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Jeudi 1 février 2007
Du 17 au 21.08.77                               

SHIRAZ

Je crois que ce festival de Shiraz fut le dernier.Le vent de l’Islamisme militant flottait surl’Iran et le Shah qui avait fêté avec son « Camp du Drap d’Or » l’année dernière le 2.500ème anniversaire de sa dynastie,n’y assumait plus qu’à bouts de bras contestés par le monde entier sa volonté de moderniser son pays.Il faut dire que souverain culturellement éclairé quelque part il était aussi un tyran impitoyable.
Quoi qu’il en soit,les organisateurs de ce festival ne m’avaient pas tenu rigueur des turpitudes du Grand Magic Circus l’an passé,et ils m’avaient invité en ma qualité d’administrateur du GROUPE TSE,avec lequel je travaillais depuis la fameuse HISTOIRE DU THÉÂTRE.C’est d’ailleurs là que j’ai découvert la dernière création d’Alfredo Arias.
  
17.08.77 – Inspirée par le bestiaire de Granville plus que par la nouvelle de Balzac, la réalisation des PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE par le groupe TSE a charmé le public et les officiels du festival de Shiraz, ainsi que Colette Godard, W. Ghossoub, F. Gaffary, Ninon Tallon Karlweiss (qui est bien souffrante et bien amaigrie) et quelques autres V.I.P. qui feront fonctionner le bouche à oreille sur Paris. Il faut dire que si Geneviève Serreau, dans son adaptation du texte, a discrètement essayé de faire « signifiant », ce n’a pas été le souci d’Alfredo Rodriguez Arias, et le contenu ne passe qu’au niveau de l’anecdote : il s’agit de la très triste histoire d’une chatte très jolie, mais pauvre, qui subira une éducation spécialement répressive avant d’être mariée à un vieux Lord gâteux de chat Angora, qui ne la dépucellera jamais. C’est un chat français, attaché d’Ambassade, mauvais garçon de gouttières, qui la séduira et la prendra. Mais le capitaine Renard, neveu du Lord, tuera le brave chat botté. La Chatte Anglaise divorcera et se fera un nom dans la littérature en publiant un best-seller inspiré de sa vie. Certaines scènes font songer à du Tchékhov, ou encore à du Ionesco, tant la peinture de la société anglaise du 19e siècle (entendez la BONNE société) transposée dans l’univers animal, est forte. Des problèmes sont effleurés et notamment celui de la condition féminine. On peut dire que cette chatte anglaise est un symbole d’émancipation après prise de conscience provoquée par une crise.
Mais je ne crois pas que ces aspects –qui passent pourtant- aient beaucoup intéressé Alfredo Rodriguez Arias. « Ce que les Français attendent de nous », dit-il, « c’est que nous restions des étrangers ». Il dit aussi : « Le fait que nous nous exprimions dans une langue qui n’est pas notre langue maternelle, nous oblige à tout faire passer par le cerveau. Si nous montions le même mélodrame en espagnol, le spectacle serait beaucoup plus chargé d’émotion ».
Ces deux réflexions éclairent le travail. Chaque acteur articule pour se faire comprendre et y parvient, mais garde son accent.
J’avoue que si cela ne me gêne guère d’entendre le pasteur irlandais s’exprimer avec l’accent d’Oliver Hardy, je suis plus réservé quand j’entends Facundo Bo incarner le chat français. Le fait que les masques (admirablement réalisés par Daboujinsky) soient extraordinairement expressifs (ils sont d’une technique qui les rend mobiles), aboutit, cela dit, à ce que les interprètes s’y ressemblent à eux-mêmes. On ne voit jamais un visage, mais c’est sans possibilité d’erreur ; Marilu Marini qui joue Beauty, Alfredo Rodriguez Arias la vieille fille à bec de corneille, Zobeida Jaua, le Pair bedonnant etc… Le groupe s’est visiblement passionné à travailler sur l’expression corporelle compte tenu du fait que la mimique directe n’était plus possible. La réussite est certaine, aidée par le fait que les masques choisis annonçaient les caractères : corneille caquetante, renard perfide, caille stupide, laide et pelée, cigogne hautaine, épagneul bon chien etc… En vérité, cette histoire entre chats fait appel à toute une Société animale qui caricature l’humanité. Le prolétariat y est représenté par les rats.
Une jolie musique inspirée de Berlioz, des danses bien réglées achèvent, malgré quelques longueurs de texte, de faire de cette réalisation rigoureuse (enfin, elle le sera, car à Shiraz, même Alfredo Rodriguez Arias n’a pas pu venir complètement à bout de la nonchalance iranienne, et quelques bavures d’éclairage l’ont fait rougir de honte) quelque chose « d’excellent, savoureux, brillant, intelligent » (je cite des adjectifs entendus).
Et l’idée qui a inspiré de faire se dérouler l’action devant des toiles peintes issues des traditions de l’Opéra du XIXe siècle, achève d’emporter l’adhésion. Car elles sont rétro en diables, ces toiles. Vous verrez qu’elles feront des petits dans les années à venir. Après tout c’est commode, une toile, c’est spectaculaire et ça se transporte aisément. Celles-ci, faites en Italie par Emilio Carano, sont très éloquentes et fort réalistes. Les troupes qui réussissent aujourd’hui sont celles qui savent doser les éléments de la mayonnaise.
Le groupe TSE y excelle. LES PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE ne dérangeront personne. La critique sera enchantée d’avoir une matière utilisable en glosant sur cette recherche hautement professionnelle. Et le public ? Mon Dieu, il sera content de la gauche à la droite, car c’est joli, plaisant, original (si on oublie CHANTECLAIR, mais c’est vieux). L’histoire se laisse écouter mais il n’est pas utile d’y attacher de l’importance. Et l’on ne s’ennuie pas. Parfois, il y a de l’humour. Nul doute qu’en année électorale, on érige un piédestal de production majeure à cette bluette.

18.08.77 – Le site de Naqsh-e-Rostam à Persepolis, illustré par les tombeaux de Cyrus, Darius et Xerxes, est de ceux qui prêtent à rêver aux Siècles qui nous contemplent. La montagne ocre et imposante, dans laquelle sont creusées ces nécropoles, domine l’aire immense où il est possible de jouer. On n’imagine pas ici un spectacle qui ne soit lié au murmure muet du roc et de la pierre sculptée.
Carolyn Carlson l’a bien compris, qui a inventé sous le titre HUMAN CALLED BEING, un ballet de 90 minutes qui –sans anecdote apparente- ne cesse d’opposer la fragilité minuscule de l’être humain à l’infini en espace et à l’éternité dans le temps. Ces gnomes marchent, courent, dansent même, dans un mouvement perpétuel vain (entendez cet adjectif au sens : vanité, tout est vanité). Vanité elle-même la représentation, qui n’est QUE spectacle. Un car vient à la fin ramasser les danseurs. Ils s’en iront vers NOTRE civilisation laissant se rendormir les illustres ancêtres un moment dérangés.
Je n’avais jamais vu le groupe de Carolyn Carlson et je ne suis pas expert en chorégraphie, mais il m’a semblé que cette équipe parfaitement impeccable méritait son sous-titre de « groupe de recherche théâtrale de l’Opéra de Paris ». Car l’invention dans les pas et mouvements m’a paru constante. Je dois avouer que le ciel étoilé aidant, et le rêve s’en mêlant, j’ai passé une belle et grande soirée.

18.08.77 – Le théâtre populaire persan fait songer à nos clowneries de cirque. La farce de notre Moyen Åge devait être proche de cet art frustre aux effets appuyés. Le public très nombreux prenait grande joie aux ébats visiblement vulgaires des comiques peinturlurés dont les jeux de mots faisaient hurler de rire la foule. Hélas, je n’entends point le Farsi !

19.08.77 – Ecouté vers minuit dans un beau jardin éclairé par des lampes à huile, un concert de musique classique iranienne. Aucun folklore. Les messieurs jouent en complet noir avec chemise blanche et cravate sombre, les dames en longues robes beiges.
Les instruments sont étranges mais très élaborés. Les mélodies ressortent d’une gamme qui n’est pas la nôtre, mais on ne peut parler ni de musique arabe, ni de musique indienne encore que ces deux influences se rencontrent. Avec en plus des réminiscences russes.
C’est une ligne personnelle, fort savante, parfois trop : on sent l’effort.
Les mélomanes étaient heureux d’applaudir cet authentique concert sans concessions.

20.08.77 – En face de LA CLASSE MORTE du Polonais Tadeusz Kantor, je réagis un peu comme je l’ai fait en face de AND DIE MUSIK il y a deux ans. C’est-à-dire que je suis très admiratif pour l’Art qui m’est offert, mais que je suis réservé en ce qui concerne le contenu. J’ai dit « réservé » et non « révulsé ». C’est qu’ici, il ne s’agit pas de Juifs dans un camp nazi, mais de personnages datant de l’avant première guerre mondiale dont la misère physique et morale ne peut pas m’atteindre directement.
D’ailleurs, pour comprendre précisément à quel jeu se livrent ces personnages morts, réunis dans l’école de leur enfance, située en zone polonaise occupée par l’Empire austro-hongrois, et tournant en rond, ressassant des souvenirs toujours les mêmes, avec des moments où ils semblent entendre la musique des anges tandis qu’à d’autres la mort implacable les balaie, les ploie, les humilie, il faudrait entendre le polonais, ce qui n’est pas mon cas. Ce qui me gêne, c’est le morbide visible, le scatologique, la violence complaisante, le raffinement dans la torture qui baignent le spectacle. J’ai envie de dire qu’on n’est pas drôle à Cracovie et qu’on s’y complaît un peu trop, pour mon goût, dans la fange, l’excrément et la crasse. Kantor (qui dirige la représentation tel un chef d’orchestre et qui est un spectacle à soi seul) a un extraordinaire sens de l’efficacité et son dosage sons, musique, textes, actes sans paroles, silences, est fantastique. Il est aidé par une troupe sans jeunesse qui réagit au quart de tour aux indications du Maître. Des objets (une boîte qui se balance avec une pierre dedans, scandant le temps ; une bicyclette 1900, un instrument à écarteler, des livres poussiéreux, un journal jauni qui parle en français de grève générale, une faux etc…) et des mannequins représentant les enfants qu’ils ont sans doute été, aident les protagonistes à SIGNIFIER leur message –que je n’ai malheureusement pas perçu. Ce qui est sûr, c’est que LA CLASSE MORTE ne s’inscrit pas dans la ligne de l’édification du Socialisme. Mais c’est un grand spectacle qui par moments vous coupe le souffle.

RETOUR EN FRANCE

23.08.77 – Ayant, en plein mois d’août, lu dans LE MONDE une critique de Cournot très favorable pour un spectacle affiché au Théâtre Mouffetard, j’ai profité de mon passage d’un soir à Paris pour aller voir ÉROSTRATE, réalisation d’Yves Gourvil.
EROSTRATE est une nouvelle de Sartre parue dans le recueil LE MUR. Ce personnage grec AURAIT incendié le temple d’Ephèse, une des sept merveilles du monde, à seule fin de se faire remarquer. De même, Paul Hilbert modeste employé de bureau solitaire, se met à tuer des femmes parce que cela lui donne la sensation d’EXISTER.
Yves Gourvil et son équipe se réclament de Mesguich, et au-delà, de Vitez. Ils n’ont pas adapté la nouvelle. Ils la jouent intégralement, se répartissant le texte entre deux hommes (on pourrait dire Hilbert lui-même et son double incitateur, pour simplifier) et une femme. Le défaut de cette « lecture », c’est qu’elle commente l’œuvre de façon trop pléonastique. La démarche m’a, tous comptes faits, parue facile et en même temps que les artistes exprimaient les phrases en jouant les sentiments et en mettant en gros plan certains mots ou groupes de mots, je pouvais, dans ma tête, imaginer une autre façon de dire, qui eût été plus sobre, plus simple, plus directement adressée à MOI, spectateur. Néanmoins, et quoi que Jean-Louis Grinfeld, Philippe Duclos et Martine Irzenski ne se renvoient la balle qu’entre eux sans jamais ME fixer ou M’agresser, je dois dire que le spectacle, qui dure 70 minutes, est assez efficace. Sa « façon » n’est point irritante, malgré sa gratuité un peu artificielle, et finalement, me laisse ECOUTER le contenu exprimé par Sartre, ce qui, en fin de compte, est l’essentiel.

