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histoire-du-theatre

Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /2007 00:30
10.10.85 - Que diable allais-je faire dans cette galère ? À neuf heures trente du matin, au lycée autogéré de la rue de Vaugirard, succombant à la persuasion d’une attachée de presse battante !
Il faut dire que « l’épopée fantastique » de Bernard Cordreaux et Daniel Favier ont appelée SHAHANTAR ne manque pas de quelques beautés plastiques. La ville du vent, tour de Babel baroque, où depuis trente siècles des hommes se sont enfermés, obéissant aux  injonctions obscurantistes d’une religion qui n’est ni juive, ni musulmane, ni chrétienne, mais qui est calquée sur leurs préceptes à base d’humilité, de contrition et de superstitions plaquées, est, en soi, assez belle. Mais elle le serait davantage si ses éléments ne s’inscrivaient pas sur une structure noirâtre à la propreté relative ! L’anecdote, la recherche d’une pierre précieuse éclatée et tombée dans l’abîme de la métropolis devenue déserte ou peuplée d’êtres malfaisants des profondeurs, pourrait être palpitante si elle était traitée avec le rythme des AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE ! Mais l’action, comme trop souvent avec les marionnettistes, se traîne lentement. Et malgré d’assez belles poupées, l’ennui s’insinue vite, d’autant plus que L’OLIFANT, n’ayant pas choisi entre jouer pour les adultes ou pour les enfants, a entrelardé des passages visiblement pour les grands, de scènes carrément de guignol !

12.10.85 - Me voici à Lyon, au T.O.L., pour la première de LA BARQUE, de Gérard Gelas. L’œuvre a du charme. Elle est désuète de forme, mélancolique, elle a le ton du théâtre anglais des années 30, elle mise sur l’atmosphère qui se créera entre les protagonistes et les spectateurs par l’aliénation de ces derniers. Elle est profondément triste. Je ne sais ce que l’auteur a mis de lui-même là-dedans, mais le chant (je n’emploierai quand même pas le mot « cri »), a des accents désespérés. Et que penser, quand on constate que, metteur en scène de sa propre œuvre, il a choisi Nicole Aubiat, son ex-compagne, pour incarner la jeune femme suicidaire qui a « signé » avec « l’agence », dont le travail consiste à conduire doucement à la mort des candidates au trépas prématuré ? Car que dit-elle pour justifier cette détermination ? Que son grand amour des origines s’était peu à peu dégradé jusqu’à un point final de non retour. Jouant sur la psychologie, la pièce explore le mystère de cette femme qui ne dira son secret qu’à la dernière minute, plus que celui de l’homme qui est chargé de l’accompagner jusqu’à l’océan où elle disparaîtra.
Alain Mottet a bien le physique de l’imposteur qu’il incarne, particulièrement odieux puisque la fille le croit compagnon de route à part entière alors qu’il n’est qu’accompagnateur appointé. Face à la sincérité douloureuse, mais pudique, de la femme, son double jeu sort peu sympathique, même quand, un moment, il se prend de dégoût pour soi-même au risque, car cette agence de la mort douce est singulièrement dangereuse, d’être pris au mot quand il sollicitera d’être tué en même temps que sa partenaire. D’ailleurs, s’en tirera-t-il ?
La pièce est un peu lente par instants. Je ne sais pas s’il n’aurait pas été efficace de supprimer la première scène, qui se passe dans l’appartement de Laura. Quelques répliques au bord de l’eau à l’instant de l’embarquement suffiraient, à mon avis, à expliquer ce que les deux acteurs font là. On ne sent en tout cas pas que l’arrachement de cette femme à son univers est, sous l’apparence de la résignation insouciante, désespéré. Ensuite, il y a trop de redites, qui paraissent plus maladroites que voulues, et je n’aime pas trop l’incursion dans le domaine de l’enfance, lors de l’escale au château des amours juvéniles. Alain Mottet en adolescent boutonneux n’est pas très crédible. La barque elle-même, qui conduit  la volontaire vers son destin, est belle et la mise en scène est spectaculaire avec réels effets de pluie et, à un moment, une superbe rampe de feu. Mais j’ai regretté que la notion de mouvement soit absente. Alors que cette barque est supposée descendre le cours d’un fleuve entre des rives désertes, dans un univers d’où déjà les vivants sont absents, la vision qui m’en est donnée est constamment immobile.
Mais ne noyons pas aussi impitoyable que cette agence qui interdit à ses clients de changer d’avis : dans l’ensemble, l’entreprise fonctionne avec efficacité. Le suspense est assumé. Nicole Aubiat, actrice, est émouvante. Très bien dirigée par un metteur en scène qui la connaît bien, elle évite ici complètement de sombrer dans le pathos. Elle joue sobre, vrai, intime. Elle est belle. Elle exprime très justement le combat qui se livre en elle entre la volonté de mourir, qu’elle a rendu irréversible en « signant », et son attachement à la vie, quand même. Elle reste pudique jusqu’au bout, retenue, son déchirement est intérieur. Peut-être trop. Peut-être, mais je n’en suis pas sûr, faudrait-il un peu de violence pour que l’émotion passe davantage. Je n’ai pas eu les larmes aux yeux. Mais l’auteur l’aurait-il souhaité ? Son œuvre est complexe, et finalement (contrairement à ce que j’ai écrit ici en introduction), quelque part, distanciée, à travers le thème de « l’agence », garde-fou à références socioreligieuses et politiques, qui surgit opportunément à chaque fois que l’anecdote risquerait de basculer dans le mélo.
Tout de même, sacré Gelas, tu n’es pas « à la mode ». Tu nous plonges « ailleurs » ! On va voir si tu l’imposes aux « comploteurs ». Le moment est bien choisi. Ils ont moins le vent en poupe qu’il y a quelques temps.

12.10.85 - Le one-man-show est un genre qui a eu son temps de gloire, mais qui est en perte de vitesse parce qu’il échappe difficilement à un aspect « performance », qui, à la longue, n’étonne plus. Personnellement, j’ai toujours l’impression qu’un Monsieur ou un Dame s’exhibe devant moi en me disant : « Voyez ce que je sais faire ! Et ça ! Et encore ça ! Et puis ça encore ! »… Et il y a ceux qui ont une trouvaille par seconde, ceux qui en inventent une par minute… et les ringards à l’imagination plus lente, qui rament sans le secours d’un partenaire pour meubler les temps morts, et qui emmerdent.
Il faut rendre hommage à Christian Capezzone. Mis en scène avec finesse par Gérard Gelas, il échappe au travers en question et cela vient de ce qu’il joue, avec simplicité, un texte de Raymond Cousse qui porte en lui-même les éléments nécessaires pour soutenir l’intérêt. Je n’avais pas vu cette œuvre interprétée par son auteur et certains m’avaient signalé sa vulgarité. Dit par Capezzone, rien n’est choquant dans ce qu’on entend, je veux dire que le graveleux, le scatologique et le complaisant sont dits avec gentillesse et passent ainsi dans la bonne humeur.
C’est un petit homme rond qui ressemble, en un peu plus grand, à Michel Berto. Il raconte cette histoire d’enfants affreux  jojos, qui emmerdent les adultes en posant des questions auxquelles les grands ne savent pas donner des réponses et qui les acculent dans des impasses toujours plus dérangeantes, en jouant sur trois registres : alternativement, il est effectivement adulte, père, mère, curé ou instituteur. Et puis il est gamin, avec une drôle de petite voix de fausset et dans ces deux incarnations, il est si naturel qu’il ne semble pas composer. Et parfois justement, il compose, brièvement, un personnage d’appoint haut en couleurs. Il réalise donc bien une performance, montrant l’étendue de sa tessiture : seul en scène, il est tant de personnages, qu’il nous intéresse aux dialogues, aux anecdotes, en nous faisant oublier qu’il se livre à des numéros. Sa ruse fonctionne bien, dans un décor neutre de scène vide avec des éléments de carrelages et une porte donnant sur des WC, lesquels lui permettent un instant de montrer son cul. Cet intermède nous fait mesurer ce qu’a dû être le travail de Gelas, pour gommer les aspects boulevardiers de la pièce écrite. Très clairement, l’auteur visait ses spectateurs au-dessous de la ceinture. Dans la version que j’ai vue, on parle à leur cœur et à leur esprit.
Reste que les choix de Gelas, qui a accepté d’être metteur en scène de ce spectacle à Lyon au Théâtre de la Platte, m’interpellent étrangement ces temps-ci, tant on est loin du jeune homme qui montait en 1968 LA PAILLASSE AUX SEINS NUS. À l’évidence, ce n’est plus le même homme, et à l’évidence aussi, c’est quelqu’un que nous ne suivrions pas si nous le découvrions aujourd’hui. Quelle fidélité devons-nous professionnellement à l’infidèle à lui-même ?

13.10.85 - Le groupe flamand EPIGONEN s’était fait remarquer l’année dernière par un spectacle qui mettait en scène la mort d’un poulet et le repas de famille qui s’ensuivait. Le revoici dans le cadre du Festival d’Automne au Théâtre branché de La Bastille, avec un truc très mode qui s’appelle INCIDENT, parce que ça se fait encore de dire un titre quand on se produit devant un public, mais qui ne repose sur aucune anecdote et ne tient apparemment aucun discours. Deux garçons et deux filles, (après avoir au début gagné un quart d’heure par des moyens qui datent du LIVING THEATRE : temps noirs prolongés, acteurs muets attendant immobiles devant le public) mais qui sont personnalisés par des gags : les noirs sont explicités par des ennuis techniques et on s’agite visiblement, ostensiblement dans la cabine ; et à la fin de leur prestation muette, les artistes se mettent à se marrer), se livrent à différents exercices gymniques qui montrent qu’ils ont beaucoup travaillé dans ce domaine (Dominique Tourlemonde devrait aller les voir !), et notamment à un fascinant marathon de vingt minutes, poursuivis par un punching-ball agressif. De temps en temps, ils se mettent nus, ce qui permet d’apprécier la blondeur et la rareté des toisons belges. Le principe est qu’ils sont tous constamment victimes de quelque chose, les filles surtout. Mais ils, elles ont de la défense. Leur flegme a toutefois trop souvent le rythme flamand. Voilà, j’ai regardé cela pendant quatre-vingt cinq minutes, me demandant ce qu’on voulait me dire. Mauvaise question sûrement !

