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Jeudi 1 février 2007
7.4 – C’est bien joué, c’est enlevé alertement, c’est astucieusement monté par l’habile Denis Llorca qui a exécuté là un travail commandé par le Directeur du Théâtre de la Ville, Jean Mercure, c’est joliment décoré et habillé par Rafaël Rodriguez, ça s’appelle LES CRUCIFIXIONS DE SAINT BARTHÉLÉMY, c’est d’un nommé Claude Prins qui n’a pas l’air de porter dans son cœur les mœurs de l’Eglise Catholique de la Renaissance, ça dure 3 heures d’horloge et avec ce que ça a coûté, 10 jeunes metteurs en scène auraient pu, à l’aise, créer chacun un spectacle « habité ». Comment ne pas contester ce gâchis ? Comment ne pas mettre en question un système qui donne une telle chance à un médiocre ? (Je parle de l’auteur) Ce n’est pas que le sujet soit dans l’absolu sans intérêt, mais pour qu’il y ait leçon, il aurait fallu que soit démonté l’enchaînement qui a permis à ce gigantesque Pogrom de se concrétiser. Au lieu de cela, Prins a écrit une molle fresque historique qu’il a cru rendre dense en y mêlant des thèmes parallèles, et audacieuse en défiant l’unité des époques. Cela nous vaut de voir évoluer périodiquement un Barthélémy croustillant de débilité, et un groupe de touristes contemporains dont le rôle en tant que témoins est affligeant d’immaturité politique. Llorca n’a pas cherché à sauver l’œuvre, mais bien plutôt, ayant accepté ce boulot alimentaire, à tirer du jeu sa propre épingle. Il y parvient avec allégresse et brio.

8.4 – Pendant un moment je me suis demandé si Catherine Dasté se foutait d’Antoine Vitez, tant le phrasé imposé par elle aux comédiens du RÊVE DU PAPILLON  me paraissait ressembler à une caricature « allant beaucoup plus loin », allant même au bout du bout de l’excessif, des « directions » du singulier professeur. Et puis j'ai songé à Grotowski, capable de sortir du corps humain des sons insoupçonnables. Finalement, ce sont les vieilles glottes de Jan de Blieck qui m’ont paru être les plus proches de ce que j’ai entendu à Sartrouville. En fait, je crois que Catherine Dasté et Michel Puig (qui a travaillé avec elle), ont un peu confondu Japon et Chine dans leur recherche d’un langage non immédiatement  réaliste. Mais cela n’a guère d’importance, et les résultats rauques, modulés, stridents, toujours expressifs et signifiants, ne sont pas sans étonner d’abord, intéresser et atteindre ensuite. Reste que ce gros travail demeure un peu théorique, académique, art pour l’art, et que la pièce de Kuan Han Chin n’est pas aujourd’hui très nécessaire. Reste aussi que le texte français est un peu plat et comporte des mots de bas vocabulaire qui surprennent. Certes ils font  rire, mais un brin à bon marché.
En vérité, je ne sais pas bien comment rendre compte de ce spectacle de bonne humeur. Catherine Dasté m’a paru y transmettre une certaine santé, mais si sa réflexion a porté sur le contenu, cela ne m’a pas sauté aux yeux, et si la « fable » passe, c’est indépendamment de l’esthétisme du spectacle. Il est vrai que la minceur de cette fable justifiait cette désinvolture. Brecht, eût su, pourtant, la rendre exemplaire.
Bon. C’est tout de même par moments très beau. Tout a été très soigné : attitudes, lumières, environnement. C’est très discipliné, très professionnel. C’est de qualité indéniable. MAIS ce n’est pas très satisfaisant, peut-être parce que pas très utile.

11.4 – Je crois que René Ehni, avec sa JOCASTE, a voulu faire une pièce sur la « confusion ». D’ailleurs quand j’écris : « a voulu », je lui fais sans doute trop d’honneur. L’œuvre est visiblement jetée à la hâte sur le papier. Elle n’est pas construite. C’est un éboulis où s’entassent sans ordre les idées qui sont passées par la tête de l’auteur. Ainsi est-ce une pièce sur la « confusion ». N’y voit-on pas, au cœur d’une Alsace écartelée entre sa culture allemande et son souvenir de la visite du Roi de France « qui était si joli », écartelée aussi entre son paganisme paillard et son christianisme, une Jocaste femme de ménage donner naissance à un Œdipe qui est identifié au Christ d’où il ressort que le petit Jésus a sûrement couché avec sa mère, comme font d’ailleurs tous les garçons d’Alsace, le tout sous l’œil lourd d’une matrone nommée Erda (« la terre »), tandis qu’un curé gauche fasciste tient des propos qui indiquent une singulière absence de maturité politique ? Confusion des langues, confusion du destin alsacien (et son ambiguïté), confusion du petit Ehni empêtré dans les jupes du matriarcat, confusion de la pensée dudit petit Ehni homme femme intellectuel, paysan traditionaliste attaché au patrimoine et pourtant français, provocateur grossier vulgaire et capable d’envolées lyriques.
Tout ça, c’est un air sain et sincère, mais peut-on pardonner à un homme de métier d’avoir poussé la mise en œuvre de son sujet jusqu’à la confusion de la forme ?
La mise en scène de Périnetti est intelligente, exacte, belle par moments et elle éclaire autant qu’il est possible la (ou plutôt les) propos. Mais elle ne peut pas l’impossible et la distribution n’est pas terrible. Notamment la célèbre Tilly Breidenbach, qu’on avait admirée dans le rôle quasi-muet de l’Amie Rose, est ici, où elle ouvre trop souvent la bouche, bien agaçante, et Josine Comellas n’est visiblement pas à l’aise.
J’ai remarqué une Alsacienne, Françoise Ulrich, qui joue par contre avec beaucoup de conviction.
La comparaison avec L’AMIE ROSE éclaire pourquoi Jocaste n’est pas satisfaisant : il y avait là un sujet humain social vrai, intensément fondamentalement politique + les phantasmes d’Ehni ! Il n’y a ici QUE les phantasmes d’Ehni qui est bien trop individu pour atteindre à l’universel.

13.4 - L’émotion au théâtre est une denrée trop rare pour que ne soit marquée d’une pierre blanche le « DANS LES EAUX GLACÉES DU CALCUL ÉGOÏSTE » de Mehmet Ulusoy. Le mérite n’est point mince, car réussir à faire pleurer des spectateurs blasés avec des textes de Karl Marx, il y avait là de la gageure. Marx, il est vrai, est renforcé par Brecht, Nazim Hikmet, Maïakovski, Jack London et autres poètes moins arides que l’auteur du CAPITAL. Reste que l’ensemble est soulevant, enthousiasmant… et salutaire car il me paraît vraiment opportun aujourd’hui de théâtraliser des actes et paroles historiques que la politique du révisionniste PCF aurait tendance à estomper de l’horizon de nos « communistes » actuels eux-mêmes. Mehmet emploie ses procédés habituels, masques, projections, théâtre d’ombre, musique signifiante, mais ici au TEP tout est plus abouti, plus parfait. Les « moyens » n’ont pas grisé le THÉATRE DE LIBERTÉ, mais lui ont permis de remodeler la salle du TEP. Des filets sont tendus au-dessus des spectateurs. Sur la scène, des amoncellements de frigidaires évoluent tandis qu’en dimension verticale les acteurs vont et viennent, assénant avec FOI et CONVICTION les vérités trop oubliées sur la bourgeoisie, la lutte des classes, la marchandise, la plus value. Ici le communisme a bien le poing levé et c’est salutaire !
Bref, admirable, inespéré spectacle, de surcroît beau, rythmé, nourri, vif… pendant 1h15 sur les 2h15 qu’il dure. Car hélas, c’est trop long, et sur la fin, les scènes sur la guerre semblent pesantes, sans doute parce qu’elles enfoncent des portes plus couramment ouvertes, des rappels moins opportuns. Cette guerre interminable est un peu hors du sujet et c’est dommage. Et puis il y a une faiblesse de distribution très étonnamment en la personne d’Evelyne Istria qui semble cachetonner au milieu d’acteurs qui payent comptant. En fait, elle est déphasée et on décroche quand elle intervient.
Mais Baste ! Ne soyons pas chiens. J’ai pleuré au théâtre hier soir. Et pendant près de 90 minutes, j’ai oublié mes fatigues, mes problèmes, pour rêver en communion avec une troupe au vrai combat. Pendant 90 minutes, je me suis attendri sur mon humanité aliénée par un « système » abominable qui se défend et qu’il faut abattre pour que les hommes deviennent enfin des HOMMES. Allons : oublions longueurs et faiblesses. Elles se corrigeront d’ailleurs sans doute. Laissons ces appâts à ceux qui chercheront des prétextes pour abattre l’entreprise « subversive ». DANS LES EAUX GLACÉES DU CALCUL ÉGOÏSTE réclame des militants. Soyons-en. Et félicitons Puaux d’avoir inscrit cela au programme du Palais des Papes. L’impact en Avignon pourrait être considérable.

15.4 – Je crois qu’il faut être sévère : pendant 3 heures d’horloge, ON ne m’apprend RIEN que je ne sache de longue date sur le Franquisme et l’après Franquisme. On ne suscite chez moi aucune émotion. On ne m’appelle pas à l’action. On m’inflige les glapissements d’émigrés qui ressassent interminablement les mêmes litanies, et l’on « dénonce » à grand renfort de « trajectoires » compliquées, ambiguës même, le régime du pays voisin, ce qu’entre parenthèses Arrabal a déjà fait plusieurs fois de façon autrement plus forte. En a-t-elle fait couler, de l’encre, cette PASSION DU GÉNÉRAL FRANCO interdite naguère au TNP et qui, aujourd’hui encore, déplait au gouvernement espagnol au point que ses routiers menacent de déserter la Maison Calberson si elle persiste à y abriter ses détracteurs ! Ô Don Juan Roi d’Espagne, tais-toi donc ! L’entreprise va sombrer dans le silence si tu n’aides à sa sauvegarde ! Ne rends pas à Gatti le service de s’en sortir en martyr politique : il ne dit, ne montre RIEN que le monde n’ait déjà dit et montré, ne dise et ne montre tous les jours. L’« objectivité » est la même et on n’a pas besoin de Gatti pour s’entendre insidieusement rappeler qu’il y a « plus de prêtres emprisonnés en Espagne que dans tous les Pays de l’Est  réunis », ce qui revient, par un procédé journalistique connu, à remettre en mémoire qu’il y en a dans lesdits Pays de l’Est !
On ne peut pas adhérer non plus à l’éthique petite-bourgeoise qui mélange les histoires de cul d’une bonne femme et la campagne pour la récolte de la canne à sucre à Cuba. Qu’est-ce qu’il a contre Cuba, d’ailleurs, Gatti ? Montrée comme un refuge trop « confortable » pour des émigrés coupables d’y oublier leur malheur national (Bon Dieu ! Si quelques-uns y ont trouvé la voie, pourquoi leur jeter la pierre ?), et en même temps condamnée pour entretenir avec la mère Patrie ancestrale des relations privilégiées avec à sa tête des convertis suspects, quels comptes règle-t-il ?
Que ce spectacle est confus ! Et quelle erreur que de l’infliger à des spectateurs debout qui s’épuisent à suivre les acteurs tout en se garant des voitures comme naguère sous Ronconi : Gatti croit-il que la fatigue physique aide à éprouver, à comprendre, à analyser, à condamner ? Et croit-il que son « Art » aide à l’impact ? Etait-il attendu, pourtant, ce Franco ! La montagne a accouché d’une souris, et c’est bien dommage. Car bien sûr, j’aimerais mieux qu’on dénonçât Giscard, notre D.S.T., nos S.A.C., notre fascisme subtil, mais enfin d’accord, Franco, c’était pas bien !
Du moins aurais-je préféré que cette dénonciation confortable de ce côté-ci des Pyrénées ne soit point si ennuyeuse.
Dois-je ajouter que si la troupe est consciencieuse, elle ne m’a guère semblé très « militante ». Gatti est loin de Mehmet…

UN DÉTOUR PAR NICE

22.4 – Le titre n’est pas « commercial », et de plus il ne prépare pas au spectacle. ENCORE UN MILITAIRE ! C’est ambigu, ça englobe tout et rien, ça change de sens si on met une virgule après le 2e mot, ça n’attire pas. Je ne dis pas qu’un titre doive être raccoleur, mais de là à ce qu’il soit repoussoir… Allons Bisson, il faudra changer ça avant de monter à Paris. Car le spectacle mérite l’épreuve parisienne. Il a toutes les chances de la gagner, car il contient beaucoup du Bisson que nous aimons, avec en plus des choses d’un Bisson nouveau, structurant, construisant son œuvre, avec un jaillissement du « métier » spontané, maîtrisant l’humour et la drôlerie sur un fil de funambule à mi-chemin du tragique pur.
Quelque part aux colonies (anglaises), un général homosexuel (J.P. Muel : il n’a qu’à parler sans composer. Le rôle a été fait sur mesure) marié à une Anglo-saxonne passablement nympho et carrément directe (Cationa Mac Coll), vient prendre le commandement d’une garnison isolée en pays hostile. Il tombe aussitôt amoureux du Capitaine (François Lafarge ), baroudeur type, modèle de virilité militaire qu’aucune étreinte ne rebute, tandis que la générale s’envoie en l’air avec un sergent d’abord (Alain Vannier), un titi parisien qui passait par là (J.P. Bisson), ensuite. Ces écarts font beaucoup souffrir son mari mais ce qui le met au maximum de ses états, c’est une fugue dans la brousse que fait le Capitaine, à la recherche des 1ères lignes… Le « drame » s’achèvera par 2 morts dont 1 suicide, le tout par une chaleur moite à la Tennessee Williams (qui aurait d’ailleurs intérêt à être plus perceptible), au milieu des bruits d’oiseaux et d’insectes, et ponctué par des interventions musicales évidemment romantiques.
Ce serait du Boulevard SI ce n’était parodique, dérisoire. L’excès des passions du général porte en lui-même l’annonce du grotesque de ces Passions (n’en a-t-il pas une, d’ailleurs, dans chaque garnison nouvelle ? ). Les indications « militaires » dans leur exactitude toute britannique, leur raideur stupidement hiérarchisée, leurs notations d’héroïsme inutile, portent en elles-mêmes la contestation de ces valeurs. Et pourtant il n’y a pas CRITIQUE d’un milieu au sens où l’entendrait un Planchon. Rien n’est lucide dans ces domaines chez Bisson et c’est bien ce qui fait son prix. L’éclatante stupidité de l’univers militaire apparaît avec naturel. Point de « dénonciation », une évidence. Au fond, Bisson a trouvé de vieux secrets que nos « docteurs » avaient quelque peu effacés de nos mémoires : il n’explique pas, il fait AGIR et c’est de l’ACTION, du comportement des personnages, que jaillit la leçon… Si j’ose employer ce mot car il n’y a aucune volonté didactique. Il y a de la vérité sur la scène, de la vie, qui, comme la vie, est toujours mi-grave, mi-pas importante. C’est ce naturel qui fait de Bisson une personnalité de plus en plus originale, hors courants.
Le décor de François Lafarge est très signifiant. On peut regretter que la pauvreté des moyens ait empêché un alourdissement de la distribution. Il eût été plus succulent d’assister à ces dramuscules intimistes sur fond de milliers de soldats manoeuvrant, en somme, sur fond de chair à canon. Ici, ils sont vraiment un peu trop seuls à être présents, ceux qui ne vivent que des sentiments dérisoires. On a trop l’impression d’une patrouille isolée. On ne se rend pas assez compte que ces misérables conflits sont le fait de donneurs d’ordres qui signifient la vie ou la mort pour des hommes. Leur solitude, rendue nécessaire par le budget, édulcore un peu l’impact de cette chronique coloniale qui n’a l’air de rien et qui porte en soi une très profonde subversion. Oui, c’est de la vie à l’état pur, celle qui faisait dire à Prévert qu’elle n’empêchait pas les fromages de se faire et la terre de tourner.
Reste que nous étions très peu nombreux hier au Théâtre de Nice. C’est la 4e création Bisson de la saison et l’indice de fréquentation est en baisse grave. De plus, l’équipe est l’objet de critiques locales fort vives. Le temps n’est plus au crédit et l’on peut se demander si ce spectacle fera le poids pour le rétablir : car il est certes tout ce que je viens d’écrire, mais quand même assez mineur. L’air de la Côte d’Azur ne vaut rien à notre jeune fougueux Parisien.

28.04 – Il faut croire que TIENS LE COUP JUSQU'À LA RETRAITE, LÉON, de Georges Michel, recèle quelques vertus contestatrices, puisqu’elle réussit à faire sortir quelques spectateurs de leurs gonds. Le journal P.C. bon teint « La Marseillaise », a titré : INSULTE À LA CLASSE OUVRIÈRE. Je le comprends : il n’y a pas un seul délégué syndical dans l’œuvre, pas l’ombre d’une solidarité. L’ouvrier Léon est seul face à l’hydre qui l’exploite avec cruauté et ingratitude. Là est certes la faiblesse de l’œuvre : la lutte ouvrière n’est pas montrée. Léon, solitaire victime entourée de solitaires victimes, ne progresse pas vers une vieillesse heureuse. Au contraire, il ne cesse de régresser et, autour de lui, il ne trouve aucun soutien. Il est jouet entre les mains d’un Pouvoir que RIEN ne limite et ses révoltes sont impuissantes. Aussi n’est-il pas étonnant que son fils ait choisi le chômage à perpétuité et que « le marginal », c’est-à-dire le feignant ricane en contemplant les stupides fourmis qui bossent parce qu’elles sont tombées dans le piège de « la famille ». Le rapport ouvrier patron montré individuel correspond-il encore à une réalité ? Dans une usine actuelle, un ouvrier va-t-il demander une augmentation comme la secrétaire à son patron d’une petite entreprise ? Tout cela n’est-il pas devenu automatisme, barèmes, catégories ? Il me semble qu’il y a irréalité dans le propos, anachronisme pour le moins.
Seulement voilà : Georges Michel non seulement néglige, mais ignore la camaraderie syndicale. Ce faisant, il choisit de montrer un univers pessimiste. Au bout du non combat de Léon et de son isolement, il n’y a pas de « révolution ». Ici, elle devient un concept abstrait, inatteignable. Le monde décrit, proche de celui de Bradbury auquel la TV omniprésente fait évidemment songer, est totalement aliéné à la « consommation » et ne s’en défend pas. L’homme s’y vend « pour pouvoir acheter », c’est tout. Allons-nous vraiment vers CETTE société, faite de « Familles Duraton » médiocres, sans ambitions, sans défenses ? Qu’il me soit laissé la liberté d’en douter, ou, à tout le moins, de ne pas vouloir le croire !
Et sans me mettre en colère comme certains qui voient dans cette lecture du monde un grave mépris pour la classe ouvrière, ne puis-je songer que Georges Michel y jette tout de même un peu trop l’œil de l’extérieur ? Cette pièce est une pièce de petit-bourgeois.
Reste qu’elle n’est pas inutile et qu’elle doit être soutenue. D’abord parce qu’elle parle d’un sujet contemporain français et que cette denrée est trop rare pour être rejetée facilement, ensuite parce qu’elle offre matière à réflexion, à discussion, justement parce qu’elle laisse dans l’ombre une bonne partie de ce qu’est la classe ouvrière. Elle peut être l’occasion d’opportunes réflexions sur les thèmes : réalité de la solidarité ouvrière ? Réalité de l’aliénation irréversible à la consommation ? La révolution est-elle une utopie ? Le combat syndical est-il compatible avec la lutte révolutionnaire ? etc. etc… EN SOI, je ne puis accepter sa « leçon », mais en tant que catalyseur, je l’approuve. Elle est très bien montée par Régis Santon avec à l’appui une très suggestive musique de Jacques Luley. Est-ce exprès que Santon a fait jouer le marginal par un étranger ? Il est dommage qu’on comprenne mal ce que dit ce zigomar, Grec sans doute, si j’en crois son nom (Danavaras). Beau et astucieux dispositif de Françoise Darne.

29.04 – Si vous avez envie de voir Alain Ollivier se masturber (vraiment) et Marie-Christine Barrault essayer de s’avorter (apparemment) avec une aiguille à tricoter, ne manquez pas TRAVAIL À DOMICILE de Kroetz au petit TEP. C’est un spectacle hyper super réaliste, quasi naturaliste, tout en gestes et en silences signifiants, remarquablement mis en scène par le sensible Jacques Lassalle à qui je ne ferai qu’un reproche : pourquoi, par les costumes et un certain choix de l’environnement musical, a-t-il cherché à me faire croire que l’anecdote montrée se situait à l’époque pré hitlérienne, alors que pour l’auteur, elle est contemporaine ? (ce qui en dit long sur la non information en matière de contraception dans la RFA). Ce décalage édulcore un peu le propos, et je trouve ça dommage, mais n’en faisons pas un plat. TRAVAIL À DOMICILE qui montre la vie de tous les jours (vie sans joies) d’un couple de prolétaires dont le mari est condamné à faire chez lui des paquets de lentilles, parce qu’étant tombé de mobylette un soir qu’il était saoul, il ne peut plus aller à l’usine. Pendant qu’il était à l’hôpital, sa femme s’est envoyée en l’air avec un type. Elle est enceinte. Elle ne réussit pas à faire passer le gosse qui naît un peu difforme. L’atmosphère est telle à la maison qu’elle se tire, laissant le bâtard et aussi les 2 aînées, légitimes, à son mari (gonflée, la nana !). Willy noiera l’avorton, après quoi elle pourra rentrer dans un climat rasséréné.
Ce que ce résumé ne traduit pas, mais que le spectacle montre parfaitement, c’est l’aspect complètement insipide de vies vides de tout contenu, de toutes espérances de bonheur, de toutes exaltations. Willy et Martha et leurs 2 filles épouvantablement sérieuses pour leurs âges, élevées sérieusement au surplus, accomplissent les gestes quotidiens machinalement, parce qu’il le faut bien. Aucune lueur à l’horizon de cette famille où l’on ne parle jamais que du strict nécessaire, où l’on ne s’aime pas, où l’obscurantisme règne, où le fait politique est inconnu ! Cette grisaille est prenante. Elle est pathétique et elle n’est au surplus que trop réelle. Cela dit, Kroetz me la fait regarder en touriste : ce n’est pas MA grisaille, c’est celle d’une autre classe sociale, allemande, avec ses traits caractéristiques. Et puis Willy et Martha ne sont pas des archétypes, ce sont des individus avec des traits de caractères particuliers : Martha est un peu légère et Willy est tolérant (tant qu’il n’y a pas de conséquences). Lassalle, comme je l’ai dit au début, a accentué l’éloignement. Les flonflons sont résolument d’Outre Rhin. Aucun ouvrier français ne boirait sa bière comme Willy, posément, scientifiquement, éthyliquement, provocateur.
Tout cela enlève de l’exemplarité à la leçon. Et c’est dommage car cette grisaille existe aussi chez nous, ô combien. Elle est le lot de tant de couples métro boulot dodo dont on peut se demander à quoi il sert qu’ils vivent si ce n’est pour produire au profit des possédants ! Aurons-nous un Kroetz français ?

