étape ultime atteinte après une « procession érotique » c’est un jardin public plongé dans la pénombre, car il est maintenant 18h et quelque chose « exactement » (Le temps n’a jamais cessé d’être ponctué).

Que dire de cette « marche pour transmuer la violence en concorde, pour que soit abandonné le système du maître et de l’esclave, pour CHANGER AMIENS … etc » ? Tout le système du LIVING THEATRE réside dans une ertaine forme de provocation  non violente (mais ça ne veut pa dire non agressive)qui vise à provoquer des réactions. Exposés à la colère des flics, des curés, des banquiers, des juges, Julian Beck, Judith Malina et leur collectif apparaissent VICTIMES d’une société qui refuse de les comprendre et qui, enfermée dans des tabous,les rejette hors de son sein. Si les agressés sont absents (quel banquier travaille le Samedi apès midi ? Quel Procureur ? Quel avocat ? Quel éveque sortira du « lieu saint » pour jeter l’anathème ? il n’y a plus que quelques farfelus qui marmonnent dans leur jargon  peu compréhensible LEURS vérités avec conviction … tant de conviction qu’ils sont touchants , mais enfin ces « vérités » ne sont pas étayées. Elles sont assénées au 1er degré avec un vocbulaire qui semble sorti d’un livre. L’abstraction de ces axiomes est grave : ce sont les CRS qui les rendent concrets.S’ils ne sont pas au rendez vous, PIRE, si la manifestation est AUTORISÉE, ENCADRÉE, il reste un jeu bien fait, très professionnellement assumé, au terme duquel le directeur de la Maison de la Culture peut se frotter les mains. La prestation qu’il a payée pour animer les rues d’Amiens a été réussie : d’étranges majorettes qui disaient des choses pas conventionnelles ont investi la ville « en exécution et dans les limites du contrat ». 2 à 300 convaincus (ou curieux bien intentionnés) les ont suivies 4 heures durant.

Le LIVING THEATRE doit il pour autant être accusé de duplicité, traîné en dérision. NON, bien sûr, CAR SA PROPOSITION d’AGITATION EST SINCÈRE, son honnêteté intîme certaine.Bien sûr, on peut lui reprocher d’avoir fait ce parcours pour le compte d’une institution. Mais il faut bien vivre.N’est ce pas ?     

07.11.78 Toujours Amiens. Toujours le LIVING THEATRE,
 Mais cette fois ci avec PROMETHEE c’est du théâtre dans le théâtre. Du moins pendant 200 minutes, car les 30 dernières sont consacrées à une marche silencieuse avec méditation jusqu’à l’hôtel de la police.

Le spectacle proprement dit se partage en deux parties très tranchées.La 1ère évoque le mythe célèbre à grand renfort d’esthétisme et de nudité. Le programme détaillé aide à se repérer dans ce survol des racines culturelles du monde … avec même une incurion à travers les rituels du théâtre oriental. C’est trop long, teriblement référencié.

Mais on s’aperçoit en deuxième partie qu’on a été mystifié. Il s’agit alors en effet d’évoquer la révolution Bolchévique en suivant, dans le même ordre, les signes recueillis. Le ton est complètement différent. Il y a une organisation de la prise du Palais d’Hiver avec la participation des spectateurs qui est très réussie. Le problème est que ce Prométhée / Lénine (incarné avec une incroyable ressemblance par Julian Beck, qui se transforme également en Trotsky avec véracité) est surtout vu sous un angle critique. Ce ont ses contradictions qui sont mises en avant, l’écrasement de la Commune de Cronstadt, les grèves, les interdictions, le problème mal étudié de la libération des femmes, la condamnation de l’homo-sexualité. Bref, Beck, Malina et leurs camarades mettent l’accent à leur tour sur ce qu’il y a de négatif dans le Bolchévisme Russe.Ca n’empêche pas que leur très bel enregistrement de l’INTERNATIONALE soit ce qu’il y a de plus applaudi dans la soirée.

La démarche du LIVING THEATRE est fondamentalement JUIVE et baigne dans le spiritualisme. Cest l’armée du salut qui prônerait l’anarchie. « La question est de savoir de quel crime au juste nous sommes punis quand ON nous punit ». Intéressante question en vérité, mais il ne me semble pas que contester ce qui fut la plus importante tentative des hommes pour répudier l’abominable notion de pêché originel, soit la meilleure voie pour trouver une réponse. Reste que si le LIVING THEATRE met à côté de la plaque, il n’en n’enfonce pas moins un pavé dans la mare. Dans 10 ans, on se souviendra encore de ce PROMETHEE complètement insatisfaisant.

Note a – posteriori : comme quoi il faut se méfier des pronostics.Moi-même, je le confesse, j’avais oublié ce PROMETHEE. Et puis, qui se souvient du LIVING THEATRE ? Dix ans plus tard, après le décès de Julian Beck, Judith Malina a voulu revenir en France avec un nouveau spectacle et je me suis, bien sûr, spontanément chargé de monter une tournée. Ce fut un échec total dû certes en partie à une certaine frilosité de ceux qu’on s’était mis à nommer des « décideurs » mais surtout au fait que cette troupe était inconnue à la plupart d’entre eux. Là où je m’attendais à un rush, je n’ai recueilli que silence … ou dans les rare cas de curieux : questions.
Le LIVING THEATRE était passé de mode. Dans un cas comme celui là, cela a un sens.

08.11.78 LA CRIQUE, de Guy Foissy, est une agréable piécette
 mise en scène par Jacques Seiler (qui ne s’est pas autrement cassé la tête) avec Claude Piéplu (qui est forcément bien puisqu’il incarne un Français moyen crédule, connard mais pas méchant, stupide mais se croyant roublard). Il y a aussi Micheline Luccioni(qui a fait toute sa carrière avec sensibilité au boulevard et dans l’opérette) qui joue l’épouse lucide mais impuissante à s’exprimer, de bonne volonté au point d’en être poire, soumise à son mâle imbécile parce que dans son milieu on ne se rebelle pas : la brave fille, en somme.Le couillon a acheté EN TOUTE PROPRIÉTÉ pour 8 jours par ans pendant lesquels il entend ÊTRE MAÎTRE CHEZ LUI une caravane sans roues au fond d’une crique qui se révélera engluée de mazout.
La pièce raconte l’épopée de ce couple banal en route vers son eldorado estival, lui, boussole à la main, déjà explorateur, elle, portant les valises, baudet crevé mais consentant.
Foissy se veut moraliste de notre temps. Hélas ! On rigole de ce fait moins que les situations le permettraient. (Biothéâtre)

Commentaire a-posteriori

On ne peut qu’être frappé par le fait que, beaucoup d’années plus tard, Didier Guyon a décrit dans « NOUVELLES FOLIES » une situation tout à fait semblable, mais lui, sans paroles, uniquement à travers le geste et la dynamique corporelle.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 31 janvier 2007 3 31 01 2007 15:16

9.11.78 Dans un décor douillet qui ressemble aux environnements qu’a toujours affectionnés le bourgeois de bon goût Antoine Bourseiller, une troupe unisexe de deux garçons (Bourseiller lui-même et Michel Berto) et deux filles (Chantal Darget et Laurence Bourdil) tous vêtu d’un identique smoking strict avec cravatte bouffante, disent et incarnent Baudelaire.Austère et rigoureux montage, opération vieille de vieux, « CRÉNOM » c’est le dernier mot qu’aurait prononcé l’homme.Le théâtre parvient parfois à montrer le but de son nez, notamment quand Baudelaire s’adresse à sa mère pour lui demander d’éponger ses dettes.
Ionesco s’est fendu d’un impromptu, dialogue à l’asile entre Baudelaire malade et une bonne sœur. C’est ce qu’il y a de moins bien dans un spectacle qui par ailleurs jette sur le maudit un regard juste et bienveillant.
Chantal Darget a tendance à zozoter depuis que l’âge a tendu à l’excès sa peau entre son nez plusieurs fois refait (et désormais résolument en trompette) et sa lèvre supérieure, mais sa chaude chanson enveloppe bellement les vers. Laurence Bourdil a l’air d’avoir pris 20 ans d’un coup sur son visage marqué et sur son corps bouffi, mais sa présence est incisive et « on » l’écoute. Michel Berto est le seul qui, dans l’entreprise, ait l’air de s’amuser un peu de temps en temps. Vous surprendrai-je en vous révélant que Bourseiller ne donne jamais la même impression ?