14.10.85 - Je veux à chaque fois le préciser et je crois ne l’avoir jamais fait : le choix des encres dans ce carnet est dû au seul hasard des stylos qui me tombent sous la main. Disons-le haut et clair pour éviter tout casse-tête inutile à ceux qui me liraient par hasard un jour, après que je ne pourrai plus répondre à leurs questions !


14.10.85 - Finalement, il y a quand même quelques privilégiés de haut rang qui font du vrai théâtre avec des pièces racontant une histoire, et des acteurs qui jouent sans traitement spécial à la Vitez ou à la « Mesguichienne » ! Gildas Bourdet doit peut-être être au fait que sa carrière est uniquement provinciale, Paris se contentant régulièrement de le consacrer, d’être tout à fait à la pointe de cette ligne de force autrement plus satisfaisante que l’autre. Cela tient peut-être à ce qu’à Lille, la distribution d’opium aux intellectuels ne serait pas promotionnelle.
UNE STATION SERVICE, en tous cas, qu’il signe à la fois comme auteur et comme metteur en scène, est une comédie d’intrigue contemporaine enchevêtrant des trajectoires de personnages de façon presque aussi compliquée que Corneille dans son ILLUSION. Mais ces personnages sont vraiment d’aujourd’hui, un peu comme ils le seraient dans un film d’Yves Robert qui ne chercherait pas les gags. En gros, c’est l’histoire d’une mère divorcée et de ses trois filles, largement devenues adultes, chaque génération avec sa morale. (Mais ce ne sont pas des archétypes. Chacune a SA personnalité. L’auteur ne craint pas la psychologie !). Elle a un jour cru faire une bonne affaire en mettant toutes ses économies dans l’achat d’une station-service… juste avant qu’une extension des pistes de l’aéroport ait coupé la route nationale… transformant son emplacement en impasse. Évidemment les affaires ne sont pas brillantes. Là-dessus, le père, qui était parti jadis, soi-disant pour se réaliser en tant qu’artiste, revient et ça crée un branle-bas de combat très concevable. Ajoutez à ça qu’une des filles s’envoie en l’air avec un marlou la veille de son mariage avec un jeune homme bien sous tous les rapports, qu’une autre des filles a eu, hors mariage, un fils aussi demeuré que celui du RIFIFI DANS LES LABOURS, qu’il y a un témoin prolétaire de tout ça, un ouvrier du garage qui exprime à chaque phrase qu’il prononce l’éloignement de classe qui caractérise sa condition, se gardant bien de se mêler des petites affaires du clan, et vous aurez environ un aperçu du quart de ce qui se passe dans ce microcosme social singulièrement banal, et par là, étonnamment juste.
On est devant ce déballage montré théâtralement au premier degré (en tous cas en apparence) comme fascinés, sans un instant d’ennui tant est devenu rare le bonheur d’être concerné par ce qui se passe sur une scène, exprimé avec une parfaite simplicité. Gildas Bourdet a l’art de nous parler de nous « politiquement », mais sans faire de politique. Ca me rappelle quelque chose !

15.10.85 - Pour la deuxième fois, voilà que Philippe Minyana me déçoit.Très sincèrement, je ne vois pas bien quel message il entend nous communiquer avec sa FIN D’ÉTÉ À BACCARAT, où sont réunis dans une pension de famille, le jour d’une fête, quelques personnages sans doute incurablement frappés par des affections définitives (mais ce n’est pas clairement explicité, et le parti artificiel pris par le metteur en scène chilien Carlos Wittig, dont la première préoccupation est évidemment de se faire remarquer, n’aide pas à l’approche de l’œuvre absconde).
Le seul intérêt du spectacle, c’est qu’il réussisse à faire tenir dix acteurs et actrices sur la petite scène du Théâtre de l’Athénée. Ca, c’est une performance. Ca prouve aussi que le Gyroscope Théâtre, aidé du J.T.N., ne manque pas de moyens.

16.10.85 - Christopher Hampton a écrit une amusante comédie en montrant, dans ses CONTES D’HOLLYWOOD, quelques illustres émigrés fuyant l’Europe fasciste des années trente-cinq / quarante. Les frères Mann et Brecht, y sont démystifiés avec bonhomie. Les  grands hommes ne sont pas si grands revus au quotidien ! C’est un spectacle de Pierre Étienne Heymann, ce Lyonnais qui pour l’instant nous arrive de Béthune. Le vent du Nord n’est décidément pas comploteur. Mais là, on frise le facile, le complaisant, le boulevard. (Athénée)

17.10.85 - Anne Sicco, SPHÈRE THÉATRE, s’est inspirée de Delvaux pour monter un spectacle à mi-chemin de la danse, et de la pantomime. Cela donne par flashs des tableaux superbes. La réalisatrice a le sens de la beauté. On songe à Chéreau (jadis). Malheureusement, le rythme de l’entreprise est d’une lenteur désespérante, avec un parti pris de type Friloux-Gedanken que rien ne vient casser, sauf une ou deux fois. L’absence de ruptures rend l’ensemble ennuyeux, et c’est bien dommage car il y a là un réel talent. Ma visite à Saint-Maur avait été inspirée par les gens du Festival de Francfort. On n’a décidément de l’autre côté du Rhin pas la même conception du « Langweilich » qu’ici !

22.10.85 - Du diable si je sais ce qu’Enzo Cormann a voulu me dire avec sa pièce « Ké Voï »… Ce que je veux, probablement ! Mais ce qui est sûr, c’est que Philippe Adrien me communique ce message abscond avec talent. En vérité, il doit s’agir quelque part d’une évocation de l’histoire de l’humanité vue par des gens d’une génération à venir. J’ai songé à la DYNASTIE DES  MALPROPRES qu’Antoine Campo avait jadis créée. Des hommes et des femmes érotiquement vêtus à l’Égyptienne ou à l’Étrusque se livrent, dans une salle qui pourrait être à l’intérieur d’une pyramide, à différents rituels très beaux, proférant parfois des textes qui, par moments, baignent dans un certain humour. Il faudrait lire la pièce, maintenant, pour la juger.

24.10.85 - J’ai assisté, avant son départ pour l’Afrique, à un filage de C’EST DIMANCHE, le prochain spectacle de Jérôme Deschamps. C’est de la veine des BLOUSES, avec la même méchanceté, la même virtuosité gestuelle, la même passivité des personnages quand ils attendent que les objets ou les événements les accablent, la même éternelle voiture d’enfant dans laquelle un bébé semble crier parfois, mais on ne le verra jamais, et par imagination, nous le rêverons recouvert par toutes les scories qu’on jette dans ce dépotoir sans précautions aucunes ! Christine Pignet, la grosse fille de LA VEILLÉE, y fait une prestation remarquable, à l’aise dans son obésité.

25.10.85 - Il faut être juste et dire ce qui est, Ariane Mnouchkine a du talent, son succès est justifié, et, cette fois-ci, elle est hors complot. Avoir trop longuement questionné Shakespeare lui a donné le sens de la clarté, du rythme, de la vivacité, et, j’oserai dire, de la simplicité.
Car son HISTOIRE TERRIBLE MAIS  INACHEVÉE DE NORODOM SIHANOUK ROI DU CAMBODGE, n’est certes pas pauvre. Les costumes sont superbes. Les instruments de musique sont d’authentiques merveilles. Le théâtre tout entier est entouré par une galerie de poupées spectatrices, dont chacune est une œuvre en soi. Mais l’aire de jeu elle-même n’est qu’un espace rectangulaire, sur lequel galopent quand c’est nécessaire des serviteurs agiles pour poser qui un fauteuil, qui un meuble, objets toujours utilitaires. Rien d’inutile dans cet environnement, et rien, par conséquent, d’insolent. Chez Ariane Mnouchkine comme jadis chez Vilar, tout le fonctionnement de l’entreprise repose sur les artistes.
Seul diffère le type de jeu, qui récuse la psychologie au profit d’un trait dominant du caractère de chacun, accentué caricaturalement (mais sans grotesque). Nous ne voyons pas ces personnages en tant que tels, mais pour ce qu’ils signifient. Nous aidant à revivre une épopée contemporaine réelle, ils sont eux-mêmes en représentation devant nous : d’aucuns fustigeront cette simplification, mais en fait, avons-nous besoin de percer l’âme d’un Pol Pot avec finesse ? L’important n’est-il  pas que le doigt ait été mis sur son aliénation politique, qui le conduit à vider Pnom Penh de tous ses habitants et à les réduire à la famine au lendemain de sa victoire ? En vérité, nous assistons à un magistral cours d’histoire illustré. Nous, les voyeurs privilégiés de l’Occident préservé, on nous rappelle opportunément le drame de ce peuple de haute civilisation. Tout ce qu’on nous dit est familier à ceux qui suivent les informations avec régularité. Mais cette remise en ordre des souvenirs, ce rappel qu’aujourd’hui  encore, le Cambodge est occupé par son ennemi héréditaire arrivé en sauveur, rendent un son heureux d’opportunité. Ce spectacle, enfin, me concerne, me parle de mon monde aujourd’hui. Certes, il y a la distance géographique qui permet la théâtralisation. C’est bien à un spectacle que j’ai été convié et non à la mise en scène d’une bande d’actualités. Mais ceux qui disent « à quoi cela sert-il ? » ont tort. Bien sûr, il y a (hélas) d’autres choses à dénoncer dans notre monde, et des choses plus proches. Mais on ne peut pas tout faire et, puisque Hélène Cixous (auteur du texte) et Ariane Mnouchkine ont choisi de se pencher sur ce destin-là, pourquoi pas ? Comme ce serait bien si leur spectacle ouvrait la voie à d’autres représentations me concernant ailleurs ! La liste des sujets à traiter pourrait être dressée fort rapidement. Reste qu’il serait sûrement plus difficile de traiter de notre Marchais ou de notre Mitterrand.
Le monde ici décrit reste étranger, étrange. Ses coutumes ne sont pas les nôtres, et la réalisatrice y a insisté par masques, sourires, courbettes interposés allant jusqu’à contraindre ses acteurs à se préparer, à vue du public, en position orientale accroupie. Un Sihanouk chéri par la religion de son peuple, est un archétype que notre Révolution Française a détruit. Tout s’incline devant ce petit homme irrésolu. Oui, l’éloignement est réel et facilite la théâtralisation. Heureusement, l’exposé reste rigoureux et ne tombe pas dans les pièges du sentimentalisme. Tout est montré, rien n’est jugé. Et surtout rien n’est fait pour que nous sortions de là avec bonne conscience ou mauvaise. Le cours de l’Histoire a créé des coupables et des victimes. Mais tous le sont provisoirement et peuvent l’être alternativement. C’est bien à des voyeurs que s’adresse l’entreprise, à des Ponce Pilate !
À l’entracte, mêlé au vaste public qui venait d’applaudir très fort, j’ai mangé de bon appétit ma salade cambodgienne, sans avoir une pensée pour les petits Cambodgiens affamés ! Je suis neutre dans cette affaire.

