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Samedi 14 avril 2007
FESTIVAL de NANCY 1971

C'était en principe un festival de théâtre universitaire initié par un professeur nommé Jack Lang. Mais très vite, c'est devenu un lieu de promotion fabuleux pour des groupes hors institutions qui sont venus du monde entier à leurs frais. Plusieurs y ont trouvé leur lancement.

22-IV -    Un noir superbement musclé, cinq Sud- Américains typés, l'un par une barbichette, l'autre par une moustachette, tous nus mais attributs cachés par un slip blanc immaculé, c'est le groupe METAMORPHOSIS de Caracas, Venezuela, présentant un spectacle intitulé LE PROCÈS. Point de texte : ces athlètes se mettent dans tous leurs états par l'expression corporelle. Ils éructent, crient, se contorsionnent, forment des figures avec leurs corps mêlés ou pyramidalisés. La scène est recouverte de papier blanc et cet élément leur sert d'accessoire pour de fugitives vêtures signifiantes. Ils s'enroulent aussi dans du plastique, lancent des pétards, tombent sur les gens dans la salle au nom de la participation, ou leur chipent lunettes et mouchoirs (qu'ils rendent) à des fins d'humour. On ne peut qu'admirer la performance. Ça dure 40 minutes mais les gaillards ne se ménagent pas. Le programme m'a appris que cela a un sens et que j'ai vu : SOCIALISATION dans une première partie, ÉVALUATION dans une seconde. Le groupe a publié un manifeste d'où il ressort qu'il n'est pas très prophète en son pays parce qu'il "aborde de nouveaux chemins d'investigation théâtrale avec l'intention d'ouvrir des possibilités à un nouveau type d'expression".

22-IV -    Je n'ai jamais vu de spectacle comme LE REGARD DU SOURD (DEAFMAN GLANCE) de Robert Wilson présenté par THE BIRD HOFFMAN SCHOOL OF BIRDS - IOWA CITY, et je pense que je n'en reverrai jamais. Ca dure 6 heures. (Du moins suis-je parti me coucher au bout de 6 heures) : il y a 10 minutes de texte à tout casser. Tout est LENTEUR, gestes, déplacements et même phrase prononcées : comme un rêve qui se déroulerait au ralenti devant chacun. C'est le RALENTI qui donne son cachet au show. Le programme dit qu'une certaine somnolence des spectateurs est souhaitée par le metteur en scène et qu'elle fait dans son esprit, partie du spectacle.
    J'imagine que pour ce monsieur, tout ce qu'on voit et entend au fil de ces interminables heures doit avoir un sens. Tout ça doit être bourré de symboles et de SIGNIFIANCE. D'après le programme un thème dominant est l'opposition raciale blancs / noirs et cela apparaît notamment dans une scène rituelle très belle où l'on voit une mère noire poignarder ses deux enfants, au nom, je présume, de l'impossibilité pour eux de vivre heureux dans un monde white. L'univers montré est fait de sable, de fumées, de lumières très belles, de décors d'opéras wagnériens, de bruits naturels, d'animaux vrais (il y a un mouton et une chèvre) ou figurés, de bible paradisiaque, nativitaire ou infernale, de gens ne faisant rien que se traîner ou courir. Imperturbable tout au long de la soirée, un type traverse la scène comme s'il faisait un marathon. Des filles blanches, seins nus, font des mouvements sans sens apparent. En tout soixante personnes vont et viennent formant des groupes, les défaisant au rythme d'un petit pas par personne toutes les deux ou trois minutes. Spectacle complètement ESTHÉTIQUE, vision d'un peintre travaillant par petites touches et transformant en continuité son tableau primitif au gré de l'évolution de son inspiration. D'abord, c'est une sorte de plage. Puis la plage devient un genre de grange. Puis la grange une caverne. Puis si j'ai bien compris le ciel et enfin autre chose qui est peut-être l'enfer, mais je n'en mettrais pas ma main au feu.
    En somme, nous sommes conviés à regarder un tableau se faisant et se modifiant devant nous. Reste à savoir si l'on peut regarder un tableau pendant 6 heures, même très beau (car c'est TRÈS beau), même onirique avec des plages réservées au rêve individuel. L'envoûtement est-il possible au bout de tout ce temps et de trois entr'actes? Cela dit, la ligne de Wilson se rapproche esthétiquement, CONTENU en plus, chant en moins, de celle de la ETC COMPANY OF LA MAMA (celle d'EMER et de CARMILLA). Wilson EST un lyrique. Quoique démente, sa démarche est fascinante, passionnante. Dans un tel festival expérimental, elle a sa place. Ailleurs, ce serait autre chose !

Comme quoi  je me suis trompé. La carrière de Bob Wilson a été par la suite brillante. Il a imposé SON style à travers un contexte de plus en plus couteux pour ses producteurs avec des dispositifs souvent très sophistiqués. Très vite il est devenu un metteur en scène à la mode qu'on s'est arraché à coup de dollars bientôt partout dans le monde.
 Si j'en crois ce qu'on m'a raconté à l'époque, à Nancy il serait arrivé les mains dans les poches. Il aurait fait son décor et ses costumes avec les vieilleries qui trainaient dans les réserves de l'opéra municipalet la plupart de ses acteurs et actrices étaient des amateurs locaux. L'une d'entre ces dernières, vieille ouvreuse dans ce théâtre était spécialement émouvante.

23-IV -    Le groupe DIAF animé par un certain Jaromir Knittel dont les origines me semblent slaves, montre LE CANTIQUE DES CANTIQUES en une heure. Son style est fait de réminiscences diverses et sa recherche est celle d'une atmosphère de violence et de sensualité. Toto Bissainthe quasi nue sous une tunique transparente est belle à voir, mais l'esprit biblique a beau taper sur des tam-tam et sur un gong se réclamant de l'Afrique, une nana nommée Sarah quelque chose qui finira le spectacle les seins nus a beau se frotter le sexe d'une main avide et apparemment experte, le roi Salomon a beau former des groupes avec ses concubines des lueurs de lucre dans les yeux sur un lit praticable orgiaque, les costumes ont beau se vouloir érotiques, tout ça ne suffit pas pour émouvoir un vieux blasé comme moi, ni même tout simplement pour l'introduire dans le spectacle qui pourtant se voudrait envoûtant. Je sais bien qu'il y a eu un pépin technique. D'ACCORD. Ca a troublé.Mais quand même, ce CANTIQUE DES CANTIQUES ne me paraît pas être allé au bout de lui-même.

24-IV -    Assisté à une répétition de ZUMBI par le Théâtre ARENA de Sao Paulo (Brésil) dont le directeur est en taule dans son pays en raison de l'action politique qu'il mène contre le régime militaire en place. C'est Pedro, l'ancien régisseur de Bourseiller, qui mène la troupe. Le spectacle raconte l'histoire de ce royaume noir qui a duré presqu'un siècle au XVIème et XVIIème, et qui s'était créé dans la jungle amazonienne avec des esclaves échappés aux mains portugaises. Seule la traîtrise en vint à bout. Inutile de dire que ce thème est prétexte à stigmatiser le racisme, l'oppression, l'hypocrisie religieuse, les dominantes de la contestation moderne.
    Ce n?est pas par ligne esthétique, mais faute d'argent, qu'ARENA présente ses spectacles sans aucun décor, ni costume. Mais PRATIQUEMENT, dans la mesure où les acteurs SONT et FONT tout, cela inscrit la compagnie dans les lignes de Vitez et du Freehold. Et une fois de plus, je suis replongé dans l'admiration en constatant à quel point ce dépouillement recrée le phénomène théâtral. Les acteurs et actrices de l'ARENA n'ont pas le plus petit accessoire pour se raccrocher. Ils sont vêtu de neutre. Ils passent d'un rôle à l'autre, sont meubles, et EN PLUS ils ont le patrimoine musical du Brésil dont ils usent largement, et la samba, et tous les rythmes, ce qui APPORTE à leur spectacle un côté ATTRAYANT des plus féconds. "C'est enlevé", a-t-on envie de dire, alors que les thèmes développés n'ont rien de rigolo. Il y a des scènes semi-improvisées, comiques. L'HUMOUR baigne cette production GÉNÉREUSE, débordante de SANTÉ et de VIE, riche d'AUTHENTICITÉ, et qui SEMBLE ne pas se prendre au sérieux, alors que pourtant, son contexte LOCAL est dangereux. Si ARENA est SIGNIFIANT de contestation brésilienne, c'est encourageant pour les témoins de ce peuple.

24-IV -    L'ORATORIO, ou LA VIOLENCE CONTENUE DU PEUPLE ESPAGNOL, par la troupe LEBRIJA, qui oeuvre dans des villages de la région de Séville, c'est autre chose, un autre ton. C'est aussi un autre COURAGE, car c'est un CRI jeté à la face du fascisme. C'est aussi un ACTE clairement issu du peuple, une manifestation POPULAIRE. Si elle ne l'est pas authentiquement, c'est bien imité.
    La troupe LEBRIJA m'a fait faire une découverte qui tient de l'oeuf de Colomb : c'est que le SUPPORT d'une contestation politique réellement POPULAIRE ne peut que baigner dans les traditions artistiques du peuple. C'est sur la tradition populaire que s'appuie la révolte exprimée, en un mot, sur le FOLKLORE. Mais attention : pas sur le folklore commercialisé : l'autre, le vrai, qui se perpétue dans les villages d'Andalousie, sans costume clinquant et sans castagnettes, fait de guitare et de chants venus du fond des gorges, fait de rites où le feu (une vasque allumée, puis des bougies) tient une place mythologique.
    Dénonciation de la violence, l'ORATORIO le fait avec une VIOLENCE extrême. Ce ne sont pas des faux coups édulcolorés que les "comédiens" se flanquent les uns aux autres, mais des gnions qui font mal. La scène du camp de concentration est inouïe de brutalité et d'efficacité. Aucun humour, aucune drôlerie chez ces garçons et ces filles aux visages sans beauté, aux corps paysans. Les Brésiliens jouent avec leurs malheurs. Les Espagnols sont sérieux. Graves. Dramatiques. Il est vrai qu'ARENA chez soi est une troupe qui a son théâtre et qui s'adresse à des spectateurs plus ou moins d'accord mais semblables à ceux que connaissent nos AQUARIUM et autres CHÊNE NOIR. Tandis que le LEBRIJA est errant DANS LES RUES ou dans des salles de fortunes et s'adresse à ceux-là même qui sont concernés par la contestation formulée. Pas question de se moquer de soi-même. L'enjeu est trop terrible.
    Série de tableaux, l'ORATORIO commence par une étonnante transposition d'ANTIGONE, jeune fille andalouse condamnée à mort par les deux juges évêques inquisiteurs de Séville pour avoir enterré son frère. Scène forte. Le choeur est sans ornement. Il "prend conscience" de l'ARBITRAIRE. Puis la CROIX drapée de violet sous laquelle le jugement se tenait, se retourne et c'est un bombardier. Évocation de la guerre (civile et autre), de la brutalité, de l'oppression. La participation du public doit être grande en Espagne car les acteurs se mêlent fréquemment à lui SANS AGRESSION; AU CONTRAIRE puisqu'on souffre ensemble, on communie ensemble.
    La notion de FÊTE n'est pourtant pas exclue de ce cri de douleur. Le spectacle SIGNIFIANT semble surgir d'un rassemblement, par une chaude nuit étoilée, de travailleurs se reposant avant d'aller dormir. Par glissement, la détente devient combat. On sent des arrières notions de magie, de superstitions.
    En somme, l'ORATORIO, c'est un peu du LORCA moins la fausseté qui vient du style "poétique". Mais l'ENRACINEMENT est comparable. Je me demandais à quelles traditions populaires pourrait se rattacher un auteur populaire de Boulogne Billancourt. Peut-être faudrait-il réexhumer le folklore français. Mais à quoi bon, s'il n'a plus de sens pour le peuple français? Alors quoi? Sheïla? Mais elle est octroyée au peuple. Alors?