15.11.78 Il faut malheureusement emboucher la trompette des
détracteurs. MINIMATA AND CO de l’auteur Japonais Osamu Takahashi est une mauvaise pièce. C’est bien dommage car ce qu’elle raconte est important et vrai : il s’agit de cette usine Nippone de produits chimiques qui a contaminé les poissons de la baie dans laquelle elle déversait ses déchets non épurés, ce qui a entraîné des centaines de décès parmi la population pauvre qui ne vivait que du produit de la pêche.A travers l’exemple montré, la troupe de vieux militants dirigée par Roger Blin, veut jeter un cri d’alarme anti-pollution généralisé : « garde-manger de l’humanité ou poubelle, il faut choisir ».C’est bien sûr de la mer que parle Paul Crauchet, et plus spécialement de la « sienne », la Méditerranée.
Bon, alors, me direz vous : « vous êtes content ? C’est du théâtre UTILE ! »
Ce le serait en effet
1/ si le public du théâtre d’Aubervilliers n’était pas visiblement convaincu d’avance à part entière du bien-fondé du combat écologique,
2/ si l’œuvre était soit un strict exposé clinique des faits, du « théâtre journal », soit une transposition à la manière de ce que sait si bien faire l’AQUARIUM. Mais le 1er degré dans lequel baigne l’œuvre est bâtard comme du Gabriel Cousin, d’un poëtique de bazar complètement irritant.
3/ André Acquart, s’inspirant du dispositif du Nô a fait un beau décor tout en Japonaiserie, mais les acteurs semblent avoir été livrés à eux-mêmes.Le vieux pêcheur, Crauchet, est trop humain. La femme qui a perdu son enfant et son mari dans la « maladie » (Dominique Vincent) est trop bouleversée. Edwine Moatti fait trop « poëtique ». Andrée Tainsy, Jeau Pierre Jorris, André Rouyer, Bruno Balp,sont tous un peu trop quelque chose : trop « syndicaliste ouvrier », trop « patron machiavélique », « trop stupide », « trop … » mais ce n’est pas voulu et certains semblent même n’être pas sûrs de leur texte. Vingt vieux militants sont venus faire leur B.A. sous la houlette du plus vieux d’entre eux, Roger Blin, et tout cela est sûrement très bien PAYÉ. Peut-être est ce pour cela que le combat semble manquer d’âme et que la soirée est mortellement morne.C’est dommage. Les entreprises à contenu contemporain ne sont plus si fréquentes aujourd’hui. C’est pourquoi il faut être impitoyable avec les sabotages.

16.11.78   Stéphanie Loïk a décidément beaucoup de talent. Elle   est laide, mais gracieuse, sensible, émouvante. Dans BONS BAISERS DU LAVANDOU, au Petit TEP, on est loin des caricatures qu’on lui imposait à ses débuts. De même que c’est sur la gentillesse et la naïveté de Jean Paul Farré qu’à misé le metteur en scène Jean Luc Moreau, qui a monté la pièce de Christian Giudicelli, toute imprégnée d’envie de vivre et d’impossibilité d’y parvenir.
Il paraît que le fait divers est authentique :Une dactylo et un employé se rencontrent dans un bal et s’aiment.Il braque une banque et récolte 10.000 Frs, avec quoi ils font la fête une semaine sur la côte avant de s’ouvrir les veines quand l’argent est fini. Bonnye and Clide au petit pied, ce couple est complètement médiocre, mais justement il émeut par son insignifiance, par sa banalité même. En rien il n’agit par contestation de la société ou par révolte. Le hold up est un moyen d’acquérir l’argent qui donnera accès à la consommation. Un moyen objectif, c’est tout. Quelque part les amants ont conscience de brûler les étapes de la vie. Ils en jouissent à la mesure de leurs ambitions toutes modestes. La mort est une conclusion même pas dramatique, LOGIQUE.Œuvre mineure, mais « boul d’hum » surtout servie par une excellente interprétation.

17.11.78    Il a fallu que la mise en scène soit de Maurice Attias pour que j’aille au théâtre Marie Stuart assister à une représentation de L’ÉCHANGE de Paul Claudel.J’espérais grâce à mn souvenir des CAPRICES DE MARIANNE, jouir d’une mise en pièce de ce monument du théâtre bourgeois de la fin du XIXème Siècle, d’une mysogynie stupéfiante, d’un Catholicisme bâlant injecté et d’un mépris incroyable, non pas seulement d’une classe supérieure pour une inférieure, mais élémentairement d’un être humain pour un autre.
On sait l’histoire : un riche magnat de la finance maqué à une comédienne de haut vol (la « femme libre »)s’amuse à déranger la quiétude d’un petit couple de simples gens. Le garçon sera séduit par la femme et l’argent mais finalement se suicidera. La fille, incarnation de toutes les vertis Chrétiennes, résistera. Avec l’aide du Ciel, la vengeance des pauvres sera l’anéantissement par le feu de la maison du riche, recélant tous les papiers de ses insolentes possessions.

Ecrite simplement, cete anecdote aurait pu faire un roman-photo passable pour CONFIDENCE. C’est ce qu’a compris le réalisateur, qui a fait jouer ses acteurs (comme il le faisait déjà pour Musset) sur les registres de la passion exaspérée avec gestes signifiants.Ce sont les courants profonds de sentiments paroxistiques qui les meuvent. Cela donne le contraire d’une représentation « retenue », comme le fut, me semble t’il jouée jadis la pièce avec Edwige Feuillère.Mais ce n’est pas une « mise en pièce ». L’érotisme, qui est le cheval de bataille de Maurice Attias baigne dans un univers qui ressemble plus à du Tennessee Willians qu’à Claudel.Justement, c’est comme s’il forçait Monsieur l’Ambassadeur à sortir de sa réserve, comme s’il le démasquait en enfonçant l’opacité créée par la langue. Tout devient physique, et par là-même sensibilisant.Deux acteurs, et surtout deux actrices dont je n’ai pas les noms (c’est dommage) servent sans caricature ce propos qui serait satisfaisant si l’œuvre méritait le traitement. C’est la question que je pose.Les troubles appétits partouzards du diplomate auteur drapé dans l’hypocrisie de la religion et enfermé dans l’obscurantisme de sa classe méritait il l’honneur de tant d’intelligence dépensée ? Je dois confesser que mon plaisir a été entaché d’ennui.

21.11.78 Samuel Beckett est l’auteur incontesté d’une œuvre majeure de ce Siècle, EN
 ATTENDANT GODOT, qu’il a paraphrasée dans FIN DE PARTIE. Ayant dit son message, le système commercial qui gère la littérature l’a obligé années après années à répéter sous diverses formes ce qu’il avait exprimé une fois.Je décris ainsi le parcours de cet écrivain parce que je le crois exemplaire dans la mesure où l’homme est rigoureusement honnête. Pourtant il a accepté de se soumettre à des obligations matérielles. Il faut bien vivre, n’est-ce-pas et entretenir son image, sa publicité.Combien sont ils ceux qui portent en SOI un, deux grands desseins, et doivent les pressurer jusqu’à la lie du jus parce qu’ils sont catalogués « professionnels » de la plume.Comme si on pouvait être professionnel de son intimité.
Beckett est peut-être celui qui, avec l’aide de certains grands artistes contemporains, a le plus pressé la matière produite par sa vision apocalyptique du monde. A mesure que le temps passe, sa manière devient de plus en plus elleptique.Pourquoi préciserait il sa pensée, d’ailleurs ? Tout le monde sait ce qu’il exprime. On l’écoute, on le lit, dans l’esprit de se conforter dans la pensée que notre univers est bouché de tous les côtés. C’est plus qu’un message de désespoir, c’est l’affirmation de l’inutilité de l’espoir.
Ce pessimisme fondamental recoupe malheureusement la sensibilité des masochistes du XXème Siècle. Finalement, ils sont nombreux ceux qui aiment à se vautrer dans la facilité de cette fatalité liée à la « faute originelle » : quoique fasse l’homme, il est « perdu » (sauf grâce divine octroyée arbitrairement).

LE DEPEUPLEUR est une nouvelle. Chez Barrault, l’exploitation de Beckett marche à fond.Le message est bourgeois, il ne dérange pas le Pouvoir. La « métaphysiqe » fait intelligent. Pierre Tabbar a donc été accueilli au Petit Orsay lorsqu’il a suggéré de « faire dire (à Serge Merlin) ce texte dans sa nudité absolue ».
De quoi parle ce poëme : Il décrit minutieusement un cylindre de 50 mètres de diamètre et de 16 mètres de haut (pour l’harmonie) avec alvéoles, niches et tunnels à l’intérieur duquel gravitent 200 corps humains. Nous n’en saurons pas plus, pas plus que ne sera justifié le titre.
Il est probable qu’une lecture à plat nous aiderait peut-être à découvrir des repères. Mais la lecture de Serge Merlin est une sur-lecture permaente,un commentaire que nous impose l’artiste à grand renfort de pathos.. A travers l’œuvre, c’est son psychisme qu’il défoule. Il ne laisse pas Beckett s’exprimer. Il VIT à sa manière excessive ce qui est écrit, et le dissimule.Le résultat dépend de la réceptivité des spectateurs, de l’excellence de l’état de l’artiste quand il entre en scène, et, sans doute pour une part, des qualités magiques de la salle choisie.Le Petit Orsay, à ce point de vue, ne fait sûrement pas le poids à côté des caves du Palais des Papes.
Et puis. Beckett ainsi utilisé, manipulé à des fins personnelles,tous comptes faits, je trouve ça agaçant. La « performance » du comédien est « admirable ». Il éprouve , sue, joue avec le feu, montre sous un bon éclairage de bougies son visage raviné, prend des poses de Christ, poitrail dénudé, hurle, se tord de douleur, tremble, touche la table comme s’il tâtait la « terre de France du Maréchal Pétain » et semble voir avec douleur les corps tournant dans le cylindre … Mais il y a quelque chose de faux dans tout ça.