26.10.85 - « Les aventures inédites du Cochon en Amazonie » partiront difficilement en tournée, car Jérôme Savary a placé une partie de l’action dans le décor de la FEMME DU BOULANGER. Terrorisés par le bruit qu’ont fait courir les animaux de la ferme, que l’abominable homme des neiges rôdait dans le pays, tous les habitants ont quitté le village, et le coq, le dindon, Cochon et Cochonette s’y sont installés. Et voilà ! Pas plus difficile que ça !
Une cigogne apporte un télégramme du Brésil entre deux livraisons de bébés blonds. (Ici, un joli tableau nataliste) Les animaux de l’Amazonie ont invité le jeune couple pour son voyage de noces, et les voici partis dans un avion d’ANIMAL AIRLINES qui ressemble à un gros pélican pétaradant du feu. (Ici, la salle est en joie). Le village part en coulisse. Une toile tombe des cintres, représentant en chromo la Baie de Rio. Carnaval. Comme les hommes sont déguisés, les animaux passent inaperçus parmi eux. Samba. Puis la rivière de LA FEMME DU BOULANGER sert à représenter le grand fleuve. Une pirogue conduit les héros à travers les forêts. Un crocodile qui, selon Savary, ressemble à Lumbroso, dirige l’expédition, qui tombe entre les mains d’un méchant carnivore appelé Harry Codemouton (la salle met un peu de temps à comprendre) et voici Cochon et Cochonette en train de cuire dans des grandes bassines. Sont-ils perdus ? Non ! Car arrive, devinez qui ? Zartan, le bon vieux André More, exactement semblable à ce qu’il était naguère. Le méchant Harry, grâce à lui, devient végétarien. Mais Cochonette a le mal du pays, et tout le monde rentre au village, y compris des Brésiliens, tel le crocodile, que le coq, qui s’est nommé Maire entre-temps, prendra pour un travailleur immigré, et une perruche grise, peinte en perroquet, dont le dindon s’est amouraché. Et tout finit par des chansons, dont une, très intéressante, sur les enfants des parents divorcés. « Vous savez ce que ça veut dire, divorcés, les enfants ? », demande le dindon. « Oui », entend-on d’un seul cri hurlé par mille mouflets ! Très impressionnant… Je ne sais pas si vous verrez ce cochon-là coupé. Cette première séance durait une heure quarante.

26.10.85 - Je le redoutais. C’est arrivé. Peter Wyssbrod est suisse. Ces gens-là n’ont décidément pas la même notion que nous du temps qui passe. Ce n’est pas qu’il n’y ait rien de bien dans son HOMMAGE AU THÉATRE, qu’il a dédié à tous les malchanceux de ce métier. Et il a une façon de se moquer de Shakespeare qui, raccourcie, aurait pu m’enchanter ! Mais que de détours, de préparatifs, de digressions pour en venir à me raconter, et à me jouer quelques instants d’une pièce en huit actes dont l’intrigue ressemble à celle de HAMLET. Vraiment dommage qu’il soit si lent car il y a des choses chouettes. Et la salle du Centre Culturel Suisse, rue des Francs-Bourgeois, est très bien chauffée. Pour ça, c’est comme là-bas !

27.10.85 - Michel Anseaume m’ayant vivement incité à aller voir un « spectacle défilé de mode » réalisé par un groupe de stylistes dirigés par Catherine Machado de Oliveira, me voici au 111 rue Saint-Maur pour cette expérience insolite.
Le lieu n’a rien de luxueux. Le public ne ressemble pas à celui qui fréquente les maisons de haute couture, et d’ailleurs la collection n’est pas à vendre. Trois mannequins, trois danseuses et même une comédienne théâtralisent l’entreprise qui est curieuse et intéressante puisque l’objet, bien sûr, est de montrer des robes, au demeurant importables dans la vie courante, sauf par de robustes excentriques, de surcroît souvent singulièrement érotiques avec des fentes visibles et bien placées ; mais ces vêtements sont à la fois valables en soi et comme prétextes à une exhibition spectaculaire originale. Éric Proust assure d’ailleurs une régie digne des MACLOMA. Il paraît que ce groupe, qui s’appelle PAKBO, veut tourner. Ce pourrait être amusant de s’y frotter, dans la ligne des Ilotopies et autres Royal de Luxe ! Ca s’appelle « Pavillons lointains »…

29.10.85 - Une certaine Madame Franck, une vieille Juive d’Europe Centrale apparemment, dit, parfois d’une voix hésitante, un texte écrit par Bernard Menech et Guy Pannequin. Ce dernier, seul en scène pendant quatre-vingt-dix minutes, incarne LA REPASSEUSE. Sauf qu’elle repasse, celle-ci ne doit pas grand-chose à celle qui, déjà, repassait dans VARIETA. Elle est beaucoup plus mélancolique, et pour cause, c’est une femme seule, qui a toujours été seule. Ce que raconte le texte, c’est qu’elle a été marraine de guerre d’un beau militaire, qu’elle n’a jamais vu mais qu’elle a aimé follement et qui été tué. Elle lui est restée fidèle toute sa vie, n’a eu ni n’aura jamais d’autre amour. Et toute sa vie elle repassera en écoutant la voix off, articulant, muette, les mots avec elle. Une fenêtre ouvre sur la rue, d’où viennent des bruits de guerre, et de vie urbaine. C’est par là que la solitaire communique avec l’univers. Il y a aussi une porte et des cintres qui ne restent pas inactifs.
Avec un tel sujet, c’est gageure que de faire rire. Guy Pannequin réduit à ses seules forces, n’y parvient qu’en multipliant les gags. Il tombe alors dans le défaut de tous les solitaires du show-biz. À chaque seconde, il lui faut assurer, montrer ce qu’il sait faire. Philippe Azoulay lui manque gravement, à tel point que par instants on a l’impression qu’il imite son ancien partenaire. Et puis beaucoup de ces gags font pièces rapportées. Ils tombent trop exprès et, à part Martine Laperto qui hurlait de rire constamment, la salle, composée d’amis invités, était plutôt silencieuse. Elle admirait la performance, l’exhibition. Se souviendra-t-elle du spectacle ? Il ne laissera, à moi, que des traces de souvenirs. C’est déjà le cas !

30.10.85 - Il faut sortir de Niort. Il faut connaître les détours. Apparemment, le lieu, une usine désaffectée auprès d’un plan d’eau, est connu puisque que cinquante personnes, le nombre admis par le metteur en œuvre, attendent sagement quand nous arrivons, d’être admis dans le système du « parcours spectacle ». La voix qui nous guide est celle de Dominique Houdart, diffusée par baffles. Quand il se tait, une belle musique le supplante, montée par Michel Frantz. Des êtres masqués vêtus de noir, inquiétants mais courtois, conduisent les promeneurs d’abord dans un bâtiment exposition où sont installés plein de petits théâtres de taille marionnettes, où des petits personnages en carton jouent des scènes édifiantes du dix-neuvième siècle avec sa morale bourgeoise et ses tabous.
Entre les tableaux animés et ceux qui sont fixes comme au musée Grévin, on en prend pour son grade, allant de place en place dans cette antichambre disharmonieuse du voyage vers l’harmonie décrite par Charles Fourier et appliquée par Gaudin dans son familistère… qui existe encore. Et puis, les fantômes noirs nous entraînent vers des barques et nous voguons, cette fois, vers l’harmonie, sur une eau calme que recouvre un beau brouillard léger. Et nous débarquons près d’une salle où des personnages très orientaux mélangent pour nous des parfums à notre goût. Et enfin le voyage en harmonie s’achève sous le chapiteau de Dominique Houdart, où Jeanne Heuclin, perchée sur une mappemonde à l’équateur décalé (il traverse le Canada), chante l’harmonie, aidée par les choristes locaux qui, masques ôtés après avoir été nos guides, apparaissent enfin tels qu’ils sont.
J’allais oublier qu’un quart d’heure du spectacle, avant la ballade en barque, est occupé par un « Jeu de la pomme » du crû de Dominique Houdart, qui divertit dans le style fin de bateleur qu’il affectionne, et qui malheureusement, détonne avec le style « fouriériste ». Non que ce dernier soit exemplaire, notamment au niveau du contenu. L’idéologie que trimballait cet utopiste n’était rien moins que fasciste ! Mais cette incursion est instructive, utile, et certainement réussie dans sa forme. Voilà une entreprise qui n’ennuie pas. Si Dominique Houdart était plus reconnu par les médiateurs parisiens du complot, nul doute qu’ils crieraient à l’événement !

05.11.85 - La « reprise » au Lierre Théâtre du VIEIL HOMME ET LA MER par Mehmet Ulusoy m’a permis de pénétrer mieux qu’à Alès dans le spectacle qui, au demeurant, a été fort retravaillé entre-temps. Ici, point de phénomène d’éloignement dissuasif au niveau de la communication, mais au contraire une présence accrue des personnages du pêcheur et des trois enfants, surtout Manolo qu’incarne avec virtuosité et sensibilité la petite Mireille Mosse qui pourrait, avec un peu de chance, recueillir avec ce rôle une chance de promotion personnelle, tant elle atteint les spectateurs disposés sur des gradins à pente raide, face au dispositif de Michel Launay, à la fois boule et arêtes ouvertes qui fonctionne ici dans son bon contexte dimensionnel, avec efficacité.
Cette fois-ci, le texte parvient aux oreilles et André Lacombe n’est nullement contraint de hurler pour se faire entendre. Son message passe ; toutefois, je me demande si la gesticulation à laquelle il est soumis ne le fatigue pas un peu trop vite. La combattant vaincu et épuisé de la fin du spectacle accuse des signes d’épuisement qui ne sont pas seulement dus à une excellence d’interprétation. Également, la perception du texte adapté par Djemillah Salah, fait parfois éprouver que cette version est un peu trop littéraire, avec de-ci de-là des redites. Je ne pense pas qu’elle atteigne à la perfection de l’original.
Mais ne soyons pas chien : même si, à la longue, la mouvance permanente du dispositif paraît un peu pauvre, elle aussi avec des redites, il s’agit globalement d’un bon, d’un grand spectacle qui, en logique, devrait connaître un succès dépassant l’estime.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /2007 01:08
08.06.85 - LE GRAND MAGASIN est un groupe parisien composé de trois personnes qui jouent, deux d’entre elles surtout car la troisième est le plus souvent cachée derrière une cabine de bain qui fait office de castelet, un non spectacle intitulé MIDI.
Le texte, surréaliste et donc illogique, est dit avec neutralité. On sourit quelquefois. La démarche ne semble pas très utile. Musique et son aident à supporter une gestuelle trop appliquée. Ca dure cinquante minutes. Je me suis demandé si ça se voulait un spectacle pour enfants, puisque les anecdotes semblent être portées par des lèvres de mômes. Mais ça ne vaut pas la peine de se creuser la cervelle. Pourtant ce groupe a le vent en poupe : Saint-Denis l’a accueilli. Et il est à Munich !