07.09.77 – Deux Belges qui s’intitulent THÉATRE HYPOCRITE donnent vie à des textes de Chaval qui, comme Wolinski, est surtout connu comme dessinateur. Ces GROS CHIENS contiennent quelques perles et je garderai un bon souvenir de sketches comme : MOLIÈRE, qui conte la carrière du frère de Jean-Baptiste, BALZAC, qui est fondé sur des jeux de mots amusants, et PASTEUR qui dresse, par un confrère jaloux, un sévère réquisitoire contre le savant. Tout est assez caustique, mais ce n’est pas fondé sur une réflexion politique. D’autre part, il y a des morceaux moins bien choisis que ceux que je viens de citer. Le spectacle est donc inégal et Philippe Geluck et Alain Lahaye, mis en scène très simplement par Stéphane Verrue, en font, d’une façon générale, trop. Ça se laisse voir parce que ça ne dure qu’une heure.
(Théâtre Oblique – 18 h 30)

13.09.77 – Trente-trois comédiens de l’atelier Andreas Voutsinas présentent sous le titre PRENDS BIEN GARDE AUX ZEPPELINS, un « travail » qu’a dirigé un inconnu (pour moi), Didier Flamand. La semaine dernière le Maître proposait un « travail » de Bernard Rousselet que je n’ai pas vu : j’étais méfiant. J’ai peut-être eu tort. J’irai sans doute la semaine prochaine considérer le « travail » de Jean-Luc Terrade qui clôturera cette trilogie. Car le « travail » de Flamand a produit un vrai spectacle qui peut être considéré comme une réussite.
Naturellement, on imagine que dans ce genre d’entreprise, chaque participant (bénévole, ne l’oublions pas) veuille montrer ce qu’il sait faire. L’art de Didier Flamand a d’abord consisté à le permettre à ses camarades sans que la représentation soit une foire d’empoigne de couvertures tirées à soi. Il a clairement su s’imposer comme maître d’œuvre et tout semble réglé au quart de tour (tout, sauf les éclairages, qui m’ont paru ressembler à ceux du Magic Circus certains soirs !). Il est vrai qu’il a enfermé sa série de sketchs dans un carcan musical et une bande sonore remarquablement efficaces qui ne laissent aucune place aux débordements.
Ce « travail » m’a paru assez exemplaire d’une ligne de force peut-être importante : il est « politique » puisqu’il traite de la guerre et de ses horreurs, MAIS il est hors de NOS préoccupations d’AUJOURD’HUI. La guerre est celle de 14. Elle est montrée dérisoire, baroque, insensée, mais aussi cruelle. ON passe du rire au ricanement et à une certaine qualité émotionnelle. Cette réalisation qui ne s’appuie sur aucun texte (quand les acteurs parlent, ils s’expriment en Brookien), stigmatise la guerre EN SOI, comme je le faisais sans autrement réfléchir quand j’écrivais mes premières œuvres vers les années 45.
Sans doute faut-il insister sur l’aspect signifiant du fait qu’il n’ait pas été fait appel à un écrivain. Il n’y a donc pas eu de réflexion intellectuelle. Et ça se sent. On peut imaginer que, conciliants les uns envers les opinions des autres, les « élèves » de Voutsinas aient voulu trouver un sujet qui mette tout le monde d’accord et permette aux violents et aux cyniques de s’exprimer comme aux doux, aux amers, aux poètes et aux amoureux !
C’est donc un spectacle ASEPTIQUE, non dérangeant pour quiconque.
Cela dit, il est très bien, ce spectacle, et d’abord parce que, pendant deux heures, on ne s’ennuie pas un instant. Les tableaux se succèdent à un rythme vif, faisant alterner l’horreur et le comique, le mélancolique et le grotesque. Les références sont signées Bob Wilson, Julian Beck, Alain Resnais, Jérôme Savary –et j’en oublie sûrement (à dire vrai, je n’ai pas cherché à jouer à ce jeu, mais il est certain que Flamand s’est amusé à nous livrer des « sources »). Ce n’est pas du « théâtre » ? direz-vous. Sûrement, puisque ce n’était pas chiant. Flamand est sûrement à suivre. 

14.09.77 – À moins que le P.C.F. n’ait donné à ses militants en cette saison électorale : « Surtout les gars, pas de vagues, pas de politique au théâtre, faites du pas signifiant, du pas interprétable… », je ne m’explique pas qu’une jeune femme de vingt-quatre ans, en l’occurrence Mireille Laroche, ait eu envie de monter LE RETOUR de Pinter.
Singulièrement ambiguë, l’œuvre appartient à la catégorie du boulevard intelligent. On peut la juger extrêmement misogyne, puisqu’elle montre une famille d’hommes singulièrement défiante à l’égard du sexe opposé et ne ménageant pas les propos imagés, ou au contraire fort « misoandre », puisque la femme, objet ballotté au gré des mâles, sort de sa passivité pour, peut-être, prendre le Pouvoir. Dans l’ensemble, le spectacle est ennuyeux avec pourtant quelques scènes drôles. Jean-Paul Farré campe une remarquable silhouette de vieillard irlandais irascible. Il est fort croustillant et s’y confirme excellent comédien.
Claude Lévêque, Evelyne Istria et les autres ne m’ont pas semblé très à l’aise. En fait, conçue pour le grand public anglo-saxon, la pièce est écrite pour que des monstres lui confèrent leur personnalité. La bonne distribution de LA PÉNICHE ne suffit pas.
Ah oui ! J’ai oublié de rappeler que Mireille Laroche est une militante du PCF.

18.09.77 – Pour un Dimanche après-midi, PAS D’ORCHIDÉE POUR MISS BLANDISH est un spectacle parfait. C’est Frédéric Dard qui a adapté le best-seller de Chase et c’est Hossein qui l’a mis en scène. Tout est au premier degré en tranches de bifteck saignant. Comme dit Harari, qui joue le rôle de Doc à la manière de Charlie Chan, c’est « bien ficelé ». Hossein s’est réservé Slim. Il est beaucoup trop beau ténébreux pour le personnage, décrit fort laid par l’auteur original, mais Jean-Marie Proslier est parfait en Maman.
Ça m’étonnerait que ça ne marche pas, encore que les décors, visiblement conçus en pensant « tournée », m’aient paru un brin pauvrets. Les bulletins d’information pendant les noirs exigés par les changements de décors, rappellent opportunément les événements des années 1929.

22.09.77 – Je ne peux pas exprimer une opinion précise sur le ROMÉO ET JULIETTE de Carmelo Bene, parce que je n’entends pas l’italien. Or, le texte est très important dans cet « essai critique » qui traite l’œuvre de Shakespeare avec un irrespect qui s’apparente à celui de Laforgue dans HAMLET. La démarche m’est donc parvenue tronquée et je risque, en ne parlant que de ce que j’ai vu et entendu, de rendre compte à faux du spectacle. J’ai éprouvé une impression de tape-à-l’œil assez violent, mais beau, avec un décor fait de gigantesques coupes à vin rougeâtres, lieu informel où s’expriment des personnages romantiques très Bissoniens toujours à travers une sono et même en play-back, avec un grand renfort de musiques claironnantes, le tout voulant visiblement parodier le cinéma, ou plutôt obtenir chez le spectateur l’effet de la bande son cinématographique. Y a-t-il « scandale », comme le festival d’Automne aimerait nous l’inculquer ? Si oui, c’est par ce qui est dit. J’ai vu, moi, une représentation agréable, jolie, et fort courte. Tout Paris était là.


12.10.77 – J’ai vu un certain nombre de fois dans ma vie des films où le réalisateur introduisait des séquences comiques en montrant des comédiens d’« AVANT GARDE » s’exercer à leur « ART », sérieux comme des Papes, investis par la nécessité de communiquer un « MESSAGE » incompréhensible. Ces scènes, placées en contrepoint d’actions claires bien troussées, font généralement hurler de rire les publics populaires qui voient en ces doux déphasés des inutiles prétentieux. MARCHAND DE PLAISIR, MARCHAND D’OUBLIES DE Georges Aperghis fournirait à ces cinéastes une mine inépuisable ! La classe ouvrière y est montrée figée, proférant de petits cris stridents (n’oublions pas qu’il s’agit de théâtre « musical »), effectuant en saccades des gestes toujours semblables qui semblent avoir été inspirés par la salle commune d’un hôpital psychiatrique, puis s’identifiant lorsque le son s’enfle aux musiciens qui vont jouer à être le « chœur » pour une « Antigone ». Selon le programme, des ateliers d’enfants tenus à Bagnolet ont aidé le groupe à concevoir ce « jeu », qui en est peut-être un pour les « artistes », mais pas pour les spectateurs ! Je n’ai en tout cas pas été perméable, moi, à (je cite) « la tragédie qui vit par intermittence, un peu à l’image des enfants qui jouent aux morts et qui se lèvent de nouveau pour mourir une seconde fois ». Évidemment, cette synthèse proposée en spectacle à l’issue de huit mois de travail d’ATELIER avec des mômes de 8 à 10 ans qui avaient « CHOISI » (Hum !) le thème d’Antigone, ne peut pas donner, peut-être, une idée juste de la ligne d’Aperghis.
Le but de l’entreprise n’était pas cet aboutissement déraciné (Chaillot Gémier). On me dit que le précédent exercice de fin d’année, « LA BOUTEILLE A LA MER », que je n’ai pas vu, était très intéressant. Soit ! Je ne conclurai pas encore que cette démarche me semble bien suspecte et que la collaboration du Festival d’Automne avec la municipalité de Bagnolet me rappelle un peu beaucoup celle du Festival de Shiraz avec le T.G.P. ! En plus grave car ICI, il semble bien que le but de l’entreprise soit d’ASEPTISER NOTRE QUOTIDIEN. J’irai au prochain Aperghis, mais en me méfiant.

14.10.77 – Loin des bruits et des fureurs du Festival, le Théâtre du Chêne Noir poursuit auprès de ses publics du Vaucluse un travail de fourmi qui porte ses fruits puisque, hier soir, la salle était pleine, alors que pour la troisième ou quatrième fois, Gérard Gélas présentait une troisième version de ses CHANTS POUR LE DELTA, LA LUNE ET LE SOLEIL, avec non plus seulement textes et musique, mais mise en espace, avec le concours du corps de ballet de l’Opéra d’Avignon. Un corps de ballet tout jeune, dont la moyenne d’âge est de vingt ans, qui n’a pas la classe internationale, mais pète de fraîcheur, d’enthousiasme et d’application. Soyons indulgents : pour un premier coup, sans être un coup de maître, ce n’est franchement pas mal et la chorégraphie de Gérard Gélas, plus à l’aise dans la ligne HAIR que dans le style LAC DES CYGNES, grouille d’imagination. Bref, ce groupe de trente-quatre personnes ne donne pas l’impression d’un collage. La danse est intégrée au spectacle que nous connaissions, elle y est comme intégrée et le sert, ajoutant à sa magie ; on n’a pas une impression d’enrichissement, par contre je suis sûr que si je revois ces CHANTS POUR LE DELTA sans cet apport, j’aurai, maintenant, un sentiment d’appauvrissement.
Cette collaboration (habile, car Gélas –ô tempora, ô mores- est en train de devenir le chéri du maire… et un suspect aux yeux de Puaux), pourrait déboucher, après travail technique et disciplinaire, sur un vrai spectacle de théâtre quasi-total. Je constate en tout cas que mon idée de proposer Gélas pour Persepolis est très valable. Il saura décrypter la magie du lieu. N’a-t-il pas spontanément le sens –à travers ses beaux et émouvants poèmes- des « siècles qui nous contemplent » ? Il devra professionnaliser ses nouvelles recrues. C’est une question de temps si le Maître de ballet a de la classe (c’est là que le bât blesse peut-être).

PARENTHÈSE

De toute manière, le vent de l’histoire avait soufflé. Le Président de la République Française, Valéry Giscard-d’Estaing avait rendu aux religieux Iraniens leur Ayatola chéri qui s’ennuyait dans la banlieue parisienne. Plus question de    festival. 

