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Jeudi 1 février 2007
7.4 – C’est bien joué, c’est enlevé alertement, c’est astucieusement monté par l’habile Denis Llorca qui a exécuté là un travail commandé par le Directeur du Théâtre de la Ville, Jean Mercure, c’est joliment décoré et habillé par Rafaël Rodriguez, ça s’appelle LES CRUCIFIXIONS DE SAINT BARTHÉLÉMY, c’est d’un nommé Claude Prins qui n’a pas l’air de porter dans son cœur les mœurs de l’Eglise Catholique de la Renaissance, ça dure 3 heures d’horloge et avec ce que ça a coûté, 10 jeunes metteurs en scène auraient pu, à l’aise, créer chacun un spectacle « habité ». Comment ne pas contester ce gâchis ? Comment ne pas mettre en question un système qui donne une telle chance à un médiocre ? (Je parle de l’auteur) Ce n’est pas que le sujet soit dans l’absolu sans intérêt, mais pour qu’il y ait leçon, il aurait fallu que soit démonté l’enchaînement qui a permis à ce gigantesque Pogrom de se concrétiser. Au lieu de cela, Prins a écrit une molle fresque historique qu’il a cru rendre dense en y mêlant des thèmes parallèles, et audacieuse en défiant l’unité des époques. Cela nous vaut de voir évoluer périodiquement un Barthélémy croustillant de débilité, et un groupe de touristes contemporains dont le rôle en tant que témoins est affligeant d’immaturité politique. Llorca n’a pas cherché à sauver l’œuvre, mais bien plutôt, ayant accepté ce boulot alimentaire, à tirer du jeu sa propre épingle. Il y parvient avec allégresse et brio.

8.4 – Pendant un moment je me suis demandé si Catherine Dasté se foutait d’Antoine Vitez, tant le phrasé imposé par elle aux comédiens du RÊVE DU PAPILLON  me paraissait ressembler à une caricature « allant beaucoup plus loin », allant même au bout du bout de l’excessif, des « directions » du singulier professeur. Et puis j'ai songé à Grotowski, capable de sortir du corps humain des sons insoupçonnables. Finalement, ce sont les vieilles glottes de Jan de Blieck qui m’ont paru être les plus proches de ce que j’ai entendu à Sartrouville. En fait, je crois que Catherine Dasté et Michel Puig (qui a travaillé avec elle), ont un peu confondu Japon et Chine dans leur recherche d’un langage non immédiatement  réaliste. Mais cela n’a guère d’importance, et les résultats rauques, modulés, stridents, toujours expressifs et signifiants, ne sont pas sans étonner d’abord, intéresser et atteindre ensuite. Reste que ce gros travail demeure un peu théorique, académique, art pour l’art, et que la pièce de Kuan Han Chin n’est pas aujourd’hui très nécessaire. Reste aussi que le texte français est un peu plat et comporte des mots de bas vocabulaire qui surprennent. Certes ils font  rire, mais un brin à bon marché.
En vérité, je ne sais pas bien comment rendre compte de ce spectacle de bonne humeur. Catherine Dasté m’a paru y transmettre une certaine santé, mais si sa réflexion a porté sur le contenu, cela ne m’a pas sauté aux yeux, et si la « fable » passe, c’est indépendamment de l’esthétisme du spectacle. Il est vrai que la minceur de cette fable justifiait cette désinvolture. Brecht, eût su, pourtant, la rendre exemplaire.
Bon. C’est tout de même par moments très beau. Tout a été très soigné : attitudes, lumières, environnement. C’est très discipliné, très professionnel. C’est de qualité indéniable. MAIS ce n’est pas très satisfaisant, peut-être parce que pas très utile.

11.4 – Je crois que René Ehni, avec sa JOCASTE, a voulu faire une pièce sur la « confusion ». D’ailleurs quand j’écris : « a voulu », je lui fais sans doute trop d’honneur. L’œuvre est visiblement jetée à la hâte sur le papier. Elle n’est pas construite. C’est un éboulis où s’entassent sans ordre les idées qui sont passées par la tête de l’auteur. Ainsi est-ce une pièce sur la « confusion ». N’y voit-on pas, au cœur d’une Alsace écartelée entre sa culture allemande et son souvenir de la visite du Roi de France « qui était si joli », écartelée aussi entre son paganisme paillard et son christianisme, une Jocaste femme de ménage donner naissance à un Œdipe qui est identifié au Christ d’où il ressort que le petit Jésus a sûrement couché avec sa mère, comme font d’ailleurs tous les garçons d’Alsace, le tout sous l’œil lourd d’une matrone nommée Erda (« la terre »), tandis qu’un curé gauche fasciste tient des propos qui indiquent une singulière absence de maturité politique ? Confusion des langues, confusion du destin alsacien (et son ambiguïté), confusion du petit Ehni empêtré dans les jupes du matriarcat, confusion de la pensée dudit petit Ehni homme femme intellectuel, paysan traditionaliste attaché au patrimoine et pourtant français, provocateur grossier vulgaire et capable d’envolées lyriques.
Tout ça, c’est un air sain et sincère, mais peut-on pardonner à un homme de métier d’avoir poussé la mise en œuvre de son sujet jusqu’à la confusion de la forme ?
La mise en scène de Périnetti est intelligente, exacte, belle par moments et elle éclaire autant qu’il est possible la (ou plutôt les) propos. Mais elle ne peut pas l’impossible et la distribution n’est pas terrible. Notamment la célèbre Tilly Breidenbach, qu’on avait admirée dans le rôle quasi-muet de l’Amie Rose, est ici, où elle ouvre trop souvent la bouche, bien agaçante, et Josine Comellas n’est visiblement pas à l’aise.
J’ai remarqué une Alsacienne, Françoise Ulrich, qui joue par contre avec beaucoup de conviction.
La comparaison avec L’AMIE ROSE éclaire pourquoi Jocaste n’est pas satisfaisant : il y avait là un sujet humain social vrai, intensément fondamentalement politique + les phantasmes d’Ehni ! Il n’y a ici QUE les phantasmes d’Ehni qui est bien trop individu pour atteindre à l’universel.

13.4 - L’émotion au théâtre est une denrée trop rare pour que ne soit marquée d’une pierre blanche le « DANS LES EAUX GLACÉES DU CALCUL ÉGOÏSTE » de Mehmet Ulusoy. Le mérite n’est point mince, car réussir à faire pleurer des spectateurs blasés avec des textes de Karl Marx, il y avait là de la gageure. Marx, il est vrai, est renforcé par Brecht, Nazim Hikmet, Maïakovski, Jack London et autres poètes moins arides que l’auteur du CAPITAL. Reste que l’ensemble est soulevant, enthousiasmant… et salutaire car il me paraît vraiment opportun aujourd’hui de théâtraliser des actes et paroles historiques que la politique du révisionniste PCF aurait tendance à estomper de l’horizon de nos « communistes » actuels eux-mêmes. Mehmet emploie ses procédés habituels, masques, projections, théâtre d’ombre, musique signifiante, mais ici au TEP tout est plus abouti, plus parfait. Les « moyens » n’ont pas grisé le THÉATRE DE LIBERTÉ, mais lui ont permis de remodeler la salle du TEP. Des filets sont tendus au-dessus des spectateurs. Sur la scène, des amoncellements de frigidaires évoluent tandis qu’en dimension verticale les acteurs vont et viennent, assénant avec FOI et CONVICTION les vérités trop oubliées sur la bourgeoisie, la lutte des classes, la marchandise, la plus value. Ici le communisme a bien le poing levé et c’est salutaire !
Bref, admirable, inespéré spectacle, de surcroît beau, rythmé, nourri, vif… pendant 1h15 sur les 2h15 qu’il dure. Car hélas, c’est trop long, et sur la fin, les scènes sur la guerre semblent pesantes, sans doute parce qu’elles enfoncent des portes plus couramment ouvertes, des rappels moins opportuns. Cette guerre interminable est un peu hors du sujet et c’est dommage. Et puis il y a une faiblesse de distribution très étonnamment en la personne d’Evelyne Istria qui semble cachetonner au milieu d’acteurs qui payent comptant. En fait, elle est déphasée et on décroche quand elle intervient.
Mais Baste ! Ne soyons pas chiens. J’ai pleuré au théâtre hier soir. Et pendant près de 90 minutes, j’ai oublié mes fatigues, mes problèmes, pour rêver en communion avec une troupe au vrai combat. Pendant 90 minutes, je me suis attendri sur mon humanité aliénée par un « système » abominable qui se défend et qu’il faut abattre pour que les hommes deviennent enfin des HOMMES. Allons : oublions longueurs et faiblesses. Elles se corrigeront d’ailleurs sans doute. Laissons ces appâts à ceux qui chercheront des prétextes pour abattre l’entreprise « subversive ». DANS LES EAUX GLACÉES DU CALCUL ÉGOÏSTE réclame des militants. Soyons-en. Et félicitons Puaux d’avoir inscrit cela au programme du Palais des Papes. L’impact en Avignon pourrait être considérable.

15.4 – Je crois qu’il faut être sévère : pendant 3 heures d’horloge, ON ne m’apprend RIEN que je ne sache de longue date sur le Franquisme et l’après Franquisme. On ne suscite chez moi aucune émotion. On ne m’appelle pas à l’action. On m’inflige les glapissements d’émigrés qui ressassent interminablement les mêmes litanies, et l’on « dénonce » à grand renfort de « trajectoires » compliquées, ambiguës même, le régime du pays voisin, ce qu’entre parenthèses Arrabal a déjà fait plusieurs fois de façon autrement plus forte. En a-t-elle fait couler, de l’encre, cette PASSION DU GÉNÉRAL FRANCO interdite naguère au TNP et qui, aujourd’hui encore, déplait au gouvernement espagnol au point que ses routiers menacent de déserter la Maison Calberson si elle persiste à y abriter ses détracteurs ! Ô Don Juan Roi d’Espagne, tais-toi donc ! L’entreprise va sombrer dans le silence si tu n’aides à sa sauvegarde ! Ne rends pas à Gatti le service de s’en sortir en martyr politique : il ne dit, ne montre RIEN que le monde n’ait déjà dit et montré, ne dise et ne montre tous les jours. L’« objectivité » est la même et on n’a pas besoin de Gatti pour s’entendre insidieusement rappeler qu’il y a « plus de prêtres emprisonnés en Espagne que dans tous les Pays de l’Est  réunis », ce qui revient, par un procédé journalistique connu, à remettre en mémoire qu’il y en a dans lesdits Pays de l’Est !
On ne peut pas adhérer non plus à l’éthique petite-bourgeoise qui mélange les histoires de cul d’une bonne femme et la campagne pour la récolte de la canne à sucre à Cuba. Qu’est-ce qu’il a contre Cuba, d’ailleurs, Gatti ? Montrée comme un refuge trop « confortable » pour des émigrés coupables d’y oublier leur malheur national (Bon Dieu ! Si quelques-uns y ont trouvé la voie, pourquoi leur jeter la pierre ?), et en même temps condamnée pour entretenir avec la mère Patrie ancestrale des relations privilégiées avec à sa tête des convertis suspects, quels comptes règle-t-il ?
Que ce spectacle est confus ! Et quelle erreur que de l’infliger à des spectateurs debout qui s’épuisent à suivre les acteurs tout en se garant des voitures comme naguère sous Ronconi : Gatti croit-il que la fatigue physique aide à éprouver, à comprendre, à analyser, à condamner ? Et croit-il que son « Art » aide à l’impact ? Etait-il attendu, pourtant, ce Franco ! La montagne a accouché d’une souris, et c’est bien dommage. Car bien sûr, j’aimerais mieux qu’on dénonçât Giscard, notre D.S.T., nos S.A.C., notre fascisme subtil, mais enfin d’accord, Franco, c’était pas bien !
Du moins aurais-je préféré que cette dénonciation confortable de ce côté-ci des Pyrénées ne soit point si ennuyeuse.
Dois-je ajouter que si la troupe est consciencieuse, elle ne m’a guère semblé très « militante ». Gatti est loin de Mehmet…