23.11.78        Henri, le plus clown des MACLOMA, qui est aussi le plus poëtique, part en dissidence.Avec une partenaire clownesque, il a fondé la CLOWN KOMPANIE. Ensemble, ils présentent au théâtre de la rue Dunois un joli spectacle drôle et tendre dont le contenu a été recherché moins au niveau « politique » qu’au niveau « humain », ce qui, aprè tout, est sans doute plus proche de la vocation de l’arrt du clown. C’est tout bêtement,l’histoire de la rencontre d’un homme et d’une femme. Elle et lui sont ouvriers et c’est à l’heure du casse-croûte qu’ils se découvrent.Leur union sera heureuse. C’est tout, mais c’est beaucoup car c’est fouillé dans le détail avec un grand sens du gag et une chaleur très communicative. Je pense que les MACLOMA perdent beaucoup avec l’éloignement d’Henri.

25.11.78 Vu le MABOU MIMES à Saint Denis dans DRESSED LIKE AEGG
(d’après des thèmes de Colette). C’est du Bob Wilson sans chair, de l’estétisme gratuit, de l’opium pour distributeur d’ennui aux intellectuels. Colette Godard a écrit qu’elle avait aimé. La besogne de journaliste est ingrate.

28.11.78 On pourrait, à propos de la NOTRE DAME DE PARIS de Robert Hossein,
rouvrir le vieille querelle : Qu’est ce que c’est que le « théâtre populaire » ? Querelle vaine, me semble t’il, hors d’un rejet révolutionnaire de NOTRE société libérale. Seul un régime à idéologie dominante pourrait (mais est-ce souhaitable ?) mener une politique de manifestations déplaçant des grandes foules et les incitant à penser, à s’élever l’âme et l’esprit, à exercer le sens critique, à se forger une conscience, à se rapprocher d’une notion du « beau » qui ne soit point vulgaire.Il faudait que les médias participent à cette opération et que les Mireille Mathieu disparaissent des ondes,sans pourtant que ce soient des intellectuels qui les supplantent.
Dans un monde où les héritiers de  Brecht et de Vilar sont trop souvent des distillateurs d’ennui parce que leur culture du peuple est passée par une éducation bourgeoise imprégnée de philosophie universitaire, quand ce n’est pas de Jésuitisme, Hossein s’inscrit résolument dans le système qui fait de Sardou une plus grosse vedette que de Reggiani.
Fonçant avec des gros moyens dans le 1er degré, il n’a pas songé à sonder les intentions profondes de Victor Hugo. C’est l’imagerie d’Epinal qui l’a intéressé, les tableaux, les mouvements, le panache,le clinquant.
Il est clair qu’une œuvre opposant avec évidence les classes sociales du temps de Louis XI aurait pu faire l’objet d’un traitement dramaturgique . Il n’aurait pas fallu gratter beaucoup pour « signifier » l’oppression hiérarchique règnante en ces temps historiques où l’obscurantisme de la redoutable classe religieuse s’était arrogé un Pouvoir exhorbitant.
Mais Hossein, en fait de « lecure » n’en n’a qu’une qui fut la mienne quand j’avais 12 ans, et que je dévorais ce pathétique roman coincé dans ma mémoire entre les aventures de ZIG ET PUCE et celles de BICOT PRÉSIDENT DE CLUB. Telle je pouvait me la visionner en ces temps sans télé, telle Hossein me sert l’œuvre  au Palais des Sports, pour l’apparent plaisir de 3.000 spectateurs m’entourant.
Pourquoi feindrais-je de dire que je n’ai pas pris plaisir à cette grosse machine bien faite, au rythme bien soutenu, qui ne m’a inspiré en2h30 aucun baillement ? Ca me paraîtait bêcheur. J’ai vu NOTRE DAME DE PARIS avec des yeux d’enfant, et j’ai été heureux qu’Hossein ose aller aussi loin dans la « putasserie ». Il faut dire que Boucaron dans Quasimodi a fait un admirable travail.

29.11.78 Et, comme pour m’offrir la possibilité de bien balancer les compte-rendus
 de ce carnet, voici que Pablo Neruda, dans le dernier et très beau poëme qui clôt son « CHANT GÉNÉRAL » me dit qu’il SAIT qu’il n’est pas « populaire », que les ouvriers et paysans d’aujourd’hui n’accèdent pas à la beauté de son œuvre et que POURTANT C’EST POUR EUX QU’IL ÉCRIT.Ils le liront plus tard, quand, ayant eu accès à la culture, ils pourront l’entendre. En attendant, il leur lègue ses biens matériels de ce monde. Vision politiquement juste de FOI en l’Homme, en ses facultés de se transformer,en son appétit de savoir,en sa volonté de changer le système social où Hossein se vautre et nous maintient.
La soirée poëtique et musicale que nous propose Marc Normand au théâtre Essaïon ne touche malheureusement pas le spectateur avec le même bonheur et il faut attendre plus d’une demie heure morne et guindée pour qu’un déclic se mette à fonctionner avec le poëme superbe sur l’Amérique du Nord.
Une demie heure pendant laquelle je me demandais POURQUOI, PAR QUEL MIRACLE ET APTITUDE AUX PUBLICS-RELATIONS certains artistes « opposants » réussissaient à se faire un nom. Combien, me demandais-je,d’obscurs peut être géniaux, ne savaient pas se faire écouter,éditer…
Vous le voyez, je rêvais et c’est, je crois, parce qu’utel montage exige de la part du récitant des qualités de PRÉSENCE que n’a pas, avec sa voix de gorge qui m’a rappelé celle de Marcel Herrand, Marc Normand.Il ne dégage pas l’amour, la générosité, la ympathie.Il est en contradiction avec ce qu’il dit, monocordement,sèchement emphatique, jouant le « poëtique » au lieu d’être habité. C’est dommage car l’Espagnole et les deux Pieds-Noirs qui l’accompagnent musicalement sont d’excellents musiciens. La fille surtout, a une belle voix, un chaud sourire et son soutien aide à l’émotion quand, le texte s’imposant grâce au soutien de la musique, on arrive à oublier les insuffisances du diseur.

30.11.78 – On n’est pas innocemment la femme de Dario Fo. Le choix de ce compagnon suppose un militantisme et celui-ci englobe, évidemment, le féminisme anti-mâle.
J’imagine pourtant que quand Franca Rame joue ses PETITES VIOLENCES ET GRANDES VIOLENCES DE TOUS LES JOURS dans sa langue et avec la faconde italienne, l’« héneaurmité » des trois sketchs de son one-woman-show doit enlever l’adhésion. Car ils ne sont pas agressifs au premier degré, ces sketchs, et ils sont drôles et habiles. Le premier conte l’éveil d’une jeune mère au moment de partir au travail. Il faut préparer le môme, qui « a fait » bien entendu. Elle est en retard. Le réveil n’a pas sonné. Il ne faut pas éveiller le père qui dort, bref c’est un petit enfer quotidien.
La fille belge qui joue ça au Théâtre de la PÉNICHE étant apparemment originaire de l’équivalent bruxellois du 16ème arrondissement, on a quelque peine à l’accepter dans ce rôle de prolétaire.
Elle est plus plausible dans le deuxième numéro, qui montre une bourgeoise mûre enfermée dans son appartement « où elle ne manque de rien », harcelée par un sadique au téléphone, un amant et un créancier à la porte, investie par un beau-frère infirme à qui elle doit céder deux fois par jour, mère d’un enfant excessivement dormeur. Son épanchement auprès d’une voisine par la fenêtre la conduira au crime.
Mais l’actrice est limitée, et le « conte de fées » qu’elle débite en numéro trois, histoire paradoxale d’une poupée très méchante, lasse vite.
Nicole Colchat est une actrice de boulevard. Elle fera mieux d’y retourner.

04.12.78 – Le porte-à-faux de l’entreprise est total. Le TRISTAN ET YSEULT d’Arlette Bonnard (pour la mise en scène) et Alain Enjary (pour la compilation et la mise bout à bout des textes du XIIème siècle qui relatent la fameuse aventure) ne saurait que faire chier les enfants, car le côté épique a été soigneusement gommé par la réalisatrice, et je ne vois pas quel adulte il peut concerner, car l’aspect romantique a été rigoureusement effacé.
Deux heures quarante durant sans entracte, coincé à la Resserre de la Cité Internationale, le spectateur s’afflige à voir cachetonner les (d’ailleurs bons ?) acteurs engagés par le Centre Dramatique de Nanterre, mornes, sans rythme, ballottés au gré d’une mise en place sans imagination, Michel Hermon gauche en roi Marc à la voix de pédé, Colin Harris irritant avec son baragouin anglo-saxon incorrigible, Agnès Delume et Alain Anjary pâlichons héros, Arlette Bonnard qui a l’air de la mémé d’Yseult aux blanches mains qu’elle incarne maladroitement.
Triste affaire qui déçoit. D’où vient que l’on croyait du talent à ces gens-là ?