04.05 – Une gigantesque scène de ménage, démesurée, fabuleuse, soutenue par un souffle aux retombées rares, un formidable cri contre toutes les impostures, tous les mensonges : la femme, synonyme d’impureté, y est fort mal traitée. L’auteur est misogyne. Mais l’homme n’est pas épargné : se racontant en même temps qu’il décrit sa compagne, il jette sur soi un coup d’œil amusé, lucide, distancié. «L’HUMOUR baigne LES PRODIGES de Jean Vautier. En voyant Debauche dans le rôle de Marc hier soir aux Bouffes du Nord, je resongeais au « bon » mot familier de notre ami : « La situation est désespérée mais elle n’est pas sérieuse ». Telle est celle de Marc et de Gilly, y compris quand l’horrible entre en scène avec la mort de la nounou brûlée vive. Toutefois l’affrontement n’oppose pas 2 êtres égaux : IL se raconte lui-même et, quoique sévère, n’est pas sans une certaine indulgence. IL LA raconte et, quoique tendre, n’est pas sans une certaine sévérité. Évidemment, Marc, c’est Vautier. On le reconnaît à mille traits. Je ne crois pas qu’il y ait un modèle pour Gilly. Elle est née de l’imagination de l’auteur. Ainsi voit-il la femme dans ses phantasmes, futile, cupide, insincère, vénale, péché, j’en passe. L’Homme est le rêveur des grands desseins, et s’il est  impuissant, il n’est pas tout à fait coupable, s’il échoue, ce n’est pas tout à fait sa faute. La femme est sa nécessité déplorable, son empêcheuse d’épanouissement, en somme, son ALIBI intime face à l’échec.
Faut-il dire que l’œuvre est plus riche que cela ? Et surtout que sa langue, son style, son souffle emportent l’adhésion PARCE QUE C’EST DU THÉATRE.
Rosner a bien servi Vautier. Là où Régy il y a quelques années avait cru avoir l’air inspiré en trahissant l’univers décrit par l’auteur, en désincarnant l’environnement indiqué (une vieille maison provinciale où s’accumulent reliques et poussière et où l’argent caché l’est au fond d’une armoire de style), il s’y tient, lui, avec l’aide de Jacques Voizot qui a bien su utiliser le Théâtre des Bouffes du Nord. Pierre Debauche est un remarquable Marc et si Sylvie Genty nous semble bien davantage que lui jouer au 1er degré, faut-il accuser la comédienne ? Je n’en suis pas sûr. Marc se joue et se commente. Gilly est tout d’une pièce. Ainsi l’a voulu l’écrivain. Il est donc normal que le jeu de la fille soit moins intelligent que celui de l’homme. Je crois en fait que les deux interprètes sont exactement ce qu’ils doivent être. Vautier n’a pas à se plaindre. Il est servi avec une honnêteté exemplaire. Et s’il voulait que sa comédienne soit plus subtile, alors il faudrait qu’il réécrive le rôle…

COMMENTAIRE

Aurais je écrit le même compte-rendu si Jean Vautier n’avait pas été un ami ? Truculent personnage dans la vie, il exprimait dans ses attitudes et propos une permanente insatisfaction, comme moi, mais à travers des paramètres qui n’étaient pas du tout les mêmes que les miens.Comme quoi, tout est subjectif.

06.05 – Je ne porte pas à Fabio Paccioni une admiration sans réserves. Mais il est certain que sans sa houlette « professionnelle », l’ENSEMBLE THÉATRE DE LA CHAMBRE NOIRE me renoue avec  un côté amateur prononcé, qui est  fort sympathique au demeurant, mais qui ne justifie guère sa diffusion en dehors de Sainte Geneviève des Bois. L’œuvre choisie, au surplus, LA FARCE DE LA TETE DU DRAGON de Valle Inclan, conte de fée gentiment traité à la rigolade et désuètement contestataire (l’auteur ayant stigmatisé un moment largement dépassé de l’histoire espagnole et le réalisateur, Antoine Campo, n’ayant clairement pas cherché à tirer de la fable une leçon contemporaine), n’aide pas à faire illusion. Les comédiens inexpérimentés de l’équipe y vont gaiement, chacun à son gré semble-t-il, dans le grossissement. Il s’agit de faire rire. Tel est l’objectif, atteint avec bonne humeur, pour la plus grande joie d’une salle locale très « bon public ». Il y a, cela dit, quelques belles idées (très « paccionniennes ») de mise en scène, du mouvement, de l’entrain, du rythme.
J’ai finalement passé une bonne soirée. Quand j’étais petit, au lycée Condorcet, j’en passais aussi de très bonnes avec les Mascarilles ! 

08-05 – Il est certain que c’est très bien. Dans le monde des marionnettistes, les jaloux feront la fine bouche, mais les objectifs le reconnaîtront : c’est un beau travail d’Art. Les personnages de Don Juan sont traduits en termes de pièces d’échec et se meuvent, manipulés à vue par des personnages inexpressifs vêtus de noir, sur un échiquier dont les cases s’allument selon les nécessités de l’opportunité. Les figures sont belles et les intentions de Molière sont transposées en mouvements subtils, parfois imperceptibles,toujours d’une délicatesse extrême. Le spectateur se doit d’être attentif, sinon, son oeil sera dissipé et se fixera trop longtemps, soit sur la claveciniste, soit sur Guillot et Jeanne Houdart, qui disent le texte, très bien, un peu trop en gros plan, alternativement, soit, ce qui est moins bien, sur les taches blanches que font sur l’univers environnement les visages des manipulateurs.  MOI, je les masquerais de noir. JE les ai trop regardés, ces bougres qui ne peuvent pas toujours s’empêcher de jouer (notamment celui de Sganarelle qui fait carrément corps avec sa « poupée »).
Reste que cette dernière création de Dominique Houdart ne m’a pas satisfait entièrement, de par son exigence même, de par sa perfection dans l’intransigeance. C’est un jeu de l’intelligence qui ne vise qu’à démontrer un certain style d’habileté. Il manque à l’édifice l’âme. Tout cela est « mort », comme sont « mortes » les statuettes     (pour la plupart) abstraites, que l’on meut laborieusement, avec précaution, mais qui ne sont jamais ACTIVES. Ce sont des pièces de musée animées (un peu). Une fois de plus avec Houdart, l’imagination, remarquable au niveau de la conception inventive, ne fonctionne pas au niveau de la représentation. Je crois qu’une bonne part des applaudissements va à la très étonnante performance de Jeanne Houdart, exceptionnelle diseuse de textes, qui sauve littéralement la soirée. ELLE a de la chaleur. TOUT hormis elle, est GLACIAL.

10.05 – Je suis bien trop ignare en langues arabes pour m’octroyer l’audace de juger du contenu de LA TETE DE MAMLOUK JABER, de l’auteur syrien Saad Allah Wannous, que l’ACTION THÉATRALE ARABE présente au NOUVEAU CARRÉ dans le cadre du PRINTEMPS DES PEUPLES PRÉSENTS.
Cela semble se passer au temps des mille et une nuits, (mais une médina comme celle de Fez ne vit-elle pas aujourd’hui au Moyen-Age ? ) mais selon le programme la pièce « traite des problèmes internes du Monde Arabe confronté à son Histoire. »
Ne nous en mêlons pas.
Constatons seulement que c’est apparemment un beau spectacle à l’esthétisme soigné, à la gestuelle rythmée quand elle n’est pas rituelle, à la tenue hautement professionnelle, plein de bonne humeur, joliment ponctué par des beaux chants qui sortent d’un organe féminin chaud et délicat, et par des percussions très simples.
Tout est puisé aux sources artistiques traditionnelles mais rien n’est folklore. Ça paraît donc très bien. Dommage que le résumé distribué aide si peu à suivre le détail des actions.

12.05 – LA FAMILLE, feuilleton de Lodewijk de Boer, un Néerlandais de talent réputé, avait fait grand bruit lors de sa création l’an dernier au Théâtre de Poche de Bruxelles.
Le public y était convié mois après mois à suivre les épisodes et la formule était –certes- amusante. À la Cour des Miracles, Jean-Christian Grinewald propose l’ensemble de l’affaire en 2 soirées. Je n’ai vu que la seconde. Je n’irai certainement pas voir la première, car le propos m’a paru profondément dégueulasse. Non que le parti « bande dessinée », tranche de quotidien, vulgarité, m’ait gêné. MAIS LE THÈME !!! La famille en question est composée de squatters anarchistes qui se sont installés dans un appartement d’un immeuble promis à la démolition. Par la fenêtre nous arrivent les bruits des excavatrices et des marteaux piqueurs qui se rapprochent de scène en scène.
Bon, me direz-vous, voilà un beau sujet politique. C’est conforté par le fait qu’un inquiétant personnage, mi-flic, mi-huissier, mi-promoteur dispensateur de papier bleu, passe de loin en loin pour vérifier sur le vif où en est SON expulsion. HÉLAS ! Les anarchistes en question sont des dingues et des tarés. L’un d’eux, un peu trop maniaque du cran d’arrêt, a un type nord-africain prononcé (Bénichou). L’assassinat leur est denrée coutumière, et ils ne se nourrissent que de rapines. Leur « charme » ne peut faire illusion qu’à une mondaine en rupture de classe (d’ailleurs étrangement mariée à un mec dont on ne sait pas bien s’il joue à être où s’il est un caïd du milieu), qui est bien embêtée de s’être fait engrosser par le « cerveau » de la bande, entendez le moins évidemment  fou. Et l’inceste qu’ils pratiquent entre frère et sœur n’est pas une protestation sociale, mais le découlement naturel d’une promiscuité excessive entre sous-développés inadaptés (la sœur est muette et apparemment demeurée).
Non seulement cette « personnalisation » enlève toute valeur exemplaire à la démonstration, mais PIRE, les crimes dont se rendent sous nos yeux coupables ces jeunes anormaux, justifie l’action de la police à leur égard, et ce ne sont pas des « victimes » qui tombent sous les balles, mais de dangereux anti-sociaux que n’anime aucun mobile. À QUOI A PENSÉ DE BOER ? Est-ce imagination pure ? Ou a-t-il, ce qui me semble être le cas, pensé à quelque chose comme la bande à Bader ? Alors son affaire s’éclaire et je ne puis que m’insurger : car il y a imposture par glissement à confondre des asociaux criminels certes, MAIS MUS PAR UN GRAND DESSEIN, avec des anormaux assassins à leur propre insu, qu’AUCUNE IDÉE NE DÉFINIT. C’est un spectacle de DROITE résolue.

13.05 – Le sujet est passionnant : un imposteur devenu héros de la Résistance par ruse fait ensuite une carrière de grand commis de la République, au cours de laquelle il livre quelques secrets à l’ « ennemi », sous l’œil de la D.S.T. qui n’en ignore rien, mais laisse faire. Jean-René Pallas est aussi un fin érudit féru de livres du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle, et un jouisseur.
MÉMOIRES SECRETS POUR SERVIR À L’HISTOIRE DE CE SIÈCLE est « découpé » d’un roman de Pierre-Jean Rémy. À mon avis, TRÈS MAL. Le spectacle de Patrick Guinand est chiant comme la mort. Pourtant il a bénéficié d’une excellente distribution. Mais je n’ai jamais vu Emilfort, Stéphanie Loïk, Seiler, Françoise Danell   aussi mal dirigés. Ils rament visiblement livrés à eux-mêmes. Dommage.

14.05 – Visite à Sceaux où THÉATRE OUVERT propose, réalisée par Michel Raffaëlli, une pièce d’un auteur maghrébin nommé Tahar Ben Jelloun (il travaille au Monde et est marocain) : CHRONIQUE D’UNE SOLITUDE. Cette solitude est celle des émigrés vue par un écrivain qui, au fond, en est un lui-même mais qui n’inspire aucune pitié. En contemplant, au débat, ce Monsieur bien mis aux côtés de cet autre émigré qu’est Lucien Attoun, qui n’a rien d’un martyr de l’oppression raciale, il apparaissait éclatant que la complaisance avec laquelle la bourgeoisie met en avant le problème des travailleurs étrangers n’est destinée qu’à masquer le seul vrai problème qui est celui de LA LUTTE DES CLASSES. Il y a certes des aspects spécifiques au sort de ce sous-prolétariat déraciné qui est né du refus des prolétaires français d’effectuer certaines tâches rebutantes, épuisantes, mais indispensables (d’où il ressort que ce prolétariat français s’est embourgeoisé), mais ils ne sont qu’annexes et les artistes bourgeois qui traitent de la question se gardent bien de le préciser. Et je brûlais de prendre le micro pour demander comment AU MAROC, le cultivé poète de (certainement) bonne famille, Tahar Ben Jelloun, traiterait son héros qu’il a étudié du point de vue du Docteur en Psychologie qu’il est, spécialiste des « troubles affectifs et sexuels des travailleurs émigrés en France ». Vu ainsi avec l’œil du  médecin, (c’est-à-dire de l’EXTÉRIEUR), le manœuvre Malek (qui s’exprime en termes très imagés et qui bénéficie d’un « double » fou qui, dans une tradition méditerranéenne, nous affirment les émigrés bourgeois, évoque à grand renfort de clichés agricoles et maritimes la beauté de la vie au pays natal, ce qui n’est pas très honnête aux yeux de qui connaît les conditions de ladite vie dans lesdits pays, spécialement le Maroc, pour les gens de CETTE catégorie sociale) traumatisé par sa solitude s’invente criminel pour se faire juger par la société d’accueil. Celle-ci, d’ailleurs, pas dupe, renverra en fin de dossier, le « farceur » se faire voir ailleurs.
Elle ne le fait, hélas, qu’au bout de 90 minutes. Entre-temps, le lascar a eu le temps de se plaindre longuement de façon fleurie.
Quelqu’un, au débat, demandait pourquoi on ne jouait pas l’ouvrage devant des travailleurs. À MON AVIS, c’est parce qu’ils ne se reconnaîtraient pas dans ce geignard au ton plus JUIF qu’ARABE. Au fait, Tahar Ben Jelloun EST-IL ARABE ?

15.06 – Le dernier « COMMENT MONSIEUR MOCKINPOTT FUT-IL DÉLIVRÉ DE SES TOURMENTS ? » que j’avais vu, celui de Gabriel Garran, ne m’avait pas soulevé d’enthousiasme. Celui de la compagnie du Lierre a le mérite de l’ingénuité : une troupe de bonne volonté fraîche émoulue de l’école et entendant bien montrer au public qu’elle sait « prendre un PARTI » face à un texte et dépasser le jeu réaliste, donne avec cette oeuvrette une représentation qui se laisse regarder avec amitié. Reste que l’œuvre de Peter Weisz m’a semblé aussi débile cette fois-ci que l’autre, d’une exemplarité douteuse et d’une « philosophie »  imprenable en compte (par moi !)… Il faudra revoir la Compagnie du Lierre une autre fois. (Cité U)

18.06 – Quelle idée que d’aller dénicher une piécette de Tennessee Williams, qui montre le désespoir d’une dame qui dit : « JE NE VOIS PAS MA VIE DEMAIN » et qu’un jeune homme, assez étrange lui-même, essaie en vain d’empêcher de se suicider ? C’est Reine Bartève qui joue la dame mise en scène par Andreas Voutsinas. Cournot a déliré. Moi je me suis emmerdé. Reine Bartève m’a semblé fort mauvaise. Elle m’a fait penser à une Arlette Reinerg qui aurait voulu imiter Ludmilla Pitoëff mais qui garderait un phrasé appris au Cours Simon ! Elle se veut bouleversante d’humanité, mais ça ne fonctionne pas. (Coupe Chou)

29.06 – Anne Barbey, Jean Darie, Marie Rouvray et Gérard Tcherka, soutenus aux guitares électriques par Christian Bézamat, disent d’un air habité, dans diverses postures et au gré d’une « mise en place » de Poétique, des textes qui, paraît- il, nous viennent des Indiens d’Amérique du Nord. Ça s’appelle : BRULER, L’ETRE DE LA LIBERTÉ… IL N’Y EN A PAS. L’impression que j’ai ressentie était qu’il s’agissait d’un spectacle xénophobe et passéiste. Vous me direz que c’est normal : on ne voit pas pourquoi les Indiens aimeraient les Blancs. Et on les comprend d’évoquer avec nostalgie le temps où les prairies leur appartenaient. Mais j’eusse aimé que les artistes ayant choisi d’exprimer leur point de vue, l’aient fait avec quelque DISTANCE : c’est trop simpliste : avant les Blancs, c’étaient vraiment apparemment le Paradis pour les Indiens. Ils détenaient toute la sagesse du monde, leur système politique était le plus idéalement libre qu’il soit possible. Ouiche ! Ça ne tient pas. Ça n’est pas sérieux. C’est de l’image d’Epinal.
Et, tel que c’est, ça trimballe une idéologie très « retour à la terre » dans la nostalgie des vertus patriarcales disparues. Je me crois revenu au temps du Maréchal Pétain !

AVIGNON 1976

10.07 – « Who is who » de Andonis Doriadis, réalisation du
Théâtre Populaire Jurassien (André Bénichou) est une assez bonne surprise pour mon 1er contact avec le Festival d’Avignon 76.
Si l’auteur n’était grec, on pourrait dire qu’il s’agit d’un Français moyen, apolitique, qui refuse de signer les pétitions contre la guerre parce que ça ne sert à rien et parce que les guerres actuelles ne le concernent pas. Il est Professeur d’Art, tourné vers la beauté pure et le respect du patrimoine. Un jour, il est convoqué par une mystérieuse instance qui entend se substituer à sa conscience et l’oblige à conter certains épisodes de sa vie. Ce « tribunal révolutionnaire » le condamnera à mort, mais ce sera pour rire : il s’agissait d’un nouveau jeu télévisé.
L’ensemble est un peu confus, touffu, finalement assez banal. Ce que Doriadis a à dire enfonce un peu les portes ouvertes pour ceux qui se sont penchés eux-mêmes sur le « système » qui fait des fausses valeurs, crée des impostures et maintient l’homme en état de sous-homme. De vous à moi, je crois que je traite mieux les mêmes thèmes. Mais la démarche est estimable et ne manque pas de courage si l’on songe qu’elle s’adresse à la bourgeoisie de Lons le Saulnier.

11.07 – Le problème est de savoir si les adolescents d’Avignon sont tous aussi purs, aussi gentils, aussi droits et aussi honnêtes que voudrait nous le faire croire l’Orphée 2000 de 16 ans issu de l’imagination  de Gélas et qui, parti chercher son Eurydice aux enfers, refusera de tomber dans le piège qui avait perdu son ancêtre grec ; et qui, sans porter le serment qui l’aurait coupé de toutes les valeurs patrimoniales attachées à la vallée « du delta, de l’Amour et du Soleil », arrachera celle qu’il aime et lui-même aux ténèbres, c’est-à-dire à la société des banquiers, des promoteurs, de la bagnole et de la pollution.
Spectacle symbolique, on le voit, que cet « Orphée » montré comme un parmi des milliers cherchant la voie de la vérité simple et naïve, à travers un itinéraire semé d’embûches signifiantes d’une civilisation à rejeter.  Spectacle vertueux aussi, hymne à l’Amour éternel opposé aux étreintes fugitives.
Le CHENE NOIR, décidément, a abandonné le combat politique direct, du moins sur la scène. Il milite pour l’Essentiel, c’est-à-dire pour l’Homme désaliéné, mais il n’indique aucun moyen. Sa trajectoire est CRI, témoignage, rien d’autre. En filigrane, elle est un peu trop passéiste pour mon goût. Il me semble grave que des jeunes repoussent en bloc TOUT l’acquis d’une technologie. Mais Gélas et son équipe sont-ils encore jeunes ? Ils m’ont fait songer (fugitivement) à ces grands-pères qui ressassent que tout était mieux de leur temps. Du moins cette fois-ci ne sont-ils pas retombés dans la voie « chrétienne », que j’avais cru déceler chez eux depuis 2 ou 3 ans. Reste que la musique, soutien permanent du texte, comme d’habitude au CHENE NOIR, confère au spectacle une magie efficace, et qu’au niveau de la forme comme du fond tout est satisfaisant, encore qu’un peu longuet par moments. Le rythme du CHENE NOIR, lent par essence, est valable sur 1 h 30 de spectacle, pas sur 2 h 15.
Reste que ce « témoignage » est beau (dommage que les acteurs ne soient pas tout à fait à hauteur des musiciens), que la démarche est sympathique, et que ce souffle de bonne volonté est bien rafraîchissant au milieu de la canicule théâtrale.
Mais pourquoi m’a-t-il semblé déceler du désespoir dans une action qui se voudrait positive ? N’est-ce pas parce que dans ce REFUGE, au niveau du symbole, il y a comme un aveu d’impuissance ? Malgré le happy end heureux, Orphée Gélas m’a surtout paru se taper la tête contre les murs !

12.07 – Il est certain que si un jeune auteur avait pondu une pièce aussi imbécile que COMME IL VOUS PLAIRA, nourrie d’intrigues débiles et tirées par les cheveux, dans un enchevêtrement compliqué, on eût prié ce lourdaud de s’abstenir à l’avenir d’écrire ! Mais n’est-ce pas, c’est Shakespeare… Alors les « docteurs » s’en prennent à Benno Besson pour expliquer leur déception. Ô combien à tort : à  mon avis, Besson n’a commis qu’une seule erreur, et qui est d’avoir monté l’œuvre qui, outre ce que je viens d’en dire, n’est riche d’aucune « leçon » contemporaine qui nous soit lisible, est fort méprisante envers les classes laborieuses et est écrite dans un style où fleurissent les métaphores hasardeuses et les images saugrenues : en bref, c’est le type même de l’entreprise inutile. MAIS le Directeur de la Volksbühne a, lui, fait du bon travail : grâce à son éclairage, on arrive à suivre les intrigues et presque à s’intéresser à ces personnages laborieux et inconsistants. Bien sûr, il n’était pas possible de rendre SIGNIFIANT ce qui est impalpable. Du moins a-t-il tenté de montrer le grotesque de ces joutes médiévales réservées à une classe dominante stupide : nobles et prêtres sont montrés selon l’école du réalisme historique soviétique et cela nous change un peu. Et puis il a bien su réduire l’aire de jeu, encore que je n’aie pas trop aimé les espèces de tuyaux (qui rappellent les sas par lesquels on entre dans les avions à Roissy) dont il se sert (un peu au hasard, m’a-t-il semblé) pour faire entrer et sortir ses fantoches.
En somme, grâce à sa « lecture », j’ai pu supporter 3 heures de ce divertissement d’un autre âge incapable de me concerner et d’une bêtise intrépide. Ce n’est pas mal. J’ai même ri de-ci de-là ! Et d’un point de vue professionnel, je me suis bien amusé à voir des acteurs comme Dominique Serreau, Anne Bellec, Marie Gonzalez, Benguigui etc. incarner leurs rôles « en tout d’une pièce » selon les recettes de l’expressionnisme allemand, toujours sur une facette caricaturée, grossissant les effets.
Est-ce du théâtre « populaire » ? En ces temps de dépolitisation, on pourrait dire que c’est un certain souffle d’« Art pour Art » qui nous vient de l’Est. C’est l’opium du peuple à la mode Socialiste. Du moins n’en sort-on ni aliéné ni mystifié. Du moins n’y cherche-t-on pas à faire entendre le contraire de ce qu’il a écrit. La « critique » est clairement désignée comme étant le fait du metteur en scène. Sa démonstration va dans le sens que j’ai toujours soutenu. MAIS SERA-T-IL COMPRIS lorsqu’il nous susurre avec évidence que le « grand Elisabéthain » est à enfouir dans les brumes de l’oubli ? Voire ! Et n’est-il pas utopique de monter un spectacle inutile pour démontrer qu’il est inutile ?

COMMENTAIRE ÉCRIT 30 ANNÉES PLUS TARD
 SHAKESPEARE or not SHAKESPEARE

J’éais en ces temps d’une certaine violence lorsque j’évoquais l’œuvre du génial Elisabethain. Non que je contestasse la beauté de la langue (en Anglais surtout) et certains traits de génie, mais je me permettais de trouver que les intrigues étaient souvent menées de bric et de broc. Surtout, je contestais (et je persiste) l’usage à des fins de politique de gauche selon lequel certains « créateurs » pensaient  pouvoir s’arroger le droit de lui faire dire ce qu’il n’avait jamais voulu dire.

Exemples :    OTHELLO    A mes yeux c’est une pièce raciste. Le général nègre qui se tape une belle jeune fille blanche est un imbécile en dehors des champs de bataille, puisqu’il se laisse manipuler comme un enfant par Iago.

LE MARCHAND DE VENISE    C’est une pièce anti-sémite. On fait grand état de la célèbre tirade du Juif: « J’ai des yeux des oreilles «   … Mais que penser de sa vengeance de type cannibale : « donnez moi une livre de votre chair » ?

JULES CESAR    le fameux discours de Marc Antoine, sublime.exemple de manipulation des masses. Bandes d’abrutis, vous vous laissez faire comme des cons.

CORIOLAN    pour moi un des seuls cas où Brecht se soit
planté en tentant d’infléchir une œuvre vers une leçon anti-petite bourgeoise. C’est une pièce résolument fasciste.

LA TEMPÊTE    Ces pauvres jeunes gens bien nés sont les victimes d’un sauvage

Je ne vais pas multiplier les citations. Mais  quelqu’un peut il me citer une œuvre, une seule, où le peuple, disons plutôt la populace ne soit pas montrée comme un ramassis de  paillards, ivrognes, abrutis, vulgaires ?

Serviteur des GRANDS de l’époque, son utilisation à des fins signifiantes relève d’une manipulation.

C’est cela surtout qui m’agaçait.
 