Il devra aussi, sans doute, choisir un peu plus ses inspirations. Le tableau qui environne le poème sur le Nil est très hollywoodien. Il termine sur une note de pas très bon goût une soirée qui, jusque-là, avait baigné dans l’exigence, quoique atteignant au cœur un public reconnaissant à l ‘équipe de lui chanter le Rhône, la Nationale 7, les Cigales et… Les Emigrés. Le contenu n’a pas bougé : point de revendication. Une amertume, une nostalgie du passé, une mélancolie. C’est un état d’âme qui est décrit, qui devrait toucher les vieux du Combat. Apparemment, il émeut aussi les jeunes. Le THÉATRE DU CHENE NOIR est devenu (sans jeu de mots) un CONSTAT ! Ses racines sont authentiques. Cela l’explique et le justifie. Il est « de gauche », mais il est chantre du chauvinisme, celui qui rassure parce qu’il ne se pare pas de l’Occitanie comme d’une plate forme revendicatrice. Rien n’interdit au POUVOIR de verser des larmes de crocodile face à cette démarche locale claire.

15.10.77 – Je ferai d’abord une critique concernant le théâtre Sylvia Monfort : le temps où la « jeunesse » bourgeoise aimait à s’entasser sur des cubes inconfortables ou par terre est passé de mode. Quand le produit proposé au consommateur ne recèle de surcroît rien d’exaltant, l’erreur devient faute.
Quand Régis Santon est venu me voir il y a quelques mois, le texte de LA GUERRE CIVILE sous le bras en me disant : « C’est une pièce fasciste, mais elle traite du problème du POUVOIR en des termes si forts que j’ai envie de la monter », j’ai lu la pièce de Montherlant, dans l’esprit d’y chercher quelque chose qui aurait un rapport avec le monde dans lequel nous vivons. La préface m’apprenait que l’auteur avait eu l’idée de son sujet pour la première fois à propos des événements de 1934 et qu’il avait porté son sujet en soi pendant vingt-trois ans avant de l’aboutir en 1957. Cette lecture ne m’avait rien laissé décrypter. La représentation n’a rien arrangé.
Pompée, car c’est de lui qu’il s’agit, est certes un chef irrésolu. Et des chefs irrésolus, nous en avons connu beaucoup entre 1932 et 1957. Mais le contexte de la bataille de Pharsale est romain. Les personnages, Caton, Brutus, Cicéron, César etc. (on ne les voit pas tous mais tous sont présents) sont historiques et connus. On les voit causer et ce qu’ils disent, bien sûr, est de Montherlant dont on reconnaît de-ci de-là la facture à certains mots d’auteurs. La guerre civile décrite est dérisoire car elle oppose des gens de la même « famille », entendez de la même « classe ». Le camp choisi l’est par hasard, ou par intérêt, ou par affinités. Aucun projet de société, aucun dessein ne meut quiconque. Une telle guerre civile ne serait pensable aujourd’hui que dans des pays sous-développés où deux généraux noirs se disputeraient une présidence. Mais encore : l’un se réclamerait de Mao et l’autre de Carter ou de Brejnev, ou il représenterait une ethnie contre une autre.
L’œuvre de Montherlant n’est donc absolument pas concernante pour MOI et je ne vois pas ce qu’elle fout dans un cycle sur le POUVOIR ! Pompée a eu le goût de l’échec. Bon ! Et alors ?
Santon s’est-il aperçu en cours de route qu’il n’y avait rien à tirer du texte ? On pourrait le croire car rarement j’ai vu une mise en scène aussi peu imaginative , et il y a bien longtemps que je n’avais vu entendu des acteurs « déblayer » avec autant de hâte. On a l’impression qu’ils courent après un train à ne pas le rater. C’est nul, nul, nul !
Zenacker joue Pompée. Il n’est pas nul, évidemment. Il en fait ses kilos habituels. Mais il n’est pas Pompée. C’est une erreur de distribution. Pierre Viehescaze incarne Caton. Moi, j’aurais préféré un acteur moins coutumier des gueuletons. Il est empâté, mou. Il eût mieux convenu à Pompée. Marie-France Santon est l’allégorie de la Guerre Civile. Elle est très antipathique. La seule réussite, c’est le décor : une tente en forme de parachute. Santon l’a-t-il voulu en symbole ?
Toute cette entreprise, pour reprendre les mots mêmes de Montherlant, chiante, inutile, interminable, vaine, mériterait la mort, « la mort pour médiocrité ! »

16.10.77 – Je ne cite que pour mémoire la « création » au T.G.P. par le GROUPE TSE des PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE. Du spectacle, je n’ai rien de plus à dire depuis Shiraz, si ce n’est que le perfectionnisme absolu ne semble plus être le dada d’Alfredo Rodriguez Arias. Les imperfections, que j’avais mises sur le compte de la nonchalance iranienne, existent ici aussi : une toile est plantée trop profond, les éclairages sont souvent plats. Le jeu est laissé très LIBRE et chacun peut y tirer son épingle. L’invention a été permise aux interprètes et l’on peut redouter que Jérôme Nicolin, sublime aujourd’hui, n’en fasse trop demain. C’est une soirée divertissante, jolie et futile. Comme je le supposais, le tout-Paris glose sur la technique des masques et les membres du P.C. sont enchantés : il n’y aura pas de « danger » ce mois d’octobre au T.G.P. !

19.10.77 – Le TRISTAN ET YSEULT de la Compagnie Daru raconte en formes animées l’histoire des amants célèbres. Pas un mot n’est prononcé et l’anecdote n’est pas non plus mimée. Sur fond musical, c’est une illustration du mythe. Pour savoir où il en est, le spectateur doit se référer à la feuille ronéotypée qui lui est distribuée. En fait, cela n’a guère d’importance et il suffit, pour apprécier le travail, de se laisser porter par les séquences que soulignent la musique et les « contextes sonores » synthétisés par Philippe Angrand, avec Patrick Moulou aux guitares. J’ai écrit « pour apprécier le travail ». Je n’ai pas écrit « pour être charmé par le travail », car là est le bât qui blesse : ce spectacle est beau, parfait, mais il ne touche pas parce qu’il sent l’effort. C’est le Houdart de la recherche formelle qui inspire évidemment la démarche. Et la question s’est imposé à moi : est-ce que les marionnettes (Daru emploie lui-même ce mot impropre en l’espèce) sont capables de faire décoller un spectacle ? Est-il possible d’éviter que les poupées engendrent autre chose qu’une sensation morte ? Et comment la magie pourrait-elle opérer quand on voit, derrière les personnages, s’agiter en bons artisans consciencieux et inexpressifs, les trois manipulateurs ? Leur « absence » voulue de ce qui s’exprime grâce à leur habileté, n’engendre-t-elle pas une excessive distanciation ? Quel mystère subsiste, à tant montrer (si j’ose dire) les ficelles ? Est-ce par hasard que le théâtre à l’Italienne s’ingénie si bien à cacher les machineries que les metteurs en scène modernes montrent souvent, mais pour les cacher aussi par des moyens plus subtils que les frises et les pendrions ? Je crois que cet art qui convient à Guignol ou aux exotiques, n’a de valeur que comme complément d’autre chose. Dans LOUISE MICHEL, c’est la femme de chair et de sang qui conquiert. Dans l’appoint, je crois à cette utilisation. La marionnette devenue centre du spectacle pourra provoquer mon admiration, mon étonnement, pas mon émotion.
Voilà ce que m’a inspiré ce beau TRISTAN ET YSEULT. C’est le premier de la saison. Il paraît qu’il y en aura trois. Attendons les autres.

20.10.77 – Si Georges Lavaudant a voulu, avec son PALAZZO MENTALE, montrer qu’un Centre Dramatique National n’avait RIEN à exprimer, si ce n’est le vide figé d’une Société bloquée dès le premier quart du Siècle que nous vivons, s’il a voulu signifier qu’impuissant et inutile, la mission d’un tel organisme était de jeter l’argent par les fenêtres pour bien montrer qu’il en avait ; si Pierre Bourgeade de son côté, a entendu prouver qu’un auteur pouvait toucher des droits après avoir pondu un NON texte (en fait il signe un collage), ils ont très bien réussi leur coup. Le décor est superbe et colossal. Le groupe SPHEROE crée un environnement musical super pop. Des fumigènes mettent la salle dans le brouillard. Un gadget traverse la scène en lançant des étincelles : c’est l’avion de Blériot (paraît-il). Et Lavaudant nous montre des groupes immobiles, qui sont, les uns sur une pelouse trop verte, les autres perceptibles à travers les fenêtres d’un immeuble.  (Ca donne la « vision fragmentaire pour tous », Vitez est dépassé !). Ils dansent parfois très lentement. Dans une mansarde, un couple est vaguement plus vivant que le reste.
Tout cela est mort, morne, mais cultivé. Lavaudant montre ses références. Les personnages s’appellent Fritz lang, Erich Von Stroheim, Borges, Ginsburg, Guzman, Proust, Nosferatu, Kafka ! les conteste-t-il ? Les condamne-t-il ? Il est sûr qu’il s’en sert pour se faire valoir. Mais que CONSTATE le spectateur ? On ne l’oriente guère, le pauvre, ça n’est pas dans la ligne d’aujourd’hui. Ce PALAZZO MENTALE m’a fait baigner dans le type d’atmosphère de Claretta de Vitez. Ce Centre Dramatique National des Alpes nous montrera dans un mois le HAMLET de Mesguich. Il y a là une famille, avec laquelle je ne me sens pas en cousinage. Monique Bertin qui n’a pas aimé PALAZZO MENTALE plus que moi, disait qu’à vingt ans elle aurait crié au génie ! Alors !!!?...

22.10.77 – Je suis content d’avoir été revoir le spectacle du THÉATRE DE L’AQUARIUM, « La jeune lune… » sur le terrain, en tournée, à Douai, devant un public, qui, de toute évidence, ne réunissait pas que des intellectuels dits « de gauche ». Il y avait même là un comité d’entreprise, au grand complet, 120 personnes pour qui c’était la sortie annuelle avec souper au Café Excelsior après la séance. Les artistes y étaient conviés !
Depuis sa création, cette JEUNE LUNE a été retravaillée et réactualisée. La représentation garde quelques passages à vide, mais dans l’ensemble, elle est fort efficace et la théâtralisation de la vie ouvrière est si habile que ce qui pourrait être gênant (se servir à des fins esthétiques de ce qui est le quotidien de millions de gens) est au contraire reçu avec amusement par les concernés. Les transpositions de machines, les dialogues entre les hommes et les outils de travail, sont remarquablement mimés et joués. Je ne me dédis pas de ce que j’ai écrit naguère : les gens de l’Aquarium sont allés en touristes dans les entreprises occupées et cela crée une DISTANCE entre les événements et ce qu’ils expriment. Mais ils ont eu l’œil acéré, ils ont observé, écouté, avec une attention digne des meilleurs journalistes. Ils ont su pénétrer au fond des préoccupations de ceux qu’ils voulaient décrire, et je trouve, tous comptes faits, que l’injection de l’ART dans leur « chronique » est exemplaire… parce que bourrée d’imagination et hautement professionnelle.
Leur plume narratrice se veut objective. Ils relatent ce qu’ils ont vu et tâchent de le faire éprouver à d’autres. Mais ils ne sont pas neutres, et l’on peut comprendre l’agacement de la CGT en constatant l’importance accordée à la critique du Syndicalisme professionnel. Le sketch des pieds et des mains est admirable, mais il est « dur ». La description des huiles venant une heure à une manif, parce que les photographes sont là, ne peut guère plaire aux dirigeants des centrales. Reste que l’essentiel demeure la lutte des ouvriers contre les patrons et que celle-ci ne peut gêner que ces derniers. L’attitude cégétiste qui a consisté, ici ou là, à censurer le spectacle, à empêcher les camarades de le voir, est donc scandaleuse et peu conforme à l’image démocratique que le P.C.cherche à donner aujourd’hui de lui-même.
D’autant que l’équipe ne se refuse nullement aux débats. Le journal de la classe ouvrière qui a titré « ordre de démobilisation » a donc été en contradiction avec sa ligne, car loin d’empêcher les militants de venir, il fallait les encourager à soutenir un spectacle qui parlait d’eux et de leurs problèmes, quitte à ce qu’ils discutent. Mais la « tête » n’a peut-être pas jugé sa « base » assez mûre pour cela… ou peut-être y avait-il trop de vérités dites.
En tout cas, revoir cette JEUNE LUNE après le PALAZZO MENTALE, c’est prendre un bain de mer après une phtisie galopante. Nous avons encore, heureusement, des jeunes qui n’ont pas baissé les bras, qui combattent, qui critiquent et qui le font sans désespoir pour que la prise de conscience débouche sur une autre société. Mais voilà : Lavaudant est plus jeune que l’AQUARIUM. Il est de la génération d’APRES. Qu’est-ce qu’elle a dans la tête, cette génération-là ? Ses jeunes bourgeois sont-ils tous nihilistes, comme la bande à Baader, chacun à sa manière, chacun dans son domaine, et le constat du PALAZZO MENTALE serait-il celui d’une impuissance, d’un refus, d’un SUICIDE ? Dans ce cas, l’ENNUI distillé ferait partie de la leçon à moi inculquée et l’on pourrait penser que Lavaudant a parfaitement dit ce qu’il avait à (ne pas) dire. Son spectacle serait essentiel.