06.12.78 – Je viens de revoir L’EXÉCRÉE au Centre Pompidou. Je vais essayer de rendre compte du spectacle comme si je n’avais pas vu la précédente réalisation du THÉATRE D’EN FACE, comme si je ne connaissais pas Pierre Friloux et Françoise Gedanken, comme s’ils ne m’avaient pas donné des clefs pour pénétrer dans leur univers.
Au risque de passer pour un obtus borné, je le confesserai : le message du spectacle ne m’est point parvenu. Je n’ai pas su lire ce qu’on me disait. Et je crois que je n’ai pas été le seul. Parce que l’écriture de l’EXÉCRÉE est, je le pense, parfaitement illisible au néophyte. En vérité, la question est de savoir si cette opacité a été voulue ou non par les réalisateurs. Eux seuls pourraient répondre.
Est-ce à dire que l’EXÉCRÉE ne se laisse pas voir ?
Personnellement, je me suis ennuyé mais j’ai su que certains spectateurs avaient été viscéralement atteints par le propos. Dominique Bruschi a trouvé ça « très fort » et je sentais bien que, quelque part, il avait été touché sensuellement. D’autres avaient réagi très violemment à la provocation  par l’immobilité, le répétitif : Sandier, rouge comme une crête de coq, était tout hérissé. Moi, je me suis laissé aller à rêver. Ces tableaux m’ont paru beaux, certains même superbes (l’espace a été remarquablement utilisé). Par instants j’ai été saisi. J’ai admiré la discipline des artistes, la maîtrise du corps qu’ils possèdent extraordinairement, y compris dans des positions inconfortables de déséquilibre apparent ; leur contrôle aussi de l’expression du visage.
Mais je ne suis pas entré dans le spectacle.

08.12.78 – Il est peu probable que je garde un souvenir de FLEURS DE LA PAPIER, de l’auteur chilien Egon Wolff, présenté au Studio des Champs-Elysées par Jean-François Prévand. C’est une oeuvrette à mi-chemin du boulevard qui raconte l’histoire d’une femme mûre et esseulée qui aimerait bien se taper un adolescent du genre agressif qui, comprenant la situation, deviendra vite abusif et mettra l’appartement de la belle à sac. Rien de très original, on le voit, mais on ne s’ennuie pas et certains détails sont drôles. Comme par exemple le fait que le grossier et mal embouché jeune homme s’exprime parfois en un style choisi qui semble sortir tout droit d’un livre. Les « fleurs de papier » avec lesquelles il remplace les meubles et décorations qu’il vandalise, sont dues à Pace. Elles n’ont donc rien d’extraordinaire, non plus que Françoise Brion qui joue avec naturel la femme rongée par le désir. Elle sert la soupe à son partenaire, le jeune Christian Parisy, qui tient de Belmondo avec quelque chose de Harpo Marx et qui, lui, est extraordinaire.

19.12.78 – Il fait reconnaître à Peter Brook un mérite : les anecdotes des œuvres qu’il monte comptent à ses yeux et ses efforts principaux visent à les rendre lisibles. Déjà son UBU ROI avait brillé par sa clarté.
MESURE POUR MESURE de même, qu’il propose aux Bouffes du Nord, est surtout remarquable par ce souci. Ce qui a pour effet de rendre éclatante la puérilité de l’histoire racontée par Shakespeare ; d’illustrer l’anachronisme et l’irrecevabilité de l’idéologie qu’elle trimballe avec une hiérarchie des valeurs qui place le « trésor » de la virginité au-dessus de la vie, et qui présente comme évident que soit un « crime » punissable de mort le fait pour un homme d’avoir couché hors du mariage avec une femme ; sans parler du fait que le problème du POUVOIR y est posé en des termes que je juge pernicieux, opposant le « bon » et le « mauvais » chef, celui qui est indulgent et celui qui est sans pitié, celui qui est verbeux et celui qui est hypocrite sans que jamais soit remis en question l’absolutisme. Le sort de tous ceux dont il est le « duc de Vienne » est entre ses seules mains. Dans cet univers, la liberté n’existe pas et il est limpide que pour l’auteur, c’est bien ainsi.
Au crédit de Brooke, est donc à mettre l’honnêteté : il ne cherche pas à gommer l’aspect réactionnaire de la pièce, il ne cherche pas à lui conférer une signifiance « populaire » qu’elle n’a pas. Sa « lecture » est du premier degré sans traitement dramaturgique. Le peuple qui aime son spectacle se définit dès lors lui-même comme étant mûr pour suivre un bélier à la première occasion. Au crédit de Brooke, il faut mettre aussi le « langage » mis dans la bouche des personnages, qui colle exactement et perceptiblement à leurs positions sociales et (« annexement ») à leurs caractères. Ce mérite revient plutôt sans doute à l’adaptateur, mais il est certain que le réalisateur est pour beaucoup dans cette réussite que je ressens pour la première fois dans un spectacle Shakespeare en français.
A son crédit, d’une façon moins catégorique, je mettrai aussi l’extrême simplicité des décors (un tas de paille, c’est tout) et des costumes, ainsi que l’inexistence des éclairages (du moins en apparence). Un peu de panache et de musique de-ci de-là n’eussent cependant pas été inutiles.
A son débit, je dois dire que la tour de Babel qui constitue sa troupe rend l’audition de certains acteurs très pénible. On a parfois l’impression d’assister à l’exercice de fin d’année d’une classe de Français à l’école Berlitz. C’est souvent insupportable.

28.12.78 – Arlette Reinerg était timide, fragile racée. La germaine qu’elle incarnait venait de Pontoise, mais c’était « Pontoise au Pays des Merveilles ». Les NAÏVES HIRONDELLES semblaient en venir. Stéphanie Loïk est une solide gourde campagnarde. Dans son Pontoise à elle, on a construit des H.L.M. et son étonnement quand elle pénètre dans l’univers de Bertrand et de Fernand ne va pas sans rouerie.
Bernard Fresson en Bertrand était un grand bel adolescent râblé, charmant et charmeur. Que toutes les femmes lui tombent dans les bras ne pouvait pas surprendre, d’autant plus qu’en ce temps-là les grands chiens fous de bons jeunes gens contestataires de l’ordre étaient à la mode. Georges Dufossé n’a pas le physique du rôle. On ne peut pas croire à son goût du bricolage. Sa présence ne s’impose pas. S’il est « enfant terrible à qui l’on pardonne tout parce qu’on l’adore », c’est à son insu.
Dubillard, en Fernand, était désinvolte, comme le personnage qu’il a écrit pour lui. En disant son texte, il avait toujours l’air d’improviser. Jean-Jacques Moreau est moins à l’aise. Il joue directement les situations. Il n’a pas de mystère. L’épaisseur impalpable lui manque.
Seule Evelyne Istria fait à peu près le poids par rapport à la précédente distribution. Mais c’est sans doute parce qu’elle retrouve, curieusement, des accents de Tania Balachova, irritante et inoubliable. De toute manière elle est trop jeune. Quand elle se pomponne pour le troisième acte, elle n’a pas l’air, pas plus que Fernand Moreau, d’un laissé-pour-compte abandonné. D’ailleurs, la mise en scène de Mireille Laroche est trop systématique, trop voulue. Celle d’Arlette Reinerg ne se voyait pas mais il était clair qu’elle collait exactement à l’œuvre, tant à son aspect farfelu qu’au Tchékhovien, au poétique, à l’inexprimé. Les mots faisaient rire comme ils le font aujourd’hui, car le texte sait s’imposer et il tient le coup. Mais ils avaient un au-delà que je ne retrouve pas dans ce devoir de bon élève studieux. Je commence à craindre, après Mahagonny, que Mireille Laroche ne plafonne déjà.
Reste que la pièce « passe », qu’elle amuse et émeut, que même réduits comme ils le sont, les personnages ont une consistance. Leur philosophie face au monde est gentiment marginale. Dubillard n’a jamais voulu faire la révolution, mais il se situe à côté de la Société, dans un univers où rien n’est grave. Son art est petit-bourgeois avec des sentiments à sa mesure. C’est joli, c’est tendre, c’est mélancolique, c’est doucement dingue… On est « ailleurs »…
J’ai revu NAÏVES HIRONDELLES avec plaisir, à la Péniche.

29.12.78 – PIF PAF de Philippe Adrien est l’œuvre d’un auteur qui ne semble pas avoir grand-chose à dire. Gilles Guillot a un peu l’air d’un Arabe et Jacques Charby d’un pied-noir. Cette dimension accentuée aurait pu créer entre les deux personnages un rapport de force, mais « on » ne l’a pas voulue. Sur la scène il y a un escalier. Deux hommes s’y croisent. L’un monte. L’autre descend. Qui sait s’où ils viennent, où ils vont. Leur dialogue tire à la ligne. L’éditeur a dû demander un certain nombre de pages. Après, il y a un lit. Quand l’un dort, l’autre veille. La partie métaphysique du début était peut-être un rêve de l’un des deux. A la fin, comme dans l’Aveugle et le Paralytique, un des deux qui n’y voit plus, prend l’autre sur son dos et ils semblent, ainsi unis, aller vers quelque part avec joie ! Le spectateur est ravi de ce départ parce qu’il coïncide avec la fin d’un spectacle dont l’inutilité « publique » est éclatante.
Peut-être est-ce le tandem qu’il a fait avec Jean-Claude Fall qu’Adrien transpose ici. De toute façon, je m’en fous. Son propos est illisible. 
(Essaïon)