UN DÉTOUR PAR NICE

22.4 – Le titre n’est pas « commercial », et de plus il ne prépare pas au spectacle. ENCORE UN MILITAIRE ! C’est ambigu, ça englobe tout et rien, ça change de sens si on met une virgule après le 2e mot, ça n’attire pas. Je ne dis pas qu’un titre doive être raccoleur, mais de là à ce qu’il soit repoussoir… Allons Bisson, il faudra changer ça avant de monter à Paris. Car le spectacle mérite l’épreuve parisienne. Il a toutes les chances de la gagner, car il contient beaucoup du Bisson que nous aimons, avec en plus des choses d’un Bisson nouveau, structurant, construisant son œuvre, avec un jaillissement du « métier » spontané, maîtrisant l’humour et la drôlerie sur un fil de funambule à mi-chemin du tragique pur.
Quelque part aux colonies (anglaises), un général homosexuel (J.P. Muel : il n’a qu’à parler sans composer. Le rôle a été fait sur mesure) marié à une Anglo-saxonne passablement nympho et carrément directe (Cationa Mac Coll), vient prendre le commandement d’une garnison isolée en pays hostile. Il tombe aussitôt amoureux du Capitaine (François Lafarge ), baroudeur type, modèle de virilité militaire qu’aucune étreinte ne rebute, tandis que la générale s’envoie en l’air avec un sergent d’abord (Alain Vannier), un titi parisien qui passait par là (J.P. Bisson), ensuite. Ces écarts font beaucoup souffrir son mari mais ce qui le met au maximum de ses états, c’est une fugue dans la brousse que fait le Capitaine, à la recherche des 1ères lignes… Le « drame » s’achèvera par 2 morts dont 1 suicide, le tout par une chaleur moite à la Tennessee Williams (qui aurait d’ailleurs intérêt à être plus perceptible), au milieu des bruits d’oiseaux et d’insectes, et ponctué par des interventions musicales évidemment romantiques.
Ce serait du Boulevard SI ce n’était parodique, dérisoire. L’excès des passions du général porte en lui-même l’annonce du grotesque de ces Passions (n’en a-t-il pas une, d’ailleurs, dans chaque garnison nouvelle ? ). Les indications « militaires » dans leur exactitude toute britannique, leur raideur stupidement hiérarchisée, leurs notations d’héroïsme inutile, portent en elles-mêmes la contestation de ces valeurs. Et pourtant il n’y a pas CRITIQUE d’un milieu au sens où l’entendrait un Planchon. Rien n’est lucide dans ces domaines chez Bisson et c’est bien ce qui fait son prix. L’éclatante stupidité de l’univers militaire apparaît avec naturel. Point de « dénonciation », une évidence. Au fond, Bisson a trouvé de vieux secrets que nos « docteurs » avaient quelque peu effacés de nos mémoires : il n’explique pas, il fait AGIR et c’est de l’ACTION, du comportement des personnages, que jaillit la leçon… Si j’ose employer ce mot car il n’y a aucune volonté didactique. Il y a de la vérité sur la scène, de la vie, qui, comme la vie, est toujours mi-grave, mi-pas importante. C’est ce naturel qui fait de Bisson une personnalité de plus en plus originale, hors courants.
Le décor de François Lafarge est très signifiant. On peut regretter que la pauvreté des moyens ait empêché un alourdissement de la distribution. Il eût été plus succulent d’assister à ces dramuscules intimistes sur fond de milliers de soldats manoeuvrant, en somme, sur fond de chair à canon. Ici, ils sont vraiment un peu trop seuls à être présents, ceux qui ne vivent que des sentiments dérisoires. On a trop l’impression d’une patrouille isolée. On ne se rend pas assez compte que ces misérables conflits sont le fait de donneurs d’ordres qui signifient la vie ou la mort pour des hommes. Leur solitude, rendue nécessaire par le budget, édulcore un peu l’impact de cette chronique coloniale qui n’a l’air de rien et qui porte en soi une très profonde subversion. Oui, c’est de la vie à l’état pur, celle qui faisait dire à Prévert qu’elle n’empêchait pas les fromages de se faire et la terre de tourner.
Reste que nous étions très peu nombreux hier au Théâtre de Nice. C’est la 4e création Bisson de la saison et l’indice de fréquentation est en baisse grave. De plus, l’équipe est l’objet de critiques locales fort vives. Le temps n’est plus au crédit et l’on peut se demander si ce spectacle fera le poids pour le rétablir : car il est certes tout ce que je viens d’écrire, mais quand même assez mineur. L’air de la Côte d’Azur ne vaut rien à notre jeune fougueux Parisien.

28.04 – Il faut croire que TIENS LE COUP JUSQU'À LA RETRAITE, LÉON, de Georges Michel, recèle quelques vertus contestatrices, puisqu’elle réussit à faire sortir quelques spectateurs de leurs gonds. Le journal P.C. bon teint « La Marseillaise », a titré : INSULTE À LA CLASSE OUVRIÈRE. Je le comprends : il n’y a pas un seul délégué syndical dans l’œuvre, pas l’ombre d’une solidarité. L’ouvrier Léon est seul face à l’hydre qui l’exploite avec cruauté et ingratitude. Là est certes la faiblesse de l’œuvre : la lutte ouvrière n’est pas montrée. Léon, solitaire victime entourée de solitaires victimes, ne progresse pas vers une vieillesse heureuse. Au contraire, il ne cesse de régresser et, autour de lui, il ne trouve aucun soutien. Il est jouet entre les mains d’un Pouvoir que RIEN ne limite et ses révoltes sont impuissantes. Aussi n’est-il pas étonnant que son fils ait choisi le chômage à perpétuité et que « le marginal », c’est-à-dire le feignant ricane en contemplant les stupides fourmis qui bossent parce qu’elles sont tombées dans le piège de « la famille ». Le rapport ouvrier patron montré individuel correspond-il encore à une réalité ? Dans une usine actuelle, un ouvrier va-t-il demander une augmentation comme la secrétaire à son patron d’une petite entreprise ? Tout cela n’est-il pas devenu automatisme, barèmes, catégories ? Il me semble qu’il y a irréalité dans le propos, anachronisme pour le moins.
Seulement voilà : Georges Michel non seulement néglige, mais ignore la camaraderie syndicale. Ce faisant, il choisit de montrer un univers pessimiste. Au bout du non combat de Léon et de son isolement, il n’y a pas de « révolution ». Ici, elle devient un concept abstrait, inatteignable. Le monde décrit, proche de celui de Bradbury auquel la TV omniprésente fait évidemment songer, est totalement aliéné à la « consommation » et ne s’en défend pas. L’homme s’y vend « pour pouvoir acheter », c’est tout. Allons-nous vraiment vers CETTE société, faite de « Familles Duraton » médiocres, sans ambitions, sans défenses ? Qu’il me soit laissé la liberté d’en douter, ou, à tout le moins, de ne pas vouloir le croire !
Et sans me mettre en colère comme certains qui voient dans cette lecture du monde un grave mépris pour la classe ouvrière, ne puis-je songer que Georges Michel y jette tout de même un peu trop l’œil de l’extérieur ? Cette pièce est une pièce de petit-bourgeois.
Reste qu’elle n’est pas inutile et qu’elle doit être soutenue. D’abord parce qu’elle parle d’un sujet contemporain français et que cette denrée est trop rare pour être rejetée facilement, ensuite parce qu’elle offre matière à réflexion, à discussion, justement parce qu’elle laisse dans l’ombre une bonne partie de ce qu’est la classe ouvrière. Elle peut être l’occasion d’opportunes réflexions sur les thèmes : réalité de la solidarité ouvrière ? Réalité de l’aliénation irréversible à la consommation ? La révolution est-elle une utopie ? Le combat syndical est-il compatible avec la lutte révolutionnaire ? etc. etc… EN SOI, je ne puis accepter sa « leçon », mais en tant que catalyseur, je l’approuve. Elle est très bien montée par Régis Santon avec à l’appui une très suggestive musique de Jacques Luley. Est-ce exprès que Santon a fait jouer le marginal par un étranger ? Il est dommage qu’on comprenne mal ce que dit ce zigomar, Grec sans doute, si j’en crois son nom (Danavaras). Beau et astucieux dispositif de Françoise Darne.

29.04 – Si vous avez envie de voir Alain Ollivier se masturber (vraiment) et Marie-Christine Barrault essayer de s’avorter (apparemment) avec une aiguille à tricoter, ne manquez pas TRAVAIL À DOMICILE de Kroetz au petit TEP. C’est un spectacle hyper super réaliste, quasi naturaliste, tout en gestes et en silences signifiants, remarquablement mis en scène par le sensible Jacques Lassalle à qui je ne ferai qu’un reproche : pourquoi, par les costumes et un certain choix de l’environnement musical, a-t-il cherché à me faire croire que l’anecdote montrée se situait à l’époque pré hitlérienne, alors que pour l’auteur, elle est contemporaine ? (ce qui en dit long sur la non information en matière de contraception dans la RFA). Ce décalage édulcore un peu le propos, et je trouve ça dommage, mais n’en faisons pas un plat. TRAVAIL À DOMICILE qui montre la vie de tous les jours (vie sans joies) d’un couple de prolétaires dont le mari est condamné à faire chez lui des paquets de lentilles, parce qu’étant tombé de mobylette un soir qu’il était saoul, il ne peut plus aller à l’usine. Pendant qu’il était à l’hôpital, sa femme s’est envoyée en l’air avec un type. Elle est enceinte. Elle ne réussit pas à faire passer le gosse qui naît un peu difforme. L’atmosphère est telle à la maison qu’elle se tire, laissant le bâtard et aussi les 2 aînées, légitimes, à son mari (gonflée, la nana !). Willy noiera l’avorton, après quoi elle pourra rentrer dans un climat rasséréné.
Ce que ce résumé ne traduit pas, mais que le spectacle montre parfaitement, c’est l’aspect complètement insipide de vies vides de tout contenu, de toutes espérances de bonheur, de toutes exaltations. Willy et Martha et leurs 2 filles épouvantablement sérieuses pour leurs âges, élevées sérieusement au surplus, accomplissent les gestes quotidiens machinalement, parce qu’il le faut bien. Aucune lueur à l’horizon de cette famille où l’on ne parle jamais que du strict nécessaire, où l’on ne s’aime pas, où l’obscurantisme règne, où le fait politique est inconnu ! Cette grisaille est prenante. Elle est pathétique et elle n’est au surplus que trop réelle. Cela dit, Kroetz me la fait regarder en touriste : ce n’est pas MA grisaille, c’est celle d’une autre classe sociale, allemande, avec ses traits caractéristiques. Et puis Willy et Martha ne sont pas des archétypes, ce sont des individus avec des traits de caractères particuliers : Martha est un peu légère et Willy est tolérant (tant qu’il n’y a pas de conséquences). Lassalle, comme je l’ai dit au début, a accentué l’éloignement. Les flonflons sont résolument d’Outre Rhin. Aucun ouvrier français ne boirait sa bière comme Willy, posément, scientifiquement, éthyliquement, provocateur.
Tout cela enlève de l’exemplarité à la leçon. Et c’est dommage car cette grisaille existe aussi chez nous, ô combien. Elle est le lot de tant de couples métro boulot dodo dont on peut se demander à quoi il sert qu’ils vivent si ce n’est pour produire au profit des possédants ! Aurons-nous un Kroetz français ?

