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Jeudi 1 février 2007 4 01 02 2007 01:17
Du 17 au 21.08.77                               

SHIRAZ

Je crois que ce festival de Shiraz fut le dernier.Le vent de l’Islamisme militant flottait surl’Iran et le Shah qui avait fêté avec son « Camp du Drap d’Or » l’année dernière le 2.500ème anniversaire de sa dynastie,n’y assumait plus qu’à bouts de bras contestés par le monde entier sa volonté de moderniser son pays.Il faut dire que souverain culturellement éclairé quelque part il était aussi un tyran impitoyable.
Quoi qu’il en soit,les organisateurs de ce festival ne m’avaient pas tenu rigueur des turpitudes du Grand Magic Circus l’an passé,et ils m’avaient invité en ma qualité d’administrateur du GROUPE TSE,avec lequel je travaillais depuis la fameuse HISTOIRE DU THÉÂTRE.C’est d’ailleurs là que j’ai découvert la dernière création d’Alfredo Arias.
  
17.08.77 – Inspirée par le bestiaire de Granville plus que par la nouvelle de Balzac, la réalisation des PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE par le groupe TSE a charmé le public et les officiels du festival de Shiraz, ainsi que Colette Godard, W. Ghossoub, F. Gaffary, Ninon Tallon Karlweiss (qui est bien souffrante et bien amaigrie) et quelques autres V.I.P. qui feront fonctionner le bouche à oreille sur Paris. Il faut dire que si Geneviève Serreau, dans son adaptation du texte, a discrètement essayé de faire « signifiant », ce n’a pas été le souci d’Alfredo Rodriguez Arias, et le contenu ne passe qu’au niveau de l’anecdote : il s’agit de la très triste histoire d’une chatte très jolie, mais pauvre, qui subira une éducation spécialement répressive avant d’être mariée à un vieux Lord gâteux de chat Angora, qui ne la dépucellera jamais. C’est un chat français, attaché d’Ambassade, mauvais garçon de gouttières, qui la séduira et la prendra. Mais le capitaine Renard, neveu du Lord, tuera le brave chat botté. La Chatte Anglaise divorcera et se fera un nom dans la littérature en publiant un best-seller inspiré de sa vie. Certaines scènes font songer à du Tchékhov, ou encore à du Ionesco, tant la peinture de la société anglaise du 19e siècle (entendez la BONNE société) transposée dans l’univers animal, est forte. Des problèmes sont effleurés et notamment celui de la condition féminine. On peut dire que cette chatte anglaise est un symbole d’émancipation après prise de conscience provoquée par une crise.
Mais je ne crois pas que ces aspects –qui passent pourtant- aient beaucoup intéressé Alfredo Rodriguez Arias. « Ce que les Français attendent de nous », dit-il, « c’est que nous restions des étrangers ». Il dit aussi : « Le fait que nous nous exprimions dans une langue qui n’est pas notre langue maternelle, nous oblige à tout faire passer par le cerveau. Si nous montions le même mélodrame en espagnol, le spectacle serait beaucoup plus chargé d’émotion ».
Ces deux réflexions éclairent le travail. Chaque acteur articule pour se faire comprendre et y parvient, mais garde son accent.
J’avoue que si cela ne me gêne guère d’entendre le pasteur irlandais s’exprimer avec l’accent d’Oliver Hardy, je suis plus réservé quand j’entends Facundo Bo incarner le chat français. Le fait que les masques (admirablement réalisés par Daboujinsky) soient extraordinairement expressifs (ils sont d’une technique qui les rend mobiles), aboutit, cela dit, à ce que les interprètes s’y ressemblent à eux-mêmes. On ne voit jamais un visage, mais c’est sans possibilité d’erreur ; Marilu Marini qui joue Beauty, Alfredo Rodriguez Arias la vieille fille à bec de corneille, Zobeida Jaua, le Pair bedonnant etc… Le groupe s’est visiblement passionné à travailler sur l’expression corporelle compte tenu du fait que la mimique directe n’était plus possible. La réussite est certaine, aidée par le fait que les masques choisis annonçaient les caractères : corneille caquetante, renard perfide, caille stupide, laide et pelée, cigogne hautaine, épagneul bon chien etc… En vérité, cette histoire entre chats fait appel à toute une Société animale qui caricature l’humanité. Le prolétariat y est représenté par les rats.
Une jolie musique inspirée de Berlioz, des danses bien réglées achèvent, malgré quelques longueurs de texte, de faire de cette réalisation rigoureuse (enfin, elle le sera, car à Shiraz, même Alfredo Rodriguez Arias n’a pas pu venir complètement à bout de la nonchalance iranienne, et quelques bavures d’éclairage l’ont fait rougir de honte) quelque chose « d’excellent, savoureux, brillant, intelligent » (je cite des adjectifs entendus).
Et l’idée qui a inspiré de faire se dérouler l’action devant des toiles peintes issues des traditions de l’Opéra du XIXe siècle, achève d’emporter l’adhésion. Car elles sont rétro en diables, ces toiles. Vous verrez qu’elles feront des petits dans les années à venir. Après tout c’est commode, une toile, c’est spectaculaire et ça se transporte aisément. Celles-ci, faites en Italie par Emilio Carano, sont très éloquentes et fort réalistes. Les troupes qui réussissent aujourd’hui sont celles qui savent doser les éléments de la mayonnaise.
Le groupe TSE y excelle. LES PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE ne dérangeront personne. La critique sera enchantée d’avoir une matière utilisable en glosant sur cette recherche hautement professionnelle. Et le public ? Mon Dieu, il sera content de la gauche à la droite, car c’est joli, plaisant, original (si on oublie CHANTECLAIR, mais c’est vieux). L’histoire se laisse écouter mais il n’est pas utile d’y attacher de l’importance. Et l’on ne s’ennuie pas. Parfois, il y a de l’humour. Nul doute qu’en année électorale, on érige un piédestal de production majeure à cette bluette.

18.08.77 – Le site de Naqsh-e-Rostam à Persepolis, illustré par les tombeaux de Cyrus, Darius et Xerxes, est de ceux qui prêtent à rêver aux Siècles qui nous contemplent. La montagne ocre et imposante, dans laquelle sont creusées ces nécropoles, domine l’aire immense où il est possible de jouer. On n’imagine pas ici un spectacle qui ne soit lié au murmure muet du roc et de la pierre sculptée.
Carolyn Carlson l’a bien compris, qui a inventé sous le titre HUMAN CALLED BEING, un ballet de 90 minutes qui –sans anecdote apparente- ne cesse d’opposer la fragilité minuscule de l’être humain à l’infini en espace et à l’éternité dans le temps. Ces gnomes marchent, courent, dansent même, dans un mouvement perpétuel vain (entendez cet adjectif au sens : vanité, tout est vanité). Vanité elle-même la représentation, qui n’est QUE spectacle. Un car vient à la fin ramasser les danseurs. Ils s’en iront vers NOTRE civilisation laissant se rendormir les illustres ancêtres un moment dérangés.
Je n’avais jamais vu le groupe de Carolyn Carlson et je ne suis pas expert en chorégraphie, mais il m’a semblé que cette équipe parfaitement impeccable méritait son sous-titre de « groupe de recherche théâtrale de l’Opéra de Paris ». Car l’invention dans les pas et mouvements m’a paru constante. Je dois avouer que le ciel étoilé aidant, et le rêve s’en mêlant, j’ai passé une belle et grande soirée.

18.08.77 – Le théâtre populaire persan fait songer à nos clowneries de cirque. La farce de notre Moyen Åge devait être proche de cet art frustre aux effets appuyés. Le public très nombreux prenait grande joie aux ébats visiblement vulgaires des comiques peinturlurés dont les jeux de mots faisaient hurler de rire la foule. Hélas, je n’entends point le Farsi !

19.08.77 – Ecouté vers minuit dans un beau jardin éclairé par des lampes à huile, un concert de musique classique iranienne. Aucun folklore. Les messieurs jouent en complet noir avec chemise blanche et cravate sombre, les dames en longues robes beiges.
Les instruments sont étranges mais très élaborés. Les mélodies ressortent d’une gamme qui n’est pas la nôtre, mais on ne peut parler ni de musique arabe, ni de musique indienne encore que ces deux influences se rencontrent. Avec en plus des réminiscences russes.
C’est une ligne personnelle, fort savante, parfois trop : on sent l’effort.
Les mélomanes étaient heureux d’applaudir cet authentique concert sans concessions.

20.08.77 – En face de LA CLASSE MORTE du Polonais Tadeusz Kantor, je réagis un peu comme je l’ai fait en face de AND DIE MUSIK il y a deux ans. C’est-à-dire que je suis très admiratif pour l’Art qui m’est offert, mais que je suis réservé en ce qui concerne le contenu. J’ai dit « réservé » et non « révulsé ». C’est qu’ici, il ne s’agit pas de Juifs dans un camp nazi, mais de personnages datant de l’avant première guerre mondiale dont la misère physique et morale ne peut pas m’atteindre directement.
D’ailleurs, pour comprendre précisément à quel jeu se livrent ces personnages morts, réunis dans l’école de leur enfance, située en zone polonaise occupée par l’Empire austro-hongrois, et tournant en rond, ressassant des souvenirs toujours les mêmes, avec des moments où ils semblent entendre la musique des anges tandis qu’à d’autres la mort implacable les balaie, les ploie, les humilie, il faudrait entendre le polonais, ce qui n’est pas mon cas. Ce qui me gêne, c’est le morbide visible, le scatologique, la violence complaisante, le raffinement dans la torture qui baignent le spectacle. J’ai envie de dire qu’on n’est pas drôle à Cracovie et qu’on s’y complaît un peu trop, pour mon goût, dans la fange, l’excrément et la crasse. Kantor (qui dirige la représentation tel un chef d’orchestre et qui est un spectacle à soi seul) a un extraordinaire sens de l’efficacité et son dosage sons, musique, textes, actes sans paroles, silences, est fantastique. Il est aidé par une troupe sans jeunesse qui réagit au quart de tour aux indications du Maître. Des objets (une boîte qui se balance avec une pierre dedans, scandant le temps ; une bicyclette 1900, un instrument à écarteler, des livres poussiéreux, un journal jauni qui parle en français de grève générale, une faux etc…) et des mannequins représentant les enfants qu’ils ont sans doute été, aident les protagonistes à SIGNIFIER leur message –que je n’ai malheureusement pas perçu. Ce qui est sûr, c’est que LA CLASSE MORTE ne s’inscrit pas dans la ligne de l’édification du Socialisme. Mais c’est un grand spectacle qui par moments vous coupe le souffle.

RETOUR EN FRANCE

23.08.77 – Ayant, en plein mois d’août, lu dans LE MONDE une critique de Cournot très favorable pour un spectacle affiché au Théâtre Mouffetard, j’ai profité de mon passage d’un soir à Paris pour aller voir ÉROSTRATE, réalisation d’Yves Gourvil.
EROSTRATE est une nouvelle de Sartre parue dans le recueil LE MUR. Ce personnage grec AURAIT incendié le temple d’Ephèse, une des sept merveilles du monde, à seule fin de se faire remarquer. De même, Paul Hilbert modeste employé de bureau solitaire, se met à tuer des femmes parce que cela lui donne la sensation d’EXISTER.
Yves Gourvil et son équipe se réclament de Mesguich, et au-delà, de Vitez. Ils n’ont pas adapté la nouvelle. Ils la jouent intégralement, se répartissant le texte entre deux hommes (on pourrait dire Hilbert lui-même et son double incitateur, pour simplifier) et une femme. Le défaut de cette « lecture », c’est qu’elle commente l’œuvre de façon trop pléonastique. La démarche m’a, tous comptes faits, parue facile et en même temps que les artistes exprimaient les phrases en jouant les sentiments et en mettant en gros plan certains mots ou groupes de mots, je pouvais, dans ma tête, imaginer une autre façon de dire, qui eût été plus sobre, plus simple, plus directement adressée à MOI, spectateur. Néanmoins, et quoi que Jean-Louis Grinfeld, Philippe Duclos et Martine Irzenski ne se renvoient la balle qu’entre eux sans jamais ME fixer ou M’agresser, je dois dire que le spectacle, qui dure 70 minutes, est assez efficace. Sa « façon » n’est point irritante, malgré sa gratuité un peu artificielle, et finalement, me laisse ECOUTER le contenu exprimé par Sartre, ce qui, en fin de compte, est l’essentiel.

07.09.77 – Deux Belges qui s’intitulent THÉATRE HYPOCRITE donnent vie à des textes de Chaval qui, comme Wolinski, est surtout connu comme dessinateur. Ces GROS CHIENS contiennent quelques perles et je garderai un bon souvenir de sketches comme : MOLIÈRE, qui conte la carrière du frère de Jean-Baptiste, BALZAC, qui est fondé sur des jeux de mots amusants, et PASTEUR qui dresse, par un confrère jaloux, un sévère réquisitoire contre le savant. Tout est assez caustique, mais ce n’est pas fondé sur une réflexion politique. D’autre part, il y a des morceaux moins bien choisis que ceux que je viens de citer. Le spectacle est donc inégal et Philippe Geluck et Alain Lahaye, mis en scène très simplement par Stéphane Verrue, en font, d’une façon générale, trop. Ça se laisse voir parce que ça ne dure qu’une heure.
(Théâtre Oblique – 18 h 30)

13.09.77 – Trente-trois comédiens de l’atelier Andreas Voutsinas présentent sous le titre PRENDS BIEN GARDE AUX ZEPPELINS, un « travail » qu’a dirigé un inconnu (pour moi), Didier Flamand. La semaine dernière le Maître proposait un « travail » de Bernard Rousselet que je n’ai pas vu : j’étais méfiant. J’ai peut-être eu tort. J’irai sans doute la semaine prochaine considérer le « travail » de Jean-Luc Terrade qui clôturera cette trilogie. Car le « travail » de Flamand a produit un vrai spectacle qui peut être considéré comme une réussite.
Naturellement, on imagine que dans ce genre d’entreprise, chaque participant (bénévole, ne l’oublions pas) veuille montrer ce qu’il sait faire. L’art de Didier Flamand a d’abord consisté à le permettre à ses camarades sans que la représentation soit une foire d’empoigne de couvertures tirées à soi. Il a clairement su s’imposer comme maître d’œuvre et tout semble réglé au quart de tour (tout, sauf les éclairages, qui m’ont paru ressembler à ceux du Magic Circus certains soirs !). Il est vrai qu’il a enfermé sa série de sketchs dans un carcan musical et une bande sonore remarquablement efficaces qui ne laissent aucune place aux débordements.
Ce « travail » m’a paru assez exemplaire d’une ligne de force peut-être importante : il est « politique » puisqu’il traite de la guerre et de ses horreurs, MAIS il est hors de NOS préoccupations d’AUJOURD’HUI. La guerre est celle de 14. Elle est montrée dérisoire, baroque, insensée, mais aussi cruelle. ON passe du rire au ricanement et à une certaine qualité émotionnelle. Cette réalisation qui ne s’appuie sur aucun texte (quand les acteurs parlent, ils s’expriment en Brookien), stigmatise la guerre EN SOI, comme je le faisais sans autrement réfléchir quand j’écrivais mes premières œuvres vers les années 45.
Sans doute faut-il insister sur l’aspect signifiant du fait qu’il n’ait pas été fait appel à un écrivain. Il n’y a donc pas eu de réflexion intellectuelle. Et ça se sent. On peut imaginer que, conciliants les uns envers les opinions des autres, les « élèves » de Voutsinas aient voulu trouver un sujet qui mette tout le monde d’accord et permette aux violents et aux cyniques de s’exprimer comme aux doux, aux amers, aux poètes et aux amoureux !
C’est donc un spectacle ASEPTIQUE, non dérangeant pour quiconque.
Cela dit, il est très bien, ce spectacle, et d’abord parce que, pendant deux heures, on ne s’ennuie pas un instant. Les tableaux se succèdent à un rythme vif, faisant alterner l’horreur et le comique, le mélancolique et le grotesque. Les références sont signées Bob Wilson, Julian Beck, Alain Resnais, Jérôme Savary –et j’en oublie sûrement (à dire vrai, je n’ai pas cherché à jouer à ce jeu, mais il est certain que Flamand s’est amusé à nous livrer des « sources »). Ce n’est pas du « théâtre » ? direz-vous. Sûrement, puisque ce n’était pas chiant. Flamand est sûrement à suivre. 

14.09.77 – À moins que le P.C.F. n’ait donné à ses militants en cette saison électorale : « Surtout les gars, pas de vagues, pas de politique au théâtre, faites du pas signifiant, du pas interprétable… », je ne m’explique pas qu’une jeune femme de vingt-quatre ans, en l’occurrence Mireille Laroche, ait eu envie de monter LE RETOUR de Pinter.
Singulièrement ambiguë, l’œuvre appartient à la catégorie du boulevard intelligent. On peut la juger extrêmement misogyne, puisqu’elle montre une famille d’hommes singulièrement défiante à l’égard du sexe opposé et ne ménageant pas les propos imagés, ou au contraire fort « misoandre », puisque la femme, objet ballotté au gré des mâles, sort de sa passivité pour, peut-être, prendre le Pouvoir. Dans l’ensemble, le spectacle est ennuyeux avec pourtant quelques scènes drôles. Jean-Paul Farré campe une remarquable silhouette de vieillard irlandais irascible. Il est fort croustillant et s’y confirme excellent comédien.
Claude Lévêque, Evelyne Istria et les autres ne m’ont pas semblé très à l’aise. En fait, conçue pour le grand public anglo-saxon, la pièce est écrite pour que des monstres lui confèrent leur personnalité. La bonne distribution de LA PÉNICHE ne suffit pas.
Ah oui ! J’ai oublié de rappeler que Mireille Laroche est une militante du PCF.

18.09.77 – Pour un Dimanche après-midi, PAS D’ORCHIDÉE POUR MISS BLANDISH est un spectacle parfait. C’est Frédéric Dard qui a adapté le best-seller de Chase et c’est Hossein qui l’a mis en scène. Tout est au premier degré en tranches de bifteck saignant. Comme dit Harari, qui joue le rôle de Doc à la manière de Charlie Chan, c’est « bien ficelé ». Hossein s’est réservé Slim. Il est beaucoup trop beau ténébreux pour le personnage, décrit fort laid par l’auteur original, mais Jean-Marie Proslier est parfait en Maman.
Ça m’étonnerait que ça ne marche pas, encore que les décors, visiblement conçus en pensant « tournée », m’aient paru un brin pauvrets. Les bulletins d’information pendant les noirs exigés par les changements de décors, rappellent opportunément les événements des années 1929.

22.09.77 – Je ne peux pas exprimer une opinion précise sur le ROMÉO ET JULIETTE de Carmelo Bene, parce que je n’entends pas l’italien. Or, le texte est très important dans cet « essai critique » qui traite l’œuvre de Shakespeare avec un irrespect qui s’apparente à celui de Laforgue dans HAMLET. La démarche m’est donc parvenue tronquée et je risque, en ne parlant que de ce que j’ai vu et entendu, de rendre compte à faux du spectacle. J’ai éprouvé une impression de tape-à-l’œil assez violent, mais beau, avec un décor fait de gigantesques coupes à vin rougeâtres, lieu informel où s’expriment des personnages romantiques très Bissoniens toujours à travers une sono et même en play-back, avec un grand renfort de musiques claironnantes, le tout voulant visiblement parodier le cinéma, ou plutôt obtenir chez le spectateur l’effet de la bande son cinématographique. Y a-t-il « scandale », comme le festival d’Automne aimerait nous l’inculquer ? Si oui, c’est par ce qui est dit. J’ai vu, moi, une représentation agréable, jolie, et fort courte. Tout Paris était là.


12.10.77 – J’ai vu un certain nombre de fois dans ma vie des films où le réalisateur introduisait des séquences comiques en montrant des comédiens d’« AVANT GARDE » s’exercer à leur « ART », sérieux comme des Papes, investis par la nécessité de communiquer un « MESSAGE » incompréhensible. Ces scènes, placées en contrepoint d’actions claires bien troussées, font généralement hurler de rire les publics populaires qui voient en ces doux déphasés des inutiles prétentieux. MARCHAND DE PLAISIR, MARCHAND D’OUBLIES DE Georges Aperghis fournirait à ces cinéastes une mine inépuisable ! La classe ouvrière y est montrée figée, proférant de petits cris stridents (n’oublions pas qu’il s’agit de théâtre « musical »), effectuant en saccades des gestes toujours semblables qui semblent avoir été inspirés par la salle commune d’un hôpital psychiatrique, puis s’identifiant lorsque le son s’enfle aux musiciens qui vont jouer à être le « chœur » pour une « Antigone ». Selon le programme, des ateliers d’enfants tenus à Bagnolet ont aidé le groupe à concevoir ce « jeu », qui en est peut-être un pour les « artistes », mais pas pour les spectateurs ! Je n’ai en tout cas pas été perméable, moi, à (je cite) « la tragédie qui vit par intermittence, un peu à l’image des enfants qui jouent aux morts et qui se lèvent de nouveau pour mourir une seconde fois ». Évidemment, cette synthèse proposée en spectacle à l’issue de huit mois de travail d’ATELIER avec des mômes de 8 à 10 ans qui avaient « CHOISI » (Hum !) le thème d’Antigone, ne peut pas donner, peut-être, une idée juste de la ligne d’Aperghis.
Le but de l’entreprise n’était pas cet aboutissement déraciné (Chaillot Gémier). On me dit que le précédent exercice de fin d’année, « LA BOUTEILLE A LA MER », que je n’ai pas vu, était très intéressant. Soit ! Je ne conclurai pas encore que cette démarche me semble bien suspecte et que la collaboration du Festival d’Automne avec la municipalité de Bagnolet me rappelle un peu beaucoup celle du Festival de Shiraz avec le T.G.P. ! En plus grave car ICI, il semble bien que le but de l’entreprise soit d’ASEPTISER NOTRE QUOTIDIEN. J’irai au prochain Aperghis, mais en me méfiant.

14.10.77 – Loin des bruits et des fureurs du Festival, le Théâtre du Chêne Noir poursuit auprès de ses publics du Vaucluse un travail de fourmi qui porte ses fruits puisque, hier soir, la salle était pleine, alors que pour la troisième ou quatrième fois, Gérard Gélas présentait une troisième version de ses CHANTS POUR LE DELTA, LA LUNE ET LE SOLEIL, avec non plus seulement textes et musique, mais mise en espace, avec le concours du corps de ballet de l’Opéra d’Avignon. Un corps de ballet tout jeune, dont la moyenne d’âge est de vingt ans, qui n’a pas la classe internationale, mais pète de fraîcheur, d’enthousiasme et d’application. Soyons indulgents : pour un premier coup, sans être un coup de maître, ce n’est franchement pas mal et la chorégraphie de Gérard Gélas, plus à l’aise dans la ligne HAIR que dans le style LAC DES CYGNES, grouille d’imagination. Bref, ce groupe de trente-quatre personnes ne donne pas l’impression d’un collage. La danse est intégrée au spectacle que nous connaissions, elle y est comme intégrée et le sert, ajoutant à sa magie ; on n’a pas une impression d’enrichissement, par contre je suis sûr que si je revois ces CHANTS POUR LE DELTA sans cet apport, j’aurai, maintenant, un sentiment d’appauvrissement.
Cette collaboration (habile, car Gélas –ô tempora, ô mores- est en train de devenir le chéri du maire… et un suspect aux yeux de Puaux), pourrait déboucher, après travail technique et disciplinaire, sur un vrai spectacle de théâtre quasi-total. Je constate en tout cas que mon idée de proposer Gélas pour Persepolis est très valable. Il saura décrypter la magie du lieu. N’a-t-il pas spontanément le sens –à travers ses beaux et émouvants poèmes- des « siècles qui nous contemplent » ? Il devra professionnaliser ses nouvelles recrues. C’est une question de temps si le Maître de ballet a de la classe (c’est là que le bât blesse peut-être).

PARENTHÈSE

De toute manière, le vent de l’histoire avait soufflé. Le Président de la République Française, Valéry Giscard-d’Estaing avait rendu aux religieux Iraniens leur Ayatola chéri qui s’ennuyait dans la banlieue parisienne. Plus question de    festival. 

Il devra aussi, sans doute, choisir un peu plus ses inspirations. Le tableau qui environne le poème sur le Nil est très hollywoodien. Il termine sur une note de pas très bon goût une soirée qui, jusque-là, avait baigné dans l’exigence, quoique atteignant au cœur un public reconnaissant à l ‘équipe de lui chanter le Rhône, la Nationale 7, les Cigales et… Les Emigrés. Le contenu n’a pas bougé : point de revendication. Une amertume, une nostalgie du passé, une mélancolie. C’est un état d’âme qui est décrit, qui devrait toucher les vieux du Combat. Apparemment, il émeut aussi les jeunes. Le THÉATRE DU CHENE NOIR est devenu (sans jeu de mots) un CONSTAT ! Ses racines sont authentiques. Cela l’explique et le justifie. Il est « de gauche », mais il est chantre du chauvinisme, celui qui rassure parce qu’il ne se pare pas de l’Occitanie comme d’une plate forme revendicatrice. Rien n’interdit au POUVOIR de verser des larmes de crocodile face à cette démarche locale claire.