06.01.79 – La question que l’on peut se poser est : pourquoi monter aujourd’hui LA VIE EST UN SONGE de Calderon ? Je pense que Stuart Seide, familier de son patrimoine culturel anglo-saxon (il n’en est jamais sorti jusqu’ici, de Shakespeare à John Ford et à Melville), aura voulu s’exercer à l’irrespect à travers un texte qui lui parût étranger. En vérité, j’aimerais le voir un jour traiter Shakespeare comme il le fait du Maître du Siècle d’Or espagnol. Il frise la caricature et le traitement qu’il inflige à ses « grands » de Pologne et de Moscovie, décrits par un Espagnol, pourrait avoir été imaginé par un metteur en scène allemand de l’Est. Leurs ridicules sont poussés au comique, leur mépris de la populace est souligné, de la hiérarchie qu’ils entretiennent entre eux également, leur code de l’honneur, la relativité de leurs amours, la spéciosité de leurs raisonnements froids, leur lucidité sans vergogne, tout cela est bafoué à coup de bistouri, fouillé, démonté, au prix d’une très rigoureuse direction d’acteurs et d’une très intelligente utilisation des défauts de certains d’entre eux. Cette « lecture » est en vérité une mise en pièce. Elle m’a en tous cas intéressé,  amusé. D’autant que la « philosophie » très pascalienne de l’ouvrage (La Vie étant un « songe », Dieu seul sait dans quel état on se retrouvera au réveil, alors soyons prudents et comportons-nous bien) n’est pas plus que le reste respecté. Si j’écrivais dans LIBÉ, je pourrais mettre : « Gaffe ! Sigsmond ! Gaffe ! La première fois tu as cru que c’était arrivé et tu t’en es mordu les doigts. Alors maintenant que tu rêves encore ( ?) peut-être, vas-y mollo ! » Ce style rendrait assez bien compte de l’esprit du spectacle dont on doit souligner, cela dit, qu’il est très bien joué par des jeunes artistes disciplinés, exacts, sensibles et distanciés. Claudia Stavisky mérite à elle seule le détour tant son jeu très juif est inattendu, comme si elle était un Daniel Emilfork femelle.
Mais Thierry Gabriel Fortineau (Sigismond) pourrait aller loin et c’est curieux comme Wladimir Yordanoff (Astolphe) fait penser à Bisson. D’autre part, est-ce par « parti » ou par soucis d’afficher un certain paupérisme que les costumes sont inachevés ?
Entendez bien que certains sont somptueux, mais que certains autres sont contemporains faits de matériaux sans noblesse (une robe de chambre en molleton, par exemple). Ce mélange des styles à vrai dire ne gêne guère et permet parfois des effets.
Dirai-je de ce spectacle qu’il est parfaitement réussi ? Il est certes satisfaisant et le chirurgien a apparemment manié le scalpel avec une habileté sans complaisance. Pourtant il manque comme une densité, comme une épaisseur.
Il faudrait être sûr que le résultat est le produit d’une réflexion dramaturgique et non d’une recherche de gags superficiels.

08.01.79 – Garance est une femelle. N’y voyez rien de péjoratif. Sa sensualité est gourmande et on voudrait en dire autant des trois filles qui l’entourent dans CHAIR CHAUDE, d’une certaine C. Chawak. Il ne s’agit pas vraiment d’une pièce mais plutôt d’un poème, dont le style, sinon le contenu, oscillerait entre le genre Giono et la manière Claudel. C’est un hymne au corps humain et plus spécialement féminin où les viscères, les entrailles, la fécondation, l’accouchement, la copulation, j’en passe et beaucoup, sont tour à tour passés en revue « en allant jusqu’au bout ». Je crois avoir perçu de temps en temps une note d’humour. Je me suis même permis de glousser mais je ne sais pas si c’était séant. Une belle joie essaye d’habiter les interprètes de cette affaires de femmes qui a le mérite de ne pas stigmatiser l’homme.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 31 janvier 2007 3 31 01 2007 14:17
10.01.79 – Philippe Bouclet, qui joue Brutus, serait le fils secret de Jean Danet que ça ne m’étonnerait pas. Il en a le physique et le jeu extérieur. Alain Mac Moy incarne un César plausible mais infiniment trop âgé. Rétoré a bien réglé la pièce de Shakespeare, sans innovation. La direction d’acteurs est résolument conventionnelle mais intelligente. La dispositif d’André Acquard est laid, mais il a l’avantage d’être en grande surélévation par rapport au plateau, ce qui, pour une fois, confère à tous les spectateurs une visibilité correcte. Maurice Delarus, « collaborateur à la dramaturgie », a, semble-t-il, cherché à montrer à quel point le complot contre César était une affaire de patriciens tenant la plèbe en grand mépris, et c’est sans doute lui qui a inspiré à l’acteur jouant l’esclave de Brutus de le faire avec un excès d’obséquiosité synonyme de début de résistance. Mais le JULES CÉSAR de Shakespeare est sans doute, et ce n’est pas peu dire, l’œuvre du célèbre Elisabéthain qui traite le plus mal la populace. Le peuple se laisse manipuler avec une excessive connerie, la cruauté est aussi stupide qu’aveugle. C’est aussi celle qui fait le plus l’éloge du pouvoir personnel. Rétoré a montré César vaniteux ; certes, le personnage parle de lui à la troisième personne. Mais ses motivations, ses desseins sont excellents !
Claude Evrard joue Metellus Cimber. Il est devenu gros.

20.01.79 – Les comédiens sont de bien étranges animaux : vous assistez à la dernière répétition privée d’un spectacle. Vous y prenez un réel et vif plaisir, événement qui n’est pas si courant même avec des réalisations rôdées, vous êtes frappé par le fait que la présentation est professionnellement presque au point : peu de ces incidents qui ornent généralement les couturières. Certes, il reste des choses à parfaire mais il est évident que le spectacle est riche, nourri d’inventions, drôle, très drôle même, et, ce qui n’est pas dommage, clair politiquement, vraiment populaire. Bref, vous êtes content et, pour une fois, vous venez en coulisses avec le projet de féliciter l’équipe qui participe à cet événement pour lui dire sincèrement votre joie, et qu’elle tient un succès… et vous tombez sur des gueules longues comme ça, sur une atmosphère de défaite. Tous sont sûrs d’être dans un bide. Alors que la seule chose qui manque vraiment pour que la représentation soit complètement satisfaisante, c’est que chacun s’y « défonce », « y aille », comme on dit, dans l’enthousiasme, se donne du bonheur, « joue » sans se mesurer. Ils se terrent dans la mauvaise humeur, se regardent les uns les autres en chiens de faïence, parlent de leur metteur en scène comme s’il était de la merde, et en vérité donnent l’impression qu’ils ont envie de faire de ce probable grand succès un échec… motivation qui n’est peut-être pas inexistante chez certains.
Je parle de l’ENTERREMENT DU PATRON de Dario Fo, mise en scène de Mehmet Ulusoy.
Et j’affirme que si le public ne fait pas un triomphe à ce que j’ai vu, c’est parce qu’ il y aura eu SABOTAGE.
Cela dit, l’œuvre de Dario Fo ne sera pas du goût de tout le monde. Elle n’a pas été conçue pour « convaincre les classes moyennes », encore moins les critiques bourgeois. Ceux-ci seront peut-être sensibles à la farce, mais ils ne manqueront pas de minimiser le message avec le vieil argument « qu’on sait bien tout ça ». En effet, on sait bien que le patronat et la police sont de connivence, on sait bien que les usines polluent, on sait bien que les transplantations cardiaques ont quelque chose de monstrueux en ce qu’elles donnent à l’un la vie qui est enlevée à l’autre, on sait bien que les statistiques d’accidents du travail sont fonction des conditions de travail et que la mort d’un ouvrier est donc prévisible –ce qui l’assimile à un assassinat. On sait bien tout ça mais « à quoi bon le redire », n’est-ce pas ? Surtout en termes simples qui permettent aux moins intellectuels des spectateurs de comprendre les mécanismes.
Voilà où le bât blesse : Mehmet, à la différence de Fo, est obligé de passer pas le crible des médias pour se faire entendre… (et n’a-t-il pas d’ennemis dans la place ?) Il doit donc emporter l’adhésion non par le contenu, mais par le spectacle. A ce niveau, il serait utile que sa troupe soit frappée de folie, qu’elle se défige. On est en Italie, au pays de la Commedia dell’Arte, pas chez les constipés du Nord. Il n’y a pas à être exact ou précis. C’est l’affaire de la régie, ça. Il y a à communiquer gaiement quelques vérités.
Fo est habile : il n’attaque QUE des absents. Il n’agresse pas son public puisqu’à ses yeux, ce public est son COMPLICE. C’est cette complicité, même si elle est factice et limitée au temps du spectacle, qu’il faut trouver. Comment se trouvera-t-elle si la troupe n’est pas militante ? Et ne croit pas elle-même, sinon à son message, au moins à un style de jeu ? A ce niveau, si Marc Dudicourt, Louis Samier et Emiliano Suarez, et dans une mesure encore honorable Serge Spira, Dominique Bony et Dido Likoudis approchent de la dimension « hénaurme » à atteindre, il y a un boulet dans la distribution, c’est Silvia Monfort qui, dans le rôle en or de la veuve, semble coincée, et, dans le rôle de l’ouvrière du début, paraît complètement déracinée. ENTRERA-T-ELLE UN JOUR DANS L’ENTREPRISE ? Il faudrait qu’elle oublie qu’elle a « mille choses à faire » en dehors d’être sur la scène. A être trop partout, elle n’est nulle part et notamment pas « présente ». ELLE va vers le bide et c’est peut-être parce qu’elle le sent, qu’elle voudrait que le mal qu’elle a dans SA peau se communique au spectacle. Peut-être en tournée oubliera-t-elle ses soucis et projets, et se rappellera-t-elle alors d’être non pas une « actrice » mais une comédienne toute simple : ah ! si elle pouvait se défouler sur la scène au lieu d’y répéter des gestes appris immuables !
L’autre boulet, c’est le dispositif tout en bois clair et en cordages. On a l’impression d’être dans un hangar de bateaux au Danemark, là où les ménagères passent leur temps à briquer. Ils s’y sont mis à trois pour pondre ce contresens malaisé à manipuler et qui évoque tout ce qu’on veut, sauf une usine italienne décrite, de surcroît, comme polluante. C’est de la crasse qu’il aurait fallu et, à la limite, des murs de plateaux nus auraient mieux représenté les ateliers où se passe l’action.
Les costumes sont par contre une réussite et la musique de Claude Bolling a l’air de sortir de la bande d’un film de De Sica. C’est du Rota ou du Cigognini au premier degré.
Il y a d’autre part dans la mise en scène des moments formidables, mais pas tout le temps. L’inspiration n’a pas habité Mehmet sans trous. Notamment, il n’a pas su rendre vivantes les dix premières minutes qui m’avaient paru chiantes à la lecture. Surtout, il n’a pas trouvé sa fin. : Fo veut que la pièce enchaîne sur un débat constat de l’impuissance où l’on est, acteurs comme spectateurs, de signifier la mort au théâtre, fût-ce par le truchement de l’égorgement d’un agneau. Je ne comprends pas pourquoi Mehmet ne veut pas de cette conclusion. Mais alors, qu’il finisse sur une pirouette mais pas en nœud de boudin.
Finalement, si je me tourne sur ce que je viens d’écrire au fil de la plume, je vois qu’il y a beaucoup de bric et de broc dans le spectacle, et peut-être bien pas une tête pensante pour l’avoir organisé. Néanmoins, il fonctionne déjà et peut deux fois plus être efficace demain ? C’est que Fo et bordel ne sont pas plus incompatibles que bordel et Mehmet. Il y a rencontre.
Dommage qu’elle ne s’étende pas à Silvia Monfort.