Il y avait dans ce spectacle un jeune chanteur à la voix rauque qui s'appelait Salvador Tavora. On ne le savait pas encore, mais il allait devenir célèbre car de retour au pays, il allait fonder LA CUADRA DE SEVILLE, que le monde entier découvrira un ou deux ans plus tard quand il l'amènera à Nancy ayant bien compris que ce festival qui se parait toujours du sigle "universitaire" était devenu un formidable tremplin. Et en effet, toute la presse s'y donnait rendez-vous. C'était incontournable car on était quasiment certain d'y découvrir à chaque édition une ou plusieurs perles.
Cela a été dit et redit, mais toute la programmation était faite par des têtes chercheuses qui sillonnaient le monde à l'insu des pouvoirs en place. Jack Lang leur faisait confiance car en ce temps là les voyages étaient longs et fatigants. D'où des déchets. Il n'est pas toujours aisé d'être objectif quand vous allez voir une troupe à l'autre bout du monde et qu'elle vous entoure de petits soins dans l'esprit avide d'être ... tiens, c'est drôle, le mot n'avait pas encore été inventé, "nominée". 

24-IV -    Vu 20 minutes du spectacle des Polonais, le Théâtre Kalambour de Wroclaw, une demi-heure de spectacle des Congolais Kimshasa, trois-quarts d'heure de celui des Anglais (DO IT).

25-IV - Vu la première partie de MINUS ONE, spctacle joué NU par des Américains apôtres de la nudité et qui accusent l'église catholique d'avoir arbitrairement inventé la pudeur. Après avoir l'un après l'autre exposé leur théorie, ils se dévêtent donc et jettent leurs hardes dans une poubelle, après quoi ils se livrent à divers exercices devant les spectateurs. L'ennui est qu'ils ne savent rien faire et qu'il ne suffit pas d'être NU pour maintenir l'intérêt. On ne tarde donc pas à se raser. J'ajoute que si la nudité féminine ne me gêne pas, la masculine non bandante ne me paraît pas très jolie. Franchement ces couilles et ces pénis qui pendouillent mollement et se balancent au moindre mouvement, c'est  sans grâce.

RETOUR À PARIS 

C'est un plongeon dans la grisaille

29- IV -    Nous n'étions pas très nombreux hier soir à NANTERRE où se jouait LA CIGOGNE d'Armand Gatti pour le public local du jeudi soir. Aussi, dans le lieu transformé par Yannis Kokkos et Danièle Rozier en une sorte de Grand Magic Circus esthétisé et pas rigolo qui se serait installé aux pieds des escaliers de l'Église de la Madeleine, avec un itinéraire qui rappelait la fontaine du lac du Bois de Boulogne, le vent soufflait-il frais.
    Pas une seconde je n'ai été touché, pas un instant je n'ai été ému. Et pourtant, d'excellents acteurs me parlaient avec foi et conviction de la bombe atomique. Aucune horreur ni honte ne m'investissait. Et pourtant, c'est le drame des survivants, des atomisés, qu'on me montrait.
    Je crois que je sais pourquoi cet échec : les coupables sont la "transposition", "la poësie", et ce goût qu'à Gatti pour les folklores qui se traduit ici en japonaiserie, à mes yeux résolument insupportable. D'autant plus que ce galimatias s'exprime en un langage couleur locale gattifié totalement inaudible à mes oreilles. J'ajoute que l'idée de faire jouer les objets rescapés m'a paru puérile et qu'irrésistiblement dans ma tête quand ils s'exprimaient, retentissaient les notes d'une vieille chansonette qui s'appelait : LA RÉVOLTE DES JOUJOUS.
    Et puis c'est long, sans entr'acte, et ça n'en finit pas de finir comme une symphonie de Gustav Mahler.
    En somme quoi, l'idée est généreuse, le parti courageux et valable, l'austérité rigoureuse. Mais c'est de la confusion qui surgit, et pour moi de l'inefficacité.
    Parce que Gatti VEUT FAIRE UNE OEUVRE là où l'agitateur devrait DÉNONCER simplement, MONTRER clairement. L'exemple de LA CIGOGNE me semble frappant d'un texte où l'esthétisme TUE le message. Là où je devrais être soulevé d'indignation, j'entends quelqu'un qui fait de l'ART !  (ou du moins qui VEUT en faire car comme chez COUSIN, ça reste -en plus- de l'Art au petit pied). Là où  je devrais pleurer de rage, je m'endors, je m'emmerde, je m'agite sur mon siège et je m'en veux d'être venu si loin au bout du R.E.R. et de l'autobus 159! Un reproche de plus : il me choque, MOI, que ces Japonais, soient montrés exclusivement comme des victimes. Certes le largage des deux bombes américaines fut un crime historique contre l'humanité. Mais il ne faudrait quand même pas oublier que le peuple japonais était en ce temps-là fanatiquement militariste, approbateur d'un régime oppressif, et fournisseurs d'assassins sans scrupules sur ordres hiérarchisés. Cette inobjectivité me choque et réduit à mes yeux l'impact du message. A vouloir rendre ces Japonais trop blancs, Gatti désamorce sa démonstration.
    C'est très bien joué par une troupe triste d'où se détache Françoise Dannell (plus que Catherine Sellers) et Claude Aufaure (charmant en petite frappe des après-guerre du marché noir). Marc Eyraud devrait apprendre à articuler (à son âge il serait temps). Pascale de Boysson en Japonaise américaine est horripilante.
    Que dire de la mise en scène ? (de Pierre Debauche) et de la "dramaturgie" ? (de Pierre Laville) ? Qu'il aurait fallu couper; tailler, trancher, réécrire, changer, et surtout... ne pas monter CETTE pièce-là sur CE drame-là! Il est vrai que c'est un spectacle de remplacement en réplique à un coup de Monsieur Voisin! Alors...

Pour ceux aux quels il faudrait le rappeler, Monsieur Voisin était le directeur des éditions de l'Arche et il avait un goût prononcé pour les interdictions.

1- V -    Il faut s'appeler Jean Rougerie pour faire au Parc de Choisy une générale un vendredi 30 avril, veille d'un exceptionnel week-end, alors que toute la critique est à NANCY. Je ne jugerai pas d'autre part que L'ÉTOILE AU FRONT de Roussel soit le spectacle convenant le mieux au NON PUBLIC du 13ème arrondissement. Il est sûr qu'avec la DOUBLE INCONSTANCE, Mollien réussira mieux localement. Mais apès tout qu'est-ce qu'on en a à foutre du public? Moi, j'aime L'ÉTOILE AU FRONT, et le style surréalisant de Roussel m'enchante, me ravit. Je crois aussi que Rougerie a réussi là sa meilleure mise en scène, éclatante d'intelligence et de rigueur. Pour une fois, le chapiteau fait propre. Le spectacle est sans bavure et pratiquement sans faiblesse. Il est vrai que Jean Dalmain conduit le jeu en acteur remarquable. Une réussite certaine. Pourvu qu'il y ait du public.


9-V -    Un soir de cette semaine, je ne sais plus lequel, j'ai vu NAGGERTY Où ES-TU ? de David Mercer, adapté par Rolland Dubillard et je n'ai gardé AUCUN souvenir du spectacle si ce n'est que Maria Machado et Dubillard m'ont paru jouer en état d'ébriété relative. A dire vrai, je crois que l'oeuvre mériterait des commentaires, mais elle a été si mal montée par Barsacq que ses SENS n'ont pas été éclairés.

8-V -    Assisté à une avant première de LA PEAU D'UN FRUIT SUR UN ARBRE POURRI de Victor Haïm (édité d'enthousiasme par Attoun), mise en scène de Roussillon, un seul acteur : Etienne Bierry. Il s'est passé deux choses très graves : d'abord, je n'ai pas pu résister à une certaine somnolence. Ensuite, alors que j'avais lu attentivement la pièce, j'ai cru qu'on en était à l'entr'acte lorsque c'était fini. Tant dans mon rêve de lecteur, j'avais perçu une progression que je n'ai retrouvé qu'à moitié à la représentation.
    Je souhaite sincèrement le succès à nos amis, mais à moins qu'ils ne cravachent dur d'ici à lundi, je crains qu'ils n'aillent vers des déceptions.
    Coincé par un piton rocheux entre un aigle et une armée qui veut s'emparer de lui, un homme (un fasciste, donc un énergique) va résister et peu à peu s'effondrer. Abplanalp a cerné la scène avec un écran de cinérama. Je n'ai pas aimé ce dispositif, pas plus que l'arbre d'épouvante, qui m'a paru un petit gadget amusant (ça monte et ça se déplie comme un joujou) au lieu d'être l'oeil de la tombe de Caïn. Il paraît qu'on a coulé du ciment sur un plateau pour donner l'impression du roc. Mais moi, j'ai cru que c'était du carton-pâte. Une bonne idée pourtant : les cailloux sur la scène, mais ils étaient beaucoup trop bien rangés.
 Le personnage investi devrait donner l'impression que le monde extérieur tout entier le menace. Or ce monde extérieur est très insuffisamment signifié. Il n'est pas non plus terrifiant du tout. La voix du lieutenant semble semble venir tout bonnement d'où elle vient. C'est à dire de la coulisse. On a cru bon d'autre part de faire relayer Bierry par lui-même en voix off et cela crée, à mon avis, une confusion. il est trop facile de dire "moi, j'aurais fait comme ci ou comme ça". Mais il me semble qu'il fallait monter cette pièce en partant du monde extérieur, c'est-à-dire obliger l'acteur à écouter, réagir, à observer par conséquent des silences. Et moi je crois que ces silences devraient être de plus en plus insoutenablement longs à mesure que la pièce avance, pour SOULIGNER l'aspect déconfiture, désagrégation progressive du personnage.
    La voix extérieure vient par un poste radio mais celui-ci est minuscule et nous tourne le dos ce qui me semble être une erreur. Je crois que j'aurais, moi, imaginé un truc avec des antennes, une technicité, que sais-je ? Et puis, j'aurais voulu du vent, des bruits inquiétants, des ordres brefs, un authentique investissement, en somme. Au lieu de quoi, j'ai assisté à un monologue sans rupture, sans évolution visible. "Monologue" pour une pièce à un personnage, c'est la mort. Bierry est bien, mais son texte n'est pas RESPIRÉ parce qu'il n'y a pas en vérité de mise en scène. Je ne crois pas que Roussillon ait pris son travail très à coeur. Au bistrot, à la sortie, il prenait ses précautions en disant dans le style de la COMÉDIE FRANÇAISE que la pièce est très belle mais qu'elle est difficile, que Bierry est un merveilleux acteur, mais que c'était peut-être une erreur de l'imposer dans ce rôle, que le POCHE est un théâtre épatant, mais qu'il est bien petit et qu'il manque de technicité etc... etc... Bref le rat s'apprête à toutes fins utiles à quitter le navire! Je reviendrais sans doute à la générale.

Un petit commentaire : Je cite souvent des noms d'acteurs ou de réalisateurs sans éprouver le besoin de les situer, voire de redire leurs prénoms, puisqu'ils sont supposés être connus par les lecteurs rares auxquels je m'adresse à l'époque. Mais si des érudits d'aujourd'hui souhaitent en savoir plus sur les carrières de certaines ou certains, je suis prêt à essayer de les éclairer, si mes archives et ma mémoire me le permettent.

8-V -    Pour qui suit attentivement la carrière de GELAS, AURORA présenté à la sauvette chez Arianne Mnouchkine pour une semaine, marque un nouveau progrès de ce jeune et talentueux animateur. Progressivement, il se dégage de ses influences. Son langage devient de plus en plus personnel. Son style atteint à la presque perfection. Il épure, dépouille, découvre la simplicité. Il se dégage de l'agitation gauchiste au premier degrè. Il réalise la beauté formelle mais son esthétisme n'appelle pas le reproche tant il est naturel apparemment et évident.
    AURORA comporte une part de texte qui ne doit guère excéder deux pages et c'est un spectacle de 80 minutes. Le thème est celui de la TERRE, notre mère à tous, qui a engendré des hommes libres et égaux. De mystérieux êtres malfaisants venus des galaxies ont soufflé aux hommes l'idée de la propriété et dès lors, ils se déchirent entre eux jusqu'à détruire leur mère. L'argument, on le voit, est enfantin. Mais cet enfantin-là n'est puéril qu'une vingtaine de minutes au début et de toute manière il n'est pas péjoratif. Il est la transposition d'un désespoir profond. Car AURORA est un spectacle mélancolique, sinon désespéré. Les bouillants émules de Mai 68 n'attendent plus la Révolution, n'appellent plus à l'agitation. Ils replongent au fond de la question en une démarche païenne mais métaphysique. Le spectateur garde le DROIT de refuser en soi-même la fin du monde annoncée dans la pièce, mais Gelas ne donne aux Communistes aucune prise où se raccrocher. Il projette sa vision sans concession. Et elle n'est pas optimiste. C'est pourquoi il s'attend à être contesté à gauche. Il le sera. Là où dans OPÉRA-TION le bruit était tonitruant, ici la musique est simple. Un très beau solo de saxophone n'est pas sans rappeler LA STRADA ou la fin des CLOWNS. LES SILENCES surtout, sont chargés de densité, habités. L'expression corporelle est maîtrisée, signifiante et rigoureuse. Une certaine lenteur des mouvements tournant autour du praticable central APPORTE à l'efficacité du cri. Bref, c'est un spectacle BEAU, DIGNE et personnel.