15.10.77 – Je ferai d’abord une critique concernant le théâtre Sylvia Monfort : le temps où la « jeunesse » bourgeoise aimait à s’entasser sur des cubes inconfortables ou par terre est passé de mode. Quand le produit proposé au consommateur ne recèle de surcroît rien d’exaltant, l’erreur devient faute.
Quand Régis Santon est venu me voir il y a quelques mois, le texte de LA GUERRE CIVILE sous le bras en me disant : « C’est une pièce fasciste, mais elle traite du problème du POUVOIR en des termes si forts que j’ai envie de la monter », j’ai lu la pièce de Montherlant, dans l’esprit d’y chercher quelque chose qui aurait un rapport avec le monde dans lequel nous vivons. La préface m’apprenait que l’auteur avait eu l’idée de son sujet pour la première fois à propos des événements de 1934 et qu’il avait porté son sujet en soi pendant vingt-trois ans avant de l’aboutir en 1957. Cette lecture ne m’avait rien laissé décrypter. La représentation n’a rien arrangé.
Pompée, car c’est de lui qu’il s’agit, est certes un chef irrésolu. Et des chefs irrésolus, nous en avons connu beaucoup entre 1932 et 1957. Mais le contexte de la bataille de Pharsale est romain. Les personnages, Caton, Brutus, Cicéron, César etc. (on ne les voit pas tous mais tous sont présents) sont historiques et connus. On les voit causer et ce qu’ils disent, bien sûr, est de Montherlant dont on reconnaît de-ci de-là la facture à certains mots d’auteurs. La guerre civile décrite est dérisoire car elle oppose des gens de la même « famille », entendez de la même « classe ». Le camp choisi l’est par hasard, ou par intérêt, ou par affinités. Aucun projet de société, aucun dessein ne meut quiconque. Une telle guerre civile ne serait pensable aujourd’hui que dans des pays sous-développés où deux généraux noirs se disputeraient une présidence. Mais encore : l’un se réclamerait de Mao et l’autre de Carter ou de Brejnev, ou il représenterait une ethnie contre une autre.
L’œuvre de Montherlant n’est donc absolument pas concernante pour MOI et je ne vois pas ce qu’elle fout dans un cycle sur le POUVOIR ! Pompée a eu le goût de l’échec. Bon ! Et alors ?
Santon s’est-il aperçu en cours de route qu’il n’y avait rien à tirer du texte ? On pourrait le croire car rarement j’ai vu une mise en scène aussi peu imaginative , et il y a bien longtemps que je n’avais vu entendu des acteurs « déblayer » avec autant de hâte. On a l’impression qu’ils courent après un train à ne pas le rater. C’est nul, nul, nul !
Zenacker joue Pompée. Il n’est pas nul, évidemment. Il en fait ses kilos habituels. Mais il n’est pas Pompée. C’est une erreur de distribution. Pierre Viehescaze incarne Caton. Moi, j’aurais préféré un acteur moins coutumier des gueuletons. Il est empâté, mou. Il eût mieux convenu à Pompée. Marie-France Santon est l’allégorie de la Guerre Civile. Elle est très antipathique. La seule réussite, c’est le décor : une tente en forme de parachute. Santon l’a-t-il voulu en symbole ?
Toute cette entreprise, pour reprendre les mots mêmes de Montherlant, chiante, inutile, interminable, vaine, mériterait la mort, « la mort pour médiocrité ! »

16.10.77 – Je ne cite que pour mémoire la « création » au T.G.P. par le GROUPE TSE des PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE. Du spectacle, je n’ai rien de plus à dire depuis Shiraz, si ce n’est que le perfectionnisme absolu ne semble plus être le dada d’Alfredo Rodriguez Arias. Les imperfections, que j’avais mises sur le compte de la nonchalance iranienne, existent ici aussi : une toile est plantée trop profond, les éclairages sont souvent plats. Le jeu est laissé très LIBRE et chacun peut y tirer son épingle. L’invention a été permise aux interprètes et l’on peut redouter que Jérôme Nicolin, sublime aujourd’hui, n’en fasse trop demain. C’est une soirée divertissante, jolie et futile. Comme je le supposais, le tout-Paris glose sur la technique des masques et les membres du P.C. sont enchantés : il n’y aura pas de « danger » ce mois d’octobre au T.G.P. !

19.10.77 – Le TRISTAN ET YSEULT de la Compagnie Daru raconte en formes animées l’histoire des amants célèbres. Pas un mot n’est prononcé et l’anecdote n’est pas non plus mimée. Sur fond musical, c’est une illustration du mythe. Pour savoir où il en est, le spectateur doit se référer à la feuille ronéotypée qui lui est distribuée. En fait, cela n’a guère d’importance et il suffit, pour apprécier le travail, de se laisser porter par les séquences que soulignent la musique et les « contextes sonores » synthétisés par Philippe Angrand, avec Patrick Moulou aux guitares. J’ai écrit « pour apprécier le travail ». Je n’ai pas écrit « pour être charmé par le travail », car là est le bât qui blesse : ce spectacle est beau, parfait, mais il ne touche pas parce qu’il sent l’effort. C’est le Houdart de la recherche formelle qui inspire évidemment la démarche. Et la question s’est imposé à moi : est-ce que les marionnettes (Daru emploie lui-même ce mot impropre en l’espèce) sont capables de faire décoller un spectacle ? Est-il possible d’éviter que les poupées engendrent autre chose qu’une sensation morte ? Et comment la magie pourrait-elle opérer quand on voit, derrière les personnages, s’agiter en bons artisans consciencieux et inexpressifs, les trois manipulateurs ? Leur « absence » voulue de ce qui s’exprime grâce à leur habileté, n’engendre-t-elle pas une excessive distanciation ? Quel mystère subsiste, à tant montrer (si j’ose dire) les ficelles ? Est-ce par hasard que le théâtre à l’Italienne s’ingénie si bien à cacher les machineries que les metteurs en scène modernes montrent souvent, mais pour les cacher aussi par des moyens plus subtils que les frises et les pendrions ? Je crois que cet art qui convient à Guignol ou aux exotiques, n’a de valeur que comme complément d’autre chose. Dans LOUISE MICHEL, c’est la femme de chair et de sang qui conquiert. Dans l’appoint, je crois à cette utilisation. La marionnette devenue centre du spectacle pourra provoquer mon admiration, mon étonnement, pas mon émotion.
Voilà ce que m’a inspiré ce beau TRISTAN ET YSEULT. C’est le premier de la saison. Il paraît qu’il y en aura trois. Attendons les autres.

20.10.77 – Si Georges Lavaudant a voulu, avec son PALAZZO MENTALE, montrer qu’un Centre Dramatique National n’avait RIEN à exprimer, si ce n’est le vide figé d’une Société bloquée dès le premier quart du Siècle que nous vivons, s’il a voulu signifier qu’impuissant et inutile, la mission d’un tel organisme était de jeter l’argent par les fenêtres pour bien montrer qu’il en avait ; si Pierre Bourgeade de son côté, a entendu prouver qu’un auteur pouvait toucher des droits après avoir pondu un NON texte (en fait il signe un collage), ils ont très bien réussi leur coup. Le décor est superbe et colossal. Le groupe SPHEROE crée un environnement musical super pop. Des fumigènes mettent la salle dans le brouillard. Un gadget traverse la scène en lançant des étincelles : c’est l’avion de Blériot (paraît-il). Et Lavaudant nous montre des groupes immobiles, qui sont, les uns sur une pelouse trop verte, les autres perceptibles à travers les fenêtres d’un immeuble.  (Ca donne la « vision fragmentaire pour tous », Vitez est dépassé !). Ils dansent parfois très lentement. Dans une mansarde, un couple est vaguement plus vivant que le reste.
Tout cela est mort, morne, mais cultivé. Lavaudant montre ses références. Les personnages s’appellent Fritz lang, Erich Von Stroheim, Borges, Ginsburg, Guzman, Proust, Nosferatu, Kafka ! les conteste-t-il ? Les condamne-t-il ? Il est sûr qu’il s’en sert pour se faire valoir. Mais que CONSTATE le spectateur ? On ne l’oriente guère, le pauvre, ça n’est pas dans la ligne d’aujourd’hui. Ce PALAZZO MENTALE m’a fait baigner dans le type d’atmosphère de Claretta de Vitez. Ce Centre Dramatique National des Alpes nous montrera dans un mois le HAMLET de Mesguich. Il y a là une famille, avec laquelle je ne me sens pas en cousinage. Monique Bertin qui n’a pas aimé PALAZZO MENTALE plus que moi, disait qu’à vingt ans elle aurait crié au génie ! Alors !!!?...

22.10.77 – Je suis content d’avoir été revoir le spectacle du THÉATRE DE L’AQUARIUM, « La jeune lune… » sur le terrain, en tournée, à Douai, devant un public, qui, de toute évidence, ne réunissait pas que des intellectuels dits « de gauche ». Il y avait même là un comité d’entreprise, au grand complet, 120 personnes pour qui c’était la sortie annuelle avec souper au Café Excelsior après la séance. Les artistes y étaient conviés !
Depuis sa création, cette JEUNE LUNE a été retravaillée et réactualisée. La représentation garde quelques passages à vide, mais dans l’ensemble, elle est fort efficace et la théâtralisation de la vie ouvrière est si habile que ce qui pourrait être gênant (se servir à des fins esthétiques de ce qui est le quotidien de millions de gens) est au contraire reçu avec amusement par les concernés. Les transpositions de machines, les dialogues entre les hommes et les outils de travail, sont remarquablement mimés et joués. Je ne me dédis pas de ce que j’ai écrit naguère : les gens de l’Aquarium sont allés en touristes dans les entreprises occupées et cela crée une DISTANCE entre les événements et ce qu’ils expriment. Mais ils ont eu l’œil acéré, ils ont observé, écouté, avec une attention digne des meilleurs journalistes. Ils ont su pénétrer au fond des préoccupations de ceux qu’ils voulaient décrire, et je trouve, tous comptes faits, que l’injection de l’ART dans leur « chronique » est exemplaire… parce que bourrée d’imagination et hautement professionnelle.
Leur plume narratrice se veut objective. Ils relatent ce qu’ils ont vu et tâchent de le faire éprouver à d’autres. Mais ils ne sont pas neutres, et l’on peut comprendre l’agacement de la CGT en constatant l’importance accordée à la critique du Syndicalisme professionnel. Le sketch des pieds et des mains est admirable, mais il est « dur ». La description des huiles venant une heure à une manif, parce que les photographes sont là, ne peut guère plaire aux dirigeants des centrales. Reste que l’essentiel demeure la lutte des ouvriers contre les patrons et que celle-ci ne peut gêner que ces derniers. L’attitude cégétiste qui a consisté, ici ou là, à censurer le spectacle, à empêcher les camarades de le voir, est donc scandaleuse et peu conforme à l’image démocratique que le P.C.cherche à donner aujourd’hui de lui-même.
D’autant que l’équipe ne se refuse nullement aux débats. Le journal de la classe ouvrière qui a titré « ordre de démobilisation » a donc été en contradiction avec sa ligne, car loin d’empêcher les militants de venir, il fallait les encourager à soutenir un spectacle qui parlait d’eux et de leurs problèmes, quitte à ce qu’ils discutent. Mais la « tête » n’a peut-être pas jugé sa « base » assez mûre pour cela… ou peut-être y avait-il trop de vérités dites.
En tout cas, revoir cette JEUNE LUNE après le PALAZZO MENTALE, c’est prendre un bain de mer après une phtisie galopante. Nous avons encore, heureusement, des jeunes qui n’ont pas baissé les bras, qui combattent, qui critiquent et qui le font sans désespoir pour que la prise de conscience débouche sur une autre société. Mais voilà : Lavaudant est plus jeune que l’AQUARIUM. Il est de la génération d’APRES. Qu’est-ce qu’elle a dans la tête, cette génération-là ? Ses jeunes bourgeois sont-ils tous nihilistes, comme la bande à Baader, chacun à sa manière, chacun dans son domaine, et le constat du PALAZZO MENTALE serait-il celui d’une impuissance, d’un refus, d’un SUICIDE ? Dans ce cas, l’ENNUI distillé ferait partie de la leçon à moi inculquée et l’on pourrait penser que Lavaudant a parfaitement dit ce qu’il avait à (ne pas) dire. Son spectacle serait essentiel.

24.10.77 –Vouloir tenter d’infléchir le MACBETH de Shakespeare vers une signifiance contemporaine, est une utopie. La société décrite dans la pièce est la société féodale. La lutte pour le POUVOIR n’y correspond pas à des motifs économiques. Les personnages se meuvent selon un code qui a disparu. Mehmet Ulusoy a néanmoins voulu faire acte de metteur en scène de gauche. Son recours a été de mettre dans la bouche des comparses, serviteurs et soldats, des répliques empruntées à Brecht : ce collage n’est pas gênant, mais, en fait, il n’apporte rien, tant il est plaqué. Plaqué aussi, le dialogue où Macbeth et Lady Macbeth deviennent pour une minute Ubu et la mère Ubu.
Dire que l’œuvre n’a pas de résonance actuelle n’est cependant juste que du point de vue habituel en la matière, c’est-à-dire matérialiste.
Si on se place sous l’angle des courants nietzschéens qui semblent vouloir actuellement soulever des vagues venues de la métaphysique païenne, certaines couches de la nouvelle jeunesse, il en va différemment. Comme l’OR DU RHIN ou la WALKYRIE, comme ZARHATOUSTRA, MACBETH peut atteindre ces profondeurs de l’âme qui enfantent le fascisme. Je crois que cette pièce aurait pu être citée dans LE MATIN DES MAGICIENS. Car elle baigne dans un climat magique. Si Mehmet Ulusoy avait joué cette carte, il aurait pu faire de son Macbeth un précurseur d’un Hitler –ô combien plus dangereux encore- qu’actionneraient les forces obscures d’un au-delà imaginaire.
Il  n’a pas été intéressé par cette piste. Son spectacle est terrien. Il n’a donc pas trouvé la correspondance secrète avec notre Monde à nous. D’autant plus qu’il a voulu montrer la dérision de la lutte engagée. Cette lutte, hors de la dimension cosmique, est en effet dérisoire. Le fait divers l’emporte, et les nez de clowns dont s’affublent les partenaires ne sont qu’amusante anecdote, alors qu’ils auraient pu, peut-être, acquérir la valeur d’un contrepoint terrible ! L’assassin allant commettre son crime sur un air de cirque et un fil de funambule, c’eût été extraordinaire si le personnage avait été décrit mû par des impulsions irrésistibles, lui échappant, venant d’ailleurs. Bourreau mais victime…
En fait, il manque au MACBETH de Mehmet, la grandeur de la tragédie. Il a rapetissé le propos. Il est passé à côté d’un texte qui ne se laisse pas trahir.
Macbeth, selon Mehmet, devient de plus en plus petit enfant à mesure que, le meurtre ayant été perpétré, l’étau se resserre pour le châtier. Gratuite dans le spectacle, l’idée aurait pu découler du parti non utilisé. Une fatalité eût alors diminué progressivement le grand homme. Ici, cela apparaît d’autant moins que les quatre acteurs jouant Macbeth n’indiquent pas cette évolution, sauf un peu Soulier, le dernier, mais il vient trop tard ! Quant à Samier et Patrignani, je ne perçois pas la différence entre eux. Ils sont le premier et le troisième… Reste le deuxième, qui est une femme !!! Et qui est Keriman Ulusoy !!!!!! Je confesse que là, je ne suis pas du tout : pourquoi, aussitôt après l’acte criminel, Macbeth réapparaît-il sous une enveloppe féminine ? Je n’ose penser que Mehmet ait voulu y faire ressortir un premier signe de REGRESSION ! Ce serait d’un misogyne tel que mon humanisme m’obligerait à crier au scandale, car rien (en tout cas de professionnel) ne justifie que ce soit Keriman Ulusoy qui incarne ce Macbeth-là. Elle est exécrable. Elle baragouine son texte à la manière des actrices des théâtres municipaux d’Istanbul. Est-ce par vengeance que Mehmet lui inflige l’humiliation d’être chaque soir le désastre de la représentation ? Au contraire, est-ce Keriman qui, sur l’oreiller, lui aura insufflé cette idée ? Elle serait alors néfaste à son compagnon.
Car nonobstant tout ce que je viens d’écrire, je suis sûr que Mehmet Ulusoy est un des plus grands metteurs en scène de ce temps. L’invention foisonne en lui et si son MACBETH est une erreur, c’est une GRANDE erreur. De la poésie de Nazim Hikmet aux souffles épiques du Walhalla, il y a un abîme qu’il ne peut pas franchir… Ou peut-être l’aurait-il pu s’il avait réfléchi, ou s’il s’était entouré de dramaturges non brechtiens… (il nous faudrait peut-être, aujourd’hui, avec les nouvelles tendances, des dramaturges de l’inconnaissable). Je crois que son MACBETH est raté, mais il comporte beaucoup de grandes beautés. Il a travaillé dans la spontanéité, avec SES idées préconçues. Il a abordé l’œuvre en sachant ce qu’il voulait faire. Il ne s’est pas laissé porter par elle… longuement. Pourquoi a-t-il eu envie de monter MACBETH ? C’est ça qu’il ne s’est apparemment pas demandé. S’il s’était interrogé sur CETTE impulsion, peut-être, entrant en lui-même, eût-il découvert… et exploité des mannes qui l’eussent mené au succès, c’est-à-dire à l’harmonie avec une ligne de forces d’AUJOURD’HUI qu’il faut combattre car « le ventre est toujours fécond qui engendrera la bête immonde ».

26.10.77- Silvia Montfort a beau grimacer toute la soirée un sourire forcé, Nuova Colonia de Pirandello mis en scène par Anne Delbée m’a ennuyé. Le sujet n’est pourtant pas sans intérêt : quelques malheureux, mécontents ou rebuts de l’humanité, décident d’aller se refaire une virginité dans une île. Le microcosme de société qu’ils créent n’a rien d’une renaissance. Chacun épie l’autre. Les mauvaises passions s’exacerbent. L’atmosphère est étouffante. Bref, Pirandello a écrit le contraire de ce moi j’aurais écrit sur le même sujet. Je rejette son pessimisme.
Mais soyons clairs : ce n’est pas l’indignation qui m’a fait partir à l’entracte. C’est le fait que je me faisais chier. Et je me faisais chier parce qu’Anne Delbée a voulu distancier l’indistanciable. Pirandello, ça se joue au premier degré. Elle est sotte.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 31 janvier 2007 3 31 01 2007 23:20
28.10.77 – En voyant au Théâtre d’Orsay L’EDEN CINEMA de Marguerite Duras, j’avais envie de qualifier d’« ennuyée » la mise en scène de Claude Régy. Le ton radio culturelle emprunté par les deux narrateurs de l’anecdote, Michaël Lonsdale et Catherine Sellers, ne voit sa neutralité monocorde coupée que par de brefs monologues qui permettent à la vieille Madeleine Renaud d’être là sans trop se fatiguer 150 minutes durant.
L’EDEN CINEMA (on aurait pu prévenir !), ce n’est rien d’autre qu’une adaptation du célèbre BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE. En forme de « théâtre style », si j’ose dire, très efficace pendant 3/4 d’heure, insupportable à la longue quand on voit sempiternellement les acteurs se trimballer nonchalamment d’un bout à l’autre de la scène en paraphrasant des mots prononcés. Cette résurrection a le mérite de la clarté, ce qui n’était pas, si ma mémoire est bonne, le cas de la version Serreau ni du film superproduction américain : elle nous replonge dans un monde, celui des petits Blancs, colonisateurs minables, dupeurs et dupés médiocres, dont on mesure en se retournant à quel point il était misérable. Ce monde-là, l’auteur l’a apparemment bien connu. Elle le condamne, mais ne cache pas sa tendresse pour la femme courageuse qui aura lutté toute sa vie, même au prix de vendre sa propre fille, pour conquérir l’impossible et protéger des grandes marées saisonnières un terrain acquis avec des pourboires d’ouvreuse de cinéma accumulés pendant dix ans, terrain pourri que lui avaient vendu des escrocs. C’est toute une vie d’échec qui est décrite, une épopée petite-bourgeoise négative, baignant dans une atmosphère qui n’est plus, heureusement, qu’un souvenir. L’œuvre la recrée bien. La mère, bien sûr, c’est Madeleine Renaud, Je n’ai pas trouvé de très bon goût la scène finale où elle est étendue, morte, au premier plan. Elle a dû penser que l’attachée de presse du théâtre tirerait un bon parti de ce moment du spectacle. Pour ICI PARIS, peut-être.

30.10.77 – « Marathon », au profit du Théâtre des Deux Portes à la Cartoucherie. J’arrive vers 13 h 30 et je vois, sur l’Esplanade, une parade vivement et gaiement menée par deux grandes marionnettes en tissu. C’est l’Atelier de l’Arcouest (de Dieppe). Puis, après une improvisation de circonstance parfois drôle, souvent appuyée, ils jouent « la balade d’un tourneur de manivelle ».
C’est une allégorie jolie lorsque ces jeunes gens s’affublent de masques, dont ils ont le sens, dans la ligne du Bread and Puppet. Mais ils ne sont pas sortis du scatologique. Et ils n’ont pas le sens du rythme. Le sujet, qui montre que les petits oiseaux se font bouffer par les gros au bec crochu, est traité mollement. On finit par s’ennuyer et c’est dommage, car le matériau est beau.

La parade de l’ODIN TEATRET a une autre allure. Perchés sur des échasses, des personnages felliniens, conduits par un clown tapant sur sa grosse-caisse au son d’une musique de foire, ont l’air de flotter au-dessus de la foule. Le groupe se meut vivement, en ordre, chacun exécutant SA partition. C’est le spectacle de rue idéal, de grande efficacité, de haute tenue.
Dans l’ambiance assez chaude des 15 h 30, le spectacle tasse de thé, « Sujet Katherine Mansfield », est un peu déraciné. P. Fiegelson a choisi trois nouvelles. Dans la première, on voit une femme qui quitte son mari, mais est horriblement déçue parce que son amant a perdu son chapeau haut-de-forme. En casquette, il est ridicule. Elle rentre à la maison. La deuxième montre une servante qui sacrifie sa vie parce que ça ne plairait pas à « Mademoiselle » qu’elle se marie. Dans la troisième, deux vieilles filles et une bonne entretiennent des rapports d’une lourdeur d’atmosphère extrême. Je ne sais pas si Catherine Mansfield critiquait la Société qu’elle décrivait. À nous montrées en 1977, ces saynètes prennent une incontestable valeur de dénonciation. Certains moments sont savoureux. Reste qu’au niveau de la forme, c’est du théâtre très traditionnel qui fonctionne par touches impressionnistes.

J’étais entré au débat organisé par l’A.J.T alléché par l’affiche qui était ainsi libellée : « La crise du théâtre ? Les solutions existent ». Las ! Ce débat, qui a duré deux bonnes heures, n’a pas clarifié les problèmes plus que les précédents. Chacun a déballé ses rancoeurs et doléances. Il est apparu que la profession n’était pas unie.

DERNIER BAL, c’est d’abord celui qu’offre la direction de l’usine à un vieil ouvrier à la retraite. Tout le personnel s’est cotisé pour lui payer le rêve de sa vie : une machine à coudre. La fête se passe dans un des ateliers. Il y a du pastis, du champagne et de la bouffe, mais l’atmosphère n’est pas détendue, car la hiérarchie du travail est tout aussi présente à la « fête » qu’au boulot. Le fils du patron, le cadre dynamique expert en petits jeux de Société, la contremaîtresse peau de vache qui couche depuis toujours avec le vieux patron, les authentiques travailleurs -et encore, il y a échelle entre eux selon l’ancienneté- essaient de rigoler ensemble mais le bout de l’oreille repointe souvent.
L’usine en question, c’est une entreprise familiale qui sous-traite des écrous et des palettes pour Peugeot. On est en 1976 et Peugeot menace de rompre le contrat. L’usine est donc menacée de voir déposer son bilan. Cette nouvelle, le fils du patron l’assène au beau milieu des réjouissances. Dans cette entreprise, il n’y a plus de syndicat depuis la grève de 1964. Le patron ne peut pas supporter les agitateurs politiques. Au moment d’avoir à défendre leur bifteck, les salariés sont donc paumés et se laissent manœuvrer. Leur manque de solidarité, leur ignorance de la conscience de classe, leur dépolitisation les conduiront à perdre leur outil de travail. C’est LE DERNIER BAL là aussi.
Livchine raconte dans le spectacle l’aventure authentique de l’usine de son père. Il faut donc la croire vraie : comme on le regrette ! Et comme on est surpris qu’une équipe P.C.F. traite, somme toute, du même sujet que le THÉATRE DE L’AQUARIUM dont le gauchisme est suspect, en des termes infiniment moins militants. L’aspect combatif, vivifiant, jeune, de LA JEUNE LUNE, éclate, quand on compare le dynamisme des travailleurs en lutte montrés par les défroqués de Normale Sup’, à l’ahurissement inculte de ceux que décrit le porteur de carte à faucille et marteau.
DERNIER BAL est pourtant un spectacle à soutenir : parce qu’il traite d’un sujet contemporain français ; et parce que l’éclairage sous lequel il présente la question des fermetures d’entreprises génératrices de pertes d’emploi, est certainement juste quoique non exaltant. « On » ne parle en effet pas assez des petites boîtes qui font faillite, jetant à la rue de 5 à 100 employés « fidèles » et « inreclassables ». Les voilà, les 1.600.000 chômeurs. Ils ne viennent pas que d’USINOR ou de LIP. Le THEATRE DE L’UNITÉ lève donc un coin de voile que les ténors bien organisés ont tendance à faire oublier. Opportunément, son spectacle est donc le pendant de celui de l’Aquarium. C’est le volet des évincés discrets.
Il est dommage que la réalisation pêche un peu par manque du rythme. À côté de trouvailles et de moments formidables, il y a des passages à vide et des lenteurs inacceptables. Espérons que l’équipe va travailler pour que ça se resserre. Il est dommage aussi que cette équipe soit si peu nombreuse. Six personnes pour symboliser la fête d’une usine, c’est bref.
Mais que dire ? Livchine sait sûrement qu’avec cinquante figurants, il aurait mieux créé l’ambiance. On ne peut pas lui faire ce reproche-là sans honte. Pourtant, son atelier en fête, très réaliste à la Cartoucherie –on se croirait vraiment dans un hangar de fabrique- sonne le vide, le creux. Peut-être aurait-il pu imaginer une autre mise en scène avec un brouhaha en sono et l’indication que tout ne se passe pas dans le lieu montré. Mais baste ! J’ai l’impression de faire des embarras : tel qu’il est, le spectacle est efficace et utile. Il appelle un chat un chat.

Je n’ai pas pu voir LA GRONDE, ni le T.E.M., ni la Compagnie Sarah Vadja. Je n’ai pas le don d’ubiquité.

02.11.77 – Mémé Perlini a toujours été fasciné, nous dit-il, par la mort de Raymond Roussel, retrouvé sans vie en 1933 dans un hôtel de Palerme dans des circonstances dérangeantes pour le fascisme d’alors. L’univers de Roussel, construction et apothéose du RIEN », l’a donc intéressé et son spectacle LOCUS SOLUS entend signifier « l’impossibilité à interpréter et à reconstruire ».
On est, en plein, on le voit, dans la ligne Lavaudant. Du pays où milite avec acharnement un Dario Fo, le Festival d’Automne a importé la réalisation d’un paumé qui, face au monde en train de bouger, ne voit que l’immobilité d’un espace clos. Mémé Perlini n’a pas autant de pognon que son pendant grenoblois. Mais ses inspirateurs sont les mêmes et ici encore Magritte est cité en référence. Quelques filles nues, dont une grande à cheveux courts et à corps de garçon, quelques hommes aussi, évoluent donc quatre-vingts dix minutes durant entre trois murs noirs percés de lavabos et sur un sol sablonneux.
Par une fenêtre, à un moment, on voit un paquebot qui passe. C’est le seul lien direct que j’ai perçu (n’entendant toujours pas l’italien), avec le texte de Roussel, qui, lui, était fondé sur la vanité de la conversation cultivée et qui recélait un humour à base de dérision : le riche Parisien mondain se foutait ouvertement de son auditoire, mais en même temps l’embarrassait car ce que disaient ses personnages était intelligent. Vers les années 25, c’était en somme l’inutilité de l’intelligence qu’il prônait. Les moyens de Perlini ne se rattachent guère au verbe. Le titre donné au spectacle, LOCUS SOLUS, doit donc être interprété au niveau d’une équivalence. Concédons que celle-ci est, à la réflexion, assumée. Et que le spectacle ne manque pas de beautés esthétiques. Les tableaux, la musique, les cris (souvent grotowskiens) ont de la présence.
Les spectateurs restent passifs devant cette chose vaine, mais on ne peut pas parler tout à fait d’ennui. La ligne de force impliquée n’en est pas moins significative d’une démission, pour ne pas dire d’une déroute de la revendication humaine. Les constats d’impuissance ne me satisferont jamais. Je ne peux donc qu’être contre la démarche.