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11.06.85 - Jusqu’ici, si c’était moi, c’est à Pascal Rambert, SIDE ONE POSTHUME  THEATRE, que je donnerais le prix du « Printemps du théâtre ». Non que ses MÉTÉOROLOGIES, spectacle principalement gestuel assez mal lisible (et peut-être bien qu’il n’y a RIEN à comprendre) m’aient satisfait. Mais ce jeune homme a vingt-deux ans et, quoique sa démarche ne soit pas toute jeunette d’inspiration, du moins ne fait-elle pas vieux. Et puis, quelque part, sa démarche est contemporaine : ma lecture, c’est qu’il nous a montré un camp de repos pour terroristes mercenaires. Il y a deux filles pour agrémenter l’endroit. Les types font de l’exercice, fourbissent les armes, chaussent des godillots symboliques.
La scène de l’Espace Cardin a été recouverte du sable du désert. Ah ! Quel sable ! Qu’est-ce qu’il plaît ! Comme c’est mieux que les planches. Les artistes semblent chacun suivre une trajectoire intime. Ils nous infligent malheureusement trop de temps morts.

12.06.85 - Jacky et Robert Azencott se sont partagés pendant six ans les mises en scène du THÉATRE EN PIÈCES. Sadie Blue a pratiquement fait les tous les décors de cette compagnie, qui s’était consacrée à des grands textes, LE GOLEM et LE DIBBOUK aux origines, puis des œuvres de Brecht, Büchner, Mrezek etc…
LA BAIGNOIRE QUI VENAIT DU FROID aurait été inspirée à Jean-Benoît Mertens par une idée de Mrezk. Péchée où ? Le programme ne le dit pas. Et on peut avoir quelque doute tant le spectacle proposé semble abstrait. Aucun personnage n’a de consistance. Ce sont des espions de pays imaginaires qui s’affrontent on ne sait pourquoi, une cantatrice diva passionnée de jeux politiques, ou plutôt politiciens, parce que ces délectations-là ne tiennent aucun compte de aspirations humaines.
La brochure nous apprend que le rythme serait « effréné » et que les gags de cette « comédie féroce » retrouveraient la virulence déchaînée d’HELLZAPOPIN. Imprudentes déclarations car, moi, je n’ai guère ri et, dans la salle de LA JACQUERIE qui accueillait la représentation, seuls quelques copains se sont appliqué à se marrer. J’ai vu de laborieuses mini réactions figées dans le style 1930, auxquelles je n’ai pas pu m’intéresser en raison de leur gratuité. 
Heureusement pour passer le temps, Jacky Azencott a eu l’idée de meubler l’oreille avec des musiques de Puccini. Elles sont fort agréables à entendre.

14.06.85 - Et voici le cinquième candidat  du « Printemps du théâtre ». Une nouvelle fois je pose la question : qui a fait la présélection ? Et je me félicite de ne point faire partie du jury.
Une chose est sûre, si je procédais par élimination, Jean-Lagarce serait sans aucun doute le premier à être écarté. Car son texte « DE SAXE, ROMAN » ne présente aucun intérêt et sa mise en scène fait en sorte que rien ne vienne aider le spectateur à approcher l’entreprise. Son spectacle est un rare coup de barbe, absolument sans excuse car le propos est gratuit. Le nom du Duc de Saxe, Meiningen, revient comme un leitmotiv dans la bouche de personnages inconsistants qui ne s’expriment que par monologues, voire se bornent à débiter des résumés de « l’action » en forme narrative. Il paraît qu’Attoun édite cet auteur. Décidément, je ne comprends rien à la jeunesse.

COMMENTAIRE A-POSTERIORI

Evidemment je me suis trompé et Attoun avait eu du flair. Lagarce est devenu le « GRAND » auteur de la fin du XXème Siècle, renommée renforcée par sa mort jeune dûe au isda.

05.07.85 - Il y a deux jours, j’étais à Zürich où je revoyais le remarquable PIEL DE TORO de LA CUADRA DE SEVILLA. Et, comme, sous chapiteau, Salvador Tavora avait accepté une simplification technique, à savoir, la suppression de la barrière d’un mètre cinquante de haut entourant l’aire de jeu, sans que ce soit le moins du monde dommageable au spectacle, j’ai posé une question : « Pourquoi ne veut-il pas que l’on joue en plein air ? » -« Parce qu’il veut avoir un toit sur la tête », m’a répondu Lilyane Drillon, et ce n’était pas une boutade ; il faut se méfier de ces grands beaux  théâtres copiés de l’Antiquité. Ils ont une fonction bien spécifique, et malheur à ceux qui croient s’en accommoder en y adaptant des spectacles qui ne sont pas faits pour eux. 
Je viens d’en avoir deux expériences, l’une à Barcelone au THÉATRE GREC, avec le pas terrible, trop boulevard, mais quand même joli, charmant, rigolo, ORPHÉE AUX ENFERS d’Offenbach monté en style « café-théâtre », « branquignol », par René Dupuy : il paraissait minable, ringard, pauvre, n’emplissant pas l’espace, il faisait opérette de province, l’orchestre réduit n’envoyait pas des sons suffisants… et les voix, que j’avais trouvées belles au théâtre Fontaine apparaissaient justes dans ce contexte.
L’autre m’a plus atteint parce qu’il s’agissait au départ d’un spectacle que j’estimais davantage, le TRANSSIBÉRIEN de Blaise Cendrars, par l’équipe Lucien Melki Antoine Duhamel. Au Théâtre de la Cité de Carcassonne, j’ai lourdement ressenti qu’il n’y ait qu’un chanteur et qu’une danseuse. « L’entracte », où des Arméniens authentiques chantent et dansent, qui s’intégrait si bien aux Bouffes du Nord, faisait ici temps mort et, d’ailleurs, seuls passaient vraiment les moments avec projections sur un immense écran. Le lieu créait un phénomène d’éloignement. Dommage. La leçon doit porter. Il faudra se méfier de tentations futures…

DE NOUVEAU AVIGNON

06.07.85 - Avignon - « Comment se donner bonne conscience quand on sait que le Monde repose sur un crime, des crimes dont nous sommes responsables ? Et faire en sorte que chaque jour, le jour commence comme si c’était un jour tout neuf. » C’est Jean-Jacques Varoujean qui a écrit ces lignes pour le programme de sa pièce APSOSS, que présente cette année, hors festival, le THÉATRE DU CHENE NOIR. Lisant cela après avoir vu le spectacle, me voici donc éclairé sur le message ô combien important, que veut faire passer l’auteur. En effet, ces personnages figés en survivance sur une plage au bord de la mer -Gelas les a enfermés à l’intérieur d’une piscine vide et l’on ne fait qu’entendre le bruit de l’océan- qui ne bougent pas, qui ne prononcent, ou presque, que des phrases inachevées, qui ne se répondent pas, ou pas souvent, directement les uns aux autres, peuvent être lus ainsi, une fois la clef communiquée.
Ce que j’ai vu et entendu, réduit à mes seuls sens de perception, c’est une ancienne patronne de bordel (Chantal Darget… elle est parfaite), qui s’est arrêtée un jour, il y a très longtemps, de VIVRE, et qui ATTEND, entourée par des survivants de sa gloire passée, MONSIEUR X, ancien maquereau sans doute, immobilisé dans un costume et une attitude de Consul en Extrême-Orient de style « AU DESSOUS DU VOLCAN » (Albert Delpy : j’ai apprécié sa sobriété. Il est remarquable de présence absente), MONSIEUR VIOLONCELLE, ex-musicien de l’établissement (Renaud Kervall. Son homosexualité est voyante mais, seul en éveil au milieu de ces moribonds, il suit ce qui se passe avec amusement et incarne la curiosité), et Chu Chan, l’immigré qui veut tuer tout le monde (Jim Adhi Limas). La maîtresse de maison donne des ordres, comme jadis, à une certaine Mauricette, sûrement une ancienne prostituée, mais elle fait maintenant office de boniche. « Pauvre Madame », dit-elle sans cesse en évoquant probablement des splendeurs disparues. (Laurence Cortadellas : elle a un très beau corps).
Cet univers clos que Gelas a accentué par l’enfermement dans cette piscine, n’est relié au monde que par un téléphone qui n’a pas fonctionné, nous dit-on, depuis trois ans, et qui soudain se met à sonner. Sans doute était-ce ce qu’attendait Arlette Fauvel (c’est le nom de la patronne), mais elle commencera par ne pas décrocher quand la sonnerie, inattendue, se met à grelotter, et c’est par le truchement de Mauricette qu’elle acceptera, à contrecœur, un non dialogue avec l’extérieur. En vérité, c’est son fils qui l’appelle, un fils nègre (Alex Descas Emier) qu’elle a fait il y a vingt-quatre ans avec un soldat américain sur une plage du débarquement, et qui se pointe aujourd’hui, POUR VOIR, comme au poker. Ce fils s’en ira. La mère avait caché aux autres le détail de sa couleur. Son masque tombe.
À l’occasion de cette anecdote, Jean-Jacques Varoujean a fourré de-ci de-là quelques grains d’érotisme (Mauricette parle de sa « petite culotte » mais il se révèlera qu’elle n’en porte pas. « J’ai honte », dira-t-elle (pourquoi ?) en se trouvant obligée de l’avouer, et d’amères réflexions sur notre inertie à tous face aux génocides qui endeuillent le monde (c’est le programme qui me l’apprend), par une référence à une rue Henri Barbusse qui… vous savez bien : Henri Barbusse !...
Œuvre sur le mensonge de chacun envers soi-même et les autres, on ne peut que lui reprocher de s’être enfermée elle-même dans un refus du premier degré qui la réduit à la représentation (n’oublions pas qu’au théâtre, le spectateur n’a pas le temps de réfléchir, de s’attarder, il RECOIT ce qu’on lui dit et il faut que cela fonctionne tout de suite), ce qu’elle paraît être : une pièce d’atmosphère un peu étrange, un peu désuète, beckettienne quelque part, mais qui ne se livre pas.
Gérard Gelas aurait-il pu la rendre plus clair ? Je ne vois pas ce qu’il aurait pu faire. Il a très justement joué le parti de faire agir, ou plutôt non-agir, les personnages comme ils sont écrits. Puis-je parler de « trajectoires » ? À peine puisque, à part le fils, qui débarque d’ailleurs et y retournera, chacun n’aura vécu ce moment que comme un rêve éveillé entre deux sommeils. Peut-être celui de la fin est-il plus mortel que celui d’où ils émergent au début ? L’œuvre touche le spectateur en des zones troubles. Il est presque dommage que Varoujean ait explicité son propos dans la brochure. Dieu sait ce que mon imagination m’aurait, sans cela, inspiré. Tel qu’il est, ce spectacle exigeant, difficile, est beau. Le passage entre chaque acte d’un grand chien fouineur accentue une dimension d’étrangeté, et de grandeur.