04.05 – Une gigantesque scène de ménage, démesurée, fabuleuse, soutenue par un souffle aux retombées rares, un formidable cri contre toutes les impostures, tous les mensonges : la femme, synonyme d’impureté, y est fort mal traitée. L’auteur est misogyne. Mais l’homme n’est pas épargné : se racontant en même temps qu’il décrit sa compagne, il jette sur soi un coup d’œil amusé, lucide, distancié. «L’HUMOUR baigne LES PRODIGES de Jean Vautier. En voyant Debauche dans le rôle de Marc hier soir aux Bouffes du Nord, je resongeais au « bon » mot familier de notre ami : « La situation est désespérée mais elle n’est pas sérieuse ». Telle est celle de Marc et de Gilly, y compris quand l’horrible entre en scène avec la mort de la nounou brûlée vive. Toutefois l’affrontement n’oppose pas 2 êtres égaux : IL se raconte lui-même et, quoique sévère, n’est pas sans une certaine indulgence. IL LA raconte et, quoique tendre, n’est pas sans une certaine sévérité. Évidemment, Marc, c’est Vautier. On le reconnaît à mille traits. Je ne crois pas qu’il y ait un modèle pour Gilly. Elle est née de l’imagination de l’auteur. Ainsi voit-il la femme dans ses phantasmes, futile, cupide, insincère, vénale, péché, j’en passe. L’Homme est le rêveur des grands desseins, et s’il est  impuissant, il n’est pas tout à fait coupable, s’il échoue, ce n’est pas tout à fait sa faute. La femme est sa nécessité déplorable, son empêcheuse d’épanouissement, en somme, son ALIBI intime face à l’échec.
Faut-il dire que l’œuvre est plus riche que cela ? Et surtout que sa langue, son style, son souffle emportent l’adhésion PARCE QUE C’EST DU THÉATRE.
Rosner a bien servi Vautier. Là où Régy il y a quelques années avait cru avoir l’air inspiré en trahissant l’univers décrit par l’auteur, en désincarnant l’environnement indiqué (une vieille maison provinciale où s’accumulent reliques et poussière et où l’argent caché l’est au fond d’une armoire de style), il s’y tient, lui, avec l’aide de Jacques Voizot qui a bien su utiliser le Théâtre des Bouffes du Nord. Pierre Debauche est un remarquable Marc et si Sylvie Genty nous semble bien davantage que lui jouer au 1er degré, faut-il accuser la comédienne ? Je n’en suis pas sûr. Marc se joue et se commente. Gilly est tout d’une pièce. Ainsi l’a voulu l’écrivain. Il est donc normal que le jeu de la fille soit moins intelligent que celui de l’homme. Je crois en fait que les deux interprètes sont exactement ce qu’ils doivent être. Vautier n’a pas à se plaindre. Il est servi avec une honnêteté exemplaire. Et s’il voulait que sa comédienne soit plus subtile, alors il faudrait qu’il réécrive le rôle…

COMMENTAIRE

Aurais je écrit le même compte-rendu si Jean Vautier n’avait pas été un ami ? Truculent personnage dans la vie, il exprimait dans ses attitudes et propos une permanente insatisfaction, comme moi, mais à travers des paramètres qui n’étaient pas du tout les mêmes que les miens.Comme quoi, tout est subjectif.

06.05 – Je ne porte pas à Fabio Paccioni une admiration sans réserves. Mais il est certain que sans sa houlette « professionnelle », l’ENSEMBLE THÉATRE DE LA CHAMBRE NOIRE me renoue avec  un côté amateur prononcé, qui est  fort sympathique au demeurant, mais qui ne justifie guère sa diffusion en dehors de Sainte Geneviève des Bois. L’œuvre choisie, au surplus, LA FARCE DE LA TETE DU DRAGON de Valle Inclan, conte de fée gentiment traité à la rigolade et désuètement contestataire (l’auteur ayant stigmatisé un moment largement dépassé de l’histoire espagnole et le réalisateur, Antoine Campo, n’ayant clairement pas cherché à tirer de la fable une leçon contemporaine), n’aide pas à faire illusion. Les comédiens inexpérimentés de l’équipe y vont gaiement, chacun à son gré semble-t-il, dans le grossissement. Il s’agit de faire rire. Tel est l’objectif, atteint avec bonne humeur, pour la plus grande joie d’une salle locale très « bon public ». Il y a, cela dit, quelques belles idées (très « paccionniennes ») de mise en scène, du mouvement, de l’entrain, du rythme.
J’ai finalement passé une bonne soirée. Quand j’étais petit, au lycée Condorcet, j’en passais aussi de très bonnes avec les Mascarilles ! 

08-05 – Il est certain que c’est très bien. Dans le monde des marionnettistes, les jaloux feront la fine bouche, mais les objectifs le reconnaîtront : c’est un beau travail d’Art. Les personnages de Don Juan sont traduits en termes de pièces d’échec et se meuvent, manipulés à vue par des personnages inexpressifs vêtus de noir, sur un échiquier dont les cases s’allument selon les nécessités de l’opportunité. Les figures sont belles et les intentions de Molière sont transposées en mouvements subtils, parfois imperceptibles,toujours d’une délicatesse extrême. Le spectateur se doit d’être attentif, sinon, son oeil sera dissipé et se fixera trop longtemps, soit sur la claveciniste, soit sur Guillot et Jeanne Houdart, qui disent le texte, très bien, un peu trop en gros plan, alternativement, soit, ce qui est moins bien, sur les taches blanches que font sur l’univers environnement les visages des manipulateurs.  MOI, je les masquerais de noir. JE les ai trop regardés, ces bougres qui ne peuvent pas toujours s’empêcher de jouer (notamment celui de Sganarelle qui fait carrément corps avec sa « poupée »).
Reste que cette dernière création de Dominique Houdart ne m’a pas satisfait entièrement, de par son exigence même, de par sa perfection dans l’intransigeance. C’est un jeu de l’intelligence qui ne vise qu’à démontrer un certain style d’habileté. Il manque à l’édifice l’âme. Tout cela est « mort », comme sont « mortes » les statuettes     (pour la plupart) abstraites, que l’on meut laborieusement, avec précaution, mais qui ne sont jamais ACTIVES. Ce sont des pièces de musée animées (un peu). Une fois de plus avec Houdart, l’imagination, remarquable au niveau de la conception inventive, ne fonctionne pas au niveau de la représentation. Je crois qu’une bonne part des applaudissements va à la très étonnante performance de Jeanne Houdart, exceptionnelle diseuse de textes, qui sauve littéralement la soirée. ELLE a de la chaleur. TOUT hormis elle, est GLACIAL.

10.05 – Je suis bien trop ignare en langues arabes pour m’octroyer l’audace de juger du contenu de LA TETE DE MAMLOUK JABER, de l’auteur syrien Saad Allah Wannous, que l’ACTION THÉATRALE ARABE présente au NOUVEAU CARRÉ dans le cadre du PRINTEMPS DES PEUPLES PRÉSENTS.
Cela semble se passer au temps des mille et une nuits, (mais une médina comme celle de Fez ne vit-elle pas aujourd’hui au Moyen-Age ? ) mais selon le programme la pièce « traite des problèmes internes du Monde Arabe confronté à son Histoire. »
Ne nous en mêlons pas.
Constatons seulement que c’est apparemment un beau spectacle à l’esthétisme soigné, à la gestuelle rythmée quand elle n’est pas rituelle, à la tenue hautement professionnelle, plein de bonne humeur, joliment ponctué par des beaux chants qui sortent d’un organe féminin chaud et délicat, et par des percussions très simples.
Tout est puisé aux sources artistiques traditionnelles mais rien n’est folklore. Ça paraît donc très bien. Dommage que le résumé distribué aide si peu à suivre le détail des actions.

12.05 – LA FAMILLE, feuilleton de Lodewijk de Boer, un Néerlandais de talent réputé, avait fait grand bruit lors de sa création l’an dernier au Théâtre de Poche de Bruxelles.
Le public y était convié mois après mois à suivre les épisodes et la formule était –certes- amusante. À la Cour des Miracles, Jean-Christian Grinewald propose l’ensemble de l’affaire en 2 soirées. Je n’ai vu que la seconde. Je n’irai certainement pas voir la première, car le propos m’a paru profondément dégueulasse. Non que le parti « bande dessinée », tranche de quotidien, vulgarité, m’ait gêné. MAIS LE THÈME !!! La famille en question est composée de squatters anarchistes qui se sont installés dans un appartement d’un immeuble promis à la démolition. Par la fenêtre nous arrivent les bruits des excavatrices et des marteaux piqueurs qui se rapprochent de scène en scène.
Bon, me direz-vous, voilà un beau sujet politique. C’est conforté par le fait qu’un inquiétant personnage, mi-flic, mi-huissier, mi-promoteur dispensateur de papier bleu, passe de loin en loin pour vérifier sur le vif où en est SON expulsion. HÉLAS ! Les anarchistes en question sont des dingues et des tarés. L’un d’eux, un peu trop maniaque du cran d’arrêt, a un type nord-africain prononcé (Bénichou). L’assassinat leur est denrée coutumière, et ils ne se nourrissent que de rapines. Leur « charme » ne peut faire illusion qu’à une mondaine en rupture de classe (d’ailleurs étrangement mariée à un mec dont on ne sait pas bien s’il joue à être où s’il est un caïd du milieu), qui est bien embêtée de s’être fait engrosser par le « cerveau » de la bande, entendez le moins évidemment  fou. Et l’inceste qu’ils pratiquent entre frère et sœur n’est pas une protestation sociale, mais le découlement naturel d’une promiscuité excessive entre sous-développés inadaptés (la sœur est muette et apparemment demeurée).
Non seulement cette « personnalisation » enlève toute valeur exemplaire à la démonstration, mais PIRE, les crimes dont se rendent sous nos yeux coupables ces jeunes anormaux, justifie l’action de la police à leur égard, et ce ne sont pas des « victimes » qui tombent sous les balles, mais de dangereux anti-sociaux que n’anime aucun mobile. À QUOI A PENSÉ DE BOER ? Est-ce imagination pure ? Ou a-t-il, ce qui me semble être le cas, pensé à quelque chose comme la bande à Bader ? Alors son affaire s’éclaire et je ne puis que m’insurger : car il y a imposture par glissement à confondre des asociaux criminels certes, MAIS MUS PAR UN GRAND DESSEIN, avec des anormaux assassins à leur propre insu, qu’AUCUNE IDÉE NE DÉFINIT. C’est un spectacle de DROITE résolue.

13.05 – Le sujet est passionnant : un imposteur devenu héros de la Résistance par ruse fait ensuite une carrière de grand commis de la République, au cours de laquelle il livre quelques secrets à l’ « ennemi », sous l’œil de la D.S.T. qui n’en ignore rien, mais laisse faire. Jean-René Pallas est aussi un fin érudit féru de livres du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle, et un jouisseur.
MÉMOIRES SECRETS POUR SERVIR À L’HISTOIRE DE CE SIÈCLE est « découpé » d’un roman de Pierre-Jean Rémy. À mon avis, TRÈS MAL. Le spectacle de Patrick Guinand est chiant comme la mort. Pourtant il a bénéficié d’une excellente distribution. Mais je n’ai jamais vu Emilfort, Stéphanie Loïk, Seiler, Françoise Danell   aussi mal dirigés. Ils rament visiblement livrés à eux-mêmes. Dommage.

14.05 – Visite à Sceaux où THÉATRE OUVERT propose, réalisée par Michel Raffaëlli, une pièce d’un auteur maghrébin nommé Tahar Ben Jelloun (il travaille au Monde et est marocain) : CHRONIQUE D’UNE SOLITUDE. Cette solitude est celle des émigrés vue par un écrivain qui, au fond, en est un lui-même mais qui n’inspire aucune pitié. En contemplant, au débat, ce Monsieur bien mis aux côtés de cet autre émigré qu’est Lucien Attoun, qui n’a rien d’un martyr de l’oppression raciale, il apparaissait éclatant que la complaisance avec laquelle la bourgeoisie met en avant le problème des travailleurs étrangers n’est destinée qu’à masquer le seul vrai problème qui est celui de LA LUTTE DES CLASSES. Il y a certes des aspects spécifiques au sort de ce sous-prolétariat déraciné qui est né du refus des prolétaires français d’effectuer certaines tâches rebutantes, épuisantes, mais indispensables (d’où il ressort que ce prolétariat français s’est embourgeoisé), mais ils ne sont qu’annexes et les artistes bourgeois qui traitent de la question se gardent bien de le préciser. Et je brûlais de prendre le micro pour demander comment AU MAROC, le cultivé poète de (certainement) bonne famille, Tahar Ben Jelloun, traiterait son héros qu’il a étudié du point de vue du Docteur en Psychologie qu’il est, spécialiste des « troubles affectifs et sexuels des travailleurs émigrés en France ». Vu ainsi avec l’œil du  médecin, (c’est-à-dire de l’EXTÉRIEUR), le manœuvre Malek (qui s’exprime en termes très imagés et qui bénéficie d’un « double » fou qui, dans une tradition méditerranéenne, nous affirment les émigrés bourgeois, évoque à grand renfort de clichés agricoles et maritimes la beauté de la vie au pays natal, ce qui n’est pas très honnête aux yeux de qui connaît les conditions de ladite vie dans lesdits pays, spécialement le Maroc, pour les gens de CETTE catégorie sociale) traumatisé par sa solitude s’invente criminel pour se faire juger par la société d’accueil. Celle-ci, d’ailleurs, pas dupe, renverra en fin de dossier, le « farceur » se faire voir ailleurs.
Elle ne le fait, hélas, qu’au bout de 90 minutes. Entre-temps, le lascar a eu le temps de se plaindre longuement de façon fleurie.
Quelqu’un, au débat, demandait pourquoi on ne jouait pas l’ouvrage devant des travailleurs. À MON AVIS, c’est parce qu’ils ne se reconnaîtraient pas dans ce geignard au ton plus JUIF qu’ARABE. Au fait, Tahar Ben Jelloun EST-IL ARABE ?