13.07 – GROS CALIN, monté et joué par le « joyeux » Leenhardt d’après un roman d’Emile Ajar, est un serpent python de 2 m 20 de long sur lequel un vieux garçon a reporté tous ses besoins en affection. Du moins était-ce le cas, avant qu’il ne tombe amoureux de Melle Dreyfus, qui, « comme son nom l’indique », est une Noire de la Guyane Française, et qui travaille dans le même bureau que lui, au 9e étage d’un building. Tout un roman est alors fantasmé par le solitaire à l’occasion des voyages quotidiens qu’il effectue dans l’ascenseur avec sa dulcinée qui, de toute évidence, ignore tout de ses sentiments.
Petit one show de 50 minutes, c’est une bonne surprise. Le texte, tout en petites touches fines bourrées d’humour, de tendresse, et parfois de délicate tragédie, est très gentiment joué par un Leenhardt assez maladroit mais touchant. Ce n’est pas « politique » mais c’est de la vérité humaine. « Boul d’Hums » comme  aurait dit Adamov.

13.07 – Le Théâtre de la Carriera, mi en occitan, mi en français, joue LA LIBERTÉ OU LA MORT au Cloître des Carmes à l’occasion du 14 juillet !
C’est le Malet et Isaac corrigé par des Provençaux hostiles au Pouvoir Central et à l’Unité de la Patrie. Ainsi voyons-nous comment les Rois de France ont trahi les anciens sujets du Comte de Provence en supprimant peu à peu les libertés constitutionnelles qui, apparemment, assuraient aux hommes de cette région des avantages remarquables, puis comment la Révolution de 1789 a porté le coup de grâce à cette originalité en instituant la langue française obligatoire et la départementalisation.
Le Marquis de Sade (dont j’ignorais qu’il fut une des gloires de cette contrée) joue dans ce fort spectacle de 3 h 30 (que j’ai quitté à l’entracte vers 0 h 30) un rôle de lien. Que dire ? Le spectacle est spectaculaire, joué avec Foi par une troupe ardente dans un dispositif éclaté. La démonstration politique convainc les convaincus et m’atteint, moi, surtout, quand elle fait ressortir à quel point la révolution bourgeoise n’a pas supprimé les riches et les pauvres !
Je doute pourtant que le sort du peuple ait été si idyllique que ça sous les Comtes de Provence, et j’ai peine m’exalter pour la prise de position de cette région en 1791 en faveur des curés et des émigrés. Le rythme du spectacle est d’autre part un peu mou : les liaisons manquent de nerf entre des scènes souvent vigoureuses, truffées de belles images et de trouvailles. C’est, de toute manière, une démarche estimable et utile, militante, donc à approuver.

Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 1 février 2007
14.07 – Les serpents sont à l’honneur en Avignon cette année. Après le GROS CALIN de Leenhardt, voici le BOA SOUS LA CLOCHE de Bernard Mazeas (l’auteur des VEUFS monté naguère par Bourseiller)  mis en scène par un garçon nommé Jean-Pierre Andréani avec une distribution comprenant notamment Hélène Arié, J-L Martin Barbaz, Roger Jacquet. 
Ils jouent à 10 heures du matin, éclairés par le soleil, dans une très jolie cour jouxtant la Cloître des Carmes.
Le boa de Mazeas est celui que sous-alimente un gardien de zoo cupide que par ailleurs sa femme trompe. Un garçonnet de 16 ans qui rêve d’avoir le boa à lui et qui est très doué pour son âge découvre le double trafic, et fait chanter les époux pour obtenir ce qu’il convoite. C’est l’anecdote conduite 1 h  45 durant selon une logique qui fait songer à Ionesco et à O’Baldia. En vérité, l’animal (symbolisé par une corde épaisse) et son jeune voyou de maître servent de révélateur au couple (il faudrait dire « aux couples » car Mag et Tom se dédoublent jusqu’à devenir sur la fin « autres », c’est-à-dire leurs partenaires adultérins). Et c’est la chanson bien connue des amants désunis ; « Comment avons-nous pu en arriver là » revient comme un leitmotiv. L’incommunicabilité fondée sur la défiance mutuelle y est née de l’accumulation des mensonges quotidiens. Cela se passe dans un milieu de médiocres. Le gardien de zoo fait payer 1 Dollar des entrées qui sont réellement à 50 cents. Sa femme est bistrotière. L’amant de sa femme est garagiste. L’enfant violent, sans scrupules, calculateur, y fait figure de JUSTICIER. IL incarne la pureté dans un monde où rien ne l’est, un monde rond où les turpitudes font une chaîne bien bouclée, un monde où, à l’échelle cosmique, « rien n’est beau, rien n’est juste, rien n’est vrai », comme eût dit Montherlant.
 Ce débouché sur le « cosmique » donne à cette œuvre où le quotidien côtoie l’étrange et le réalisme, l’absurde, une certaine dimension. On se laisse prendre à suivre, à écouter, à s’intéresser, avec le sentiment que ce qu’on voit est à côté de la plaque. C’est une appréhension PESSIMISTE de l’Homme qui finit d’ailleurs par perdre MEME son langage. C’est à la fois personnel et bourré de réminiscences, à la fois original et vieux, lassant et attachant. C’est en tout cas imparfait, mais la mise en scène est inventive (quoiqu’un peu trop voyante) et les acteurs sont bons. L’an dernier en Avignon j’aurais parlé d’une tentative déracinée. MAIS Y A-T-IL UNE LIGNE DANS CE FESTIVAL ? Jusqu’à présent, je n’en décèle pas et ce doit être un signe que tous les jeunes que je rencontre me conseillent d’aller à LA PÉNICHE voir EN ATTENDANT GODOT

14.07 – 18h – « Rapidité et détermination = Réussite. » C’est le slogan de MACHI MACHI, appareil à éduquer des jeunes hommes pour en faire des citoyens respectueux du système, qui a été inventé par François et Bertrand Migeat. C’est un spectacle de l’Atelier Théâtre mobile de Philippe Dauchez qui n’a joué ici que le rôle de… subventionneur !
Les méthodes de MACHI MACHA tiennent de l’école du Cirque et se ressentent du service militaire que les auteurs ont visiblement expérimenté récemment. Mais l’adjudant 1976 sait se transformer en speakerine d’Orly pour communiquer des ordres doucereux qui, mieux que les brutaux, seront expérimentés par les matricules 7002 et 7003, cobayes choisis à titre d’exemple pour notre instruction, à nous, spectateurs. Enfermés dans une cage, confrontés à des modules numérotés qu’ils manipulent avec adresse, les 2 sujets exécutent des tests jusqu’au moment où, ayant pris conscience de leurs individualités, ils abattront leurs barreaux. Mais échapperont-ils à MACHI MACHI ? Si nous les voyons venir à bout de leur tortionnaire dompteur physiquement présent, nous restons sur une interrogation quant aux ressources de l’ordinateur.
C’est sympathique, puéril, un peu confus. C’est une nouvelle fois des jeunes face à un monde d’adultes oppressifs. J’écrivais qu’il n’y a pas de ligne directrice dans les spectacles que je vois cette année en Avignon. Il y a celle-là, celle des jeunes sans référence marxiste (ou n’y croyant clairement plus) face à un monde inacceptable, face à un mur, comme les adolescents américains. Oh ! P.C. de Marchais et de la main tendue, P.C. du compte des voix électorales, P.C. de l’aliénation à la société libérale avancée, ne les vois-tu pas sombrer dans le désespoir, ces jeunes PAUMÉS ?
Dois-je ajouter que, selon le programme (car son nom n’est jamais prononcé) le dompteur physiquement présent (bien joué par Christian Bouillette) s’appelle Zarathoustra ?...

COMMENTAIRE

Ecrit le 22 Mars 2005 en mémoire d’un soulèvement lycéen de 1968 qui revendiquait exactement le contraire de ce que réclament les lycéens actuels
 
Je crois que je n’avais pas encore en ce temps là mesuré à quel point la réflexion prémonitoire d’Eugène Ionesco dans sa pièce « LE TUEUR SANS GAGES » était essentielle. « « IL NOUS FAUT DES MYSTIFICATIONS NOUVELLES » écivait il. Je remplacerai seulement « mystifications » qui induisait une profonde méfiance en l’avenir par « repères ».
Aucune révolution ne se bâtira demain tant qu’un philosophe (un vrai)  n’en aura pas re-fixé les enjeux. Marx et Engels constituent une bonne base, mais leur analyse date d’une période différente. Et, n’en déplaise aux versets de l’Internationale » : « il n’est pas de sauveur suprême »,je pense qu’un meneur du jeu sera nécessaire pour que « le monde change de bases ».
L’anarchie ne serait qu’une solution de désespoir qui mènerait au chaos.
 
14.07 – Je dois à Lucien Attoun et à son THÉATRE OUVERT mon 1er vrai coup de barbe de la saison avignonnaise. J’étais si furieux de m’être fait chier pendant 2 heures que j’ai fait le serment de ne plus jamais me déranger quand on annoncerait un spectacle de Georges Lavaudant. En tout cas, que ce zigomar à la mode change très vite le nom de son THÉATRE PARTISAN. Après 68, il s’y était attachée une odeur politique sympathique ! Mais à considérer LOUVE BASSE (d’après Denis Roche), on voit bien que cet opportuniste cherche à se faire bien voir du Pouvoir. Quoi de plus bourgeois en effet que ce savant dosage de scatologie (description sans complaisance du corps humain), de pornographie (description complaisante d’étreintes mondaines), de politique à la Che Guevara au petit pied, et de je ne sais quoi en plus de confus sous le couvert d’un film que tourne un metteur en scène « italien » du genre excité et brumeux ? ON me dit que le roman est beau. Peut-être. Mais Lavaudant, en tout cas, ne l’a pas « lu ». Ses acteurs, (parmi lesquels l’abominable Tatiana Moukine qui fait de chaque mot qu’elle prononce une bouillie inaudible) DISENT un découpage morne d’une voix plate. Ça n’a pas été travaillé. C’est bâclé. C’est incompréhensible au commun des mortels. En plus, c’est sinistrement prétentieux et compassé.

15.07 – Laloux se définit lui-même dans son spectacle :     TAMBOUR AILLEURS, comme un « artiste de variétés ». Et c’est juste, car en plus de son talent d’acteur, il est un virtuose de la percussion. C’est en s’appuyant sur une caisse claire, un tambour trafiqué (et sonorisé), et un instrument étonnant à multiples résonances, qu’il a construit son personnage et bâti son histoire. En fait, baguettes en main et, si l’on peut dire, tambour battant, ce grand garçon pince-sans-rire qui manie comme personne le paradoxe nous entraîne selon sa logique à travers les méandres d’une histoire abracadabrante où les vessies semblent être des lanternes et où l’on s’y retrouve parce que sa présence est exceptionnelle et sa force de conviction peu commune. Cette anecdote qui mène de Vesoul à Rethel un amuseur de fêtes campagnardes à travers une envolée dans un monde où tout s’enchaîne et où la mort est inatteignable, est gentiment subversive mais sans volonté apparente de l’être. La « leçon », si tant est qu’on puisse en parler, vient plutôt d’un REFUS du réel, non méprisé mais moqué. Nulle méchanceté, nulle agressivité. Du cocasse, de la tendresse, jamais la moindre prétention. C’est un spectacle éminemment sympathique d’où l’on sort heureux, même si l’univers entrevu vous laisse légèrement troublé et un brin mélancolique.

15.07 – Tout est beau dans le DIWAN D’AMOUR d’Evelyne Moatti. Les poèmes algériens qu’elle dit avec l’aide d’une acolyte et d’un Noir qui joue de la flûte et fait des percussions (arabes), parlent des femmes, de la terre, des arbres, de l’oppression, du sang et de la Révolution. Un tapis blanc, un châle qui ondule au rythme de la derbouka, des pierres qu’on choque en mesure et deux branches d’arbre mort suffisent à créer l’atmosphère.
Ce souffle d’Afrique du Nord qui ne dure qu’une petite heure aurait dû m’exalter, car tout y est authentique, exigeant, rigoureux. Pourtant je m’y suis ennuyé. Mais je crois que je dois le taire car c’est moi qui suis allergique à cette littérature. Cette poésie imagée et répétitive alternativement joyeuse au point d’en être transfigurante et mélancolique, voire geignarde, m’agace.
Peut-être dois-je accuser la langue française. La sincère et honnête Evelyne Moatti serait horrifiée de me lire, mais son montage nostalgique m’a fait songer à un Enrico Macias qui ne serait pas putain ! Aux deux pôles de la qualité, la démarche est la même. Je voudrais bien voir ce spectacle joué devant des Arabes. Le dernier poème, toutefois, « Tu es belle comme un comité de gestion, comme un commerçant qui baisse ses prix, comme une usine nationalisée… etc » enlève l’adhésion sans réserves.

15.07 – Vu une demi-heure du GODOT de la Péniche. On m’en parlait tellement que j’ai voulu me rendre compte. Mireille Laroche, dont c’est la 1ère mise en scène, fait évoluer Wladimir et Estragon sur de la terre glaise humide et glissante. Son arbre décrit une arabesque. Pozzo est un petit bonhomme sec et chauve et Lucky un costaud qui porte 2 belles valises. De temps en temps une musique vient ponctuer des temps morts (ce qui est une erreur). Je comprends que ceux qui n’ont JAMAIS vu Godot (apparemment il y en a beaucoup) soient atteints. La « jeunesse » d’aujourd’hui n’attend-elle pas Godot  plus que jamais ?

16.07 – Les Mirabelles sont des homosexuels qui revendiquent pour eux-mêmes et pour leurs semblables l’intégration sans racisme à l’intérieur de la Société Libérale Avancée. Il est clair que le moment important du spectacle : LES GUERRILLEROSES (titre au demeurant signifiant) est le discours (dérisoire) de la soi-disant dame du monde sur la question. Le reste de la soirée (60 minutes) est remplissage avec des chansons sketches numéros, et là il y a du désopilant, de l’excellent, du très drôle… et aussi du moins bon. Le début est remarquable et au bout de 20 minutes on est enchanté. C’est moins le cas au bout d’une heure. Le défaut du spectacle vient d’ailleurs surtout de son décousu. Point de trame, point de thème (même pas tellement, à dire le vrai, celui de l’homosexualité.) – La dominante « travesti » arrive même à se faire oublier (et bien sûr, la nudité affichée y contribue). C’est une série sans lien apparent de courts « événements ». J’ai marqué d’une pierre blanche le tableau champêtre, dérision de l’opérette traditionnelle, et celui où l’on asperge délicatement les spectateurs de déodorant.

17.07 – J’ai été bien content de revoir DANS LES EAUX GLACÉES DU CALCUL ÉGOÏSTE au Palais des Papes car le pari n’était pas facile à tenir et le THEATRE DE LIBERTÉ partait avec le lourd handicap d’un Mehmet Ulusoy absent. Eh bien, la gageure a été gagnée superbement et la transplantation du TEP à la Cour d’Honneur a joué au crédit de cette dernière. Il est vrai que l’espace a été très bien utilisé en hauteur. L’image projetée de Marx a presque d’entrée de jeu emporté l’adhésion et les ombres projetées sur le mur du Palais étaient très parlantes. Évelyne Istria, que j’avais trouvée médiocre à Paris, est maintenant très bien, de même que Winling et le trio des 3 « Capitalistes ». Les détracteurs du contenu n’étaient pas à la fête devant cette réussite, mais leurs arguments sonnaient faux. Heureusement ils avaient pour se conforter les «amis » qui avaient assisté au filage laborieux de la veille. Ceux-là ouvraient des yeux surpris quand on leur parlait du succès de la Première. Comme quoi il faut se méfier des copains que l’on convie à une séance de travail. Un spectacle ne décolle vraiment QUE devant le public.

COMMENTAIRE

Au XXIème Siècle, en France, Décentralisation aidant, il est devenu courant que des spectacles hors institution soient créés en plusieurs étapes. Cela tient à des raisons économiques perfides : Une compagnie indépendante ne peut créer que grâce à des co-producteurs officiels qui offrent des « résidences » de travail rémunérées. Mais chacune d’elle suppose un contact avec des gens du public.
La tentation est grande lors des dernières résidences, d’y convier des amis, ne serait ce que pour avoir un avis extérieur.
Amis ? Oui … si ce sont des vrais amis.
Professionnels : Jamais.
Un critique qui a vu une répétition non aboutie, figera les imperfections dans sa tête et ne reviendra pas quand on lui dira que la réalisation est aboutie.

24.07 – Quand je songe que je suis revenu spécialement en Avignon pour voir DELLA MONNA que cette ordure de Delcampe nous a fait mettre en programmation, je ne suis pas content. Non que le sujet ne soit estimable : après tout, moi qui réclame qu’on me parle de sujets contemporains, voilà une allégorie qui devrait me combler puisqu’elle dénonce la collusion entre le Pouvoir et le Capital, à travers l’Histoire belge, de la perte des colonies aux grandes grèves ouvrières de 60, et au mouvement étudiant de 68, jusqu’à la restructuration de l’économie de ce Pays à la suite de la « fausse crise du pétrole ». Hélas, comme je voudrais pouvoir, ainsi que le requiert le programme, aller « au-delà de lénifiants débats esthétiques » et ne juger l’œuvre de Michel Huisman QUE sur son contenu politique. Malheureusement, la pièce, écrite en vers, s’il vous plaît !, est si primaire que même des primates ne la trouveraient pas convaincante, et si mal montée par un certain Toni Ceccinato qu’on reste confondu (après le MISTERO BUFFO) par tant de maladresse. Force m’a donc été de rejoindre le camp des gens de droite qui haussaient les épaules. Ici la droite avait gagné des points. Elle faisait 98 % du public. Dario Fo aurait, paraît-il, désavoué l’opération.

25.07 – Si l’on ne voit plus guère sur les scènes avignonnaises de combats politiques, il semblerait par contre qu’une ligne de force contemporaine soit LE CONSTAT.
Aucun militantisme dans cette démarche au bout de laquelle il n’y a aucune lueur d’espoir, aucun chemin esquissé pour en sortir.
La misère humaine est montrée dans sa crudité, non pas d’un point de vue économique, mais, pourrait-on dire, au niveau qualitatif, dans ses conséquences : déchéance morale, ennui chronique, désespoir d’une vie étriquée, inutilité d’exister. Cette ligne, qui est en gros celle de Krotz, s’appuie sur un réalisme extrême. Les détails sordides n’ont pas à être dissimulés aux yeux pudiques des spectateurs. Celui-ci est, en somme,   appelé à prendre conscience du vide infernal dans lequel naissent, vivent et meurent nombre de ses contemporains. C’est la dénonciation (hélas sans propositions « constructives ») du « métro-boulot-dodo ».
Jacques Lassalle semble être à l’aise dans cet univers où chaque détail compte, où le temps qui passe pour rien devient presque un personnage allégorique. Et ce n’est sûrement pas par hasard que Jean-Pierre Thibaudat, qui a écrit cet  HISTOIRES DE DIRES, dont Théâtre Ouvert nous propose l’esquisse, est  un de ses collaborateurs depuis 3 ans. On y trouve un père handicapé, dont la maigre paye ne suffit plus à nourrir sa famille. La mère « fait des vitrines » (j’avoue que je n’ai compris que vers la fin que cela veut dire, sans doute, qu’elle fait des passes pour arrondir les fins de mois). La préférence des époux va au fils, Louis, qui se destine à la boxe et est  incapable de passer son C.A.P. La fille, mal aimée chez elle, se laisse séduire par un jeune homme que le père ne juge pas être un bon parti. Enceinte, elle se laisse avorter par timidité, incommunicabilité. Victime totale, elle se suicidera sur la dernière réplique. Tableau désespérant, hyperréaliste, MAIS Thibaudat n’est pas Krotz. Il y a du Lassalle en lui et c’est pourquoi il y a dans sa pièce des contrepoints oniriques assez beaux, mais heureusement brefs.
Lassalle, avec une très bonne équipe, a fait en 15 jours (paraît-il) un travail de « mise en place « remarquablement professionnel ». Les moments réalistes sont pratiquement définitivement montés. Les instants oniriques sont lus. La présentation étonnamment « pauvre » est parfaitement efficace.

Commentaire

Faut il rappeler que le principe de Théâtre Ouvert, initié en Avignon par Lucien Attoun était de présenter des « lectures » de pièces, en principe sans aucune « relecture » scénique par le metteur en place qui serait peut-être, plus tard  le metteur en scène, avec des acteurs qui n’étaient pas toujours obligés de lâcher la brochure du texte. Ce fut pendant un temps une formule tellement efficace qu’elle porta ombrage à Paul Puaux, successeur de Jean Vilar à la direction du festival : la grosse tête avait investi Lucien Attoun et trop de bons amis le désignaient prématurément pour supplanter le trop stalinien (au gré de certains) maître des lieux. THEATRE OUVERT fut la victime du conflit et ce fut dommage.
 
25.07 – La Volksbühne présente des films sur le travail de Benno Besson. Pour les professionnels, il est bien sûr intéressant d’être mis ainsi en position de comparer 3 mises en scène de COMME IL VOUS PLAIRA, à Berlin, à Sofia et en Avignon. MAIS à la réflexion, que de temps perdu. Quel intérêt y a-t-il ainsi à travailler 3 fois sur un texte classique ? À entendre un « Docteur » assistant du metteur en scène, Shakespeare aurait illustré dans son œuvre « les contradictions de la classe dominante de son époque » et il serait important de montrer aux peuples présents de quelle Société (parfois récente comme en Bulgarie), ils sont issus.
Ouais ! MOI j’aimerais mieux qu’on leur montrât en quoi le communisme est enviable et qu’on dénonçât les contradictions des sociétés actuelles pour essayer, à travers l’Art, de pressentir ce que pourrait être la Cité Marxiste.
Mais bien sûr, en D.D.R, cette démarche serait risquée et il est plus sage de monter ANDROMAQUE, LE ROI CERF et d’autres grandes œuvres du Répertoire que l’on présente sous une forme signifiante bon teint. C’est un ACADÉMISME !

COMMENTAIRE

Evitons les redites. J’ai déjà glosé sur Shakespeare et cette oeuvrette

26.07 – LOUISE MICHEL ou LES ŒILLETS ROUGES de Dominique Houdart, lu par Jeanne Heuclin et l’auteur au Gueuloir d’Attoun, est (je cite) « une réflexion théâtrale sur les rapports de l’Utopie et de l’Histoire ». En fait, c’est –ce sera- un exposé animé avec images et sons sur la vie exemplaire de la célèbre anarchiste française, un survol historique opportun de qui fut l’héroïne si souvent célébrée par les partis de gauche, et qui a laissé son nom à une station de métro. J’avoue que j’ai trouvé utile cette remise en mémoire bien étayée, et que je ne me suis pas attardé à critiquer la forme, cependant fort conventionnelle de l’ouvrage. En fait, Houdart ne s’embarrasse pas de « degrés » : il raconte, dans l’ordre chronologique, de la naissance à la mort, la vie de Louise Michel, l’illustrant de flashs à la manière radiophonique. Sa fresque serait dans la ligne des grands brasseurs de foules des années 36, s’il n’avait pour lui le truc des marionnettes. C’est donc en miniature que nous assisterons, quand le spectacle sera abouti, aux batailles de la Commune, à l’incendie de Paris, au procès des Communards, aux séances de l’Assemblée de Versailles, à la déportation en Nouvelle-Calédonie, aux meetings sous le drapeau noir etc… Cela coûtera moins cher évidemment !
La « réflexion », cela dit, et cela est bien, a sans doute précédé la mise en forme, car elle n’est pas lisible dans ce qui sera le spectacle. Celui-ci est une succession de faits, en tout cas apparemment ; comme le Napoléon d’Abel Gance ! Vous voyez…
Houdart est un professeur, un didactique. Il aime à enseigner, à être clair, concis, à appeler un chat un chat. En cela, il n’est pas « dans le vent ». Mais il est « populaire ».

26.07 – Je n’ai pas vu intégralement « EINSTEIN in the Beach », le nouveau spectacle de Bob Wilson (5 heures d’horloge), qui est créé au Théâtre Municipal, mais j’en ai vu un bon bout. C’est incontestablement très beau. Cela dit, rien de neuf par rapport à ce que nous avons déjà vu, si ce n’est que le « thème » (l’Espace ? La 4e dimension ?) s’annonce sous un emballage re-fabriqué. Mais c’est toujours la même lenteur, ce sont toujours les mêmes gestes inlassablement répétés, les ascenseurs qui montent, les plateformes qui glissent, les lumières qui clignotent, c’est toujours la musique envoûtante aux notes sans cesse ré-assénées, c’est toujours la dérision des découpes en carton pâte : un train, un wagon, que sais-je ? C’est toujours le temps qui s’égrène, interminable et pourtant sans ennui.
C’est TRÈS PROFONDÉMENT un art de ce temps « occidental ». Mais j’aimerais qu’un jour Bob Wilson monte un spectacle pauvre. Je serais curieux de voir comment il s’en tirerait.