07.07.85 - J’ai vu au Festival d’Avignon MARGUERITE PARADIS ou L’HISTOIRE DE TOUT LE MONDE, spectacle « mis en scène par Anne Artigau et Michèle Guigon », mais tout le monde sait que l’âme en est la seconde, qu’elle est transfuge de chez Jérôme Deschamps, et que, quelque part, sa promotion par Alain Crombecque vise à montrer aux médias que son génie n’a pas besoin d’être dirigé par l’autre. Et il faut être juste, elle nous offre une heure d’un spectacle hilarant, très humain, qui procède en partie des méthodes de Deschamps, mais qui est beaucoup moins méchant : elle a du cœur ; elle jette sur les misères humaines un regard plus tendre, plus indulgent, malheureusement en commençant par elle-même, qu’elle a traitée sans imagination mais non sans complaisance, ce qui rend ses apparitions dans le spectacle pâlotes et sans renouvellement. À chaque intervention, elle apparaît, semble réfléchir profondément, puis s’en va. Ou alors elle arrive trop tard, a l’air de dire que c’est dommage, et s’en va.
N’ayant pas su, pas pu, ou pas voulu se torturer soi-même, Michèle Guigon a cherché le gag, et il faut en convenir, elle l’a trouvé avec poésie, mais sans dimension. Le seul personnage qui en ait s’appelle « la Petite », et c’est -comme chez Deschamps- à travers une difformité physique qu’elle l’acquiert. Ah ! Ces programmes qui n’appellent pas les chats par leurs noms : cette remarquable « petite » bossue qui sourit tout le temps, qu’on perd et qu’on retrouve, est elle incarnée par Anne Artigau (ce qui voudrait dire que cette moitié de metteuse en scène-là n’aurait pas oublié de SE servir) ou par Marie-Christine Orry ? Ne m’étant pas informé plus que le public ordinaire, je ne sais pas, et c’est dommage, car cette composition-là mérite de passer à la postérité.
L’HISTOIRE DE TOUT LE MONDE, c’est bien sûr, celle de personne, et pourtant les cinq clowns suivent -sauf justement Michèle Guigon- une trajectoire. Tous sont des paumés, mais chacun a SA personnalité. Jean de Bouverie, grand, pianiste, semble surgir de quelque Hauser Horkater. Yves Robin suit des pistes, mais il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Il l’admet, en philosophe… On a envie de dire que son univers n’est pas de ce monde. Périodiquement, tous, ils regardent les trains passer. Autrement, ils marchent, de cour à jardin et inversement, changeant toujours, comme chez Deschamps, quelque chose en coulisse… Ils misent sur la surprise avec efficacité, mais parfois en forçant un peu et pas toujours sans gratuité ! L’intéressant, c’est que leur monde soit un point d’interrogation constant receleur de surprises. Mais avec cette équipe, rien n’est grave, tout reste gentil, un peu eau de rose. On passe une jolie soirée divertissante. On sort de Benoît XII en ayant bien ri. C’est déjà ça !

25.07.85 - LA NUIT DE MADAME LUCIENNE, de Copi, est le type même du spectacle qui sera démoli ou encensé par la critique selon l’humeur des chroniqueurs. En vérité, pour être vraiment favorables, les articles devraient avoir été écrits d’avance. Car franchement, cette histoire absurde, qui fait référence à la COMÉDIE POLICIÈRE du Groupe TSE (producteur du spectacle, quoique Lavelli soit le metteur en scène), tout en introduisant certains thèmes chers à Copi, le rat, le joint, la sexualité déréglée, l’évasion dans l’univers sidéral, a un peu trop dans sa forme une allure boulevardière.
Facundo Bo, auteur metteur en scène, répète une petite pièce de science-fiction dans un théâtre vide (il est trois heures du matin). Sa comédienne est sa femme, mais comme il est pédé, elle s’offre violemment et impudiquement au régisseur. Françoise Brion a l’abattage qu’il faut. Madame Lucienne est la femme de ménage, mais autour de son personnage, le mystère s’épaissit jusqu’à ce qu’on découvre son cadavre. Qui l’a tuée ? En dehors des trois présents, il y a une quatrième qui paraît, Maria Casarès, qui se révèlera être la fille de ladite Madame Lucienne, et sœur jumelle de Françoise Brion. Maria s’amuse à incarner ce personnage très éloigné de sa veine « tragico émouvante ». Elle ressemble à Copi lui-même. Elle fait presque des œillades au parterre. Il y aura une chute surprise. Ce qu’on croyait être la pièce était du théâtre dans le théâtre. Les acteurs rentrent chez eux, sauf le metteur en scène qui se demande ce qui ne va pas dans cette pièce. Il y a là un bon moment, puis arrive la vraie Madame Lucienne, ancienne cantatrice devenue femme de ménage. Liliane Rovère va tuer Facundo. Elle restera seule sur scène au milieu des décors « de la matinée classique du lendemain », mimant la Callas, mais on n’entendra rien. Voilà : ce résumé donne le ton.
Les dialogues ont de la brillance. C’est un spectacle acheté d’avance par la Biennale de Venise et le festival grec de Barcelone. Je serais curieux de savoir comment sera la presse de ces villes.

25.07.85 - Le Théâtre de l’Alibi de Rennes présente en off - Avignon, à Champfleury, une adaptation de LA NUIT ET LE MOMENT de Crébillon fils, qui est intéressante malgré quelques bip - bip qui en troublent l’audition, je n’ai pas bien compris pourquoi.
Le sujet est le suivant : un viveur veut s’envoyer une jeune veuve et, pour l’exciter, il lui raconte par le menu sa dernière conquête, puis, quand il aura, à son jugement, suffisamment parlé à l’imagination de la belle, il partira à l’assaut de cette forteresse dont il viendra à bout au bout d’une heure et quart de spectacle.
On écoute le texte, qui est brillant. Les calculs de l’homme qui poursuit sa proie sont visibles à l’œil nu. L’amour est affaire de stratégie et tout élan doit être l’aboutissement d’une recherche réfléchie. La femme croit avoir des armes mais la lutte est inégale. Crébillon fils marque bien cet aspect du rapport des sexes au dix-huitième siècle, époque où peut-être cette guerre a été la plus vive.
Tout est pudique. Il n’y a pas un mot choquant. Tout parle à l’imagination et il faut rendre hommage à Hélène Gay qui montre fort bien, dans la première partie, l’évolution du fantasme dans sa tête et dans son corps, sans un seul geste impudique. Tout est dans la mimique, dans le regard, dans des phrases sortant un brin oppressées de la gorge.
L’adaptateur metteur en scène n’a pas joué la réalité du texte. On n’est pas dans la chambre à coucher de la belle Cidalise et Clitandre n’est pas nu sous sa robe de chambre. Le beau salon où évoluent les deux personnages somptueusement vêtus, avec un clavecin et une claveciniste, et un narrateur qui fait des liaisons brèves, est un lieu neutre, qui surgit du temps. Les protagonistes immobiles, figés, s’y animent peu à peu mais resteront toujours comme sortant non théâtralement du livre. Ils disent le texte, ne le jouent pas, à un rythme un peu lent. Le décalage est sans doute un peu trop voyant, mais enfin c’est un parti tenable et tenu. Gilles Ronsin interprétant le tombeur de femmes laisse à deviner, tant la cruauté avec laquelle il rejette sur sa partenaire l’échec de sa tentative avec Araminte est grande, qu’il serait peut-être impuissant… ou homosexuel. Son goût de l’imparfait du subjonctif en tous cas est tel, qu’on a parfois l’impression qu’il en rajoute dans son discours là où ce n’était pas nécessaire, même au temps du langage bienséant, sur lequel, évidemment, la metteur en scène a voulu mettre l’accent.

Un bon mois de vacances à Belle Isle et puis …

20.09.85 - Jérôme Deschamps ne prend pas beaucoup de risques en s’attaquant aux animateurs culturels des « Maisons pour tous » de quartiers, car il a pris le soin d’enfermer sa VEILLÉE dans un dispositif gigantesque qui a rendu à jamais impossible l’exhibition de son pamphlet sur des lieux correspondant à ceux qu’il fustige. Ainsi sa critique, octroyée du haut du T.N.P., de la Maison de la Culture de Grenoble, ou, ici, du Théâtre des Amandiers de Nanterre, apparaît-elle comme étant un peu méprisante. Cette condescendance n’est pas gentille, même si le personnage du directeur incarné par lui-même  m’a fait beaucoup rire. N’avais-je pas, moi-même, il y a une quinzaine d’années (au moins) placé une adaptation du CRITIQUE de Sheridan dans le cadre d’une Maison de Culture « anglaise » animée par un « socio-cultureux » de la même eau ? Ces personnages qui rappellent éternellement le mot de Jean Richard, « on a beau se lancer des confettis à la gueule, ça égaie pas », méritent en effet qu’on les chine. Leur bonne volonté est pathétique. Celui de Jérôme Deschamps officie dans l’arrière-cuisine de son libre-service, là où on fait la vaisselle dans une odeur persistante de soupe aux choux. Des gloires locales vont donner une petite fête, chacun y allant de son numéro minable. Les portes claquent, les assiettes se cassent, il y a toujours deux témoins flegmatiques de ce que font les autres, les musiciens sont ringards.
On ne peut pas s’empêcher de se rappeler que le spectacle a été créé comme un divertissement de bonne compagnie, impromptu à minuit au Festival d’Avignon de 1984. Je ne l’avais pas vu, mais j’imagine que sa spontanéité devait fuser brillamment. Ici, on a l’impression souvent que la sauce a été rallongée. Je pourrais désigner au pif ce qui reste de l’inspiration originale et ce qui est pièce rapportée. Certains gags sont vraiment étirés. Je n’oublie pas LES BLOUSES, tellement plus méchantes, efficaces, dérangeantes.