2-VI -    Attoun consacre son émission à la mort de VILAR.

2-VI -    Je dois être blasé, ne pas avoir la morale de tout le monde, être pourri de l'âme et de partout, mais quand je vois un spectacle comme COCKSTRONG monté par le RIDICULOUS de John Vaccaro, je suis surpris que des phénomènes de censure aient pu jouer deci delà, que la police bruxelloise se soit émue au point d'arrêter les artistes, que Jo Dekmine s'en soit publiquement désolidarisé etc...
    Car je crois que j'en suis arrivé à un tel point qu'on pourrait me montrer n'importe quoi sur scène - hormi peut-être le sang réel coulant, ou l'agonie d'une bête - sans que cela révulse en moi quoi que ce soit.
    Alors évidemment, quand je lis sous la plume d'un critique américain que les personnages montrés ont l'air de sortir d'un tableau de Jérôme Bosch, quand j'entends prononcer les mots d'OBCÉNITÉ, d'HORRIBLE, je me bats les flancs pour être à l'heure de mes contemporains, mais je n'y arrive pas.
    Cela dit, il faut peut-être tenir compte de l'éloignement imparti par le difficile Théâtre de la Cité Universitaire. COCKSTRONG, très spectaculaire, avec un brillant apport de la musique pop, une troupe qui chante, danse trémousse en payant comptant, vêtue d'oripeaux disparates et maquillée à outrance à la manière des clowns, montre une série de sketches un peu trop bavards pour ma connaissance de l'anglo-saxon, où il n'est question que de SEXE. Un phallus stylisé, gonflé d'eau qu'on projettera à la fin sur les spectateurs, constitue l'unique décor. Il est suspendu au dessus des acteurs. On mime le coït, la masturbation, les accouplements. Le mot de FRÉNÉSIE peut être prononcé. Le rythme est ENDIABLÉ. Des gestes OSÉS. sont faits. A noter qu'il n'y a pas de nudité à part un cul entrevu un instant. Le travesti se mêle à l'hétérosexualité. Bref, on ne s'ennuie pas, mais c'est limité.Ca ne va pas très loin et la PROTESTATION, si elle est évidente, n'est pas dans une ligne aussi intéressante qu'au BREAD AND PUPPET ou au LIVING THEATRE.
    En fait l'Amérique théâtrale contestatrice est engagée dans un cycle de surenchère, chaque troupe voulant en faire PLUS et AUTREMENT que les autres. Les sujets d'étonnement pour les spectateurs ne sont pas innombrables et à ce jeu, la VULGARITÉ fait vite son apparition. C'est évidemment le cas ici. D'une troupe sur l'autre, l'INTÉRÊT baisse quant au FOND ce qui ne veut pas dire que COMMERCIALEMENT les affaires soient moins bonnes.
    Moi, j'aimerais mieux que ces Américains pas d'accord RÉFLÉCHISSENT, approfondissent leur contestation, l'étayent. En voyant le RIDICULOUS c'est RÉCUPÉRATION qui me semble le mot à dire. C'est dommage.

Nous allions en effet vers la fin d'une certaine façon qu'une certaine Amérique avait de nous adresser des messages. En relisant ce commentaire, je ne peux pas m'empêcher d'évoquer ma conversation avec Claude Sarraute avant l'agonie du THEATRE D'AUJOURD?HUI. Eh oui, cela se ressemblait. Maintenant le grand homme de la pensée américaine, ce sera Bob Wilson En attendant l'apparition beaucoup plus tard et autrement, en tout cas à grand renfort d'esthétisme, de nouveaux contestataires.

3-VI -    Le Théâtre des Capucines s'ouvre aux "Jeunes".
    - "Vous ne trouvez pas, Monsieur, vous, qu'ils sont trop jeunes ?", me dit la vieille directrice centenaire de ce demi lupanar.
    - "Non ! Madame", je lui fais car il ne faut pas contrarier les bonnes volontés. Pourtant, je ne peux pas affirmer avoir été convaincu par la "revue musicale satyrique" écrite et mise en scène par Claude Cortesi : SI LES CERISES ... AVAIENT DES DENTS !
    L'idée de départ était cependant drôle et PARISCOPE la résume bien : "La rencontre insolite de chansonniers qui ne prennent rien au sérieux". De fait YON DE MURGUIA (qui doit être célèbre si j'en juge par le grosseur de son nom sur l'affiche) et CONSUELO IBANEZ chantent imperturbablement au long de la soirée des morceaux de bravoure du répertoire de l'opérette la plus éculée, SÉRIEUSEMENT, avec conscience et tous les trucs rendus visibles, tandis que des jeunes gens dérangent par leurs facéties et gags cet hommage à la culture.
    L'ennui, c'est que RIEN ne va assez loin. Le public (jeune pourtant) applaudit les deux lyriques et y va de son aliénation. Les contestataires font peu rire car leur esprit vole bas et ne se hissent même pas au niveau des chansonniers ! Seule Liliane Geney, qui a fait beaucoup de progrès décidément, est à la hauteur des ambitions de l'entreprise. Mais seule, que peut-elle contre tous ?
    L'entreprise reste sympathique et sans doute est-elle audacieuse pour les CAPUCINES (charmant lieu où je n'avais jamais mis les pieds, très "anglais", cossu et chaud). Mais j'ai bien peur que ce ne soit un massacre à la presse ! Justifié! ...

4-VI -    Alors que Victor Hugo a écrit des floppées de pièces, Yves Gasc a préféré pour jouer une oeuvre de lui adapter pour la scène, le roman L'HOMME QUI RIT (accueilli au T.O.P.). Le résultat est qu'il ne reste qu'une trame anecdotique. Le texte est plat, sans beauté, presque sans lyrisme, sans grandeur. Il n'est guère de Victor Hugo. Au cinéma, on aurait sans doute écrit au générique : "L'HOMME QUI RIT de Yves Gasc d'après une idée de Victor Hugo".
    A part cela, Yves Gasc n'a de préoccupations ni sociales, ni politiques. Esthétiquement, il ne recherche aucune nouveauté, et il n'a même pas adapté sa mise en place au plateau tout en largeur au TOP. Non seulement, il n'utilise qu'un très petit espace au milieu, mais encore il n'a tenu aucun compte des spectateurs assis un peu sur les côtés. C'est aisi que Poirot Delpesch et moi avons dû deviner toute une partie du spectacle qui se jouait (pour nous) derrière un malencontreux paravent, normalement, je suppose, destiné à être appuyé au portant italien jardin d'un théâtre !
    Sa démarche est celle d'un bon faiseur. A Sarlat, son HOMME QUI RIT ferait merveille. C'est vieux, conventionnel, sans imagination; les décors et costumes de Mario Franceschi ne m'ont atteint en rien. Ce n'est pas mal joué quoique sans unité par des comédiens que je ne connaissais pas.
    Raymond Acquaviva s'est fait en Gwinplaine un maquillage "horrible !", que j'ai surtout trouvé laid, mais pas comme l'eût voulu Hugo. Evelyne Bouix joue Déa comme une Ophélie, mais elle a de la fragilité et de l'émotion. elle est assez belle à voir.
    Périmony en Ursus m'a rajeuni de trente ans en me ramenant à l'Odéon des Albert Lambert. Ils sont nombreux dans cette entreprise d'un autre temps. Seul point positif : Gasc semble avoir renoncé à trimballer sur scène une pédérastie militante. On ne saurait pas qu'il l'est, qu'on ne s'en apercevrait pas.

7-VI -    A moins d'un accident par lequel serait loupée la GÉNÉRALE, nous avons mis sans doute dans le mille avec la DOUBLE INCONSTANCE car c'est un très bon spectacle, bien supérieur dans le même ordre d'idée à LA LOCANDIERA de Valverde. Et d'abord parce que c'est une pièce prodigieuse : méchante, cruelle, tous les personnages y montrent leur double face, y revêtent des masques de fausseté, de ruse, d'imposture ou y exposent des vanités, des vices. Je crois qu'aucun n'est n'est totalement sympathique. Marivaux n'en récupère pas. Chacun manipule quelqu'un, joue un jeu, est instrument, sauf bien sûr, les deux manipulés Arlequin et Sylvia; mais ils ne sont pas blancs comme neige pour autant. Mollien a parfaitement cerné que cette immoralité est le fruit d'un système politique. Le prince est aimable, mais il est souverain absolu. Pour conquérir Sylvia, il ment, il ruse, il biaise, il utilise des comparses et notamment Flaminia, qui le sert car cela sert ses propres intérêts. Grâce à elle, il obtiendra la satisfaction de son caprice par la main de velours, MAIS sa puissance n'en est pas moins menaçante et présente. Ses flics ont amené de force à la cour les deux innocents qu'il va s'agir de pourrir et si ces serviteurs de l'ordre font mine d'être les domestiques des deux jeunes gens, c'est par calcul. Ils utilisent les armes de la séduction et de la corruption mais c'est une chance que les deux sujets se laissent faire. Car tout l'appareil est en place pour que la contrainte la plus odieuse s'exerce sur eux, d'un mot du prince pour que cette cour gracieuse se transforme en Gestapo. Le point de départ : enlèvement et séquestration des deux amoureux, est d'ailleurs carrément fasciste. J'emploie ce mot moderne parce qu'à travers de la classicité du spectacle, c'est ce FROID là que Mollien a cerné, avec ses ombres qui passent et repassent, gens se surveillant, s'épiant, profitant des "bontés" du prince mais éventuellement ruinables, chassés, voire ... que sais-je ?
    Moderne est aussi l'aspect "sentimental" de la pièce, illustrant la fragilité des passions humaines : "C'est un amour qui m'était venu, c'est un amour qui s'en est allé ! Voilà tout", dit Sylvia.
    Pascale Audret est bien en Flaminia mais pas irremplaçable. Agathe Matanson est par contre remarquable dans Sylvia.

15-VI -    Vu enfin AU BOIS LACTÉ de Dylan Thomas, mis en scène par  Stéphane Meldegg. Créée au TRIPOT, cette pièce poursuit une carrière au LUCERNAIRE. Il y a du monde. Les gens ont l'air content. Moi, je le dis carrément : ce style poëtique venu des brumes de Synge me rappelle Clavé, les débuts de Vilar et les années 40. Déjà en ce temps-là, je comprenais mal l'engouement de mes contemporains pour cet ésotérisme celtique. Les images du langage m'amusaient parfois mais les motivations des personnages me restaient étrangères. J'ai retrouvé face à ces aventures galloises que montre LE BOIS LACTÉ, le même sentiment d'éloignement que naguère. Cet univers m'indiffère. En 1971, l'inutilité de l'exhibition à Paris de ce folklore me frappe. RIEN ne me sensibilise dans une entreprise que je ressens comme marginale, "hors du temps et des dimensions" comme disait Beckett ! Mais Beckett, c'est autre chose.

17- VI -    L'EXCEPTION ET LA RÈGLE est une pièce DIDACTIQUE. Bernard Sobel l'a montré avec l'ensemble théâtral de Gennevilliers de façon EXEMPLAIRE. La démonstration de Brecht apparaît avec les ans un peu floue, primaire mais elle est efficace. La mise en scène est nette, précise, énergique, distanciée. Maurice Valin ne m'a pas fait oublier Médina dans le marchand mais Alain Girault dans le coolie est excellent. Un public nombreux suivait hier aux Halles ce cours du soir sans concession.

QUELQUES RÉFLEXIONS PERSONNELLES
 
 Il y a maintenant un an que j'exerce mon métier d'organisateur de tournées en serviteur. Monique Bertin a installé sa machine à écrire (une vieille Underwood)dans mon living-room. Nous n'avons qu'une ligne téléphonique. Je ne sais pas encore que le fax va bientôt transformer nos conditions de travail.  Nos prospections partent ronéotypées. Je crois qu'aujourd'hui personne ne daignerait les lire tant elles étaient barbares.