15.06 – Le dernier « COMMENT MONSIEUR MOCKINPOTT FUT-IL DÉLIVRÉ DE SES TOURMENTS ? » que j’avais vu, celui de Gabriel Garran, ne m’avait pas soulevé d’enthousiasme. Celui de la compagnie du Lierre a le mérite de l’ingénuité : une troupe de bonne volonté fraîche émoulue de l’école et entendant bien montrer au public qu’elle sait « prendre un PARTI » face à un texte et dépasser le jeu réaliste, donne avec cette oeuvrette une représentation qui se laisse regarder avec amitié. Reste que l’œuvre de Peter Weisz m’a semblé aussi débile cette fois-ci que l’autre, d’une exemplarité douteuse et d’une « philosophie »  imprenable en compte (par moi !)… Il faudra revoir la Compagnie du Lierre une autre fois. (Cité U)

18.06 – Quelle idée que d’aller dénicher une piécette de Tennessee Williams, qui montre le désespoir d’une dame qui dit : « JE NE VOIS PAS MA VIE DEMAIN » et qu’un jeune homme, assez étrange lui-même, essaie en vain d’empêcher de se suicider ? C’est Reine Bartève qui joue la dame mise en scène par Andreas Voutsinas. Cournot a déliré. Moi je me suis emmerdé. Reine Bartève m’a semblé fort mauvaise. Elle m’a fait penser à une Arlette Reinerg qui aurait voulu imiter Ludmilla Pitoëff mais qui garderait un phrasé appris au Cours Simon ! Elle se veut bouleversante d’humanité, mais ça ne fonctionne pas. (Coupe Chou)

29.06 – Anne Barbey, Jean Darie, Marie Rouvray et Gérard Tcherka, soutenus aux guitares électriques par Christian Bézamat, disent d’un air habité, dans diverses postures et au gré d’une « mise en place » de Poétique, des textes qui, paraît- il, nous viennent des Indiens d’Amérique du Nord. Ça s’appelle : BRULER, L’ETRE DE LA LIBERTÉ… IL N’Y EN A PAS. L’impression que j’ai ressentie était qu’il s’agissait d’un spectacle xénophobe et passéiste. Vous me direz que c’est normal : on ne voit pas pourquoi les Indiens aimeraient les Blancs. Et on les comprend d’évoquer avec nostalgie le temps où les prairies leur appartenaient. Mais j’eusse aimé que les artistes ayant choisi d’exprimer leur point de vue, l’aient fait avec quelque DISTANCE : c’est trop simpliste : avant les Blancs, c’étaient vraiment apparemment le Paradis pour les Indiens. Ils détenaient toute la sagesse du monde, leur système politique était le plus idéalement libre qu’il soit possible. Ouiche ! Ça ne tient pas. Ça n’est pas sérieux. C’est de l’image d’Epinal.
Et, tel que c’est, ça trimballe une idéologie très « retour à la terre » dans la nostalgie des vertus patriarcales disparues. Je me crois revenu au temps du Maréchal Pétain !

AVIGNON 1976

10.07 – « Who is who » de Andonis Doriadis, réalisation du
Théâtre Populaire Jurassien (André Bénichou) est une assez bonne surprise pour mon 1er contact avec le Festival d’Avignon 76.
Si l’auteur n’était grec, on pourrait dire qu’il s’agit d’un Français moyen, apolitique, qui refuse de signer les pétitions contre la guerre parce que ça ne sert à rien et parce que les guerres actuelles ne le concernent pas. Il est Professeur d’Art, tourné vers la beauté pure et le respect du patrimoine. Un jour, il est convoqué par une mystérieuse instance qui entend se substituer à sa conscience et l’oblige à conter certains épisodes de sa vie. Ce « tribunal révolutionnaire » le condamnera à mort, mais ce sera pour rire : il s’agissait d’un nouveau jeu télévisé.
L’ensemble est un peu confus, touffu, finalement assez banal. Ce que Doriadis a à dire enfonce un peu les portes ouvertes pour ceux qui se sont penchés eux-mêmes sur le « système » qui fait des fausses valeurs, crée des impostures et maintient l’homme en état de sous-homme. De vous à moi, je crois que je traite mieux les mêmes thèmes. Mais la démarche est estimable et ne manque pas de courage si l’on songe qu’elle s’adresse à la bourgeoisie de Lons le Saulnier.

11.07 – Le problème est de savoir si les adolescents d’Avignon sont tous aussi purs, aussi gentils, aussi droits et aussi honnêtes que voudrait nous le faire croire l’Orphée 2000 de 16 ans issu de l’imagination  de Gélas et qui, parti chercher son Eurydice aux enfers, refusera de tomber dans le piège qui avait perdu son ancêtre grec ; et qui, sans porter le serment qui l’aurait coupé de toutes les valeurs patrimoniales attachées à la vallée « du delta, de l’Amour et du Soleil », arrachera celle qu’il aime et lui-même aux ténèbres, c’est-à-dire à la société des banquiers, des promoteurs, de la bagnole et de la pollution.
Spectacle symbolique, on le voit, que cet « Orphée » montré comme un parmi des milliers cherchant la voie de la vérité simple et naïve, à travers un itinéraire semé d’embûches signifiantes d’une civilisation à rejeter.  Spectacle vertueux aussi, hymne à l’Amour éternel opposé aux étreintes fugitives.
Le CHENE NOIR, décidément, a abandonné le combat politique direct, du moins sur la scène. Il milite pour l’Essentiel, c’est-à-dire pour l’Homme désaliéné, mais il n’indique aucun moyen. Sa trajectoire est CRI, témoignage, rien d’autre. En filigrane, elle est un peu trop passéiste pour mon goût. Il me semble grave que des jeunes repoussent en bloc TOUT l’acquis d’une technologie. Mais Gélas et son équipe sont-ils encore jeunes ? Ils m’ont fait songer (fugitivement) à ces grands-pères qui ressassent que tout était mieux de leur temps. Du moins cette fois-ci ne sont-ils pas retombés dans la voie « chrétienne », que j’avais cru déceler chez eux depuis 2 ou 3 ans. Reste que la musique, soutien permanent du texte, comme d’habitude au CHENE NOIR, confère au spectacle une magie efficace, et qu’au niveau de la forme comme du fond tout est satisfaisant, encore qu’un peu longuet par moments. Le rythme du CHENE NOIR, lent par essence, est valable sur 1 h 30 de spectacle, pas sur 2 h 15.
Reste que ce « témoignage » est beau (dommage que les acteurs ne soient pas tout à fait à hauteur des musiciens), que la démarche est sympathique, et que ce souffle de bonne volonté est bien rafraîchissant au milieu de la canicule théâtrale.
Mais pourquoi m’a-t-il semblé déceler du désespoir dans une action qui se voudrait positive ? N’est-ce pas parce que dans ce REFUGE, au niveau du symbole, il y a comme un aveu d’impuissance ? Malgré le happy end heureux, Orphée Gélas m’a surtout paru se taper la tête contre les murs !

12.07 – Il est certain que si un jeune auteur avait pondu une pièce aussi imbécile que COMME IL VOUS PLAIRA, nourrie d’intrigues débiles et tirées par les cheveux, dans un enchevêtrement compliqué, on eût prié ce lourdaud de s’abstenir à l’avenir d’écrire ! Mais n’est-ce pas, c’est Shakespeare… Alors les « docteurs » s’en prennent à Benno Besson pour expliquer leur déception. Ô combien à tort : à  mon avis, Besson n’a commis qu’une seule erreur, et qui est d’avoir monté l’œuvre qui, outre ce que je viens d’en dire, n’est riche d’aucune « leçon » contemporaine qui nous soit lisible, est fort méprisante envers les classes laborieuses et est écrite dans un style où fleurissent les métaphores hasardeuses et les images saugrenues : en bref, c’est le type même de l’entreprise inutile. MAIS le Directeur de la Volksbühne a, lui, fait du bon travail : grâce à son éclairage, on arrive à suivre les intrigues et presque à s’intéresser à ces personnages laborieux et inconsistants. Bien sûr, il n’était pas possible de rendre SIGNIFIANT ce qui est impalpable. Du moins a-t-il tenté de montrer le grotesque de ces joutes médiévales réservées à une classe dominante stupide : nobles et prêtres sont montrés selon l’école du réalisme historique soviétique et cela nous change un peu. Et puis il a bien su réduire l’aire de jeu, encore que je n’aie pas trop aimé les espèces de tuyaux (qui rappellent les sas par lesquels on entre dans les avions à Roissy) dont il se sert (un peu au hasard, m’a-t-il semblé) pour faire entrer et sortir ses fantoches.
En somme, grâce à sa « lecture », j’ai pu supporter 3 heures de ce divertissement d’un autre âge incapable de me concerner et d’une bêtise intrépide. Ce n’est pas mal. J’ai même ri de-ci de-là ! Et d’un point de vue professionnel, je me suis bien amusé à voir des acteurs comme Dominique Serreau, Anne Bellec, Marie Gonzalez, Benguigui etc. incarner leurs rôles « en tout d’une pièce » selon les recettes de l’expressionnisme allemand, toujours sur une facette caricaturée, grossissant les effets.
Est-ce du théâtre « populaire » ? En ces temps de dépolitisation, on pourrait dire que c’est un certain souffle d’« Art pour Art » qui nous vient de l’Est. C’est l’opium du peuple à la mode Socialiste. Du moins n’en sort-on ni aliéné ni mystifié. Du moins n’y cherche-t-on pas à faire entendre le contraire de ce qu’il a écrit. La « critique » est clairement désignée comme étant le fait du metteur en scène. Sa démonstration va dans le sens que j’ai toujours soutenu. MAIS SERA-T-IL COMPRIS lorsqu’il nous susurre avec évidence que le « grand Elisabéthain » est à enfouir dans les brumes de l’oubli ? Voire ! Et n’est-il pas utopique de monter un spectacle inutile pour démontrer qu’il est inutile ?

COMMENTAIRE ÉCRIT 30 ANNÉES PLUS TARD
 SHAKESPEARE or not SHAKESPEARE

J’éais en ces temps d’une certaine violence lorsque j’évoquais l’œuvre du génial Elisabethain. Non que je contestasse la beauté de la langue (en Anglais surtout) et certains traits de génie, mais je me permettais de trouver que les intrigues étaient souvent menées de bric et de broc. Surtout, je contestais (et je persiste) l’usage à des fins de politique de gauche selon lequel certains « créateurs » pensaient  pouvoir s’arroger le droit de lui faire dire ce qu’il n’avait jamais voulu dire.

Exemples :    OTHELLO    A mes yeux c’est une pièce raciste. Le général nègre qui se tape une belle jeune fille blanche est un imbécile en dehors des champs de bataille, puisqu’il se laisse manipuler comme un enfant par Iago.

LE MARCHAND DE VENISE    C’est une pièce anti-sémite. On fait grand état de la célèbre tirade du Juif: « J’ai des yeux des oreilles «   … Mais que penser de sa vengeance de type cannibale : « donnez moi une livre de votre chair » ?

JULES CESAR    le fameux discours de Marc Antoine, sublime.exemple de manipulation des masses. Bandes d’abrutis, vous vous laissez faire comme des cons.

CORIOLAN    pour moi un des seuls cas où Brecht se soit
planté en tentant d’infléchir une œuvre vers une leçon anti-petite bourgeoise. C’est une pièce résolument fasciste.

LA TEMPÊTE    Ces pauvres jeunes gens bien nés sont les victimes d’un sauvage

Je ne vais pas multiplier les citations. Mais  quelqu’un peut il me citer une œuvre, une seule, où le peuple, disons plutôt la populace ne soit pas montrée comme un ramassis de  paillards, ivrognes, abrutis, vulgaires ?