03.11.77 – Vous entrez dans une antichambre propre, où il y a un monsieur qui contemple les rares billets qui se sont égarés dans sa caisse. Un bar vous propose du Beaujolais, mais personne ne consomme. Une douzaine de patients attendent en silence. Quand l’heure est venue, le monsieur triste ferme sa caisse (et la porte d’entrée), le tenancier du bar range son matériel et va tripoter quelques boutons électriques. La lumière baisse et il dit : « Si vous voulez bien me suivre, Messieurs Dames ». On fait la queue devant une porte ouverte sur du noir. Deux par deux, guidés par une pile Wonder, les spectateurs sont placés aux quatre coins d’une pièce où l’on devinera bientôt un mobilier hétéroclite. Là, à MADRAS, vue par Eduardo Manet et l’atelier de l’Epée de Bois, ils assisteront à l’agonie d’une famille coloniale à l’heure où les indigènes libèrent leur Pays. On ne verra QUE la famille, et, relais avec le monde extérieur terrorisant signifié par le son, un serviteur autochtone. C’est donc un monde clos qui sera décrit, avec une illusoire issue vers une frontière, sans doute impossible à atteindre, un univers à la HUIS CLOS. Le climat est violent. Le non averti pourrait croire que l’auteur et l’équipe stigmatisent les envahisseurs dont la cruauté, l’appétit de torturer, sont complaisamment dénoncés par ceux qu’ils vont en réalité, enfin, empêcher de les exploiter. Les réalisateurs sont évidemment partisans de ces derniers. Mais la pièce est psychologique. Le drame qu’elle montre est ENTRE les victimes désignées par le vent de l’Histoire. Celui-ci reste à l’extérieur. Il n’est que catalyseur de débats intimes. Il est donc nécessaire de se battre les flancs pour tirer la LEÇON qu’elle recèle. Ce n’est pas étonnant : Manet a toujours été ambigu. C’est un disséqueur d’âmes et non un prophète de la Révolution.
Quand c’est fini, les acteurs ne viennent pas saluer et le public n’ose pas applaudir. Il sort en silence comme il est entré. Il a droit, pourtant, cette fois, à la lumière pour se mouvoir.
(Cartoucherie)

04.11.77 – Ce qu’on appelle l’avant-garde en Union Soviétique n’est évidemment pas ce qu’on appelle l’avant-garde chez nous. LA MÈRE de Gorky, monté par Lioubimov d’une façon « révolutionnaire », nous semble, à nous, fort académique. En fait, le retraitement de l’œuvre m’a paru surtout consister en un changement de l’ordre des scènes. Et je suppose que l’innovation qui a consisté, au Pays du réalisme tout puissant, à avoir utilisé les soldats tsaristes, manoeuvrant sous les ordres réels d’un officier qui a sûrement fait son service militaire, comme éléments de décor signifiant les lieux de l’action (prison, parloir, mur de maison etc.) a dû faire sourciller des orthodoxes de l’Art stalinien. Chez nous, cette astuce de mise en scène étonne et provoque l’admiration pour son originalité, mais ne choque pas car nous sommes accoutumés à ne pas voir forcément un chat là où un texte nous dit qu’il y en a un.
Ces préliminaires dits, quel beau spectacle et quel bain de santé ! Tout est lisible car exprimé et assumé, même pour qui n’entend pas la langue russe. Ces soldats décors, qui sont aussi objets d’oppression dans les scènes de combats, ils sont magnifiques. Et quel art d’utiliser le théâtre lui-même, ses passerelles, ses cintres, comme éléments accessoires ! Et quelle imagination dans les éclairages ! Et quel sens de la plastique des foules ! On sort heureux du spectacle de la TAGANKA de Moscou. Ça n’arrive pas si souvent à Paris.

08.11.77 – Le « peuple » est complètement absent dans HAMLET. Pour montrer qu’il est un metteur en scène engagé, le réalisateur n’a donc d’autre ressource que de rendre grotesques les personnages de la classe dominante qui s’affrontent entre eux. Il les affublera de faux crânes ou de ventres postiches et leur prêtera des attitudes obséquieuses (les Ambassadeurs), il poussera à l’extrême un caractère veule et le rabaissera au niveau d’un courtisan combinard (Polonius).
Le spectre n’aura rien de mystérieux, et se promènera, très chair et os, avec une démarche de vieillard. Mais Shakespeare résiste, et Benno Besson ne parvient à rabaisser ni Hamlet (Philippe Avron, qui, à dire vrai, semble jouer sa propre partition sans se préoccuper du reste. Les faits qu’il soit affublé de guenilles et qu’il gomme les morceaux de bravoure du texte, tel le fameux « être ou ne pas être », ne l’empêchent pas d’être efficace conformément à la tradition « super intelligence jouant la folie »), ni Ophélie (que Brigitte Roüan ne caricature pas, mais peut-être voulait-on qu’elle soit signifiante de ce qu’était la condition d’une jeune fille bien née de son époque), ni même le Roi Gonzague et la Reine Gertrude. Quant aux étudiants Rozencrantz et Guildenstern, ils sont eux-mêmes. Tout au plus Besson a-t-il insisté sur leur aspect flics au service du Pouvoir en place. Il aurait pu faire un sort aux comédiens, mais il ne l’a apparemment pas voulu.
Ils sont montrés, tels que Shakespeare les a décrits, serviteurs obéissants des Puissants qui leur donnent des instructions. (Mais peut-être Besson a-t-il voulu par là stigmatiser la condition de l’acteur en D.D.R.).
La mise en scène est donc terrienne. Elle court un peu la poste mais elle est inventive au niveau des mouvements. L’ennui ne préside pas au spectacle.C’est une réalisation « populaire », avec le parti d’appeler un chat un chat et de ne point chercher midi à quatorze heures. L’aspect magique est inexistant.

10.11.77 – Me voici à Nancy pour voir (enfin) LA LOCOMOTIVE FOLLE montée par Michel Massé et son 4 L 12.
La salle Gentilly est toujours d’accès assez sinistre. On s’en approche dans le noir absolu. Et c’est miracle qu’il y ait du public, me semble-t-il. Mais il y en a, c’est un fait. Le même que celui du festival, moins les étrangers à la ville.
Le « décor » est à base de tuyaux de cheminées, plantés à l’apparente va comme je te pousse. Il y a aussi des barres métalliques et des cordes. Les éclairages proviennent de quelques projecteurs vétustes (et qui ont dû souffrir). On est assis de trois côtés sur des bancs rudes. Le sol est de ciment. Il faut de l’imagination pour deviner que le dispositif représente un train et sa locomotive. Mais, de toute façon, avec Witkiewicz, on n’est pas dans le concret.
Je ne sais pas si Massé a été fidèle à la lettre de l’œuvre. En vérité, je ne le crois pas, car le spectacle qu’il offre ressort évidemment d’un travail collectif où les mots n’ont pas priorité. Mais connaissant un peu l’auteur, sinon cette pièce, je pense qu’il a honnêtement TRANSCRIT l’atmosphère et reproduit le contenu. Des voyageurs arrivent. Ils sont hauts en couleur, s’agitent. Il y a là un employé de banque qui va au chef-lieu, une jeune fille qui part tenter sa chance comme actrice dans la capitale, une bêcheuse, que les autres appellent vite « comtesse », qui va y visiter des églises, une mythomane qui voyagerait sans cesse, jusqu’à et depuis New York où elle connaîtrait les plus hautes personnalités. Ce petit monde ploie sous des bagages hétéroclites et s’affole sous les ordres contradictoires de deux employés qui, dès le début, se montrent carrément abusifs. La fantaisie, le burlesque, les gags président à cette installation qui dure trois bons quarts d’heures ahurissants, du genre HELZAPOPPIN. On rigole pas mal, d’autant que le public est très sollicité, pris à témoin, directement provoqué. Le diapason est constamment au maximum. Peut-être trop. Les cris finissent par fatiguer. Je le note. J.J. Gautier en eût fait un scandale.
L’étrange fait peu à peu irruption dans le normal (qui est déjà anormal comme du Kafka qui ne se prendrait pas la tête à deux mains). Le mécanicien et son chef ont des comportements pour le moins bizarres. L’un d’eux cherche un « projet », et celui-ci lui sera révélé alors que le train surchauffé va de plus en plus vite et brûle la dernière station avant la voie unique où il se rencontrera avec le rapide 50 qui arrive dans l’autre sens : il va vivre, en y entraînant les autres, la grande aventure dont l’issue –la mort- est inévitable.
Tout en restant burlesque, le spectacle change alors de ton : l’inquiétude s’installe chez les voyageurs, mais le mécanicien les convertira, les uns après les autres, et après avoir changé d’identité, à sa solution finale. La folie s’emparera du train entier. C’est joyeusement que tout ce microcosme de peuple ira se précipiter dans le néant.
Irrésistiblement aujourd’hui, on aurait envie de changer le titre et d’appeler la pièce : LA LOCOMOTIVE A BAADER, tant le rapprochement (pas voulu puisqu’il ne s’agit que d’une reprise), s’impose. L’œuvre a été écrite vers les années 25. On voit ce qu’une telle élucubration pressentait. À bon entendeur, salut ! La leçon se retrouve à cinquante ans de distance.
Massé a bien su doser le rationnel et l’illogique. Ce qui meut ces êtres quelconques qu’une démence précipite vers un destin horrible et improvisé, ressort des impulsions incontrôlables qui soulèvent parfois les hommes. Mais en même temps, il y a une apparence de cohésion dans tout ce qu’ils font, même quand c’est dingue. Les gestes, les actes, sont JUSTIFIES… et le suspense est tenu : jusqu’au bout, Margot espérera que la raison ramènera ces fous à se sauver, que l’un d’eux renversera la vapeur, qu’ils sauteront du train.
On le voit, cette reprise n’est pas inopportune. Le symbole y est manié à plein tube, mais le vent contemporain souffle, ce qui est surprenant venant d’un autodidacte qui vit en autarcie avec sa troupe provinciale et qui ne voit, de ce que font les autres, que ce que le festival lui procure. Le travail est en tout cas professionnel. On voit que ces gens font des exercices quotidiens et prolongés. Dommage qu’un côté canular d’étudiant montre encore parfois le bout de son nez, pas toujours dans le bon goût. Dommage aussi qu’il en soit parfois fait trop. Quand Massé et ses camarades auront compris qu’il faut parfois savoir s’arrêter, quitte à sacrifier un effet chéri, ils deviendront un grand 4 L 12. Déjà, leur style s’impose et la qualité l’emporte.


COMMENTAIRE a posteriori

Je relis ce compte-rendu alors que je viens de voir en 2005 au théâtre du Rond Point à Paris la dernière création du 4 LITRES 12 : « CA LE DÉSORDRE ». Depuis longtemps, Odile et Michel Massé ne font plus appel (sauf rares exceptions) au support extérieur d’auteurs. Ils sont d’ailleurs « passés de mode ».Les jeunes d’aujourd’hui ne les connaissent plus et les vieux critiques font la moue. Je fais partie de leurs inconditionnels et je suis certain que j’ai raison. « CA LE Désordre » ressort de la même logique que tette LOCOMOTIVE FOLLE : un metteur en scène (Michel Massé en personne) cherche à mettre de l’ordre dans le spectacle sur la beauté du monde, qu’il veut monter,mais en face de lui il n’a que des artistes qui ne comprennent ni son discours, ni ses indications scéniques. Entre la folie et la logique poussée à son degré surréel,finira par s’installer une situation : les acteurs seront sur des gradins,  contemplant le public assis  sur les siens, exemple d’ordre au milieu du désordre. Une fois de plus, le 4 LITRES 12 aura traité de l’essentiel. Je connais peu d’équipes qui soit à ce point au fil des années resté aussi fidèle à SOI-MÊME.

15.11.77 – NARCISSE, pardon, je voulais dire Daniel Mesguich, nous propose avec son THEATRE DU MIROIR un HAMLET anti Besson qui est, d’un bout à l’autre et presque à travers tous les personnages, un reflet de lui-même.
Titrer HAMLET DE SHAKESPEARE est un peu abusif, d’ailleurs. Il faudrait plutôt mettre : « La mise en pièce d’Hamlet par les pensionnaires de l’asile de Villejuif à l’occasion d’un bizutage organisé par les khâgneux du Lycée de Grenoble » ; la cérémonie flottante, cela dit, à un haut niveau esthétique dans un très beau décor de Jean-Pierre Vergnier remarquablement éclairé une fois qu’on s’est habitué à l’idée que toute la représentation se déroulera dans le sombre, troué de ronds et de rais lumineux. Shakespeare n’a pas suffi au contempteur de son nombril pour exprimer à quel point il se sent Hamlet. Et pourtant, ses Hamlet disent, sans en retrancher un mot, tous les monologues dans lesquels on tranche généralement. Ils les disent même parfois plusieurs fois, comme le célèbre « être ou ne pas être ». Je dis « ses » Hamlet, car il y en a plusieurs, comme il y a deux Ophélies.
Jean-Luc Godard a rajouté un texte amusant, d’un « contestataire » qui n’est pas d’accord. Hélène Cixous a créé un personnage, une femme d’aujourd’hui, qui a l’impression d’avoir déjà vécu tout ça. Comprenons sans doute que Mesguich veut nous signifier qu’à son avis, il est HAMLET réincarné !
Cette profession de foi vaut-elle un spectacle de près de cinq heures d’horloge ? Voilà la question !
Spectacle fascinant par moments, irritant à d’autres et finalement ennuyeux parce que cette démarche impudique débouche, tous comptes faits, sur quelque chose qui ne correspond pas à mes préoccupations (ni en thèse, ni comme chez Lavaudant en antithèse). Reste que Mesguich a su traiter intelligemment certaines scènes. Je donnerai une mention TB à la folie d’Ophélie, écueil pourtant majeur. Il est dommage que trop de gags, complètement téléguidés de l’extérieur, et visiblement destinés à racoler la complicité de potaches copains, viennent périodiquement rabaisser le propos. Gabriel Monnet, au milieu de l’équipe jeune, joue Horatio en vieux cabot. Son contrepoint est amusant.
Faut-il préciser que l’aspect politique du drame de Shakespeare n’a pas du tout intéressé Mesguich ? L’anecdote est donc incompréhensible à qui ne connaît pas l’œuvre, car le départ des ambassadeurs a été coupé et quand Fortimbras arrive pour les besoins de la chute, c’est comme les cheveux sur la soupe. Mais, n’est-ce pas, ce n’est pas un spectacle pour analphabètes ?

17.11.77 – Se payer une bonne pinte de rigolade sans se prendre la tête à deux mains, y’a pas de mal, et le spectacle de Luis Rego : FROMAGE OU DESSERT, tient ses promesses. Il est vrai que le sujet de la pochade est en or : le président de la République et Madame viennent déjeuner dans une modeste famille d’ouvriers. Le père est membre du P.C. ; Darty viendra saisir le mobilier à la fin du repas. Au premier degré, tout un microcosme de Société s’égaye sous nos yeux  et, comme au théâtre comique, le tragique n’est pas grave. Le choc des classes, voire des cultures, est traité sur le mode vaudeville.
N’empêche qu’il est là, ce choc, mais peut-on dire que le contenu de l’œuvre soit de gauche ? Hum ! Les bons bourgeois qui étaient venus s’encanailler à la Cour des Miracles riaient de trop bon cœur pour s’être sentis en danger ! À noter la remarquable composition de Rego lui-même en concierge. Une étonnante présence. Rego et Copi feraient un extraordinaire duo. Alain Scoff en prolo chômeur est crédible.

21.11.77 – La démarche qui a inspiré le THÉATRE DU CAMPAGNOL montant DAVID COPPERFIELD est la même que celle incitant le GROUPE TSE à réaliser ses PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE : mêmes soucis d’effectuer en profondeur un travail de recherche formelle et de susciter l’admiration, non au niveau du contenu exprimé, mais devant la réussite esthétique obtenue.
Celle de Jean-Claude Penchenat issue d’un long labeur avec l’équipe du THEATRE DU SOLEIL est certaine, et les personnages s’exhibent presque comme de ma mémoire adolescente ils surgissaient du roman, imaginés par moi. C’est qu’ils jouent avec leurs corps entiers, dépassant le réalisme, exprimant par l’attitude la profondeur des caractères et l’aliénation des rapports sociaux. La réussite est plus grande lorsque est exprimée l’humilité, la bassesse ou la vilenie, que lorsqu’il s’agit de la noblesse de classe ou de sentiments. Il est vrai que c’est plus facile et que les desseins du XIXe siècle prodiguaient plus d’exemples. À signaler la très jolie composition de Marc Berman en Monsieur Dick.
Au positif, j’ajouterai l’excellent environnement musical, fait de chansons et de cœur d’époque chantés très bien en anglais. On voit que cette équipe ne se contente pas d’approches.
Quant à l’utilisation du lieu Cartoucherie Soleil, disons que Penchenat n’avait sans doute pas le choix et que ce sont les contraintes techniques et économiques qui ont dû le conduire à prendre l’espace tel qu’il est et à se servir des éclairages d’Ariane Mnouchkine. Leur personnalité gêne un peu qui les connaît et les remarque.
Quant au spectacle, il dure trois heures, et ce n’est pourtant qu’un survol ultrarapide de l’œuvre de Dickens, et en vérité, on pourrait le qualifier de « digest ». L’anecdote, ou plutôt son ossature, est en effet suivie. À telle enseigne qu’on a envie en sortant de relire le roman. Car ce respect de l’histoire racontée n’est pas linéaire. Penchenat a choisi des scènes clés qu’il a privilégiées. Cela aboutit parfois à une difficulté d’intelligence : Dora surgit comme des cheveux sur la soupe. L’intrigue maritime d’Emilie séduite par le beau jeune noble sans scrupule le jour de son mariage a trop d’importance par rapport au reste. Mais dans l’ensemble, ces touches sont justes et il n’est pas vrai, comme je l’ai lu quelque part, qu’il faille connaître l’œuvre par cœur pour suivre. Cette réalisation a au contraire le mérite de faire surgir du fond de la mémoire des souvenirs oubliés. Cela dit, c’est trop long en deuxième partie, la Cartoucherie est vraiment inconfortable et face à ce genre de spectacle qui n’est guère « populaire », le spectateur que je suis se sent un peu humilié d’être si peu considéré… et puis, en quoi cette démarche joue-t-elle un rôle face à nos préoccupations ?
Ce divertissement culturel référencié sensible, intelligent, est-il utile ? Et est-il à sa place ? Je ne répondrai point.

22.11.77 – En dehors de tout autre notion, il faut rendre hommage à la VOLKSBÜHNE de Berlin-Est.
Venant jouer LA BATAILLE de Heiner Müller en France, elle a tenu à se faire comprendre du spectateur non-germanophone. Non seulement elle a distribué le texte intégral des scènes jouées sous forme de programme, mais les titres projetés sur l’inévitable rideau brechtien l’ont été en français, et en plus, quatre acteurs de chez nous ont été engagés et mis en scène, qui disent tout ce qu’il est nécessaire d’entendre. (Colette Dompiétrini, Claude Lochy, Fred Personne, et le chevalier Antoine Bourseiller à la triste moustache).
LA BATAILLE, ce sont des courtes scènes à la manière de GRAND PEUR ET MISÈRE… Elles racontent en flashs (dont certains drôles), les derniers jours de Berlin nazi. On voit Hitler épousant Eva Braun dans son bunker et se suicidant, imité ensuite par un bourgeois qui tue sa famille pour qu’elle ne voie pas la défaite humiliante ; trois soldats affamés tuent un quatrième camarade et le mangent ; dans un abri, des gens sont terrorisés. Ils recevront successivement la visite des anges de la mort S.S. et des premiers soldats russes ; la femme d’un boucher noie son époux en l’étranglant pour être plus sûre qu’il se suicidera vraiment. Elle part vers une nouvelle vie.
Tout cela est remarquablement joué et réalisé. On peut, en impression, se demander si cette vigoureuse charge anti-hitlérienne ne cacherait pas quelque part dans l’inconscient collectif du peuple de la D.D.R. une pointe de nostalgie. Car en vérité, si l’on voulait VRAIMENT effacer ces années folles, on n’en parlerait pas, et spécialement aux générations qui ne les ont pas vécues. Il est probable que derrière les monstres romantiques et quasiment extra humains qui sont montrés, les curieux juvéniles chercheront une vérité moins caricaturale. La complaisance de l’exhibition les troublera. N’y a-t-il pas là un danger ? Comment oublier que ce pays est passé sans transition du nazisme au stalinisme ? Il y a quelque chose de pas très sain dans cette façon de savourer la turpitude extirpée, et de suspect dans une vigilance qui s’exprime à travers tant d’œuvres ? Car cette bataille n’est pas une exception. L’Est rumine (pour le stigmatiser, bien sûr) le souvenir. On n’échappe pas au sentiment que ce soit à travers une certaine fascination. Curieusement, ces Allemands me font penser aux Juifs qui célèbrent sempiternellement la cérémonie des lamentations sur le thème : « Voyez comme nous avons souffert ! Oï ! Oï ! Oï » Les D.D.R. disent : « Voyez comme nous avons été le mal du Monde ». C’est le contraire, mais il y a un point commun et c’est LA CÉRÉMONIE.
Ces réflexions personnelles ne doivent pas faire oublier que le spectacle est superbe, remarquable, efficace et signifiant. Son contenu est peut-être un moyen de ne pas parler des problèmes d’aujourd’hui. Mais, n’est-ce pas, il n’y en a pas en R.D.A. ? C’est bien connu…

23.11.77 - Il est moins aisé de traiter aujourd’hui HERNANI que RUY BLAS. L’œuvre est plus « jeune », moins professionnelle, plus outrée. Elle trimbale un code de l’honneur féodal dont on avait sans doute le souvenir en 1830, mais qui semble maintenant bien « improbablement » réaliste. En fait, à moins que José Valverde, militant communiste déçu, ne se soit assimilé à son héros et n’ait assimilé Don Ruy au P.C.F. quelque part dans les profondeurs de son âme, on voit mal ce qui a pu le séduire dans cette exhumation. Son montage ne semble pas être le fruit d’une « lecture ». L’œuvre n’a pas été « dramaturgisée ». Elle nous est servie proprement, pauvrement, sobrement, comme si le parti imposé par le co-producteur (CAC de Mâcon) : « servir à moindres frais une représentation scolaire courte », avait seul guidé le metteur en scène lors de son élaboration. Tout semble en effet conçu en songeant à cette clientèle-là : le texte est servi tel qu’Hugo l’a pondu, mais le romantisme est gommé. Les éclats juvéniles, les cris terribles, sont dits avec pudeur et retenue. Sans doute a-t-on craint que tout autre manière ne déchaîne dans les salles des torrents de hurlements de rire, tant les sentiments exprimés datent, et pour une fois ce n’est pas une image, de l’Empire Romain Germanique.
Soit ! Il faut sans doute de tels spectacles pour illustrer les cours des professeurs. Mais fallait-il monter à Paris ? Fallait-il solliciter une presse qui a horreur de ce qui est simple et qui voit tout avec l’œil des PRECIEUSES RIDICULES ? L’entreprise sent le masochisme à plein nez : et de la part de Bourseiller, qui va fermer son Théâtre Récamier avec ça, c’est-à-dire, il l’espère apparemment bien, dans la débâcle, l’indifférence, à la sauvette ; et de la part de Valverde qui paraît vouloir clamer : « Voyez Mesdames et Messieurs comme je ne suis PAS À LA MODE, à VOTRE mode, comme je me fous de vos critères de jugement. Vous allez dire que je n’ai pas de talent, que c’est bien qu’on m’ait viré de Saint-Denis, que le retour au « privé » ne m’a rien appris, que j’ai l’air de surgir, avec mes ringards de camarades, de la confrérie des tournées Renaudin, Borelli et consort ; allez-y, méprisez-moi, je le mérite. Ah ! Que ça me fait du bien que vous me chiiez sur la gueule ». Jouant lui-même le rôle d’Hernani, qui n’est pas du tout pour lui, car même si on conteste la tradition, ce personnage ne peut pas être autre chose, je crois, qu’un Gérard Philippe ou un Errol Flynn DE VINGT ANS, (Valverde en a quarante), Valverde a-t-il voulu se faire plaisir en incarnant l’impossible ? Je n’en suis pas sûr. Je me demande s’il n’a pas voulu seulement faire une économie.  (Un Hernani, sur le marché, ça ne peut être qu’un débutant balbutiant ou un acteur très cher). La distribution est par ailleurs insuffisante. Jean-Marie Fertey (Charles Quint) a perdu toute fraîcheur et il ne reste du Hamlet de Laforgue que j’avais tant aimé que le hacheur de phrases (on comprend peu de ce qu’il dit). Alexis Nitzer (Don Ruy) m’a paru carrément médiocre. Seuls émergent de cette grisaille les deux jeunes qui « récitent » les rôles qu’on n’a pas distribués, et Annette Lugand, qui, elle, est bien. C’est une Dona Sol habitée, belle, noble, qui a de la grandeur. Dommage seulement qu’on lui fasse jouer presque tout le spectacle en chemise de nuit.
Bon, me direz-vous, atroce soirée ? Non quand même : on entend le texte d’Hugo, et ce n’est pas à dédaigner. Le parti de pauvreté exhibé a un sens, par les temps qui courent. On ne s’ennuie pas. Mais ça n’est pas du théâtre jeune. Cela dit, le pari est tenu : on peut jouer HERNANI à six sans dénaturer l’œuvre. Il suffit d’un récitant et de quelques inventions. On peut aussi se passer de décors. Les décrire suffit. L’environnement fait de tableaux « déchirables » au gré de la psychologie des protagonistes n’est pas sans grandeur austère. Les Instituts Français et les Alliances sans moyens tiennent là un trésor… dans une ligne qui ne les déroutera pas ! D’autant que CETTE pièce du Père Hugo est absolument sans danger d’interprétation politique contemporaine possible. Mais je doute que la Parisienne Brigitte Perrault ait envie de se faire promotrice…