21.09.85 - Si j’avais compris le propos d’Antoine Campo pour son « spectacle commercial », je pourrais vous en parler. Mais comme je n’ai pas perçu à quoi correspondent les soixante tableautins qu’il nous propose avec Catherine Rimbaud, à grand renfort de rayons lasers, de décibels et de sophistication technique coûteuse, je n’en dirai rien, sauf que le « projet », qui n’est pas modeste, m’a semblé inutile, vain, ennuyeux. Je n’ai été accroché fugitivement que deux fois, celles où les deux protagonistes se rappellent un instant qu’ils sont comédiens ! Ils laissent alors passer un brin de présence. Deux minutes sur quatre-vingt-dix ! Il faisait si beau dehors. Je dois être trop vieux.

24.09.85 - Jean Bois a épuré son style. Ses compositions de vieillards cacochymes et de contrefaits vicieux sont reléguées au magasin des souvenirs. Ou plutôt, pas tout à fait. Il les rejette dans le « théâtre ». Nous le retrouvons dans sa dernière œuvre, MARTHE, acteur sortant de scène, rentré dans sa loge après un triomphe dans un personnage de « Papa », goûtant encore l’ivresse des dernières ovations, partageant ce bonheur avec sa partenaire et compagne (Élisabeth Maby). Et le « théâtre » va faire irruption dans cette vie redevenue privée en la personne d’une spectatrice (Dominique Constantin) qui a si bien marché à la représentation qu’elle s’est identifiée à Marthe, l’héroïne du spectacle, meurtrière par poison du vieillard. Je pense qu’il est inutile de raconter la suite, l’œuvre est sans surprise, mais ce n’est pas une critique : MARTHE est une tragédie et, comme le veut le genre, les dénouements sont irrévocable.
Venue dans la loge des artistes retrouver une « sœur », Reine assiste avec dégoût au démaquillage de l’actrice et peu à peu insinue en elle-même la tentation, puis la volonté de réaliser elle-même la fiction. Elle massacrera le couple au terme d’un marathon de trois actes écrits par l’auteur, sans un seul gros mot et sans la recherche effrénée de des phrases à faire rire. Cela ne veut pas dire qu’on ne glousse jamais. Il y a des traits qui imposent l’hilarité. Mais le cheminement de l’entreprise n’est pas comique. Trois artistes sur scène, Jean Bois et ses deux actrices favorites, jouent l’œuvre avec conviction. Ce n’est pas un théâtre de la distanciation. Reine, aliénée par le spectacle qu’elle vient de voir, n’est pas désignée comme un phénomène. Jean Bois entend bien aliéner ses spectateurs et, ma foi, il y réussit assez bien.

26.09.85 - Au fil des années, Bob Wilson est devenu Robert Wilson. S’il était anglais, je gage qu’il se ferait appeler Sir Robert Wilson. Son art, entre-temps, s’est affiné. Le baroque a disparu.
Les tableaux ne sont plus montrés comme s’ils étaient en train de se concevoir, mais comme des produits finis qui bougent devant nous selon un programme très précis préfabriqué. Le décor est un ciel profondément bleu sur lequel s’inscrivent des formes dont la géographie se dérange par touches successives, qui les transforment jusqu’à retrouvailles de la symétrie rigoureuse, ou devant lequel des objets géométriques s’accumulent jusqu’à former une sorte de bateau comme les enfants en dessinent, en traits linéaires simples. L’objet bateau est au centre de ce spectacle conçu comme une série de tableaux sans lien direct entre eux, mais reliés par une sorte de fil familial où la gestuelle joue son rôle. Une gestuelle qu’on pourrait dire fondée sur le même principe de lenteur que naguère. Mais c’est devenu une lenteur accélérée et les couleurs de ce KNEE PLAYS  sont exclusivement noires (les musiciens, qui jouent souvent comme ceux de la fanfare des Beaux-Arts) et blanches : sur la scène, les danseurs (puis-je les qualifier ainsi ? Sans doute, ce qu’ils font en mouvements toujours au carré comme dans les parades militaires, de la cour au jardin et du fond à la face, et jamais en oblique, sauf effet exceptionnel voulu) sont uniformément vêtus d’une tunique blanche, qui sied spécialement aux nombreux Asiatiques de la troupe sur laquelle tranche curieusement la barbe noire d’un protagoniste blanc plus corpulent que les autres. Quelques objets de prix viennent ici et là trancher dans cette austérité, des marionnettes qu’affectionnerait Dominique Houdart, dont l’or a l’air d’être la matière première, des tours de paniers animés comme les MACLOMA auraient sûrement rêvé, jadis, d’en imaginer, une espèce d’oiseau mobile… peu de chose mais à chaque fois, de prix, et beau. On est ici dans un monde de l’Art. Robert Wilson continue à se servir comme d’un pinceau des moyens que lui offre le théâtre. Hautement professionnel, il se sert en grand maître de sa palette. Parfois son rythme lasse. Il arrive qu’il émeuve, étonne. Sur deux heures de spectacle, il y en a une qui est à garder en grand souvenir. Ce n’est pas mal.
Que veut dire le titre : KNEE PLAYS ? « Pièces genoux, pièces à genoux » ? L’auteur ne cherche pas à être explicite. Lui-même, mêlé à l’orchestre, dit d’une voix monotone quelques textes qui relatent de menus actes quotidiens. Il y a sûrement, dans sa tête, un rapport entre ces « poèmes » et ce qui se voit sur la scène.

01.10.85 - Le fait qu’un Belge nommé Alain Populaire ait créé une compagnie nommée THÉATRE IMPOPULAIRE m’ayant amusé, je suis allé voir LAGUNE au Centre Culturel de Belgique. Hélas. La troupe devrait s’appeler a-populaire, anti-populaire, élitaire pour cons, et le spectacle, lui, n’est que trop bien nommé car je me suis rarement trouvé en face d’une entreprise aussi terroriste.
Pour montrer qu’ils ont du mal à vivre, cinq personnages, trois femmes, deux hommes, à moins que ce ne soit le contraire, qu’importe, se bronzent sur une grève avec un air profondément réfléchi, en se mouvant à la vitesse Friloux Gedanken. Ils sont chiants au possible et le spectacle, quant à lui, est prétentieux, insupportable, désespérant de lenteur et de longueur. Comment de telles entreprises sont-elles encore possibles… et être remarquées, puisque le programme nous dit que LAGUNE a été « sélectionné dans le cadre des journées Jeunes Créateurs » ?

02.10.85 - Comme je ne voudrais pas copier sur LA SAMARITAINE, je m’abstiendrai de dire que le spectacle de L’EMBALLAGE THÉATRE ne m’a pas… transporté !!!
Pourtant, l’entrée dans la salle, un hall fraîchement peint en blanc et parcouru par des itinéraires sur trois niveaux, était amusante. D’autant plus que les trente spectateurs admis, entourés par ces couloirs de circulation en forme de huit, étaient conviés à s’asseoir… sur des balançoires. Hélas, le climat ainsi créé appelait à un spectacle gai, de clowns, ou de burlesques. On pourrait confier le même dispositif à Henri Thébaudeau et lui donner comme règle du jeu de nous divertir, il n’aurait rien à transformer. Malheureusement, ce que joue L’EMBALLAGE THÉATRE, c’est le TOMBEAU POUR CINQ CENT MILLE SOLDATS, texte sur la guerre d’Algérie et ses turpitudes qu’avait déjà honoré Vitez, et qui n’avait rien de joyeux.
De toute manière, je ne sais pas pourquoi je parle de ce texte : on n’en perçoit que des bribes hurlées, au hasard d’un brouhaha paroxystique permanent, qui agresse les oreilles sur fond de musiques signifiantes, l’essentiel de la représentation étant fondée sur la gymnastique intrépide de garçons et de filles vêtus de noir, qui courent, se cassent la gueule, font des rétablissements, galopent pendant près de deux heures, suant visiblement mais apparemment infatigables. Leurs exhibitions sportives frappent d’admiration le public qui se balance mollement en les contemplant, lui-même de plus en plus crevé par osmose et aspirant en vain à des plages de silence et de calme entre les fureurs vocales et gestuelles, toujours semblables, ce qui, sûrement est voulu, dont on le comble.
On sort épuisé, partagé entre le respect pour ces jeunes gens qui ont fait un tel travail avec une exactitude hautement professionnelle, et le sentiment qu’ils n’ont pas atteint leur but, si celui-ci était de nous faire entrer mieux que Vitez dans l’œuvre de Guyotat. Tout au plus peut-on dire qu’ils s’en sont servis pour tirer leur épingle du jeu de la promotion contemporaine : Thibaudat faisait partie des trente spectateurs. Une chose est sûre : chacun perd sûrement un kilo à chaque séance.

06.10.85 - la Place du Marché de Malakoff est bien plaisante, le dimanche matin, par beau soleil, devant l’Hôtel de Ville et le Théâtre 71 pimpants. Hier à la tombée de la nuit, le ROYAL DE LUXE y combattait à la manière de MAD MAX comme d’habitude, mais la peinture rouge, jaune, verte, violette, dont il asperge les adversaires a été lessivée, et aujourd’hui, c’est LE THÉATRE À BATIR de Dominique TOUTLEMONDE qui crée « DEUX OU TROIS  TRAPÈZES QUE JE SAIS D’ELLE », histoire d’amour entre un trapéziste à l’illustre ascendance, et une animatrice avec qui il finira par convoler. Mais ne vous y trompez pas, ce n’est pas un spectacle à deux personnages. Deux belles gymnastes funambules et un orchestre de cinq musiciens complètent le groupe.
Le propos, ambitieux, est de mettre en théâtre les exercices du cirque. Dominique Toutlemonde, entre deux figures de trapèze, raconte donc, et joue une histoire. Ca donne malheureusement un ensemble assez lâche, qu’on pourrait avec malveillance résumer ainsi : entre deux numéros corrects mais pas étonnants, les artistes ont l’air de faire du remplissage, de gagner du temps pour faire la durée convenable de la représentation. Cela dit, la fin est belle, et même somptueuse, avec le mariage entre l’inconnue farfelue et l’athlète de toujours. Dommage que Dominique Toutlemonde n’ait pas étudié le trapèze dès l’âge le plus tendre, comme c’est de règle au cirque. Ce qu’il fait est bien, mais quelque part, ça se voit qu’il s’est mis à cet art sur le tard.