27.07 – LES FAISEUSES D’ANGE de Serge Ganzl n’est certes pas une œuvre coulée dans le bronze du Cartésianisme. « Œuvre » est d’ailleurs un grand mot pour désigner ce psychodrame joué par un couple aux sexes interchangeables. « Pochade » conviendrait mieux. Mais Catherine Monnot et Françoise Decaux sont charmantes, et leur « improvisation » pleine de bonne humeur enlève l’adhésion avec un délicieux manque de sérieux. Parlant en somme pour ne rien dire pendant 1 h 15, elles arrivent à créer un rapport avec le public qui est très agréable. Ce n’est pas un mince éloge. Mais qu’a voulu exprimer ce bâcleur de Ganzl ?
D’abord on voit une nana en chemise de nuit seule dans sa chambrette. Elle observe le désert avec des jumelles. Arrive un militaire avec qui elle veut coucher mais qui semble se dérober (sans doute parce qu’il est une fille). Il a prévu de faire sauter la ville dans 3 heures, mais bientôt, les 2 commères échangent leurs costumes « interchangeant » leurs sexes supposés. L’une joue alors Jeanne d’Arc couronnant Charles VII et c’est peut-être un jeu d’enfants… Que dire de plus ? Çà et là émergent quelques drôleries dans le texte, de temps à autre, une perle. Bien sûr, c’est « érotique ». reste que sans les 2 interprètes, le spectacle ne serait rien.

UN DÉTOUR

Nîmes, ça change d’Avignon. À 21 h 30, la ville est déserte et d’un calme bien reposant. Quelques rares bistrots éclairés trouent la nuit et les quelques passants sont fort complaisants pour orienter l’étranger cherchant le jardin du Chapître où le Théâtre Populaire du Midi joue LES FUSILS DE LA MÈRE CARRAR, pièce que Brecht, dans son testament, destinait aux amateurs. Le lieu est agréable et l’accueil de Bernard Gauthier (qui n’en revient pas de me voir débarquer) est chaleureux. Il y a quelque chose comme 200 spectateurs qui attendent sagement que la nuit tombe complètement en contemplant un décor très réaliste montrant la salle commune d’une maison espagnole (dont la pauvreté aurait gagné à être plus accentuée). Puis une bande sonore se met en marche : musique « gardes civil 1936 », puis flashs d’information 36 et 76 mêlés dans un rythme de plus en plus rapide qui va se confondant. Enfin la pièce commence, jouée réaliste comme le décor : la mère Carrar pétrit le pain et le met au four, puis se met à repriser un filet de pêche, tandis que son fils cadet guette par la fenêtre son frère Juan qu’elle a envoyé à la pêche au lamparo pour l’empêcher d’aller à une réunion au cours de laquelle il aurait risqué de revendiquer son droit à partir au front contre les Franquistes. C’est que le front est tout près. On entend le canon en toile de fond (pas assez à mon gré d’ailleurs)…
Je passe sur l’anecdote. On sait que la Mère Carrar incarne un mythe : celui de la femme qui croit pouvoir rester neutre au milieu d’un conflit. Cette « distance » est impossible et Brecht entend bien nous signifier qu’elle l’est TOUJOURS, même si, dans cette pièce, le cadre de la guerre d’Espagne aggrave l’impossibilité en question. Nul ne peut, dans CE Monde, demeurer en retrait, spectateur, passif. La non action EST une action, la non prise de parti EST une prise de parti. Hitler en 1942 avait récupéré cette évidence avec son fameux : « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ».
Œuvre opportune, et Gauthier a eu raison de la réactualiser en faisant ressortir que les drames du Chili, de l’Argentine, du Liban et de l’Afrique du Sud ne sont pas des phénomènes qui ne nous concernent pas. On n’est jamais « au-dessus de la mêlée. » Cela dit, son spectacle est honnête, propre, probe. L’atmosphère régnant dans le village à la veille de l’arrivée des Franquistes, l’héroïsme de ceux qui veulent lutter sans illusions, mais farouchement, sont montrés en forme un peu désuète mais efficace. Brecht aurait aimé, je pense, que le curé soit moins humain, moins honnête au 1er degré. Quand la Weigel, après la mort de son fils tué par un garde côte ayant fait un carton, effectuait son revirement et décidait de partir au combat avec ses fusils planqués, c’était plus grand, plus « tragique » qu’avec l’actrice nîmoise.
Mais ne soyons pas chiens. Ce travail est sans prétention. Il ne bouscule pas l’esthétique. Gauthier n’aurait aucun succès en Avignon ou au Festival d’Automne. C’est un artisan. Il en faut.

27 AÔUT 1976    RAYMOND BARRE, PREMIER MINISTRE, NOMME FRANçOISE GIROUD SECRÉTAIRE D’ÉTAT À LA CULTURE.
LE 9 SEPTEMBRE UN DÉCRET FIXE SES ATTRIBUTIONS

Est-ce la raison pour laquelle Jack Lang et Michèle Kokosowski ont fait surgir en Septembre  1976 un mini-festival de Nancy ? J’y fus :

  03.09 – MASANIELLO, réalisation collective du TEATRO LIBERO de Naples, est l’« événement » du Festival populaire comique de Nancy 76. Cette troupe (qui n’a rien de jeune), « refuse les aires de jeux traditionnelles et recherche un rapport nouveau avec les spectateurs. » Moyennant quoi ces derniers sont entassés, debout entre deux espèces de tours carrées mobiles où l’essentiel du jeu se passe tandis que des espaces secondaires latéraux servent à évoquer l’atmosphère d’une fête napolitaine. Ce n’est pas très nouveau. Et Ronconi, tout compte fait, avait plus d’imagination lorsqu’il avait, il y a bientôt 10 ans, rêvé la même rupture avec la tradition. L’ennui, ici, c’est qu’à moins d’avoir 2 mètres de haut, on ne voit le spectacle que très fragmentairement. Et l’on s’épuise plus encore qu’au FRANCO de Gatti car il faut se démancher le cou pour percevoir quelque chose, et posséder un auto radar pour se garer des mouvances. Décidément, je ne crois pas à ces révolutions-là : il faut au théâtre un lieu où les artistes jouent et un où le public regarde. Ce n’est pas en créant l’informel qu’on fera participer les gens davantage. Cette « recherche », en tout cas, me paraît exemplaire de l’impasse dans laquelle est empêtré le théâtre contemporain. Le nouveau y est finalement toujours le même et je dirai sans mépris qu’il n’épate que les provinciaux. Elvie Porta et Armanda Pugliese, animateurs du groupe, ne dorent, cela dit, la pilule à personne et se recommandent formellement de leur maître Ronconi. Ils sont de bons élèves et je pense que des Italiens entendant leur langue s’intéresseraient à l’histoire ainsi illustrée de ce zigomar qui s’est insurgé en 1649 contre le mauvais Roi de Naples Charles V qui pressurait ses sujets d’impôts ! D’autant que le spectacle m’a paru extrêmement CLASSIQUE dans son jeu. La recherche n’a porté QUE sur le rapport « scène salle » qui été voulu fluctuant et qui est (involontairement) fasciste car LES ARTISTES IMPOSENT LEURS VOLONTÉS AUX SPECTATEURS : sous peine d’être blessés, ceux-ci doivent se déplacer et c’est avec autorité que les ORDRES leur sont signifiés. L’INCONFORT N’EST QUE D’UN COTÉ !
Mais l’interprétation est parfaitement banale, avec de longues plages bavardes. Heureusement, quelques passages chantés viennent deci delà égayer le pauvre spectateur privé par la station debout du seul réconfort qu’il pourrait trouver ailleurs, celui de sommeiller pendant cet ennuyeux exemple de « paumage » d’un festival à la fréquence stupidement accrue (quand il faudrait la raréfier), qui répète ses événements et perd ainsi sa signification de découvreur. Cocosowsky et Lang avaient absolument tenu à inviter le Teatro Libero. Ils ont, par cette volonté, montré leur sclérose.

COMMENTAIRE

 c’est grâce à ce mini-festival que l’Europe a découvert une étonnante troupe de Mexicains immigrés en Californie : EL TEATRO CAMPESINO

03.09 – Il y a des troupes qui ont une âme. C’est ce qui distingue le Magic Circus de ses imitateurs. Cette âme, en fait, c’est un homme qui la communique.
Le Savary du Teatro Campesino, c’est Luiz Valdez. Grâce à lui, ce groupe de paysans mexicains qui chante et conte le sort des travailleurs émigrés en Californie, dégage une chaleur, une sympathie qui forcent la complicité et l’amitié.
Pourtant ce petit homme rond, rieur, qui introduit son spectacle avec une liberté brouillonne et un apparent laisser-aller, n’emploie que des accessoires très simples (peu coûteux) et des moyens d’expression peu élaborés (en fait directement issus du monde farceur de l’enfance). MAIS justement, c’est du VRAI théâtre, celui du MISTERO BUFFO, celui du SOLEIL FOULÉ PAR LES CHEVAUX.
Dario Fo qui était dans la salle ne s’y trompait pas, qui applaudissait à tout rompre, et s’est, avec humilité, fait présenter à Valdez. C’est du théâtre de contestation authentique qui se borne à DÉCRIRE avec tendresse la vie d’un émigré, de son passage de la frontière à son arrivée au Paradis après avoir été tué, Paradis où il retrouve le schéma social dans lequel il a toujours vécu. Description jamais agressive et cependant féroce pour les Etats-Unis, mais sans complaisance pour le Campesino dénoncé dans sa crédulité, sa Foi aveugle, son penchant à l’ivrognerie, sa conception de la Femme. On le voit, après avoir payé son entrée aux USA, embauché au noir et trimant dur pour peu d’argent qu’il dépense au bordel, au bar et dans les « stores ». On le voit faisant la cour à une fille, l’épousant et en faisant aussitôt son esclave. On le voit lui faisant des sextuplés et la battant. On le voit téléphonant à Mexico et coupé, par  manque de monnaie, au milieu de la communication. Quelques pancartes indiquent les lieux. Un pneu qu’on roule, c’est une voiture. Le mouvement, le dynamisme, sont permanents et point n’est besoin de comprendre les langues pour suivre l’anecdote, tant tout est corporellement exprimé. Je ne vais pas tout raconter en détails. Disons que c’est SAIN, pétant de générosité. Le Mexicain décrit est l’enfant face au monde des adultes. Ceux-ci sont les Américains, caricaturés à l’extrême et exprimés en forme de DIABLES et de MORT. On songe aux LÉGENDES À VENIR de Mehmet et à MOHAMMED PRENDS TA VALISE, mais, comment dire ?, il y a au TEATRO CAMPESINO une dimension de gentillesse (Attoun dirait de « naïveté) à laquelle je suis très sensible. Ce qui n’empêche pas la prise de conscience : sur la fin du spectacle, les opprimés se soulèvent, font la grève et c’est à cette occasion que le héros sera descendu. Le COMBAT est engagé. Mais ne se traduit pas scéniquement en termes prétentieux. Cette lutte est naturelle, et est amenée naturellement. Ainsi est-elle évidemment JUSTIFIÉE, sans palabres. Le fait politique ressort de l’ÉVIDENCE. Il est donc parfaitement à l’état pur. À l’état d’AVANT MARX. Si le philosophe avait vu LA GRAN CARPA DE LOS RASQUACHIS, il aurait pu inventer LE CAPITAL.

COMMENTAIRE :

Vous lirez certainement plus loin un compte-rendu évoquant le retour, un ou deux ans plus tard, du TEATRO CAMPESINO. Les immigrés se sont américanisés. Ils sont revenus avec une sono super sophistiquée à travers laquelle la spontanéïté ne passait plus. Il n’y avait d’ailleurs plus de vrai message. Le capitalisme avait fait son œuvre en récupérant les trublions. Parbleu, leur dynamisme était tellement crédible artistiquement qu’il faisait recette. Luis Valdès était dvenu riche !Mais en l’occurrence,j’anticipe. Je ne me réfère qu’à des souvenirs.

04.09 – Le festival mondial du théâtre organise à 14h30 à la Faculté de droit un débat sur le Théâtre Populaire comique auquel participent, sous la direction d’Abirached, des sommités de la matière. En fait de débat, chacun fait son petit exposé, et c’est ainsi que nous apprenons que Jean-Louis Barrault a découvert que le Rire était le propre de l’homme, et Dario Fo que tous ceux qui se prenaient au sérieux prêtaient à rire (et c’est pourquoi ceux qui détiennent des Pouvoirs offrent une telle matière aux auteurs comiques).  Alain Cuny a confessé qu’il ne se sentait pas très qualifié pour parler du comique, et ça a fait beaucoup rigoler. Ça l’a encouragé à nous laisser entendre qu’il faisait très bien l’amour et se sentait heureux après ! Luiz Valdez a très gentiment exprimé son travail et a été fort applaudi quand il a déclaré que le théâtre devait aller au Peuple. (Oui, ai-je pensé, à condition qu’il parle au peuple, comme le Campesino le fait, de choses qui LE concernent). Joan Littlewood (Bon Dieu qu’elle est laide) a baragouiné pour ne rien dire pendant 10 minutes et la parole n’a pas été donnée au Public.

COMMENTAIRE

Je hais les colloques. On n’y dit jamais rien d’important. Ou plutôt chaque fois qu’au milieu d’un débat il y a quelqu’un qui pose une vraie question politique, il y a toujours un noyeur de poissons pour faire dériver les dialogues vers des directions abscondes.

 04.09 – 17h – je veux voir le POZDRAVI de Zagreb, mais ils ont annulé la représentation. Soi-disant qu’un acteur est malade. Moi je crois que c’est faute de public, et il est certain qu’à ce mini festival de septembre, qui joue à en être un presque grand mais qui est évidemment pauvre en « matière », la fréquentation est loin d’être ce qu’elle est d’habitude. J’estime qu’il y a entre 800 et 1200 personnes en tout qui se trimballent aux spectacles pendant ce week-end, ce qui veut dire qu’il est impossible de remplir 3 ou 4 lieux par plage horaire. Hier soir, il y avait du monde au Teatro Libero mais il n’y avait que ça à 20 h 30.
Au Campesino à 17h, 1/3 de salle. Au RIDICULOUS (paraît-il fort mauvais), une centaine de spectateurs clairsemaient le Théâtre Municipal. Tout à l’heure, le débat « groupait » dans les 400 personnes. On ne se bat nulle part pour entrer et l’on est facilement assis partout. Aucun directeur de festival ou d’organisme d’accueil potentiel n’est là. La profession est représentée par Ten Cate , Maria Rankow et moi en tant que marchands, ceux que j’ai cités comme participant au « débat » comme personnalités + Avron et Evrard ; Sandier et Colette Godard comme journalistes. Soyons juste : j’allais oublier Crombecque ! Je n’ai pas aperçu une seule fois la silhouette de Jack Lang.

04.09 – 20 h 30 – Dario Fo fait le plein à la Salle Poirel en ce samedi soir. Il faut dire que ce diable d’homme le mérite car son cour sur la Commedia dell’arte en 1ère partie, sur le Mistero Buffo en 2e, est magistral, surtout quand il l’illustre d’exemples. Oui, il fait du vrai théâtre comique populaire quand il joue en « grommelot » un avocat anglais qui fait condamner une fille coupable d’avoir incité un jeune homme à la violer, ou quand il montre Scapino enseignant à un élève français du XVIIe l’art de se conduire dans le beau monde ; ou lorsqu’il incarne la célèbre scène d’Arlequin se gorgeant de nourritures au point d’être malade, après l’avoir replacé dans le contexte d’une Venise où l’on jetait chaque jour dans les canaux 100 cadavres d’hommes morts de faim, tandis qu’on dénombrait 11.000 putains sur une population de 100.000 habitants. Seul en scène avec son micro-cravate, il tient son millier de spectateurs, ou plutôt le conquiert,  car ça démarrait mal, avec des trublions de province à la con qui se croyaient à une scolaire. C’est incontestablement une personnalité non usurpée.
Ce soir, Lang s’était dérangé. Melle Perrault est venue passer le week-end. Frédéric Mignon aussi. Jacques Blanc a fait un saut de Strasbourg. J’apprends comme ça que le T.N.S. a 300.000 F. de trou ! Dans la tribune d’honneur, il y a Guy Bedos, Barrault, Sandier et (sans doute) quelques politiciens locaux.

COMMENTAIRE

Donc, Dario Fo est une vedette. Eh bien tant mieux !

04.09 – Au MABOU MINES, je vois se pointer Matthieu Galey et Raymonde Chavagnac, ainsi que Lang qui est décidément de sortie ce soir. Nous sommes 80 dans une salle de l’Hôtel de Lillebonne, mais ça veut dire que c’est bourré. Ce groupe américain lié à l’équipe de Bob Wilson et qui joue là, si j’ai bien compris, sur le chemin de Belgrade, nous propose une pièce radiophonique de Beckett : CASCANDO. On ne peut qu’être séduit par le rigoureux professionnalisme de la représentation. Tant de minutie, de soin dans le détail, d’exactitude forcent le respect. Cela dit, je n’ai pas compris grand-chose à l’œuvre, si ce n’est que, hyperréaliste en toile de fond, elle débouche sur l’onirisme à plusieurs reprises. Apparemment, c’est une famille. 5 hommes, 1 femme. Ils bricolent. Trop de cartes ; le jeu se révèle consister à édifier des châteaux de cartes. Jeu qui suspend le souffle de tous les participants et assistants. Puis la femme lévite tandis que les autres font tourner la table.
C’est remarquablement réglé. J’aurais aimé percevoir le contenu. Maria Rankow a pris sous son aile le chef du groupe.

Pour la compréhension, Maria Rankow est une anciene secrétaire du BITEF de Belgrade qui est venue s’installer en France et a monté une entreprise de tournées qui se veut concurrente de la mienne.

05.09 - 00 h 30 – Tout le monde se retrouve à l’Excelsior, transformé en brasserie du Festival. Lang est là, traitant ses hôtes de marque au veau jardinière. Lew Bogdan, qui s’est trimballé toute la journée de spectacle en spectacle serrant des tas de mains, n’est pas là. Koko non plus. Finalement, à condition de suivre le Festival d’événement en événement, on s’aperçoit qu’il existe. Mais éloignez-vous de 50 mètres d’un lieu d’expression, et la province lorraine se referme sur vous comme un piège. J’ai été pessimiste dans mes estimations. Ce soir, le festival fait le plein et peut revendiquer un certain succès. Il faudrait voir ce que donnera demain UBU dans la rue, MAIS je ne serai pas là pour le voir !

RETOUR À PARIS

09.09.76 – C’est la rentrée parisienne et elle commence bien à Essaïon avec le GRUPO TSE qui présente NOTES, avec Facundo Bo et Marilu Marini.
Comme toujours avec le TSE, on remarque avant tout la rigueur du « fonctionnement ». Mais, ce qui était froideur impitoyable dans 24 heures, impitoyable répétition d’effets identiques dans COMÉDIE POLICIÈRE, est ici rehaussé de chaleur et évolutif. Commencé plat et réaliste, le « Jeu » théâtral entre la Princesse Amanda et Henry, (signifié comme résultant du travail de 2 comédiens d’abord montrés comme tels, errant ennuyés à travers les rues de Londres au gré d’un petit film rétro qui introduit le spectacle) débouche très vite sur l’onirique, et prend une « dimension » mi-sérieuse mi-dérisoire, teintée d’humour, qui vous investit dans un CHARME assez indéfinissable mais certain. Cette réflexion sur le théâtre, faite de notes délicates et référenciées, ponctuée par 2 personnages qui semblent sortir d’une œuvre « historique » des années 20, est pourtant complètement hors de toute actualité. Mais justement, l’évasion est si complète, le dépaysement si total que ça en devient satisfaisant. Et puis cela suinte l’intelligence : une fois de plus on a envie de parler de dissection, de cruauté lucide, d’étude clinique, mais l’œil est devenu pince-sans-rire et l’impassibilité s‘est fait flegme. Alfredo Rodriguez Arias a acquis des globules rouges dans un sang qui, jusque-là, n’était pas assez sain. Attendons avec impatience VIERGE qui sort dans 12 jours.

15.09 – Je présume qu’en écrivant sa SERVANTE, Victor Haïm a dû très profondément ressentir le poids de sa transposition et qu’en la montant, André Thorent a dû s’éprouver très intelligent, peut-être même continuant un certain combat contre tous ceux qui, dans ce monde, pratiquent la torture et, « annexement », des expériences au détriment du corps humain des « victimes » éternelles. Mais pourquoi avoir choisi le temps et le ton « marivaudier » du 18e siècle pour dénoncer un type de criminel à bonne conscience, qui sévit effectivement de nos jours (encore que l’exemple du médecin opérant sur cobayes humains de Haïm, ne soit un peu trop référencié à un certain boucher de Dachau qui n’existe plus aujourd’hui avec le même premier degré) ? Cet éloignement » dans le badin, le primesautier, l’étrange, ce refuge dans un comique que n’atteignent pas les interprètes, sont pure timidité : Haïm est plus juif que nature. Il est incapable d’aborder sa dénonciation de front. Alors il biaise, tourne autour, a l’air de jouer avec et finalement édulcore son propos. Ajoutons que sa « forme » est terriblement banale, classique, boulevardière. François Maistre excellent puisqu’il joue une ordure, un « porc » (c’est dans le texte-) mène un jeu vieux à la tête d’une distribution bonne, mais qui fait vieille. Cette entreprise est vaine.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 1 février 2007
16.09 – Avec sa nouvelle pièce, TOUT CONTRE UN PETIT BOIS, Jean-Michel Ribes affirme la ligne qu’il avait indiquée dans OMPHALOS HOTEL : on ne peut pas ne pas prononcer le mot de « Boulevard », mais il est obligatoire d’ajouter aussitôt « de qualité », car RIEN ici ne vole bas, n’est vulgaire, n’arrache de rire dont on ait honte, ou d’émotion à bon marché. Simplement, on est ALIÉNÉ : 30 ans de distanciation sont oubliés. Le suspense tend l’action, l’étrange la baigne et il n’y a pour le spectateur aucune leçon à recueillir, rien que des impressions à ressentir. Nul ne peut s’identifier aux pensionnaires de la maison de repos pour doux dingues décrite. Nous sommes atteints au premier degré par les influx d’une situation éloignée, qui ne nous concerne en rien, ne saurait nous intéresser, et cependant nous marchons (un peu comme à un film) parce que c’est très bien fait, très bien joué (notamment par Michèle Marquais et Roland Blanche), habilement mis en scène, délicieusement DÉSUET, bourré de « climat » et d’« atmosphère ». Je le disais déjà pour le spectacle de Chaillot : on est ramené aux années 30/40, aux œuvres douces-amères, « bouleversantes » pour qui se contente de « grands » sentiments bourgeois. J’ai, cette fois, pensé à TESSA, qui fit les beaux soirs des ambassadeurs en 35/37. Seuls les moments comiques ont une certaine modernité. Ils sont directement  issus des FRAISES MUSCLÉES, comme en est  issu le peintre insolent et inquiétant qui, durant la soirée où l’héroïne attend, valises prêtes, son fils (mort à l’âge de 6 ans, nous l’apprenons sur le tard) censé venir l’arracher à la maison, où elle se croit depuis 3 jours et où en vérité elle va mourir incessamment, peindra en noir les cloisons blanches à l’origine. Tout, cela dit, est probablement fait de réminiscences familiales. Quels drames intimes trimballe donc ce garçon de bonne extraction familiale qu’est Ribes ? Il y a une personnalité dans cet univers.
Est-ce que TOUT CONTRE UN PETIT BOIS marchera ? C’est parfaitement professionnel. Il va être intéressant de voir nos critiques se définir.