Serviteur des GRANDS de l’époque, son utilisation à des fins signifiantes relève d’une manipulation.

C’est cela surtout qui m’agaçait.
 
13.07 – GROS CALIN, monté et joué par le « joyeux » Leenhardt d’après un roman d’Emile Ajar, est un serpent python de 2 m 20 de long sur lequel un vieux garçon a reporté tous ses besoins en affection. Du moins était-ce le cas, avant qu’il ne tombe amoureux de Melle Dreyfus, qui, « comme son nom l’indique », est une Noire de la Guyane Française, et qui travaille dans le même bureau que lui, au 9e étage d’un building. Tout un roman est alors fantasmé par le solitaire à l’occasion des voyages quotidiens qu’il effectue dans l’ascenseur avec sa dulcinée qui, de toute évidence, ignore tout de ses sentiments.
Petit one show de 50 minutes, c’est une bonne surprise. Le texte, tout en petites touches fines bourrées d’humour, de tendresse, et parfois de délicate tragédie, est très gentiment joué par un Leenhardt assez maladroit mais touchant. Ce n’est pas « politique » mais c’est de la vérité humaine. « Boul d’Hums » comme  aurait dit Adamov.

13.07 – Le Théâtre de la Carriera, mi en occitan, mi en français, joue LA LIBERTÉ OU LA MORT au Cloître des Carmes à l’occasion du 14 juillet !
C’est le Malet et Isaac corrigé par des Provençaux hostiles au Pouvoir Central et à l’Unité de la Patrie. Ainsi voyons-nous comment les Rois de France ont trahi les anciens sujets du Comte de Provence en supprimant peu à peu les libertés constitutionnelles qui, apparemment, assuraient aux hommes de cette région des avantages remarquables, puis comment la Révolution de 1789 a porté le coup de grâce à cette originalité en instituant la langue française obligatoire et la départementalisation.
Le Marquis de Sade (dont j’ignorais qu’il fut une des gloires de cette contrée) joue dans ce fort spectacle de 3 h 30 (que j’ai quitté à l’entracte vers 0 h 30) un rôle de lien. Que dire ? Le spectacle est spectaculaire, joué avec Foi par une troupe ardente dans un dispositif éclaté. La démonstration politique convainc les convaincus et m’atteint, moi, surtout, quand elle fait ressortir à quel point la révolution bourgeoise n’a pas supprimé les riches et les pauvres !
Je doute pourtant que le sort du peuple ait été si idyllique que ça sous les Comtes de Provence, et j’ai peine m’exalter pour la prise de position de cette région en 1791 en faveur des curés et des émigrés. Le rythme du spectacle est d’autre part un peu mou : les liaisons manquent de nerf entre des scènes souvent vigoureuses, truffées de belles images et de trouvailles. C’est, de toute manière, une démarche estimable et utile, militante, donc à approuver.

par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 1 février 2007
14.07 – Les serpents sont à l’honneur en Avignon cette année. Après le GROS CALIN de Leenhardt, voici le BOA SOUS LA CLOCHE de Bernard Mazeas (l’auteur des VEUFS monté naguère par Bourseiller)  mis en scène par un garçon nommé Jean-Pierre Andréani avec une distribution comprenant notamment Hélène Arié, J-L Martin Barbaz, Roger Jacquet. 
Ils jouent à 10 heures du matin, éclairés par le soleil, dans une très jolie cour jouxtant la Cloître des Carmes.
Le boa de Mazeas est celui que sous-alimente un gardien de zoo cupide que par ailleurs sa femme trompe. Un garçonnet de 16 ans qui rêve d’avoir le boa à lui et qui est très doué pour son âge découvre le double trafic, et fait chanter les époux pour obtenir ce qu’il convoite. C’est l’anecdote conduite 1 h  45 durant selon une logique qui fait songer à Ionesco et à O’Baldia. En vérité, l’animal (symbolisé par une corde épaisse) et son jeune voyou de maître servent de révélateur au couple (il faudrait dire « aux couples » car Mag et Tom se dédoublent jusqu’à devenir sur la fin « autres », c’est-à-dire leurs partenaires adultérins). Et c’est la chanson bien connue des amants désunis ; « Comment avons-nous pu en arriver là » revient comme un leitmotiv. L’incommunicabilité fondée sur la défiance mutuelle y est née de l’accumulation des mensonges quotidiens. Cela se passe dans un milieu de médiocres. Le gardien de zoo fait payer 1 Dollar des entrées qui sont réellement à 50 cents. Sa femme est bistrotière. L’amant de sa femme est garagiste. L’enfant violent, sans scrupules, calculateur, y fait figure de JUSTICIER. IL incarne la pureté dans un monde où rien ne l’est, un monde rond où les turpitudes font une chaîne bien bouclée, un monde où, à l’échelle cosmique, « rien n’est beau, rien n’est juste, rien n’est vrai », comme eût dit Montherlant.
 Ce débouché sur le « cosmique » donne à cette œuvre où le quotidien côtoie l’étrange et le réalisme, l’absurde, une certaine dimension. On se laisse prendre à suivre, à écouter, à s’intéresser, avec le sentiment que ce qu’on voit est à côté de la plaque. C’est une appréhension PESSIMISTE de l’Homme qui finit d’ailleurs par perdre MEME son langage. C’est à la fois personnel et bourré de réminiscences, à la fois original et vieux, lassant et attachant. C’est en tout cas imparfait, mais la mise en scène est inventive (quoiqu’un peu trop voyante) et les acteurs sont bons. L’an dernier en Avignon j’aurais parlé d’une tentative déracinée. MAIS Y A-T-IL UNE LIGNE DANS CE FESTIVAL ? Jusqu’à présent, je n’en décèle pas et ce doit être un signe que tous les jeunes que je rencontre me conseillent d’aller à LA PÉNICHE voir EN ATTENDANT GODOT

14.07 – 18h – « Rapidité et détermination = Réussite. » C’est le slogan de MACHI MACHI, appareil à éduquer des jeunes hommes pour en faire des citoyens respectueux du système, qui a été inventé par François et Bertrand Migeat. C’est un spectacle de l’Atelier Théâtre mobile de Philippe Dauchez qui n’a joué ici que le rôle de… subventionneur !
Les méthodes de MACHI MACHA tiennent de l’école du Cirque et se ressentent du service militaire que les auteurs ont visiblement expérimenté récemment. Mais l’adjudant 1976 sait se transformer en speakerine d’Orly pour communiquer des ordres doucereux qui, mieux que les brutaux, seront expérimentés par les matricules 7002 et 7003, cobayes choisis à titre d’exemple pour notre instruction, à nous, spectateurs. Enfermés dans une cage, confrontés à des modules numérotés qu’ils manipulent avec adresse, les 2 sujets exécutent des tests jusqu’au moment où, ayant pris conscience de leurs individualités, ils abattront leurs barreaux. Mais échapperont-ils à MACHI MACHI ? Si nous les voyons venir à bout de leur tortionnaire dompteur physiquement présent, nous restons sur une interrogation quant aux ressources de l’ordinateur.
C’est sympathique, puéril, un peu confus. C’est une nouvelle fois des jeunes face à un monde d’adultes oppressifs. J’écrivais qu’il n’y a pas de ligne directrice dans les spectacles que je vois cette année en Avignon. Il y a celle-là, celle des jeunes sans référence marxiste (ou n’y croyant clairement plus) face à un monde inacceptable, face à un mur, comme les adolescents américains. Oh ! P.C. de Marchais et de la main tendue, P.C. du compte des voix électorales, P.C. de l’aliénation à la société libérale avancée, ne les vois-tu pas sombrer dans le désespoir, ces jeunes PAUMÉS ?
Dois-je ajouter que, selon le programme (car son nom n’est jamais prononcé) le dompteur physiquement présent (bien joué par Christian Bouillette) s’appelle Zarathoustra ?...

COMMENTAIRE

Ecrit le 22 Mars 2005 en mémoire d’un soulèvement lycéen de 1968 qui revendiquait exactement le contraire de ce que réclament les lycéens actuels
 
Je crois que je n’avais pas encore en ce temps là mesuré à quel point la réflexion prémonitoire d’Eugène Ionesco dans sa pièce « LE TUEUR SANS GAGES » était essentielle. « « IL NOUS FAUT DES MYSTIFICATIONS NOUVELLES » écivait il. Je remplacerai seulement « mystifications » qui induisait une profonde méfiance en l’avenir par « repères ».
Aucune révolution ne se bâtira demain tant qu’un philosophe (un vrai)  n’en aura pas re-fixé les enjeux. Marx et Engels constituent une bonne base, mais leur analyse date d’une période différente. Et, n’en déplaise aux versets de l’Internationale » : « il n’est pas de sauveur suprême »,je pense qu’un meneur du jeu sera nécessaire pour que « le monde change de bases ».
L’anarchie ne serait qu’une solution de désespoir qui mènerait au chaos.
 
14.07 – Je dois à Lucien Attoun et à son THÉATRE OUVERT mon 1er vrai coup de barbe de la saison avignonnaise. J’étais si furieux de m’être fait chier pendant 2 heures que j’ai fait le serment de ne plus jamais me déranger quand on annoncerait un spectacle de Georges Lavaudant. En tout cas, que ce zigomar à la mode change très vite le nom de son THÉATRE PARTISAN. Après 68, il s’y était attachée une odeur politique sympathique ! Mais à considérer LOUVE BASSE (d’après Denis Roche), on voit bien que cet opportuniste cherche à se faire bien voir du Pouvoir. Quoi de plus bourgeois en effet que ce savant dosage de scatologie (description sans complaisance du corps humain), de pornographie (description complaisante d’étreintes mondaines), de politique à la Che Guevara au petit pied, et de je ne sais quoi en plus de confus sous le couvert d’un film que tourne un metteur en scène « italien » du genre excité et brumeux ? ON me dit que le roman est beau. Peut-être. Mais Lavaudant, en tout cas, ne l’a pas « lu ». Ses acteurs, (parmi lesquels l’abominable Tatiana Moukine qui fait de chaque mot qu’elle prononce une bouillie inaudible) DISENT un découpage morne d’une voix plate. Ça n’a pas été travaillé. C’est bâclé. C’est incompréhensible au commun des mortels. En plus, c’est sinistrement prétentieux et compassé.

15.07 – Laloux se définit lui-même dans son spectacle :     TAMBOUR AILLEURS, comme un « artiste de variétés ». Et c’est juste, car en plus de son talent d’acteur, il est un virtuose de la percussion. C’est en s’appuyant sur une caisse claire, un tambour trafiqué (et sonorisé), et un instrument étonnant à multiples résonances, qu’il a construit son personnage et bâti son histoire. En fait, baguettes en main et, si l’on peut dire, tambour battant, ce grand garçon pince-sans-rire qui manie comme personne le paradoxe nous entraîne selon sa logique à travers les méandres d’une histoire abracadabrante où les vessies semblent être des lanternes et où l’on s’y retrouve parce que sa présence est exceptionnelle et sa force de conviction peu commune. Cette anecdote qui mène de Vesoul à Rethel un amuseur de fêtes campagnardes à travers une envolée dans un monde où tout s’enchaîne et où la mort est inatteignable, est gentiment subversive mais sans volonté apparente de l’être. La « leçon », si tant est qu’on puisse en parler, vient plutôt d’un REFUS du réel, non méprisé mais moqué. Nulle méchanceté, nulle agressivité. Du cocasse, de la tendresse, jamais la moindre prétention. C’est un spectacle éminemment sympathique d’où l’on sort heureux, même si l’univers entrevu vous laisse légèrement troublé et un brin mélancolique.