24.10.77 –Vouloir tenter d’infléchir le MACBETH de Shakespeare vers une signifiance contemporaine, est une utopie. La société décrite dans la pièce est la société féodale. La lutte pour le POUVOIR n’y correspond pas à des motifs économiques. Les personnages se meuvent selon un code qui a disparu. Mehmet Ulusoy a néanmoins voulu faire acte de metteur en scène de gauche. Son recours a été de mettre dans la bouche des comparses, serviteurs et soldats, des répliques empruntées à Brecht : ce collage n’est pas gênant, mais, en fait, il n’apporte rien, tant il est plaqué. Plaqué aussi, le dialogue où Macbeth et Lady Macbeth deviennent pour une minute Ubu et la mère Ubu.
Dire que l’œuvre n’a pas de résonance actuelle n’est cependant juste que du point de vue habituel en la matière, c’est-à-dire matérialiste.
Si on se place sous l’angle des courants nietzschéens qui semblent vouloir actuellement soulever des vagues venues de la métaphysique païenne, certaines couches de la nouvelle jeunesse, il en va différemment. Comme l’OR DU RHIN ou la WALKYRIE, comme ZARHATOUSTRA, MACBETH peut atteindre ces profondeurs de l’âme qui enfantent le fascisme. Je crois que cette pièce aurait pu être citée dans LE MATIN DES MAGICIENS. Car elle baigne dans un climat magique. Si Mehmet Ulusoy avait joué cette carte, il aurait pu faire de son Macbeth un précurseur d’un Hitler –ô combien plus dangereux encore- qu’actionneraient les forces obscures d’un au-delà imaginaire.
Il  n’a pas été intéressé par cette piste. Son spectacle est terrien. Il n’a donc pas trouvé la correspondance secrète avec notre Monde à nous. D’autant plus qu’il a voulu montrer la dérision de la lutte engagée. Cette lutte, hors de la dimension cosmique, est en effet dérisoire. Le fait divers l’emporte, et les nez de clowns dont s’affublent les partenaires ne sont qu’amusante anecdote, alors qu’ils auraient pu, peut-être, acquérir la valeur d’un contrepoint terrible ! L’assassin allant commettre son crime sur un air de cirque et un fil de funambule, c’eût été extraordinaire si le personnage avait été décrit mû par des impulsions irrésistibles, lui échappant, venant d’ailleurs. Bourreau mais victime…
En fait, il manque au MACBETH de Mehmet, la grandeur de la tragédie. Il a rapetissé le propos. Il est passé à côté d’un texte qui ne se laisse pas trahir.
Macbeth, selon Mehmet, devient de plus en plus petit enfant à mesure que, le meurtre ayant été perpétré, l’étau se resserre pour le châtier. Gratuite dans le spectacle, l’idée aurait pu découler du parti non utilisé. Une fatalité eût alors diminué progressivement le grand homme. Ici, cela apparaît d’autant moins que les quatre acteurs jouant Macbeth n’indiquent pas cette évolution, sauf un peu Soulier, le dernier, mais il vient trop tard ! Quant à Samier et Patrignani, je ne perçois pas la différence entre eux. Ils sont le premier et le troisième… Reste le deuxième, qui est une femme !!! Et qui est Keriman Ulusoy !!!!!! Je confesse que là, je ne suis pas du tout : pourquoi, aussitôt après l’acte criminel, Macbeth réapparaît-il sous une enveloppe féminine ? Je n’ose penser que Mehmet ait voulu y faire ressortir un premier signe de REGRESSION ! Ce serait d’un misogyne tel que mon humanisme m’obligerait à crier au scandale, car rien (en tout cas de professionnel) ne justifie que ce soit Keriman Ulusoy qui incarne ce Macbeth-là. Elle est exécrable. Elle baragouine son texte à la manière des actrices des théâtres municipaux d’Istanbul. Est-ce par vengeance que Mehmet lui inflige l’humiliation d’être chaque soir le désastre de la représentation ? Au contraire, est-ce Keriman qui, sur l’oreiller, lui aura insufflé cette idée ? Elle serait alors néfaste à son compagnon.
Car nonobstant tout ce que je viens d’écrire, je suis sûr que Mehmet Ulusoy est un des plus grands metteurs en scène de ce temps. L’invention foisonne en lui et si son MACBETH est une erreur, c’est une GRANDE erreur. De la poésie de Nazim Hikmet aux souffles épiques du Walhalla, il y a un abîme qu’il ne peut pas franchir… Ou peut-être l’aurait-il pu s’il avait réfléchi, ou s’il s’était entouré de dramaturges non brechtiens… (il nous faudrait peut-être, aujourd’hui, avec les nouvelles tendances, des dramaturges de l’inconnaissable). Je crois que son MACBETH est raté, mais il comporte beaucoup de grandes beautés. Il a travaillé dans la spontanéité, avec SES idées préconçues. Il a abordé l’œuvre en sachant ce qu’il voulait faire. Il ne s’est pas laissé porter par elle… longuement. Pourquoi a-t-il eu envie de monter MACBETH ? C’est ça qu’il ne s’est apparemment pas demandé. S’il s’était interrogé sur CETTE impulsion, peut-être, entrant en lui-même, eût-il découvert… et exploité des mannes qui l’eussent mené au succès, c’est-à-dire à l’harmonie avec une ligne de forces d’AUJOURD’HUI qu’il faut combattre car « le ventre est toujours fécond qui engendrera la bête immonde ».

26.10.77- Silvia Montfort a beau grimacer toute la soirée un sourire forcé, Nuova Colonia de Pirandello mis en scène par Anne Delbée m’a ennuyé. Le sujet n’est pourtant pas sans intérêt : quelques malheureux, mécontents ou rebuts de l’humanité, décident d’aller se refaire une virginité dans une île. Le microcosme de société qu’ils créent n’a rien d’une renaissance. Chacun épie l’autre. Les mauvaises passions s’exacerbent. L’atmosphère est étouffante. Bref, Pirandello a écrit le contraire de ce moi j’aurais écrit sur le même sujet. Je rejette son pessimisme.
Mais soyons clairs : ce n’est pas l’indignation qui m’a fait partir à l’entracte. C’est le fait que je me faisais chier. Et je me faisais chier parce qu’Anne Delbée a voulu distancier l’indistanciable. Pirandello, ça se joue au premier degré. Elle est sotte.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 31 janvier 2007
28.10.77 – En voyant au Théâtre d’Orsay L’EDEN CINEMA de Marguerite Duras, j’avais envie de qualifier d’« ennuyée » la mise en scène de Claude Régy. Le ton radio culturelle emprunté par les deux narrateurs de l’anecdote, Michaël Lonsdale et Catherine Sellers, ne voit sa neutralité monocorde coupée que par de brefs monologues qui permettent à la vieille Madeleine Renaud d’être là sans trop se fatiguer 150 minutes durant.
L’EDEN CINEMA (on aurait pu prévenir !), ce n’est rien d’autre qu’une adaptation du célèbre BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE. En forme de « théâtre style », si j’ose dire, très efficace pendant 3/4 d’heure, insupportable à la longue quand on voit sempiternellement les acteurs se trimballer nonchalamment d’un bout à l’autre de la scène en paraphrasant des mots prononcés. Cette résurrection a le mérite de la clarté, ce qui n’était pas, si ma mémoire est bonne, le cas de la version Serreau ni du film superproduction américain : elle nous replonge dans un monde, celui des petits Blancs, colonisateurs minables, dupeurs et dupés médiocres, dont on mesure en se retournant à quel point il était misérable. Ce monde-là, l’auteur l’a apparemment bien connu. Elle le condamne, mais ne cache pas sa tendresse pour la femme courageuse qui aura lutté toute sa vie, même au prix de vendre sa propre fille, pour conquérir l’impossible et protéger des grandes marées saisonnières un terrain acquis avec des pourboires d’ouvreuse de cinéma accumulés pendant dix ans, terrain pourri que lui avaient vendu des escrocs. C’est toute une vie d’échec qui est décrite, une épopée petite-bourgeoise négative, baignant dans une atmosphère qui n’est plus, heureusement, qu’un souvenir. L’œuvre la recrée bien. La mère, bien sûr, c’est Madeleine Renaud, Je n’ai pas trouvé de très bon goût la scène finale où elle est étendue, morte, au premier plan. Elle a dû penser que l’attachée de presse du théâtre tirerait un bon parti de ce moment du spectacle. Pour ICI PARIS, peut-être.

30.10.77 – « Marathon », au profit du Théâtre des Deux Portes à la Cartoucherie. J’arrive vers 13 h 30 et je vois, sur l’Esplanade, une parade vivement et gaiement menée par deux grandes marionnettes en tissu. C’est l’Atelier de l’Arcouest (de Dieppe). Puis, après une improvisation de circonstance parfois drôle, souvent appuyée, ils jouent « la balade d’un tourneur de manivelle ».
C’est une allégorie jolie lorsque ces jeunes gens s’affublent de masques, dont ils ont le sens, dans la ligne du Bread and Puppet. Mais ils ne sont pas sortis du scatologique. Et ils n’ont pas le sens du rythme. Le sujet, qui montre que les petits oiseaux se font bouffer par les gros au bec crochu, est traité mollement. On finit par s’ennuyer et c’est dommage, car le matériau est beau.

La parade de l’ODIN TEATRET a une autre allure. Perchés sur des échasses, des personnages felliniens, conduits par un clown tapant sur sa grosse-caisse au son d’une musique de foire, ont l’air de flotter au-dessus de la foule. Le groupe se meut vivement, en ordre, chacun exécutant SA partition. C’est le spectacle de rue idéal, de grande efficacité, de haute tenue.
Dans l’ambiance assez chaude des 15 h 30, le spectacle tasse de thé, « Sujet Katherine Mansfield », est un peu déraciné. P. Fiegelson a choisi trois nouvelles. Dans la première, on voit une femme qui quitte son mari, mais est horriblement déçue parce que son amant a perdu son chapeau haut-de-forme. En casquette, il est ridicule. Elle rentre à la maison. La deuxième montre une servante qui sacrifie sa vie parce que ça ne plairait pas à « Mademoiselle » qu’elle se marie. Dans la troisième, deux vieilles filles et une bonne entretiennent des rapports d’une lourdeur d’atmosphère extrême. Je ne sais pas si Catherine Mansfield critiquait la Société qu’elle décrivait. À nous montrées en 1977, ces saynètes prennent une incontestable valeur de dénonciation. Certains moments sont savoureux. Reste qu’au niveau de la forme, c’est du théâtre très traditionnel qui fonctionne par touches impressionnistes.

J’étais entré au débat organisé par l’A.J.T alléché par l’affiche qui était ainsi libellée : « La crise du théâtre ? Les solutions existent ». Las ! Ce débat, qui a duré deux bonnes heures, n’a pas clarifié les problèmes plus que les précédents. Chacun a déballé ses rancoeurs et doléances. Il est apparu que la profession n’était pas unie.