20.09 – À entendre nos chantres de l’Occitanie, il semblerait que le Midi de notre hexagone ait été, avant l’invasion des barbares du Nord, une terre d’exceptionnelle liberté. La France, en complicité avec la mercantile Église de Rome, y serait intervenue un peu comme les hordes de Hitler plus récemment, et aurait étendu sur un vaste territoire le voile sombre de l’obscurantisme, la chape de l’intolérance et la rigueur de l’oppression tant politique que culturelle. Soit : il est vrai que l’ « unité » de notre Pays s’est  faite au départ de l’Ile-de-France par conquêtes, rapines, mariages, trahisons réalisées par ou au nom de la couronne de France. MAIS c’étaient des affaires entre « grands », et je dis qu’il y a imposture à montrer le PEUPLE heureux AVANT et malheureux APRÈS. Il y avait en Occitanie des Comtes et des Ducs comme en pays d’Oïl et ils n’étaient pas meilleurs avec leurs Serfs. Et il y a quelques abus à présenter le Catharisme comme un fanion libéral !... et comme un fait « national » ! Il l’est devenu en résistant. Dieu merci le Calvinisme et le Luthéranisme ne se sont pas teintés d’un semblable chauvinisme. Cela leur a permis d’essaimer.
Quoi qu’il en soit, LES TROUBADOURS, selon Pierre Constant, se seraient mis après l’ « occupation » à parcourir l’Europe des XIIIe et XIVe siècle, chantant Toulouse et Béziers dans leur langue et vantant les beautés de leur contrée. Cela donne un beau spectacle, plein de charme, au cours duquel on admire à quel point les ex-amateurs du Centre Dramatique de La Courneuve ont progressé dans l’art de dire, de chanter… et de jongler. Car ils jonglent, car ils font le saut périlleux, car ils marchent sur le fil des funambules PRESQUE aussi bien que des professionnels de la foire et du cirque. Et ce qu’ils disent est la revendication d’un peuple à garder SA culture et ce qu’ils ne disent pas, c’est que cette culture n’a été en danger QUE depuis l’école publique obligatoire, c’est-à-dire QUE depuis un siècle à peine. En choisissant les Rois pour cibles, il tape à côté. Louis XI se foutait qu’on cause occitan à Toulouse et Louis XVI s’en tripotait aussi. Ça n’a commencé à agiter que Napoléon. Aujourd’hui je serais bien content qu’on cause à Toulouse cette jolie langue que les campagnards continuent à pratiquer sous le nom de patois. Ça m’éviterait d’avoir, chaque fois que j’y descends, l’oreille écorchée par la vulgarité d’un idiome où le mot « con » revient toutes les 3 syllabes. J’y ai songé plusieurs fois en écoutant ce très distingué spectacle, un petit peu trop long mais point ennuyeux dans l’ensemble, de haute tenue et qualité, fruit d’un travail important et estimable, qui a eu le mérite, contrairement à ce que fait la Carriera, de dépolitiser le 1er degré du propos. La revendication culturelle ici exprimée ne saurait en effet en rien déranger notre droite. Elle est nostalgie… d’une Occitanie d’Epinal.

21.09 – PAROLE DE FEMME, c’est le cri de trois nanas, (très sincères) qui essaient d’exprimer ce qu’elles ressentent dans une société où la suprématie du mâle est un dogme de base. L’« inconciabilité » des deux sexes ennemis, et pourtant toujours attirés l’un vers l’autre, éclate au cours de cet exposé évidemment « raciste ». (Mais ne puis-je avoir envers le racisme de ces dames la même indulgence que celui que j’octroie à nos frères de couleur lorsqu’ils tombent dans le même travers à rebours ?) L’ennui, c’est qu’il n’est pas sûr que les 3 suffragettes (j’en connais une : Isabelle Ehni) soient représentatives à part entière de la condition féminine CONTEMPORAINE. (Parce que, Mesdames, notre jeunesse, elle va très vite ces temps-ci, et vos angoisses sembleront certainement surannées à nombre d’adolescentes 76).
Celles-là ont souffert, quand elles étaient petites, de n’avoir pas de « corps », entendez « pas de sexe », pas de « pipi », de « zizi », de « robinet ». Elles ont eu honte de la couleur et de l’odeur de leurs règles, mais n’ont accepté qu’à contrecœur les palliatifs de type « tampax » que leur proposait le système. À les entendre, c’est au cœur des règles magnifiées que la Femme se vautre dans son meilleur épanouissement ; je veux bien : je n’ai pas de moyen de contrôle.

Commentaire bref et intempestif
Moi,il m’a toujours semblé que ça les rendait de mauvaise humeur !Mais attention à ce qu’on dit : c’est un terrain glissant
 
Mais pour la description de l’accouchement, ayant moi-même assisté à 2 naissances (en voyeur certes, mais avec intérêt personnel et sans complexe, sous le prétexte que le mécanisme de la VIE que JE n’ai pas inventé donne à ce moment-là la prééminence à la FEMME), j’affirme que je n’ai pas vu de sage-femme dire à ce moment-là à sa parturiente : « imaginez que vous faites caca ! » Ces mœurs ont sûrement existé, puisque ces femmes mûres les décrivent et qu’on n’invente pas de telles choses, mais je les crois en sérieuse régression. Quoi qu’il en soit, je ne voudrais donner l’impression à quiconque que je sois sarcastique ou moqueur, ou que les problèmes évoqués ne m’intéressent pas, mais comment pourrais-je m’estimer compétent quand ma compagne de route sur la terre se revendique auprès de moi comme martienne ?... (c’est-à-dire résolument « étrangère ») et détourne le dialogue de l’exclusif point où je l’accepte : le point ECONOMIQUE. Relisez Engels, Mesdames, faisons la Révolution ENSEMBLE, détournons les yeux des fausses révolutions qui ont été perpétrées dans des pays NON DÉVELOPPÉS et qui vous servent à dire que le sort de la femme y reste subalterne (c’est VRAI et il y a aussi des antisémites dans ces contrées), abattez la Société Judéo-Chrétienne avec nous AU LIEU de rester les supports du conservatisme, et dans les Pays où vous avez conquis le droit de vote, la Providence des U.D.R. de tous les pays… 
petites filles et de la beauté des règles. Nous nous APRÈS, s’il y a encore lieu, nous reparlerons du sexe des apercevrons peut-être ensemble ALORS, que les angoisses petites-bourgeoises justifiaient des clameurs sans lendemain… De toute manière, tout cri d’alarme est utile AUJOURD’HUI. La démarche de PAROLE DE FEMME est honnête. C’est bien fait, bien joué, de tenue. C’est à voir et à suivre.

21.09 – On rit franchement pendant 1 h sur 1 h 20 à VIERGE, spectacle du Grupo TSE qui se joue à Essaïon après NOTES. Là encore, il s’agit d’une « variation » sur le théâtre. Le mot « réflexion » n’a pu revenir sous ma plume, car cette fois-ci, c’est la parodie qui l’emporte, et presque le canular : c’est l’histoire d’une famille de théâtreux minables, du type de celles qui sillonnaient il n’y a guère les routes, débitant mélodrames et vaudevilles, mère, fils, filles et collatéraux se partageant les rôles, au milieu de décors passe-partout passés… S’agit-il d’une dénonciation ? Point. Juste d’un divertissement qui tire sa drôlerie des accents croustillants des promoteurs, de l’exactitude des gestes manqués et de la débilité voulue des thèmes déclamés. Un certain irrespect face à la chose religieuse a su me charmer et me faire oublier quelques longueurs et la « facilité » du propos. On passe un bon moment, mais le titre pourrait être : LE TSE S’AMUSE. Ça ne vole pas bas QUE parce que les interprètes sont hors de pair. Facundo Bo en Christ vaut le détour.

22.09 – Vu à Fontenay le Fleuri la VITROMAGIE de Cyrille Dives.
Ce n’est pas du théâtre : il n’y a qu’un écran sur la scène. Ce n’est pas du cinéma : les images ne bougent pas. C’est de la lanterne magique avec projection de dessins. Certains sont beaux. Pas tous. Je ne crois pas que cette technique ait beaucoup d’avenir, du moins exploitée en tant que telle. Intégrée à un autre type de spectacles, pourquoi pas ?

23.09 – Il est sûr que la saison qui commence n’est pas placée sous le signe du « politique ». Pour ses AMOUREUX de Goldoni, Caroline Huppert n’a pas du tout cherché à « replacer l’œuvre dans son contexte », ou à « tirer la leçon d’un rapport social historique ».  IL semblerait que nous vivions un tournant dans la façon dont nos jeunes metteurs en scène appréhendent les classiques : c’est un retour à avant Brecht et Planchon. Le rythme, la vivacité, la légèreté ressurgissent. Mais point le jeu artificiel qui fleurissait avant 1950 sous le vocable : marivaudage.
Caroline Huppert n’a point fait une tragédie avec les rapports sans cesse troublés par la jalousie des 2 jeunes gens épris l’un de l’autre, décrite par Goldoni. Mais elle a cherché sous chaque geste, phrase, motivation, à ce que ses acteurs aillent au bout de l’extrême sincérité. C’est une belle réussite car RIEN ne sonne factice, mais rien n’est non plus pesant. Et le texte et l’environnement suffisent à signifier que l’intrigue se passe dans un milieu de bourgeoisie pauvre aux ambitions démesurées par rapport aux possibilités permises dans un système hiérarchique figé. Sous le masque d’une apparente liberté de sentiments, la Femme y reste une marchandise. Et il importe que chacun demeure à sa place.
Brigitte Rouan et Patrick Chesnais sont tout à fait remarquables de spontanéité. On sent qu’ils s’amusent en jouant. Ils m’ont bien fait rire. Les autres sont convenables.

20.09 – Compte rendu rédigé par Monique Bertin

 Quelques jeunes garçons et filles, tous complètement inconnus, avec en tête Marie-France Duverger, jouent au Studio d’Ivry «Surplus en stock…futaille ».
Le programme m’apprend qu’un travail de l’Atelier d’Ivry fut à l’origine de l’élaboration de ce spectacle. En sereine justice, il faut noter que la chance ainsi offerte à des débutants par la structure d’Ivry est à porter au crédit d’Antoine Vitez. Certes, l’influence du Maître n’est pas absente de ce montage, mais c’est celle du Vitez que nous avons aimée et soutenue à l’époque de « la grande enquête de François Félix Culpa » et de la pièce de Loula Anagnostaki, où débutèrent jadis Brigitte Jacque et Colin Harris.

En dépit de quelques maladresses, nous entrons volontiers dans le jeu de l’escapade, dans le rêve que s’offrent, avec la complicité d’un chauffeur de camion, quelques citoyens soviétiques. Sans doute sont-ils au fond d’eux-mêmes assez insatisfaits, qui d’être un intellectuel socialiste d’un pays d’Amérique Latine, qui « paysan-bureaucrate-petit-bourgeois » installé dans le système, qui prof de géographie dans ce lycée d’une province certainement très éloignée de Moscou etc… S’il y a une critique du système soviétique, elle est tout à fait au second degré et s’exprime par l’humour, par une certaine distance avec la réalité quotidienne. Et s’il y a évasion dans le rêve, il est à noter qu’il s’agit d’un rêve positif, puisque la recherche de chacun, le lien entre ces personnages si différents, c’est la quête et l’espoir de rencontrer L’HOMME BON… si bien que la bureaucrate débouchera sur une sévère autocritique.

Mais voilà que je dis ce qui n’est jamais que sous-jacent chez Vassili Axionov et les comédiens et musiciens (ces derniers jouant un rôle important). Tout est ressenti à travers la drôlerie, l’inattendu, la tendresse. Je ne connais pas du tout Vassili Axionov, mais il serait dans la lignée de Tchékhov que je ne serais pas surprise.
Le travail de cette équipe est en tout cas à suivre.

25.09 – Il n’est pas possible de traiter à la légère le travail de Richard Foreman pour LE LIVRE DES SPLENDEURS. On peut dire à l’emporte-pièce que sa démarche ne vise qu’à mystifier le bourgeois et l’on n’aura pas tort. MAIS l’exigeante impeccabilité de l’exécution ne procède pas QUE des moyens accordés sans limites par les instances culturelles internationales spécialisées dans la diffusion ésotérique. Le privilégié de Ninon Karlweiss en donne pour leur argent à ses utilisateurs. C’est un « professionnel » et il faut prendre en considération de base sa profession de FOI : l’ONTOLOGICAL HYSTERIC THEATRE n’est pas une équipe. C’EST UN HOMME qui, à travers des servants mâles et femelles, exprime sa propre HYSTÉRIE en tant que telle, c’est-à-dire en tant que fin en soi. Rappelons qu’en Métaphysique, donner une preuve ontologique de l’existence de Dieu, c’est affirmer : « Dieu est parfait, donc il existe. » Traduisez ici : « Foreman est parfait, donc il existe. »
En tout cas, il est là, toute la soirée, spectateur et chef d’orchestre, manipulant les sons et orientant les marionnettes vivantes qui lui servent à se projeter.
Projection scandée, hachée, apparemment incohérente et curieusement répétitive, reflet d’un monde décadent en pleine décomposition d’où ne surnage en salvatrice que la dimension de l’HUMOUR. Mais elle est là, vigoureuse pour qui sait la dénicher, pour qui ose se laisser aller au-delà de l’apparence « sérieuse » du propos, pour qui n’a pas peur de rire à ce qui est tout compte fait certainement pince-sans-rire.
Quant à la « leçon » de ces « splendeurs », qui semblent surgir d’un ballet dansé par des infirmiers (d’ailleurs en blouses de soignants, à moins que ce ne soient des tabliers de bouchers) et des aliénés (en vérité 1 aliéné à plusieurs têtes et à 2 sexes, l’un toujours impudique –le féminin- l’autre inexprimé –le masculin), elle est illisible, au moins au degré de spectateurs la recevant en 1 seule soirée, A MOINS QU’ELLE N’EXISTE PAS et que cette « métaphysique » ne soit que poudre aux yeux. Je n’écarte pas cette hypothèse. Resterait, dans ce cas, que l’impression recueillie par le spectacle existe : c’est celle qu’on peut ressentir en face de certaines toiles modernes hermétiques. C’est, de toutes manières, l’Art d’un peintre (disposant de pinceaux spéciaux évidemment). La ligne est celle d’un Bob Wilson.

29.09 – Je pense qu’il y aura bien quelqu’un pour dire qu’en sortant du spectacle de la compagnie de la GRANDE CUILLER, les spectateurs sont à ramasser à la petite cuiller. Ces jeunes gens à peine sortis de l’amateurisme nous entraînent en effet à les suivre à travers tout le PALACE, du hall au bar, du bar au balcon, du balcon à l’escalier de sortie, du dit escalier à la salle souterraine etc…  (j’en passe), tout en nous racontant que (c’est le titre) PARIS C’EST GRAND, c’est-à-dire que de la goualeuse au travailleur immigré et de la pute au chourineur, on y trouve à boire et à manger. Personne n’en douterait s’il était possible de pénétrer dans le propos. Or, avec ces déplacements perpétuels qui nous sont ORDONNÉS parfois à la limite de l’agression, c’est impossible. Ce spectacle m’a re-convaincu que le rapport public – acteurs peut être tout ce qu’on veut SAUF MOUVANT. Deux zones privilégiées doivent se créer dans un lieu, et seule l’ingéniosité d’une Ariane Mnouchkine ou d’un Andrei Serban pourrait nous le faire oublier. Cette Grande Cuiller en est très loin.  (Palace)

30.09 – Je n’ai jamais porté Jaime Jaimes dans mon cœur. Sans raisons : cet ectoplasme argentin ne m’avait jamais rien fait. Mais j’avais opposé une intuitive force d’inertie à ses pressantes sollicitations.
La représentation de EL CAMPO au Petit TEP me conforte dans le sentiment que j’avais eu raison. Car la pièce de Griselda Gambaro montre une situation infiniment pensable dans l’Argentine actuelle, celle où un comptable ayant répondu à une petite annonce se retrouverait « à la campagne » dans une hacienda où des nostalgiques du nazisme auraient recréé non seulement un univers de type SS, mais carrément un camp de concentration avec « déportés » veules et asservis. Qui seraient ces victimes de la violence pure ? On peut l’imaginer dans un pays où fleurissent les violences parallèles et où des gens « disparaissent » quotidiennement au coin des rues. J’imagine donc que l’œuvre dénonce un phénomène de la situation intérieure argentine (disons sud-américaine) et peut-être dans ce pays est-elle même à clef. Face à cette dénonciation, le metteur en scène avait, à mon avis, deux options possibles : la 1ère, situer très précisément le spectacle dans le contexte LOCAL. La 2e, en tirer la leçon universelle ACTUELLE et montrer, comme Brecht, que « le ventre est encore fécond de la bête immonde ». Il en a choisi une 3e par excès de 1er degré : incapables de se transposer, ses nazis et déportés semblent sortis de quelque PORTIER DE NUIT. Cela veut dire qu’il semble s’agir d’un JEU CONSENTI de part et d’autre, et c’est grave car l’arrogance, l’insolence, la violence nazies deviennent dès lors COMPLAISANTES. Nous assistons à un psychodrame malsain et répugnant, mais d’où aucune leçon ne peut être tirée.
En France, on aurait peut-être pu troquer l’uniforme SS contre celui des CRS, ou des légionnaires, et celui des déportés contre la tenue des contestataires de 68, ou la chemisette des travailleurs immigrés ; ce n’est peut-être pas LA bonne idée, MAIS cela n’aurait pas donné l’impression que celui qui s’exprimait était un nostalgique du nazisme (peut-être par masochisme puisque, sauf erreur, il est Juif). Jaime Jaimes m’a fait penser à ces fabricants de films porno qui multiplient les images suggestives sous prétexte de dénoncer l’envahissement érotique. Certains d’ailleurs ont « dénoncé » ainsi les bordels des camps de la mort. Nous sommes en famille. Beurk !...

04.10 – En me pointant au THÉATRE DE LA PLAINE pour voir FUENTE – OVEJUNA de Lope de Vega monté par la COMPAGNIE LE CHEMIN, mise en scène de Jean Le Bonniec, je croyais aller assister aux ébats  d’une jeune compagnie. C’était avouer ma sclérose, mon ignorance envers les carriéristes de la décentralisation, car ce Bonniec, ancien élève de l’Ecole de Strasbourg, fut successivement comédien sous Gignoux, Joris, Parigot, Vitez, Dubois et Girones. C’est à l’Ouest que lui furent confiées ses premières mises en scène et Georges Lerminier avait, il y a 2 ans déjà, vu à Rennes cette « histoire d’une révolte » en forme de fête commémorative d’un événement survenu il y a 500 ans. C’est assez dire que la « leçon » à tirer du spectacle n’a rien de bien dérangeant pour nos pouvoirs, qui ont tout de même renoncé de nos jours à user du droit de cuissage au 1er degré. Tout rentre dans l’ordre, d’ailleurs, quand les bons souverains catholiques d’Espagne acceptent l’allégeance des vilains qui se sont débarrassé de leur méchant alcade !
Cela dit, il s’agit d’un spectacle plaisant, d’une gaieté un peu forcée, mais qui se laisse regarder sans ennui. J’ai pensé que ça avait l’air d’un plein air.

06.10 – Une nouvelle fois, la montagne de Chaillot accouche d’une souris. Agréable, au demeurant, foisonnante d’amusantes trouvailles, drôlette, mais enfin cette ELISABETH UN de Paul Foster aurait été mieux à sa place dans une quelconque GAITÉ MONTPARNASSE que sur notre 3e scène nationale. Et ce n’est certes pas ce choix qui rehaussera le blason de notre ami Périnetti.
De quoi s’agit-il ? Une troupe de comédiens (anglais)  va représenter devant la Reine une pièce sur la grande Elisabeth surnommée UN parce que la reine « vierge » était un homme. L’irrespect est tout à fait « britannique », c’est-à-dire qu’il débouche sur un vibrant éloge de celle qui a maintenu la religion anglicane en Angleterre, contre l’Armada de Philippe II d’Espagne et contre la Catholique Marie Stuart. Cet hymne de reconnaissance à une souveraine qui ne fut pas un enfant de chœur a quelque chose d’étranger pour une oreille française, et en tout cas d’irritant pour ceux qui ne croient pas en la valeur du pouvoir absolu. Car finalement la « leçon » est là : nonobstant ses défauts, qui sont montrés sans complaisance mais avec une amicale indulgence, ce qu’on nous montre, c’est ce que fut une GRANDE Reine. J’imagine (en filigrane) que dans l’esprit de Foster, il en faudrait de nouvelles comme ça pour conduire l’Humanité, hésitant comme elle à devenir criminelle par RAISON D’ETAT, mais s’y résignant devant la nécessité, à contrecœur !... La Pauvre !!! Vous dirai-je que je ne souscris guère à cet enseignement (qui au surplus n’a rien de neuf).
La mise en scène du Roumain Liviu Ciulei est vivante, énergique, joyeuse, « pas sérieuse », un brin boulevardière, facile, MAIS elle n’est pas d’une grande originalité et surtout, ce n’est pas encore elle qui nous aura montré Chaillot fonctionnant. À marquer d’une pierre blanche, l’incendie de l’invincible Armada avec des petits bateaux flottant très joliment.
C’est bien joué dans l’ensemble. Nicole Garcia est très diverse.

07.10 – Étant parties du principe que la chose la plus intéressante au monde était de consacrer leurs vies à la contemplation de leurs nombrils respectifs, Françoise Achard et Tamia, sérieuses comme des Papesses, et visiblement mues par la Foi, tentent de nous faire partager cette conviction. Moyennant quoi, de gracieuses convulsions animent leurs corps pudiques et des sons étranges sortent de leurs gorges tantôt en direct, tantôt par le truchement de longs instruments à vent ou à percussions, tantôt avec l’aide d’une bande sonore, tandis que des éclairages subtils, qui les suivent dans leurs moindres soupirs, viennent nous prouver que RIEN dans l’exhibition qu’elles nous baillent, n’est improvisé. C’est pousser la prise au sérieux de son SOI jusqu’à l’extrême le plus profond… Un profond qui gagnerait en originalité s’il n’était si visiblement inspiré par les clichés nirvanesques de l’Hindouisme conventionnel, baignant dans cette « sagesse orientale » dont certains se demandent si elle ne serait pas à base de malnutrition précoce.
Sarcasmes mis à part, il faut dire que c’est assez beau, très bien abouti, fruit d’un travail qui a certainement été assidu. Je ne vois pas du tout quel public ayant un peu les pieds sur terre pourrait se sentir concerné.

08.10 – Si l’on considère la MÈRE COURAGE de Brecht du point de vue de la leçon à en tirer, celle-ci n’a rien perdu en 1976 de son acuité : devenue incarnation de tous « les petits qui se trompent à l’ombre des jeux des grands », l’aventurière vagabonde décrite par le Simplicissimus (et qui fut sans doute historique) de Grimmelhausen comme une noble riche en rupture morale, nymphomane à soldats rusée, sans scrupules et profiteuse, restera, retraitée par Brecht, EXEMPLAIRE et éternelle : devraient s’y reconnaître tous ceux qui croient pouvoir tirer leurs épingles de jeux dont ils ne tiendront jamais les cartes maîtresses. Leurs acharnements à survivre à travers la voie erronée choisie les rend pathétiques , mais inexcusables. Ce n’est pas le « DESTIN » qui les accable, mais les conséquences de leurs propres aveuglements. Leurs motivations sont, de surcroît, viles. Ces pauvres chroniques le resteront parce qu’ils n’ont pas vu leurs ennemis dans les « Grands ». Pensant s’en servir pour s’élever, ils en sont les dupes permanents.
La « Mère Courage est ainsi surnommée parce qu’elle survit à tous les coups, parce qu’elle s’accommode de tous les traits dont la Fortune la perce, parce que sa devise pourrait être : « Je maintiendrai ! » (entendez « je ME maintiendrai moi-même quoi qu’il advienne »). En vérité, « mère entêtée » lui conviendrait mieux, ou encore « mère les œillères ». Cette mère-là, aujourd’hui, lirait ICI PARIS et le PARISIEN LIBÉRÉ, et en entendant Giscard, retour d’Iran, annoncer qu’il y a décroché « pour la France » de fabuleux contrats dans le nucléaire, elle se dirait qu’il y a sûrement pour elle quelque profit à en tirer…
MAIS l’œuvre, si elle tourne autour du personnage de la mère, est  riche de bien d’autres notations. Elles ont été maintes fois décrites et analysées. N’y revenons pas. MUTTER COURAGE est un monument.
Reste que ce monument date du point de vue de la forme. La sensibilité contemporaine occidentale ne peut plus supporter ces longs fleuves méandreux au bas desquels le spectateur sollicité de faire effort, arrive épuisé, honteux de n’avoir pas su être attentif 4 heures d’affilée, conscient de ce que la pesanteur germanique ne convient décidément pas à sa soif de rythme et de mouvement. Chaque phrase de MÈRE COURAGE peut être commentée et je ne pense pas que RIEN y soit remplissage. Mais justement : trop c’est trop.
Choisissant de survoler l’anecdote, le public se perd, s’enlise dans les sinuosités denses… et finalement s’emmerde.
D’autant plus qu’il y a une chose qui n’aide pas, et qui est l’abominable, l’horrible, l’exécrable musique de ce médiocre qu’était Paul Dessau. Il est possible que ce minable ait eu son heure de mode. Il est EPOUVANTABLE aujourd’hui, littéralement hérissant. Il y a scandale à ce que l’œuvre de l’écrivain soit LIÉE à ces notes débiles. CA AUSSI EST EXEMPLAIRE.
C’est José Valverde qui présentait hier soir SA version de MÈRE COURAGE. C’était une toute Première carrément  pas au point, mais curieusement MOLLE. J’ai déjà vu nombre de Premières pas au point dans ma vie, qui parfois ont viré aux miracles parce que les artistes conscients de ce qu’il y avait à « sauver », s’y mettaient soudain et décollaient  littéralement.
À Saint-Denis, les ringards de service (Vilhon, Renot, de Gorgi pour n’en citer que quelques-uns) ne paraissaient pas du tout concernés par l’enjeu. Seules Micheline Uzan (un peu frêle mais BIEN, surtout dans la 2e partie et notamment dans la scène finale, en tous cas toujours juste, nette, manquant un peu de puissance et Annette Lugand (étonnamment présente, émouvante) semblaient avoir ENVIE d’atteindre à une efficacité.
Alors je suis inquiet car RIEN n’indique que d’autres filages devant le public amèneront ces cachetonneurs à se réveiller.
À le supposer, cette MÈRE COURAGE n’apporte pas beaucoup de nouveautés, et je ne suis pas très d’accord avec certaines initiatives du metteur en scène : d’abord, POURQUOI avoir habillé d’uniformes 14/18 puis 39/45 des militaires qui ne cessent, à longueur de texte, de faire référence avec précision à la guerre de Trente ans ? Qu’est-ce que cela apporte ? … ENSUITE, alors que toute la dynamique de l’œuvre repose sur l’ERRANCE de la Mère Courage, pourquoi ne nous avoir jamais montré sa carriole qu’arrêtée ? Etait-ce pour ne pas rappeler Montero et Weigel ? Piètre raison…
Ensuite, pourquoi ces plages « oniriques », et notamment ce tableau esthétisant autour de Catherine jouant du tambour pour alerter la ville menacée ?  Mystère…
D’accord, il y a quelques bonnes idées. Le dispositif fait de sacs de sable est beau et habile. Et puis, il y a des perles dans le détail. MAIS L’AME N’Y EST PAS, le punch manque. À pièce pas très bien fagotée et trop longue, il faudrait des monstres. « On » ne les a pas engagés

 COMMENTAIRE a posteriori

A part ce dernier compte rendu qui concerne LA MÈRE COURAGE et qui rappelle qu’à mon avis jamais un auteur dramatique ne devrait associer à son œuvre un compositeur de musique,
à part les relations qui évoquent le chemin d’un Jean Michel Ribes ou d’un Alfredo Arias, ainsi que celui du Centre dramatique de La courneuve,
à part celles qui, à propos de Richard Foreman ou de Paul Forster indiquent que l’Amérique du Nord a cessé d’apporter à la vieille Europe une certaine jeunesse de la contestation,
je me demande si certains de ces écrits méritent de passer à la postérité. Moi-même, j’avais oublié Cyril Dives, Personnage pourtant très attachant, la compagnie de la Grande Cuiller, que j’ai  accompagnée avec amitié pendant quelques années, Jaime Jaimes, Tamia …
Faut il faire re-surgir ces carrières que ma mémoire (mais fût-ce seulement la mienne ?) avait effacées ?