15.07 – Tout est beau dans le DIWAN D’AMOUR d’Evelyne Moatti. Les poèmes algériens qu’elle dit avec l’aide d’une acolyte et d’un Noir qui joue de la flûte et fait des percussions (arabes), parlent des femmes, de la terre, des arbres, de l’oppression, du sang et de la Révolution. Un tapis blanc, un châle qui ondule au rythme de la derbouka, des pierres qu’on choque en mesure et deux branches d’arbre mort suffisent à créer l’atmosphère.
Ce souffle d’Afrique du Nord qui ne dure qu’une petite heure aurait dû m’exalter, car tout y est authentique, exigeant, rigoureux. Pourtant je m’y suis ennuyé. Mais je crois que je dois le taire car c’est moi qui suis allergique à cette littérature. Cette poésie imagée et répétitive alternativement joyeuse au point d’en être transfigurante et mélancolique, voire geignarde, m’agace.
Peut-être dois-je accuser la langue française. La sincère et honnête Evelyne Moatti serait horrifiée de me lire, mais son montage nostalgique m’a fait songer à un Enrico Macias qui ne serait pas putain ! Aux deux pôles de la qualité, la démarche est la même. Je voudrais bien voir ce spectacle joué devant des Arabes. Le dernier poème, toutefois, « Tu es belle comme un comité de gestion, comme un commerçant qui baisse ses prix, comme une usine nationalisée… etc » enlève l’adhésion sans réserves.

15.07 – Vu une demi-heure du GODOT de la Péniche. On m’en parlait tellement que j’ai voulu me rendre compte. Mireille Laroche, dont c’est la 1ère mise en scène, fait évoluer Wladimir et Estragon sur de la terre glaise humide et glissante. Son arbre décrit une arabesque. Pozzo est un petit bonhomme sec et chauve et Lucky un costaud qui porte 2 belles valises. De temps en temps une musique vient ponctuer des temps morts (ce qui est une erreur). Je comprends que ceux qui n’ont JAMAIS vu Godot (apparemment il y en a beaucoup) soient atteints. La « jeunesse » d’aujourd’hui n’attend-elle pas Godot  plus que jamais ?

16.07 – Les Mirabelles sont des homosexuels qui revendiquent pour eux-mêmes et pour leurs semblables l’intégration sans racisme à l’intérieur de la Société Libérale Avancée. Il est clair que le moment important du spectacle : LES GUERRILLEROSES (titre au demeurant signifiant) est le discours (dérisoire) de la soi-disant dame du monde sur la question. Le reste de la soirée (60 minutes) est remplissage avec des chansons sketches numéros, et là il y a du désopilant, de l’excellent, du très drôle… et aussi du moins bon. Le début est remarquable et au bout de 20 minutes on est enchanté. C’est moins le cas au bout d’une heure. Le défaut du spectacle vient d’ailleurs surtout de son décousu. Point de trame, point de thème (même pas tellement, à dire le vrai, celui de l’homosexualité.) – La dominante « travesti » arrive même à se faire oublier (et bien sûr, la nudité affichée y contribue). C’est une série sans lien apparent de courts « événements ». J’ai marqué d’une pierre blanche le tableau champêtre, dérision de l’opérette traditionnelle, et celui où l’on asperge délicatement les spectateurs de déodorant.

17.07 – J’ai été bien content de revoir DANS LES EAUX GLACÉES DU CALCUL ÉGOÏSTE au Palais des Papes car le pari n’était pas facile à tenir et le THEATRE DE LIBERTÉ partait avec le lourd handicap d’un Mehmet Ulusoy absent. Eh bien, la gageure a été gagnée superbement et la transplantation du TEP à la Cour d’Honneur a joué au crédit de cette dernière. Il est vrai que l’espace a été très bien utilisé en hauteur. L’image projetée de Marx a presque d’entrée de jeu emporté l’adhésion et les ombres projetées sur le mur du Palais étaient très parlantes. Évelyne Istria, que j’avais trouvée médiocre à Paris, est maintenant très bien, de même que Winling et le trio des 3 « Capitalistes ». Les détracteurs du contenu n’étaient pas à la fête devant cette réussite, mais leurs arguments sonnaient faux. Heureusement ils avaient pour se conforter les «amis » qui avaient assisté au filage laborieux de la veille. Ceux-là ouvraient des yeux surpris quand on leur parlait du succès de la Première. Comme quoi il faut se méfier des copains que l’on convie à une séance de travail. Un spectacle ne décolle vraiment QUE devant le public.

COMMENTAIRE

Au XXIème Siècle, en France, Décentralisation aidant, il est devenu courant que des spectacles hors institution soient créés en plusieurs étapes. Cela tient à des raisons économiques perfides : Une compagnie indépendante ne peut créer que grâce à des co-producteurs officiels qui offrent des « résidences » de travail rémunérées. Mais chacune d’elle suppose un contact avec des gens du public.
La tentation est grande lors des dernières résidences, d’y convier des amis, ne serait ce que pour avoir un avis extérieur.
Amis ? Oui … si ce sont des vrais amis.
Professionnels : Jamais.
Un critique qui a vu une répétition non aboutie, figera les imperfections dans sa tête et ne reviendra pas quand on lui dira que la réalisation est aboutie.

24.07 – Quand je songe que je suis revenu spécialement en Avignon pour voir DELLA MONNA que cette ordure de Delcampe nous a fait mettre en programmation, je ne suis pas content. Non que le sujet ne soit estimable : après tout, moi qui réclame qu’on me parle de sujets contemporains, voilà une allégorie qui devrait me combler puisqu’elle dénonce la collusion entre le Pouvoir et le Capital, à travers l’Histoire belge, de la perte des colonies aux grandes grèves ouvrières de 60, et au mouvement étudiant de 68, jusqu’à la restructuration de l’économie de ce Pays à la suite de la « fausse crise du pétrole ». Hélas, comme je voudrais pouvoir, ainsi que le requiert le programme, aller « au-delà de lénifiants débats esthétiques » et ne juger l’œuvre de Michel Huisman QUE sur son contenu politique. Malheureusement, la pièce, écrite en vers, s’il vous plaît !, est si primaire que même des primates ne la trouveraient pas convaincante, et si mal montée par un certain Toni Ceccinato qu’on reste confondu (après le MISTERO BUFFO) par tant de maladresse. Force m’a donc été de rejoindre le camp des gens de droite qui haussaient les épaules. Ici la droite avait gagné des points. Elle faisait 98 % du public. Dario Fo aurait, paraît-il, désavoué l’opération.

25.07 – Si l’on ne voit plus guère sur les scènes avignonnaises de combats politiques, il semblerait par contre qu’une ligne de force contemporaine soit LE CONSTAT.
Aucun militantisme dans cette démarche au bout de laquelle il n’y a aucune lueur d’espoir, aucun chemin esquissé pour en sortir.
La misère humaine est montrée dans sa crudité, non pas d’un point de vue économique, mais, pourrait-on dire, au niveau qualitatif, dans ses conséquences : déchéance morale, ennui chronique, désespoir d’une vie étriquée, inutilité d’exister. Cette ligne, qui est en gros celle de Krotz, s’appuie sur un réalisme extrême. Les détails sordides n’ont pas à être dissimulés aux yeux pudiques des spectateurs. Celui-ci est, en somme,   appelé à prendre conscience du vide infernal dans lequel naissent, vivent et meurent nombre de ses contemporains. C’est la dénonciation (hélas sans propositions « constructives ») du « métro-boulot-dodo ».
Jacques Lassalle semble être à l’aise dans cet univers où chaque détail compte, où le temps qui passe pour rien devient presque un personnage allégorique. Et ce n’est sûrement pas par hasard que Jean-Pierre Thibaudat, qui a écrit cet  HISTOIRES DE DIRES, dont Théâtre Ouvert nous propose l’esquisse, est  un de ses collaborateurs depuis 3 ans. On y trouve un père handicapé, dont la maigre paye ne suffit plus à nourrir sa famille. La mère « fait des vitrines » (j’avoue que je n’ai compris que vers la fin que cela veut dire, sans doute, qu’elle fait des passes pour arrondir les fins de mois). La préférence des époux va au fils, Louis, qui se destine à la boxe et est  incapable de passer son C.A.P. La fille, mal aimée chez elle, se laisse séduire par un jeune homme que le père ne juge pas être un bon parti. Enceinte, elle se laisse avorter par timidité, incommunicabilité. Victime totale, elle se suicidera sur la dernière réplique. Tableau désespérant, hyperréaliste, MAIS Thibaudat n’est pas Krotz. Il y a du Lassalle en lui et c’est pourquoi il y a dans sa pièce des contrepoints oniriques assez beaux, mais heureusement brefs.
Lassalle, avec une très bonne équipe, a fait en 15 jours (paraît-il) un travail de « mise en place « remarquablement professionnel ». Les moments réalistes sont pratiquement définitivement montés. Les instants oniriques sont lus. La présentation étonnamment « pauvre » est parfaitement efficace.

Commentaire

Faut il rappeler que le principe de Théâtre Ouvert, initié en Avignon par Lucien Attoun était de présenter des « lectures » de pièces, en principe sans aucune « relecture » scénique par le metteur en place qui serait peut-être, plus tard  le metteur en scène, avec des acteurs qui n’étaient pas toujours obligés de lâcher la brochure du texte. Ce fut pendant un temps une formule tellement efficace qu’elle porta ombrage à Paul Puaux, successeur de Jean Vilar à la direction du festival : la grosse tête avait investi Lucien Attoun et trop de bons amis le désignaient prématurément pour supplanter le trop stalinien (au gré de certains) maître des lieux. THEATRE OUVERT fut la victime du conflit et ce fut dommage.
 
25.07 – La Volksbühne présente des films sur le travail de Benno Besson. Pour les professionnels, il est bien sûr intéressant d’être mis ainsi en position de comparer 3 mises en scène de COMME IL VOUS PLAIRA, à Berlin, à Sofia et en Avignon. MAIS à la réflexion, que de temps perdu. Quel intérêt y a-t-il ainsi à travailler 3 fois sur un texte classique ? À entendre un « Docteur » assistant du metteur en scène, Shakespeare aurait illustré dans son œuvre « les contradictions de la classe dominante de son époque » et il serait important de montrer aux peuples présents de quelle Société (parfois récente comme en Bulgarie), ils sont issus.
Ouais ! MOI j’aimerais mieux qu’on leur montrât en quoi le communisme est enviable et qu’on dénonçât les contradictions des sociétés actuelles pour essayer, à travers l’Art, de pressentir ce que pourrait être la Cité Marxiste.
Mais bien sûr, en D.D.R, cette démarche serait risquée et il est plus sage de monter ANDROMAQUE, LE ROI CERF et d’autres grandes œuvres du Répertoire que l’on présente sous une forme signifiante bon teint. C’est un ACADÉMISME !

COMMENTAIRE

Evitons les redites. J’ai déjà glosé sur Shakespeare et cette oeuvrette

26.07 – LOUISE MICHEL ou LES ŒILLETS ROUGES de Dominique Houdart, lu par Jeanne Heuclin et l’auteur au Gueuloir d’Attoun, est (je cite) « une réflexion théâtrale sur les rapports de l’Utopie et de l’Histoire ». En fait, c’est –ce sera- un exposé animé avec images et sons sur la vie exemplaire de la célèbre anarchiste française, un survol historique opportun de qui fut l’héroïne si souvent célébrée par les partis de gauche, et qui a laissé son nom à une station de métro. J’avoue que j’ai trouvé utile cette remise en mémoire bien étayée, et que je ne me suis pas attardé à critiquer la forme, cependant fort conventionnelle de l’ouvrage. En fait, Houdart ne s’embarrasse pas de « degrés » : il raconte, dans l’ordre chronologique, de la naissance à la mort, la vie de Louise Michel, l’illustrant de flashs à la manière radiophonique. Sa fresque serait dans la ligne des grands brasseurs de foules des années 36, s’il n’avait pour lui le truc des marionnettes. C’est donc en miniature que nous assisterons, quand le spectacle sera abouti, aux batailles de la Commune, à l’incendie de Paris, au procès des Communards, aux séances de l’Assemblée de Versailles, à la déportation en Nouvelle-Calédonie, aux meetings sous le drapeau noir etc… Cela coûtera moins cher évidemment !
La « réflexion », cela dit, et cela est bien, a sans doute précédé la mise en forme, car elle n’est pas lisible dans ce qui sera le spectacle. Celui-ci est une succession de faits, en tout cas apparemment ; comme le Napoléon d’Abel Gance ! Vous voyez…
Houdart est un professeur, un didactique. Il aime à enseigner, à être clair, concis, à appeler un chat un chat. En cela, il n’est pas « dans le vent ». Mais il est « populaire ».