DERNIER BAL, c’est d’abord celui qu’offre la direction de l’usine à un vieil ouvrier à la retraite. Tout le personnel s’est cotisé pour lui payer le rêve de sa vie : une machine à coudre. La fête se passe dans un des ateliers. Il y a du pastis, du champagne et de la bouffe, mais l’atmosphère n’est pas détendue, car la hiérarchie du travail est tout aussi présente à la « fête » qu’au boulot. Le fils du patron, le cadre dynamique expert en petits jeux de Société, la contremaîtresse peau de vache qui couche depuis toujours avec le vieux patron, les authentiques travailleurs -et encore, il y a échelle entre eux selon l’ancienneté- essaient de rigoler ensemble mais le bout de l’oreille repointe souvent.
L’usine en question, c’est une entreprise familiale qui sous-traite des écrous et des palettes pour Peugeot. On est en 1976 et Peugeot menace de rompre le contrat. L’usine est donc menacée de voir déposer son bilan. Cette nouvelle, le fils du patron l’assène au beau milieu des réjouissances. Dans cette entreprise, il n’y a plus de syndicat depuis la grève de 1964. Le patron ne peut pas supporter les agitateurs politiques. Au moment d’avoir à défendre leur bifteck, les salariés sont donc paumés et se laissent manœuvrer. Leur manque de solidarité, leur ignorance de la conscience de classe, leur dépolitisation les conduiront à perdre leur outil de travail. C’est LE DERNIER BAL là aussi.
Livchine raconte dans le spectacle l’aventure authentique de l’usine de son père. Il faut donc la croire vraie : comme on le regrette ! Et comme on est surpris qu’une équipe P.C.F. traite, somme toute, du même sujet que le THÉATRE DE L’AQUARIUM dont le gauchisme est suspect, en des termes infiniment moins militants. L’aspect combatif, vivifiant, jeune, de LA JEUNE LUNE, éclate, quand on compare le dynamisme des travailleurs en lutte montrés par les défroqués de Normale Sup’, à l’ahurissement inculte de ceux que décrit le porteur de carte à faucille et marteau.
DERNIER BAL est pourtant un spectacle à soutenir : parce qu’il traite d’un sujet contemporain français ; et parce que l’éclairage sous lequel il présente la question des fermetures d’entreprises génératrices de pertes d’emploi, est certainement juste quoique non exaltant. « On » ne parle en effet pas assez des petites boîtes qui font faillite, jetant à la rue de 5 à 100 employés « fidèles » et « inreclassables ». Les voilà, les 1.600.000 chômeurs. Ils ne viennent pas que d’USINOR ou de LIP. Le THEATRE DE L’UNITÉ lève donc un coin de voile que les ténors bien organisés ont tendance à faire oublier. Opportunément, son spectacle est donc le pendant de celui de l’Aquarium. C’est le volet des évincés discrets.
Il est dommage que la réalisation pêche un peu par manque du rythme. À côté de trouvailles et de moments formidables, il y a des passages à vide et des lenteurs inacceptables. Espérons que l’équipe va travailler pour que ça se resserre. Il est dommage aussi que cette équipe soit si peu nombreuse. Six personnes pour symboliser la fête d’une usine, c’est bref.
Mais que dire ? Livchine sait sûrement qu’avec cinquante figurants, il aurait mieux créé l’ambiance. On ne peut pas lui faire ce reproche-là sans honte. Pourtant, son atelier en fête, très réaliste à la Cartoucherie –on se croirait vraiment dans un hangar de fabrique- sonne le vide, le creux. Peut-être aurait-il pu imaginer une autre mise en scène avec un brouhaha en sono et l’indication que tout ne se passe pas dans le lieu montré. Mais baste ! J’ai l’impression de faire des embarras : tel qu’il est, le spectacle est efficace et utile. Il appelle un chat un chat.

Je n’ai pas pu voir LA GRONDE, ni le T.E.M., ni la Compagnie Sarah Vadja. Je n’ai pas le don d’ubiquité.

02.11.77 – Mémé Perlini a toujours été fasciné, nous dit-il, par la mort de Raymond Roussel, retrouvé sans vie en 1933 dans un hôtel de Palerme dans des circonstances dérangeantes pour le fascisme d’alors. L’univers de Roussel, construction et apothéose du RIEN », l’a donc intéressé et son spectacle LOCUS SOLUS entend signifier « l’impossibilité à interpréter et à reconstruire ».
On est, en plein, on le voit, dans la ligne Lavaudant. Du pays où milite avec acharnement un Dario Fo, le Festival d’Automne a importé la réalisation d’un paumé qui, face au monde en train de bouger, ne voit que l’immobilité d’un espace clos. Mémé Perlini n’a pas autant de pognon que son pendant grenoblois. Mais ses inspirateurs sont les mêmes et ici encore Magritte est cité en référence. Quelques filles nues, dont une grande à cheveux courts et à corps de garçon, quelques hommes aussi, évoluent donc quatre-vingts dix minutes durant entre trois murs noirs percés de lavabos et sur un sol sablonneux.
Par une fenêtre, à un moment, on voit un paquebot qui passe. C’est le seul lien direct que j’ai perçu (n’entendant toujours pas l’italien), avec le texte de Roussel, qui, lui, était fondé sur la vanité de la conversation cultivée et qui recélait un humour à base de dérision : le riche Parisien mondain se foutait ouvertement de son auditoire, mais en même temps l’embarrassait car ce que disaient ses personnages était intelligent. Vers les années 25, c’était en somme l’inutilité de l’intelligence qu’il prônait. Les moyens de Perlini ne se rattachent guère au verbe. Le titre donné au spectacle, LOCUS SOLUS, doit donc être interprété au niveau d’une équivalence. Concédons que celle-ci est, à la réflexion, assumée. Et que le spectacle ne manque pas de beautés esthétiques. Les tableaux, la musique, les cris (souvent grotowskiens) ont de la présence.
Les spectateurs restent passifs devant cette chose vaine, mais on ne peut pas parler tout à fait d’ennui. La ligne de force impliquée n’en est pas moins significative d’une démission, pour ne pas dire d’une déroute de la revendication humaine. Les constats d’impuissance ne me satisferont jamais. Je ne peux donc qu’être contre la démarche.

03.11.77 – Vous entrez dans une antichambre propre, où il y a un monsieur qui contemple les rares billets qui se sont égarés dans sa caisse. Un bar vous propose du Beaujolais, mais personne ne consomme. Une douzaine de patients attendent en silence. Quand l’heure est venue, le monsieur triste ferme sa caisse (et la porte d’entrée), le tenancier du bar range son matériel et va tripoter quelques boutons électriques. La lumière baisse et il dit : « Si vous voulez bien me suivre, Messieurs Dames ». On fait la queue devant une porte ouverte sur du noir. Deux par deux, guidés par une pile Wonder, les spectateurs sont placés aux quatre coins d’une pièce où l’on devinera bientôt un mobilier hétéroclite. Là, à MADRAS, vue par Eduardo Manet et l’atelier de l’Epée de Bois, ils assisteront à l’agonie d’une famille coloniale à l’heure où les indigènes libèrent leur Pays. On ne verra QUE la famille, et, relais avec le monde extérieur terrorisant signifié par le son, un serviteur autochtone. C’est donc un monde clos qui sera décrit, avec une illusoire issue vers une frontière, sans doute impossible à atteindre, un univers à la HUIS CLOS. Le climat est violent. Le non averti pourrait croire que l’auteur et l’équipe stigmatisent les envahisseurs dont la cruauté, l’appétit de torturer, sont complaisamment dénoncés par ceux qu’ils vont en réalité, enfin, empêcher de les exploiter. Les réalisateurs sont évidemment partisans de ces derniers. Mais la pièce est psychologique. Le drame qu’elle montre est ENTRE les victimes désignées par le vent de l’Histoire. Celui-ci reste à l’extérieur. Il n’est que catalyseur de débats intimes. Il est donc nécessaire de se battre les flancs pour tirer la LEÇON qu’elle recèle. Ce n’est pas étonnant : Manet a toujours été ambigu. C’est un disséqueur d’âmes et non un prophète de la Révolution.
Quand c’est fini, les acteurs ne viennent pas saluer et le public n’ose pas applaudir. Il sort en silence comme il est entré. Il a droit, pourtant, cette fois, à la lumière pour se mouvoir.
(Cartoucherie)

04.11.77 – Ce qu’on appelle l’avant-garde en Union Soviétique n’est évidemment pas ce qu’on appelle l’avant-garde chez nous. LA MÈRE de Gorky, monté par Lioubimov d’une façon « révolutionnaire », nous semble, à nous, fort académique. En fait, le retraitement de l’œuvre m’a paru surtout consister en un changement de l’ordre des scènes. Et je suppose que l’innovation qui a consisté, au Pays du réalisme tout puissant, à avoir utilisé les soldats tsaristes, manoeuvrant sous les ordres réels d’un officier qui a sûrement fait son service militaire, comme éléments de décor signifiant les lieux de l’action (prison, parloir, mur de maison etc.) a dû faire sourciller des orthodoxes de l’Art stalinien. Chez nous, cette astuce de mise en scène étonne et provoque l’admiration pour son originalité, mais ne choque pas car nous sommes accoutumés à ne pas voir forcément un chat là où un texte nous dit qu’il y en a un.
Ces préliminaires dits, quel beau spectacle et quel bain de santé ! Tout est lisible car exprimé et assumé, même pour qui n’entend pas la langue russe. Ces soldats décors, qui sont aussi objets d’oppression dans les scènes de combats, ils sont magnifiques. Et quel art d’utiliser le théâtre lui-même, ses passerelles, ses cintres, comme éléments accessoires ! Et quelle imagination dans les éclairages ! Et quel sens de la plastique des foules ! On sort heureux du spectacle de la TAGANKA de Moscou. Ça n’arrive pas si souvent à Paris.

08.11.77 – Le « peuple » est complètement absent dans HAMLET. Pour montrer qu’il est un metteur en scène engagé, le réalisateur n’a donc d’autre ressource que de rendre grotesques les personnages de la classe dominante qui s’affrontent entre eux. Il les affublera de faux crânes ou de ventres postiches et leur prêtera des attitudes obséquieuses (les Ambassadeurs), il poussera à l’extrême un caractère veule et le rabaissera au niveau d’un courtisan combinard (Polonius).
Le spectre n’aura rien de mystérieux, et se promènera, très chair et os, avec une démarche de vieillard. Mais Shakespeare résiste, et Benno Besson ne parvient à rabaisser ni Hamlet (Philippe Avron, qui, à dire vrai, semble jouer sa propre partition sans se préoccuper du reste. Les faits qu’il soit affublé de guenilles et qu’il gomme les morceaux de bravoure du texte, tel le fameux « être ou ne pas être », ne l’empêchent pas d’être efficace conformément à la tradition « super intelligence jouant la folie »), ni Ophélie (que Brigitte Roüan ne caricature pas, mais peut-être voulait-on qu’elle soit signifiante de ce qu’était la condition d’une jeune fille bien née de son époque), ni même le Roi Gonzague et la Reine Gertrude. Quant aux étudiants Rozencrantz et Guildenstern, ils sont eux-mêmes. Tout au plus Besson a-t-il insisté sur leur aspect flics au service du Pouvoir en place. Il aurait pu faire un sort aux comédiens, mais il ne l’a apparemment pas voulu.
Ils sont montrés, tels que Shakespeare les a décrits, serviteurs obéissants des Puissants qui leur donnent des instructions. (Mais peut-être Besson a-t-il voulu par là stigmatiser la condition de l’acteur en D.D.R.).
La mise en scène est donc terrienne. Elle court un peu la poste mais elle est inventive au niveau des mouvements. L’ennui ne préside pas au spectacle.C’est une réalisation « populaire », avec le parti d’appeler un chat un chat et de ne point chercher midi à quatorze heures. L’aspect magique est inexistant.