Quelque part, je retrouve ma vocation de (comme je l'écrivais non sans quelque vanité vers les années 60) de "nager sur la crête des lignes de force". Tour après tour le Grand Magic Circus, le Groupe Tse, bientôt, cela va être le Théâtre de Liberté de Mehmet Ulusoy, puis le Théâtre de l'Aquarium me choisissent pour organiser leurs tournées. En vérité ils sont "à la mode" mais je récuse ce mot qui sent son opportunisme. Ils ne le sont d'ailleurs que dans un certain univers du spectacle qui s'adresse à un public branché intellectuel, petit et moyen bourgeois, de sensibilité à gauche. Où sont les ouvriers de nos rêves militants de naguère? Maintenant les comités d'entreprise remplissent les salles de grandes variétés, celles où des noms prestigieux s'affichent.

Quoiqu'il en soit, que ce soit Savary, Alfredo Arias ou les autres, c'est la novation de ma formule d'intervention, à leur service, et non plus en intermédiaire, qui les séduit. Loin de redouter d'être "responsables d'eux-même", ils le revendiquent.

Les PRODUCTIONS D'AUJOURD?HUI poursuivent de leur côté leur chemin d'entreprise à l'ancienne, avec comme vedettes Michel Hermon, Antoine Vitez et quelques autres. Elles survivront jusqu'en 1972. Colette Dorsay deviendra administratrice adjointe à Villeurbanne, auprès de Planchon.

EN ROUTE VERS AVIGNON

Je n'ai jamais appris à conduire une voiture. Monique Bertin en posséde une. Cela devait être une Renault 4. Pas le grand luxe. C'est dans ce véhicule que nous sommes descendus vers Avignon, par petites étapes. D'où cet arrêt à Beaune que je relate ici, histoire de parler un peu de la décentralisation :
 
21-VII -    Je regrette de n'avoir pas vu SPLENDEUR ET MORT DE JOAQUIN MURIETA en Italie monté par Chéreau. Mais qu'ici la pièce de Neruda soit présentée par Alberto Rodi dans une adaptation de Guy Suarès me paraît exemplaire de la médiocrité dans laquelle se complaît la DÉCENTRALISATION.
    Car cette réalisation floue est la grande création de l'année en Province. Coproduction des TNS et THÉÂTRE DE BOURGOGNE, elle tournera dans les plus grandes maisons de la culture, Reims, Grenoble etc...
    Nos chers directeurs n'ont pas "confiance" en Michel Berto mais ils ont confiance en Rodi. Il y a pour moi d'insondables mystères.
    EXEMPLAIRE, l'entreprise l'est d'abord au niveau politique. Il est clair que dans le Chili de 1964 livré économiquement aux USA, le poëme de Neruda avait un sens. Tout en références précises et locales, contant une histoire qui appartient à la légende du peuple, mêlant la parole au jeu, à la danse et au chant, il dénonçait un combat de toujours, celui de l'égoïsme yankee ne reculant devant rien pour écraser les défenseurs de la langue espagnole. Déracinée en Bourgogne, l'épopée de Joaquin Murieta devient western. Qui, dans cette région se sentirait concerné par cette anecdote naïve? (il paraît que le metteur en scène a voulu insister sur cette naïveté). Il voit bien que les Américains en prennent plein la gueule, que ce sont des cruels sans scrupules et des méchants pas accueillants aux noirs et aux métis. Pas un mot, pas une indication ne vise à évoquer, fût-ce de loin, un de SES problèmes. Il n'a donc pas de problème dans la douce France de 1971! Il voit par contre ceux qu'ont eu les Chiliens face aux BLANCS du nord; et il sent que cet antagonisme garde quelques vigueurs. Pauvres peuples exotiques, comme on est bien chez nous ! La besogne CULTURELLE est menée sous couvert de "dénoncer". C'est que notre décentralisation y tient à avoir l'air de prendre des risques "courageux". Qu'elle se rassure, les notables seront contents.
    EXEMPLAIRE, L'ENTREPRISE L'EST AUSSI PAR SA RICHESSE. 23 comédiens, un dispositif gigantesque, des détails très fouillés esthétiquement sur le plan des costumes, maquillages, masques, chaussures etc, tout cela a coûté fort cher. Cette INUTILITÉ s'est faite sur le dos de ceux qui crèvent.
    Mais il fallait cette poudre aux yeux pour masquer la trahison. Car Rodi a édulcoloré tant qu'il a pu  : on sent confusément une violence dans la pièce. Mais elle n'est pas dans sa mise en scène molle. On sent que la danse et le chant se réfèrent à ce qu'il y a de plus profond dans le folklore chilien. Mais on n'a pas fait de recherches. Les comédiens ont inventé une musiquette harmonieuse et sans agressivité. Les poëmes durs, percutants, riches de contestation sont noyés dans un pathos de récitatifs psalmodiés, qui en rend le contenu inintelligible. Neruda a terminé le spectacle par un poëme qui parle du Viêt Nam et montre que les Yankee n'ont pas changé. Rodi commence par ce poëme, ce qui le vide de valeur combative. Aldebert, dont j'évoquais le souvenir en voyant ces mouvements de foule sans ordre, sans chorégraphie sans force ni puissance, sans dynamique, sans "oeil de peintre", groupes non composés se mouvant dans l'ennui, devait se retourner de contentement dans sa tombe. Car c'est son TNP qui ressuscite, celui d'avant Vilar. Je ne crois pas que Jeanne Laurent serait très heureuse, par contre, de voir ainsi la médiocrité de sa décentralisation. JOAQUIN MURIETA de Rodi dans la très plate, fade, mal écrite traduction de Suarès est enfin EXEMPLAIRE d'un certain comportement des comédiens. Ils cachetonnent. Ils s'emmerdent. Ils le disent et ça se voit. Tout le monde bouffe du gâteau. Ce monde des privilégiés n'est pas le mien.
    Michel Humbert, nouveau directeur du Théâtre de Bourgogne va monter BRITANNICUS, puis LA DAME AUX CAMÉLIAS. On le voit : le flambeau est repris. Poujade, maire de Dijon, sera content.

AVIGNON 71

22-VII -    Au premier coup d'oeil, mais peut-être cette première impression s'affirmera-t-elle, Avignon 1971 me paraît vide par rapport aux autres années. A 20h30, il y a des tables libres place de l'Horloge, pas de hippy. La Civette transformée n'accepte plus les messages et un flic à qui je demande un renseignement me dit qu'il ne sait pas - "Il n'est pas d'ici", m'indique une bonne dame qui passe. Aperçu Maître Baëlde, suçotant une banane, et qui me fait un brillant éloge d'AURORA,  Pierre Peyrou et Lucien Attoun. Il est vrai que j'ai pris mon temps, cette année et que j'arrive dans la deuxième moitié.

21h30 - Malgré une très mauvaise presse, le cloître des Carmes est bourré. C'est la dernière (ici) de BÉATRICE DU CONGO de Bernard Dadié, mise en scène de Jean Marie Serreau. C'est l'histoire, contée à gros traits d'imagerie populaire, d'une invasion coloniale "pacifique", la dénonciation du processus "protectorat". L'hypocrisie, la férocité, l'aliénation à l'argent et aux tabous chrétiens des blancs, leur intolérance, leur rapacité, sont montrés avec bonne humeur. On a reproché à Serreau d'avoir présenté un spectacle pas prêt et il est vrai qu'il est inadmissible qu'un acteur joue à la 5ème avec sa brochure à la main. Mais pour le reste, il m'apparaît surtout que c'est un spectacle libre. On a  l'impression d'une mise en place rigoureuse, et que chaque acteur a reçu une ligne directrice de motivations précise, et puis qu'au-delà de ce carcan, on leur a dit : "Et maintenant amusez-vous". Ainsi, recueille-t-on le sentiment que tous y vont à coeur joie. C'est le contraire du spectacle de Rody. Bien sûr, cela ne va pas sans des baisses de rythme et de tension. Il y a des plages bavardes qui manquent de punch. Mais ça confère à l'entreprise un aspect sympathique et une originalité.. Serreau qui s'est consacré ces dernières années aux spectacles "nègres", reste fidèle à sa ligne. Cette pièce simplette et simpliste, c'est l'antihistoire coloniale telle qu'elle me fut contée quand j'étais petit. C'est la démystification de l'épopée "glorieuse" narrée par les instituteurs complices ou aliénés. Je me faisais réflexion qu'elle est moins utile au premier degré, celui où est stigmatisé l'ACTE des blancs vivants puisqu'ici elle s'adresse à eux pour leur faire prendre conscience de leur "erreur" passée,  justificatrice des difficultés de la décolonisation présente ici et de la poursuite de la lutte de la libération là, qu'au second degré, celui où elle crie à quel point le corps enseignant blanc a menti aux enfants blancs, les marquant pour la vie d'une image criminelle.
SUR QUOI ces redoutables serviteurs du pouvoir bourgeois mentent-ils AUJOURD'HUI à nos enfants ?... Mais une duperie à cette échelle serait-elle possible maintenant ?
    BÉATRICE du Congo, Jeanne d'Arc du San Salvador est donc à marquer à la pierre blanche (si j'ose dire), des réalisations signifiantes. Il faudra retourner à la Cartoucherie de Vincennes. Les spectacles de Serreau sont comme le vin. Ils se bonifient en vieillissant.

24 heures
    Couturière au cloître des Célestins de la CHASSE AU SNARK, d'après Lewis Carroll par la Compagnie de la Pomme Verte, musique de Michel Puig, mise en scène de Catherine Dasté. C'est un spectacle "chanté" (ou plutôt crié) en anglais pour 80 % et dans un français inintelligible pour 20%. Je n'ai  donc RIEN compris. Et encore moins ce que cet exercice de recherche pure, ésotérique, confus, contestable et en tout cas élitaire, vient faire sous le chapeau populaire du théâtre de Sartrouville. Je ne dis pas que ce ne soit pas beau visuellement. On a fait des décors et des costumes qui ont dû coûter un bon prix et ne manquent pas d'esthétique. Mais pourquoi cet effort, ce travail, cet argent dépensé ? Cela m'est étranger, ne me concerne pas.

    Rencontré Claire Duhamel qui a aimé AURORA, Jean-Jacques Leyrand qui a aimé AURORA, Bénichou, Jean-Pierre Vincent, Bernard Richard (de Grenoble, Théâtre municipal, qui m'explique que dans l'organigramme de sa ville, l'accueil de troupes comme les miennes appartient à la Maison de la Culture) et Bourdet qui m'arrache que j'irai  voir demain à 15 h son spectacle pour mouflets.

23-VII à 15h
    Vu enfin à sa 600ème, le spectacle pour enfants de René Bourdet : POËSIE EN LIBERTÉ. C'est un montage didactique bon enfant, qui est surtout destiné à être montré dans les classes. Queneau, Tardieu, Boris Vian, Prévert et quelques autres, sont dits ou chantés, et commentés avec efficacité. Les enfants participent sous la direction du meneur de jeu, Bourdet, qui m'a fait songer à un curé.

Rencontré Steiger, qui n'a pas aimé AURORA, Claude Ollivier, qui n'a pas aimé AURORA, Jean Caune (d'Angers), Tamiz et Iglésis (avec qui je n'ai pas parlé), J. J. Célérier et Charles Mughe, Isabelle Ehni. Appris que c'est Guillot (de Mâcon) qui va remplacer Barrat à Angers. Le commentaire qui suit est important, car il a marqué une époque importante de ce festival où le "off" n'avait pas encore pris le pouvooir

21h30
    Lucien Attoun va trouver le moyen de redonner un sens au festival voire en devenir le roitelet avec ses "lectures spectacles" données en la Chapelle des Pénitents blancs. En tout cas, son premier coup avec la pièce de Rezvani: LE CAMP DU DRAP D'OR, orchestrée par Jean Pierre Vincent, fut un coup de maître. Netteté de la réalisation, excellence du travail de Jean Pierre et de ses acteurs qui ont résolument pris le parti de donner à l'oeuvre son ton, son rythme, son style, ses intonations, mais de ne PAS jouer physiquement. C'est une opération RADIO faite en 8 jours et réduite à des symboles sous l'angle de la mise en scène visuelle. C'est une réussite incontestable. Il faut dire que la pièce, actuelle au possible puisqu'elle prend pour prétexte la dénonciation du banquet que le Shah d'Iran va offrir au monde des grands à l'occasion du 2 500 ème anniversaire de sa dynastie, a sur ma sensibilité, un impact comparable à celui qu'y trouve Ehni. Les deux lascars sont de la même race, ils appellent un chat, un chat, ils déchirent à belles dents la civilisation occidentale et en démontrent les processus de décadence avec une lucidité sans  référence aux idéologies en place. Direct au point de friser parfois le cabaret, Rezvani est à mon avis perceptible aux plus larges masses et quand un intellectuel demande au débat "à qui il s'adresse", j'ai envie d'y répondre: "aux gens". Et quant à savoir si c'est utile, bien sûr que ce l'est comme toutes les petites gouttes de pluie qui frappent la surface de l'océan d'indifférence. Moi, en tout cas je me sens concerné, et c'est bien réconfortant, après ces soirées qui me sont demeurées étrangères ou marginales ces derniers temps. L'oeuvre a un langage et ce langage porte sur moi. Rozvani fait partie de ceux qui - SINCÈRES OU PAS, ET CA N'A PAS TELLEMENT D'IMPORTANCE -  contestent notre civilisation jusque dans ses racines. Il rejoint Savary, Gelas. C'est une ligne de force. La seule sans doute qui me satisfasse intimement. Elle porte le ferment d'une révolution profonde. A voir comment elle essaime, des espoirs deviennent permis. L'heure de la remise en question de l'homme par lui-même a commencé à sonner. C'est évident pour qui se retourne en arrière et mesure le chemin parcouru depuis EN ATTENDANT GODOT.