26.07 – Je n’ai pas vu intégralement « EINSTEIN in the Beach », le nouveau spectacle de Bob Wilson (5 heures d’horloge), qui est créé au Théâtre Municipal, mais j’en ai vu un bon bout. C’est incontestablement très beau. Cela dit, rien de neuf par rapport à ce que nous avons déjà vu, si ce n’est que le « thème » (l’Espace ? La 4e dimension ?) s’annonce sous un emballage re-fabriqué. Mais c’est toujours la même lenteur, ce sont toujours les mêmes gestes inlassablement répétés, les ascenseurs qui montent, les plateformes qui glissent, les lumières qui clignotent, c’est toujours la musique envoûtante aux notes sans cesse ré-assénées, c’est toujours la dérision des découpes en carton pâte : un train, un wagon, que sais-je ? C’est toujours le temps qui s’égrène, interminable et pourtant sans ennui.
C’est TRÈS PROFONDÉMENT un art de ce temps « occidental ». Mais j’aimerais qu’un jour Bob Wilson monte un spectacle pauvre. Je serais curieux de voir comment il s’en tirerait.

27.07 – LES FAISEUSES D’ANGE de Serge Ganzl n’est certes pas une œuvre coulée dans le bronze du Cartésianisme. « Œuvre » est d’ailleurs un grand mot pour désigner ce psychodrame joué par un couple aux sexes interchangeables. « Pochade » conviendrait mieux. Mais Catherine Monnot et Françoise Decaux sont charmantes, et leur « improvisation » pleine de bonne humeur enlève l’adhésion avec un délicieux manque de sérieux. Parlant en somme pour ne rien dire pendant 1 h 15, elles arrivent à créer un rapport avec le public qui est très agréable. Ce n’est pas un mince éloge. Mais qu’a voulu exprimer ce bâcleur de Ganzl ?
D’abord on voit une nana en chemise de nuit seule dans sa chambrette. Elle observe le désert avec des jumelles. Arrive un militaire avec qui elle veut coucher mais qui semble se dérober (sans doute parce qu’il est une fille). Il a prévu de faire sauter la ville dans 3 heures, mais bientôt, les 2 commères échangent leurs costumes « interchangeant » leurs sexes supposés. L’une joue alors Jeanne d’Arc couronnant Charles VII et c’est peut-être un jeu d’enfants… Que dire de plus ? Çà et là émergent quelques drôleries dans le texte, de temps à autre, une perle. Bien sûr, c’est « érotique ». reste que sans les 2 interprètes, le spectacle ne serait rien.

UN DÉTOUR

Nîmes, ça change d’Avignon. À 21 h 30, la ville est déserte et d’un calme bien reposant. Quelques rares bistrots éclairés trouent la nuit et les quelques passants sont fort complaisants pour orienter l’étranger cherchant le jardin du Chapître où le Théâtre Populaire du Midi joue LES FUSILS DE LA MÈRE CARRAR, pièce que Brecht, dans son testament, destinait aux amateurs. Le lieu est agréable et l’accueil de Bernard Gauthier (qui n’en revient pas de me voir débarquer) est chaleureux. Il y a quelque chose comme 200 spectateurs qui attendent sagement que la nuit tombe complètement en contemplant un décor très réaliste montrant la salle commune d’une maison espagnole (dont la pauvreté aurait gagné à être plus accentuée). Puis une bande sonore se met en marche : musique « gardes civil 1936 », puis flashs d’information 36 et 76 mêlés dans un rythme de plus en plus rapide qui va se confondant. Enfin la pièce commence, jouée réaliste comme le décor : la mère Carrar pétrit le pain et le met au four, puis se met à repriser un filet de pêche, tandis que son fils cadet guette par la fenêtre son frère Juan qu’elle a envoyé à la pêche au lamparo pour l’empêcher d’aller à une réunion au cours de laquelle il aurait risqué de revendiquer son droit à partir au front contre les Franquistes. C’est que le front est tout près. On entend le canon en toile de fond (pas assez à mon gré d’ailleurs)…
Je passe sur l’anecdote. On sait que la Mère Carrar incarne un mythe : celui de la femme qui croit pouvoir rester neutre au milieu d’un conflit. Cette « distance » est impossible et Brecht entend bien nous signifier qu’elle l’est TOUJOURS, même si, dans cette pièce, le cadre de la guerre d’Espagne aggrave l’impossibilité en question. Nul ne peut, dans CE Monde, demeurer en retrait, spectateur, passif. La non action EST une action, la non prise de parti EST une prise de parti. Hitler en 1942 avait récupéré cette évidence avec son fameux : « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ».
Œuvre opportune, et Gauthier a eu raison de la réactualiser en faisant ressortir que les drames du Chili, de l’Argentine, du Liban et de l’Afrique du Sud ne sont pas des phénomènes qui ne nous concernent pas. On n’est jamais « au-dessus de la mêlée. » Cela dit, son spectacle est honnête, propre, probe. L’atmosphère régnant dans le village à la veille de l’arrivée des Franquistes, l’héroïsme de ceux qui veulent lutter sans illusions, mais farouchement, sont montrés en forme un peu désuète mais efficace. Brecht aurait aimé, je pense, que le curé soit moins humain, moins honnête au 1er degré. Quand la Weigel, après la mort de son fils tué par un garde côte ayant fait un carton, effectuait son revirement et décidait de partir au combat avec ses fusils planqués, c’était plus grand, plus « tragique » qu’avec l’actrice nîmoise.
Mais ne soyons pas chiens. Ce travail est sans prétention. Il ne bouscule pas l’esthétique. Gauthier n’aurait aucun succès en Avignon ou au Festival d’Automne. C’est un artisan. Il en faut.

27 AÔUT 1976    RAYMOND BARRE, PREMIER MINISTRE, NOMME FRANçOISE GIROUD SECRÉTAIRE D’ÉTAT À LA CULTURE.
LE 9 SEPTEMBRE UN DÉCRET FIXE SES ATTRIBUTIONS

Est-ce la raison pour laquelle Jack Lang et Michèle Kokosowski ont fait surgir en Septembre  1976 un mini-festival de Nancy ? J’y fus :

  03.09 – MASANIELLO, réalisation collective du TEATRO LIBERO de Naples, est l’« événement » du Festival populaire comique de Nancy 76. Cette troupe (qui n’a rien de jeune), « refuse les aires de jeux traditionnelles et recherche un rapport nouveau avec les spectateurs. » Moyennant quoi ces derniers sont entassés, debout entre deux espèces de tours carrées mobiles où l’essentiel du jeu se passe tandis que des espaces secondaires latéraux servent à évoquer l’atmosphère d’une fête napolitaine. Ce n’est pas très nouveau. Et Ronconi, tout compte fait, avait plus d’imagination lorsqu’il avait, il y a bientôt 10 ans, rêvé la même rupture avec la tradition. L’ennui, ici, c’est qu’à moins d’avoir 2 mètres de haut, on ne voit le spectacle que très fragmentairement. Et l’on s’épuise plus encore qu’au FRANCO de Gatti car il faut se démancher le cou pour percevoir quelque chose, et posséder un auto radar pour se garer des mouvances. Décidément, je ne crois pas à ces révolutions-là : il faut au théâtre un lieu où les artistes jouent et un où le public regarde. Ce n’est pas en créant l’informel qu’on fera participer les gens davantage. Cette « recherche », en tout cas, me paraît exemplaire de l’impasse dans laquelle est empêtré le théâtre contemporain. Le nouveau y est finalement toujours le même et je dirai sans mépris qu’il n’épate que les provinciaux. Elvie Porta et Armanda Pugliese, animateurs du groupe, ne dorent, cela dit, la pilule à personne et se recommandent formellement de leur maître Ronconi. Ils sont de bons élèves et je pense que des Italiens entendant leur langue s’intéresseraient à l’histoire ainsi illustrée de ce zigomar qui s’est insurgé en 1649 contre le mauvais Roi de Naples Charles V qui pressurait ses sujets d’impôts ! D’autant que le spectacle m’a paru extrêmement CLASSIQUE dans son jeu. La recherche n’a porté QUE sur le rapport « scène salle » qui été voulu fluctuant et qui est (involontairement) fasciste car LES ARTISTES IMPOSENT LEURS VOLONTÉS AUX SPECTATEURS : sous peine d’être blessés, ceux-ci doivent se déplacer et c’est avec autorité que les ORDRES leur sont signifiés. L’INCONFORT N’EST QUE D’UN COTÉ !
Mais l’interprétation est parfaitement banale, avec de longues plages bavardes. Heureusement, quelques passages chantés viennent deci delà égayer le pauvre spectateur privé par la station debout du seul réconfort qu’il pourrait trouver ailleurs, celui de sommeiller pendant cet ennuyeux exemple de « paumage » d’un festival à la fréquence stupidement accrue (quand il faudrait la raréfier), qui répète ses événements et perd ainsi sa signification de découvreur. Cocosowsky et Lang avaient absolument tenu à inviter le Teatro Libero. Ils ont, par cette volonté, montré leur sclérose.

COMMENTAIRE

 c’est grâce à ce mini-festival que l’Europe a découvert une étonnante troupe de Mexicains immigrés en Californie : EL TEATRO CAMPESINO

03.09 – Il y a des troupes qui ont une âme. C’est ce qui distingue le Magic Circus de ses imitateurs. Cette âme, en fait, c’est un homme qui la communique.
Le Savary du Teatro Campesino, c’est Luiz Valdez. Grâce à lui, ce groupe de paysans mexicains qui chante et conte le sort des travailleurs émigrés en Californie, dégage une chaleur, une sympathie qui forcent la complicité et l’amitié.
Pourtant ce petit homme rond, rieur, qui introduit son spectacle avec une liberté brouillonne et un apparent laisser-aller, n’emploie que des accessoires très simples (peu coûteux) et des moyens d’expression peu élaborés (en fait directement issus du monde farceur de l’enfance). MAIS justement, c’est du VRAI théâtre, celui du MISTERO BUFFO, celui du SOLEIL FOULÉ PAR LES CHEVAUX.
Dario Fo qui était dans la salle ne s’y trompait pas, qui applaudissait à tout rompre, et s’est, avec humilité, fait présenter à Valdez. C’est du théâtre de contestation authentique qui se borne à DÉCRIRE avec tendresse la vie d’un émigré, de son passage de la frontière à son arrivée au Paradis après avoir été tué, Paradis où il retrouve le schéma social dans lequel il a toujours vécu. Description jamais agressive et cependant féroce pour les Etats-Unis, mais sans complaisance pour le Campesino dénoncé dans sa crédulité, sa Foi aveugle, son penchant à l’ivrognerie, sa conception de la Femme. On le voit, après avoir payé son entrée aux USA, embauché au noir et trimant dur pour peu d’argent qu’il dépense au bordel, au bar et dans les « stores ». On le voit faisant la cour à une fille, l’épousant et en faisant aussitôt son esclave. On le voit lui faisant des sextuplés et la battant. On le voit téléphonant à Mexico et coupé, par  manque de monnaie, au milieu de la communication. Quelques pancartes indiquent les lieux. Un pneu qu’on roule, c’est une voiture. Le mouvement, le dynamisme, sont permanents et point n’est besoin de comprendre les langues pour suivre l’anecdote, tant tout est corporellement exprimé. Je ne vais pas tout raconter en détails. Disons que c’est SAIN, pétant de générosité. Le Mexicain décrit est l’enfant face au monde des adultes. Ceux-ci sont les Américains, caricaturés à l’extrême et exprimés en forme de DIABLES et de MORT. On songe aux LÉGENDES À VENIR de Mehmet et à MOHAMMED PRENDS TA VALISE, mais, comment dire ?, il y a au TEATRO CAMPESINO une dimension de gentillesse (Attoun dirait de « naïveté) à laquelle je suis très sensible. Ce qui n’empêche pas la prise de conscience : sur la fin du spectacle, les opprimés se soulèvent, font la grève et c’est à cette occasion que le héros sera descendu. Le COMBAT est engagé. Mais ne se traduit pas scéniquement en termes prétentieux. Cette lutte est naturelle, et est amenée naturellement. Ainsi est-elle évidemment JUSTIFIÉE, sans palabres. Le fait politique ressort de l’ÉVIDENCE. Il est donc parfaitement à l’état pur. À l’état d’AVANT MARX. Si le philosophe avait vu LA GRAN CARPA DE LOS RASQUACHIS, il aurait pu inventer LE CAPITAL.