24.11.77 – Il me semble qu’aux yeux d’un créateur ayant conscience du fait qu’il travaille pour un public, le théâtre ne peut avoir que deux buts : être UTILE ou être DIVERTISSANT. UTILE ne veut pas dire forcément « politique ».
J’admets qu’il puisse sembler utile à d’aucuns de rééclairer nos classiques ; DIVERTISSANT ne signifie pas forcément « populaire ». Des démarches très élitaires peuvent être divertissantes pour des publics d’élite et je me souviens, par exemple, de la joie que j’éprouvais, étudiant de vingt ans, à lire le très référencié ELPENOR de Giraudoux. Ces deux critères fondamentaux n’excluent nullement le nombrilisme. C’est lui, au contraire, qui apporte le label de l’originalité, de la personnalité, en un mot, de l’ART ; A CONDITION qu’il recoupe quelque part (ou qu’il crée) une ligne de sensibilité « générale » (fût-ce d’un petit nombre, fût-ce d’initiés). Bref, le théâtre suppose une démarche dialectique. Un homme, une équipe, n’y peint pas, n’y pond pas seul, isolé, pour soi, il réalise une œuvre vivante qui retentira immédiatement sur des êtres vivants dont la réaction sera immédiate. IL Y A MÉPRIS, c’est-à-dire FASCISME, à oublier cette donnée fondamentale.
Mesguich, Lavaudant, Mémé Perlini, Carmelo Bene (tout le programme du Festival d’Automne qui montre ainsi son vrai visage de distributeur d’opium aux élites intellectuelles de notre Pays), sont des prêtres de ce mépris. Du moins arrive-t-il, leur fraîcheur, (ou ce qu’il en reste), aidant, qu’ils recoupent à leur insu des courants de l’émotivité humaine. Antoine Vitez, lui, ne semble ne plus rien recouper du tout. Sa machine fonctionne dans le pur gratuit. Ses jeux d’intelligence octroyée n’atteignent, à mon avis, personne. Ils ne sont plus que trucs, ficelles, de surcroît expression d’une intense VANITÉ. C’est cela : si je dois d’un mot qualifier LES BURGRAVES, je dirai que c’est un spectacle VANITEUX. Vu le lendemain du HERNANI médiocre mais HONNETE de Valverde, on est tenté de faire regagner un point ou deux dans son estime à ce dernier.
Pourtant, chez Vitez, il y a des idées : le Burg décrit par Hugo a la forme d’une main d’Arslan. Il est accroché à flanc de gradins très escarpés, et les acteurs passent la soirée à faire de la varappe.
Et il faut être juste : ils sont très bons, ces cinq acteurs qui jouent tous les rôles, et surtout l’un d’eux, Pierre Vial, remarquable en vieille femme impitoyable savourant sa vengeance. Certes, Claire Wauthion n’a pas su se dégager du phrasé vitézien qui privilégie des mots par rupture à l’intérieur des phrases. Mais elle est aussi valable qu’Arlette Bonnard, qu’elle pourrait doubler à l’occasion.  
D’un autre côté, le parti parodique adopté pour « lutter » contre les outrances et la versification hugoliennes, donne quelques instants où l’on se marre.
Mais dans l’ensemble, on s’emmerde et pourquoi s’emmerde-t-on ? Parce qu’on ne comprend pas grand-chose à ce qui se passe. Ca n’a évidemment pas intéressé Vitez de nous éclairer. Il a gommé tout romantisme. Parbleu ! Le contraire eût été surprenant… Les vieillards centenaires sont glabres. Une barbe collective fait de filasse pend à flanc de montagne et passe de menton en menton. C’est drôle un moment, et puis ça se révèle peu lisible. En fait, le spectacle montré n’est pas LES BURGRAVES, mais Vitez « réfléchissant » sur LES BURGRAVES que les spectateurs sont censés connaître. (SOIT ! Il y a dans le programme un résumé de l’œuvre qui aide à se repérer.) SEULEMENT VOILÀ : cette réflexion, quelle est-elle ? LÀ EST LE MYSTÈRE ! ET Y EN A-T-IL UNE ? Moi je soupçonne qu’il y a tentative de nous le faire croire, mais qu’il n’y en a pas. Rien que de la poudre aux yeux jetée en écran : « Allez, creusez-vous la cervelle, pauvres cons, vous allez bien trouver que j’ai voulu dire quelque chose ! » Il est possible en effet que les Docteurs en théâtre Populaire d’élite y parvienne. Moi, j’ai, une fois encore, l’impression que l’imposteur s’est foutu de ma gueule. Et j’ai envie de conclure en écrivant : VITEZ, C’EST FINI.

COMMENTAIRE a posteriori

Evidemment, je me trompais. L’irrésistible ascension de cet homme auquel j’avais mis le pied à l’étrier (mais s’en souvenait il encore au moment des BURGRAVES ridicules ?) en suggérant à Pierre Aimé Touchard, alors directeur du Conservatoire, de l’engager comme professeur, l’a conduit jusqu’à la Comédie Françase.La seule chose qu’il ait raté à la fin d’une carrière hautement médiatisée a été sa mort : il était invité à la cérémonie des Césars. S’étant trouvé un peu fatigué il s’est fait excuser et puis, au volant de sa voiture, il est rentré chez lui en banlieue parisienne. Et c’est là, au milieu de la nuit, que la mort l’a frappé.Imaginez les médias si l’événement s’était produit dans la salle où on distribuait les récompenses à des artistes.
Je parle souvent d’imposteurs dans ces carnets. Je suis bien sûr presque le seul à le dire, mais à mes yeux, Antoine Vitez en fut un toute sa vie. Je pourrais écrire tout un chapître sur son entrée en piste d’abord avec l’appui du Parti Communiste dont il semblait un fervent militant (ne fut il pas le « nègre » d’Aragon rédigeant son « histoire de l’URSS avec à la clé un séjour de 4 années à la bbliothèque de Moscou ?) jusqu’au moment où, profitant du Printemps de >Prague, il s’en est « éloigné » puis détaché, non sans le faire savoir urbi et orbi. Peut être était il intimement sincère lors de ces méandres politiques. Mais ce n’est pas cela que MOI, je lui reproche. C’est ce qu’il a fait au « théâtre » : son plus grand crime a été de créer par son enseignement toute une génération d’actrices et d’acteurs qui ont malheureusement essaimé en détournant le « théâtre » de ce qui est sa mission première : émouvoir.
Bon, assez de digressions. Sa mémoire est aujourd’hui honorée. 
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 31 janvier 2007 3 31 01 2007 22:22
25.11.77 – La Compagnie de la Grande Cuillère a le mérite de traiter dans son spectacle LES BELLES HISTOIRES N’ONT PLUS D’ISSUES d’un sujet français contemporain.
C’est un peu celui de MARCHANDS DE VILLE, sauf qu’ici le mécanisme de la spéculation immobilière n’est pas démonté. Ce sont les conséquences qui sont montrées, celles qui atteignent les vieux, expulsés sans comprendre ce qui leur arrive, paumés devant la cruauté qui les frappe, perdus parfois avec humour (tel ce couple digne qui ne veut pas mendier et qui pique, pour survivre, dans les stations services au gré des hasards de l’auto-stop).
L’histoire principale conte celle d’une femme qui a été expulsée du logement qu’elle louait depuis cinquante ans. Quelle que soit la solution qui lui est proposée en remplacement, elle débouchera sur un déracinement qu’elle refuse.
La Grande Cuillère a éprouvé le besoin d’identifier sa prise de parole à celle de Shéhérazade glosant à longueur de nuits pour échapper à la férocité d’un tyran qui a résolu sa mort. « Annexement », c’est donc le sort des troupes soumises à l’arbitraire du Pouvoir qui est évoqué.
« Aujourd’hui nous parlons, mais au juste, qui parle ? Et qui écoute ? Parler quoi ? Parler où et Pourquoi ? Où est, qui est le Roi ?… ». Cette profession de foi est assez pessimiste. Il semblerait que ces jeunes gens manquent d’un but à atteindre. C’est peut-être pour cela que leur spectacle manque de flamme, et ne communique pas bien son message. Il est vrai que, s’il y a des idées au niveau du contenu comme à celui de l’invention, le spectacle lui-même n’est pas assez assumé. Le manque de rythme est grave. Et surtout, les cinq acteurs (trois hommes et deux filles) manquent de métier. Ils faudrait qu’il se travaillent sérieusement.

29.11.77 - Le TILL EULENSPIEGEL de Pierre Constant ressemble plus à un Robin des Bois qu’au joyeux espiègle de l’imagerie allemande. Il est vrai que, parmi les possibilités offertes par le personnage de la légende dont la vraie vie reste assez mystérieuse, il a choisi celle qui court les Flandres, faisant du héros le chef de l’insurrection des « gueux » contre le pouvoir espagnol de Philippe II. Ce n’est donc pas à une série de facéties qu’assiste le spectateur de la Salle Gémier, mais à une épopée, celle d’un peuple en lutte contre un oppresseur impitoyable. En lutte pour sa Foi (les Flandres protestantes sont un terrain de choix pour les inquisiteurs de sa Majesté Catholique). En lutte pour sa survie (les Espagnols pillent le Pays à tel point que la famine y règne). En lutte aussi, mais là, le Centre Dramatique de La Courneuve donne sans doute un coup de pouce à l’Histoire, pour que les privilèges soient abolis. C’est ainsi que l’alliance entre la horde de Till et l’armée de Guillaume d’Orange est montrée comme un « bout de chemin ensemble », lucidement perçu par le représentant (Till) d’un futur Pouvoir, ce qui est improbable vu les temps considérés.
L ‘épopée au théâtre est toujours efficace. Et quand elle est gaie, elle prend un air de santé qui revigore. Mais lorsque de surcroît elle est servie par une équipe grouillante d’imagination, talentueuse, honnête, sachant marcher sur le fil des funambules comme sur les échasses, maniant la galipette avec art, ayant le sens du rythme, elle devient singulièrement exaltante. Et en l’occurrence d’autant plus qu’à travers la narration d’un événement du passé, Pierre Constant a su trouver le joint avec l’universel. Car, hélas !, les préoccupations de ces gueux, leur combat, ne nous semblent pas « éloignées ». Car, hélas ! cette préfiguration de la lutte des classes, à travers une guerre de libération nationale, ne nous apparaît pas anachronique. Quand dans un petit sketch à marionnettes, l’équipe nous montre par quel mécanisme les nobles tenaient les paysans à merci, on n’est pas dépaysé. Quand les comédiens juchés l’un sur l’autre pour figurer des hommes de grandeur double, représentant la scène où Philippe II « excédé », décide « d’en finir » avec ces hors-la-loi qui le dérangent, on ne trouve pas ça inconnu !
Et puis, il est bon de rappeler, comme le fait ce spectacle, à quel point l’Eglise Catholique fut toujours, depuis qu’elle existe, du côté des forts contre les faibles, du côté des oppresseurs, et avec quelle cruauté, contre les opprimés, INTOLÉRANTE. À l’heure où des âmes honnêtes CROIENT sincèrement à une mutation de la MACHINE hiérarchisée, dont la tête est le pape, on souhaiterait que ces aveugles voient la vérité derrière le masque et se souviennent que de Luther à Calvin, et à bien d’autres plus récents, tous ceux qui ont voulu se mettre du côté de la Veuve et de l’Orphelin n’ont eu d’autre choix que d’entrer en « hérésie ». Y aurait-il eu Marx et Lénine si cette « Eglise » avait su rester fidèle à l’Enseignement du Christ au lieu de se mettre par TRAHISON au service des puissants ? Ceux qui ont une chance d’entrer au Royaume des Cieux par le trou d’une aiguille feraient bien de méditer sur le fait que la voie de leur salut passe certainement d’abord par le rejet de cette entreprise qui sait se draper d’hypocrisie, mais qui, en fait, reste aujourd’hui, comme hier, l’instrument privilégié des Maîtres qui entendent bien maintenir les Pauvres dans une humilité propice à leurs appétits.
Le spectacle est donc opportun, en plus du reste ? Je le marque d’une pierre blanche car il est réconfortant de voir qu’il existe encore des troupes qui ont quelque chose à dire, et qui ont compris que pour le dire bien, il fallait TRAVAILLER. Car cette réussite n’est pas due qu’au talent. On a visiblement affaire à une équipe qui bosse. Il est vrai qu’elle est issue du peuple de La Courneuve (réellement). Elle porte par conséquent son « message » dans la conviction, sans effort. Elle a su se choisir un « directeur » qui aime son ART et sait l’exprimer. Elle est sympathique et pas bêcheuse et ça se voit. Je donne tous les Mesguich, Lavaudant, Perlini et Carmelo Bene pour ces gens qui n’ont pas démissionné de la vie. Ils sont l’anti-décadence. Il est sûr que ça ne peut pas plaire à tout le monde.
Deux remarques moins positives : le début est lent et a du mal à « décoller ». Il faudrait le repenser. Certaines liaisons sont moins heureuses que d’autres. On aimerait que les transitions d’une scène flash à une autre fussent toutes naturelles. Ce n’est pas toujours le cas. Ça m’a un peu gêné quand, tout à coup, les personnages redevenus comédiens se mettent à « arranger » le dispositif suivant sans que ce soit dans la continuité du jeu. Je pense que là aussi il y aurait à inventer encore.

06.12.77 – Au THÉATRE XAVIER POMMERET de Nanterre, on joue, ô surprise ! une pièce de Xavier Agnan Pommeret. On sait que M. Amandier, directeur du Théâtre Xavier Pommeret, a une tendresse toute particulière pour l’auteur Xavier Agnan Pommeret. C’est Christian Dante qui, cette fois-ci, a bénéficié des crédits dispensés par Xavier Pommeret pour diffuser la pensée de Xavier Agnan Pommeret. Moyennant quoi quatre-vingts spectateurs (jauge maximum du recoin choisi dans la Maison de la Culture) en prennent plein la gueule pendant quatre-vingt-dix minutes sur la torture au Chili, la veulerie vicieuse des Ambassadeurs de France complices, la sexualité des journalistes femelles intellectuelles de gauche, Kissinger, Kennedy, la C.I.A., j’en passe, car tout y passe, avec lourdeur, avec insistance, à tel point qu’on a envie de dire « pouce », car trop c’est trop et ça a toujours été trop.
Que dire ? LA DISCOTHÈQUE (bar cossu au 1er où l’on sert un cocktail dit « Molotov » composé de sang de torturé, de vodka, de rhum cubain et…, salle de torture au sous-sol) dénonce ce qu’on ne dénoncera jamais assez, c’est-à-dire le fait que le régime chilien n’est pas un phénomène éloigné dont nous, qui nous croyons en « démocratie libérale avancée », puissions nous laver les mains. En fait, Pommeret ne fait que paraphraser ce que tout le monde soupçonne –et que la C.I.A. tire toutes les ficelles dans le monde « libre », et que l’EXPRESS nous informe mal, et que J.F. Revel est un homme de droite qui fait semblant de penser à gauche, et SURTOUT qu’il y a un code de bonnes manières de la Société qui veut que le dialogue reste mondain, donc courtois, entre les tortionnaires anti-communistes et les « démocrates » tolérants (s’ils sont tolérants, pourquoi en effet ne toléreraient-ils pas le fascisme ?)-. AU THÉATRE, c’est-à-dire dans un mode d’expression plus dérangeant que d’autres (si dérangeant qu’il y a eu un incident et plusieurs départs pendant la soirée), en raison de la présence des acteurs.
Plus qu’un article, qu’un roman, ou même qu’un film qu’on consomme passivement, le fait de « dire » devant des gens, de montrer et de jouer physiquement l’horreur des uns et l’hypocrisie des autres, recèle une efficacité. Après tout, les leaders de la politique le savent bien, puisqu’ils tiennent des meetings alors qu’il serait si simple, maintenant, qu’ils se contentent de la T.V.
Alors ? me direz-vous… Vous approuvez ?... Hum ! Oui, certes. La démarche est incontestablement UTILE. Elle est même courageuse. Elle tient du CRI DANS LE DÉSERT. Elle ressort du « Que ceux qui ont des oreilles entendent ». LA quiétude de conscience avec laquelle nous vivons paisiblement une des périodes les plus oppressives de l’Histoire des Hommes DOIT ETRE DÉRANGÉE (et le débat qui a suivi la séance prouvait que le but avait été atteint), et dérangée CONSTAMMENT. L’information ne suffit pas car on en bouffe comme d’autres des nouilles. CA PASSE, et pendant ce temps-là, les opprimés restent opprimés…
Et d’ailleurs l’information telle qu’on nous la baille, n’est-ce pas la distribution quotidienne d’Opium, classe par classe selon le besoin de chacun puisque ici, chacun est « libre » de choisir son fournisseur ?
MAIS IL NE SUFFIT PAS DE SURVOLER les turpitudes qui nous entourent et de nous en culpabiliser par l’accumulation. Sortant de LA DISCOTHÈQUE, je SUIS ACCABLÉ MAIS JE N’AI PAS COMPRIS POURQUOI les hommes se comportent ainsi. Le sermon de Pommeret n’est pas du tout ÉTAYÉ. Il ne montre en rien que tout ça existe pour que quelques hommes gardent le POUVOIR par un système que le mirage de l’Or a rendu plus occulte que ne l’ont jamais été les Chevaliers de Malte ou de la Rose Croix.
JETER LA LUMIÈRE SUR CE QUE LES MÉDIAS LAISSENT DANS L’OMBRE, voilà ce qui serait vraiment utile, plutôt que cette montagne de faits mélangés qu’on nous montre, dont on nous assomme.
Cela dit, Pommeret ne nous dit pas POURQUOI tout ça, mais il cite un responsable, et, à travers Kissinger, je ne suis pas seul dans la salle à avoir compris qu’il désignait « LE JUIF » à la vindicte populaire. Sous Hitler, sa pièce aurait eu bonne presse dans JE SUIS PARTOUT EN 1941 ! (replacez-vous dans le contexte de l’époque et vous verrez que c’est vrai). L’insistance avec laquelle sont répétées des expressions comme « Judéo Communisme », « Judéo Marxisme », va de pair avec l’enfouissement de Kissinger dans sa Judaïcité. Sur quatre-vingt-dix minutes de spectacle, il y en a bien vingt consacrées à des « réflexions » qui fleurent leur antisémitisme. Or, puis-je croire que Pommeret soit vraiment antisémite ? En vérité, NON, mais, pourquoi s’en prend-il directement à l’Express, à Revel, cité plusieurs fois), à Kissinger, C’EST-À-DIRE AUX VALETS DU POUVOIR ET NON PAS AU POUVOIR LUI-MEME ? Soudain sur ce plan, il est vague… Il y a quelque chose qu’il ne cerne en lui que sous l’acception « Juiverie Internationale ». C’est quand même embêtant… Et (on l’espère) pour le moins confus. C’est dommage car vous savez que j’aime qu’on appelle un chat un chat et c’est ce que fait Pommeret jusqu’à un certain niveau de la hiérarchie. Au-dessus, il n’y a que brouillard et confusion. Décidément, cet auteur me laissera toujours un arrière-goût d’insatisfaction. Je me demande s’il trouverait des lieux pour s’exprimer si Monsieur Amandier ne lui était aussi inconditionnel ?

08.12.77 - Le groupe s’appelle AAO. Ils sont trente-deux, garçons et filles. Leur spectacle, série de saynètes commentées par un meneur de jeu à l’accent allemand très décontracté, a pour titre : OPERA SUR LA CROISSANCE DES ENFANTS DANS LA PETITE FAMILLE. Entendez « petite famille » par opposition à la « grande », celle de la communauté qu’ils rêvent de fonder (ou qu’ils vivent déjà, je n’en sais rien, je ne les ai pas interviewés). Il paraît que tous ces jeunes gens ont des problèmes et les soignent par la thérapeutique de groupe. Ce qu’ils nous montrent, en tout cas, c’est la violence, et l’aspect industriel) de l’accouchement, la répression de la sexualité enfantine, les niaiseries de la puberté, l’exaltation désespérée de l’adolescence ouvrant les yeux sur le Monde des adultes, la morne vie des couples mariés. Certaines scènes sont drôles. Le soutien musical est efficace. L’œil est lucide, sans complaisance excessive.
Ce n’est pas professionnel et en l’occurrence ce n’est pas un reproche. C’est une jeunesse qui cherche l’AMOUR. Mais elle n’est visiblement pas romantique si on en juge par la promptitude avec laquelle les mains vont aux culs à la moindre occasion. Tout reste heureusement ( ?) très habillé.

08.12.77 – La soirée étant vouée à la psychiatrie, me voici à minuit au LUCERNAIRE où le RES NULLIUS THEATRE « crée en France » dans une mise en scène d’un inconnu (pour moi) : LE FOU ET LA NONNE de Witkiewicz.
Ca dure à peu près quatre-vingt-dix minutes et pendant les trente premières, je me suis fait des réflexions sur le fait qu’on ne pourrait jamais croire, si on ne le savait, que cette œuvre fût du même auteur que LA LOCOMOTIVE FOLLE. Et puis, je me suis aperçu que je m’étais laissé piéger, car ce que j’avais cru relever d’une atmosphère sérieuse était en réalité complètement farfelu. Dirigés par Christian Remer (j’avais oublié de le citer, c’est vilain), les acteurs incarnent une violente charge contre les méthodes psychiatriques. La lutte entre la thérapeutique de la camisole de force et celle de la psychanalyse est au centre du combat que mène un poète fou pour redevenir normal. Il y parviendra après avoir tué le médecin traitant qu’il identifiait dans le secret de son inconscient à sa sœur exécrée, qu’il avait jadis assassinée, souvenir dont il ne parvenait pas à se dégager. Dans cette quête de la guérison, il est aidé par une jeune religieuse qui tombe amoureuse de lui sous l’œil réprobateur d’une croustillante mère supérieure. À la fin, au mépris de toute morale, l’assassin guéri part vivre avec son amante et le psychanalyste (fort bien joué par Albert Delpy) devient fou. Tout au long du spectacle, des cadavres jonchent le sol, mais ils se relèvent. Chez Wietkiewicz, la mort est provisoire. Elle n’est pas grave.
J’ai cité Delpy. Je ne connais pas les autres comédiens. Le sûr c’est qu’ils sont professionnels. Remer les a dirigés avec l’esthétisme d’un jeune qui ne s’en laisse pas conter par les indications de l’auteur. C’est ainsi que, quand il est dit dans le texte que Walpurg (le poète fou) a la tête nichée entre les deux mains de la bonne sœur, il s’est arrangé pour que les interprètes soient debout, chacun à un bout du plateau. Cet exemple suffira, mais il y en a plein. Cela dit, il a incontestablement maîtrisé l’œuvre, et que sa représentation soit fidèle ne me paraît pas douteux.
Théâtre utile ou divertissant ? Mon Dieu, s’il y a « critique » de l’univers psychiatrique, elle date un peu mais la querelle des deux toubibs se disputant le sujet comme un objet n’est peut-être pas si désuète ! Le paradoxe du malade guéri quand il devient assassin ne manque pas d’humour. (Mais si on pousse certains traitements à fond, n’est-ce pas une conséquence possible ? ) La question : qui est « normal », qui ne l’est pas ? reste très actuelle. On ne rit pas tellement, mais on ne s’ennuie pas. On prend même un certain plaisir à ces ébats. Et puis, ce théâtre de l’absurde plus surréaliste que celui de Vitrac ne manque pas de charme, pour qui veut le goûter.

13.12.77 – En voyant, sous un chapiteau installé dans le Marais, ce qui reste du THEARACIDE, présenter avec une équipe renforcée LA FAMILLE EUSTACHE AMOUR, on mesure à quel point le Magic Circus est irremplaçable. Le spectacle de Michel Crespin ne manque pourtant ni de charme ni de trouvailles, et le sketch final, qui démonte le mécanisme des cracheurs de feu et montre qu’on peut le faire avec du Banania ou de l’Omo, est carrément drôle. Quand Coutureau raconte l’histoire de la « famille » tout en jouant d’un étrange instrument aux sonorités romantiques, on est doucement touché par l’aile de la poésie.
Et puis il y a de vrais numéros de foire : la planche à clous, la femme qui se couche sur des tessons de bouteille, la danseuse du feu, etc…
Malgré ça, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. Il manque une dimension. Quand Savary joue le dénuement, la pauvreté, ça a quelque chose de grand. Quand c’est Crespin, c’est misérable et minable. Là est le hic : EUSTACHE AMOUR ne décolle jamais. Il est vrai que c’est une drôle d’idée d’avoir choisi Jacques Coutureau comme meneur de jeu. La pauvre s’échine à copier notre célèbre Trampolino, mais il ne fait pas le poids.
Il y avait peu de monde pour cette « animation de quartier », mais ce n’est pas surprenant car, A QUI S’ADRESSE CE SPECTACLE « de foire » ? Aux enfants ? NON, puisqu’il porte en soi la dérision de ce que les mômes ont besoin d’abord de consommer authentiquement (ridiculisation du conte, démystification des numéros « difficiles », … et du clown). Au public populaire ? NON, car son parti de pauvreté non transcendée ne peut convenir à une population qui connaît les clinquants de Jean Richard, et qui voit Jacques Fabbri tous les dimanches à la T.V. illustrer des cirques autrement prestigieux. Aux intellectuels ? Aux étudiants ? NON, car alors, le spectacle manque de contenu, d’idées, de contestation. La famille Eustache Amour n’est pas politisée. À travers elle, on a l’impression que ce ne sont pas des gens qui jouent à être minables, à qui il manque et manquera toujours cette étincelle qui fait que les « grands » se reconnaissent tout de suite.
Bref, je suis sorti insatisfait d’une soirée où je ne me suis pas ennuyé, où j’ai parfois trouvé du plaisir. La « fête » en était absente.

14.12.77 – TUE MOI FORT ! Le titre choisi par Guénolé Azerthiope, pour le one-man-show qu’il fait à la Péniche, dit bien ce qu’il veut dire, et que le directeur du Fenoménal Bazaar Illimited, s’il fait rire, n’est au fond pas gai du tout. Il nous campe un musicien joueur de flûte qui est en train de se préparer dans sa loge.
Type minable, tête à claques, souffre-douleur du Chef, il n’a que trois notes à exécuter, mais il les loupe toujours parce qu’il est toujours saoul. Ce soir, en plus, sa femme l’a quitté. Alors, quand une dernière fois, il se fait éjecter de la scène du concert par un public en fureur, il décide de se faire tuer par un spectateur. Il en choisit effectivement un à qui il remet un revolver. Quand le type tire, une large tache rouge s’irradie sur sa chemise et il met vingt bonnes minutes à expirer théâtralement, confectionnant lui-même son cercueil avec son armoire à costumes. Ce résumé suffit à commenter le spectacle. On nage dans le farfelu d’un clown triste. On pense à Buster Keaton, à Helzapoppin (car c’est bourré de gags), aux Branquignols. Azerthiope pourtant ne décolle pas comme ses modèles.
C’est dommage, car on a l’impression qu’en se battant un peu les flancs, il pourrait faire des grandes choses… et pourquoi pas dans le désespoir ? C’est une denrée très consommable par les temps qui courent ! L’imagination, il en a et son univers, quoique référencié, est personnel. Un peu moins de vulgarité facile ne messiérait point. Je me demande s’il ne serait pas paresseux !