SUITE À CETTE RÉFLXION, CONTINUONS À FAIRE RE-SRGIR LA MONOTONIE DECE QUE COMMENCE À DEVENIR VRAÎMENT :
LA ROUTINE :

14.10 – Le « POUVOIR » ayant exercé sa fascination sur Stuart Seide comme sur 95 % des metteurs en scène actuellement en exercice, le choix de MESURE POUR MESURE ne doit point étonner, pas plus que sa réduction à une anecdote linéaire. Un Brecht aurait peut-être pu retraiter cette histoire du Duc de Vienne qui abandonne provisoirement son Pouvoir aux mains du trop vertueux (en apparence) Angelo, à seule fin de dénuder son hypocrisie. Pour une fois, en effet, il n’apparaît pas avec trop d’évidence que Shakespeare soit du côté de l’oppresseur. Il est plutôt du parti du monarque éclairé et juste. Ce n’est pas la plate forme idéale, mais du moins fustige-t-il l’abus de Pouvoir, et sa pièce peut-elle, à nos yeux, apparaître comme un pamphlet contre l’intolérance, l’obscurantisme entretenu par l’Eglise, l’inhumanité de règles morales incroyablement anti-naturelles.
Stuart Seide n’a apparemment pas été agité par la leçon à tirer. Il préfère esthétiser, à sa manière un peu vieillotte, avec l’aide d’une insipide musique d’un nommé Roland Creuse. Son montage n’est pas sans personnalité et je n’ai pas détesté, notamment, la façon dont sont traitées les scènes de « truculence ». Mais il est quand même détestable que l’extrême bon marché de la personne humaine illustré ici (constaté) ne soit pas autrement stigmatisé. Et surtout il est fâcheux que le spectacle soit si chiant. (TEMPETE)

19.10 — Voici une jeune troupe, le THÉATRE DE L’ÉVENTAIL, animée par un beau « Marocain », ex-assistant de Hossein, nommé Maurice Attias, qui n’a pas peur d’aller au bout du bout des intentions, impulsions, gestes, cris, sentiments, et qui nous présente à Essaïon des CAPRICES DE MARIANNE tels qu’il nous semble à posteriori que Bisson aurait dû les rêver, mais ne les a pas exécutés. Ô combien timide nous paraît à présent la démarche du jeune Romantique épris de musique wagnérienne, lorsque nous nous trouvons en face de la vigoureuse « spontanéité » super fortement sexuée de la jeune équipe conduite par une Marianne Stéphanie Loïk, un peu caricaturale certes (comment en serait-il autrement avec son visage en lame de couteau qui rappelle de plus en plus celui d’Emilfork ? – son jeu aussi), mais plausible après tout dans sa roublardise de « femme, trois fois femme », s’étant évidemment défendue aux prises avec un metteur en scène misogyne !
On rigole beaucoup durant cette soirée qui n’est jamais ennuyeuse, parce que le détail y est nourri d’un authentique jaillissement créateur, et de trouvailles souvent surprenantes.
Certes, des grincheux diront que cette « déconventionnalisation » est gratuite, que cette mise en pièce n’a rien à voir avec la « révolution culturelle » exigée par un Maïakovski recommandant de jeter les arts à la poubelle (je le cite parce que l’équipe s’y réfère explicitement dans le programme), que rien ne justifie la division de la distribution en « Protagonistes » (Octave, Coelio, Marianne) et antagonistes (tous les autres, 2 acteurs, 1 actrice), que les « triturages » de texte, les monologues découpés en tranches et proférés par n’importe quelles bouches ne sont ni nouveaux ni nécessaires ; qu’enfin, remonter aujourd’hui les CAPRICES ne semble pas s’imposer… et en effet, à quoi cela sert-il ? Ils diront que ces jeunes gens ne songent qu’à épater le bourgeois et que leur audace est confortable, qu’au surplus leur démarche est facile… et c’est vrai qu’au fond elle l’est : la combine consistant à disséquer chaque réplique en la prolongeant par une gestuelle énergique… POURTANT, il faut insister sur le fait qu’il y a là un TRAVAIL intelligent, une JEUNESSE bouillante, du NERF. Toute la question est de savoir si Attias se prend au sérieux. Si ce n’est pas le cas, sa démarche est sympathique et il est à suivre.

21.10 – Il se peut qu’il y ait un spectacle à faire avec des nouvelles de Jack London. Ce n’est pas LA VIANDE ET LES ÉTOILES, de Richard Soudée. Et d’abord parce que London n’y est pas seul exposé. « Barbe Bleue » et « La bête du Gévaudan » tiennent une trop grande place dans ce collage pour qu’on puisse le référer essentiellement à l’auteur de CROC-BLANC.
Plus grave : aucune leçon n’est à en tirer, du moins directement. Leur apport édulcore donc l’ensemble du projet… « Édulcoré » -je viens de l’écrire spontanément, étiré, effiloché, « arythmé », ce montage semble être fait de bric et de broc. Je comprends bien qu’il était tentant d’utiliser le barde turc de Mehmet, qui joue au surplus merveilleusement de la flûte. Mais qu’est-ce que vient foutre cette note orientale dans une soirée consacrée (en principe) à un auteur résolument occidental ? Et pourquoi avoir engagé un acteur sud-américain absolument incompréhensible (Emiliano Suarez, je suppose) pour incarner un homme des cavernes disert ?
En fait, si un jour quelqu’un monte un spectacle sur London, je le vois très simple, dans le genre veillée de feu de camp. L’anecdote dite en confidence deviendrait essentielle et pourrait s’animer de scènes jouées, voire commentées musicalement. Ici, le verbe ne prime pas.
Richard Soudée a pensé « spectacle ». C’est son erreur. Il a voulu s’exhiber comme metteur en scène. Mais n’est pas Mehmet qui veut. Et  puisqu’on en parle, de Mehmet, et qu’il va nous revenir, je trouve qu’il ne devrait pas céder à l’amitié et prêter ainsi le titre du THÉATRE DE LA LIBERTÉ. Il ne pourra qu’y perdre.

22.10 – Il me paraît à peu près certain que la pièce de Michel Garneau : QUATRE À QUATRE, si elle eût été jouée en langue française par des artistes de notre hexagone, n’aurait sans doute pas intéressé grand monde.
Cette conversation entre 4 femmes (la fille, la mère, la grand-mère et l’arrière-grand-mère), écrite par un homme, tourne en effet presque exclusivement autour de la question des rapports de couples, en des termes qui n’ont vraiment rien de bien originaux et qui ressortent un brin de l’obsession sexuelle. Le conflit des générations est évidemment traité en termes d’incommunicabilité, en tout cas entre la fille au ventre avide, qui a viré son mec trop paresseux, et qui s’emmerde toute seule dans une vie où elle pourrait faire tout ce qu’elle voudrait, et la mère qui n’a jamais joui et attend que revienne au foyer, à l’heure de la retraite, son mari volage, voyageur de commerce qui l’appelle « maman » et fait l’amour avec des filles de rencontre dans tous les hôtels Saint-Louis du pays. Bien sûr, cette fille est certaine qu’elle aurait mieux compris son aïeule. Celle-ci déplore que sa fille ait vendu la terre et soit venue à la ville « terrifiante ». Bref, on nage dans les lieux communs de l’imagerie d’Epinal des lignées familiales. Celle-ci n’est vue que par les femmes, c’est sa particularité, des femmes dont aucune n’est heureuse. Mais cette insatisfaction n’a ni racines ni prolongements « politiques ». Tout au plus reflète-t-elle les inconvénients d’une civilisation qui subordonne et aliène la Femme à l’Homme.
Seulement voilà : toutes ces banalités sont débitées avec le savoureux accent québécois par 3 nanas du cru, que Garran est allé dénicher sur place, et qui ont de la SANTÉ. Alors on est assez sous le charme… et rassuré, puisque dès lors toute la grisaille décrite devient canadienne.

27.10 – Il faut bien le dire : avec Jaromir Knittl annonçant ANTOINE ET CLÉOPATRE, je m’attendais au pire. Or, cette représentation au TPN se laisse voir sans ennui. La mise en scène existe. C’est donc une bonne surprise.
Certes, le propos ne vole pas très haut, et au début, j’ai même douté que le texte dit par les acteurs soit de Shakespeare. On sait ce que je pense de l’Elisabéthain célèbre. Reste qu’il savait écrire, et que le tout premier degré n’était pas sa nourriture habituelle.
Knittl nous montre un digest  assez caricaturé, qui a presque l’air d’un découpage de film ou d’une bande dessinée animée. Michèle Laurence, Cléopâtre érotique toute en sexe et rien en politique, s’y oppose à une Claudia Coste Octavie femme résolument « objet ». Oumansky en Antoine, Gerbaulet en Octave et (très présent) Claude Mercutio en Agrippa, vont assez bien au bout de leurs intentions.
Je ne vois pas bien à quoi correspond le fait d’avoir habillé les protagonistes en militaires anglais de la dernière guerre. Cette transposition ne recèle aucune leçon.

28.10 – Cinq nanas, deux moches, une callipyge, et deux pas mal qui d’ailleurs se foutent à poil, c’est le Piccolo Théâtre de Paris ! Il semblerait qu’il y ait un texte puisqu’un nommé Roberto Giardina signe la « pièce ». À dire le vrai, PASOLINI ressemble plus à une improvisation collective qu’à une œuvre. En 70 minutes, sur fond de cartes à jouer représentant la Papauté, Mussolini, le cinéaste crucifié et le même maniant la faucille d’une main et le marteau de l’autre, ces dames survolent la vie de l’homosexuel qui fut crapuleusement assassiné.
C’est un certain Attilio Maggiuli qui les dirige. Étrange, que cette entreprise où l’on ne voit que des femmes soit orchestrée par des hommes ! Étrange que ce soient des femmes qui cherchent à rendre plausible un personnage dont la misogynie était historique, et qui ne se servait d’elles que comme d’objets d’art ou de répulsion. Cela dit, le spectacle confus ne nous apprend pas grand-chose sur son héros, si ce n’est qu’il nous donne quelques lumières sur les méthodes d’enseignement  de l’Italie fasciste, et qu’il nous rappelle que le père de Pier Paolo, enfant gâté et trop chéri, était militaire et fut déchu après la guerre. RIEN ne nous montre Pasolini DEVENANT ce qu’il nous montra dans ces films. Le survol contient moult raccourcis, et la mort est déjà là que le spectateur était à peine sorti de l’enfance.
Curieuse soirée, mal fagottée, longuette malgré sa durée courte, guère professionnelle, que n’étaye point une culture politique. Les « événements » retentissent sur des hommes qui les subissent. Ce n’est guère acceptable hors d’une critique que je n’ai point détectée.

30.10 – Il y a eu avant la dernière guerre une série de films comiques dont le 1er s’appelait MOÏSE ET SALOMON PARFUMEURS. L’identité juive y était gentiment chinée. Les 2 compères avaient le cœur sur la main et le commerce dans le sang. Ils faisaient rire et attendrissaient des foules, qui n’auraient jamais imaginé qu’elles fussent antisémites, et en vérité elles ne l’étaient pas : simplement elles se confortaient dans la conviction que le Juif est différent, étranger… et puis un peu trop malin, quelque peu roublard, se faufilant partout comme une anguille… Hitler pendant ce temps s’installait et progressait.
Victor Haïm procède de la même démarche. On pourrait dire que c’est par masochisme. Mais il fonde toute sa carrière sur le fait qu’il est JUIF, donc AUTRE. C’est même chez lui quasi une revendication : « Oyez, bonnes gens, ne cesse-t-il de nous clamer, voyez comme je suis obéissant, et néanmoins irrespectueux, lorsque le Seigneur ME parle À moi parce que je suis de son peuple ÉLU. Vous n’en êtes pas ! Ha ! Ha ! c’est bien fait, na ! »
Ô, bonnes gens, pourquoi nous persécutez-vous, nous,  qui sommes si humbles et nous nourrissons de peu ? Oï ! Oï ! Oï ! Serons-nous toujours vos victimes ? À quoi bon, puisque, quoi que vous nous fassiez, nous resurgirons toujours ! Lâches mais courageux au fond…
ISAAC  ET LA SAGE FEMME, monté avec sensibilité par Etienne Bierry, montre donc un pauvre pêcheur qui recueille à son bord une sage-femme égyptienne. Cela se passe au temps où le Pharaon ordonnait qu’on égorgeât tous les garçons juifs nouveaux-nés.
Haïm (moins «Juif » en scène qu’à la ville, c’est assez curieux) joue lui-même le héros famélique qui CONSTATE, sans la contester, la collusion de Dieu et du Souverain d’Egypte. Évelyne Istria, solide dans la charpente qui lui vient avec la quarantaine, campe une sage-femme pleine de santé, mangeuse de poisson vivant et de chair humaine crue. Elle fuit car elle a désobéi aux ordres du Roi. En princesse égyptienne, Sylvie Le Noir est fort sexy. On passe une « bonne » soirée et les gens rient beaucoup, surtout pendant la 1ère heure.
Mais les Goï n’ont-ils pas toujours ri des Juifs quand ils ne les massacraient point ? Justement, au lieu de jouer ce jeu habituel avec une complaisance lécheuse, Haïm ne pourrait-il pas s’intéresser à des problèmes contemporains plus généraux, plus universellement concernants ? Et s’est-il demandé si, à l’heure du Sionisme et de l’Etat d’Israël, il existe encore des gogos capables de s’apitoyer sur le sort du peuple errant ? Pourquoi ne nous chante-t-il pas : « Hélas ! Hélas ! Moi aussi je peux être cruel, et torturer, et spolier. Ô Seigneur, combien terrible est ta vengeance, toi qui m’incites à rejoindre une terre promise où JE me transformerai en bourreau. Hélas ! Hélas ! Seigneur, que faut-il faire aujourd’hui pour être agréable à ton cœur ? Est-ce VRAIMENT ce que font mes frères en Israël ? Seigneur, EXISTES-TU encore ? AS-TU JAMAIS EXISTÉ ? Pourquoi m’as-tu engendré IMPOSTEUR ? … Je te regrette SEIGNEUR ! Je te renie, salope de Jahweh. Tous les hommes sont des frères. TOUS. Pourquoi leur as-tu inculqué le contraire ? »…etc.
Je préfèrerais ces thèmes au ronronnement ressassé coutumier. Mais Haïm renoncerait-il aux sources de sa rentabilité ?


COMMENTAIRE :

S’inscrit là un commentaire ajouté à l’époque par Monique Bertin,ma collaboratrice,qui s’affichait résolument « de gauche » comme moi, mais avec une nuance Chrétienne qui nous amenait fréquemment à des joutes oratoires,car moi, je ne parvenais pas à penser que l’avenir de l’humanité puisse passer par une religion. Je la cite donc : 

 «   Ici, Jahweh pourrait peut-être répondre : « Ecoute mon fils, tu vas un peu loin dans la provocation. Je t’ai envoyé exprès pour ça mon fils, Jésus. Mais ça n’a pas tellement plu quand il a expliqué qu’il n’était pas là seulement pour tes arrière-grands-pères, mais pour TOUS. Je sais, ça n’était pas facile d’accepter que le libérateur attendu veuille aller au-delà du prévu… 
Et Haïm  a répondu : « T’as pas fini de m’emmerder ? »

03.11 – Il me semble qu’avec une vache et une jument sur une scène, (hier soir, la jument souffrante était absente, mais la vache, une super charolaise, était là), il y aurait eu des choses signifiantes à dire.
Par exemple, Olivier Périer aurait pu nous entraîner à méditer avec lui sur la pollution de notre atmosphère engendrée par le remplacement des moyens de trait  animaux par les mécaniques ; ou à réfléchir sur la « qualité » carnivore de l’espèce humaine ; ou, moins philosophiquement, sur le prix de la bidoche, la façon dont on la fabrique dans ces ignobles usines campagnardes où les bêtes sont engraissées à l’accéléré. Il aurait pu dénoncer l’image poétiquement rassurante du brave agriculteur proche de notre mère nature, et montrer ce personnage tel qu’il est, avide de fric, conservateur pour garder et accroître son petit bien personnel, insensible aux plaintes des animaux qu’il égorge, affameur du peuple si son intérêt l’exige etc… etc…
Au lieu de cela, cette vedette de la décentralisation bon teint a choisi de nous bailler un one-man-show obscurantiste et rétrograde à l’eau de rose, nous montrant à la fin du siècle dernier (pourquoi ?) un paysan contant des souvenirs qui m’ont rappelé les « contes et légendes d’Auvergne » édités à l’usage des enfants et retraçant des anecdotes médiévales traditionnelles !
C’est débité mollement, souvent inarticulé, inaudible, c’est froid, ça n’a pas de contenu, ça cherche à perpétuer la notion d’incommunicabilité entre gens des villes et de la campagne, Périer s’adressant à une salle urbaine comme si les citadins devaient, à ses paroles, découvrir un univers inconnu !... Ces mémoires d’un bonhomme n’ont aucun intérêt. On aurait eu envie que la vache chie sur le médiocre narrateur. Mais elle est restée très propre.

05.11 – La modestie étant de nos jours une denrée rare, il faut souligner celle d’Arlette Téphany s’attaquant avec très peu de moyens financiers à l’œuvre de Brecht : « La Vie de Galilée ».
Quinze acteurs en tout se partagent la centaine de rôles écrits par l’auteur. La musique de Hanns Eissler est enregistrée et les artistes qui « chantent » la suivent comme ils peuvent. Les costumes sont d’une grande pauvreté et Eric Noilly a nommé « aménagements scéniques » ce qu’il eût été difficile d’oser appeler en effet « décors ». Mais la distribution, conduite par un Pierre Meyrand, parfois remarquable, est solide, homogène. Elle a été dirigée dans l’esprit de servir le texte, et c’est là le mérite du spectacle : on écoute ce que Brecht avait à dire contre l’obscurantisme entretenu par une Église au service éternel des Puissants. Le « héros » nous apparaît dans toute sa vérité qui n’était pas que positive. (Et nous ne saurons jamais si sa rétractation fut lâcheté ou suprême habileté pour pouvoir poursuivre l’œuvre). Il nous est montré humain, joyeux drille, bon vivant tel que Brecht l’avait décrit vulnérable.
Curieusement, ce montage au 1er degré (mais ce n’est pas une critique) donne à la pièce un aspect mélo. Les moines et ecclésiastiques de tous poils qui hantent le Plateau semblent descendre d’une tradition hugolienne.
En tout cas, ça dure 3 h 30 et on ne s’ennuie généralement pas. Dommage qu’il y ait les exécrables plages musicales. Une vraie lèpre.
Que dire ? Les grincheux regretteront les fastes du Berliner Ensemble ! Moi aussi, un peu. Le GALILÉE de Chelles, c’est du THÉATRE OUVERT !
N’empêche que si Attoun avait toujours des textes de ce poids, il n’aurait pas besoin de truquer son propos en faisant intervenir des « regards » de metteurs en scène. Et puis n’est-ce pas d’Allemagne que nous vient l’appellation « modeste » de « régisseur » pour désigner le « metteur en scène » ?
Rendons simplement hommage à l’honnêteté, au travail artisanal bien fait. Serons-nous les seuls ?