COMMENTAIRE :

Vous lirez certainement plus loin un compte-rendu évoquant le retour, un ou deux ans plus tard, du TEATRO CAMPESINO. Les immigrés se sont américanisés. Ils sont revenus avec une sono super sophistiquée à travers laquelle la spontanéïté ne passait plus. Il n’y avait d’ailleurs plus de vrai message. Le capitalisme avait fait son œuvre en récupérant les trublions. Parbleu, leur dynamisme était tellement crédible artistiquement qu’il faisait recette. Luis Valdès était dvenu riche !Mais en l’occurrence,j’anticipe. Je ne me réfère qu’à des souvenirs.

04.09 – Le festival mondial du théâtre organise à 14h30 à la Faculté de droit un débat sur le Théâtre Populaire comique auquel participent, sous la direction d’Abirached, des sommités de la matière. En fait de débat, chacun fait son petit exposé, et c’est ainsi que nous apprenons que Jean-Louis Barrault a découvert que le Rire était le propre de l’homme, et Dario Fo que tous ceux qui se prenaient au sérieux prêtaient à rire (et c’est pourquoi ceux qui détiennent des Pouvoirs offrent une telle matière aux auteurs comiques).  Alain Cuny a confessé qu’il ne se sentait pas très qualifié pour parler du comique, et ça a fait beaucoup rigoler. Ça l’a encouragé à nous laisser entendre qu’il faisait très bien l’amour et se sentait heureux après ! Luiz Valdez a très gentiment exprimé son travail et a été fort applaudi quand il a déclaré que le théâtre devait aller au Peuple. (Oui, ai-je pensé, à condition qu’il parle au peuple, comme le Campesino le fait, de choses qui LE concernent). Joan Littlewood (Bon Dieu qu’elle est laide) a baragouiné pour ne rien dire pendant 10 minutes et la parole n’a pas été donnée au Public.

COMMENTAIRE

Je hais les colloques. On n’y dit jamais rien d’important. Ou plutôt chaque fois qu’au milieu d’un débat il y a quelqu’un qui pose une vraie question politique, il y a toujours un noyeur de poissons pour faire dériver les dialogues vers des directions abscondes.

 04.09 – 17h – je veux voir le POZDRAVI de Zagreb, mais ils ont annulé la représentation. Soi-disant qu’un acteur est malade. Moi je crois que c’est faute de public, et il est certain qu’à ce mini festival de septembre, qui joue à en être un presque grand mais qui est évidemment pauvre en « matière », la fréquentation est loin d’être ce qu’elle est d’habitude. J’estime qu’il y a entre 800 et 1200 personnes en tout qui se trimballent aux spectacles pendant ce week-end, ce qui veut dire qu’il est impossible de remplir 3 ou 4 lieux par plage horaire. Hier soir, il y avait du monde au Teatro Libero mais il n’y avait que ça à 20 h 30.
Au Campesino à 17h, 1/3 de salle. Au RIDICULOUS (paraît-il fort mauvais), une centaine de spectateurs clairsemaient le Théâtre Municipal. Tout à l’heure, le débat « groupait » dans les 400 personnes. On ne se bat nulle part pour entrer et l’on est facilement assis partout. Aucun directeur de festival ou d’organisme d’accueil potentiel n’est là. La profession est représentée par Ten Cate , Maria Rankow et moi en tant que marchands, ceux que j’ai cités comme participant au « débat » comme personnalités + Avron et Evrard ; Sandier et Colette Godard comme journalistes. Soyons juste : j’allais oublier Crombecque ! Je n’ai pas aperçu une seule fois la silhouette de Jack Lang.

04.09 – 20 h 30 – Dario Fo fait le plein à la Salle Poirel en ce samedi soir. Il faut dire que ce diable d’homme le mérite car son cour sur la Commedia dell’arte en 1ère partie, sur le Mistero Buffo en 2e, est magistral, surtout quand il l’illustre d’exemples. Oui, il fait du vrai théâtre comique populaire quand il joue en « grommelot » un avocat anglais qui fait condamner une fille coupable d’avoir incité un jeune homme à la violer, ou quand il montre Scapino enseignant à un élève français du XVIIe l’art de se conduire dans le beau monde ; ou lorsqu’il incarne la célèbre scène d’Arlequin se gorgeant de nourritures au point d’être malade, après l’avoir replacé dans le contexte d’une Venise où l’on jetait chaque jour dans les canaux 100 cadavres d’hommes morts de faim, tandis qu’on dénombrait 11.000 putains sur une population de 100.000 habitants. Seul en scène avec son micro-cravate, il tient son millier de spectateurs, ou plutôt le conquiert,  car ça démarrait mal, avec des trublions de province à la con qui se croyaient à une scolaire. C’est incontestablement une personnalité non usurpée.
Ce soir, Lang s’était dérangé. Melle Perrault est venue passer le week-end. Frédéric Mignon aussi. Jacques Blanc a fait un saut de Strasbourg. J’apprends comme ça que le T.N.S. a 300.000 F. de trou ! Dans la tribune d’honneur, il y a Guy Bedos, Barrault, Sandier et (sans doute) quelques politiciens locaux.

COMMENTAIRE

Donc, Dario Fo est une vedette. Eh bien tant mieux !

04.09 – Au MABOU MINES, je vois se pointer Matthieu Galey et Raymonde Chavagnac, ainsi que Lang qui est décidément de sortie ce soir. Nous sommes 80 dans une salle de l’Hôtel de Lillebonne, mais ça veut dire que c’est bourré. Ce groupe américain lié à l’équipe de Bob Wilson et qui joue là, si j’ai bien compris, sur le chemin de Belgrade, nous propose une pièce radiophonique de Beckett : CASCANDO. On ne peut qu’être séduit par le rigoureux professionnalisme de la représentation. Tant de minutie, de soin dans le détail, d’exactitude forcent le respect. Cela dit, je n’ai pas compris grand-chose à l’œuvre, si ce n’est que, hyperréaliste en toile de fond, elle débouche sur l’onirisme à plusieurs reprises. Apparemment, c’est une famille. 5 hommes, 1 femme. Ils bricolent. Trop de cartes ; le jeu se révèle consister à édifier des châteaux de cartes. Jeu qui suspend le souffle de tous les participants et assistants. Puis la femme lévite tandis que les autres font tourner la table.
C’est remarquablement réglé. J’aurais aimé percevoir le contenu. Maria Rankow a pris sous son aile le chef du groupe.

Pour la compréhension, Maria Rankow est une anciene secrétaire du BITEF de Belgrade qui est venue s’installer en France et a monté une entreprise de tournées qui se veut concurrente de la mienne.

05.09 - 00 h 30 – Tout le monde se retrouve à l’Excelsior, transformé en brasserie du Festival. Lang est là, traitant ses hôtes de marque au veau jardinière. Lew Bogdan, qui s’est trimballé toute la journée de spectacle en spectacle serrant des tas de mains, n’est pas là. Koko non plus. Finalement, à condition de suivre le Festival d’événement en événement, on s’aperçoit qu’il existe. Mais éloignez-vous de 50 mètres d’un lieu d’expression, et la province lorraine se referme sur vous comme un piège. J’ai été pessimiste dans mes estimations. Ce soir, le festival fait le plein et peut revendiquer un certain succès. Il faudrait voir ce que donnera demain UBU dans la rue, MAIS je ne serai pas là pour le voir !

RETOUR À PARIS

09.09.76 – C’est la rentrée parisienne et elle commence bien à Essaïon avec le GRUPO TSE qui présente NOTES, avec Facundo Bo et Marilu Marini.
Comme toujours avec le TSE, on remarque avant tout la rigueur du « fonctionnement ». Mais, ce qui était froideur impitoyable dans 24 heures, impitoyable répétition d’effets identiques dans COMÉDIE POLICIÈRE, est ici rehaussé de chaleur et évolutif. Commencé plat et réaliste, le « Jeu » théâtral entre la Princesse Amanda et Henry, (signifié comme résultant du travail de 2 comédiens d’abord montrés comme tels, errant ennuyés à travers les rues de Londres au gré d’un petit film rétro qui introduit le spectacle) débouche très vite sur l’onirique, et prend une « dimension » mi-sérieuse mi-dérisoire, teintée d’humour, qui vous investit dans un CHARME assez indéfinissable mais certain. Cette réflexion sur le théâtre, faite de notes délicates et référenciées, ponctuée par 2 personnages qui semblent sortir d’une œuvre « historique » des années 20, est pourtant complètement hors de toute actualité. Mais justement, l’évasion est si complète, le dépaysement si total que ça en devient satisfaisant. Et puis cela suinte l’intelligence : une fois de plus on a envie de parler de dissection, de cruauté lucide, d’étude clinique, mais l’œil est devenu pince-sans-rire et l’impassibilité s‘est fait flegme. Alfredo Rodriguez Arias a acquis des globules rouges dans un sang qui, jusque-là, n’était pas assez sain. Attendons avec impatience VIERGE qui sort dans 12 jours.

15.09 – Je présume qu’en écrivant sa SERVANTE, Victor Haïm a dû très profondément ressentir le poids de sa transposition et qu’en la montant, André Thorent a dû s’éprouver très intelligent, peut-être même continuant un certain combat contre tous ceux qui, dans ce monde, pratiquent la torture et, « annexement », des expériences au détriment du corps humain des « victimes » éternelles. Mais pourquoi avoir choisi le temps et le ton « marivaudier » du 18e siècle pour dénoncer un type de criminel à bonne conscience, qui sévit effectivement de nos jours (encore que l’exemple du médecin opérant sur cobayes humains de Haïm, ne soit un peu trop référencié à un certain boucher de Dachau qui n’existe plus aujourd’hui avec le même premier degré) ? Cet éloignement » dans le badin, le primesautier, l’étrange, ce refuge dans un comique que n’atteignent pas les interprètes, sont pure timidité : Haïm est plus juif que nature. Il est incapable d’aborder sa dénonciation de front. Alors il biaise, tourne autour, a l’air de jouer avec et finalement édulcore son propos. Ajoutons que sa « forme » est terriblement banale, classique, boulevardière. François Maistre excellent puisqu’il joue une ordure, un « porc » (c’est dans le texte-) mène un jeu vieux à la tête d’une distribution bonne, mais qui fait vieille. Cette entreprise est vaine.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 1 février 2007
16.09 – Avec sa nouvelle pièce, TOUT CONTRE UN PETIT BOIS, Jean-Michel Ribes affirme la ligne qu’il avait indiquée dans OMPHALOS HOTEL : on ne peut pas ne pas prononcer le mot de « Boulevard », mais il est obligatoire d’ajouter aussitôt « de qualité », car RIEN ici ne vole bas, n’est vulgaire, n’arrache de rire dont on ait honte, ou d’émotion à bon marché. Simplement, on est ALIÉNÉ : 30 ans de distanciation sont oubliés. Le suspense tend l’action, l’étrange la baigne et il n’y a pour le spectateur aucune leçon à recueillir, rien que des impressions à ressentir. Nul ne peut s’identifier aux pensionnaires de la maison de repos pour doux dingues décrite. Nous sommes atteints au premier degré par les influx d’une situation éloignée, qui ne nous concerne en rien, ne saurait nous intéresser, et cependant nous marchons (un peu comme à un film) parce que c’est très bien fait, très bien joué (notamment par Michèle Marquais et Roland Blanche), habilement mis en scène, délicieusement DÉSUET, bourré de « climat » et d’« atmosphère ». Je le disais déjà pour le spectacle de Chaillot : on est ramené aux années 30/40, aux œuvres douces-amères, « bouleversantes » pour qui se contente de « grands » sentiments bourgeois. J’ai, cette fois, pensé à TESSA, qui fit les beaux soirs des ambassadeurs en 35/37. Seuls les moments comiques ont une certaine modernité. Ils sont directement  issus des FRAISES MUSCLÉES, comme en est  issu le peintre insolent et inquiétant qui, durant la soirée où l’héroïne attend, valises prêtes, son fils (mort à l’âge de 6 ans, nous l’apprenons sur le tard) censé venir l’arracher à la maison, où elle se croit depuis 3 jours et où en vérité elle va mourir incessamment, peindra en noir les cloisons blanches à l’origine. Tout, cela dit, est probablement fait de réminiscences familiales. Quels drames intimes trimballe donc ce garçon de bonne extraction familiale qu’est Ribes ? Il y a une