16.12.77 – Mais quelle mouche a donc piqué les Mirabelles ? Voilà qu’elles se prennent au sérieux ! Avec LES CONTES DE LA DAME BLANCHE, elles jouent devant un gros décor pas terriblement beau qui se transforme par cubes dessinés pivotant, et elles nous narrent en chansons d’opérettes des histoires sans intérêt. Elles ne chantent pas mal, mais pas bien. Elles ne sont pas laides, mais pas belles. Elles ont supprimé leur partenaire féminine et elle manque. Surtout, elles semblent avoir perdu leur humour. C’est consternant, ennuyeux, inutile, et en même temps vaniteux. Et ne me demandez pas ce qu’elles m’ont raconté. Je n’ai rien compris. 

21.12.77 – La tournée de la Compagnie Dominique Houdart en Tunisie peut être regardée comme un succès. Succès très vif à la « Maison de la Culture » Ibn Rachiq de Tunis ; considérable à la Maison de Parti de Gabès, bien que l’information ait mal circulé de la Capitale à la lointaine Province, à telle enseigne que certains coopérants avaient emmené leur petits enfants, croyant qu’il s’agissait d’un spectacle de Guignol ; moindre au Théâtre Municipal de Sfax, où le Comité Culturel avait visé le public mondain qui ne trouvait évidemment pas sa joie dans les aventures de LOUISE MICHEL ; moindre encore à Sousse, cité blasée demeurée étrangement d’atmosphère coloniale, où une centaine de Français étaient en majorité dans la salle, seule une trentaine d’étudiants représentant la population autochtone.
Les Tunisiens ont une curieuse façon de consommer le message contenu dans l’œuvre. Pour eux, l’exemple de LOUISE MICHEL se situe à l’étranger, dans un contexte historique qu’ils ne prennent pas en compte.
Les pointes contre le « Pouvoir » ne les atteignent donc pas. Le Combattant suprême n’est pas concerné. Mais n’est-ce pas, comme chacun sait, Bourguiba fait tous les jours la Révolution et son Peuple avec lui.
LOUISE MICHEL les exalte, eux, Révolutionnaires, parce qu’elle est une sœur révolutionnaire qui a combattu comme ils combattent, elle en son temps, avec ses idées anarchistes, eux aujourd’hui avec leur Foi en la construction de leur Pays. (C’est du moins la « prise en charge » que nous avons entendue de ceux -nombreux- qui nous ont parlé après les représentations). Avouez que cette récupération n’est pas banale ! Houdart règne avec autorité sur cette confusion. C’est un vieux routard de la tournée internationale, qui a conservé le sens de l’aventure. Il sait faire face à l’imprévu. L’artiste n’exige QUE ce qu’il peut obtenir. Parfois trop peu. Là où d’autres diraient NON, il joue quand même. Est-ce une vertu ? Ces accommodements ne sont-ils pas au détriment de son image de marque ? En le voyant, barbe fournie, travailler de ses mains avec ses compagnons pour donner en soirée une représentation approximative, on ne peut s’empêcher de penser qu’il n’a pas le label de la grande qualité parisienne. Au demeurant, ses idées de mise en scène sont bonnes mais pas géniales. Son texte sur LOUISE MICHEL reste de la race des « sons et lumières ». Jeanne Heuclin mène le jeu avec talent, un peu trop toujours dans le style harangueur. Ses rapports avec les marionnettes sont intéressants. Mais cette troupe sympathique, bien soudée, fait « province ». Elle sera très à sa place dans les Vosges où l’on aime ce qui est consciencieux et solide. Houdart est lucide, qui va s’implanter à Epînal.

23.12.77 – Je regrette d’avoir à l’écrire, mais j’ai été fort déçu par DELIMELO. Je crois que le pari des CLOWNS MACLOMA tient de la gageure. L’ « Art » du clown, en tout cas comme ils le pratiquent, n’est pas une bonne voie pour délivrer un message. De fait, le contenu du spectacle, qui, antérieurement, nous avait été longuement exposé comme un violent réquisitoire contre la Justice, n’est guère lisible. Pas du tout pendant la première heure, où l’on a l’impression que les protagonistes font traîner le temps en longueur avec, notamment, une interminable histoire de chapeaux purement traditionnelle. Mal à partir de la scène de la guillotine (qui est le clou de la soirée et est assez drôle). Cette scène est évidemment une condamnation de la peine de mort. Mais ce qu’on voit est cocasse, pas terrible. On rigole. On se marre à l’astuce des deux têtes (la vivante et le masque). On n’a pas froid dans le dos. La distanciation n’incite pas à la réflexion, et je crois que c’est parce que la discipline est MINEURE. Les clowns, c’est fait pour émerveiller les petits enfants. Ces clowns-là sont démystificateurs. Ils « pensent » mais ce qu’ils nous régurgitent vient après qu’ils ont pensé. Ils ne nous invitent pas à penser AVEC eux. Ils nous octroient le produit digéré, transposé par eux… à leur niveau… qui est celui d’une manière de montrer à la marge de manœuvre étroite. Le génie leur manquant pour apparaître comme une bande de Grocq, il reste quelque chose de pas très satisfaisant, issue d’une démarche super spécialisée un peu vaine. Si les MACLOMA n’étaient pas imbus de leurs personnalités, on les verrait bien, dirigés par Pierre Constant, participer à un spectacle du Centre Dramatique de La Courneuve. Après tout, au vrai cirque, les clowns, même les plus grands, n’ont jamais été l’essentiel d’un spectacle. Ils viennent toujours en complément contrepoint d’autres numéros. DELIMELO, c’est deux heures de clowns rarement drôles. Les enfants s’y feront chier. Les adultes qui veulent se divertir et qui viendront sur un malentendu seront déçus. Ceux, informés, qu’attirera le contenu, ne trouveront pas leur pâture. Cette équipe politisée ne sait pas faire passer son engagement. Mais je crois que ce serait impossible : c’est la voie choisie tout entière qui est erronée ! À marquer, outre la guillotine, un passage du spectacle d’une pierre blanche : celui où l’on voit des prisonniers jouer avec des pelochons. L’un d’eux surtout serre l’objet contre lui sur l’air de « ne me quitte pas ». C’est cocasse. La guillotine : quinze minutes ; les pelochons : dix minutes. Le spectacle dure deux heures ; quatre-vingt-dix minutes de trop.

04.01.78 – En tout cas dans la version réduite à l’ossature que propose Denis Llorca, ROMÉO ET JULIETTE de Shakespeare est efficace et touche le spectateur d’aujourd’hui que je suis. C’est que le thème traité rejoint la sensibilité contemporaine. Non pas parce que l’Amour impossible est de tous les temps, seulement ; mais surtout parce que la jeunesse lancée tous enthousiasmes dehors, et bloquée, freinée, réprimée, par des situations qu’elle n’a pas créées, dont elle hérite, soudain RESPONSABLE d’un passé qu’elle n’a pas forgé, impuissante à dépasser l’événement imposé, révoltée mais d’avance vaincue, c’est malheureusement plus que jamais un sujet actuel.
En regardant cette représentation qui ne garde du texte élisabéthain que l’essentiel et qui nous fait grâce de tout le fatras « historique » où se noie d’ordinaire interminablement l’impitoyable aventure de la fille Capulet et du fils Montaigu, j’ai eu, ô rareté quand j’assiste à un spectacle Shakespeare, le sentiment d’être concerné.
Je ne pense pas que tous les docteurs partagent mon plaisir. Où j’écris « efficace », d’autres pourraient noter «racoleur ». Où je dis « essentiel », « ossature », d’autres pourraient ricaner « désinvolture », irrespect ».
Sans doute est-il audacieux de faire jouer l’œuvre par seulement cinq personnes ! Cinq filles de surcroît, « pour affirmer (je cite) le travesti comme acte théâtral vivant, nécessaire et contemporain, et non pas cinq hommes, AFIN QUE NE SOIT PAS DÉTOURNÉ NOTRE PROPOS VERS L’INUTILE ET STÉRILE ALIBI DE LA RECONSTITUTION HISTORIQUE ! » Ouais ! Est-ce le fruit d’une réflexion profonde, ça ? Hum ! En vérité, il n’est pas GENANT d’accepter le parti, parce que les cinq filles en question sont remarquables et parce que la voix grave d’Anne Alvaro convient très bien à un adolescent. À ce spectacle, on oublie les sexes. Et nulle équivoque ne fausse le couple Anne Alvaro Roméo Catherine Rétoré Juliette.
Je n’en dirai pas autant du couple Denis Llorca, Juliette vieillie, Rémy Kirch, Roméo vieux. Ce contrepoint imaginé par Llorca, ce commentaire d’où ressort la vanité de l’Amour fou, l’enlisement des passions dans le quotidien, le vulgaire et l’ennui, est singulièrement pessimiste et démystifiant. On en pleurerait si les deux farceurs (qui ont l’air de vieux pédés) n’étaient drôles à souhait.
L’idée de distancier ainsi le drame des amants aliénés est, cela dit, intéressante, valable ; exploitée. Mais est-elle le fruit d’une réflexion profonde ? Hum ! pas sûr : « Ils disent Shakespeare, (je cite) quand celui-ci déteste l’amour, échos d’Othello, Lear, Troïlus et Cressida… » C’est un peu superficiel, me semble-t-il. Llorca n’est décidément pas un penseur. Il veut épater, ce n’est pas la même chose.
Mais IL A DU TALENT, c’est sûr, il a le sens du geste, du mouvement, de l’intonation étonnants. Il sait rythmer, doser l’émouvant et le cocasse. C’est un homme de théâtre. Et c’est un enfant de ce Siècle, dépolitisé, sans message, mais qui porte en soi, à son insu probablement, quelque chose qui sonne VRAI. Cette VÉRITÉ passe dans ce ROMÉO ET JULIETTE qu’il nous montre modestement au Sorano de Vincennes. À noter l’excellente prestation de Marie Pillet en nourrice.
Et puis, après HERNANI à six, LES BURGRAVES à cinq, ce ROMÉO à sept vient à point pour confirmer que le temps des lourdes distributions est révolu. À quand OTHELLO à trois ? LEAR à quatre ? … et CROMWELL en one-man-show ?

05.01.78 – Compagne de Georges Bataille qui proposait d’ajouter à l’économie politique, à côté du chapitre « consommation », un nouveau chapitre qu’il intitulerait « consumation », où seraient étudiées les formes de destruction ostentatoires et gratuites des biens de toutes sortes, y compris des vies humaines, (la guerre, la richesse des nations comptabilisées en puissance d’armements etc.), Laure a pondu des poèmes en prose d’une assez poignante émotion, cris de femme (et aussi revendication de femme) au milieu d’un monde phallocrate, absurde, fou et mauvais. Garance, avec plaisir intime et grande intensité, dit au Lucernaire ces ECRITS DE LAURE. Spectacle (trop ?) dépouillé : une malle sur laquelle s’assoit l’artiste, puis dont elle fera le pauvre inventaire, suffit pour l’environnement. Les morceaux choisis ne sont pas assez resitués. Garance fait trop confiance à la culture de son auditoire. Et puis une série de textes ne fait pas un « spectacle ». Il y a unité de ton mais pas d’anecdote. On sort un peu sur sa faim, comme d’une poétique, en somme.

06.01.78 – Le théâtre du Crépuscule, équipe belge, nous
 propose à la Resserre L’ENTRAINEMENT DU CHAMPION AVANT LA COURSE de Michel Deutsch. Singulier « entraînement » que celui de ce bourgeois de Brive qui se tape la bouchère, vers les années 1910, tout en restant drapé dans la « vertu » républicaine cocardière ; sa femme légitime est un objet à fabriquer des mômes (dont les cris l’insupportent) ; la maîtresse et l’épouse sont les victimes de ce phallocrate content de lui, qui, le dimanche, participe à des courses de vélo, et a pris en grippe le chien de son amante parce que l’animal a pissé sur son engin ! (animal avec qui la débitrice de viandes commet peut-être- il le soupçonne du moins- le Péché).
Soumise, la bouchère sacrifiera son compagnon à quatre pattes. Résignée à son infortune, mais rebellée et résolue à avorter, quand elle se retrouve enceinte une fois encore des œuvres de son mari ivrogne, la femme trouvera complicité et aide chez sa rivale. Mais les deux femmes ne feront pas front jusqu’au bout ensemble. Maurice tuera la bouchère et sera empoisonné par son épouse. Le fait-divers débouchera sur un procès en assises dont le « signe » nous est donné par des panneaux mobiles représentant des fragments successifs de tribunal qui viennent remplacer par flashs les murs beiges de la boucherie qui se confondent avec ceux du domicile conjugal. Ce fait-divers n’est évidemment qu’un prétexte à nous dénoncer une certaine manière de vivre… Je me demande si Deutsch a affabulé dans sa tête tout l’univers de Brive comme l’eût fait l’Adamov de Paolo Paoli ? J’ai songé à cette pièce en voyant L’ENTRAINEMENT… Et j’ai eu la même réaction : ce n’est QUE ça ?
Je veux bien qu’on m’explique dans le programme qu’on ne me montre QUE la face visible de l’iceberg. C’est L’AUTRE qui est importante. Comme l’industrie plumassière et celle des billards électriques étaient dérisoires alors qu’il s’agissait de dénoncer la bourgeoisie capitaliste industrielle.
La mise en scène de Philippe Sireuil accentue le rapprochement. Nette, impitoyable, sans concessions, on dirait celle qu’avait fait Planchon pour PAOLO PAOLI ou celle de Steiger pour PING PONG. C’est dire qu’il ne s’agit pas d’un spectacle jeune. Sans mauvais calembour, c’est une tranche de bifteck saignante efficace, point ennuyeuse.
Deutsch est moins disert que son cathéchiseur.

09.01.78 – Curieusement, en allant voir QUAND JE SERAI PETIT au Théâtre de l’Ecole Normale Supérieure, je sortais d’un petit drame domestique : mon fils avait inopportunément (d’un point de vue « adulte ») exprimé au sortir du souper l’intention de jouer aux billes et s’en était vu refuser la permission, « parce qu’on ne joue pas aux billes dans l’appartement, parce que le bruit dérange la voisine du dessous, parce que les petites boules rondes s’égarent sous les meubles ou dans des endroits où l’on risque de marcher dessus, et parce  que si le chat en trouve une à deux heures du matin, il fera un rafut à réveiller toute la maisonnée »…
Observateur de la scène, je me souvenais que, récemment, il avait voulu emmener ses billes à l’extérieur et se l’était vu refuser « parce qu’il allait les perdre, ou se les faire piquer par ses copains partenaires au jeu plus doués que lui en matière de troc ». Et j’imaginais cet enfant de huit ans se posant la question : « OU ET QUAND PEUT-ON JOUER AUX BILLES ? » Question qu’il n’a heureusement pas posée car il n’y aurait eu qu’une réponse : « NULLE PART ET JAMAIS ».
Les jeunes gens du THÉATRE DE LA COLLINE, qui sont grands maintenant, mais qui se souviennent de leur enfance et n’ont pas encore franchi la frontière au-delà de laquelle règne l’oubli, évoquent cet univers qui fut le leur récemment, en un spectacle d’une justesse extrême, fait de courtes scènes relatant des anecdotes comme celle-ci (et certaines plus graves). Ils sont neuf sur la scène, assez peu professionnels, mais comme ils n’ont pas de prétention artistique, leur spontanéité supplée à leur manque de métier. Spontanéité sans message, sans revendication. C’est un constat qu’ils expriment sans « réflexion » ni jugement. D’où il ressort qu’il y a un problème de LA CONDITION DE L’ENFANT dans des termes qui sont proches de celui de la condition de la femme. On rit souvent durant cette soirée marquée au coin de la sincérité, on sourit, on est attendri, voire ému. L’enfance est vécue comme une oppression. (peut-être trop : il y a quand même des enfants heureux dans l’ensemble et les gestes répressifs des parents ne sont pas aussi permanents que le spectacle pourrait le faire croire).
La conclusion est que l’enfant pourrait souhaiter (je cite) « une réévaluation de son statut ».
À noter l’importance du « Jeu », dans cette représentation : « plaisir du jeu retrouvé, plaisir du jeu théâtral se donnent ici comme métaphore du jeu enfantin. »
Je crois que QUAND JE SERAI PETIT est à soutenir. C’est une manifestation SAINE qui, au-delà du « politique », (mais est-ce si sûr) traite d’un problème essentiel. Tous ceux qui rêvent au jour (et à la Société) où « élever » un enfant ne sera plus synonyme de combat, tous ceux qui se demandent pourquoi (et quand) l’AMOUR à l’état pur exprimé par les bébés se mue plus tard en affrontements, et d’où vient cet arrachement qui fait tant de peine lorsque l’adolescent en achève le cycle en claquant la porte de la maison familiale, et pourquoi il y a lutte là où il ne devrait y avoir que tendre orientation ; tous ceux qui éprouvent que les « petits monstres » ne sont pas les seuls coupables d’une situation à la limite folle d’absurdité, tous ceux qui, de bonne volonté, sont entraînés dans l’engrenage, ne pourront qu’être sensibles à ce cri UTILE et insolite.
La dernière scène, celle de la « mort » de l’enfant (symbole ou réalité ?, les deux sont possibles), est assez forte. Elle donne le ton. Elle marque l’étrange frontière que j’évoquais plus haut, celle au-delà de laquelle les réprimés d’hier deviendront oppresseurs. Un père ne peut que sortir de la représentation INQUIET, se posant des questions, un peu angoissé, car pas sûr qu’il y ait des réponses, DU MOINS DANS NOTRE TYPE DE CIVILISATION.
Je crois que ces jeunes gens, peut-être à leur insu, ont abordé L’ESSENTIEL, qui est qu’aujourd’hui, on ne peut QUE CONSTATER.
Le changement de la « condition de l’enfant » est impensable dans notre système, puisque, en somme, il s’agit de construire des hommes qui sauront être des loups pour les autres hommes. C’est par la Révolution qu’il faut commencer et par une éducation collective dès l’âge tendre.

10.01.78 – Si j’avais dû payer deux fois vingt-six francs et me faire de surcroît arnaquer à l’« entracte » pour acheter, de force ou presque, un dessin de Copi, je crois que j’aurais été de fort mauvaise humeur : je veux bien que le café-théâtre ne soit pas un contexte « important », mais de là à se foutre littéralement de la gueule du monde, il y a un précipice.  LES FRANZOZES, que Copi a pondu, ou plutôt bâclé, raconte l’aventure d’un couple de Français moyens venu assister à la Coupe du Monde de Football en Argentine, et objet d’une agression au sexe et au portefeuille de la part d’un garçon d’hôtel qui a le physique de Pablo Vigil et, sur la scène, le comportement habituel de cet artiste. Il faut dire que la femme est tout à fait nympho et qu’elle se fout à poil avec une bonne volonté à faire bander un garçon d’étage suisse. J’espère que cette pochade de trente-cinq minutes n’est pas la préfiguration d’ARGENTINE ALLER ET RETOUR, car il vaudrait mieux arrêter les frais illico.
Non, bien sûr, que j’aie quoi que ce soit contre la provocation. Mais celle-ci vole vraiment très bas au seul niveau du cul vulgaire. De plus, l’image donnée de l’Argentine est totalement fausse. Elle semble avoir été inventée par quelqu’un qui n’aurait jamais été dans ce pays et qui n’en aurait entendu parler que par les historiettes qui osaient courir en Europe sur l’Amérique Latine jusqu’il y a une trentaine d’années, mais que même un canard comme MINUTE n’oserait plus prendre en compte de façon aussi superficielle aujourd’hui. L’hôtel décrit est sordide et les punaises y marchent en cohortes inexpugnables. Le préposé argentin de service a l’air d’un bandit de grand chemin. En trente-cinq minutes, il y a trois « révolutions » mais QUELLES RÉVOLUTIONS ? Mystère ! C’est vrai que ce Pays vit dans l’INSÉCURITÉ, mais ce qui est intéressant (et ce qui rend cette insécurité DANGEREUSE), c’est que Buenos Aires a l’air d’être une ville très normale, FONDAMENTALEMENT EUROPÉENNE… Il est vrai que je n’ai pas connu ses bas-fonds et que Copi, lui, peut-être, n’a connu qu’eux. Qu’il annonce alors une description du monde des bas-fonds à travers le monde… et dans le cas particulier, en Argentine. Mais je doute qu’un charter de touristes y déverse sa cargaison…
Etrange Copi, attachant et déroutant personnages dont les dessins contiennent, sous une APPARENCE DÉSINVOLTE, une forte humanité. Je ne l’ai en rien retrouvée dans cette oeuvrette.

13.01.78 – Voici, à Freiburg, en allemand, joué par la troupe des Staedtische Bühnen, la première mouture des MILLE ET UNE NUITS DE SAVARY.
Il y en aura une seconde dans deux mois en néerlandais à Rotterdam avec la troupe de Marijnen. Enfin, le GRAND MAGIC CIRCUS ès qualité abordera l’œuvre et la proposera aux publics francophones. Savary se plaît à dire qu’il ne fera pas trois fois le même travail, mais qu’il va continuer, avec deux nouvelles équipes maintenant, le travail commencé avec la première. C’est assez dire que nous n’avons pas vu à Fribourg un aboutissement. Dans cette mesure, on peut se convaincre que la proposition est prometteuse.
Insuffler à une troupe professionnelle germanique le rythme, la fantaisie, l’esprit du Magic Circus, tient de la gageure, surtout quand on sait que la langue allemande exige deux fois plus de temps que la française pour dire la même chose. Ce qui ici fait « pschitt », devient « Boum Boum », là. Pourtant le pari est tenu et bien assumé. Les décors en découpe de carton de Michel Lebois, les costumes de Dussarat, ainsi que la présence de deux musiciens du G.M.C. dans l’orchestre, y aident. Et puis, c’est la grosse Gail Gatterburg qui joue Shéhérazade, et ELLE a l’esprit « maison ». Ont-ils entraîné les artistes fonctionnaires du Stadttheater à se débonder ?
En vérité, quand ils « jouent », ils ne se dégagent pas de l’expressionnisme allemand, mais ils ont de l’entrain, chantent bien, dansent agréablement et arrivent à donner l’approximation de ce que seront, un jour, on peut l’espérer, ces Mille et une nuits.
Spectacle écrit par Savary, le texte est plus élaboré que de coutume et comme notre Jérôme ne joue pas, la part laissée à l’improvisation est réduite. L’anecdote est même bouclée dans une « logique » insolite autour d’une des histoires, celle d’Aladin, venu à Paris chercher la Tour Eiffel en échange des plus beaux diamants du monde, et pris pour un fou, dépouillé, bloqué dans la capitale française sans possibilité de revenir en Perse. Il se fait tailleur dans la rue Médina, et c’est un soir de neige, pour consoler la petite marchande de fleurs dont le commerce ne marche pas, qu’il lui racontera l’univers merveilleux dont il fut (peut-être) le héros, et qui est identifiable à celui des jeunes enfants pour qui les fées, les princesses, les génies… et les Pères Noël sont familiers, jusqu’au jour où ils les rejettent, entrant dans l’univers du rationnel. Cette fable permet au spectacle de passer du contemporain au médiéval sans problème. La grotte d’Ali Baba est alors un coffre-fort et les quarante voleurs ont des redingotes et chapeaux-claques et portent des attachés-cases.  Le sultan devient banquier et Simbad un puissant homme d’affaires.
Shéhérazade a les traits d’une grosse blanchisseuse et il y a des interférences entre les actes des gangsters d’aujourd’hui et ceux des exécuteurs du Moyen Age oriental. Faut-il parler de « leçon » ? Sûrement, c’est trop dire : Savary a cherché le « spectaculaire » (et il a réussi : c’est une débauche de clinquant, de music-hall). MILLE ET UNE NUITS s’appelle : « revue fantastique », et c’est bien ça. Mais comme d’habitude, le contenu est dans les bagages et je ne pense pas que ce spectacle soit le moins signifiant de ceux du Magic Circus. On y verra plus clair, pourtant, quand Ali Baba, Aladin, Simbad et Sultan causeront français.