07.11 – On pourrait se demander s’il est politiquement « de gauche » d’exhumer, à l’usage de notre jeunesse, l’ODYSSÉE du Grec Homère, sans en tirer, en épilogue, une leçon : quoi de plus non marxiste, en effet, que cette histoire qui montre l’homme jouet entre les mains des Dieux, pion ballotté au gré de leur fantaisie au sein d’une société faisant bon marché de la vie des inférieurs sociaux, et fondée sur une hiérarchie couronnée par des « bons » ou des « mauvais » maîtres, le POUVOIR découlant toujours de quelque DON surnaturel ou de quelque collusion avec les « immortels ». Frappant les juvéniles imaginations, cette philosophie que n’entame pas la « ruse » du héros (nul plus que lui n’est en effet respectueux de l’ « ordre » imaginé par le poète au service des puissants de l’époque), me paraît être fort nocive, et si j’étais la veuve de Mao, j’aurais certainement interdit le spectacle et fait à Arlette Bonnard les gros yeux. Cela dit, comme dans notre Démocratie libérale avancée, il n’est pas question d’enseigner aux enfants à se libérer des opiums culturels que leur ont légués les « ANCETRES », je vais parler du spectacle comme si son contenu ne servait pas les desseins sournois de NOS maîtres d’AUJOURD’HUI, (ça se situe au même niveau que le catéchisme : ON imprime dans les fraîches cervelles des notions de type postulat. Généralement, elles suffisent pour maintenir l’homme RÉSIGNÉ jusqu’à sa mort. D’ailleurs ON a les parades envers ceux que la lucidité transperce parfois) et je dirai que la « besogne » (et je demande qu’on lise ce mot avec ce qu’il comporte de péjoratif et de réprobateur) est bien faite. Très bien, même. Arlette Bonnard a su ne pas tomber dans le piège où son maître Vitez s’était enlisé avec ROBINSON, et sa représentation d’Ulysse n’est point intellectuelle. Elle est parfaitement lisible et les 2 h 30 de spectacle sans entracte coulent sur nous sans nous lasser, tant l’imagination a sans cesse re-nourri l’intérêt pour l’anecdote. C’est conté un peu comme une chantefable, c’est-à-dire que c’est raconté et animé. Le principal prétexte est un banquet chez le bon Roi de l’île de la bonne Nausicaa où l’hôte, pour « remercier », narre SES aventures. Le « décor » est astucieux. Ce sont 3 tables pour géants et des sièges à l’avenant sur lesquels se hissent les petits hommes. En contrepoint, les grands dieux s’assoient sur des chaises de bébés. L’effet de perspective eût été plus saisissant avec un dispositif moins pauvre, mais clairement, le manque de moyens incompatible avec l’immensité de la M.C. de Nanterre, a conduit Arlette Bonnard à travailler par « signes &
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 1 février 2007
09.11.76 – Soirée extrêmement bien parisienne au Théâtre d’Orsay. Soigneusement numérotés par rang de préséances, le beau linge au milieu, les plus « sportifs » sur les côtés, assistaient à la PREMIÈRE d’EQUUS, une œuvre anglo-saxonne d’un certain Peter Shaffer adaptée par Matthieu Galey et mise en scène par un nommé John Dexter, avec l’aide d’une brillante distribution dominée par François Périer et par un jeune inconnu (retenez son nom : Stéphane Jobert (il fera carrière) ; avec dans les rôles secondaires des gens comme Marcel Cuvelier, Nadine Alari, Monique Mélinand, Catherine Hubeau, dont on sait que les prestations ne sont pas bon marché. Pourtant l’entreprise avait l’air, sinon pauvre, du moins modeste. Le chapiteau de Barrault a pour une fois sa forme non tronquée, car des spectateurs prennent place derrière l’aire de jeu, sorte de ring sur lequel est posé un plateau tournant. L’indication du rond est en effet économique, cette technique dispensant d’avoir à construire des décors. Cher Jean-Louis. Il va pouvoir garder sa réputation de « Bohême » !
Que vous dire du spectacle ? C’est de l’ouvrage bien faite, hautement professionnelle.
Les artistes sont excellents. La pièce est solidement construite et se laisse voir et écouter sans ennui. On sourit parfois mais ce n’est pas une comédie. C’est un DRAME. Ça devrait plaire car c’est typiquement un drame bourgeois. Jugez-en : un jeune délinquant qui a crevé les yeux à 6 chevaux qu’il adorait est amené par une juge « moderne » à un psychanalyste de renom. Il s’agit de comprendre pourquoi cet adolescent a perpétré un acte aussi horrible. Nous le saurons à la fin : c’est parce qu’une nana l’avait entraîné à faire l’amour dans l’écurie. Il n’a pas pu supporter l’idée que ses dieux (entendez les chevaux) l’aient vu. Tout ça parce que, fils d’une mère dévote et d’un père athée, il avait transféré sur une photo de cheval son besoin d’absolu, et que son père l’avait frustré en lui retirant une image du Christ qu’il s’était achetée pour la voir de son lit !... Boulot peu insolite pour un médecin, mais voici que celui-ci, en « opérant » son sujet, se met à se dégoûter de soi-même et à se poser des questions sur sa propre soif d’aventures inassouvie, sur l’inanité de son existence dépourvue d’exaltation, d’enthousiasme et de FOI(s) ! Ça nous vaut quelques sensuelles tirades imagées, lorsque le jeune homme se décrit chevauchant nu sur sa monture ou se pressant, des heures durant, contre son poitrail et… En pointillés, il y a (mais très très loin) qu’au fond, c’est cette garce de Société qui est la responsable de tout ! S’agit il d’une authentique « révolution culturelle » ? le métier de psychanalyste (dixit la juge à la page) ne devrait-il pas être le plus intéressant du monde ? De toute manière, les invités de la Gare d’Orsay ont applaudi bien fort. Ils n’ont pas senti passer le souffle froid de la Révolution…

11.11.76 – Je suppose qu’une certaine bourgeoisie intellectuelle a besoin de se conforter périodiquement dans des « œuvres d’Art » du genre de « ILS » SONT LÀ, de Jean-Loup Philippe. Ce sont des écrits masochistes, des écrits d’authentique « Révolution Culturelle », dont le contenu recèle une totale condamnation des valeurs sur lesquelles repose NOTRE civilisation pourrie, mais qui sont rédigés en langage codé, afin que seuls les initiés soient admis à contempler la conclusion appelant à l’Apocalypse qui ressort de la « réflexion » ( mieux que ce mot, il vaudrait mieux dire : « impulsion ») de l’auteur artiste poète inspiré.  « ILS », ce sont les mots. Nos mots constitués par notre alphabet. Les salauds investissent une petite fille (assez érotique : c’est Laurence Imbert) qui va passer 55 minutes sur une chaise pour géants (entendez pour adultes) à se battre contre eux. Mais c’est la lutte du pot de terre contre le pot de fer. La malheureuse sera vaincue par la « culture » Moloch.
Comme je disais à la sortie : la veuve de Mao aurait été contente. Mais elle l’eût sûrement été plus –et moi aussi- si le propos était ressorti du spectacle. Or, pour moi en tous cas, s’il n’y avait pas eu dans le hall un article de l’UNITÉ pour m’éclairer, et si on ne m’avait donné une « analyse » précisant la démarche, je n’aurais pas compris pourquoi cette nana paraissait tellement terrorisée, répondant par des mots sans suite à une bande sonore procédant par onomatopées… C’est embêtant.
Aslanian, drapé et voilé de noir, joue une « sœur » croustillante qui apporte à l’enfant un bol de merde à bouffer… C’est-à-dire de culture. « Ma pièce est un cri », dit Philippe. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément », disait Boileau.  (théâtre de Plaisance)

12.11.76 – Il eût été surprenant que la monstrueuse agonie prolongée du Général Franco n’inspirât point quelque spectacle. Voici donc PLEURE, C’EST L’HEURE ou « en direct, l’agonie du chef de l’Etat, le Général François Ferdinand », par Philippe Bruneau au Café de la Gare. C’est drôle, fort méchant, étayé par quelques références « dramaturgiques », mais malheureusement trop fantaisiste historiquement. Ces déraillements imaginés édulcorent le propos qui, sans eux eût été contestataire moins gentiment. Ici, on se borne à nous faire marrer en conformité avec l’esprit irrespectueux du lieu. Il n’y aura sans doute que l’Ambassadeur d’Espagne pour s’offusquer.
 
12.11.76 – Victor Haïm est l’auteur le plus joué à Paris. Après LA SERVANTE (qui s’est mise à marcher grâce à un article de Ionesco qui a déclaré que c’était génial) et ISAAC et LA SAGE-FEMME, voici qu’il nous propose au Café d’Edgar un petit acte très amusant : LA FRAPPE, one man show joué par Stéphanie Loïk dans une mise en scène de sa maman. Ce doit être un souvenir très personnel car c’est l’histoire d’une dactylo qui tape le manuscrit d’un romancier très disert (à la page 7012, il en est encore à l’exposition), et qui, chaque fois qu’elle fait une faute ou saute un mot, téléphone à l’auteur pour essayer de le persuader que son texte serait bien meilleur si elle ne corrigeait pas. Certes, l’écrivain n’est pas Haïm. Ce serait plutôt quelque prolixe commerçant de la plume, du genre de ceux qui alimentent en « littérature » notre société de consommation. Ce transfert permet à la pochade de recéler une leçon. À la fin, la jeune femme –qui travaille d’arrache pied pour avoir le plus tôt possible l’argent qui lui permettra d’évacuer son amant, mort depuis plusieurs jours et puant- déchirera l’« œuvre », marquant ainsi son impulsion à rompre avec l’univers de qui l’a fait vivre jusqu’à présent.
Stéphanie Loïk en fait un peu trop dans la grimace et l’expressif. Mais le spectacle, tous comptes faits, rejoint la démarche de Jean Loup Philippe, et il y a peut-être dans ce rapprochement une petite ligne de force à subodorer : Le rejet –complètement désespéré- de la Société reparaît sur les scènes confidentielles (et les autres : voir EQUUS) en des termes angoissés qui ressemblent à ceux que l’on poussait du temps de EN ATTENDANT GODOT. Ce serait –quand même- l’indication que tout le monde ne se sent pas super heureux en 1976.

13.11.1976 – Je ne sais pas quand Michel Le Bihan a écrit sa pièce RAZ DE MARÉE, mais elle me donne l’impression d’être jouée au moins 5 ou 6 ans trop tard. De toute manière en effet, ce n’est pas du thème fondamental que lui vient sa « personnalité ». Le conflit des générations, la non compréhension entre parents et enfants a alimenté depuis toujours la littérature occidentale. La nouveauté vient de ce que la brouille qui sépare Pierre de son père et de sa mère est située en un temps où il semblerait que les jeunes veuillent « faire la Révolution » (une révolution qui, dans cette œuvre, est une abstraction sans contenu, chaque génération se contentant de la hurler dans la rue en chassant des vieux cons qui sont les jeunes d’hier). La référence à 68 est claire. Et je pourrais être satisfait si les personnages clichés décrits (le père comptable modèle chassé de son emploi à 50 ans, la mère qui ne comprend pas comment elle a pu en arriver là avec son petit Pierrot qui était si mignon, le fils influencé par le « mauvais » camarade, qui tient du rêveur anarchiste et de la petite frappe néo-fasciste, la nana de bonne famille qui s’est droguée puis a été investie par de grandes « idées » (liées au fait qu’elle tombait amoureuse de Pierre…), n’étaient des stéréotypes d’une convention aujourd’hui dépassée, me semble-t-il.
Le jeu des acteurs dirigés par Pierre Fabrice (Roger Montsorret, le père, toujours « faux » et comme déjà mort ; Nathalie Nerval, la mère, boud’hume –comme aurait dit Adamov – et tchékhovienne ; Fabrice lui-même, Maro, le voyou pervers ; Anne Kerylen, la nana qui croira vivre une immense aventure en se laissant « violer » par son amoureux dans une cave de H.L.M.  et qui a l’air traumatisée après, comme si c’était ce qui arrive à toutes les filles actuelles quand elles baisent pour la première fois ; Jean-Louis Broust, le bon Pierrot ballotté entre le pur et l’impur, entre l’Amour et la Révolte, entre sa douceur innée et la violence que Maro veut lui inculquer, ce vilain Maro au nom étranger –par hasard ?) accentue cet aspect vieillot de quelque chose vu cent fois ailleurs et mieux, et donne une impression de puérilité pour non réflexion. On aurait tendance à reprocher au spectacle un manque de dramaturgie. RAZ DE MARÉE est, sans mauvais jeu de mots, bâti sur du sable.
Et c’est ce qui confère à la cérémonie initiatique soi-disant « terrible » de la fin (la fille en sortira transformée, adulte et résignée, les adolescents mâles vieillis, ayant jeté leurs gourmes, les vieux anéantis, détruits) un caractère peu crédible : ce « terrible »-là est très petit-bourgeois. Il est loin derrière SALO de Pasolini, par exemple. Il ne frappe pas d’horreur et quand, en conclusion, Le Bihan nous montre ses 5 personnages recommençant à tourner en rond, COMME SI RIEN NE S’    ÉTAIT PASSÉ, c’est parce que réellement rien ne s’est passé.
Spectacle donc qui se laisse voir. Mais à mesure qu’il se jouait, je m’en suis éloigné. Ce n’est pas l’œuvre clef sur l’incommunicabilité des générations. Le problème n’y est pas exposé.

15.11.76 – Witkiewicz a écrit ses CORDONNIERS en 1934, dans une Pologne coincée entre une Allemagne fraîchement hitlérienne dont la propagande ne cessait de faire ressortir les aspects sociaux anti-capitalistes, voire la vocation « Socialiste » du nazisme, et une Russie stalinienne dont il n’était pas encore clair qu’elle avait jugulé l’immense élan des années folles de la Révolution.
Lui-même appartenait, de par sa famille, à la frange « artiste, cultivée, éclairée » de la Bourgeoisie pensante. Son œuvre est donc impressionnée par le fait POLITIQUE, mais elle ne l’est pas avec clarté. Le surréalisme, l’anarchisme, (Witkiewicz lui-même se réclamait du Cubisme) y voisinent avec la prise de position « de gauche lucide », pourrait-on dire. Le programme du spectacle monté à Ivry par Ewa Lewinson dit très justement que « les images, les motifs, les idées, se superposent et coexistent dans l’espace », et que « la réalité sociale persiste, étrange comme un objet d’un autre monde. »
On ne peut donc pas parler de regard critique jeté sur la société d’une époque, mais on peut parler de constat sans complaisance retranscrit en termes artistiques, avec des flashs de réel. On peut évoquer deux parentés : Jarry et Gombrowicz, un père et un frère qui, l’un et l’autre, nous ramènent à la Pologne. À côté du patron cordonnier et de ses deux compagnons (qui signifient à eux trois le Prolétariat et qui sombreront dans le bureaucratisme après avoir pris le pouvoir) et du Procureur Despote (qui représente les « vertus » hypocrites de la classe dominante sans vergogne, et à qui l’acteur choisi, Murray Grönwall, confère un côté malsain très seyant) –personnages qui ont une valeur très universelle-, il y a la princesse « particulièrement agréable et attirante », qui rejoint dans nos souvenirs compartimentés ses sœurs du MARIAGE et d’YVONNE, dans un chapitre commençant par l’évocation de la mère Ubu. Cette princesse semble faire partie d’un folklore. Elle correspond, il n’en faut pas douter, à des imageries ancrées dans les âmes des gens de la Vistule. Elle nous éloigne un peu de l’œuvre à laquelle elle confère un aspect à nous étranger, dans un type de fantaisie qui ne correspond guère à nos pulsions. Peut-être que, Polonais, nous éprouverions ce qu’ici nous regardons sans être concernés.
Ewa Lewinson a bien su juxtaposer le cabaret politique et le style abstrait. Son montage est parfois un brin pléonastique –mais ce pécher est pardonnable à une jeune femme dont c’est, apparemment, la première réalisation propre-. Il est toujours intelligent, pétri d’inventions re-nourries minute après minute. Avec peu de moyens, -des costumes, des chaussures en pagaille, un établi, quelques instruments et des panneaux retournés en toile de fond- elle a su créer un univers qui , quoique éloigné de la lettre du décor décrit par l’auteur -qu’elle nous fait lire- est très fidèle à son esprit. Les objets « utiles » font les percussions. Le rythme est vivant. L’humour n’est jamais gommé et le regard amusé jeté par Wietkiewicz sur lui-même est heureusement souligné. Reste que l’entreprise est quelque peu désespérante. La reprise des CORDONNIERS ne s’inscrit pas dans une ligne d’espérance exaltante. C’est à belles dents que Socialistes et Capitalistes sont renvoyés dos-à-dos dans l’emballage d’une Humanité refusée.

16.11.76 - Richard Demarcy, Teresa Mota et quelques autres illustrent en portugais, dans le cadre du Festival d’Automne à Aubervilliers, un épisode « exaltant » de la « Révolution » portugaise : le 11 mars 1975, des putschistes tentèrent de rétablir la fascisme dans le pays, mais la désobéissance aux ordres reçus par des soldats s’étant mis à douter du bien-fondé de ces ordres, fit échouer l’affaire.
QUATRE SOLDATS ET UN ACCORDÉON pose donc une question fondamentale : un militaire a-t-il le droit de mettre en question les ordres qui lui sont donnés ? Il est clair que tous les tenants d’un conservatisme, quels qu’ils soient, diront non. Nous, Français, songeons, bien sûr, à l’autre exemple réussi : celui du contingent empêchant le putsch d’Alger de réussir. Et puis, n’avons-nous pas eu le super désobéissant De Gaulle qui illustre notre Histoire ? Au reste, les grands bouleversements n’ont-ils pas toujours été fomentés par des gens qui s’étaient mis à douter ? Poser ce qui fut toujours exception en DROIT FONDAMENTAL, voilà qui serait vraiment révolutionnaire. Imaginez-vous l’enfant contestant l’autorité de son père, l’ouvrier celle de son Patron ? Hé ! Hé ! Quelle rigolade…
Le spectacle est sans ambiguïté : il revendique ce droit essentiel et l’histoire racontée l’est pour qu’on en tire cette LEÇON.
Malheureusement, l’enseignement reçu serait plus percutant si on n’avait un peu l’impression d’assister à une représentation donnée par des Anciens Combattants. D’abord parce que, nous le savons bien, le Capitalisme International a maintenant réussi à assagir l’enfant terrible du monde OCCIDENTAL. Je suis sûr que maintenant, dans cette Démocratie parlementaire bon teint, il doit être mal vu qu’un soldat désobéisse. Ensuite parce que le spectacle lui-même a un ton sérieux, grave, D’OU EST EXCLUE TOUTE FLAMME, TOUT ENTHOUSIASME. C’est parfait et glacé. On aimerait que les douteurs montrés doutent un peu plus avec leurs tripes.



COMMENTAIRE a POSTERIORI

Relisant ces textes plus de 30 ans plus tard, je ne puis m’empêcher de remarquer que tous évoquent chacun à sa manière et le plus souvent d’une manière que je critique ou rejette un fait de société alors contemporain.C’est qu’en ce temps là il y avait encore des auteurs et aussi des metteurs en scène qui savaient les servir honnêtement et également tout simplement des équipes qui éprouvaient la nécessité de transmettre leurs préoccupations en tant qu’êtres vivants s’adressant à des spectateurs vivants. Et, je le répète,certains le faisaient d’une manière que je refusais, mais ils le faisaient. D’où vient que, au fil des années qui allaient suivre, cette soif de communiquer par le théâtre les angoisses et les espérances du monde se soit peu à peu estompée, comme si le Moloch les avait tous avalés ? C’est simple : en 1976 les repères n’avaient pas encore été oubliés : L’Union Soviétique n’était plus qu’une caricature d’elle même mais elle n’était pas morte et si ses doctrines étaient trahies elles n’en étaient pas moins toujours dans les mémoires. Et plus il y avait la Chine de Mao et les rêves qu’elle suscitait. Il y avait l’Albanie, Cuba qui n’étaient pas encore jetées à la poubelle par des « penseurs » Certes, la société de consommation était en plein essort. Le capitalisme triomphant n’avait pourtant pas encore tout à fait gagné la partie.Mais peut-être écrivé-je ces lignes parce que je viens de relire une petite série de compte-rendus qui me les ont inspirées. Voyons la suite.   
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 1 février 2007
18.11.76 – Antoine Bourseiller monte Phèdre pour la 3e fois. Je n’avais pas vu les 2 premières et je ne puis donc mesurer le chemin parcouru. Qu’importe, puisque l’œuvre se prête à mille interprétations diverses. Je l’avais mesuré lorsque je m’y étais attaqué moi-même, en un temps où je n’avais pas encore déclaré la guerre au patrimoine culturel que nous ont légué les Grecs, les Juifs et les Chrétiens.
Ne parlons donc pas du fond. Le spectacle de Bourseiller, qui ne brille ni par sa nouveauté ni par sa réflexion, ne vaut QUE par l’interprétation de Chantal Darget. Mais elle est admirable et je ne plaisante pas. Dans sa bouche, les vers célèbres se chargent d’émotion à vous en faire venir les larmes aux yeux.
Frêle, voûtée, vêtue de noir, c’est une Phèdre sobre, dévorée par un feu réellement intérieur. Peut-être lui aimerait-on quelques éclats de temps en temps pour rehausser la retenue de l’ensemble. Le metteur en scène lui fait prendre, lorsqu’elle évoque les dieux, un ton de gorge qui avec n’importe quelle glotte serait grotesque. Elle fait passer cela avec une fantastique classe et parvient, là encore, à être touchante. Elle vaut le détour. Christiane Desbois (Oenone), lui donne une réplique sans sensualité mais ce n’est pas mal.
Le reste de la distribution se situe au niveau d’un honnête centre dramatique. Dois-je dire que ça se passe sur un praticable en pente recouvert de cuivre, au milieu de choses assez peu définissables également en cuivre ? (Récamier)

22.10.76 – Si je comprends bien la « leçon » de la pièce de Jean Edern Hallier, ce n’est pas la classe ouvrière qui fera la Révolution, mais c’est ce qu’il y a de plus pourri dans le monde capitaliste qui accouchera d’un enfant providentiel et d’une « humanité nouvelle ». « LE GENRE HUMAIN », enfermé par le caprice de l’auteur dans la salle des coffres d’une super banque, n’a en effet rien d’universel : le seul représentant du « Prolétariat », joué par Daniel Emilfork (sic), se révélera être un maître chanteur. En fait, le monde n’est strictement fait QUE de bourgeois. L’œuvre est un jeu de l’esprit entre privilégiés maso et utopistes, mais pas sympas pour autant, de toute manière confus, pensant à tort et à travers, mélangeant le droite et le gauche, et Staline avec le Che. Ce « cri » mondain (aspect accentué par le fait qu’il s’adresse chez Cardin à des gens payant 80 F. la fauteuil) est chiant, inécoutable, décoré sans amour par Roberto Plate, à qui on a dû seulement dire que ça se passait dans la salle des coffres d’une banque, mis en scène « mornement » par Henri Ronse, qui a dû accepter ce boulot pour des raisons économiques mais dont on se demande ce qu’il fout dans une aventure fort éloignée des préoccupations qu’on lui connaît –à quel point de non politisation faut-il être pour accepter d’être le metteur en œuvre d’une telle ineptie ?- et joué par des acteurs  qui semblent s’excuser auprès des « copains » d’être vus dans cette imbécillité « prostituante » ! Le grave est que ces gaillards ont même prostitué l’INTERNATIONALE, que j’ai failli siffler, parce que, chantée à la fin de leur immondice, elle devenait soudain scandaleuse POUR MOI !!! Alors ? La « besogne » était-elle innocente ?

25.11.76 – Vers les années 21 / 25, il y avait des artistes qui « faisaient » ou suivaient la Révolution, il y avait ceux qui la combattaient, et il y avait ceux qui la DÉTOURNAIENT au profit de systèmes bourgeois. Parmi ces derniers, il y avait le riche Roussel, dont les œuvres faisaient scandale parce qu’il se foutait ouvertement de la gueule d’une classe aisée, cultivée et désoeuvrée dont l’unique occupation était de « causer » pour ne rien dire et de se passionner pour des enculages de mouches.
Avec son spectacle sur LOCUS SOLUS, Michel Puig me semble avoir bien transcrit, non pas la lettre, mais l’esprit de l’œuvre : cette promenade d’un tableau à l’autre est belle, divertissante, parfois amusante –d’une drôlerie bien sûr intellectuelle-. Elle procède un peu d’une psychanalyse de l’auteur. L’apport personnel du guide (Puig lui-même) donne la note pince-sans-rire. Et l’inutilité du propos est éclatante.
(Palace)

  26.11.76 – Je n’avais pas vu LES ESTIVANTS montés par Stein en allemand. Je ne puis donc estimer exactement l’apport de Michel Dubois dans la présentation que donne la Comédie de Caen. Le programme dit que la « version scénique » est de Peter Stein et Botho Strauss, et que la « mise en scène » est de Dubois.  
Ces estivants, ce sont des bourgeois citadins qui sont venus se reposer à la campagne, et que le désoeuvrement étreint. Mais ce ne sont pas n’importe quels bourgeois : ce ramassis qui s’emmerde est composé d’intellectuels ISSUS DU PEUPLE, donc en rupture de classe sociale : c’est l’intelligentsia traîtresse. Monde dans l’ensemble peu reluisant. Il y a là un écrivain devenu sec et dont le talent n’est plus qu’un souvenir, un avocat véreux, un professeur médiocre dont les enfants ont détruit le couple, un riche inutile qui ne sait que faire de ses roubles… Les « amours » sont fades, les aventures ratent. Les grands desseins semblent irréalisables, illusoires et dérisoires. Le suicide flotte au-dessus des têtes comme un miroir aux alouettes. L’alcool offre à certains un dérivatif dans l’oubli. Un profond malheur investit ces éternels TOURISTES, ces voyeurs qui ne PARTICIPENT pas et se contentent de causer.
Le thème est bien sûr toujours actuel. Gorky l’a traité à la Tchékhov par petites touches intimistes successives. Malheureusement il n’est pas Tchékhov et l’émotion ne nous atteint que rarement. De plus il explique, là où son illustre devancier fait pressentir.
Cet aspect didactique et cette froideur n’empêchent pas l’œuvre (qui est forte et dure 3 h 15) d’être efficace et de se laisser voir avec intérêt. Dubois / Stein l’ont bien montée avec une certaine immobilité des personnages qui signifie bien leurs déracinements. Je regrette pourtant que la distribution, au demeurant de qualité, soit trop jeune. Dans ce genre de théâtre, il n’est pas possible de tricher.

29.11 – Le THÉATRE RITUEL est une troupe à peine sortie de l’amateurisme. Elle joue à l’Ecole Normale une pièce yougoslave d’un nommé Karovan Ivsic qui date de 1943, s’appelle LE ROI CORDOGANE, et ne semble, si j’en juge par la demie heure de présence dont je l’ai honorée, ne présenter aucun intérêt. Cette troupe avait été invitée par Ronse au Théâtre Oblique en 1975. Je n’avais pas vu LA FORET SACRILÈGE. Le programme m’apprend que la compagnie prépare PHÈDRE et « un spectacle dont le texte sera écrit en relation avec une dramaturgie issue de l’évolution de la compagnie. » (sic) Il m’indique aussi que Claude Besson le Folloup (le directeur ?) « entreprend un travail théorique sur le théâtre » ! À mon avis, ils feraient mieux d’aller passer trois ans dans un cours d’art dramatique.