27-VII -    Il est tout à fait étonnant qu'à un certain moment on ait pu comparer Gelas et Benedetto, tant 3 ans après, la démarche du Théâtre des Carmes diverge de celle du Chêne noir. A BEC ET A GRIFFES est un spectacle de dérision, politique au premier degré, frisant le cabaret contestataire en ce que clairement, il refuse le jeu du off Festival en ne signifiant aucune recherche esthétique. Volontairement, Benedetto s'enferme dans son contexte avignonnais. Il ne joue même pas lui-même. Sa troupe est composée de semi-amateurs du cru. Elle raconte et chante en bande dessinée et en raccourcis le son et lumière à la blague de l'histoire d'Avignon.Elle s'adresse aux TOURISTES, à ceux qu'on ne voit que l'été. Elle dit en somme "Merde" aux étrangers, mais avec tant de bonne humeur et de drôlerie, qu'elle rallie ceux qui veulent bien s'amuser sans chercher midi à quatorze heures. Ce n'est pas un grand spectacle. Mais c'est un spectacle sain. Ce qui ne l'empêche pas de porter ses leçons.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 14 avril 2007
26-VII -    Théâtre ouvert de nouveau : Victor Haïm l’écorché, fait lire à une troupe que dirige André Louis Périnetti, sa pièce UN VIOLONCELLE POUR UN CHEVAL. Dans un style de petit Juif persécuté (démarche qui a le don de m’agacer suprêment), il agresse ses contestataires au cours du débat qui suit en leur expliquant que s’ils n’ont pas vu à quel point ses motivations sont politiques, c’est de leur faute. Les producteurs, eux, ne s’y trompent pas, qui ne le montent pas. L’ennui c’est que le dénonciateur sans doute sincère qu’il est de notre Société se démystifie en se complaisant dans des facilités de langage (au demeurant, il n’écrit pas très bien), et en sacrifiant à la mode, sur le plan de l’érotisme et des symboles sexuels notamment. Très franchement, le fait qu’une bonne femme se fasse baiser par un cheval  ne me paraît pas  ressortir de la lutte des classes, et au surplus le fait qu’à la scène ce cheval soit, selon les indications scéniques, incarné par un acteur noir ne me paraît pas de très bon goût d’un point de vue raciste. Certes, La société qui nous est montrée est pourrie, décadente, perverse et aliénée, mais on déjà vu ça exposé d’une manière plus évidente, par exemple dans OPÉRETTE de Gombrowicz, que je me permets de citer, puisque Haïm le fait lui-même comme s’il s’agissait d’un confrère menant le même combat que lui! Hélas, ce qui est clair chez Gombrowicz, est flou chez Haïm et sans impact, faible et peu convainquant. L’échange du violoncelle contre le cheval  me semble gratuit. C’est une idée d’auteur qui se veut originale. Ce n’est pas l’acte d’un combattant. Qu’il ne s’étonne donc pas d’être jugé en marge de son contenu supposé.
    Cela, dit, il est certain qu’Haïm a été moins bien servi  par la mise en onde de Périnetti que Rezvani par celle de Jean-Pierre Vincent. Il est vrai que Périnetti a moins d’imagination et de sens politique rigoureux que Vincent. Son “spectacle” était terne auprès de l’autre. Il n’avait pas non plus la même matière en main.

27-VII -    (aussi)
    Deux jeunes gens dont les noms ne sont pas à retenir pour l’instant (on verra plus tard s’ils pondent un autre spectacle) “jouent” en référence à Grotowski (mais ce n’est pas vrai:   ils ont fait un stage à Marseille avec le professeur polonais, mais c’était apprends-je, APRÈS avoir monté ce spectacle) LE PRÊTRE ET LE MORIBOND d’après Sade. Le titre attire du monde. Sade, n’est-ce-pas, ça allèche. Au surplus ils ne veulent pas avoir plus de 40 spectateurs à chaque séances! Chacun sait que ce contingentement est toujours efficace pour inciter les intellectuels à avoir envie d’entrer dans le cénacle. Les deux lascars se contorsionnent, bavent, éructent pendant 40 minutes. Ils se mettent dans tous leurs états, et débitent leur texte avec des voix atones, d’une façon aussi  inintelligible que possible. Naturellement, les spectateurs sont disposés sur des chaises autour de l’aire de jeu. Mais aucun rapprochement n’est recherché avec ces voyeurs. En somme en échange de leur argent, ils ont droit à ca que leur soit octroyé un exercice au cours duquel ils sont invités à ne pas déranger les artistes détenteur d’un message (?), d’une esthétique (!) et d’une mission (?) qu’eux seuls comprennent Je confesse être demeuré résolument indifférent à ce jeu. Une mes voisines en expiation était heureusement belle à regarder.. Son profil admiré pendant 48 minutes m’a évité de regretter mon passage dans cette salle.

25-VII -    Le Cirque Bonjour de Victoria Chaplin et de J.B. Thierrée, c’est d’abord le cirque des Moreno, vieux routiers du métier, authentiques “gens du voyage” sans mythologie, mais solides pourvoyeurs de numéros classiques, généralement bons, parfois excellents, toujours valables. Sur cette armature solide, Victoria et Baptiste tricotent le fellinisme, brocardent l’insolite, voire le contestataire, et insufflent un esprit différent et un soucis de dégommercivilisation. Ce n’est pas encore réussi totalement. Certes, il y a la musique pop qui remplace l’habituel flon flon germano mille neuf cents. Certes, les clowns sont différents.
    Mais la velléité de light show reste balbutiante, les enchaînements ne sont pas originaux et surtout, les perspectives de modification lorsque l’on parle avec Baptiste n’apparaissent pas clairement: ou bien notre ami masque ses projets; ou bien il ne sait qu’impulsivement qu’il veut changer quelque chose, mais quoi? il l’ignore encore.
    De toute manière, sa démarche n’est pas à juger intellectuellement. Et de toute manière encore, ce n’est pas à moi et à mes frères  du festival que s’adresse l’ancien metteur en scène qui a abandonné le théâtre parce qu’il n’y trouvait pas le sens de sa vie. Le cirque est un univers à part. Il en a fait le sien. C’est en partant des données du cirque qu’il nous donnera peut-être un jour un univers différent. La poësie habite Victoria et l’investit lui-même. Ils ont droit à deux ans de crédit pour trouver. Tel quel, le petit Cirque BONJOUR est bon enfant mais de qualité et le non-public s’y réjouira. Ce n’est déjà pas si mal. À suivre.

J’ai suivi et même j’ai beaucoup suivi puisque des années plus tard quand je me suis désintéressé, non sans douleur, d’un “théâtre comme d’habitude” qui ne m’apportait plus de bonheur, je me suis recyclé professionnellementdans ce qu’on a abusivement appelé “le nouveau cirque”. Il faut rendre cet hommage à Baptiste. Il a induit avec son petit cirque une nouvelle ligne de force dans laquelle j’aurais sans doute dû m’engouffrer.  

28-VII    On me l’avait bien dit: “Va voir VOLTAIRE’S FOLIES”. Vous savez ce que c’est. On se le promet tous les jours et puis six mois passent! En Avignon, j’ai pu enfin réparer ma carence.
    À condition d’être de gauche, (la tendance TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN étant la plus concernée) et d’être enculturé, (car bien sûr si on ne sait pas qui est Voltaire ou si on a tout oublié, on perd beaucoup), c’est une des choses les plus drôles qu’il soit donné de voir.
    Personnellement, les questions religieuses ne m’agitent guère. J’ai quand même hurlé de rire à gorge déployée. Mais fallait voir la joie de Monique Bertin. Elle faisait plaisir à voir.
    Ils sont 4 garçons. Je ne saurais trop vous analyser ce qu’ils font si ce n’est qu’ils dansent, chantent, se trémoussent dans un rythme endiablé, projetant ou extrapolant en courtes scènes percutantes, mordantes, moralisatrices ou même émouvantes des pensées de Voltaire, étonnamment modernes de contenu, quoique volontairement enrobées dans leur contexte par le refus qu’UN seul mot soit changé. L’intolérance est le thème le plus fréquemment traité et qui niera qu’il ne soit pas présent? Ridiculisée, stigmatisée au même titre que les mômeries des hommes aliénés par leurs croyances formelles, elle est au coeur de cette dénonciation issue de deux siècles, et traitée avec un irrespect qui la sert par nos lascars facétieux. J’essaie de m’expliquer: la forme du spectacle est anticulturelle. Et c’est parce que ces textes-là de Voltaire étaient contestataires. Bref, c’est un enchantement. J’y retournerai.

J’ai fait plus : VOLTAIRES FOLIES a fait le tour du monde francophone grâce à moi

31-VII -    Je suis terriblement sensible à l’univers de Rufus, car c’est le mien. Ma démarche est celle d’un écrivain qui s’enferme pour pondre dans l’isolement de son cabinet de travail tandis que Rufus est d’abord un acteur au physique expressif et même un clown. Mais sa recherche d’un rapport différent avec le public supposé complice, masse silencieuse et maniable prise à témoin et cependant doté d’un rôle, rendu concerné qu’il le veuille ou non, le tout dans l’humour, la drôlerie mais surtout la dérision, procède des mêmes dialectiques que moi.Lorsqu’il annonce que toute la salle atteinte par contagion d’une maladie nommée Coqsilugre (qui est en vérité une prolifération cancéreuse de l’imagination) va devoir rester en quarantaine parce que les flics empêcheront les gens de sortir, et qu’il commence le plus sérieusement du monde à organiser le campement, je jouis car j’aurais pu l’inventer et je regrette simplement qu’il n’aille pas plus loin. Lorsqu’il prononce le mot “CROISADE”, j’entends mes mots de “MESSAGE et de VÉRITÉ à transmettre”. Lorsque brusquement, il interrompt son exposé des motivations pour feindre de préparer un concert religieux, distribuant aux spectateurs des psaumes à chanter, parce qu’il a vu se glisser au fond de la salle un type qui paraît un mouchard, il réussit très exactement à créer le type de climat dont je rêve. En fait, tout cela ressort du canular normalien de nos jeunesses! Et tout cela suppose une tournure d’esprit hellénistique et ne va pas dans le sens de mon combat actuel en faveur du premier degré. Mais c’est si bon les jeu de l’intelligence! Et puis est-ce bien sûr que la dérision, dans un certain contexte, affectée à certaine classe intellectuelle qui se cherche et dont il serait stupide de nier la  quête d’autre chose plus ou moins consciemment destructrice. Personnellement, je sors d’un COQSILUGRE ravi, ayant RI avec bonheur parce que sans honte, REVIGORÉ, PRÊT À TOUTES LES ACTIONS, parce que j’ai vu et entendu pendant deux heures un frère paumé comme moi qui a défoulé son impuissance qui est la même que la mienne avec DISTANCE, LUCIDITÉ, sans masochisme, chatouillant ma conscience sans hargne, autocritique au grand sens de ce mot, et je me sens récuré, lavé, POSITIF! Et certes, ce jeu n’est pas populaire. Ceux qui, autour de moi, suivaient Rufus dans ses méandres, n’étaient pas des prolétaires, et à niveau de culture égal probablement pas des scientifiques mais des LITTÉRAIRES, au sens où je me demande si notre enseignement en fabrique encore beaucoup. L’air qui souffle dans la COQSILUGRE est celui du Jules Romain des COPAINS, du Giraudoux d’ELPENOR. La seule vraie différence est que le marxisme et la contestation de 68 sont passés par là.
    Récupération ? Je commence à me demander ce que veut dire ce mot. Ne faudrait-il pas dire plutôt: PRISE EN CHARGE par la culture? C’est-à-dire IMPRÉGNATION qui de proche en proche ne pourra déboucher QUE SUR L’ÉVIDENCE DE LA NÉCESSITÉ DE LA RÉVOLUTION. Certes la société désamorce la subversion en la transformant ainsi en spectacles de divertissements jouissifs. Du moins la subversion immédiate (dont nous savons bien par ailleurs qu’elle est vouée, momentanément, à l'échec au niveau des affrontements directs). Mais si une fraction pouvant faire tache d’huile de la bourgeoisie éclairée s’imbibe progressivement de clairvoyance, se modifiant insensiblement (mais retournez-vous donc en arrière et mesurez le chemin parcouru), jusqu'à avoir du monde que nous imposent les promoteurs, les trafiquant, les enrichis, les pourris et les oppresseurs, une vision de définitive incompatibilité d’humour, se minant de l’intérieur au niveau des vertus sur lesquelles s’appuyait naguère la dénomination économique, qui osera prétendre qu’il ne se crée pas un chemin? Ehni, Rezvani, Rufus sont des matraqueurs. J’affirme que leur oeuvre est UTILE, comme le Grand Magic Circus, comme le Sycomore, comme les deux ou trois Don Juan... Finalement, c’est à penser que le spectacle ne récupérera jamais assez. La voltige des idées a été, ne l’oublions pas, très vive, au siècle des encyclopédistes. Leur récupération par la royauté ne fut qu’apparence.
         Revenons au COQSILUGRE, je dirai que j’aime le numéro de Buster Keaton auquel se livre pendant 20 minutes au début Rufus, sans dire un mot, pour tisser son atmosphère. Mais naturellement, s’il n’y avait eu que cette performance au métier parfait, cela ne m’aurait pas inspiré les réflexions ci-dessus.
    Pour qui connaît l’intelligence de Catherine Monot, c’est une grande joie que de la voir incarner une idiote. J’aime moins le final cirque à toutes les sauces, on finira par nous le faire prendre en grippe. Et d’ailleurs, le cirque, c’est très beau, c’est très joli, c’est très poëtique, mais c’est l’ÉVASION. Et l’évasion, c’est du tourisme!