17.01.78 – Les distributeurs d’opium ne sont pas contents. L’enfant prodigue, Jean-Michel Ribes, à qui l’on faisait confiance au point de lui donner le THÉATRE DE LA VILLE et ses moyens de production sur le seul vu d’un script non dialogué, n’a pas marché dans le sens de la mode. Son évolution de ces dernières années, et notamment L’ODYSSÉE DANS UNE TASSE DE THÉ, pouvait laisser espérer que sa confusion de pensée épaissirait son ésotérisme. Lavaudant, Mesguich et autres metteurs en scène chéris du Pouvoir l’attendaient pour l’accueillir dans leur confrérie, qui bénéficie du soutien éclairé de la presse dispensatrice d’aveuglements. Las ! Ribes a trahi. JACKY PARADY est le cri d’un homme jeune qui refuse ce Siècle. Ô anachronisme, les accents de la pièce sont issus de mai 68. C’est impardonnable. Il y a même « anecdotiquement » un détournement de train. Ce n’est plus Ribes qui sucre des fraises.
C’est Ribes musclé : Ribes de la bande à Baader, flanquant son pavé à son niveau comme d’autres leur bombe, sincèrement, héroïquement, parce qu’il n’y a rien d’autre à dire aujourd’hui que NON.
Eh bien oui, Ribes –car son identification à Jules, son héros, est transparente- dit NON et le thème de JACKY PARADY, c’est essentiellement LE REFUS DE JOUER LE JEU. On ne nage pas dans une option politique contre une autre. Le rejet englobe tout ce qui est politique. L’engagement de Jacky est suicidaire parce qu’il est SEUL, comme tant d’hommes sont seuls aujourd’hui parce qu’ils ne savent pas comment se rencontrer. Le système et son opposition, elle-même système, ont éloigné L’ESSENTIEL. C’est cet essentiel que Ribes revendique de dire. À part cela, il n’a rien à dire. Si ce n’est qu’il sait faire du spectacle racoleur aussi bien que d’autres.
Bon : le fils d’un garagiste de Saint-Martin quelque chose, (« brave arriviste -il deviendra Maire- poujadiste qui élève sa fille muette et son garçon difficile, en faisant son « devoir » sévèrement, mais faiblement) « monte » à Paris au désespoir de sa mère en empruntant un train étrange où il rencontrera une dame en rose bizarre qui se révèlera être la Mort. Le train est détourné par une bande de terroristes et dans la bagarre qui s’en suivra, Jules fera la connaissance de Carpuccio, régisseur dans une boîte de nuit, et de Pigalle, qui s’attachera à lui et le présentera à son patron, Basile Kingdor. Celui-ci est frappé par l’insolente désinvolture du jeune homme. Il décide d’en faire une vedette.
Et c’est comme ça que le révolté anar deviendra récupérateur pour la grande joie des foules bourgeoises. Jusqu’au jour où il s’apercevra que la chanteuse un peu pute avec qui il vit n’est pas la femme en rose. Dégoûté d’avoir perdu sa pureté, d’être devenu imposteur au milieu d’imposteurs et de s’apercevoir qu’il n’a RIEN A DIRE, il lourde même son fidèle compagnon et se suicide. Mort, il ira vers quelque paradis avec la femme en rose.
Ce résumé (incomplet) peut donner l’illusion de la continuité. En fait, tout se passe par retours en arrière pendant que le moribond, placé en salle de réanimation, attend qu’un bloc opératoire soit libre. L’univers de la chirurgie (indifférente, mécanique) côtoie celui de Pigalle (luxe, fric, petites femmes, spectacle), celui de l’enfance (complicité du frère et de la sœur unis contre les cieux, omniprésence de l’assassinat d’un chien errant par son père, événement qui revient sans cesse), celui du combat. Le patient revit ses souvenirs en ordre dispersé.
On ne se noie pas, mais il y a excès de redites. On entend trop souvent les mêmes phrases. Ribes ressasse ses propres souvenirs et ses réminiscences. Dans JACKY PARADY il y a du Magic Circus, du SANTÉ PUBLIQUE, du psychanalytique, du psychologique. Le dégoût du monde tel qu’il est débouche sur une vision d’un au-delà idéalisé. Le baiser de la  Mort, c’est celui de l’espoir d’une autre vie. Rien n’est très original.
Le mérite du spectacle, c’est qu’il sent à plein nez la sincérité, l’honnêteté. Attoun pourrait prononcer le mot « naïf ». Eh oui, Ribes, tu es naïf. Espères-tu recevoir ton passeport des mains de ceux qui ne sont pas naïfs ? Ils ont pu te l’accorder tant que tu n’avais pas encore pondu un bel œuf bien clair et bien propre. Ils auraient pu te pardonner si tu t’étais exprimé dans le misérabilisme. Mais là, tu as des moyens. Alors gaffe, il faut bloquer, des fois que la prochaine fois tu fasses un spectacle réellement populaire. Dieu soit loué, celui-ci ne l’est pas tout à fait, et ta complaisance envers toi-même t’a amené à le laisser par moments ronronner d’une façon agaçante. Le public du Théâtre de la Ville, celui de la FNAC et des J.M.F., ne te suit donc pas à part entière. Ouf !
Tu y as aidé : avec quinze redites de moins, tu aurais pu les aliéner… Dommage que tu n’aies pas su te limiter. Ce cri, ce chant, ce rejet, cette voix dans le désert, sont courageux et utiles. Ils montrent à ceux qui désespèrent qu’ils ne sont pas seuls à désespérer… et comme chacun sait, l’union fait la force. La musique de Lewis Furey et J.C. Vannier, le jeu de J.P. Muel, Gérard Desarthe et Roland Blanche –à la tête d’une nombreuse et bonne distribution- aident à la réussite de l’entreprise.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 31 janvier 2007 3 31 01 2007 21:29
17.01.78 – 18 h 30. Quand t’as une guitare, il te faut un ampli, et c’est cher un ampli, et t’as pas envie de bosser. Tu penses à faire un casse mais t’es pas doué, tu te fais casser la gueule par un pédé qui a fait du Karaté. Alors quand un copain de terrain vague te proposera de débiter de la came qu’il te fournira moyennant un bon bénef, après un baroud d’honneur, tu accepteras.
Et puis tu y tâteras toi-même, de l’herbe d’abord et puis de la piquouse. Et quand ton patron voudra te faire tâter des effets du manque, tu le corrigeras en lui infligeant une overdose à le faire crever, et toi-même t’iras t’empaler dans un arbre avec la moto que tu lui auras piquée.
J’essaye, en employant ce style, de rendre compte de celui de PUNK RATS. Le nommé Captain Cook, qui signe cette tranche de vie des temps modernes que Charlie Hebdo juge « plus de saison politiquement que du Brecht révisé », a, en vérité, le langage beaucoup plus vert et les deux acteurs mis en scène par Daniel Captagon s’expriment « à l’adolescente », c’est-à-dire en se flanquant des gnons et en jouant à la guéguerre.
Le milieu social d’un des garçons est montré par un petit film d’amateurs qui a pris autour d’une table une banale famille d’ouvriers en train de manger du boudin à la purée. On ne sent pas très exactement d’où sort l’autre (le fournisseur).
Il est sûr que PUNK RATS montre une faune de loulous qui existe. Le cinéma est plein de ces petites frappes. Laissons-lui le monopole de cette manne : des manieurs occidentaux de chaînes de vélos aux hooligans de l’Est, toutes les sociétés répressives secrètent de ces petits voyous qui font les titres de DÉTECTIVE ou de MINUTE, selon que l’anecdotique ou la politique l’emporte. Leur existence aide la police à justifier ses renforcements. Les exhiber au théâtre n’est pas UTILE. Ceux qui pourraient tirer leçon de la tragédie qui les achève ne vont pas dans les théâtres. D’ailleurs la leçon n’est pas exemplaire : l’overdose administrée n’est pas accidentelle et il n’y a pas que des voyous qui se tuent en moto. D’un autre côté, tous les fanas de la guitare électrique ne sont pas des lopettes. Bref, les bonshommes sont des cas particuliers.
J’ai songé à Granier - Roth. Ils ne rejoignent pas l’universel. Ils n’apportent pas non plus quelque chose de neuf.
Non utile, le spectacle est-il divertissant ? Oui, assez. Il y a quelques bonnes répliques. On se marre parfois. Le film est signifiant à souhait. La musique résonne bien fort, comme il convient. On ne s’ennuie pas. Mais si ça durait plus qu’une heure, on se lasserait vite.
Revenant au film, je confesse n’avoir pas bien compris le sens de certaines images à l’envers.
Les meilleurs moments du spectacle, c’est quand les types se cament. Ils ont alors une amusante façon de jouer en sautillant.

19.01.78 – Curieusement, PARADE, de Jean Bois, ressemble à JACKY PARADY (les moyens du THEATRE DE LA VILLE en moins). La dame en rose ici n’est pas la MORT mais le REMORD, incarné par une « comédienne » venue chercher du boulot dans la boîte de Pigalle où opère Evanescente de Pigalle, travesti. Une gouine pocharde tient l’établissement ; elle est sœur du Muel de Ribes, avec poigne. L’univers du spectacle est le même. Et de même le héros vit son Présent avec un passé qui lui colle aux pieds ; Anouilh pour Anouilh, j’aime mieux Jacky qu’Evanescente, car son chemin pour en sortir est quand même plus sain. Le dérèglement sexuel de Bois rapetisse le propos, quoiqu’il nous vaille une scène assez jolie entre la maman et le fils prodigue, quand elle découvre la voie suivie par l’enfant monté à Paris avec une place de manutentionnaire. Surtout, Ribes référencie son héros au Fond du problème politique de notre temps. Bois semble n’avoir pas d’autre univers que le sien propre. Il ne jette aucun regard sur le Monde. Alors, à part l’amusement ressenti à le voir jouer les Mirabelles, avec excès d’ailleurs, que me reste-t-il de la soirée au THÉATRE CAMPAGNE PREMIÈRE ? Le sentiment qu’un soir où, à la T.V., on avait le choix entre CHANTONS SOUS LA PLUIE et MONSIEUR VERDOUX, il était bien dommage d’être sorti !

25.01.78 – Eh bien, il aurait mieux valu rester sur le souvenir.
CRIPURE, repris par le Théâtre National de Marseille dix ans (quinze ans ?) après sa création par la jeune compagnie de Cothurne à Lyon, a perdu sa force émotionnelle. L’anecdote qui m’avait paru limpide en ce temps m’a semblé obscurcie. La spectacle baigne dans le flou et Marcel Maréchal le traverse de part en part en vieux Monsieur fatigué… et absent. Comme d’habitude, j’ai trouvé Tatiana Moukhine exécrable : seule la misogynie des hommes a pu créer la carrière de cette horrible mégère qui phrase tout comme si elle était ivre en permanence. (d’ailleurs n’est-ce pas le cas ?)  Cela dit, l’ESPACE CARDIN est peut-être pour quelque chose dans ce non fonctionnement affligeant.

27.01.78 – La semaine semble consacrée aux ringards : Terzieff a repris ZOO STORY (d’Albee) au Lucernaire. On sait le sujet : au Park, à New York, un paisible flâneur goûte les joies de la lecture assis sur un banc. Il est l’objet d’une agression verbale de la part d’une grande graine de jeune vaurien qui cherche la communication et qui tient à lui raconter ses démêlés avec le chien de sa propriétaire, sa vie dans le taudis qu’il habite, la visite qu’il vient de faire au zoo. L’inquiétant personnage, l’abusif écorché, cherche finalement la bagarre physique, mais son dessein réalisé n’est pas de tuer, mais de se faire tuer. Le bourgeois sera traumatisé, culpabilisé.
Terzieff joue l’agresseur en adolescent attardé. J’ai trouvé bien agaçant le jeu tout fabriqué, tout truqué, de ce quadragénaire qui veut nous faire croire qu’il est la réincarnation permanente de Dostoïevski.
Pascale de Boysson et Gamil Ratib jouent en lever de rideau BOITE MAO BOITE. Tandis qu’une bourgeoise débite des fadaises sur le pont d’un navire en route vers l’Asie qui transporte aussi une vieille (et touchante) pauvresse abandonnée de tous, Mao distille quelques-unes de ses pensées. Le contrepoint des trois voix (voies) plus une quatrième, off, est assez saisissant. Face aux autres, qui sont angoissés et incertains, Mao offre de lui l’image de la certitude. Il n’en apparaît pas moins aussi SEUL que les autres. Son discours est tout autant un monologue.

31.01.78 – Mireille Laroche me fait songer à la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf : du haut de ses vingt-quatre printemps, elle n’hésite pas à s’attaquer, avec le PETIT MAHAGONNY de Brecht / Kurt Weill, à un monument de difficultés. Et elle ne réussit pas si mal. Au niveau d’un exercice de mise en scène pour la sortie d’une école d’apprentis du théâtre, on pourrait mettre une mention « Bien », l’annotation « élève à suivre ». Hélas ! en ce pays, on n’a pas le droit à l’essai à peu près réussi. Ainsi le veulent les lois économiques. Et je suis pessimiste quant à l’avenir de cette entreprise trop ambitieuse. René Gonzalez n’aurait pas dû y prêter son Théâtre Gérard Philippe.
L’argument de MAHAGONNY est mince. Trois putains ne sachant pas où aller, poursuivies par les polices derrière elles, décident de s’arrêter, là où elles sont, quelque part en Alabama, et de fonder une ville qui sera vouée au jeu et aux plaisirs. Le point de départ est séduisant. Mais après, il ne se passe pas grand-chose. MAHAGONNY n’est pas un Lehrstück. Brecht n’a pas tiré de « leçon exemplaire ». Il a prêté sa plume à un « musical ». C’est Kurt Weill qui compte, et alors là, le spectateur d’aujourd’hui bute sur une évidence : à part deux songs célèbres (« O moon of Alabama » et « Comme on fait son lit on se couche »), la partition ne vaut pas tripette. Elle sent son 1935 à pleines gammes. Elle date. C’est une espèce de pâte américanisée, molle et dissonante, qui, de surcroît, exige d’excellents instrumentistes et de belles voix. Femme de « théâtre », Mireille Laroche n’a pas vu le piège : son « orchestre » est médiocre. Et ses acteurs ne chantent pas mal, mais ils ne sont pas chanteurs professionnels et ça se voit. Elle a dû d’ailleurs le sentir puisqu’elle a, en renfort, engagé une cantatrice. Cette dernière malheureusement ne s’intègre pas à l’action.
Ajouterai-je que le dispositif tout en escaliers (on pense aux BURGRAVES de Vitez) est d’une lourdeur inutile et d’une laideur grave. Il ne SIGNIFIE rien de lisible. Il enferme la mise en place et la mise en espace dans des trajectoires obligatoires, inrenouvelables. Piège encore, dont l’ancienne assistante de Valverde aurait dû se garder en se souvenant d’OTHELLO ! Elle s’est enfermée dans un carcan qui l’a empêchée de montrer son imagination, de donner libre cours à sa verve.
Reste une question : de Beckett à Pinter et de Pinter à Brecht, la « grenouille » est ambitieuse, mais ses choix ne sont pas jeunes. Est-ce par goût ? Par manque d’audace ? J’aime les équipes, les réalisateurs, qui vont avec leur temps. Ce n’est pas le cas de Mireille Laroche. Je lui pardonnerais plus volontiers ses erreurs, et je signerais de meilleur cœur des pétitions pour elle (quand on me le demandera dans quelques temps, je crains !) si je la sentais plus actuelle, d’aujourd’hui en somme.

06.02.78 – J’ai vu, bien sûr, au cours de mon existence, des flopées d’UBU ROI, et dans toutes les langues. Je dois reconnaître à celui de Peter Brook le mérite de la lisibilité. Oui, cet UBU ROI-là est clair, facile à comprendre. Les acteurs en font des kilos, mais dans le réalisme. Ils n’ont pas cherché midi à quatorze heures ni à infléchir l’œuvre. Chacun est parti de la psychologie du personnage qu’il incarnait. Chacun joue vrai, et du coup, la pièce, délivrée des injections signifiantes dont on l’appesantit généralement, sort pour ce qu’elle est : une joyeuse pochade de lycéen.
(N’oublions jamais que le « Pouvoir » fustigé par Jarry n’était rien d’autre que celui d’un professeur de son lycée !)
Plus intéressante est la présentation (qui suit) d’UBU ENCHAINÉ. Écrite dix ans plus tard, cette oeuvrette pataphysique est une croustillante fantaisie sur « la liberté » en France à l’entour des années 1900. Le paradoxe y est manié à pleins tubes et si le style est moins brillant (en fait, l’adolescent pratiquait, sans doute à son insu, très efficacement la rupture de ton et en tirait, par surprise, des effets comiques, tandis que le jeune homme pond des dialogues plus élaborés mais moins heurtés), le contenu est plus virulent.
Encore que la « contestation » ne dépasse pas le niveau d’un sketch de cabaret.
Brook a utilisé très peu de moyens pour ces exhumations. C’est un spectacle de tournées qui peut se jouer n’importe où. Sa troupe est une véritable tour de Babel où les accents divers se choquent les uns les autres.
Pourquoi avoir repris ces classiques au vitriol émoussé ? Question à dix Francs !

09.02.78 – L’univers décrit par Pedro Vianna dans le DECRET SECRET est carrément kafkaïen. Mais ce Kafka-là existe aujourd’hui. Il est réalité dans le Brésil des Généraux. Du moins l’auteur, brésilien lui-même, l’affirme-t-il. Le sûr, c’est que les « décrets secrets » existent. Ils permettent au Pouvoir d’éliminer les opposants au prix d’une simple parodie de « justice » militaire. Vous me direz : pourquoi se fatiguent-ils à ce cérémonial, à cette caricature de légalité, puisque la sentence est prononcée d’avance ?
Et n’a-t-on pas entendu parler d’exécutions plus expéditives, voire d’assassinats discrets ? Le fascisme a-t-il besoin de cet encombrement de juridisme aliéné pour appliquer ses sentences arbitraires ?... Eh bien, connaissant un peu le Brésil, je crois que les structures mentales de ces Portugais Catholiques, pétris de Jésuitisme, sont capables d’engendrer de telles aberrations.
De même, l’œuvre montre à quel point NUL, dans ce pays, n’est à l’abri de la lettre de cachet. La victime de l’oppression montrée n’est pas un opposant : c’est une lavette de professeur d’histoire à la dévotion du système. Sa servilité est mal récompensée.
Il n’est pas victime d’une erreur, mais d’une interprétation erronée d’un acte simple qu’il a commis. Tout est donc absurde et bien mis en scène par Claude Mercutio. Tout. Y compris le fait qu’il nous conforte dans notre bonne conscience de Français à qui ça ne pourrait pas arriver. On nage dans l’exotisme. C’est chez d’autres que cela se passe et, d’accord, Pedro Vianna jette un cri sur SON Brésil, c’est normal, mais il nous montre SON fascisme comme une curiosité, il nous en montre un aspect qui frise la démence.
Cet attachement à ce qui est particulier, ce qui distingue ce fascisme-là, l’ÉLOIGNE de nous, et c’est très rassurés sur notre sort que nous quittons le théâtre. Même pas apitoyés sur la « victime », puisque c’était un salaud, et qu’apparemment elle va s’en sortir. Pedro Vianna a voulu ce happy end… A-t-il eu raison ?

14.02.78 – Trois jeunes femmes,  proches du Théâtre Ecole de Montreuil, ont constitué en 1977 une « troupe » intitulée : LA MAUVAISE HERBE. Leur carrière passe par la fête de l’Huma et l’aventure du Théâtre des deux Portes.
Les voici pour quelques jours rue Würtz, au fond du 13ème arrondissement, jouant dans la confidence un spectacle sur le troisième âge : TROIS PETITES VIEILLES ET PUIS S’EN VONT.
Masquées, elles ont travaillé l’expression corporelle et donnent bien le change : chacune de ces aïeules a sa silhouette et surtout SA DÉMARCHE. (au sens manière de se mouvoir comme au sens : appréhension des jours). Le travail, on le sent, a été rigoureux et la soirée est « sans concessions ».
Les journées vécues par les trois pensionnaires d’hospice (2e étage, ce n’est pas encore tout à fait l’antichambre de la Mort, celui-là est au 3e, ou peut-être plus haut, « on ne sait pas ») sont montrées vives à l’aurore, quand les forces ont été reconstituées par le sommeil, puis de plus en plus alanguies jusqu’au tricot du crépuscule dans lequel on pique du nez. À ces moments-là, le spectateur risque d’en faire autant. Heureusement, il est ranimé par le réveil suivant (qui ne sera pas tout à fait semblable au précédent, le répétitif introduisant à chaque fois des éléments d’évolution). La fin, avec sa vision onirique de chemins allant vers le Paradis, devrait plaire à des âmes chrétiennes.
En fait, c’est un spectacle presque parfait. Car les moments d’ennui qu’éprouve le voyeur assis dans la salle sont bien sûr voulus. Il s’agit de faire passer le vide des existences prolongées.
Reste que l’ennui est l’ennui et qu’il est ennuyeux. Reste aussi que le constat, qui n’est pas dénonciation (tout le monde est très gentil à l’hospice, les vieilles ne se plaignent pas et d’ailleurs elles reconnaissent que leurs hôtes « ont beaucoup de travail »), ne débouche sur aucune proposition. Ceux qui ignoreraient comment c’est, sont informés, c’est tout. Hors du réalisme. Loin du sordide. Et puis, dans la résignation. Hors de toute mesquinerie, de toute querelle.
Nous sommes conviés à nous attendrir, peut-être à nous apitoyer. Pas « à faire quelque chose ». MAIS Y AURAIT-IL QUELQUE CHOSE À FAIRE ?

15.02.78 – A un mois d’élections qui font grand tapafge, Rétoré ne manque pas d’air d’avoir repris au TEP le NEKRASSOV de Sartre.
La pièce tourne un peu court sur la fin (certainement bâclée), mais dans l’ensemble elle a gardé une grande jeunesse et la dénonciation des méthodes d’action d’un grand journal « gouvernemental » y est menée rondement, clairement, efficacement. Au niveau de la mise en question de l’information « libre », le rappel est opportun.
C’est un certain Georges Werler qui a fait la mise en scène. Son nom est à retenir, car il a su présenter de façon moderne une œuvre que j’allais voir en pensant : le contenu prime la forme. Eh bien non, ils vont ensemble : ce théâtre presque de « boulevard », avec ses « mots d’auteur » et son ignorance de la distanciation, nous est servi au premier degré avec un rythme soutenu (la scénographie est d’André Acquart et il faut le féliciter pour ses lestes changements de décor). Sur 3 h 20 de spectacle, c’est à peine si on s’ennuie un quart d’heure en deuxième partie, quand Sartre tire laborieusement les ficelles de son dénouement.
Je suis assez curieux de voir comment nos journalistes vont commenter ce pavé dans leur mare.

18.02.78 – « L’événement de la saison » (La presse unanime) : c’est ainsi que le théâtre Marie Stuart  annonce GOTCHA, pièce anglaise de Barrie Keefe, mise en scène et adaptation de Jean-Christian Grinevald.
Après PUNK RATS, on peut penser que cette salle se fait une spécialité dans l’adolescence qui a du mal à muer. Ici, c’est un môme de seize ans mal noté, sans perspectives, désespéré, qui saisit une occasion pour se venger de professeurs dont il éprouve l’indifférence et dont il pressent la médiocrité. Enfermé avec eux dans un local où est entreposée une moto, il menace de faire sauter celle-ci avec une cigarette allumée.
Il ne réclame RIEN. Cette prise d’otage lui sert à expérimenter son POUVOIR. Elle est pour lui aussi l’occasion d’un dialogue avec des supérieurs qui l’ont toujours méprisé et que la PEUR transfigure. En vérité, on peut se demander ce qui a le plus intéressé l’auteur, son jeune héros, ou ses trois « victimes », le prof’ de gym con et sa maîtresse qui enseigne aussi au collège (idylle à la sauvette, minable, et c’est d’ailleurs au moment où l’homme , marié et père, veut rompre, que le gamin surgit), et puis le proviseur de l’établissement appelé à la rescousse (et qui est joué avec beaucoup de plausibilité par François Marie). Le jeune homme sert de révélateur à ces adultes soudain dérangés de leur confort. Il manie, avec ses allumettes, le scalpel psychologique, amusé, curieux, des réactions qu’il obtient chez ses patients d’un jour, lui-même au fond du gouffre ne quémandant au bout du compte que de l’ESPOIR. Sous le loup, il y a un malheureux qui ne voit en face de lui qu’une vie minable. Que lui importe, dès lors, après son coup d’éclat, de disparaître de cette terre déchiqueté, réduit à néant ? C’est ce que comprendra la seule femme de la pièce.
Qu’éprouvera-t-elle ? De la pitié ? De la compréhension ? Un petit coup de cœur pour ce jeune mâle soudain devenu intéressant ? Toujours est-il qu’elle obtiendra ce que ni les menaces, ni les prières, ni les exhortations des autres n’avaient pu : il se désarmera lui-même. Horrible sera le comportement alors des deux hommes reprenant le POUVOIR en oubliant (le sportif surtout) la DIGNITÉ.
Le spectacle, mené avec violence et suspense, est efficace. En un temps où les prises d’otages ne sont pas rares, de telles œuvres pourraient proliférer. C’est en or : l’angoisse coule de source. La brutalité s’impose. Le spectateur se demandera toujours : pourquoi fait-il ça ? (l’agresseur) et sera intéressé, voire apitoyé, à le découvrir. Voyeur ne risquant rien, il s’amusera à voir se dégonfler les victimes. Quoi de plus cocasse qu’un Proviseur soudain projeté au bas de son socle ?
J’ai partagé « l’unanimité de la presse », c’est-à-dire que j’ai marché. La démarche n’en est pas moins COMMERCIALE pour autant. Il est cependant salutaire de faire rêver les gens sur une société qui secrète de tels pantins chez ses chefs, de tels désespoirs chez ses jeunes. Ce commerce est donc du bon commerce.

20.02.78 –À l’âge de Jean-claude Fall, j’aurais peut-être eu l’idée de monter LA THÉBAÏDE ou LES FRÈRES ENNEMIS, la première tragédie de Racine, la moins bien ficelée, la plus cornélienne, mais contenant déjà des beautés prometteuses et, à défaut de finesse psychologique, un débat sur le thème du POUVOIR dont on peut admirer que Louis XIV l’ait toléré.
Quelle joute anachronique : Etéocle et Polynice s’entretuent pour régner. Créon, traître et perfide, tirant les ficelles de combinaisons à longue échéance, ne rêve que de régner. Une longue théorie de cadavres lui apportera la réalisation de son rêve (au prix, entre autres, de la mort de ses deux fils). Mais que veut dire REGNER ?
Être le premier, le chef absolu. Pour quel dessein ? Aucun. Le peuple, vile populace, est méprisé de tous. Le drame est familial. Seul Etéocle pense aux Thébains. Mais seulement comme moyen de pression sur les autres protagonistes.
De toute manière, TOUT est écrit d’avance, puisque ce sont les dieux qui décident. Singuliers dieux qui ont fourbi eux-mêmes le crime dont Jocaste et Œdipe se sont rendus coupables, et qui poursuivent leurs descendants implacablement, comme s’ils étaient pour quelque chose dans leur destin. Il est vrai que la Mort a peu d’importance. Je ne peux, aujourd’hui, que regarder avec étonnement cette philosophie de l’Homme ver de terre où se rejoignent les conceptions de la Fatalité grecque et de l’Humilité judéo-chrétienne. POUAH !
D’Où venons-nous, grands Dieux ?... Et comme ils sont coupables, ceux qui ont aliéné notre sens de l’Homme Homme.  Nous surgissons à peine de deux à trois millénaires d’épouvantable obscurantisme. Cela me paraissait éclatant en assistant à ce spectacle dont la lenteur, la rigueur, donne au public de bons moments pour penser.
Rendons hommage à Fall : il a remarquablement éclairé l’intrigue. Il a aussi bien fait ressortir l’aspect « amour de la patrie » (c’est-à-dire du petit coin de terre où on est né) qui meut les paysans habitant cette bourgade nommé Thèbes que Sophocle nous a fait prendre pour un haut lieu de civilisation. Pieds nus, vêtus de gris ou de toile écrue selon qu’ils sont d’un camp ou de l’autre, ils partagent cette dévotion pour la Terre… et pour la notion de « chez soi ». Ces « rois » seront des chefs de clans.
L’alexandrin n’est pas toujours parfaitement transcrit par les acteurs. Mais qu’est-ce que ça peut foutre : de toute manière, LA THÉBAÏDE n’est pas très bien écrite. Ce n’est pas de la « musique » comme PHEDRE. Il y a des redites et des tournures répétées. On n’est pas dans le parfait.
Bref je n’ai pas regretté ma soirée. Un peu d’archéologie de temps en temps ne messied point, et comme celle-ci couvre deux pôles essentiels de nos « racines » (sans jeu de mots), elle n’est pas inutile. Je crois que Fall l’a montée avec un œil critique. Est-ce lui qui a gommé « la grandeur » ? Ou bien, n’existait-elle pas dans l’œuvre ?