23.01.79 – Il est dommage que la pièce de Volker Braun intitulée REVES ET ERREURS DU MANŒUVRE PAUL BAUSCH AUX PRISES AVEC LE SABLE, LE SOCIALISME ET LES FAIBLESSES HUMAINES soit trop longue, diffuse et, dans sa deuxième partie, affligée du rythme allemand, ce qui la rend indigeste pour le spectateur français. Car la démarche de l’auteur est-allemand est complètement révolutionnaire, puisqu’il s’agit d’une œuvre jouée en R.D.A. qui traite des problèmes actuels de la R.D.A. et notamment d’une question capitale : comment des ouvriers qui font huit heures par jour un travail sale et con pourraient-ils avoir conscience de participer à l’édification du Socialisme ? La réponse est : un jour, des machines remplaceront ces stupides gestes et l’Homme (tous les hommes) pourra se consacrer aux tâches exaltantes.
Entre temps, on peut toujours transformer le travail en sport. C’est le Stakhanovisme : on dépassera les exigences du « plan », non pas pour accroître la production, mais pour trouver dans l’effort (que les chefs savent inutiles) une joie.
Je pense qu’il doit y avoir une « lecture » interne à la R.D.A. d’une pièce qui rend sans doute un son caustique pour un public qui vit quotidiennement dans un système qui ne parle que d’objectifs à atteindre, de travailleurs émérites et de sabotages, quand tout ne va pas sur le terrain comme les fonctionnaires l’ont rêvé dans les bureaux. Il paraît qu’à Berlin, on se marre beaucoup au spectacle. Ici, ce documentaire sur les préoccupations du lumpenprolétariat communiste est sérieux, d’autant que Max Denès et ses acteurs n’ont rien fait pour égayer le propos. A telle enseigne que la leçon tirée par une spectatrice qui n’est pas de gauche était : « On n’a vraiment pas envie d’y aller ». Sa présentation à Gennevilliers s’inscrit donc dans la lige actuelle du P.C.F. : comme ces pays nous sont étrangers ! Avec une question qu’on se pose légitimement là-bas, on fait un spectacle d’où il ressort que la condition ouvrière n’est pas meilleure là-bas qu’ici.
Denès a accentué le côté sinistre. L’environnement dans lequel évoluent ces paumés est lugubre. Leur foyer de détente est réduit au minimum. Du directeur aux chercheurs, la hiérarchie est signifiée par le costume. Le danger « policier » est rendu palpable. La militante du parti est une refoulée sexuelle.
En deuxième partie, après l’exaltation de la brigade quand elle a bousculé les normes et la retombée après l’accident qui coûte les jambes à un ouvrier, il y a une série chiante de scènes psychologiques à deux qui sont jouées mollement, comme si les acteurs (aussi) s’y ennuyaient. Cette représentation est grise comme le charbon mélangée au sable.
Pourtant, on a voulu mettre les spectateurs en situations insolites. On change trois fois d’angle.

24.01.79 – L’ENFANCE DE VLADIMIR KOBALT ou MILLE GÉNÉRATIONS EN CHUTE LIBRE s’intitule « spectacle Pétrika Ionesco ». Apparemment, il n’y a pas d’ « auteur » au sens où nous y sommes habitués. Au générique, venant après les noms des décorateurs, il est indiqué qu’un certain André Abegg a écrit les « dialogues ». Le réalisateur porte donc la responsabilité globale du spectacle, y compris au niveau du contenu. On peut jusqu’à un certain point penser qu’il s’identifie à Vladimir, le metteur en scène du film dont il  nous montre le tournage, c’est-à-dire à l’Artiste extravagant dont les fantasmes doivent se libérer à travers l’œuvre personnelle, même inaccessible au commun des mortels, même folle et délirante, les comédiens, décorateurs, musiciens et techniciens étant les serviteurs de cette sorte de psychanalyse autogérée, en somme toute une équipe au service de la LIBERTÉ D’EXPRESSION D’UN SEUL. En opposition, le « Producteur » (c’est un Capitaliste, mais ne peut-on voir en lui par glissement le Ministère roumain de la Culture ?) qui représente l’ouvrage bien faite, conventionnelle mais parfaite, l’Art figé dans des sommets non bousculés. Le thème est d’importance. Il ne s’agit pas moins que de la place du « génie » dans la Société, du « droit au génie » et aussi des moyens matériels accordés au génie pour s’exprimer. En apparence, ceux qui ont été accordés à Pétrika Ionesco à Nanterre sont considérables et les décors de Radu Boruzescu (qui avait fait ceux de TURANDOT à la Gaîté Lyrique. La parenté saute aux yeux avec l’omniprésence du baroque rococo) occupent admirablement l’espace de l’immense scène de la Maison de la Culture. Mais à regarder le programme de près, on lit que l’Odéon, le Théâtre de la Ville  et l’Opéra de Paris doivent être remerciés pour leurs « prêts d’éléments de décor ». Il nous est donc discrètement indiqué que le « génie » est contraint de recourir à la débrouille.
Si Vladimir est identifiable à Ionesco, l’importance des souvenirs d’enfance doit être soulignée. La référence aux amours enfantines du héros, qui a perdu une camarade aimée parce qu’ils se sont jetés du haut d’une falaise pour imiter les oiseaux et qu’il en a réchappé seul, est peut-être un accident qui est vraiment arrivé. L’émotion ressentie par le jeune garçon est transcrite en termes d’impressions esthétiques. Mais ne croyez pas que ce thème soit unique. Le spectacle est riche à tous les sens du mot et les degrés s’y superposent, les uns chargés d’émotion, les autres d’humour. Il y a toujours quelqu’un qui « regarde » les autres.
L’expérience est importante car on se trouve en face d’une œuvre individuelle (certainement pas collective) directement écrite en théâtre sans passer (ou fugitivement le temps d’un script) par le texte figé dans son imprimerie. On peut parler de réussite jusqu’à un certain point, de beauté, d’efficacité. On peut regretter que ce que disent les acteurs soit trop souvent inaudible. Et qu’il y ait des longueurs, que l’intérêt ne soit pas toujours également soutenu. On doit noter le style de jeu au niveau expression corporelle, chaque acteur ayant son style, et la perfection des prestations chorégraphiques des danseurs de l’Opéra, et celle de Carolyn Carlson sur l’écran. Je pense que L’ENFANCE DE VLADIMIR KOBALT restera dans ma mémoire quelque part comme le SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ du même Pétrika Ionesco, qui est sans nul doute un artiste de valeur.