08.10.85 - Il y a quelques années, Alexis Nitzer avait consacré aux textes d’Henri Michaux un spectacle modeste mais efficace. Il était seul en scène, il était épatant. Sous le titre « Je vous écris d’un pays lointain », Isa Mercure et Gilles Guillot abordent la même œuvre avec toute une troupe ( ils sont cinq en scène) et des moyens (les décors et les costumes sont de Pierre Dios).
Est-ce que le désert fort beau à l’horizon duquel s’agrippent des mains timides, est-ce que la maquette de ville qui s’étale au premier plan côté cour, est-ce que les découpes de personnages qui se profilent en fond, aident à une meilleure pénétration des textes ? Cette sophistication coûteuse m’a, quant à moi, paru inutile. L’humour de l’auteur a peine à se frayer par instants une voie étroite entre des diseurs figés. L’entreprise paraît prétentieuse. Elle est en tous cas ennuyeuse. Dommage.
Que font Gérard Chaillou, Alain Cerivaud et Henri Courseaux dans cette galère aux côtés des protagonistes ci-dessus cités ? Et pourquoi la Maison de la Culture de Bourges est-elle co-productrice de cette « poétique » compliquée ? Je ne répondrai pas !

09.10.85 - L’INDIEN SOUS BABYLONE de Jean-Claude Grumberg est une curieuse pièce, désopilante dans ses débuts, un brin longuette sur sa fin, dont le défaut est peut-être d’entremêler des thèmes difficilement conciliables. Ca commence dans un climat que je qualifierai de kafkaïen à la manière argentine : deux gorilles « au service de la culture », sont allés chercher chez lui un certain Bysminsky, écrivain de son métier. Ils l’ont appréhendé sans ménagements et le bougre, ahuri, abruti, mal réveillé, est en pyjama. Au lieu de se retrouver face à un tortionnaire, il se trouve en présence d’un haut fonctionnaire de la culture qui l’a ainsi convoqué (mais il se défend d’avoir une seconde imaginé que ce puisse être avec tant de brutalité) pour l’aider à maintenir son train de vie en lui offrant une commande d’État. Avec un tel point de départ, les « cultureux » qui se pressent au Théâtre de la Bruyère se marrent, faut-il le dire ? Car Grumberg sait bien de quoi il parle. Il connaît les détours de l’étrange dialectique qui oppose en réalité quotidiennement les hommes de Pouvoir et ceux de l’Art.
Ce divertissement à usage interne de la profession peut-il intéresser le grand public ? Les recettes du théâtre La Bruyère nous l’apprendront. Mais la pièce bascule par l’introduction progressive d’éléments psychanalytiques qui sont d’abord rigolos, quand les tortionnaires se touchent le pouce comme des bébés, ou quand Bysminsky a, téléphoniquement, avec sa mère, une conversation singulièrement éclairante sur sa dépendance vis-à-vis de celle-ci. Dans une dernière scène, l’écrivain redevenu gamin se verra offrir par une femme de ménage noire le chemin de la liberté, et il n’en profitera pas.
Jean-Paul Roussillon campe avec beaucoup de crédibilité le personnage de l’auteur-enfant crevant de froid, de peur et de faim, bougon, renfrogné mais capable d’un pragmatisme soudain, face à un Philippe Laudenbach distingué, très énarque. Jean-Pierre Bisson est très remarquable dans une intervention courte de visiteur libre au Ministère de la Culture. Il incarne celui qui a déjà accepté d’être aux ordres. Il éclaire un peu la troisième dimension de l’ouvrage, celle qui a trait, confusément, à la liberté. Il a l’air ivre, mais en vérité, il dit tout son texte. Sa sueur alcoolisée est inquiétante pour les spectateurs du premier rang.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /2007 01:27
05.05.85 - Cette fois-ci, Pierre Antoine Villemaine n’a puisé l’inspiration qu’en lui-même. Il y a sûrement, dans son texte, quelques réminiscences culturelles, mais IDENTITÉS PROVISOIRES est intégralement un spectacle « conçu et réalisé » par sa compagnie. Et nous voilà ainsi plongés dans l’univers cher à Serge Noyelle et autres Dominique Leconte, (« Cérémonies, Un mélodrame »), cette « part de nuit » qui est supposée exister en nous, avec une série de scènes et d’images oniriques qui nous convient, « à notre propre imaginaire ». « Trois personnages, ombres énigmatiques », nous apprend la feuille qui à l’Atelier du Chaudron sert de programme, « se croisent dans un univers fantastique et diaphane où rôde la menace. Ils tissent devant nous une vaste toile d’araignée au gré d’une histoire d’amour, de folie, et de mort ».
Honnêtement, pendant trois quarts d’heure, ce propos donne à mes yeux une impression de n’importe quoi. Les rapports entre la femme d’une autre époque qui écrit de Pologne à un certain Zloty (si j’ai bien entendu) que « tout va très bien Madame la Marquise », avec ce type fatigué qui pose devant un cadre le temps de dire qu’il doit se rappeler les cinq centimes qu’il doit à sa boulangère, avant de s’affaler sur un lit, et avec cette ombre qui explore la nuit en nous envoyant parfois un faisceau de lampe électrique en pleine poire, m’ont paru gratuits, arbitraires et surtout sans intérêt.
Et puis pendant la dernière demi-heure, le ton change et on commence à se demander si ce que nous montre la petite équipe est sérieux. Ca ne va pas, loin s’en faut, jusqu’au « fou rire, rire fou » que nous promet le programme (toujours lui, jugez à quel point je m’y suis raccroché !), mais l’humour affleure et c’est comme si Villemaine nous disait : « Bon ! Vous avez bien vu, on se fout de vous »… Ou plutôt, pas de nous spectateurs, mais de ces introspecteurs du fourre-tout imaginaire, qui cherchent actuellement à créer une ligne de force dont l’abscondité susciterait un complot rajeuni, le précédent commençant à battre de l’aile. Si c’est ça, bravo, malgré les trois premiers quarts d’heure. Mais n’est-ce pas mon propre imaginaire qui m’inspire de prendre mes désirs pour des réalités ?

10.05.85 - Friedrich Dürenmatt s’est un jour amusé à réécrire LA DANSE DE MORT. Cela a donné PLAY STRINDBERG, variations en douze rounds autour du thème du couple déchiré. Selon le Théâtre 18, qui présente l’ouvrage, « d’une tragédie conjugale bourgeoise, Dürenmatt a tiré, jusqu’aux dernières conséquences, une comédie sur les tragédies conjugales bourgeoises. »
Soit. Je veux bien. Reste que cette réduction à l’ossature d’une chef-d’œuvre de la littérature n’a pas provoqué chez moi des torrents d’hilarité. Un Suisse qui veut faire rire reste suisse, c’est-à-dire lourd, et le metteur en scène, Jean Macqueron, n’a rien fait pour alléger l’entreprise. L’actrice Marie Marfaing joue constamment dans le paroxysme hystérique tandis que Philippe Cateire, Kurt, le vieux mari souffrant, gravement atteint peut-être mais sans doute aussi simulateur, m’a fait penser à un Jean Carmet pas drôle. Jérôme Franc incarne le troisième personnage, l’ami retrouvé, l’amant, à la manière de Jean-Pierre Aumont. Il va jusqu’à lui ressembler par la voix. Seul il échappe à la caricature outrancière.
On sort de cet exercice de style soulagé de découvrir que la durée des rounds va en diminuant à mesure que le spectacle se déroule. Ca dure en tout une heure cinquante, mais quand, au bout de cinquante-cinq minutes, on s’aperçoit que le troisième round s’achève à peine, on a peur. C’est comme à la vraie boxe, heureusement.
Ce PLAY STRINDBERG n’est pas monté ici pour la première fois. Je ne vois pas ce qu’ils y trouvent, ceux qui s’y intéressent. Ca n’ajoute ni n’ôte rien au contenu voulu par Strindberg. Ca ne démystifie pas en tous cas « la rhétorique fin de siècle » que prétendait en « dégraisser » l’écrivain helvète. Ca donne une soirée sans nécessité, mais, soyons juste, qui prouve la qualité professionnelle de l’équipe exécutante.