Commentaire écrit 50 ans plus tard : que de naîvetés dans ce discours

8-VIII -    Retour en Avignon pour le spectacle de Michel Hermon: “La petite voiture de flammes et de voix” de Liliane Atlan. Disons tout de suite que c’est depuis BRITANNICUS (balbutiant des débuts mais fascinant), le meilleur spectacle d’Hermon, totalement professionnel et vigoureux. qu’on soit d’accord ou non, c’est ASSUMÉ.
    C’est très beau, très “esthétique”, avec des références au Living Theatre au Bread and Puppet, au regard du sourd. Je ne pense pas qu’Hermon ait vu dans la pièce autre chose qu’un instrument pour se servir soi-même. MAIS  il y a eu RENCONTRE, si bien que je crois que la pièce a été très bien servie par cette mise en scène, par ailleurs dégagée de la “psychanalyse devenue truc” qui m’avait agacée dans les MALHEURS DE SOPHIE.
Pourtant, la soirée avait mal commencé: la nudité de Michèle Oppenot exhibée dès l’entrée des spectateurs m’avait paru classer d’entrée de jeu le spectacle dans les spéculations de la mode. Le phrasé des premières phrases prononcées par Paule Annen, m’avaient  semblé complètement gratuit. Les “allées” décrites dans le texte, IMPORTANTES comme des trajectoires et qui m’apparaissaient capitales au niveau de la compréhension de l’oeuvre, avaient été supprimées, au nom, pensais-je du droit que s’arrogent les metteurs en scène de ne pas suivre les voies indiquées par les auteurs, démarche qui a débouché on le sait, sur quelques “crimes célèbres”. Bref, 20 minutes après le début, c’est l’irritation qui me tenait éveillé et elle seule.
    Et puis nonobstant, peu à peu la pièce s’est IMPOSÉE, ÉCLAIRÉE, envoûtante avec son irrationalité, sa parenté suréalisante, ses racines juives, son DÉSARROI: cette femme double, Lilian Atlan, SEULE face au monde, et MONDIALE, c’est-à-dire l’humanité entière confrontée à son destin, passe en revue ses angoisses et ses tentatives d’en sortir sur fond de CABALE d’APOCALYPSE et de CHAOS. Il manque, naturellement la dimension politique de l’homme acceptant de s’assumer, de se promouvoir lui-même.Le marxisme n’est évoqué qu’en quasi dérision et la quête débouche sur le désespoir malgré la profession de foi finale, qui sonne exaltée mais fausse parce que le rapport DIEU / HOMMES posé en axiome de base ne peut pas être positif. Les mille ans de paradis qui nous sont annoncés, au cours desquels nous serons étonnés, nous retournant en arrière, que les hommes aient pu être ce que nous sommes, seraient plus plausible en référence au COMMUNISME.
    Reste que je me sens très proche de cette PETITE VOITURE DE FLAMMES ET DE VOIX inatteignable, SIGNE et VÉHICULE symbolique, vaisseau des temps modifiés, trait d’union avec le futur, parce que la préoccupation de l’auteur est la MIENNE, comme celle de Gelas dans AURORA (à qui j’ai souvent songé durant le spectacle)
REVENIR AU FOND DES PROBLÈMES, c’est-à-dire au destin de l’homme. Nous différons sur les MOYENS, mais les aspirations sont les mêmes. Je suis sûre que peu à peu augmentera le nombre des oeuvres qui se dégagera du combat “quotidien” pour reposer les questions fondamentales. Chacune à sa manière. C’est le signe d’une prise de conscience. Lilian Atlan fait partie de cette famille exigeante des insatisfaits.. Il est seulement dommage qu’elle s’enferme dans un ésotérisme excessif et que pour nombre de spectateurs, ses clefs soient incommunicables.J’aimerais voir la pièce montée par un Juif.

SHIRAZ 1971

Ma première affaire avec Jérôme Savary a été LES CHRONIQUES COLONIALES au festival de Shiraz Persépolis dont je viens d’évoquer la dérision avec la pièce de Rezvani. Ce voyage, effectué presqu’immédiatement après Avignon, m’a permis de découvrir certains spectacles que j’évoque ci-dessous. Mais racontons en préalable le voyage lui-même.

C’est par Alain Crombecque que j’avais été mis en rapport avec le GRAND MAGIC CIRCUS. ZARTAN triomphait alors à la Cité Universitaire de Paris, chez Périnetti. Tout le monde en parlait. Il ne me semblait pas que Savary ait besoin d’un “agent”. “Tu te trompes” m’a dit Alain Combecque. “Bien”, me suis je dit, voyons voir.

Il se trouve que j’étais en sympathie à cette époque avec Thomas Erdos, qui représentait le magnifique festival de Baalbek au Liban. Dans un bureau voisin du sien rue de la Boëtie, il y avait un Monsieur Iranien appelé Gaffary, qui était l’organisateur du festival de Shiraz-Persepolis. Il n’avait pas vu ZARTAN mais il en avait entendu parler comme d’un événement. Or précisément ce serviteur du Shah qui allait à grands frais célébrer le 2.500ème anniversaire de sa dynastie,voulait donner au monde l’image d’un Iran tolérant et ouvert. J’ai donc pu offrir à Savary, qui se méfiait du marchand qu’il voyait en moi, comme premier contrat, 3 représentations de ce fameux ZARTAN à Shiraz + 3 autres dans la capitale, à Téhéran. La deuxième affaire serait à  Lausanne,sur invitation de mon ami Charles Apothéloz, et un opportun avion de la Lufthansa semblait garantir la liaison Téhéran-Genève dans les délais nécessaires.

Bref, me voici avec l’équipe du MAGIC que je ne connaissais pas encore très bien en train de voler vers la Perse et, oh horreur, je lis dans l’EXPRESSque je viens d’acheter pour passer le temps  un article de Caroline Alexander intitulé (je crois) “la reine d‘Angleterre chez la Shabanou”qui mettait l’accent au superlatif sur l’aspect anarchiste gauchiste du spectacle. Parallèlement, un journal francophone Iranien (il y en avait) annonçait nos représentations aux dates prévues dans un théâtre de Téhéran.

Le matériel de ZARTAN voyageait avec nous en bagages accompagnés.
Il était prévu que la troupe (et donc moi-même) irions directement à Shiraz en avion et que ce matériel serait acheminé par camion jusqu’à la destination (près de 1500 kilomètres). Son arrivée était estimée deux jours après.

Evidemment, nos hôtes avaient lu l’EXPRESS. Ils ont ouvert la salle où le spectacle devait se jouer et ils ont dit : “ Répétez, préparez vous tranquillement”ce qui ne semblait pas vraîment nécessaire à Jérôme Savary qui  mijotait dans sa tête une intervention “de rue” pas prévue au programme. Cela dit, au bout de quatre jours alors que la 1ère était prévue le 5ème, le camion n’était toujours pas arrivé et tous les jours, Gaffary nous répétait : “on aimerait bien voir, pour mieux annoncer les choses au public, un moment de votre travail”. Avec Alain Crombecque, qui était là aussi, on s’est dit qu’il fallait qu’il montre quelque chose. Mais c’est que le coquin résistait.
Il a quand même consenti à faire ce qu’on appelle en termes professionnels une Italienne (avec quelques coupures)et le staff du festival y a “par hasard” assisté. Ils ont beaucoup ri à la scène de la Reine d’Angleterre. Un quart d’heure après cette “audition”, coup de téléphone :”bonne nouvelle : votre camion est arrivé”.

Les trois représentations de Shiraz étaient arrangées dans un contexte universitaire. Nous logions (pas très confortablement mais les gens du MAGIC n’étaient pas encore très regardants là dessus) à l’intérieur du campus et le lieu du spectacle s’y trouvait également. Un public très international et très choisi lui a fait un triomphe surtout quand la “Reine d’Angleterre” le premier soir, s’est sans le savoir assise sur les genoux d’un invité de marque : Abel Gance.

Savary n’allait pas se contenter de jouer son spectacle annoncé. Le provocateur jusqu’au danger était à ce moment là très vivace en lui. Il se trouve qu’une équipe de la télévision française était là, pour couvrir le festival. Sans rien dire aux organisateurs, on a demandé au festival de nous offrir un bus pour aller en ville. On a emmené les cameramens ravis d’avoir à filmer une aventure. Dans le bus, les artistes se sont habillés et grimés. On est arrivé dans le quartier traditionnel de la ville. Et le MAGIC a fait une parade devant les yeux ébahis de gens qui ne s’attendaient à rien de semblable venant d’occidentaux. Ils se sont beaucoup amusés. Il y avait des flics, mais le téléphone portable n’existait pas encore. A priori il leur semblait impensable qu’un tel événement, de surcroît filmé, ne soit pas autorisé. Le temps que l’un d’entre eux interroge son chef, qui devait lui même remonter une pente hiérarchique pour savoir qui avait permis cela, c’était fini, le MAGIC était rentré avec les reporters dans le bus,chacun avait repris ses vêtements habituels et s’était démaquillé. Je cite souvent cet exemple de ce que peut être et devrait être le “théâtre de rue” alors qu’il a perdu sa  vertu principale qui est d’intervenir là où on ne l’attend pas.

Bien entendu, cette escapade est remontée jusqu’aux organisateurs du festival et ils ont choisi de l’accueillir avec humour ... mais quand je leur ai demandé : “Bon, comment allons nous à Téhéran pour honorer la deuxième partie de notre contrat” je me suis entendu répondre :” ah oui, on a oublié de vous dire, c’est annulé à Téhéran. C’est de notre faute. Nous ne savions pas que la salle n’était pas libre. Mais nous paierons le cachet et en plus nous offrirons à votre si sympathique équipe un voyage à travers notre beau Pays et notamment à Ispahan.”

J’ai refusé d’en être. Je me méfiais de l’acheminement du matériel vers l’aéroport de Téhéran. J’ai demandé à accompagner moi-même le camion, ce qui m’a, avec quelques réticences été accordé.