22.02.78 – J’espère que je n’ai pas donné de mauvais conseils à Mehmet. À la fin de la première de ses LÉGENDES À VENIR (reprise) à Pau, il me demandait si je ne trouvais pas ça vieilli, et bien sûr, je l’ai rassuré. Mais « quelque part », je sentais qu’il avait raison et je crois que je sais pourquoi : ce n’est pas que les admirables poèmes de Nazim Hikmet, enrichis de quelques lignes de Neruda et de Ritsos, aient perdu (hélas !) de leur actualité ni que leur chanson soit moins envoûtante. Mais Mehmet nous a habitués, depuis LE NUAGE AMOUREUX, à travailler avec une « matière », un objet » dominant, partie « essentielle » du spectacle, et l’on éprouve que cet élément MANQUE dans LES LÉGENDES.
Il ne manquait pas en 72 quand le jeune immigré nous arrivait avec ses magnifiques images issues de ses racines, et sa musique si typique. Il manque à présent parce que le bougre nous a rendus exigeants. Et je m’interroge d’ailleurs : pourquoi, reprenant le spectacle non servilement d’après un cahier de régie ancien, mais en le re-nourrissant, n’a-t-il pas cherché à repenser l’environnement ? Car c’est le point faible : ce qu’on entend est superbe. Ce qu’on voit l’est aussi quand il s’agit de ce que font les artistes. Et c’est encore le cas quand les masques, les poupées apparaissent. Mais que l’écran du fond est donc sale, et que les panneaux qui l’encadrent (c’est de la récupération de Chile Vencera) sont LAIDS ! Je sais bien que Mehmet n’a pas d’argent. Je sais bien aussi que LÉGENDES À VENIR est une transplantation de « théâtre de rue » et que la rue s’ « environne » elle-même. Sans doute, mais, pour répondre au point 2, ce théâtre de rue mis sur une scène de salle conventionnelle n’est plus tout à fait du théâtre de rue, et je doute d’ailleurs que beaucoup de moments de la soirée l’aient jamais été. Quant au point 1, je ne sais pas, mais il me semble que quelques filets tombant des cintres, quelques fourches et instruments oratoires (je ne parle QUE de ce qui SERT effectivement) auraient pu être disposés à notre vue et maniés de même, au lieu de venir de la coulisse quand on en a besoin. C’eût été un minimum. Et je donne l’idée comme telle. On n’en est pas à requérir de l’imagination, mais, comme on dirait à l’école communale, du SOIN !
Cela dit, ne nous égarons pas : LÉGENDES À VENIR est une « poétique ». Les poèmes (on serait tenté de dire : les numéros) n’ont pas de liens entre eux. C’est ce que les Allemands appellent : « une BUNTEABEND », c’est-à-dire une « soirée colorée ». Que les couleurs soient plus ou moins vives est normal. Et certaines sont TRÈS FORTES, poétiquement, et TRÈS DÉRANGEANTES, politiquement.
Aux sketchs connus, (les sardines venant à bout du requin par leur union ; l’agneau prenant des forces et finissant par devenir loup face à un berger abusif et cruel ; la lune amoureuse de la mer et dérangée par un nuage etc…) s’en ajoutent de nouveaux, fables exemplaires, comme celle de l’homme qui voulait faire le bien et qui finit sous une montagne de merde. L’univers n’est pas « bourgeois ». Il ne convaincra jamais ceux-ci. Mais il parle à l’imagination des humbles (… et des intellectuels !). Le beau s’allie à l’utile. Avec tout un bestiaire très joli, fait de poissons plus malins petits que gros, de corbeaux amis des céréales et trop amis de l’homme qui leur voulait du bien, de moutons et de loups-garous.
La nature baigne l’œuvre de Nazim Hikmet qui n’est jamais didactique sans contrepoint. C’est à ça qu’on le reconnaît immédiatement quand ses phrases surgissent après celles d’autres. Son génie est irremplaçable et Mehmet est inégalable pour l’illustrer. Le pléonasme colle si bien à l’œuvre qu’il devient prolongement. Ces moments où l’homme de théâtre donne la vie au poète sont admirables… et remplissent quand même au moins soixante-dix minutes sur cent. Alors ne soyons pas trop chiens. LÉGENDES À VENIR reste dans l’ensemble un magnifique spectacle.
Dans ce genre d’entreprise, la « présence » des acteurs est essentielle. Parmi ceux qui accrochent, il faut citer Dido Lykoudis (qui vaut largement Arlette Bonnard), Patriniani et J. F. Delacour. Parmi ceux qui n’en ont pas, Keriman Ulusoy et la nouvelle recrue, Micheline de je ne sais quoi. Les autres « passent »… On les écoute.

24.02.78 – Dans le premier quart du XX ème siècle, L’Europe a eu un peu partout ses poètes subversifs et l’Espagne a eu Valle Inclan. Interdit en permanence par les dictatures, il ressurgit aujourd’hui et les Madrilènes lui font enfin le sort d’un prophète dans son Pays.
À Paris, nous avons vu les DIVINAS PALABRAS montées par Garcia et la Compagnie Nuria Espert. Leurs génies avait « actualisé » l’œuvre. Ce n’est pas le cas de Manuel Collado de la Compagnie Maria Jose Goyanes qui présentent au joli théâtre Maria Gaerrero deux oeuvrettes : LA FILLE DU CAPITAINE et LAS GALAS DEL DIFUNTO.
L’antimilitarisme, l’anticonformisme, l’absurde enfin découvert, font la joie d’un public longtemps sevré qui ne se rend pas compte que la « production » a quarante ans d’âge ! Les décors, toiles peintes pimpantes et gaies, sont d’un réalisme total. Le jeu des acteurs, pas jeunes dans l’ensemble, l’est aussi, jeu de farce appuyée, sans beaucoup de rythme, avec des gags et des mimiques au premier degré. On a envie de dire à ces apprentis de faire appel à un Michel de Ré : rappelant ses souvenirs du QUARTIER LATIN, du temps où il s’intéressait à la bande à Bonnot, il pourrait les aider à gagner du temps pour trouver l’esprit de ce théâtre proche de celui de Vitrac. Curieusement ici, on a l’impression que le metteur en scène ne s’est intéressé qu’aux saluts. Alors que le reste est mou, ceux-ci sont vifs, alertes, cocasses.

28.02.78 – Plus j’avance en âge, et plus j’éprouve un hiatus grandissant entre une certaine Culture et moi. Dussé-je me faire accuser d’appartenir à une secrète « bande des quatre » française, je le confesse, je ne vois dans LE PAIN DUR de Claudel qu’une vieillerie sans utilité ; et je ne comprends pas qu’une équipe dynamique, de gauche et de bonne volonté, ait pu avoir seulement l’idée de l’extraire des poubelles de l’Histoire. Je sais bien que les politisés me répliqueront qu’il y a dans l’œuvre une description sans complaisance du « Pouvoir de l’Argent » sous Louis-Philippe. Ce pouvoir est allé jusqu’à détrôner le Christ, puisque le portrait du souverain, dans la Maison de Turelure, a pris la place du sacrifié. Ouais !
Mais comme l’âpre lutte pour le pognon se passe, exclusivement à l’intérieur d’une classe de roturiers parvenus sans que jamais le peuple soit évoqué, je veux dire celui qui n’est pas parvenu, et que l’auteur ne tire aucune leçon de ce combat en vase clos, si ce n’est, quelque part, que la « vraie » noblesse, c’était autre chose, je ne vois pas ce qu’un public populaire peut tirer comme enseignement du constat qu’on lui propose. Comment passer sous silence, de surcroît, l’aspect antisémite « à la française » de l’œuvre ? Je veux dire par « à la française » qu’il n’est pas question ici de pogrom ou de condamnation. Mais, « ils » sont partout, « ils » ne sont pas étrangers à l’état d’esprit âpre au gain de cette nouvelle bourgeoisie, « ils » sont gentils et bien, mais infiltrés et leurs filles, ravissantes, ne sont pas encombrées par les scrupules moraux quand l’intérêt est en jeu. Elles peuvent même avoir des sentiments quand ceux-ci recoupent des calculs mercantiles.
Vous me direz qu’en « animations », l’œuvre est utilisable. Sans doute. De bons exégètes peuvent la prolonger de débats exemplaires sur la société louis-philipparde. Voire expliquer que les grandes familles d’aujourd’hui sont tout aussi dégueulasses que leurs ancêtres. Soit ! Reste qu’un spectacle est tout en SOI, que moi je n’ai pas bénéficié d’un débat à l’issue de la représentation, et que j’ai eu l’impression qu’on me vautrait dans quelque chose de sale. Je ne crois pas à la valeur d’exaltation de la contemplation de la boue.
J’ai eu aussi le sentiment de n’être pas concerné. Monsieur l’Ambassadeur de France Paul Claudel n’a pas utilisé ses loisirs de diplomate à écrire pour moi. Grand bourgeois « racé », il s’adressait à ses pairs, à ceux qui ont érigé le MÉPRIS et la MORGUE en forteresse.À ceux-là même qui, aujourd’hui, à Neuilly, (selon la presse) font barrage à Hersant sous le prétexte qu’il y a du bon et du mauvais fric. Il s’agissait de se gausser ENTRE GENS DU MEILLEUR MONDE, de ceux qui frappent à la porte. « Pouah ! ma chère ! Voyez leurs moyens ! Voyez comme ils s’y prennent ! Ça n’est pas vraiment « Français », tout ça ! ». (Notons d’ailleurs que sur cinq personnages, deux sont juifs  et un polonais ! Ce n’est certainement pas par hasard.)
Moi, la boue décrite, je ne la vois pas d’en haut, mais comme le peuple, d’en dessous. La pièce ne m’atteint pas parce qu’elle n’est pas écrite de mon point de vue. La saleté étalée l’est par un homme  qui repoussait du pied vers le bas des pantins qui osaient prétendre s’élever jusqu’à sa hauteur. Moi je serais plutôt du côté des pantins.
Donc que Dominique Quéhec ait exhumé ce drame bourgeois, riche en passés simples, me surprend. L’a-t-il bien monté ? Je n’en suis pas sûr. J’ai été frappé par la gratuité de certains déplacements inculqués aux comédiens et par l’esthétisme sans justification de certaines attitudes ou postures qu’il leur fait prendre, prolongeant le texte par des pléonasmes gestuels.
Je pense que, piégé par le style de la pièce, il aura voulu ériger en « tragédie » ce qui ne pouvait s’élever ainsi. La Juive et son père tireur de ficelles sordides, la Polonaise sans feu ni lieu, le ministre roturier du Roi Bourgeois et le défricheur de Mitidja ne sont pas des Rois ou des Princes cornéliens ! Je pense que Claudel les voyait repoussants, presque ubuesques. Quéhec a pris le parti contraire.

07.02.78 – Ronse a choisi de présenter LA LEVE de Jean Audureau dans un décor qui fait plus songer à une mine belge qu’à une place de ville.
Se référant sans doute à la confusion voulue dans LE JEUNE HOMME entre la ville de Koenigsberg et l’appartement de Kant, il a entrelacé (ce qui, sauf erreur, n’était pas ici le dessein de l’auteur) la maison de celle qui « se lève chaque matin pour chercher dans la cité les partenaires de ses jeux », et cette cité elle-même. La demeure sombre, baroque, étrange, est assez convaincante, mais j’avais rêvé « la ville » plus vaste, plus soumise aux éléments, plus vide, plus inquiétante. De même que je n’avais pas imaginé le tilbury de la Lève de la façon « vénitien moderne » qui nous est octroyée. Ce vaste dossier en plexiglas n’a aucun sens et apporte un élément anachronique injustifié. De même que la tête de mort est grossièrement symbolique.
D’autre part, si Marie-Ange Duteil campe une Lève assez conforme à l’image que je m’en faisais, je dois dire que j’avais imaginé SIX (le capitaine cocher du tilbury) comme un colosse (ce qui n’est pas le cas d’Henri Pillsbury) et Notation comme une chose érotique sentant le vice, la provocation et le sperme mal séché, (alors que l’austère Laure Guizerix donne plutôt l’impression d’une jeune nonne entre deux messes). Quant aux « deux » vagabonds, Sylvain / Sylvère, ils n’ont pas grand-chose d’errant et aucune complicité intime ne paraît les unir spécialement.
Tout ceci pour dire que Ronse ne me semble pas s’être fatigué beaucoup pour essayer de rendre possible l’étrange, mais si difficile d’accès, univers d’Audureau. Il s’est, en plus, ingénié à dédramatiser l’anecdote et, à part un coup de tonnerre qui vous réveille sur la fin, c’est à un ronronnement sans « forte » ni ruptures qu’est convié le spectateur progressivement assoupi par la monotonie.
On ne peut pas, cette fois-ci, parler de trahison (comme avec Bourseiller) ou de médiocre contresens (comme avec Debauche). Ronse a été plus honnête. En apparence. Après tout, le titre de son théâtre est sans ambiguïté : OBLIQUE. Il voit donc les choses « de biais ». Sans doute est-ce pour cela qu’il a lu et reproduit l’œuvre en diagonale. Il a comme excuse l’insolite de cette œuvre secrète qui détonne dans le contexte contemporain, et dont il est difficile de dire si elle figurera dans les anthologies futures ou si elle disparaîtra dans l’oubli de l’Histoire en mouvement. Je dois avouer que je l’appréhende, moi, avec un certain respect. Et aussi sans bien comprendre. Je reste une bête cartésienne.

09.03.78 – Alors là, on rigole : Piéplu et Seiler perdus en pleine nuit, l’un sur un lit sans fin qui semble ne reposer sur rien, l’autre tombé d’un hamac sur des infinités de boîtes de conserves vides -comment sont-ils venus ? Mystère. -Pourquoi sont-ils là ? Aucune idée –Où sont-ils ? On ne saura pas…
On ne verra de Seiler que le crâne. Piéplu apparaîtra de temps à autre sous un projecteur. Le reste du temps, ils dialoguent dans le noir… et ils sont irrésistibles de drôlerie. LA GOUTTE. C’est de Guy Foissy. Il est bien servi. Il faut dire que son texte est très professionnel. On y glisse du quotidien (quoi de plus banal qu’une goutte d’eau qui empêche quelqu’un de dormir ? Quoi de plus courant qu’un dormeur dérangé par son voisin insomniaque ?) à l’insolite avec beaucoup de naturel.
Et si les moyens déclenchant le rire découlent de recettes éprouvées, eh bien tant mieux : on est heureux de voir qu’en de bonnes mains, elles sont toujours bonnes.

10.03.78 – Si le one-man-show a toujours quelque chose de narcissique, que dire du nombrilisme de Henri Gruumann qui passe une heure à se contempler en double sur un film tourné à Trouville, qui le montre coupant le cordon ombilical d’un bébé en celluloïd né de la mer et se livrant à divers exercices sur la plage ?
Barbu sur scène, imberbe sur l’écran (ou plutôt LES écrans,  car GRU GRU Ier joue joliment avec la projection, créant par moment des effets de relief qui pourraient être plus saisissants encore s’ils étaient plus minutieusement réglés) le héros est plus fellinien en chair et en os qu’en images. Il signifie un petit personnage ouvrant sur le monde un regard étonné de poète traditionnel. Ce n’est pas très neuf, mais c’est gentiment troussé et efficace. On ne s’ennuie pas. On sourit parfois. Ça n’a pas un côté très professionnel.

23.03.78 – Rufus est un clown de grande classe. Mais il n’est pas qu’un clown. Périodiquement, il abandonne le style cirque pour devenir un diseur, parfois avec sérieux. Il cherche à faire rire, mais le contenu prime.
Son numéro de one-man-show est superbement composé, et il a même la sagesse de s’offrir une partenaire, fille de cirque, qui lui permet de souffler, et aux spectateurs aussi.
Cela dit, son HÉROS NATIONAL est étiré. La première demi-heure est fulgurante. Après, cela s’essouffle. Cela manque de matière. Le fil est ténu et, à force d’exploiter le détail, on finit par n’en plus finir. Et ce n’est pas parce qu’un bon quart d’heure à la fin est consacré à racoler les applaudissements qu’une solution est trouvée au problème du « nourrissement ».
De quoi s’agit-il ? Un personnage surgit d’une trappe, une valise ruisselante à la main. Il semble paumé devant les objets et l’environnement est pour lui toujours agressif. Pourtant, le bougre s’en tire bien. Il est même singulièrement habile, par ruse, ce roublard, et il passe à côté des « accidents » avec des « effets » dignes d’HELLZAPOPIN. Il apparaîtra qu’il est investi d’une « mission » et c’est pourquoi il  est un héros national. IL NE PEUT PAS Y ÉCHAPPER, c’est écrit : il devra s’immoler par le feu, comme un bonze. Cela nous vaut un beau feu d’artifice final, très Magic Circus des débuts. L’esprit de l’ensemble est celui de 68 commercialisé. Très efficacement. Un peu trop.

01.04.78 – Le talent étant la chose du monde la moins partagée, voici deux Centres Dramatiques s’attaquant à des romans, l’un présentant un « récit » passionnant, l’autre rasant le sol à force de non imagination. L’un, c’est le THÉATRE DE LA SALAMANDRE et son MARTIN EDEN que j’ai été voir à Sartrouville bien après le « tout Paris ». L’autre, c’est le CENTRE THEATRAL DU LIMOUSIN et son BRAVE SOLDAT SCHWEIK que j’ai rencontré à TUNIS au hasard d’un déplacement que je n’avais pas fait pour ça.
L’un est réconfortant parce qu’il l’est de voir en province une équipe jeune, exigeante, actuelle, l’autre est affligeant parce qu’il l’est de contempler dans notre milieu de la France une troupe fatiguée, dépassée, sans invention.
Bon, on passe quand même une soirée pas mauvaise parce qu’il y a Schweik, et parce qu’il est impossible d’en gommer complètement le contenu caustique et subversif.
Le texte est le texte et quand on se souvient de l’illustration qu’avait faite Valverde, les réminiscences aident à prendre du plaisir à certains moments. Mais que le dispositif, inutilement compliqué, est donc LAID ! Et était-il nécessaire, pour bien marquer qu’il s’agit d’un roman qu’on lit, de couper l’action pour montrer des misérables dans quelque chose qui doit être un goulag déchiffrant et annonant le livre (sans doute) clandestin ? Cette horde souffrante n’ajoute rien au propos, n’actualise pas, est tout bêtement chiante et lourdingue. Larruy, avec ce Schweik, confirme qu’il n’est qu’un balourd. Son théâtre est, a toujours été et ne sera jamais que de la série B. Honnête mais ringard.
Gildas Bourdet, (pardonnez-moi d’y revenir seulement) est d’une autre classe. Vous connaissez le texte de Jack London : c’est l’histoire d’une ascension sociale. Martin veut arriver au sommet de l’échelle, et deux voies s’offrent à lui, l’une calme, âpre et sûre : il deviendra clerc et épousera la fille du notaire, qui l’aime, avec des sentiments à la mesure de sa condition ; l’autre hasardeuse mais permettant, « si ça marche », d’aller plus haut plus vite : il écrit. Il est un « artiste » (et même au sens conventionnel de la fin du Siècle dernier puisqu’il loge dans une mansarde, est sans le sou et tousse). Il CROIT en son génie. Sa confiance en SOI n’est ébranlée ni par les critiques de son oie de fiancée, ni par l’indifférence des éditeurs. IL RÉUSSIRA, deviendra riche et célèbre, puis écoeuré par le monde dans lequel il vit, se suicidera. (Il y a dans le texte deux descriptions de suicide, l’une au début, l’autre à la fin du spectacle, et elles sont toutes deux des poèmes admirables.)
Son échec sera le contrepoint romantique de sa réussite. L’humiliation sur l’autel de sa gloire de ceux qui, au long de sa carrière, l’avaient rejeté comme ne jouant pas le jeu, ne lui paraîtra sans doute pas supportable. En fait, Martin Eden, c’est celui « qui ne joue pas le jeu selon les règles de la Société. » Il est l’homme d’Elite et le marque bien, d’ailleurs, par sa profession de foi nietzschéenne. Il croit en SOI parce qu’il croit en l’être exceptionnel et qu’il croit en être un. Son suicide, tous comptes faits, sera un acte de mépris. Comme si Hitler s’était suicidé en 1940 par dégoût d’avoir vu Pétain venir lui manger dans la main !
Gildas Bourdet n’a rien gommé de l’ambiguïté du propos. Et l’on peut même être un peu surpris, à la lecture de sa lecture, qu’il s’agisse d’une œuvre figurant en bonne place dans celles qui sont recommandées au militants du P.C.F. Il a même poussé l’humour jusqu’à décrire la scène où un journaliste qualifie Martin Eden de « Socialiste » uniquement parce qu’écoutant d’une oreille distraite un discours qu’il prononçait, il l’avait entendu prononcer le mot. (Ensuite l’étiquette poursuivra le héros). MARTIN EDEN, comme toute œuvre complexe, est riche, et le mérite de Bourdet est d’avoir intelligemment simplifié cette complexité, clarifié cette richesse, et de n’avoir pas caché qu’il le faisait avec son regard. Le spectateur est donc placé en face d’un récit apparemment facile d’accès. (Mais des clefs lui sont fournies s’il veut entrouvrir certaines portes). Ce qu’IL  a aimé montrer surtout, je pense, car quelque part cela doit le concerner, c’est que les VOIES du créateur artistique ressortent d’une extraordinaire FOI en soi et d’une profonde volonté intérieure. Sans doute s’agit-il du créateur « homme seul, mais, tout groupe qu’il est, le THEATRE DE LA SALAMANDRE n’est-elle pas une troupe isolée ? Je ne lui trouve pas un air de famille avec ses consoeurs décentralisées. A mon avis, cet aspect, outre les autres, a dû être déterminant dans ce choix. Faut-il ajouter que le travail est hautement professionnel, que l’intérêt ne faiblit jamais, que le rythme est vif, qu’on s’amuse souvent ?...

UN VOYAGE EN LYBIE

Je le marque d’une pierre blanche car c’est là que j’ai arrêté de fumer. J’ai laissé mon paquet de VOLTIGEURS sur la table de nuit de l’Hôtel des Familles où j’avais mes habitudes à Tunis et je suis allé faire à l’aéroport une queue insolite parce qu’il n’y avait là que des arabes et personne ne semblait entendre un mot de français. De surcroît c’était une belle foire d’empoigne. Heureusement une dame tunisienne fort aimable m’a rendu le service que j’avais moi même rendu tant de fois à des analphabètes lors de mes déplacements entre Paris et l’Algérie. Elle a rempli en Arabe ma carte d’embarquement … et à l’arrivée, elle a rempli ma carte de débarquement. Mais là n’est pas mon propos : Je savais qu’en Lybie je ne pourrais pas boire une goutte d’alcool parce que c’était rigoureusement interdit. Et je me suis dit, car tel est mon caractère : « si tu ne bois pas, pourquoi fumerais tu ? » Dès mon départ de ce Pays, j’ai repris mon goût pour le whisky. D’ailleurs dans l’avion d’UTA (Français) l’hôtesse en proposait avant même que l’appareil ait atteint son altitude de croisière. Mais je n’ai plus fumé.. J’étais marié en ce temps là. Mon épouse a mis trois semaines avant de s’apercevoir de mon abstinence. Mon associée Monique Bertin également.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 31 janvier 2007 3 31 01 2007 20:37
03.04.78 -TRIPOLI par grand vent est entièrement assombri par un brouillard de grains de sable qui vous rentrent partout. Ce climat « de saison » rend la ville sinistre. Les grands H.L.M. neufs jetés à même sur le sol du désert ont l’air déjà déglingués quand ils sont achevés, de ne devoir jamais être finis quand ils sont en construction.
Le « Théâtre Populaire des Cévennes », auquel je me suis agglutiné pour cette incursion, a été accueilli à l’aéroport (toujours les vieilles baraques. Le neuf est presque fini, mais il n’est pas encore ouvert. A voir les trois avions qu’il y avait sur le terrain, on peut se demander à quoi son gigantisme va servir !) de façon charmante (petite fille portant un bouquet de fleurs), et efficace (nous avons été très vite dédouanés par un jeune Libyen qui nous cornaquera.)
À l’hôtel, gros problème : Vassal a dans sa troupe un couple non marié ! Impossible de l’accueillir. Finalement, les concubins seront logés (comme les Vassal) à la Résidence personnelle de l’ambassadeur. Pourtant, l’hôtel ne voulait pas donner de chambres individuelles. J’ai failli me retrouver avec Alric, quoiqu’il ait fait, judicieusement, observer au portier que nous n’étions pas mariés. Finalement, au bout de deux heures, tout s’est arrangé et j’écris ces lignes dans une piaule tout ce qu’il y a d’individuelle, avec un seul petit lit ! N’était qu’il n’y fait pas chaud et que le vent fait trembler fenêtres et stores, j’y suis très bien.
Autre problème : il paraît que dans ARLEQUIN PIEDS DANS L’EAU (que je n’ai pas encore vu), on recouvre à un moment une table avec une nappe verte et un comédien crache dessus en disant que cette couleur porte malheur. Or, il y a un mois, le Colonel Kadhafi a changé le drapeau de la Libye (qui, il faut bien le dire, se distinguait mal de celui de l’Egypte) ; il est devenu maintenant un fanion tout vert ! Cracher sur la nappe reviendrait donc à cracher sur le drapeau. Le Conseiller Culturel, Monsieur Guérault, qui a été chargé de négocier cette délicate affaire, craint que Vassal ne soit intransigeant. Mais point : ce Monsieur cravaté n’est pas de ceux qui tiennent tête aux Pouvoirs. On ira donc aux souks acheter une autre nappe. MAIS DE QUELLE COULEUR ? Je vous le dirai demain. Pour l’heure, du rouge au noir en passant par l’Union Jack (qui séduit assez, mais trouvera-t-on en ville l’emblème britannique, et d’ailleurs, comme il s’agit d’une tournée officielle française, est-ce que ce ne serait pas « interprété » ?), on spécule, on cause. Ça alimente les conversations.
En tout cas, la première journée fait très « démocratie populaire ». Quand ils ne sont pas sombres et « ailleurs », les serveurs sont très familiers. Le portier de l’hôtel à qui je demandais où était le bureau de la compagnie UTA m’aurait, après m’avoir laissé lanterner un quart d’heure, envoyé à l’autre bout de la ville si je n’avais pas eu la sagesse de vérifier son information. Mais un des comédiens ayant trouvé au premier dîner sa ration de spaghettis un peu mince, reçoit maintenant tous ses plats en double ! Il n’en peut plus, surtout que pour faire passer les mets, qui ne sont pas exquis, il n’y a que de l’eau, du coca-cola ou du fanta orange !
Un petit car est à notre disposition. C’est-à-dire qu’il nous mène là où le « programme » le prévoit.
Vassal a dû faire changer le « programme »parce que l’équipement du décor n’était pas prévu ! Il y a eu des mains serrées avec les acteurs du Théâtre National qui répétaient au Théâtre des Scouts et qu’il a fallu déloger. « On » nous présente constamment des gens avec qui l’on échange trois mots. (J’ai quand même pu passer une demi-heure dans un théâtre de marionnettes que dirige une dame bulgare. Thé, gâteaux, démonstration. Houdart devrait inviter le groupe. Ça n’a l’air pas mal et ça lui donnerait une monnaie d’échange. J’ai vu ça tout seul avec notre cornac qui a compris, car il n’est pas con, de loin pas, que je ne suis pas en Libye pour les mêmes raisons que les autres.)
Il y a eu un accrochage : des Libyens voulaient assister à la répétition prévue ce soir à 19 h pour incorporer un diseur arabe. « Est-ce que ce sont des flics, des censeurs, ou quoi ? », a-t-il été demandé… Quoi qu’il en soit, la répétition sera à huis clos. Même moi, je n’y suis pas. On dirait vraiment que les acteurs, quelquefois, tombent de la dernière pluie ! Alors qu’ils n’ont pas pipé quand, à l’aéroport, on a confisqué l’EXPRESS à l’un d’eux, alors qu’on leur a pris leurs passeports et qu’ils savent qu’on ne leur rendra qu’à leur départ,  ils s’étonnent, s’indignent, que leur spectacle puisse faire l’objet d’un contrôle. Vassal était plutôt emmerdé, mais les mouvements de sa troupe ne semblent pas être toujours maîtrisés par lui, et il semble gêné aux entournures par sa femme qu’il a emmenée en touriste, et qui ne manque aucune occasion de lui faire la gueule ou de lui lancer des piques en public.
Pourtant, ici, elle ferait bien de fermer sa gueule : c’est le pays le plus phallocratique du Monde Arabe. Pratiquement, il n’y a aucune femme dans les lieux publics. L’entrée du territoire est interdite (sauf exception : B. Brionne a dû expliquer à Paris au Consul quelle était la nature des filles importées) aux femmes de moins de trente-cinq ans ! Il n’y a même pas de femmes de ménage à l’hôtel. J’attends avec intérêt de voir si demain ils vont jouer rien que devant des mecs ? Inutile de dire que les deux jeunes gens du groupe ont été priés de ne pas draguer (on se demande quoi et où) car ça pourrait les conduire en taule pour cinq ou dix ans !... Pas de pinard ! Pas de nanas ! Ils ne se plaisent pas tellement…
Mescaoui (c’est le nom de notre accompagnateur) ne veut pas avoir l’air et se coupe : il ne dîne pas avec nous parce que sa femme l’attend à la maison. Mais quand on lui demande si elle vient demain au spectacle, il répond que « NON » parce qu’elle est en voyage !...