30.11.76 – Voici donc, trois ans après que Rochaix l’ait révélé au public francophone de Genève, LE BOURGEOIS SCHIPPEL montré, cette fois, à Aubervilliers par une troupe dirigée par Jean-Claude Fall. L’œuvre de Carl Sternheim s’appelle maintenant simplement SCHIPPEL ou LE PROLÉTAIRE BOURGEOIS, titre qui éclaire bien le contenu du propos : dans une Allemagne où chaque classe sociale sait se tenir à sa place, un accident de trajectoire donne à un « prolétaire » une occasion de s’élever hiérarchiquement. Ce fils, naturel grossier, mal embouché, méprisé de tous et même de ses pairs, est en effet un prodigieux ténor. Au pays du Lied allemand, symbole des vertus impériales, un tel atout est maître lorsque les circonstances lui permettent de s’abattre. C’est ce qui se produit quand le ténor (bourgeois) du quatuor (bourgeois) du canton meurt subitement quinze jours avant le concours de chant qui oppose chaque année les quatuors (bourgeois) de la Principauté. Cette catastrophe met le trio survivant à la merci du bougre, qui en profitera éhontément, et sera finalement sacré « bourgeois » après trois heures d’aléas grâce à une imposture. Les trois heures d’aléas, c’est la durée de la pièce, pas celle de l’action puisque, au fil de celle-ci, la fille d’un des bourgeois a le temps d’être déshonorée par le Prince ; Schippel qui la demandait en mariage se la voit accordée et la refuse au nom de son honneur (nous sommes au temps où les hommes ne transigeaient pas sur la virginité de leurs épouses), et se trouve provoqué en duel par le membre du quatuor à qui elle échoira finalement.
Sternheim a très bien fait apparaître combien la bourgeoisie, par rapport aux autres classes, se prenait au sérieux et se donnait, en somme, en spectacle permanent à elle-même. Ces « règles de vie » sont transposées d’une manière non réaliste par le metteur en scène, qui oppose l’agitation du jeune noble et l’agression vivante de l’homme du peuple à la démarche compassée, toujours lente et « fausse » des « respectables » médians. En cela, le spectacle est tout à fait réussi… et situé dans une zone qui l’universalise.
En somme, c’est le contraire de ce qu’avait fait Rochaix qui avait enraciné l’œuvre dans le contexte helvétique, ce qui provoquait une impression d’éloignement par la contemplation amusée faite par des voyeurs de particularismes surannés. Avec Falk, l’anecdote n’est plus l’essentiel. Elle est prétexte à dissection féroce, minutieuse de comportements qui, sous d’autres formes –et encore, est-ce sûr ?- existent AUJOURD’HUI. Alors que je ne m’étais pas senti atteint pas la réalisation de Rochaix (ses pantins étaient marrants, quoi, et puis voilà, c’était tout), celle de Falk m’a semblé me concerner. Ce qui ne veut pas dire que la leçon me satisfasse. D’abord parce qu’il y a dans la pièce écrite un piège que le metteur en scène n’a pas pu contourner, et qui est que Schippel n’est pas un vrai prolétaire. Il a conscience d’être un paria, mais il n’a pas de conscience de classe. C’est un homme SEUL et pour un texte écrit en 1913, c’est grave. En découle que sa vision d’une société déjà en décomposition, alors qu’elle se représente elle-même en pleine ascension, n’est pas placée sous le signe de la LUTTE. Le pauvre ne songe qu’à s’élever. Il combat la résistance des bourgeois pour avoir l’honneur de devenir bourgeois lui-même. Quatre ans avant la Révolution d’Octobre qui allait (aussi) secouer l’Allemagne, Sternheim ne décrivait qu’un chemin, et si l’œil critique et distancié de Falk fait bien ressortir les vices fondamentaux de ceux qui bientôt seraient les pourvoyeurs du nazisme, il n’en tire aucune ligne d’espérance. Le constat est négatif. La « proposition » est de remarquer que rien n’a vraiment bougé. On serait tenté de le croire à l’heure où Marchais invite tout le prolétariat de France à se revendiquer petit-bourgeois. MAIS ALORS QUE QUELQUE CHOSE ME SIGNIFIE UNE CONTESTATION. Je ne l’ai pas trouvée dans le triomphe du héros admis dans la dernière scène à la promotion. Falk n’a pas pu distordre l’œuvre au point de lui faire dire ce qu’elle ne disait pas.
Reste que son spectacle est fort, et beau, qu’il se situe à un haut niveau. Le dispositif en transparences d’Acquard fait grincer les grincheux, et c’est vrai que le procédé a déjà servi. Il est quand même magnifique et efficace. Il faudra compter avec Fall dont la rigueur, la lucidité, le goût des formations humaines font souvent songer à Chéreau.

01.12.76 – La première heure est irritante. Mais si on la dépasse en acceptant l’idée qu’elle est nécessaire, avec son boy-scoutisme apparent pour que s’installe le spectacle, et si on se laisse emporter par le torrent de sincérité qui a entraîné Catherine de Seynes écrivant LETTRE À MON FILS, on ne peut qu’être bouleversé, car je crois que rarement il a été écrit des choses aussi essentielles sur le rapport mère/garçon. Ce n’est pas « politique ». On est au-delà, dans le domaine du vrai à l’état pur. Et ce n’est pas racontable. Car si j’écris qu’il s’agit d’un adolescent de 17 ans qui reproche à sa mère de l’avoir mis au monde sans lui demander son avis, et qui a le culot en plus de lui dire qu’il doit gagner sa vie, vous me direz que ce n’est pas nouveau. Si je vous dis que la mère est détriplée, vous me ferez « ouille, ouille, ouille » !
Si je vous parle de la nostalgie du nouveau-né qui aimerait retourner là  d’où il vient, où il était si douillettement au chaud dans l’eau tiède, vous ricanerez que Freud, on n’en a rien à foutre. Si je prononce le mot incommunicabilité, vous aurez le droit de me dire que l’incompréhension des générations, y’en a marre, et vous aurez raison, et pourtant avec toute cette panacée tripotée, triturée, exploitée à longueur de feuilletons et d’œuvres pensantes chiantes par d’autres, Catherine Seynes a pondu un spectacle bouleversant, profondément émouvant, toujours juste et pudique, drôle d’ailleurs par instants. C’est, bien sûr, l’aspect « confession » qui donne son label d’authenticité à ce cri du cœur, à cette analyse à la fois lucide et tendre, d’où toute complaisance est absente. Et puis, c’est le talent, car c’est joliment écrit dans un style un peu feu de camp breton, certes, avec des expressions comme : « Nom de la soupe aux trois poireaux » en guise de juron, mais agréable à l’oreille dans son balancement rythmé et même souvent rimé.
Voilà : ces lignes ont-elles fait ressortir pourquoi et en quoi les choses dites dans ce spectacle sont ESSENTIELLES ? Sûrement pas, mais comment décrire ce qui montre l’essence même de la vie ?

02.12.76 - Très influencé par le papa Planchon et aussi par le grand frère Chéreau, le jeune Lyonnais Bruno Boëglin devait se référer en montant « LA NOVIA » aux histoires de clandestinité que lui racontait le soir à la veillée, son papa Jean-Marie Boëglin. Je suppose qu’il avait aussi récemment assisté à un spectacle de l’oncle d’Amérique, Bob Wilson. Impitoyables et rigoureuses, riches en silences signifiants, ces scènes imaginées au départ de la LA NUIT DE GUERRE DANS LE MUSÉE DU PRADO, parfois belles avec un sens aigu de la plastique du groupe humain, souvent ennuyeuses et étirées, pourtant fortes sur la fin, lorsque la cruauté des Franquistes vient s’exercer dans toute sa froide violence sur les pauvres hères mâles et femelles chargés de protéger le « Patrimoine artistique », et qui vivent dans la promiscuité malsaine des caves du Palais, ont visiblement été décorées par Alain Cunillera POUR le Théâtre des Bouffes du Nord. Le lourd dispositif (Province oblige) qui a dû coûter fort cher, (mais qui est fonctionnel et beau) s’inscrit trop parfaitement dans ce cadre pour qu’il n’en soit pas ainsi. Naturellement, que dire politiquement d’une entreprise qui, après tant d’autres, stigmatise le fascisme espagnol selon les stéréotypes d’un visage en voie de disparition  DANS CE PAYS ? C’est bien sûr, encore une fois, un « combat » d’anciens combattants. Comme tant d’autres jeunes aujourd’hui, Bruno Boëglin se garde bien de s’attaquer à des sujets français contemporains. Prudent, car il vise à entrer dans le club des privilégiés du système, il se garde même de traiter d’un nazisme d’AUJOURD’HUI. Franco, en 36, lui sert d’alibi…
Je n’adhère dont guère à sa démarche : des beautés éparses, des moments frappants ne  suffisent pas. Sauf dans la dernière demie heure, je suis resté de glace devant les images montrées et les sons proférés. J’ai dit : « C’est intéressant ». Je suivrai par devoir.

03.12.76 – Claude Samson est un sculpteur. Il imagine des personnages et des formes où le vivant se mêle au matériau, le transformant sans cesse, selon deux ou trois processus parallèles toujours très lents, au gré d’un espace à la face en 3 tranches. Il est certain que ce CRI DE TERRE interprété par les COMÉDIENS DE PAPIER, est l’aboutissement d’un travail fervent. Malheureusement, la démarche est tout à fait illisible, et ce n’est pas le texte de Françoise-Martin Anderson, exprimant (selon le programme) les « souvenirs, angoisses, peurs et désirs d’une femme qui attend », et qui est donné comme « valeur en soi, prétexte et rebondissement de l’image qui ne l’illustre pas mais qui est provoquée par lui », qui aidera à ce qu’en soit percé le secret. D’autant plus qu’il faut s’écarquiller les yeux pour deviner ce que le metteur en scène nous donne parcimonieusement à voir, au gré d’éclairages systématiquement sombres.
L’équipe se présente comme montant des spectacles de recherche. Sans doute de telles lignes sont-elles nécessaires. J’avoue que je ne vois pas pourquoi, et que je n’ai pas compris qu’un directeur de M.J.C. (Théâtre 17, rue Saussure, au fond du XVIIe arrondissement) programme cette vaporisation soporifique d’« opium du peuple. »
Quelques images pourtant me resteront, comme celles de ces grandes formes blanches en croix qui se détachent faiblement sur fond noir.

10.12.76 – Un Japonais nazi nommé Yukio Mishima a écrit une Madame de Sade qu’ André Pieyre de Mandiargues a traduit.
Dans une mise en scène de Pierre Granval où les personnages se tiennent avec dignité, comme s’ils jouaient du Racine conventionnel, Danièle Lebrun et cinq autres femmes nous informent de ce que les turpitudes du monstrueux Marquis leur ont inspiré comme sentiments. C’est un hymne à la soumission féminine. L’héroïne suit son mari pour le meilleur et pour le pire. L’homme mérite toutes les fidélités, tous les dévouements. Moi je veux bien !
(Petit Orsay)

12.12.76 – Malamud, vous savez, c’est LE GRAND REVEUR.
Pour PEOPLE LOVE ME, il s’est fait mettre en scène par Benito Gutmacher. Solidarité argentine exige. Mais le principe est le même, sauf qu’au lieu d’imiter Chaplin, il fait le tour de toutes les célébrités hollywoodiennes rétro. J’ai envie de redire ce que je disais la première fois : c’est très bien, mais ça ne décolle pas parce que c’est trop fidèle.

13.12.76 – Après plus de deux heures, constatant qu’il n’y avait aucune raison pour que le spectacle s’achevât prochainement, j’ai quitté la belle salle de l’Hôtel de Sully où marivaudaient, nus dans un lit, Paule Annen et François Kuki jouant LA NUIT ET LE MOMENT de Crébillon fils. L’œuvre est provocatrice et SIGNIFIE fort bien la dissolution de mœurs d’une Société relâchée, où la politesse tenait lieu de sentiments et où les couples se faisaient et défaisaient au gré d’intrigues subtiles où le sadisme apprenait à dialoguer avec le masochisme, où la vérité n’était jamais tout à fait vraie et où le clair-obscur de la délicatesse feinte masquait la grossièreté, l’impudeur et la goujaterie, à l’intérieur d’un monde où tout semblait n’être que calculs. À dire le vrai, n’était le langage tout en imparfaits du subjonctif dans lequel s’expriment les héros, la « conquête » de Cidalise par Clitandre dans une chambre d’un château partouzard où tout le monde a couché avec tout le monde, n’aurait rien de bien anachronique, et tels conquérants contemporains de la liberté sexuelle pourraient opportunément faire un rapprochement et remarquer que ses nobles en quête de plaisir par ennui s’ébattaient tandis que se préparait la Révolution de 89.
Aujourd’hui, c’est la bourgeoisie qui a relayé les blasonnés…
Il ne semblerait pas que cet aspect ait agité le metteur en scène Georges Boitard, ni le Directeur de la Compagnie Jean Lehec. Ils ont au contraire tout fait pour situer leur spectacle : clavecin, costumes « déshabillés », chandelles, Hôtel de Sully, tout nous ramène au XVIIIe siècle finissant. La provocation ne vient donc pas que de l’art avec lequel sont imaginés de constants rebondissements.
On « lasse » le lecteur (est-ce à dessein que ce mot n’a pas été remplacé par « spectateur » ?) : Jean-Marie Patte qui était parmi nous semblait se délecter.
Malheureusement, Paule Annen ne savait guère son texte et la provocation, ici, devenait scandale par moments.

14.12 – Si j’écrivais dans un journal, je ferais comme Cournot : je tairais les insuffisances de LA JEUNE LUNE TIENT LA VIEILLE LUNE TOUTE UNE VIE DANS SES BRAS, et j’inciterais mes lecteurs à se rendre sans tarder à la Cartoucherie, au spectacle du THÉATRE DE L’AQUARIUM. Il ne saurait en effet alors être question de « critiquer » bourgeoisement la SEULE manifestation de la présente saison théâtrale qui traite de sujets contemporains français, de surcroît à travers les luttes politiques que le Pouvoir cherche à décourager par le silence ou la minimisation. Qui sait, et même quel lecteur de l’HUMA, qu’il y a en France des centaines d’usines occupées par leurs ouvriers en grève refusant le démantèlement, le chômage, le « recyclage », le « jeu » capitaliste ? De temps en temps, les « radios » parlent de l’une d’elles (surtout quand les C.R.S. lui sont dépêchés par Poniatowsky) et la Presse d’opposition monte en épingle les cas utilisables,  c’est-à-dire ceux que la C.G.T. bon teint a réussis à canaliser sans bavures.
Le mérite de la JEUNE LUNE… est de montrer aux spectateurs que, eux-mêmes en lutte, ils ne sont pas seuls ; simples voyeurs, ils ont tort de croire ce que les informateurs officiels leur susurrent. Réalisé collectivement par 4 équipes ayant réellement effectué des stages sur le tas, le spectacle n’est pas seulement un témoignage et la transposition poétique n’a pas détourné au profit de l’ « Art » ce qui est le vrai propos de l’entreprise : UN ACTE DE COMBAT. Le gauchisme des jeunes intellectuels cultivés de l’AQUARIUM a dû, à ce niveau, se soumettre à la préoccupation dominante de la classe ouvrière actuelle : gagner les élections de 78.
Certes, ils n’y croient pas beaucoup, nos amis, à l’accession au Socialisme par la voie d’Allende, MAIS ils se sont apparemment rendu compte que ce serait très dur pour les travailleurs si la gauche perdait ces élections. Ils nous en communiquent même LA PANIQUE. Nonobstant quelques signes de réticence, ils choisissent donc de faire ce bout de chemin avec la gauche dominante. Ils ont raison. C’est provisoirement la seule chose à faire. La guerre mondiale n’étant pas apparemment prochaine et les conditions de la Révolution ne s’annonçant donc pas, le Capitalisme s’étant au surplus mis à pratiquer la dialectique avec beaucoup de technocratie, sauvons la douceur de vivre avec la TV et la machine à laver. La gauche nous évitera Chirac, à moins qu’elle ne nous précipite vers le Fascisme. De toute manière, c’est l’aventure du jour et toute autre rejetterait l’équipe dans la marginalité et la suspicion. C’est déjà beaucoup que ses exemples aient été choisis, LIP et RENAULT, CIP et IMRO, dans le ton rouge saignant des durs les plus intraitables.
MAIS je n’écris que pour moi et des intimes. Je dirai donc que je n’ai décollé qu’après 1 h 20 de spectacle (il dure 2 heures) parce que les gens de l’Aquarium ont, hélas, un défaut essentiel : ils se prennent au sérieux et ils ne sont pas originaires du peuple. Je pensais durant la soirée, constamment, au TEATRO CAMPESINO, et j’évoquais l’ÉVIDENCE avec laquelle, en toute SIMPLICITÉ apparente, la troupe de Luiz Valdès savait PARTICIPER à la lutte des saisonniers mexicains de Californie contre leurs maîtres U.S. Bien sûr que pour ces travailleurs, la GRAN CARPA DE LOS RASQUACHIS était ENRACINÉE. Les artistes avaient su les exprimer eux-mêmes. 
Je doute que les ouvriers de Besançon et de Fougères s’identifient de même aux dix garçons et filles qui sont venus les voir en touristes et racontent leurs problèmes avec bonne volonté, MAIS CE NE SONT PAS LEURS PROBLÈMES. Ajouterai-je que le spectacle manque de trouvailles ? L’invention est absente singulièrement et lorsque chacun fait son numéro (certains sont réussis), les autres restent assis et regardent. Et la musique de Mico Nissim mérite une mention spéciale pour son aspect chiant, antipopulaire et non euphonique. Et le rythme est lâche.
Et il n’y a pas de SANTÉ. Oui, c’est là le fond du problème : LA JEUNE LUNE… n’est pas TONIQUE. Ce spectacle de combat ne donne pas envie de combattre. C’EST GRAVE, et c’est dommage car il y a une sacrée matière réunie là et du talent. Peut-être aurait-il fallu un chef d’orchestre qui soit un authentique prolétaire.

16.12.76 - Ce que j’ai aimé dans A. A.  THÉATRE D’ARTHUR ADAMOV de Roger Planchon : la première partie, quand on est debout dans le foyer de Chaillot pendant 40 minutes et que la troupe du T.N.P. nous entoure avec des extraits d’œuvre d’Adamov première manière : cela donne envie de relire LA PARODIE, LA GRANDE ET LA PETIT MANŒUVRE, TOUS CONTRE TOUS. Cela dit, plutôt que de faire des mélanges, il eût sans doute été préférable de jouer carrément une de ces pièces qui s’insurgeaient contre le théâtre de dialogue des années 49/50, et il eût été honnête de le référencier à celui de Ionesco : qui a vécu cette époque ne peut en effet oublier les sarcasmes dont s’abreuvaient les frères ennemis, unis dans la lutte contre la tradition et la convention. Mais ne soyons pas chiens : à 21 h 10, j’étais assez heureux et je l’étais encore à 21 h 30 après avoir fait mon entrée dans la grande salle de Chaillot et constaté que, pour la première fois, un dispositif savait l’habiter. Le metteur en scène Planchon, aidé de ses décorateurs Patrick Dutertre et Paul Hanaux, mérite ici un coup de chapeau et je ne songerai pas à lui reprocher le coût évidemment élevé de cet « environnement ». Il est prouvé que le site ne s’accommode pas de la pauvreté.
Ce que j’ai détesté au point de me mettre en colère, c’est l’imposture de la démarche de Planchon qui a détourné des mots écrits par Adamov aux fins de « créer » une œuvre qui n’est en rien d’Adamov et qui, sous couleur de lui rendre hommage, donne du « maudit » une image déformée, dans laquelle ne le retrouvent pas ceux qui l’ont connu et ne le trouvent pas les plus jeunes. Singulier hommage en vérité, qui consiste à n’avoir ressuscité QUE les aspects négatifs du personnage, son impuissance, sexuelle et humaine, sa lâcheté, sa peur de la pauvreté, son engagement révolutionnaire manqué, son alcoolisme. Où, dans le monstre Henri né de la méchante imagination de Planchon, est le suprêmement intelligent causeur dont je me souviens, dont l’humour pince-sans-rire se renouvelait sans cesse et qu’on pouvait écouter des heures sans se lasser ? Où est le militant d’extrême gauche qui fut l’un des premiers à expérimenter le fiel d’une presse qui apprenait à jouer son rôle de censeur ?
Planchon a vu son héros avec le regard d’un voyeur ayant percé un trou dans la porte des cabinets. Son entreprise pue. Complaisamment, il nous répète qu’en vérité Henri n’est pas Arthur, et que son aventure n’est que parallèle à celle d’Adamov. Et comment qu’il n’est pas Adamov : ou plutôt, malgré le physique de Laurent Terzieff, il en est le Mr Hyde ! C’est le diable qui l’a conçu, un mauvais diable dont la malignité n’a pas voulu servir son modèle, mais s’en servir.
C’est un détournement immonde. Je suis sorti à 23 h 30 furieux, après m’être de surcroît copieusement ennuyé, car le balourd lyonnais Planchon n’a apparemment pas appris, depuis le temps où il montait PAOLO PAOLI, en 1957 que le rythme, ça existe, et que les répétitions n’enfoncent pas les clous. Son montage est laborieux, confus, chiant, illisible et nocif.

06.01.77 – Vous me voyez bien embarrassé pour vous parler du REVE D’UN HOMME RIDICULE, nouveau spectacle de Pip Simmons qui inaugure au PALACE la gestion de Frédéric Mignon.
Avec ce type de forme, un Savary n’aurait pas manqué de livrer aux spectateurs des signes grâce auxquels ceux qui n’entendent pas la langue anglaise puissent comprendre le contenu du show. Mais les Anglais sont incorrigibles. Se mettre à la portée de l’étranger, il n’en est pas question. Je ne parlerai donc que de ce que j’ai vu : un spectacle du MAGIC CIRCUS techniquement impeccable, joué et chanté par des artistes hautement professionnels ne laissant aucune place à l’improvisation, ne trimballant guère d’humour mais une idéologie vaguement « humaniste » (j’emprunte le mot à Attoun et l’emploie parce qu’il me semble juste), soutenu par un groupe pop utilisant avec art les hautes fréquences électriques (qui impressionnent toujours). Cela m’a semblé parfait et je ne me suis d’ailleurs pas ennuyé. Bien sûr, cet homme « ridicule » inspiré par Dostoïevski et qui passe de rêves en rêves, de cauchemars en visions roses, prétextes à tableaux, ne m’a fait éprouver aucun des sentiments répulsifs qu’AN DIE MUSIK m’avait fait ressentir. Pourtant, il ne m’a pas paru « bon ». Là est sa plus profonde différence avec le MAGIC CIRCUS qui sait, à travers la dérision et l’insolence, se montrer toujours généreux. Tous comptes faits, ce « REVE », ce pourrait être LES GRANDS SENTIMENTS À DACHAU. Sans uniformes et sans déportés, sans coups ni vociférations, c’est bien la même troupe que l’an dernier qui revient. Alors, Attoun, « humaniste », au fond, est-ce le mot qui convient ?

07.01.77 – Le choix par Polia Lanska du texte de Julie Jacquet : UNE MAILLE À L’ENDROIT, UNE MAILLE À L’ENVERS, est évidemment « petit-bourgeois ». L’anecdote  -dans une loge dont un mur est, par surprise, ouvert sur le public, une comédienne se prépare pour passer une audition dérisoire, puisqu’il s’agira pour elle, vêtue en bonne, de dire « Madame est servie », et pendant l’heure qu’elle consacre à s’habiller et à se maquiller, elle revit en flashs, dont certains sont presque des poèmes, des moments de son existence, et elle « pense »- est presque boulevardière, et seul son décousu et son ambiguïté –après tout, ne serait-ce pas vraiment une bonne qui fantasmerait ?- lui confèrent une personnalité. Car malheureusement les sentiments exprimés et le regard jeté sur le monde ne dépassent pas le niveau de CONFIDENCES ou de ICI PARIS. C’est dommage, car l’actrice, mise en scène par Jacques Bocquet, a des qualités. Elle fait un peu songer à Claire Deluca, ce qui est un éloge. À sa place pourtant, il me semble que je ne me mettrais pas à poil devant les spectateurs. Ce ventre qui a « porté » récemment et ces seins qui ont allaité, ne sont guère érotiques.  Mais après tout, peut-être est-ce voulu pour accentuer l’aspect minable de l’héroïne.  (Sélénite)
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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