ILS ont sans doute vu beaucoup de merveilles,mais moi, j’ai fait avec un chauffeur qui ne parlait aucune langue de ma connaissance, un étonnant voyage dans l’Iran profond de cette époque là avec des stations service où le camion faisait le plein et le conducteur aussi, mais pas de la même chose...un voyage incroyable. J’avais dans ma poche en espèces la totalité du cachet dû à la troupe et je ne me rendais pas compte que, moi, tout seul dans ce désert, je pouvais risquer de me faire dévaliser. Je pense que ç’aurait été le cas si quelqu’un avait su que je transportais une fortune avec moi et ce quidam s’en serait peut-être douté si j’avais mis le trésor dans un attaché-case cadenassé. Mais il roupillait dans une enveloppe pourrie dans ma poche à la portée de n’importe quel pick-pocket. C’était certes de l’inconscience, d’autant plus que pendant les étapes où mon convoyeur faisait son plein de narghillé, moi, je somnolais un peu. J’en ai tiré l’enseignement que plus tu as quelque chose à cachet plus il faut faire comme si tu n’avais rien.

Bref je suis arrivé à l’aéroport pour apprendre que les 25 billets OK que j’avais pour l’avion de la LUFT HANSA devaient être transférés sur une autre compagnie, car ce vol là avait été annulé. Or, elles affichaient toutes “complet” sauf une,
PAKISTAN AIR LINE, sans doute parce qu’elle avait eu un crash une semaine avant. Mon chauffeur pour sa part était pressé de décharger le contenu de son camion. On l’a mis sur le trottoir.Heureusement les touristes sont arrivés. J’avais gagné quelque chose : Savary ne me regardait plus comme un marchand ordinaire. J’ai pu aller dormir et être relayé dans les tâches à venir

En vérité, cet avion n’arrangeait pas trop nos affaires car le vol en question allait à Amsterdam et pas à Genève. Mais bon, nous avons eu de la chance: il y avait une connection avec SWISS AIR et j’ai vu de mes yeux nos 5 petits containers aller à Amsterdam d’un d’un avion à l’autre.

La conclusion de cette épopée : Apothéloz nous attendait à l’aéroport de Genève, mais il fallait annuler la 1ère ... parce que la douane Suisse venait de fermer depuis 10 minutes à notre arrivée. Et bien sûr, cela retentirait sur le cachet.

Mais à propos, à Chiraz, avais je vu quelque chose à part Zartan ?
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 14 avril 2007
27-VIII -    Il aura fallu que je vienne à Shiraz (IRAN), pour voir ALICE IN THE WONDERLAND, le spectacle de Grégory, qui fait le tour du monde sous la bannière de Ninon Karlweiss et qui fut, dit-on, le triomphe de New-York l’an dernier.
    Politiquement, ce succès me paraît sortir de la même démarche que celle qui assure en France les carrières d’Hermon et de Llorca, animateurs de droite new look. Sauf qu’ici les choses jouent à l’échelle mondiale. Rien est en effet plus en dehors de nos préoccupations que cette ALICE mais son esthétique l’apparente à la lignée des chercheurs contestataires comme Chaikin, Schumann, voire O’Horgan. C’est-à-dire que le spectacle n’a pas de contenu, mais qu’il est très intéressant. Au niveau du divertissement pur, il est même EXCELLENT et les spectateurs en sortent ravis. Cela tient au rythme de l’ensemble, à l’imagination dont Grégory a fait preuve, à l’utilisation de la technique Freehold Vitez: TOUT fait par les acteurs sans (presque) aucun secours de décors (un velum sur des caisses et du papier journal) - le vrai “théâtre pauvre” rendu RICHE par l’invention proprement “théâtrale” -, avec des costumes misérables mais hauts en couleurs permettant aux comédiens de passer d’un personnage à l’autre par une simple “indication”, tout au plus quelques meubles, une table, une pile de chaises. L’important est qu’ici, les acteurs sont PRODIGIEUX et surtout la fille qui joue Alice, acrobate autant qu’actrice, sachant évidemment TOUT faire de son corps. Au niveau d’un exercice d’école, j’enverrai aussitôt tous nos camarades à l’école de Grégory. Au niveau d’un spectacle, j’admire la virtuosité, le sens plastique de la composition des tableaux qui m’a fait songer à un Chéreau avec pourtant moins de continuité, le goût sans vulgarité du comique (j’aime moins la scène sentimentale de la fin, mais cela vient peut-être de l’approximation de mon anglais), et d’une façon générale, la performance. Mais je ne situe pas cela au sommet des sommets et je ne puis que voir dans la promotion de cette troupe (légère à trimballer) une opération de Mme Karlweiss, intervenue opportunément pour détacher l’Europe de son goût pour le BREAD et l’OPEN. Belle affaire commerciale qui a un sens politique. SOYONS VIGILANTS! Je n’ai pas perçu de différence entre le public de ce spectacle et celui qui aurait vu le même à Nancy ou à Avignon! Mais combien y avait-il de non public iranien? Les flics et les contrôleurs, c’est tout. Ils regardaient ça avec les yeux étonnés de l’incompréhension la plus totale! Quel sens peut avoir une telle représentation ici?

deux réflexions en relisant ce commentaire.

La première m’est inspirée par les mots “non public” que j’ai employés.
En effet, j’avais oublié de le dire lorsque j’avais évoqué les “assises de Villeurbanne”: quand les futurs barons de la décentralisation subventionnée française s’étaient réunis pour décréter LE POUVOIR AUX CRÉATEURS ils avaient défini leur mission : aller à la rencontre du “non public”, c’est à dire de cette immense majorité de gens qui ne vont pas au théâtre OU QUI N’OSENT PAS Y ENTRER

L’autre réflexion est un hommage à Ninon Talon Karlweiss. C’était une agente. A l’ américaine, ce qui veut dire qu’elle pompait beaucoup d’argent aux artistes qui jouissaient de ses faveurs. Mais d’abord, elle ne s’occupait pas de n’importe qui, ensuite elle savait investir sur des inconnus et même en  acceptant le risque de se tromper, et enfin, elle avait acquis dans le marché une telle réputation d’exigence qu’ “on” prenait immédiatement en compte, moi le premier, ses découvertes. C’est d’ailleurs grâce à elle que j’ai pu m’engouffrer dans l’autocar des privilégiés qui, à 60 kilomètres de Shiraz, allaient être admis à assister à l’événement que je relate ci-dessous:

29-VIII -    Persepolis était ce soir, avant de devenir dans quelques semaines la Capitale du Camp du Drap d’Or, le rendez-vous du TOUT PARIS et du TOUT LONDRES. Devant le majestueux tombeau d’Artaxerxès, Peter Brook présentait un fruit du travail du Centre International pour la Recherche Théâtrale, en l’occurence ORGHAST, conçu et répété en 2 mois sur place en Iran par une équipe de 30 personnes. ORGHAST est une tentative pour trouver le langage théâtral qui ne soit point inféodé à un idiome national. Aussi n’y parle-t-on ni anglais, ni français, ni persan, mais un mélange de bruits, d’onomathopées, de grec, de latin, de sanscrit et de mots forgés imaginaires. Entendez bien que c’est un spectacle PARLÉ, mais dans un dialecte inconnu de tous, faisant succéder le heurté au doux, le hurlé au murmuré, l’inharmonie à la grâce, au gré des sentiments qu’expriment les personnages, et des scènes qu’ils interprètent: rite du feu, Prométhée enchaîné, Massacre des Innocents, Emprisonnement d’un fils par son père etc... Les “tableaux” issu de ces mythes fondamentaux s’enchaînent les uns les autres par des liaisons mais restent distincts.
    Disons tout de suite que, le cadre sublime aidant, c’est un spectacle extrêmement beau à voir, et musicalement intéressant si l’on prend le langage parlé pour une partition. Il sera difficile que j’oublie jamais la boule de feu descendant le long de la paroi à pic.
    Chaque moment est conçu par un artiste, un esthète. En cela, ORGHAST est une une grande réalisation. C’est également sur le plan des sons que peut promouvoir la voix humaine, une recherche fascinante. Certains cris, borgonysmes, certaines phrases en langage inventé sont d’une très grande beauté.
    Reste que le pari annoncé de Brook me paraît intenable: il espère, dit-il, que dans quelques temps son nouveau  langage sera perceptible à tous mieux qu’une langue nationale. Cet idiome né de son imagination ouvrirait les portes de la communicabilité entre les hommes. Malheureusement, il sort des propos que j’ai entendu tenir par des membres de son équipe, Jean Monod et Claude Confortès, qu’il croirait vraiment à cette gageure: Brook consacrerait désormais 5 ans à cette recherche- là!  A mon avis,’il est clair que cette démarche d’aristocrate n’aboutit qu’à créer un langage pour initiés. Au stade présent, ORGHAST, malgré ses beautés, est un spectacle mortellement ennuyeux parce qu’en dehors des scènes où le sens ressort de la gestuelle (où donc on se passerait de mots), personne ne comprend se que disent les protagonistes.
    Je préférerais quant à moi croire en une thèse probablement fausse et définir ORGHAST comme une suprême manifestation d’humour anglais: il faudrait alors non pas juger le spectacle qu’on voit, mais si j’ose dire: le non spectacle, c’est-à-dire celui que dans la société actuelle personne ne peut plus faire parce que c’est défendu, ou parce qu’il faut trop d’argent, ou parce que le contenu rencontrerait trop d’hostilité etc...
    Alors tout s’éclairerait: invité par le gouvernement iranien, Brook lance carrément le monde sur une fausse piste et il convie  200 spécialistes ou esthètes triés sur le volet à venir au fond du désert assister à une splendide MYSTIFICATION dont ils n’auront jamais conscience et sur laquelle ils gloseront dans les salons interminablement. Car ORGHAST est EXEMPLAIRE dans ce festival complètement coupé du peuple. Pour voir ORGHAST, il faut prendre un autocar à Shiraz. Les voitures ne sont pas admises au parking à l’arrivée.Le tri du public se fait à 60 kms du lieu de la représentation. Donc point de resquilleurs, point d’invités-surprise. Divertissement d’un goût admirable, il invente un nouveau langage pour les 200 quidams  décrits plus haut et qui en plus ne comprennent rien!
    Aurait-il voulu illustrer que pour le peuple iranien des représentation en anglais ou en français n’ont aucun sens, et s’adressant uniquement aux occidentaux, les mettre une fois dans la peau des naturels des grands festivals internationaux, dénoncer leur caractère antipopulaire?
    Hélas, ce rêve n’est que le mien. Plus probablement, n’existe plus le Brook de “Vietnam”. Mais un mondain de génie, serviteur des grands de ce monde, et spécialement doué pour les séduire: Cardin venu entre deux avions s’est déclaré ravi. Le combat de Brook est devenu abstrait, illusoire.
    Dois-je dire “dépolitisé? Je crois être plutôt être en face d’une attitude droitière. Un de plus que la bonne presse va devoir prendre en charge. Ninon Karlweiss ne s’y trompait pas, qui négociait déjà la commercialisation de l’affaire.

remarque personnelle : AURORA serait sublime chez Artaxerxès!

RETOUR À PARIS

Beaucoup de grisaille, hélas

16-IX -      Le premier spectacle que je vois est: JE... FRANCOIS VILLON,pour la réouverture du Vieux Colombier. Marthe Mercadier a eu des avatars. Maintenant, elle est associée avec Canetti. JE... FRANCOIS VILLON s’annonce comme une production de la MAMA française. Ellen Stewart couvre en effet cette opération et elle fera le voyage de New York pour assister à la générale. Pendant 10 mois, une vingtaine de jeunes garçons et filles plus quelques ringards, se sont amusés à faire de l’expression corporelle, sous le prétexte de dire, chanter, crier des poëmes de François Villon. Ils ont malheureusement oublié d’apprendre à articuler? si bien qu’on ne comprend pas un mot à ce qu’ils racontent. D’autre part, il n’y a pas une attitude, pas un geste, pas un son, qui ne rappelle quelque chose de vu d’entendu déjà au fil de la mode! Un ennui mortel est distillé par la prétention de l’entreprise qui malgré les haillons et la beauté des oeuvres proférées (mais qu’en reste-t-il?), fait terriblement seizième! (arrondissement!). Rien n’est poussé au bout, et même la nudité semble n’avoir été montrée à un moment QUE parce que ça se fait! Dans le théâtre de recherche, une nana doit se montrer à poil, sinon elle n’est pas dans le vent! Assez. Je ne crois pas que cette création collective fera de vieux os. Pour moi, triste reprise de contact avec le théâtre parisien. Pauvre Marthe! Responsable: Frédéric Lambre.