10.11.77 – Me voici à Nancy pour voir (enfin) LA LOCOMOTIVE FOLLE montée par Michel Massé et son 4 L 12.
La salle Gentilly est toujours d’accès assez sinistre. On s’en approche dans le noir absolu. Et c’est miracle qu’il y ait du public, me semble-t-il. Mais il y en a, c’est un fait. Le même que celui du festival, moins les étrangers à la ville.
Le « décor » est à base de tuyaux de cheminées, plantés à l’apparente va comme je te pousse. Il y a aussi des barres métalliques et des cordes. Les éclairages proviennent de quelques projecteurs vétustes (et qui ont dû souffrir). On est assis de trois côtés sur des bancs rudes. Le sol est de ciment. Il faut de l’imagination pour deviner que le dispositif représente un train et sa locomotive. Mais, de toute façon, avec Witkiewicz, on n’est pas dans le concret.
Je ne sais pas si Massé a été fidèle à la lettre de l’œuvre. En vérité, je ne le crois pas, car le spectacle qu’il offre ressort évidemment d’un travail collectif où les mots n’ont pas priorité. Mais connaissant un peu l’auteur, sinon cette pièce, je pense qu’il a honnêtement TRANSCRIT l’atmosphère et reproduit le contenu. Des voyageurs arrivent. Ils sont hauts en couleur, s’agitent. Il y a là un employé de banque qui va au chef-lieu, une jeune fille qui part tenter sa chance comme actrice dans la capitale, une bêcheuse, que les autres appellent vite « comtesse », qui va y visiter des églises, une mythomane qui voyagerait sans cesse, jusqu’à et depuis New York où elle connaîtrait les plus hautes personnalités. Ce petit monde ploie sous des bagages hétéroclites et s’affole sous les ordres contradictoires de deux employés qui, dès le début, se montrent carrément abusifs. La fantaisie, le burlesque, les gags président à cette installation qui dure trois bons quarts d’heures ahurissants, du genre HELZAPOPPIN. On rigole pas mal, d’autant que le public est très sollicité, pris à témoin, directement provoqué. Le diapason est constamment au maximum. Peut-être trop. Les cris finissent par fatiguer. Je le note. J.J. Gautier en eût fait un scandale.
L’étrange fait peu à peu irruption dans le normal (qui est déjà anormal comme du Kafka qui ne se prendrait pas la tête à deux mains). Le mécanicien et son chef ont des comportements pour le moins bizarres. L’un d’eux cherche un « projet », et celui-ci lui sera révélé alors que le train surchauffé va de plus en plus vite et brûle la dernière station avant la voie unique où il se rencontrera avec le rapide 50 qui arrive dans l’autre sens : il va vivre, en y entraînant les autres, la grande aventure dont l’issue –la mort- est inévitable.
Tout en restant burlesque, le spectacle change alors de ton : l’inquiétude s’installe chez les voyageurs, mais le mécanicien les convertira, les uns après les autres, et après avoir changé d’identité, à sa solution finale. La folie s’emparera du train entier. C’est joyeusement que tout ce microcosme de peuple ira se précipiter dans le néant.
Irrésistiblement aujourd’hui, on aurait envie de changer le titre et d’appeler la pièce : LA LOCOMOTIVE A BAADER, tant le rapprochement (pas voulu puisqu’il ne s’agit que d’une reprise), s’impose. L’œuvre a été écrite vers les années 25. On voit ce qu’une telle élucubration pressentait. À bon entendeur, salut ! La leçon se retrouve à cinquante ans de distance.
Massé a bien su doser le rationnel et l’illogique. Ce qui meut ces êtres quelconques qu’une démence précipite vers un destin horrible et improvisé, ressort des impulsions incontrôlables qui soulèvent parfois les hommes. Mais en même temps, il y a une apparence de cohésion dans tout ce qu’ils font, même quand c’est dingue. Les gestes, les actes, sont JUSTIFIES… et le suspense est tenu : jusqu’au bout, Margot espérera que la raison ramènera ces fous à se sauver, que l’un d’eux renversera la vapeur, qu’ils sauteront du train.
On le voit, cette reprise n’est pas inopportune. Le symbole y est manié à plein tube, mais le vent contemporain souffle, ce qui est surprenant venant d’un autodidacte qui vit en autarcie avec sa troupe provinciale et qui ne voit, de ce que font les autres, que ce que le festival lui procure. Le travail est en tout cas professionnel. On voit que ces gens font des exercices quotidiens et prolongés. Dommage qu’un côté canular d’étudiant montre encore parfois le bout de son nez, pas toujours dans le bon goût. Dommage aussi qu’il en soit parfois fait trop. Quand Massé et ses camarades auront compris qu’il faut parfois savoir s’arrêter, quitte à sacrifier un effet chéri, ils deviendront un grand 4 L 12. Déjà, leur style s’impose et la qualité l’emporte.


COMMENTAIRE a posteriori

Je relis ce compte-rendu alors que je viens de voir en 2005 au théâtre du Rond Point à Paris la dernière création du 4 LITRES 12 : « CA LE DÉSORDRE ». Depuis longtemps, Odile et Michel Massé ne font plus appel (sauf rares exceptions) au support extérieur d’auteurs. Ils sont d’ailleurs « passés de mode ».Les jeunes d’aujourd’hui ne les connaissent plus et les vieux critiques font la moue. Je fais partie de leurs inconditionnels et je suis certain que j’ai raison. « CA LE Désordre » ressort de la même logique que tette LOCOMOTIVE FOLLE : un metteur en scène (Michel Massé en personne) cherche à mettre de l’ordre dans le spectacle sur la beauté du monde, qu’il veut monter,mais en face de lui il n’a que des artistes qui ne comprennent ni son discours, ni ses indications scéniques. Entre la folie et la logique poussée à son degré surréel,finira par s’installer une situation : les acteurs seront sur des gradins,  contemplant le public assis  sur les siens, exemple d’ordre au milieu du désordre. Une fois de plus, le 4 LITRES 12 aura traité de l’essentiel. Je connais peu d’équipes qui soit à ce point au fil des années resté aussi fidèle à SOI-MÊME.

15.11.77 – NARCISSE, pardon, je voulais dire Daniel Mesguich, nous propose avec son THEATRE DU MIROIR un HAMLET anti Besson qui est, d’un bout à l’autre et presque à travers tous les personnages, un reflet de lui-même.
Titrer HAMLET DE SHAKESPEARE est un peu abusif, d’ailleurs. Il faudrait plutôt mettre : « La mise en pièce d’Hamlet par les pensionnaires de l’asile de Villejuif à l’occasion d’un bizutage organisé par les khâgneux du Lycée de Grenoble » ; la cérémonie flottante, cela dit, à un haut niveau esthétique dans un très beau décor de Jean-Pierre Vergnier remarquablement éclairé une fois qu’on s’est habitué à l’idée que toute la représentation se déroulera dans le sombre, troué de ronds et de rais lumineux. Shakespeare n’a pas suffi au contempteur de son nombril pour exprimer à quel point il se sent Hamlet. Et pourtant, ses Hamlet disent, sans en retrancher un mot, tous les monologues dans lesquels on tranche généralement. Ils les disent même parfois plusieurs fois, comme le célèbre « être ou ne pas être ». Je dis « ses » Hamlet, car il y en a plusieurs, comme il y a deux Ophélies.
Jean-Luc Godard a rajouté un texte amusant, d’un « contestataire » qui n’est pas d’accord. Hélène Cixous a créé un personnage, une femme d’aujourd’hui, qui a l’impression d’avoir déjà vécu tout ça. Comprenons sans doute que Mesguich veut nous signifier qu’à son avis, il est HAMLET réincarné !
Cette profession de foi vaut-elle un spectacle de près de cinq heures d’horloge ? Voilà la question !
Spectacle fascinant par moments, irritant à d’autres et finalement ennuyeux parce que cette démarche impudique débouche, tous comptes faits, sur quelque chose qui ne correspond pas à mes préoccupations (ni en thèse, ni comme chez Lavaudant en antithèse). Reste que Mesguich a su traiter intelligemment certaines scènes. Je donnerai une mention TB à la folie d’Ophélie, écueil pourtant majeur. Il est dommage que trop de gags, complètement téléguidés de l’extérieur, et visiblement destinés à racoler la complicité de potaches copains, viennent périodiquement rabaisser le propos. Gabriel Monnet, au milieu de l’équipe jeune, joue Horatio en vieux cabot. Son contrepoint est amusant.
Faut-il préciser que l’aspect politique du drame de Shakespeare n’a pas du tout intéressé Mesguich ? L’anecdote est donc incompréhensible à qui ne connaît pas l’œuvre, car le départ des ambassadeurs a été coupé et quand Fortimbras arrive pour les besoins de la chute, c’est comme les cheveux sur la soupe. Mais, n’est-ce pas, ce n’est pas un spectacle pour analphabètes ?

17.11.77 – Se payer une bonne pinte de rigolade sans se prendre la tête à deux mains, y’a pas de mal, et le spectacle de Luis Rego : FROMAGE OU DESSERT, tient ses promesses. Il est vrai que le sujet de la pochade est en or : le président de la République et Madame viennent déjeuner dans une modeste famille d’ouvriers. Le père est membre du P.C. ; Darty viendra saisir le mobilier à la fin du repas. Au premier degré, tout un microcosme de Société s’égaye sous nos yeux  et, comme au théâtre comique, le tragique n’est pas grave. Le choc des classes, voire des cultures, est traité sur le mode vaudeville.
N’empêche qu’il est là, ce choc, mais peut-on dire que le contenu de l’œuvre soit de gauche ? Hum ! Les bons bourgeois qui étaient venus s’encanailler à la Cour des Miracles riaient de trop bon cœur pour s’être sentis en danger ! À noter la remarquable composition de Rego lui-même en concierge. Une étonnante présence. Rego et Copi feraient un extraordinaire duo. Alain Scoff en prolo chômeur est crédible.

21.11.77 – La démarche qui a inspiré le THÉATRE DU CAMPAGNOL montant DAVID COPPERFIELD est la même que celle incitant le GROUPE TSE à réaliser ses PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE : mêmes soucis d’effectuer en profondeur un travail de recherche formelle et de susciter l’admiration, non au niveau du contenu exprimé, mais devant la réussite esthétique obtenue.
Celle de Jean-Claude Penchenat issue d’un long labeur avec l’équipe du THEATRE DU SOLEIL est certaine, et les personnages s’exhibent presque comme de ma mémoire adolescente ils surgissaient du roman, imaginés par moi. C’est qu’ils jouent avec leurs corps entiers, dépassant le réalisme, exprimant par l’attitude la profondeur des caractères et l’aliénation des rapports sociaux. La réussite est plus grande lorsque est exprimée l’humilité, la bassesse ou la vilenie, que lorsqu’il s’agit de la noblesse de classe ou de sentiments. Il est vrai que c’est plus facile et que les desseins du XIXe siècle prodiguaient plus d’exemples. À signaler la très jolie composition de Marc Berman en Monsieur Dick.
Au positif, j’ajouterai l’excellent environnement musical, fait de chansons et de cœur d’époque chantés très bien en anglais. On voit que cette équipe ne se contente pas d’approches.
Quant à l’utilisation du lieu Cartoucherie Soleil, disons que Penchenat n’avait sans doute pas le choix et que ce sont les contraintes techniques et économiques qui ont dû le conduire à prendre l’espace tel qu’il est et à se servir des éclairages d’Ariane Mnouchkine. Leur personnalité gêne un peu qui les connaît et les remarque.
Quant au spectacle, il dure trois heures, et ce n’est pourtant qu’un survol ultrarapide de l’œuvre de Dickens, et en vérité, on pourrait le qualifier de « digest ». L’anecdote, ou plutôt son ossature, est en effet suivie. À telle enseigne qu’on a envie en sortant de relire le roman. Car ce respect de l’histoire racontée n’est pas linéaire. Penchenat a choisi des scènes clés qu’il a privilégiées. Cela aboutit parfois à une difficulté d’intelligence : Dora surgit comme des cheveux sur la soupe. L’intrigue maritime d’Emilie séduite par le beau jeune noble sans scrupule le jour de son mariage a trop d’importance par rapport au reste. Mais dans l’ensemble, ces touches sont justes et il n’est pas vrai, comme je l’ai lu quelque part, qu’il faille connaître l’œuvre par cœur pour suivre. Cette réalisation a au contraire le mérite de faire surgir du fond de la mémoire des souvenirs oubliés. Cela dit, c’est trop long en deuxième partie, la Cartoucherie est vraiment inconfortable et face à ce genre de spectacle qui n’est guère « populaire », le spectateur que je suis se sent un peu humilié d’être si peu considéré… et puis, en quoi cette démarche joue-t-elle un rôle face à nos préoccupations ?
Ce divertissement culturel référencié sensible, intelligent, est-il utile ? Et est-il à sa place ? Je ne répondrai point.