25.01.79 – La jeune troupe du THÉATRE DE LA CAVERNE vaut le détour par le théâtre de la rue Dunois. Son spectacle, LES MOROSOPHES, est composé d’une série de sketchs sans tellement de liens entre eux, si ce n’est qu’on y retrouve de loin en loin, revenant, un clown nommé Auguste, qui a remplacé un soir un clown malade nommé Antoine, qui s’est suicidé le lendemain parce que ledit Auguste avait eu plus de succès que lui.
Guy Aguenier, professeur à Vincennes si j’ai bien compris, a fait la mise en scène qui, un peu comme le Zeppelin, est destinée à montrer ce que chaque interprète sait faire. Les influences sont nombreuses (ou les réminiscences, à moins que ce ne soit des rencontres) et successivement « les intellectuels » de service, (« qui existent », dit à un moment un personnage, « pour aider les prolétaires à conceptualiser leur non-dits ») pensent au Théâtre d’en Face, à Bob Wilson, au LIVING THEATRE de Mysteries, à l’Open Theatre, au Bread and Puppet, j’en passe, sans oublier le Théâtre de la Colline avec des scènes qui semblent avoir été orchestrées par Jean-Michel Desprats. L’apport musical, presque toujours en direct, est de qualité et les voix, sans être aussi travaillées que celles de la Compagnie du Lierre, sont justes et rythmées.
D’un sketch à l’autre se retrouve un principe qui est le mélange de deux démarches, l’une se superposant alternativement à l’autre et produisant un effet de contrepoint souvent comique, parfois dramatisant. Par exemple, une fille chante l’histoire de son fils qui la quitte et, en même temps, un homme compte et recompte ce qui est à lui, « monocordement ». Le répétitif est permanent. Il est un principe de langage.
Parmi les sketchs, citons celui de la maman qui se désole au square parce que son enfant (qui joue à la guerre) est chétif et malingre par rapport à ses camarades. « Au revoir Madame Hitler », dit une autre maman en la quittant. Pirouette habile. Reste que le message transmis par ces jeunes gens n’a rien d’exaltant. On n’est pas en présence d’une révolte, mais d’une résignation triste.Et explicitée, lucidement.

30.01.79 – Une certaine Louise Cormelia signe un spectacle mis en scène par Patrick Feigelson qui s’appelle : TU ME MÈNES EN BATEAU ?
Laurence Feigelson (qui me semble avoir le cul vaniteux, mais qui ne manque pas de sensibilité) y donne la réplique à un jeune talentueux nommé Daniel Tarrare.
Sous leurs photos, dans le programme, il y a leurs numéros de téléphone. C’est une histoire d’amour un peu drôle, un peu triste, faite de petites pièces rapportées. Il y a un grand moment quand ils dansent au son d’un disque de Tino Rossi. Et quelques jolies répliques. « Il n’y a pas de forteresse imprenable », dit-elle, « il n’y a que des forteresses mal attaquées ». Un brin d’humour, deux doigts de romantisme, cet univers est sans gravité.

30.01.79 – Puisque les temps sont au théâtre de divertissement, c’est-à-dire dans le domaine de l’Art aux jeux sans messages, j’avouerai que j’ai pris plaisir à la PHÈDRE de Racine montée au Théâtre Marie Stuart par Jean Christian Grinewald « à l’économie ». Il n’y a en scène, (une sorte de vasque ronde qu’entourent les spectateurs et que recouvre une matière animale) que Hippolyte : ce sera le seul homme visible du spectacle, Phèdre, Aricie et une Oenone fourre-tout, qui est en même temps Théramène, Panope et Ismène. Quant à Thésée, Jean-Christian Grinewald l’incarne par micro interposé. On ne le verra jamais. On ne fera qu’entendre ce père terriblement craint et redoutablement con, sa voix seule étant octroyée au milieu d’un grand fracas de pas sonores et de portes claquées. Mon plaisir a été assez complet pendant les trois premiers actes et il faut dire que la jeune Dominique Raymond, qui joue le rôle de Phèdre, y a été pour quelque chose car son interprétation est singulièrement attachante : jeune femme rigolarde, sûrement rusée, coquine, l’événement qui la frappe est complètement imprévu. Son désespoir vient de ce qu’elle est dépassée. Mais quand elle fait front, c’est presque l’adolescente qui resurgit. Elle est belle de surcroît. Auprès d’elle, Odile Locquin ne fait pas le poids en Aricie. Et quant à Stéphane Jobert, c’est un superbe Hippolyte loulou baraqué qu’on verrait mieux manier la chaîne de bicyclette que le « dard ».
Après le trois, j’ai un peu décroché et je crois que cela vient de ce que, soudain, au quatre, ce qui, jusque là, « passait » sans encombres, se met soudain à emboucher la trompette, qu’on a fait ça pour économiser des acteurs et des costumes. La présence physique de THÉSÉE manque dans son « explication » avec Hippolyte. Et au quatre, cela m’a gêné de voir revenir Oenone pour le monologue de Théramène. D’AUTANT PLUS qu’au moment de sa mort, l’actrice, Marie-Ange Dutheil, était sortie de scène. Jusque là, tout le monde était tout le temps présent et la fiction de la distribution des rôles à vue entrait dans un système. A la fin du quatre, le réalisateur rompt avec son système. Phèdre aussi va se reposer dans sa loge en attendant de revenir mourir comme d’habitude à la fin de la pièce. Avec ce Thésée, qui résolument reste caché alors qu’il devrait conduire le cinq, cela fait un vide de fonctionnement.
Cependant, dans l’ensemble, la démarche est réussie. Les battements du cœur de Phèdre sont soulignés par un rythme africain. C’est très impressionnant, et pourquoi pas ?
Les costumes viennent d’un souk saharien. Ils sont magnifiques. Sous les lourds manteaux de laine, les filles portent des tuniques qui moulent leurs nudités.
Les vers sont dits sans ostentation mais ils sont bien respirés. De temps en temps, Grinewald s’amuse à en casser un à contresens. Il faut bien que jeunesse se passe. De temps en temps aussi, Phèdre et Oenone ont l’air de se marrer. C’est fugitif mais excellent pour distancier. Dois-je ajouter que le réalisateur a voulu des contacts physiques sensuels entre ses personnages, certains à contresens en prolongation des sentiments dits. L’étreinte entre Hippolyte et Phèdre peut s’écrire : « Rêve de Phèdre qui croit que c’est arrivé » ou « Hippolyte palpe ce qu’on lui offre ».
Et la tragédie me direz-vous ? Elle est là. Jamais peut-être l’obscurantisme du 17ème siècle n’a été aussi bien servi. Et la preuve est administrée que Racine résiste mieux aux traitements singuliers qu’à ceux que lui infligent trop souvent le « respect » et la « convention ».
Grinewald devait, comme d’autres, passer cet examen pour lui-même. Il aura un deuxième prix.

30.01.79 – André du Bouchet a traduit FINNEGANS WAKE de James Joyce de façon si admirable que j’ai éprouvé le besoin (absurde) de vérifier que l’auteur n’avait pas écrit son œuvre directement en français. A dire le vrai, je manque de moyens de comparaison : ce du Bouchet a peut-être trahi, massacré l’original. Qu’importe : le grand auteur, alors, ce serait lui.
Tout est d’abord, dans le spectacle que présentent Jean Gillibert et Frédérique Ruchaud au Marie Stuart à 22 h 45 (après Phèdre), question de « langage ». Avec Farid Paya et Didier Flamand, avec Brook, des réalisations plus ou moins récentes ont été fondées sur l’invention d’un idiome. Leur prédécesseur les enfonce tous car, en vérité, on arrive à entendre le sens de ce qu’il exprime mais à travers des phrases tarabiscotées où les mots (ici français) sont comme orthographiés à l’albanaise, ou à la néerlandaise, en plus croustillant. Parfois, on pense au japonais (mais c’est faux : ce qu’on entend ne découle pas d’un « système »). Les calembours affleurent. Une tournure arrache parfois un rire. L’esprit en éveil cherche à chaque instant par où le texte a tordu le cou à l’écriture.
Les deux interprètes nagent dans cette étrange manière de s’exprimer avec un étonnement naturel, surtout Gillibert, qui s’y meut avec une évidence à vous couper le souffle. Quel acteur ! Qu’il soit larve dans son cocon au début, ou mort devenu fantôme à la fin, il assume la difficile aventure avec une santé vigoureuse, aidé en cela par son grand corps bien baraqué. A côté de son Tristan irlandais, la « fiction d’Yseult » de Frédérique Ruchaud est plus sage. Trop peut-être. Le délire verbal a besoin de folie et Gillibert dépasse sa partenaire dans l’incarnation de la démence. C’est peut-être cette familiarité, d’ailleurs, qui lui permet d’entrebâiller la porte de cette littérature voulue hermétique. « Un jour », écrivait Thorton Wilder, « ce grand livre sera accessible même au lecteur pressé. »
Ses schémas, secrets, paraîtront au grand jour. Ses secrets, ses mystifications, ses provocations seront élucidés. » Nous n’en sommes pas là avec la représentation proposée, mais la « jungle » n’est pas complètement impénétrable, et Gillibert a su nous inspirer un plaisir à le suivre dans son défrichage. Joie d’intellectuel. Certes. Bonheur élitaire. Soit. Mais personne ne songe à le nier.
La musique de Wagner qui souligne certains moments le contrepoint n’est pas pléonasme, mais elle est trop discrète à mon gré. Wagner, faut que ça gueule. Ou que ça ait l’air de venir de très loin. Un potentiomètre n’y suffit pas.
Le décor de Pierre Frilay est beau et mystérieux.
Mais foin de faire le difficile. Cette démarche purement ART POUR ART qui ne revendique rien d’autre est satisfaisante.
Je dis que le théâtre doit être « utile ou divertissant ». « Divertissant » ne veut pas forcément dire « populaire ». Gillibert me ramène au temps où les premiers 200 de la Maison des lettres pensaient être les seuls dépositaires de l’intelligence en France. J’en étais. Nous sommes entre nous. J’ai « pris mon pied » qui n’est pas n’importe quel pied à cet « éveil de Finnegan »…