22-IX -    LIBÉREZ ANGELA DAVIES TOUT DE SUITE, spectacle témoignage par la Cie José Valverde n’est volontairement pas présenté à St Denis sous le label du TGP. Ainsi les protagonistes veulent-ils indiquer que le combat qu’ils engagent pour la libération de l’héroïne noire américaine est le LEUR. Si des séquelles répressives surviennent, elles ne devront pas atteindre l’entreprise municipale subventionnée. Attitude justifiée par le fait qu’il s’agit d’un authentique spectacle politique, au terme duquel les spectateurs sont conviés à signer des pétitions. Valverde et sa troupe ont été reçus par un haut fonctionnaire de l’Ambassade  américaine, qui dans le courant de la soirée est théâtralement mis en accusation, non en tant que lui-même mais parce qu’il SIGNIFIE la politique de Nixon. Au niveau du texte de Valverde, on sent la hâte, les répliques écrites sur un coin de la table au gré des modifications de l’actualité (car le spectacle bouge : celui qui est montré maintenant n’est plus celui que j’aurais pu voir au Printemps dernier).
        Mais la DÉMARCHE est intéressante et réussie: il FAUT passer sur la maladresse de style et de rythme de certaines séquences. Il faut passer sur une relative puérilité. Il faut passer sur une complaisance des étirements: l’improvisation en est la cause.
    EFFICACE est le propos et POLITIQUE à tous les degrés. Cela m’a fait sourire: à l’heure où toute la presse pousse en avant les animateurs esthétiques purs, Valverde une nouvelle fois rame à contre courant à la mode. IL A TOTALEMENT, COMPLÈTEMENT, FONDAMENTALEMENT raison. Le TGP, sous son impulsion, est EXEMPLAIRE d’un refus de ressac mondain : communiste, il fait un spectacle communiste; et seul lui importe l’impact de ce spectacle sur son public, qui est son COMPLICE. Cela n’empêche pas que le spectacle m’ait fait songer, par le conditionnement qu’il inflige aux spectateurs, à Ronconi et au Magic Circus! Ronconi, parce que l’on fait entrer les gens dans des cages qui sont des vraies prisons. Ils n’y sont pas maltraités, mais ils pourraient l’être. Le Magic Circus, parce qu’on les fait JOUER, se mouvoir avec des caisses de coca cola en guise de sièges, danser. MAIS ICI, tout est justifié, va dans le sens de la démonstration à faire, est UTILE!!! D’ailleurs, les gens se laissent faire et c’est bien parce qu’ils sentent que la participation qu’on leur propose n’est pas seulement un jeu, mais EN PLUS, en engagement: OUI, et ce n'est que du théâtre. Mais c’est du théâtre engagé VRAI, comme je ne sache pas qu’on en fasse ailleurs qu’à St Denis ces temps-ci.
    Mon seul regret: que ce courage soit mis en service d’évènements qui se passent aux Etats-Unis.
    OUI, il faut les dénoncer, mais ICI, mais ici c’est relativement platonique. Je voudrais que Valverde, dans son prochain montage sauvage, stigmatise quelque chose qui nous touche NOUS, Français et Dyonisiens! O P.C., es-tu donc si content de ce qui se passe chez nous que tes indignations ne puissent s’exprimer qu’envers ces salopards de racistes U.S.? Ils le sont salopards, mais NOUS?

30-IX -    Répété au et pour le THÉÂTRE  de PLAISANCE, le DON JUAN de Max Frisch monté par Catherine Monnot et son théâtre POLYGÉNÉTIQUE est déraciné à la Biennale de Paris dans un lieu trop grand et froid. La représentation donne ainsi l’impression d’un brouillon. Il n’est pas aisé d’y voir clair dans les intentions de la réalisatrice et sur la fin on trouve ça longuet. Reste que ce spectacle incomplètement accouché et flou grouille de trouvailles intéressantes et personnelles et qu’il s’en faut de peu que ce soit un grand spectacle. Et d’abord, parce que la pièce de Frisch, pourtant “traitée” par Catherine Monnot au point de devenir surtout un prétexte, impose l’originalité de sa vision du “mythe” Don Juan, amoureux de la géométrie plutôt que des femmes et surtout indifférent à la personnalité de LA partenaire. Les couples, pour Frisch, sont des compléments sexuels qui s’échangent hors de la sentimentalité comme si toute femme était bonne pour tout homme et inversement, et ce à tout moment. Démystifiante de l’AMOUR, l’oeuvre l’est aussi du théâtre, remis en question comme propagateur de mythes. Point sérieux n’est l’homme de pierre, mais Don Juan couvert de dettes et acculé finira manipulé par une ancienne maîtresse qui le réduira à une vie sans aventure, l’attachera en se faisant attendre, et ira jusqu’à le rendre père. Là est l’enfer. On sait que je ne suis pas très friand des jeux auxquels se livrent parfois les auteurs modernes autours des grands thèmes, des Antigones à la Anouilh et des Électres à la Giraudoux.  Mais je dois dire que la vision de Frisch sur Don Juan m’a paru piquante, drôle, et - quoique rabaissante - vraiment originale. Catherine Monot a utilisé la pièce pour projeter - en somme - sa propre confusion face au monde. Je crois bien que c’est ça. Mon envie est de qualifier son spectacle de M.L.F. misogyne! Ne me demandez pas pourquoi? C’est une boutade que je ressens l’envie de lancer. Ce ne doit pas être pas hasard. Ce n’est en tout cas sûrement pas par hasard que toutes les filles semblent revendiquer et qu’elles soient toutes laides. Que leur jeu soit poussé à la caricature jusqu’à la grimace. Qu’elles soient affublées d’oripeaux sublimement grotesques. L’érotisme est absent mais il en flotte comme un parfum. L’impression première est que c’est mal joué, mais ce n’est pas vrai: c’est un style. Dérision du thème, dérision du jeu, il ressort du montage que RIEN n’est important. C’est un parti, mais en même temps, donne au spectacle un tour sans relief. J’ai parlé de flou, de confusion, d’indifférence. Ces mots vont dans le sens de ce qu’a fait Catherine Monnot, comme si les INTENTIONS avaient passé dans la façon même dont l’oeuvre est montée au lieu d’être téléguidée au spectateurs. Subtilité?
    Indifférence de Catherine Monnot elle-même, c’est-à-dire RENCONTRE avec Frisch au niveau le plus intime? Impuissance à montrer des gros plans?
    De toute manière, un travail curieux et sérieux que j’irai revoir au Plaisance. Peut-être aurais-je alors quelque chose à dire de plus clair. Ces lignes-ci sont comme le spectacle!

1-X -    Vu un quart d’heure d’un spectacle de l’ACTE à la Cartoucherie. S’agissait-il d’ODYSSÉE ou TOUT HOMME? Mystère! Dans une atmosphère sombre, les spectateurs debout vont  de lieu en lien. Des jeunes gens s’y trémoussent en disant des choses tandis qu’un zigomar inspiré leur balance de l’encens. A un moment, on fout une nana carrément à poil mais très provisoirement.
    L’air est recueilli, suspendu,, religieux. De quoi s’agit-il? Quel est le sens de cette démarche? Un programme aurait bien aidé!

Vu, à part ce quart d’heure, toujours à la Cartoucherie, au Théâtre de la Tempête, l’HISTOIRE DU SOLDAT de Stravinsky et Ramuz. En ai-je vu des HISTOIRES DU SOLDAT! Celle-ci a le mérite de servir l’anecdote CLAIREMENT. Je présume qu’on doit cette netteté au metteur en scène Jean-Marie Simon.Elle a aussi pour elle l’excellente direction d’orchestre de Diego Masson, et les apports de Jean Babylée, Jean-Marc Bory et Alain Roland. Ce dernier est remarquable en soldat. Un beau spectacle hors des nécessités.

2-X -    Claudine Vattier ayant téléphoné 12 fois pour que je revoie OVE qu’elle avait naguère présenté en audition à Marthe Mercadier, je me suis rendu ce samedi à 22 h au Lucernaire. C’est incontestablement un lieu qui marche. A la porte des boîtes, à celle du Café de la gare, devant le théâtre, il y avait queue. toute une jeunesse cosmopolite cherche et trouve là une certaine forme de dérision de l’art qui répond à sa sensibilité. Le guillocher est en plus un véritable combinard, un matraqueur publiciste, un actif. Son contexte n’est pas très sympa au niveau des conditions financières qu’il impose aux troupes (50x50 avec les premiers 150 Frs de la recette pour lui). Mais son dynamisme emporte l’adhésion. Margoulin pour margoulin, LUI s’occupe de son théâtre. Il conquiert, de ce fait, l’adhésion des troupes.
    En gros malin qu’il est, il s’est fait un spécialiste de la nudité. Chez lui, presque tous les spectacles débouchent sur des gens à poil. Ca confère une unité à sa disparité. Je demandais à Claudine Vattier par quel processus elle en était venue à introduire du nu dans OVE qui il y a 10 mois n’en comportait pas. Très franchement, elle m’a répondu que cela lui avait été “suggéré” par Le Guillocher et quelle avait accepté cette commercialisation parce que ça “ne la dérangeait pas”!
    Cette issue, pourtant importante, ne correspond donc pas pour elle à une nécessité. Disons qu’elle va dans le sens d’un spectacle qui est une protestation chantée et gesticulée contre les entraves à la liberté qu’impose le “système”. Démarche banale, mais qu’après tout on ne remâchera jamais trop. Avec entrain et gaîté, au gré de rythmes forts et très pop, Mitzi et les autres nous balancent des chansons de Mirouze d’où il ressort que la vie n’est pas ce qu’elle devrait être et tous ensemble, nous sommes contents de constater que nous en sommes persuadés. Un parfum vague de science fiction, d’hommes galactiques et supermen flotte sur la production, lui apportant son arôme personnel. Malgré ses efforts, Claudine Vattier ne parvient guère à être érotique. Le moins qu’on puisse dire est que son corps manque de féminité. Quant à Mitzi, on ne la voit pas: elle se cache derrière les autres. Les trois garçons exhibent des attributs décevants. Qu’importe tout ça est assez sain. Mais ça n’apporte pas grand chose. C’est une soirée dont je me souviendrait mal!

DE QUELQUES VIEILLERIES

5-X -    Décidément, tout ce que trimballe la compagnie Barrault a un côté poussiéreux. Repris au RECAMIER dans un décor de Félix Labisse et une mise en scène non signée de Roger Blin LE PERSONNAGE COMBATTANT de Jean Vauthier, va permettre à Michel Robin, qui joue le garçon d’hôtel, de se faire un triomphe. Il faut dire qu’il est admirable: attitudes, mimiques, il est habité par son rôle à un point exceptionnel. Servant la soupe à Barrault, avec fidélité, il se sert lui-même avec ART.
    J’aimerais en dire autant de Barrault, mais ce n’est pas possible. Non qu’il ne soit exact, fidèle aux intentions de l’auteur, au point par instants de lui ressembler. Mais IL N’EST PAS PRÉSENT. Physiquement il est là, son verbe est juste et sobre. L'atmosphère n’est pas dense. Et c’est dommage car par sa faute, l’oeuvre sort monologue. Le délire verbal de Vauthier, le torrent de mots écrits apparaît LITTÉRAIRE. Comme si le vieux Barrault  n’arrivait plus à s’identifier au personnage. Comme s’il courait après le Barrault de jadis, impuissant à le rattraper. Cette performance a un côté fatigué. C’est bien triste.
    D’autant plus que la pièce en prend un coup de vieillissement. Barrault dans sa quête entraîne Vauthier et donne l’impression - que je crois fausse - que la pièce date. Certes, cela tient à sa forme qui correspond à une époque où personne ne se posait la question des rapports scène / salle. Mais c’est surtout le jeu anachronique qui donne le sentiment éprouvé. Comme si Barrault n’acceptait plus la réplique finale et ne pensait plus que la vie vaille d’être vécue.
    J’ai ressenti un goût de mort. C’est dommage, car le sujet, le style, la construction de l’oeuvre portent déjà la marque du grand Vauthier. Fallait-il faire cette exhumation avec Barrault?

13-X -    Tennesse Williams, Françoise Sagan, Edwige Feuillère, Bernard Fresson, voilà une belle affiche: Barsacq n’a fait d’économie que pour le décor et le mobilier. Jacques Dupont a peint “pauvrement” l’environnement du DOUX OISEAU DE MA JEUNESSE (Atel