22.11.77 – En dehors de tout autre notion, il faut rendre hommage à la VOLKSBÜHNE de Berlin-Est.
Venant jouer LA BATAILLE de Heiner Müller en France, elle a tenu à se faire comprendre du spectateur non-germanophone. Non seulement elle a distribué le texte intégral des scènes jouées sous forme de programme, mais les titres projetés sur l’inévitable rideau brechtien l’ont été en français, et en plus, quatre acteurs de chez nous ont été engagés et mis en scène, qui disent tout ce qu’il est nécessaire d’entendre. (Colette Dompiétrini, Claude Lochy, Fred Personne, et le chevalier Antoine Bourseiller à la triste moustache).
LA BATAILLE, ce sont des courtes scènes à la manière de GRAND PEUR ET MISÈRE… Elles racontent en flashs (dont certains drôles), les derniers jours de Berlin nazi. On voit Hitler épousant Eva Braun dans son bunker et se suicidant, imité ensuite par un bourgeois qui tue sa famille pour qu’elle ne voie pas la défaite humiliante ; trois soldats affamés tuent un quatrième camarade et le mangent ; dans un abri, des gens sont terrorisés. Ils recevront successivement la visite des anges de la mort S.S. et des premiers soldats russes ; la femme d’un boucher noie son époux en l’étranglant pour être plus sûre qu’il se suicidera vraiment. Elle part vers une nouvelle vie.
Tout cela est remarquablement joué et réalisé. On peut, en impression, se demander si cette vigoureuse charge anti-hitlérienne ne cacherait pas quelque part dans l’inconscient collectif du peuple de la D.D.R. une pointe de nostalgie. Car en vérité, si l’on voulait VRAIMENT effacer ces années folles, on n’en parlerait pas, et spécialement aux générations qui ne les ont pas vécues. Il est probable que derrière les monstres romantiques et quasiment extra humains qui sont montrés, les curieux juvéniles chercheront une vérité moins caricaturale. La complaisance de l’exhibition les troublera. N’y a-t-il pas là un danger ? Comment oublier que ce pays est passé sans transition du nazisme au stalinisme ? Il y a quelque chose de pas très sain dans cette façon de savourer la turpitude extirpée, et de suspect dans une vigilance qui s’exprime à travers tant d’œuvres ? Car cette bataille n’est pas une exception. L’Est rumine (pour le stigmatiser, bien sûr) le souvenir. On n’échappe pas au sentiment que ce soit à travers une certaine fascination. Curieusement, ces Allemands me font penser aux Juifs qui célèbrent sempiternellement la cérémonie des lamentations sur le thème : « Voyez comme nous avons souffert ! Oï ! Oï ! Oï » Les D.D.R. disent : « Voyez comme nous avons été le mal du Monde ». C’est le contraire, mais il y a un point commun et c’est LA CÉRÉMONIE.
Ces réflexions personnelles ne doivent pas faire oublier que le spectacle est superbe, remarquable, efficace et signifiant. Son contenu est peut-être un moyen de ne pas parler des problèmes d’aujourd’hui. Mais, n’est-ce pas, il n’y en a pas en R.D.A. ? C’est bien connu…

23.11.77 - Il est moins aisé de traiter aujourd’hui HERNANI que RUY BLAS. L’œuvre est plus « jeune », moins professionnelle, plus outrée. Elle trimbale un code de l’honneur féodal dont on avait sans doute le souvenir en 1830, mais qui semble maintenant bien « improbablement » réaliste. En fait, à moins que José Valverde, militant communiste déçu, ne se soit assimilé à son héros et n’ait assimilé Don Ruy au P.C.F. quelque part dans les profondeurs de son âme, on voit mal ce qui a pu le séduire dans cette exhumation. Son montage ne semble pas être le fruit d’une « lecture ». L’œuvre n’a pas été « dramaturgisée ». Elle nous est servie proprement, pauvrement, sobrement, comme si le parti imposé par le co-producteur (CAC de Mâcon) : « servir à moindres frais une représentation scolaire courte », avait seul guidé le metteur en scène lors de son élaboration. Tout semble en effet conçu en songeant à cette clientèle-là : le texte est servi tel qu’Hugo l’a pondu, mais le romantisme est gommé. Les éclats juvéniles, les cris terribles, sont dits avec pudeur et retenue. Sans doute a-t-on craint que tout autre manière ne déchaîne dans les salles des torrents de hurlements de rire, tant les sentiments exprimés datent, et pour une fois ce n’est pas une image, de l’Empire Romain Germanique.
Soit ! Il faut sans doute de tels spectacles pour illustrer les cours des professeurs. Mais fallait-il monter à Paris ? Fallait-il solliciter une presse qui a horreur de ce qui est simple et qui voit tout avec l’œil des PRECIEUSES RIDICULES ? L’entreprise sent le masochisme à plein nez : et de la part de Bourseiller, qui va fermer son Théâtre Récamier avec ça, c’est-à-dire, il l’espère apparemment bien, dans la débâcle, l’indifférence, à la sauvette ; et de la part de Valverde qui paraît vouloir clamer : « Voyez Mesdames et Messieurs comme je ne suis PAS À LA MODE, à VOTRE mode, comme je me fous de vos critères de jugement. Vous allez dire que je n’ai pas de talent, que c’est bien qu’on m’ait viré de Saint-Denis, que le retour au « privé » ne m’a rien appris, que j’ai l’air de surgir, avec mes ringards de camarades, de la confrérie des tournées Renaudin, Borelli et consort ; allez-y, méprisez-moi, je le mérite. Ah ! Que ça me fait du bien que vous me chiiez sur la gueule ». Jouant lui-même le rôle d’Hernani, qui n’est pas du tout pour lui, car même si on conteste la tradition, ce personnage ne peut pas être autre chose, je crois, qu’un Gérard Philippe ou un Errol Flynn DE VINGT ANS, (Valverde en a quarante), Valverde a-t-il voulu se faire plaisir en incarnant l’impossible ? Je n’en suis pas sûr. Je me demande s’il n’a pas voulu seulement faire une économie.  (Un Hernani, sur le marché, ça ne peut être qu’un débutant balbutiant ou un acteur très cher). La distribution est par ailleurs insuffisante. Jean-Marie Fertey (Charles Quint) a perdu toute fraîcheur et il ne reste du Hamlet de Laforgue que j’avais tant aimé que le hacheur de phrases (on comprend peu de ce qu’il dit). Alexis Nitzer (Don Ruy) m’a paru carrément médiocre. Seuls émergent de cette grisaille les deux jeunes qui « récitent » les rôles qu’on n’a pas distribués, et Annette Lugand, qui, elle, est bien. C’est une Dona Sol habitée, belle, noble, qui a de la grandeur. Dommage seulement qu’on lui fasse jouer presque tout le spectacle en chemise de nuit.
Bon, me direz-vous, atroce soirée ? Non quand même : on entend le texte d’Hugo, et ce n’est pas à dédaigner. Le parti de pauvreté exhibé a un sens, par les temps qui courent. On ne s’ennuie pas. Mais ça n’est pas du théâtre jeune. Cela dit, le pari est tenu : on peut jouer HERNANI à six sans dénaturer l’œuvre. Il suffit d’un récitant et de quelques inventions. On peut aussi se passer de décors. Les décrire suffit. L’environnement fait de tableaux « déchirables » au gré de la psychologie des protagonistes n’est pas sans grandeur austère. Les Instituts Français et les Alliances sans moyens tiennent là un trésor… dans une ligne qui ne les déroutera pas ! D’autant que CETTE pièce du Père Hugo est absolument sans danger d’interprétation politique contemporaine possible. Mais je doute que la Parisienne Brigitte Perrault ait envie de se faire promotrice…

24.11.77 – Il me semble qu’aux yeux d’un créateur ayant conscience du fait qu’il travaille pour un public, le théâtre ne peut avoir que deux buts : être UTILE ou être DIVERTISSANT. UTILE ne veut pas dire forcément « politique ».
J’admets qu’il puisse sembler utile à d’aucuns de rééclairer nos classiques ; DIVERTISSANT ne signifie pas forcément « populaire ». Des démarches très élitaires peuvent être divertissantes pour des publics d’élite et je me souviens, par exemple, de la joie que j’éprouvais, étudiant de vingt ans, à lire le très référencié ELPENOR de Giraudoux. Ces deux critères fondamentaux n’excluent nullement le nombrilisme. C’est lui, au contraire, qui apporte le label de l’originalité, de la personnalité, en un mot, de l’ART ; A CONDITION qu’il recoupe quelque part (ou qu’il crée) une ligne de sensibilité « générale » (fût-ce d’un petit nombre, fût-ce d’initiés). Bref, le théâtre suppose une démarche dialectique. Un homme, une équipe, n’y peint pas, n’y pond pas seul, isolé, pour soi, il réalise une œuvre vivante qui retentira immédiatement sur des êtres vivants dont la réaction sera immédiate. IL Y A MÉPRIS, c’est-à-dire FASCISME, à oublier cette donnée fondamentale.
Mesguich, Lavaudant, Mémé Perlini, Carmelo Bene (tout le programme du Festival d’Automne qui montre ainsi son vrai visage de distributeur d’opium aux élites intellectuelles de notre Pays), sont des prêtres de ce mépris. Du moins arrive-t-il, leur fraîcheur, (ou ce qu’il en reste), aidant, qu’ils recoupent à leur insu des courants de l’émotivité humaine. Antoine Vitez, lui, ne semble ne plus rien recouper du tout. Sa machine fonctionne dans le pur gratuit. Ses jeux d’intelligence octroyée n’atteignent, à mon avis, personne. Ils ne sont plus que trucs, ficelles, de surcroît expression d’une intense VANITÉ. C’est cela : si je dois d’un mot qualifier LES BURGRAVES, je dirai que c’est un spectacle VANITEUX. Vu le lendemain du HERNANI médiocre mais HONNETE de Valverde, on est tenté de faire regagner un point ou deux dans son estime à ce dernier.
Pourtant, chez Vitez, il y a des idées : le Burg décrit par Hugo a la forme d’une main d’Arslan. Il est accroché à flanc de gradins très escarpés, et les acteurs passent la soirée à faire de la varappe.
Et il faut être juste : ils sont très bons, ces cinq acteurs qui jouent tous les rôles, et surtout l’un d’eux, Pierre Vial, remarquable en vieille femme impitoyable savourant sa vengeance. Certes, Claire Wauthion n’a pas su se dégager du phrasé vitézien qui privilégie des mots par rupture à l’intérieur des phrases. Mais elle est aussi valable qu’Arlette Bonnard, qu’elle pourrait doubler à l’occasion.  
D’un autre côté, le parti parodique adopté pour « lutter » contre les outrances et la versification hugoliennes, donne quelques instants où l’on se marre.
Mais dans l’ensemble, on s’emmerde et pourquoi s’emmerde-t-on ? Parce qu’on ne comprend pas grand-chose à ce qui se passe. Ca n’a évidemment pas intéressé Vitez de nous éclairer. Il a gommé tout romantisme. Parbleu ! Le contraire eût été surprenant… Les vieillards centenaires sont glabres. Une barbe collective fait de filasse pend à flanc de montagne et passe de menton en menton. C’est drôle un moment, et puis ça se révèle peu lisible. En fait, le spectacle montré n’est pas LES BURGRAVES, mais Vitez « réfléchissant » sur LES BURGRAVES que les spectateurs sont censés connaître. (SOIT ! Il y a dans le programme un résumé de l’œuvre qui aide à se repérer.) SEULEMENT VOILÀ : cette réflexion, quelle est-elle ? LÀ EST LE MYSTÈRE ! ET Y EN A-T-IL UNE ? Moi je soupçonne qu’il y a tentative de nous le faire croire, mais qu’il n’y en a pas. Rien que de la poudre aux yeux jetée en écran : « Allez, creusez-vous la cervelle, pauvres cons, vous allez bien trouver que j’ai voulu dire quelque chose ! » Il est possible en effet que les Docteurs en théâtre Populaire d’élite y parvienne. Moi, j’ai, une fois encore, l’impression que l’imposteur s’est foutu de ma gueule. Et j’ai envie de conclure en écrivant : VITEZ, C’EST FINI.