02.02.79 –Heiner Müller est l’auteur est-allemand de la célèbre bataille (DIE SCLACHT) que le T.G.P avait invitée l’an dernier avec la VOLKSBÜHNE.
Sa spécialité au début de sa carrière a consisté (je cîte le programme) à « traiter des contradictions qui ont accompagné la construction du Socialisme en R.D.A., tant dans l’industrie qu’à la campagne ». Après 1960, la sagesse a été inspirée au bouillant auteur du « Briseur de salaire », du « Chantier », de « la Comédie des femmes » et il se consacre pendant huit ans à une exploration de la mythologie et de la tragédie grecque : Prométhée, Philoctète, Œdipe Roi etc… Depuis 1968/70, son œuvre étudie l’Histoire de l’Allemagne et « s’interroge sur les formes spécifiquement allemandes du terrorisme d’Etat. »
Mauser appartient à l’orée de cette manière. HAMLET MACHINE correspond au terme de la démarche, l’ « adieu à la pièce didactique ».
Les deux pièces que présente Jean Jourdheuil au T.G.P. sont très différentes l’une de l’autre.
La première, MAUSER, traite du grave problème de la nécessité de tuer en cas de révolution. Ecrite dans le style de HIROSHIMA MON AMOUR, elle raconte comment un type qui a reçu l’ordre du Parti de liquider les « traîtres », tâche comme une autre, s’en est acquitté pendant neuf jours et a craqué le dixième, ce qui l’a ipso facto lui-même, aussitôt, condamné à mort. La répression impitoyable, sanguinaire, aveugle, qui a marqué certains épisodes de l’Histoire soviétique (la chose se passe à Vitebsk), est dénoncée en termes clairs. Opportun coup de projecteur, et courageux dans son contexte de l’Est. L’ennui est que la pièce n’y a pas été jouée ! Ici, en occident, elle rend un son familier. Nous savons tout cela. Les médias ont eu soin de nous en informer depuis des lustres. Le seul fait nouveau est que l’exposé soit proféré sur la scène d’un théâtre phare du P.C.F. Baste : Celui-ci est devenu masochiste. Grand bien lui fasse. Quand il aura eu fini de démystifier ses épopées, il fera ses comptes et verra quelles exaltations et émulations animent encore ses troupes ! Le seul théâtre « politique » de cette saison, c’est celui-là. Chapeau !...
Pour cette piécette de quarante minutes à deux personnages, qui pourrait se situer sur une lande déserte du genre de celle de Godot, Joudheuil a fait appel à une décoratrice, Titina Maselli, qui a imaginé deux camions frappés de gigantisme. Ce dispositif écrase les deux acteurs tout à fait inutilement. A la fin, il y a un gag : Jourdheuil vient à l’avant-scène, brochure à la main, et les acteurs font comme si le « jeu » se déglinguait, comme s’ils hésitaient sur le texte, comme si devait être montré dérisoire le « fait » théâtral.
De toute manière, dès le début, Jean Dautremay et Gérard Desarthe ont été dirigés de telle sorte que leurs qualités n’apparaissent pas. Ils débitent, boulent, ne forcent pas la voix –c’est le moins qu’on puisse dire- ronronnent ce texte qui est lui-même péniblement répétitif.
HAMLET MACHINE est présenté trente minutes plus tard. L’entracte est rendu nécessaire par le fait qu’il faut enlever les gros camions et mettre à la place une construction en deux étages de Gilles Aillaud. En haut, il y a un tableautin très anglais 16ème siècle fort joli de vingt mètres de large sur deux mètres de haut. Plus bas, se découpe dans la masse noire une sorte de grotte caverne cave où Hamlet travaille,  avec l’aide d’une machine à écrire, d’un magnétophone et d’une chaîne haute fidélité.
Jean Dautremay donne la réplique à Gérard Desarthe Hamlet en jouant au piano une musique que le programme baptise « effets sonores de Yves Dalman ». Cette variation sur Hamlet s’apparente un peu à celle de Laforgue, ce qui veut dire qu’elle est plaisante. Elle baigne dans le contexte Est avec discrétion.
Arlette Chausson, très médiocre, joue Ophélie. Elle est drôle pendant trois minutes quand on la voit avec des grandes ailes incarnant Ophélie sauvée des eaux !
Je crois que la pièce a du mal à passer car je la pense déracinée dans la grande salle du T.G.P. Je crois que j’en aurais mieux apprécié les finesses au Marie Stuart. Là, les noirs trop fréquents, et l’éloignement des acteurs, grossissent le côté allemand du comique.
Jourdheuil a voulu aussi qu’il y ait des longs silences qui sont interminables. Le rideau brechtien est blanc comme il sied.

04.02.79 – Revu L’ENTERREMENT DU PATRON à Luxembourg. C’est devenu plus qu’un spectacle prometteur. Ce pourrait être le grand spectacle POLITIQUE de l’année car, sur le public, la pièce fonctionne fantastiquement.
La fin (l’égorgement du mouton) a provoqué dans la salle des mouvements divers très intéressants. L’ennui, c’est qu’ils ont semblé paniquer les comédiens qui n’ont eu qu’une idée : écourter, éluder, rassurer, en finir au plus vite. Pour Luxembourg d’ailleurs, la « leçon » a suffi. Un spectateur est venu exprimer à Silvia Monfort  dans sa loge qu’il n’avait jamais au théâtre éprouvé une émotion aussi vive. Mais ailleurs, il faut laisser la mayonnaise monter. Après tout, le débat voulu par Dario Fo ne vient pas forcément APRÈS que la décision est intervenue de ne pas tuer la bête. Ce qu’il faut, c’est l’amener à s’installer PENDANT LE SUSPENSE, pendant que la menace pèse, et les acteurs n’ont pas tellement à s’en mêler.
Il faudrait là que, sur la scène, il n’y ait non pas quelqu’un qui, comme Silvia Monfort, croit qu’elle joue une pièce « politiquement dépassée » racontant des événements « historiques », mais une Franca Rame, c’est-à-dire une militante rompue à « sentir jusqu’où on peut aller trop loin », et à improviser la conclusion quand il en est temps. Cette conclusion, bien sûr, c’est qu’on ne tuera pas le mouton.
Quant au « débat », pourquoi Mehmet ne pondrait-il pas cinq lignes de texte invitant les gens à aller le faire chez eux, entre eux, à la « Savary » ?...
Bref, la fin n’est pas encore trouvée, mais peut-être fallait-il le contact avec le public pour l’accoucher. Espérons.
A part cela, je maintiens que le début est chiant, et de références politiques qui nous sont étrangères et surannées. Il y a là vingt minutes terribles à dépasser, avec des interventions genre Evariste d’un gratteur de guitare, style Paul Barraud, qui n’arrangent rien. Silvia Monfort en « ouvrière » s’y trimballe avec des cheveux d’or longs bien coiffés et salopette de prolétaire que Cardin a dû lui fournir. Le dialogue est théorique, verbeux. C’est à couper aux trois quarts. J’en suis formel.
Cela dit, je tombe beaucoup à bras raccourcis sur Silvia Monfort. Il faut être juste : elle est beaucoup trop distinguée pour jouer l’ouvrière, mais quand celle-ci se transforme en veuve du patron, elle devient très bien. Elle peut d’ailleurs aller plus loin dans les accents tragiques, et aura intérêt à perdre son petit ton plaintif. En pétomane, il est clair que Mehmet doit la faire lever. On ne pète pas assis.
Voilà, il y a encore des bricoles à retravailler. Mais que la pièce est donc forte, bon Dieu ! Je crois vraiment au succès. J’y crois même peut-être à l’insu des protagonistes. Encore que… Je ne sais pas si c’est mon passage qui a été bénéfique, ou le fait qu’incontestablement, à Luxembourg, le spectacle avait porté. Mais l’ambiance vire vers la confiance, et si rien ne vient déconner, le beau fixe pourrait surgir.
Il serait utile, car la générale à Paris, les enfants, ça risque de ne pas être de la tarte… quoique… selon Silvia, Marcabru « adorerait » la pièce. On voit le coup qui se prépare. Les bras raccourcis tomberaient sur Mehmet ! MAIS SERA—CE POSSIBLE ? Il doit écouter ses conseillers AMIS ! Ne pas s’entêter. Cela dit, je l’ai vu, à Luxembourg, boire relativement peu.

12.02.79 - Catherine Monnot est une personne bien étrange. Je la crois intelligente et pourtant son œuvre, qu’elle marque au coin de l’autosatisfaction, est spectacle après spectacle, de plus en plus débile, de plus en plus infantile, comme si la femme qu’elle est régressait. Si encore cette spécialité qu’elle se taille dans le crétinisme affiché était drôle –on riait de Pierre Dac- mais non ! Si encore elle était signifiante, mais baste : peut-être s’estime-t-elle reflet d’une société imbécile –n’est-elle pas la femme de Rufus ? Cette ligne, si elle est consciente, est au deuxième degré, enfouie sous l’improbable. Il y a pourtant quelques moments qui émergent plaisamment, comme celui où elle fait faire les exercices d’accouchement sans douleur à trois types. J’oubliais de dire que, pour cette affaire, elle s’est entourée de quatre garçons et d’une autre fille.
Il y a des lyrics d’une bêtise mièvre voulue. La partenaire fille est spécialement désinvolte, avec de la présence. Je ne sais pas le titre du spectacle
 
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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