L’ambassadeur s’appelle Pierre Cabouat. Il est de Nîmes, ce qui explique qu’il soit allé l’été dernier au festival d’Aigues-Mortes. C’est un Monsieur très accueillant, et fort aimable. Le déjeuner qu’il offre à la troupe avec whisky, vin et cognac, est sans empesage. La conversation est aisée et, Gard pour Gard, je n’ai pas de peine à le convaincre d’aller voir à Villeneuve-lès-Avignon le spectacle d’Houdart. Vassal me soutient très vigoureusement quand je fais l’éloge de Dominique. J’accepte l’auxiliaire sans sourciller !
À part ça, il devait y avoir des Libyens à ce déjeuner, mais (Hum ! Hum !), ils se sont tous fait excuser.

ARLEQUIN PIEDS DANS L’EAU de Guy Pascal par le THÉATRE POPULAIRE DE CÉVENNES est sûrement un spectacle opportun en Languedoc. Les opérations du type Grande-Motte peuvent en effet y provoquer la destruction de sites urbains antérieurs sous le prétexte qu’ils sont vétustes et mal famés, voire de théâtres désaffectés. L’anecdote imaginée ici est que le Ministère de la Culture a dépêché un expert pour décider si le théâtre fermé depuis des lustres d’une petite localité vénitienne peut, ou doit être, « classé », ce qui interdirait la construction, souhaitée par le Conseil Municipal, d’une station balnéaire moderne. Par mégarde, le technocrate se laisse enfermer dans l’édifice et les fantômes d’Arlequin, de Pantalon, de Colombine et de Brighella viennent revivre avec lui un épisode de leur dure lutte pour que survive leur Art, au cours duquel il sera appelé à jouer son rôle de brillant énarque auprès des puissants du temps.
L’équipe, fervente, témoigne d’un grand amour du théâtre. C’est, exprimée en termes clairs et simples, la lutte que connaissent bien tant de troupes de province qui ont affaire chaque jour à des édiles de Cloche merles.
Ce n’est pas à chaque fois de la démolition d’un lieu de spectacle qu’il s’agit. Tout bonnement, il s’agit pour les artistes de se faire reconnaître comme utiles dans une Société où l’enrichissement est la preuve de la réussite (alors que le théâtre est déficitaire par essence), et où, de surcroît, ils signifient souvent une contestation des « Pouvoirs » en place. La survivance des gens de théâtre, pot de terre contre pot de fer, tient dès lors du miracle. Et pourtant elle est réelle. Le mérite du spectacle de Vassal est qu’il dépasse son anecdote et sa localisation. Et qu’il porte aimablement sur la place publique l’éternel conflit. ARLEQUIN PIEDS DANS L’EAU est un plaidoyer PRO DOMO.
Qu’est-ce qu’un tel spectacle a à foutre à TRIPOLI (où je le vois), c’est une autre question. Ici, le « spectaculaire » gagne la partie, ainsi que le presque pédagogique. Car, quand les personnages de la Commedia dell’Arte rencontrent l’envoyé du ministre déraciné, Arlequin le prend pour son frère et veut l’intégrer dans sa troupe (LES DEUX JUMEAUX VÉNITIENS)… Il lui apprend donc le métier, ce qui permet aux spectateurs de s’initier.
Évidemment, ces gags démontrés sont moins vifs que s’ils étaient purement exécutés. Le spectacle souffre ainsi d’une certaine lourdeur. Cependant, il ne suscite à aucun moment l’ennui, et les « débats » font ressortir que sa simplicité n’est pas si grande qu’il y paraît d’abord. Mohammed Allaghi raconte qu’à TRIPOLI, un combat âpre oppose actuellement ceux qui veulent édifier un échangeur routier sur l’emplacement de la vieille ville, et ceux qui s’y opposent. Vassal affirme que chacun peut puiser dans son œuvre matière à réflexion par rapport à ses propres préoccupations.
Soit. Reste que la critique n’est pas très virulente. Le souffle n’atteint jamais au tragique. On reste dans le sentimental un peu à l’eau de rose. Le spectacle est joli, « petit », à la française.  Son pavé est gentil, lancé dans une mare modeste. C’est ce manque de grandeur qui fait que cette juste et honnête dénonciation bien troussée ne dépasse pas le niveau mineur.
C’est André Gilles, le vieux compagnon de Fabbri, qui a fait la mise en scène en se souvenant de « la Famille Arlequin ». Son regard est résolument tourné vers le passé et les bulldozers qui s’attaqueront, à la fin, au vieux théâtre seront symboles d’une Société qui rejette ses valeurs au profit d’une illusoire évolution du Progrès. Cette position passéiste ne peut être généralisée sans danger.

05.04.78 – Hier, on a visité le musée archéologique. Aujourd’hui, c’est le musée islamique. Le chauffeur de notre car s’est mis en confiance avec nous et sa conduite est devenue acrobatique. Il veut briller dans sa spécialité. Ça ne me rend pas joyeux.
La représentation que j’ai décrite s’est déroulée devant environ deux cent cinquante personnes (mais un véritable parterre d’ambassadeurs). Le premier attaché de l’ambassade soviétique a beaucoup aimé. Les félicitations ont fusé de partout. Vassal est très content, mais il feint de s’étonner qu’il n’y ait pas eu davantage de Libyens. L’argument selon lequel ils ne comprennent dans l’ensemble pas une broque de français ne lui suffit pas. (Est-ce que, lui, ne va pas entendre Tchékhov en russe ?)
Il accuse « la publicité » et, sur ce plan, Français et Libyens se renvoient la balle. (Allez donc vérifier s’il y a des pavés et des articles dans un pays où le caractère latin est proscrit des imprimeries.). Guérault (c’est le nouveau Conseiller Culturel. Il a remplacé Bergère et ne le vaut pas) semble être assez coupable en fait car, non arabisant, il a carrément écarté Piéri de l’affaire sans pour autant la bien dominer. En vérité, il apparaît que les Libyens ont accepté cet ARLEQUIN parce que le festival de GANNAT (vous connaissez ?) accueillera en France l’été prochain la troupe folklorique de TRIPOLI.
Bon ! C’est clair ! Mais nos partenaires auraient préféré une autre époque, parce que nous tombons en pleine préparation des fêtes du départ des Anglais du Pays.
Nous apprenons ces détails au cours d’une réception avec discours, genre « démocraties populaires », que nous offre (au Pepsi-Cola) le sous-directeur de la Culture. (Le gros El Mighrab continuant à être malade –c’est peut-être vrai).
On est tous assis autour d’une table, sérieux comme des Papes, et les mots de Pierre Dac me revenaient irrésistiblement en mémoire : « Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes fondamentaux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir »… C’était cocasse, car il y avait là le vieux Alric qui, avec les tournées de Planchon et Barrault, dans les Pays de l’Est, a déjà vécu ça cent fois, et Vassal, l’arriviste pour qui tout est bon pour faire du feu, qui biche, parce qu’il est en vedette. Cela dit, « on » nous fait des gentils cadeaux à la fin.
Piéri, pour en revenir à lui, et le nouveau conseiller culturel, ne semblent guère accrocher.

Il déjeune avec nous, le petit Piéri. Nous lui offrons le riz de l’hôtel Méditerranée. Mais je ne veux guère parler avec lui parce que Vassal est là, qui fait rouler la conversation sur ARLEQUIN PIEDS DANS L’EAU. (Faute de pouvoir voir autre chose, je reverrai ce soir la représentation. À la deuxième vision, l’aspect MINEUR du spectacle me paraîtra plus éclatant encore. C’est gentil, mais ça ne vole pas haut, ça ne casse pas les briques et c’est plein d’une bonne volonté touchante, qui est rassurante puisqu’elle vise à créer un théâtre de divertissement avec des problèmes politiques. Et puis, à part Alric, qui est un grand acteur, et Sachet, qui ne manque pas de spontanéité, les autres ne sont pas extraordinaires. Notamment Vassal, qui fait avec une chaise un numéro qui se voudrait de haute voltige, et qui est vérité singulièrement laborieux. Au fond, je crois qu’Alric aime bien cette équipe parce qu’il y fait ce qui l’amuse et y brille facilement).
Il n’est pas très intelligent, Vassal. Accrocheur, très jeune cadre V ème République (il travaille beaucoup pour la T.V.), il ne sait pas élever les débats, et surtout que tout l’art serait de les faire glisser sur son propre terrain. Dans la soirée, j’en ai deux preuves : d’abord après la séance, il a voulu répondre aux questions des spectateurs et s’est vite fait mettre en difficulté par des étudiants libyens que la représentation n’avait apparemment pas convaincus. Ensuite, l’Ambassadeur ayant convié la troupe à souper, (ce qui a fait dire à Sachet : « Dommage que l’Occitanie ne soit pas indépendante. Il y aurait un ambassadeur de France à Alès et l’on pourrait y bouffer après le spectacle ») voilà-t-il pas que Vassal, très reporter d’ANTENNE 2, s’est mis à l’interviewer sur son métier d’Ambassadeur avec la même légèreté que Michel Droit quand il posait des « colles » à De Gaulle ! Son « agression » était petite, son « insolence » était modeste. Bref, c’est un petit « chef » sans importance. Il lui manque la dimension.

Dans la journée, on a eu aussi le « cocktail » chez le Conseiller Culturel. Je dois dire qu’il avait réussi à déplacer beaucoup de monde libyen. J’ai pu converser un moment avec Monsieur Allaghi. Il est bien dommage que ce type ne soit plus directeur de Théâtre des Scouts, car il a passé cinq ans en France, il connaît le théâtre, avec lui on sait qu’il sait de quoi on parle, et il est intelligent. Je n’en dirais pas autant du nouveau (qui par contre semble savoir se procurer de l’herbe dans ce pays).

Quelles sont les perspectives d’avenir ? Bofff !... Les Libyens pensent comme les Démocrates populaires leur ont inculqué de penser : la personne étrangère avec qui ils dialoguent n’existe qu’en tant qu’elle signifie un POUVOIR OFFICIEL dans son Pays. Alors je suis forcément pour eux un personnage difficile à cerner. L’Ambassade est ma seule caution. Bien sûr, je pourrais influencer sur cet état d’esprit si je séjournais longtemps ici et si je parlais l’arabe ! Mais, n’est-ce pas, il n’est pas question de s’installer à Tripoli et j’apprendrais l’espagnol si je devais me remettre à l’étude ! Alors… Qui vivra verra… Deux fois que je mets les pieds ici. Il y aura peut-être une troisième…

06. et 07.04.78 – La partie officielle du séjour est terminée. « On » nous emmène visiter ce que j’ai déjà vu (mais ça peut se revoir).
Sabrata, le 6, fait partie du programme libyen. Leptis Magna le 7 est un pique-nique organisé par l’Ambassadeur (Je ne sais pas ce qu’il est politiquement, celui-là, car il n’étale pas son FIGARO à tous les vents, mais le sûr, c’est qu’il est très gentil avec nous. Il en faudrait des comme ça partout !).
Malheureusement, Sabrata se passe mal. D’abord, pour de mystérieuses raisons, on glande deux heures avant de partir. Puis, pendant qu’on roule, le vent, qui s’était un peu apaisé, se remet à souffler violemment, soulevant des nuages de sable, si bien que nous visitons les ruines avec une certaine difficulté à tenir les yeux ouverts. Dommage, car, outre les vestiges du passé, nous avons vu à Sabrata plus d’adolescentes libyennes que pendant notre séjour à Tripoli. Déversées par cars scolaires, ces jeunes filles, aux larges bassins serrés dans des jeans, se montraient fort provocantes et même un brin collantes. Cette jeune génération « Socialiste » viendra-t-elle à bout de l’« ordre des mâles » défendu par l’Islam ? Nous laisserons le débat ouvert…
Je me relis :
-J’ai oublié de dire que le problème de la nappe verte a été résolu : on a mis une nappe « Bordeaux », ce qui a permis quelques fines astuces du genre : « le Bordeaux, ça saoûle, ça fait se péter la gueule » etc…
-J’ai oublié de préciser qu’il y avait des femmes aux deux représentations qui ont été données. Les Européennes, bien sûr, mais aussi quelques Lybiennes. Cela dit, deux cent cinquante spectateurs à la Première, trois cents à peu près à la deuxième dont un tiers d’autochtones, et un  dixième de femmes, calculez vous-mêmes…

RETOUR EN France

Voici qu’on a changé de gouvernement. Non pas de premier ministre, c’est toujours Raymond Barre, mais de Ministre de la Culture et de la communication : Ce sera jusqu’au 4 Mars 1981 Jean Philippe Lecat   

11.04.78 – Qu’ai-je vu ? Le programme annonçait HISTOIRES, spectacle inspiré de l’œuvre de Samuel Beckett par LE THÉATRE DU LABYRINTHE (35’), puis, après un entracte conséquent, PAS MOI de Samuel Beckett avec Madeleine Renaud, puis PAS avec la même et Delphine Seyrig. Dans HISTOIRES, on assiste à une pantomime indéchiffrable. Dans PAS MOI, l’actrice et les spectateurs sont plongés dans le noir total et seul un projecteur éclaire les lèvres de la diseuse solitaire.
Dans PAS, Delphine, transformée en FOLLE DE CHAILLOT, fait les cent PAS en : premier acte : dialoguant avec sa mère qu’on ne voit pas.
Deuxième acte : écoutant sa mère.
Troisième acte : parlant, toute seule, un long « poème » qui se laisse écouter musicalement car il est joliment écrit.
On sort du théâtre avec le sentiment d’avoir perdu deux heures, et que Madeleine Renaud a voulu nous prouver son extrême modestie.

12.04.78 – Beckett tournant en rond dans un univers qui n’a plus rien à dire, Ionesco devenu complètement réac, Dubillard se situant « à droite ». Cette génération accouche d’un traître de plus en la personne d’Arrabal. Décidément, celui-ci a tout perdu avec la mort de Franco et le masque qu’il jette découvre une hideur assez mal acceptable.
Quel autre mot employer que « dégueulasse », pour définir PUNK PUNK ET COLEGRAM (je donne le titre de souvenir) que Georges Vitaly a monté au Lucernaire ? Dans un hôtel international, l’émissaire soviétique et l’envoyé chilien chargés de négocier un échange des prisonniers, sympathisent, se découvrent des affinités, et que les méthodes de leurs régimes sont les mêmes. De joyeux anarchistes les noyautent et semblent en rapport étroit avec leurs chefs respectifs. Il y a aussi une nazie folle de son corps qui se fait baiser dans la valise diplomatique. Vous me direz que cette narration, qui est incapable de faire paraître logique ce qui ne l’est pas, relate des événements qui ne semblent pas sérieux. Voire. Outre que l’identification des « systèmes » ne va pas sans quelque abus, chaque détail recèle son petit fiel. Et tous ces détails vont dans le sens de la « contestation »  d’un canard comme MINUTE. Y compris la vulgarité. (Cela dit, il arrive qu’on se marre avec mauvaise conscience.) C’est triste, c’est grave, et plus encore : on a envie de crier : « Arrabal au goulag »… Mais non ! Ça lui rendrait service.

13.04.78 – Il est très étonnant d’observer la démarche de Jérôme Savary, qui finalement s’inscrit dans cette ligne : gommer progressivement de ses spectacles la dérision qui a fait le MAGIC CIRCUS, au profit de la structuration de Shows élaborés d’où la contestation superficielle ne sera pas absente, mais qui plairont par leur « somptuosité » (le mot étant désormais à prendre au sérieux), leur rythme, leur charme, leur joliesse musicale, en somme par des recettes professionnelles éprouvées. Les animaux vivants ont disparu, les confettis aussi. Pendant les représentations, les pompiers ne sont plus en alerte. Si on s’assoit au premier rang, il n’y a plus aucun risque de recevoir un nuage de poudre et de farine, ou une volée d’hémoglobine. L’anti-théâtre, culturellement révolutionnaire, est devenu ouvrage bien fait et bien léché, conçu pour le plaisir des yeux et des oreilles, et pour le ravissement des grands et des petits. Crainte, peut-être, que les censures encore en alerte n’interviennent pour interdire l’entrée à ces derniers, la nudité elle-même a disparu. Comme jadis dans les revues, on reluque encore quelques fesses féminines, mais pas un poil de pubis ne dépasse des slips et pas une verge ne s’égare à la vue des voyeurs frustrés.
Hélas, il n’y a pas non plus dans LES MILLE ET UNE NUITS de grands moments poétiques. Où est-elle, la poule de Zartan sur la tête de la paysanne indienne ? Où est-il, le lapin solitaire de Robinson ? Où sont-ils, même, ces spectateurs « qui vont mourir statistiquement avant la fin du mois », repris dans LES GRANDS SENTIMENTS ? Et peut-on comparer, au point de vue force, le passage à tabac du bougnoule avec la Reine Victoria suçant le sang des chômeurs ? Et puis où est-elle la fête ? Terminé, l’accueil des spectateurs. Les gens entrent bien sagement dans la salle où un petit orchestre joue gentiment dans sa fosse des musiquettes d’opérette.
Terminés, à la fin, les rythmes afro-cubains et l’invitation faite au public d’envahir la scène et de danser. Quand c’est fini, les artistes saluent et chacun s’en va de son côté. Finie la drague, finie la participation.
« Nous nous dégageons de tout ça, dit Savary, parce que tout le monde nous a copiés. Alors nous, on ne le fait plus ».
Alors, me direz-vous, assez égrené vos souvenirs. Ces MILLE ET UNE NUITS valent-elles tripette ? Oui, bien sûr. J’y ai pris grand plaisir et, parfois, j’ai franchement ri (sans honte). La philosophie des adultes qui ont oublié de regarder le monde avec des yeux d’enfants, parce qu’ils sont « logiques », y est aimablement stipendiée et, de fait, au bout de 2 h 30, nous sommes conditionnés pour accepter qu’Aladin vienne acheter la Tour Eiffel à la belle Princesse. Le « merveilleux » est clinquant, joyeux, d’un délicieux mauvais goût. On se croirait au Châtelet de mon enfance et je crois que c’est bien là  que va Savary.
Il faut dire qu’il y a des longueurs. La fête du banquier Simbad est un peu interminable, et si les quarante voleurs sont formidables, leur quête de vengeance après qu’ils ont été dépouillés, est un brin ennuyeuse. Et puis, si Carlos et Guy Gallardo font des prestations excellentes, si Dussarat est toujours inégalable –et parfois méconnaissable- si François Orenne, chef pianiste, se révèle parfait et efficace, si on est content de revoir Valérie, Lucas, Jacqueline (bien vieillie), la grosse Gaël, et si on découvre sans déplaisir un sosie (en moins bien) de Mona et une plantureuse Allemande « erotik », il n’en reste pas moins qu’il manque Savary en personne. Sans lui, c’est comme si l’« âme » du Magic Circus, déjà bien éloignée de cette « opérette », achevait de s’envoler. Les décors de Michel Lebois sont ceux de Fribourg. Ils font leur effet.
Entendez bien : LES MILLE ET UNE NUITS est un spectacle divertissant qui est fait pour plaire et qui plaira. Avec, toutefois, une certaine nostalgie pour certains de ce qui fut une certaine façon d’être jeune… et qui a grandi »…

25.04.78 – Le 17 mai 1972, dans cette même Cartoucherie de Vincennes (Théâtre de la Tempête), transformée en piscine, j’assistais à la représentation de SI L’ETE REVENAIT « lue » par Michel Berto, et je confessais que je ne comprenais pas grand-chose au discours singulièrement  intime qu’avait voulu nous tenir Adamov. Le secret reste bien gardé avec la représentation proposée aujourd’hui par Gilles Chevassieux. L’eau est devenue sable, encore que la pluie demeure. La balançoire reste aussi « importante » et le jeu de l’inceste, de l’impuissance, et de la mort, demeure au fond d’un impressionnisme mélancolique. Curieusement, les acteurs semblent comprendre ce qu’ils disent et font. Le metteur en scène leur a pourtant inculqué de n’en être pas « dupes ». Ainsi, ce voyage, à travers les fantasmes d’un homme vieilli, prend-il un aspect froid. On sort de la Cartoucherie en se demandant POURQUOI un réalisateur, somme toute visiblement talentueux, a eu envie de monter ça. Remarqué Marianne Epin. Belle, émouvante. Que fout-elle là ?...

28.04.78 – Gaston Couté est un poète beauceron de la fin du XIX ème siècle. En des poèmes patoisants, il nous conte la vie du petit peuple paysan du temps. Le langage est dru, vert, imagé, les anecdotes sont joyeuses et, tout compte fait, bien signifiantes. Ce sont deux Suissesses, Jane Friedrich et Michèle Gleizer, qui ont déniché ces petits trésors mineurs. Avec l’aide d’un violoneux et d’un guitariste qui coupent la soirée d’intermèdes agréables dus à Christian Oestreicher, elles nous les livrent simplement, sur la scène du théâtre Marie Stuart, sous le titre accrocheur : LES FEMMES À POIL. C’est gentil. (19 h)

28.04.78 – Ewa Lewinson nous propose, à la Cité Universitaire, L’INTERVENTION de Victor Hugo (qui avait déjà inspiré Bayen dans LE PIED il y a quelques années et, m’a-t-on rappelé, Chéreau à ses balbutiements).
En vérité, la ronéo distribuée à l’entrée nous apprend que le choix de l’œuvre ne lui est pas dû : ce sont quatre élèves de l’Atelier théâtral d’Ivry, qui ont eu envie de jouer ces rôles et qui ont demandé à leur « professeur » de les mettre en scène. Soit. Cet arrangement explique sans doute que nous nous trouverons en face de comédiens (comédiennes) qui ont voulu montrer jusqu’où ils (elles) pouvaient s’exprimer. Appliquant la méthode vitézienne, la réalisatrice les a aidé en leur inspirant les gestes pléonasmes grâce auxquels ils ont pu prolonger les indications du jeu réaliste par un jeu supplémentaire, lui aussi réaliste, mais expriment les intentions et pensers secrets. Le phrasé vitézien ayant été évité, cela donne une soirée plaisante et au contenu aisément décryptable.
Bayen avait voulu que la cantatrice issue d’un milieu pauvre et qui est devenue riche grâce à sa voix et à son cul, et son amant, le baron futile, soient projection des rêves du couple pauvre à l’horizon bouché, qui s’entredéchire quoique s’adorant.
Ewa Lewinson n’a pas cherché un tel midi à quatorze heure et ses personnages sont tels que les a écrits Hugo, bien réels. Ce petit couple, elle dentellière, lui peintre sur éventails se revendiquant OUVRIER, est bel et bien troublé par l’irruption dans son milieu de celle qui s’en est sortie et de celui qui n’en a jamais été. Et il est vrai que ce trouble naît de la vision à portée de main pendant quelques heures de ce qui ne sera jamais atteint, vision familière le temps de la « visite ». Mais c’est bien d’une visite qu’il s’agit. Et non comme l’esprit tortueux de Bayen l’avait voulu, de la projection de fantasmes. Bayen avait aussi caricaturé le monde des riches. Point tellement Ewa Lewinson : les riches chez elle « jouent » bien avec les pauvres, mais ce jeu un peu pervers n’est pas rendu odieux et il est même remarquable de voir sur une scène des représentants de cette classe généralement montrés figés, en veine de « rigoler ». Rigolade en fin de compte bénéfique puisque les amants pauvres se retrouveront unis… provisoirement, après avoir fait le pathétique partage de « biens » misérables. Ewa Lewinson n’a pas « utilisé » Hugo pour transmettre « son » message. Son mérite… ô paradoxe pour l’assistante de Vitez… est de l’avoir SERVI tellement bien que son mélo semble réactualisé. C’est un vrai compliment que je lui fais là.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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