COMMENTAIRE a posteriori

Evidemment, je me trompais. L’irrésistible ascension de cet homme auquel j’avais mis le pied à l’étrier (mais s’en souvenait il encore au moment des BURGRAVES ridicules ?) en suggérant à Pierre Aimé Touchard, alors directeur du Conservatoire, de l’engager comme professeur, l’a conduit jusqu’à la Comédie Françase.La seule chose qu’il ait raté à la fin d’une carrière hautement médiatisée a été sa mort : il était invité à la cérémonie des Césars. S’étant trouvé un peu fatigué il s’est fait excuser et puis, au volant de sa voiture, il est rentré chez lui en banlieue parisienne. Et c’est là, au milieu de la nuit, que la mort l’a frappé.Imaginez les médias si l’événement s’était produit dans la salle où on distribuait les récompenses à des artistes.
Je parle souvent d’imposteurs dans ces carnets. Je suis bien sûr presque le seul à le dire, mais à mes yeux, Antoine Vitez en fut un toute sa vie. Je pourrais écrire tout un chapître sur son entrée en piste d’abord avec l’appui du Parti Communiste dont il semblait un fervent militant (ne fut il pas le « nègre » d’Aragon rédigeant son « histoire de l’URSS avec à la clé un séjour de 4 années à la bbliothèque de Moscou ?) jusqu’au moment où, profitant du Printemps de >Prague, il s’en est « éloigné » puis détaché, non sans le faire savoir urbi et orbi. Peut être était il intimement sincère lors de ces méandres politiques. Mais ce n’est pas cela que MOI, je lui reproche. C’est ce qu’il a fait au « théâtre » : son plus grand crime a été de créer par son enseignement toute une génération d’actrices et d’acteurs qui ont malheureusement essaimé en détournant le « théâtre » de ce qui est sa mission première : émouvoir.
Bon, assez de digressions. Sa mémoire est aujourd’hui honorée. 
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 31 janvier 2007
25.11.77 – La Compagnie de la Grande Cuillère a le mérite de traiter dans son spectacle LES BELLES HISTOIRES N’ONT PLUS D’ISSUES d’un sujet français contemporain.
C’est un peu celui de MARCHANDS DE VILLE, sauf qu’ici le mécanisme de la spéculation immobilière n’est pas démonté. Ce sont les conséquences qui sont montrées, celles qui atteignent les vieux, expulsés sans comprendre ce qui leur arrive, paumés devant la cruauté qui les frappe, perdus parfois avec humour (tel ce couple digne qui ne veut pas mendier et qui pique, pour survivre, dans les stations services au gré des hasards de l’auto-stop).
L’histoire principale conte celle d’une femme qui a été expulsée du logement qu’elle louait depuis cinquante ans. Quelle que soit la solution qui lui est proposée en remplacement, elle débouchera sur un déracinement qu’elle refuse.
La Grande Cuillère a éprouvé le besoin d’identifier sa prise de parole à celle de Shéhérazade glosant à longueur de nuits pour échapper à la férocité d’un tyran qui a résolu sa mort. « Annexement », c’est donc le sort des troupes soumises à l’arbitraire du Pouvoir qui est évoqué.
« Aujourd’hui nous parlons, mais au juste, qui parle ? Et qui écoute ? Parler quoi ? Parler où et Pourquoi ? Où est, qui est le Roi ?… ». Cette profession de foi est assez pessimiste. Il semblerait que ces jeunes gens manquent d’un but à atteindre. C’est peut-être pour cela que leur spectacle manque de flamme, et ne communique pas bien son message. Il est vrai que, s’il y a des idées au niveau du contenu comme à celui de l’invention, le spectacle lui-même n’est pas assez assumé. Le manque de rythme est grave. Et surtout, les cinq acteurs (trois hommes et deux filles) manquent de métier. Ils faudrait qu’il se travaillent sérieusement.

29.11.77 - Le TILL EULENSPIEGEL de Pierre Constant ressemble plus à un Robin des Bois qu’au joyeux espiègle de l’imagerie allemande. Il est vrai que, parmi les possibilités offertes par le personnage de la légende dont la vraie vie reste assez mystérieuse, il a choisi celle qui court les Flandres, faisant du héros le chef de l’insurrection des « gueux » contre le pouvoir espagnol de Philippe II. Ce n’est donc pas à une série de facéties qu’assiste le spectateur de la Salle Gémier, mais à une épopée, celle d’un peuple en lutte contre un oppresseur impitoyable. En lutte pour sa Foi (les Flandres protestantes sont un terrain de choix pour les inquisiteurs de sa Majesté Catholique). En lutte pour sa survie (les Espagnols pillent le Pays à tel point que la famine y règne). En lutte aussi, mais là, le Centre Dramatique de La Courneuve donne sans doute un coup de pouce à l’Histoire, pour que les privilèges soient abolis. C’est ainsi que l’alliance entre la horde de Till et l’armée de Guillaume d’Orange est montrée comme un « bout de chemin ensemble », lucidement perçu par le représentant (Till) d’un futur Pouvoir, ce qui est improbable vu les temps considérés.
L ‘épopée au théâtre est toujours efficace. Et quand elle est gaie, elle prend un air de santé qui revigore. Mais lorsque de surcroît elle est servie par une équipe grouillante d’imagination, talentueuse, honnête, sachant marcher sur le fil des funambules comme sur les échasses, maniant la galipette avec art, ayant le sens du rythme, elle devient singulièrement exaltante. Et en l’occurrence d’autant plus qu’à travers la narration d’un événement du passé, Pierre Constant a su trouver le joint avec l’universel. Car, hélas !, les préoccupations de ces gueux, leur combat, ne nous semblent pas « éloignées ». Car, hélas ! cette préfiguration de la lutte des classes, à travers une guerre de libération nationale, ne nous apparaît pas anachronique. Quand dans un petit sketch à marionnettes, l’équipe nous montre par quel mécanisme les nobles tenaient les paysans à merci, on n’est pas dépaysé. Quand les comédiens juchés l’un sur l’autre pour figurer des hommes de grandeur double, représentant la scène où Philippe II « excédé », décide « d’en finir » avec ces hors-la-loi qui le dérangent, on ne trouve pas ça inconnu !
Et puis, il est bon de rappeler, comme le fait ce spectacle, à quel point l’Eglise Catholique fut toujours, depuis qu’elle existe, du côté des forts contre les faibles, du côté des oppresseurs, et avec quelle cruauté, contre les opprimés, INTOLÉRANTE. À l’heure où des âmes honnêtes CROIENT sincèrement à une mutation de la MACHINE hiérarchisée, dont la tête est le pape, on souhaiterait que ces aveugles voient la vérité derrière le masque et se souviennent que de Luther à Calvin, et à bien d’autres plus récents, tous ceux qui ont voulu se mettre du côté de la Veuve et de l’Orphelin n’ont eu d’autre choix que d’entrer en « hérésie ». Y aurait-il eu Marx et Lénine si cette « Eglise » avait su rester fidèle à l’Enseignement du Christ au lieu de se mettre par TRAHISON au service des puissants ? Ceux qui ont une chance d’entrer au Royaume des Cieux par le trou d’une aiguille feraient bien de méditer sur le fait que la voie de leur salut passe certainement d’abord par le rejet de cette entreprise qui sait se draper d’hypocrisie, mais qui, en fait, reste aujourd’hui, comme hier, l’instrument privilégié des Maîtres qui entendent bien maintenir les Pauvres dans une humilité propice à leurs appétits.
Le spectacle est donc opportun, en plus du reste ? Je le marque d’une pierre blanche car il est réconfortant de voir qu’il existe encore des troupes qui ont quelque chose à dire, et qui ont compris que pour le dire bien, il fallait TRAVAILLER. Car cette réussite n’est pas due qu’au talent. On a visiblement affaire à une équipe qui bosse. Il est vrai qu’elle est issue du peuple de La Courneuve (réellement). Elle porte par conséquent son « message » dans la conviction, sans effort. Elle a su se choisir un « directeur » qui aime son ART et sait l’exprimer. Elle est sympathique et pas bêcheuse et ça se voit. Je donne tous les Mesguich, Lavaudant, Perlini et Carmelo Bene pour ces gens qui n’ont pas démissionné de la vie. Ils sont l’anti-décadence. Il est sûr que ça ne peut pas plaire à tout le monde.
Deux remarques moins positives : le début est lent et a du mal à « décoller ». Il faudrait le repenser. Certaines liaisons sont moins heureuses que d’autres. On aimerait que les transitions d’une scène flash à une autre fussent toutes naturelles. Ce n’est pas toujours le cas. Ça m’a un peu gêné quand, tout à coup, les personnages redevenus comédiens se mettent à « arranger » le dispositif suivant sans que ce soit dans la continuité du jeu. Je pense que là aussi il y aurait à inventer encore.

06.12.77 – Au THÉATRE XAVIER POMMERET de Nanterre, on joue, ô surprise ! une pièce de Xavier Agnan Pommeret. On sait que M. Amandier, directeur du Théâtre Xavier Pommeret, a une tendresse toute particulière pour l’auteur Xavier Agnan Pommeret. C’est Christian Dante qui, cette fois-ci, a bénéficié des crédits dispensés par Xavier Pommeret pour diffuser la pensée de Xavier Agnan Pommeret. Moyennant quoi quatre-vingts spectateurs (jauge maximum du recoin choisi dans la Maison de la Culture) en prennent plein la gueule pendant quatre-vingt-dix minutes sur la torture au Chili, la veulerie vicieuse des Ambassadeurs de France complices, la sexualité des journalistes femelles intellectuelles de gauche, Kissinger, Kennedy, la C.I.A., j’en passe, car tout y passe, avec lourdeur, avec insistance, à tel point qu’on a envie de dire « pouce », car trop c’est trop et ça a toujours été trop.
Que dire ? LA DISCOTHÈQUE (bar cossu au 1er où l’on sert un cocktail dit « Molotov » composé de sang de torturé, de vodka, de rhum cubain et…, salle de torture au sous-sol) dénonce ce qu’on ne dénoncera jamais assez, c’est-à-dire le fait que le régime chilien n’est pas un phénomène éloigné dont nous, qui nous croyons en « démocratie libérale avancée », puissions nous laver les mains. En fait, Pommeret ne fait que paraphraser ce que tout le monde soupçonne –et que la C.I.A. tire toutes les ficelles dans le monde « libre », et que l’EXPRESS nous informe mal, et que J.F. Revel est un homme de droite qui fait semblant de penser à gauche, et SURTOUT qu’il y a un code de bonnes manières de la Société qui veut que le dialogue reste mondain, donc courtois, entre les tortionnaires anti-communistes et les « démocrates » tolérants (s’ils sont tolérants, pourquoi en effet ne toléreraient-ils pas le fascisme ?)-. AU THÉATRE, c’est-à-dire dans un mode d’expression plus dérangeant que d’autres (si dérangeant qu’il y a eu un incident et plusieurs départs pendant la soirée), en raison de la présence des acteurs.
Plus qu’un article, qu’un roman, ou même qu’un film qu’on consomme passivement, le fait de « dire » devant des gens, de montrer et de jouer physiquement l’horreur des uns et l’hypocrisie des autres, recèle une efficacité. Après tout, les leaders de la politique le savent bien, puisqu’ils tiennent des meetings alors qu’il serait si simple, maintenant, qu’ils se contentent de la T.V.
Alors ? me direz-vous… Vous approuvez ?... Hum ! Oui, certes. La démarche est incontestablement UTILE. Elle est même courageuse. Elle tient du CRI DANS LE DÉSERT. Elle ressort du « Que ceux qui ont des oreilles entendent ». LA quiétude de conscience avec laquelle nous vivons paisiblement une des périodes les plus oppressives de l’Histoire des Hommes DOIT ETRE DÉRANGÉE (et le débat qui a suivi la séance prouvait que le but avait été atteint), et dérangée CONSTAMMENT. L’information ne suffit pas car on en bouffe comme d’autres des nouilles. CA PASSE, et pendant ce temps-là, les opprimés restent opprimés…
Et d’ailleurs l’information telle qu’on nous la baille, n’est-ce pas la distribution quotidienne d’Opium, classe par classe selon le besoin de chacun puisque ici, chacun est « libre » de choisir son fournisseur ?
MAIS IL NE SUFFIT PAS DE SURVOLER les turpitudes qui nous entourent et de nous en culpabiliser par l’accumulation. Sortant de LA DISCOTHÈQUE, je SUIS ACCABLÉ MAIS JE N’AI PAS COMPRIS POURQUOI les hommes se comportent ainsi. Le sermon de Pommeret n’est pas du tout ÉTAYÉ. Il ne montre en rien que tout ça existe pour que quelques hommes gardent le POUVOIR par un système que le mirage de l’Or a rendu plus occulte que ne l’ont jamais été les Chevaliers de Malte ou de la Rose Croix.
JETER LA LUMIÈRE SUR CE QUE LES MÉDIAS LAISSENT DANS L’OMBRE, voilà ce qui serait vraiment utile, plutôt que cette montagne de faits mélang&