11.05.85 - Alain Bézu a monté la première œuvre de Pierre Corneille, MELITE, qui date de 1629. Le jeune avocat au parlement de Rouen avait alors vingt-trois ans. Dans la foulée, même dispositif, mêmes costumes, mêmes interprètes, il a rendu la vie à LA GALERIE DU PALAIS, écrite quatre ans plus tard, et à la PLACE ROYALE, postérieure d’un an encore. Au contact de ces pièces dans sa « lecture », on a envie de faire la connaissance des autres œuvres, réputées mineures, voire injouables, qui datent de cette période, CLITANDRE, LA VEUVE, LA SUIVANTE, tant la découverte en est surprenante ainsi éclairées pour quiconque, comme moi, au temps de la curiosité universitaire, avait en vain essayé d’y voir clair dans l’écheveau apparemment illisible des intrigues entremêlées.
Quelle simplicité, pourtant, quelle évidence, et quelle continuité dans l’évolution d’un génie en voie de s’affirmer, quand on assiste, ainsi que le THÉATRE DES DEUX RIVES le propose une fois par semaine, aux trois pièces jouées en marathon de seize heures à une heure du matin. C’est du vrai Marivaux, savez-vous, quant au ton et aux allées et venues mentales des personnages, à ceci près toutefois qu’il n’y a ici aucun message social prérévolutionnaire à lire. Les valets sont absents et la nourrice de MELITE, pas plus que la suivante d’HYPPOLITE dans LA GALERIE ou que les domestiques d’Alidor ou de Doraste dans LA PLACE, ne s’insinuent dans les âmes de leurs maîtres et maîtresses, tous honnêtes bourgeois du temps, au maximum chevaliers, ce qui leur donne la possibilité de chatouiller un brin l’épée. 
Alain Bézu a fait du petit peuple des futurs Scapin les témoins amusés, rigolards, des manœuvres sentimentales de leurs supérieurs hiérarchiques. Cet ajout est à prendre comme un signe. Dans cette jeunesse désoeuvrée, ce sont les filles qui mènent le jeu de l’amour. Elles le conduisent selon les règles de la carte du tendre et apparemment leur liberté est absolue. Elle va avec la chasteté, mot qui revient souvent dans la bouche des héros. Le père, autoritaire même s’il est très humain, tranchera dans le vif des conflits et nul ne contestera ses décisions. Le mariage, conclusion de ces joutes, signifiera pour les jeunes filles l’entrée sous une tutelle nouvelle. L’une d’elle, à la fin de la troisième pièce, sortira suffisamment meurtrie du jeu pour préférer le couvent à la soumission au mâle.
Mais quelles sont, résumées, les intrigues de ces comédies de jeunesse (dans tous les sens du mot, c’est un jeune qui écrit sur les jeunes de son milieu) ? Dans MELITE, Éraste présente à la femme qu’il aime son meilleur ami, et celui-ci, Tircis, en « tombe » amoureux. Entre les deux, le cœur de la belle balancera. Dans LA GALERIE, Célidée veut vérifier que Lysandre l’aime véritablement et lui fait croire qu’elle en aime un autre. Périlleux exercice dont elle maîtrisera mal la direction. Dans LA PLACE ROYALE, Alidor mettra l’amitié pour Cléandre au-dessus de son amour pour Angélique, qui appréciera mal cette abnégation qui n’est pas si franche du collier que cela. En vérité, certains personnages sont campés avec une plume bouillante d’imagination : Éraste qui devient fou lorsque l’intrigue lui fait croire que sa maîtresse est morte et qui part, tel Orphée, à sa recherche, jusqu’à ce qu’il imagine, dans son délire, être l’enfer antique, est du plus haut burlesque (MELITE). Alidor qui, quoi qu’il lui arrive, récupère à son profit les coups du sort (sa maîtresse le quitte, c’est ce qu’il souhaitait, elle lui revient, tant mieux il est content, elle l’abandonne encore, c’est préférable, il est satisfait !) fait montre d’un cynisme dont l’audace n’a aucunement vieilli. (LA PLACE ROYALE).
Mais le mérite du plaisir que prend le spectateur revient sûrement pour quatre-vingt dix pour cent à Alain Bézu, car en réalité ces intrigues sont singulièrement tordues et c’est lui qui, imposant aux acteurs un certain style de jeu sans déclamation, malgré le support d’alexandrins dont certains annoncent déjà les grands vers du CID, a su rendre claires des stances (déjà) qui se présentent à la lecture sous formes de tunnels interminables, et des dialogues qui, échangés avec moins de naturel, eussent été absconds.
Quelque part, ces représentations viennent à point nommé pour rappeler à ceux qui, s’encombrant de matériel lourd et coûteux, ne voient plus dans le théâtre que son emballage, tels ces Japonais qui, faisant des cadeaux, attachent peu d’importance au contenu des paquets mais tiennent à ce qu’ils soient admirablement ficelés avec du papier de grand luxe, que cet art, c’est d’abord, essentiellement, avant tout des artistes en chair et en os jouant un texte dialogué devant des spectateurs vivants. Si  je suis sûr, face à la concurrence des médias mécaniques qui retiendra de plus en plus de gens à la maison devant des appareils chaque année mieux adaptés à transmettre l’illusion de la réalité, que dans cent ans, dans deux cents ans, dans mille ans, le théâtre survivra, c’est parce qu’il est seul à communiquer la réalité de la vie, c’est-à-dire le DANGER. Ce « direct »-là n’a de concurrence que dans ses semblables, le match vécu au stade, la corrida dans l’arène, la tour de chant au music-hall. Remarquez bien que les deux premiers se réduisent à l’essentiel. Le cérémonial est immuable. Ce qui change, c’est le coup de pied dans la ballon ou la mise à mort du taureau. Vous verrez qu’on reviendra dans le troisième, à des Édith Piaf toutes seules, risquant à chaque note de mourir, sous le feu croisé des projecteurs.
Je ne dis pas que le théâtre doive revenir au simple tréteau de Copeau. Il serait stupide d’envoyer à l’A.N.P.E. les décorateurs. Mais ils sont les serviteurs d’un essentiel qui, à la limite, pourrait s’en passer. Ils ne sont que des auxiliaires du théâtre, PAS  le théâtre. Alain Bézu en a administré la preuve.
Créées dans la chapelle du lycée Corneille de Rouen, puis transplantées au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, ces trois comédies ont finalement été jouées dans le théâtre tout neuf qu’une « opération réalisée par le Ministère de la Culture, la Région, les départements de la Seine-Maritime et de l’Eure, avec la participation de la ville de Rouen « ont offert, treize ans après sa naissance, au Théâtre des Deux Rives promu « Centre Dramatique de Haute-Normandie ».

14.05.85 - MUCHE a incontestablement du talent et de la présence. C’est une « clown », si on veut. Elle se signale par un nez rouge, mais elle appartient plutôt à la famille des Jérôme Deschamps, en moins dérangeant, quoique quand elle bouffe devant nous du mou cru, on ne peut pas dire que ce soit ragoûtant. Elle a le mérité, avec sa PETITE MARCHANDE D’ALLUME… ETRE, d’avoir placé ses « gags » dans la continuité du conte célèbre, qu’elle raconte dans la dérision, s’en évadant pour s’y raccrocher selon une logique à elle qui passe, ma foi, fort bien. Elle n’est pas tout à fait seule en scène. Un compère lui apporte une réplique sporadique. Elle fait aussi jouer des spectateurs. Bref elle a de l’abattage, du chien, du contenu.

16.05.85 - Marc Normant dit au Théâtre Essaïon, dans une mise en scène de Karim Salah, un fort beau texte qui nous vient de chez les Kirghiz, ces Musulmans soviétiques qui semblent avoir préservé leurs traditions face au géant russe, DJAMILIA, de Tchinghiz Aïtmatov.
C’est une simple histoire d’amour entre une femme de soldat éloigné par la guerre et un éclopé resté au village, sur fond de travail rude et kolkhozien.
Marc Normant court un peu la poste au début, mais, quand il s’installe, sa flamme à raconter se fait persuasive, on l’écoute, on se laisse capter par son récit qui montre que, Communisme ou pas, les traditions qui vouent aux gémonies dans ces régions les femmes infidèles ne sont pas mortes. Karim Salah a expliqué que ce qui l’avait frappé dans ce texte, c’était l’étonnante parenté avec sa Kabylie natale. Dont acte !

17.05.85 - FAST ET FOOD THÉATRE, c’est Philippe et Alain, les MACLOMA sans Guy, qui présentera l’année prochaine sa REPASSEUSE tout seul. J’y retournerai car, comme tous les spectacles de ces clowns, le contact avec le public est indispensable pour que les effets s’installent. Le spectacle est fondé sur l’envers du décor. Les panneaux sont retournés. Le régisseur (Alain) prépare la scène, l’artiste (Philippe), se prépare lui-même. La poésie naturelle de ce garçon passe très joliment. Il a du charme. Ce qui manque, me semble-t-il, c’est une certaine démesure. Il y a comme une timidité. Chaque séquence semble courte, non pas au niveau de la durée, mais de son amplitude. Il faudra vérifier si cette impression demeure avec l’installation. Le sûr, c’est qu’on ne rit pas à gorgé déployée, mais il y a de très belles et bonnes choses

DEUX ESCAPADES HORS DE PARIS …
Et de cette grisaille que je viens de relater dans les compte-rendus    ci-dessus de spectacles parisiens dont nul ne se souviendra

18.05.85 - Il n’y a pas de doute, les spectacles de LA CUADRA me touchent, m’atteignent viscéralement. Je suis allé à Séville voir PIEL DE TORO, la nouvelle création de Salvador Tavora et, je n’y peux rien, trois minutes après que la musique a éclaté, appuyant le rituel de l’ouverture de la « course de taureaux », je me sens transporté : c’est que cette musique éclatante est la vraie musique de la corrida, mais le rituel, dans l’exactitude de sa représentation théâtralisée, devient subtilement dérisoire. Ce décalage est admirablement introduit par une rigueur des attitudes et une fixité imperturbablement sérieuse des visages.
Ces Alguazils, ces toreros qui entrent dans l’arène signifient qu’ils se prennent au sérieux et que leur « dignité » est celle de toute une nation. Ils introduisent une authentique distance brechtienne contre une tradition. Sans qu’un mot soit prononcé, le propos de l’entreprise est annoncé. Et quand le premier « taureau » entre dans l’arène, le « bossu » dit le programme, mais je n’ai vu qu’une petite forme accroupie au visage caché par des cheveux, dansant à quatre pattes, puis courbée, une danse de mort déchaînée devant ses bourreaux, j’ai été ému car cette humanisation de la bête rendait pathétique ce qu’on sait bien, à savoir que dans ce sport, c’est un condamné à mort qui affronte les hommes. Je n’oublierai jamais ce petit « taureau » bossu incarné par Manuela Rodriguez.
Mais fixons le décor : nous sommes sur des gradins, comme à la vraie corrida, et nous allons dans une arène, assister en temps (presque) réel (car il n’y aura pas ici d’entracte entre chaque course) à six mises à mort, ou plutôt à six évasions inspirées par ce thème au réalisateur. Certaines de ces extrapolations ne sont pas très lisibles : je n’ai pas bien compris à quoi fait allusion le pantin, que les « belles » de la deuxième course désarticulent en s’en gaussant. D’autres sont d’un symbolisme un peu primaire, qui fera rigoler nos comploteurs parisiens : le combat de l’ange et du démon, symbole « du manichéisme en blanc et noir des deux Espagne séparées tout au long de l’Histoire », puis son application pratique opposant le fascisme au peuple opprimé, ressemblent un peu à une volonté de maintenir vivant un type de contenu en voie, dans l’Espagne actuelle, de disparition…. Tout au moins d’extinction progressive 
Mais les images sont si belles, si fortes, le rythme est si soutenu, le professionnalisme de l’équipe est si parfait, qu’un souffle emporte l’adhésion. L’imagination visuelle de Salvador Tavora, (qui incarne lui-même le taureau blessé à mort, avec des attitudes et des sons arrachés à sa gorge andalouse qui vous remuent les tripes) est d’une richesse rare. Quand l’ange et le démon se combattent dangereusement par le feu, c’est cette lutte physiquement éprouvée qu’on ressent, et non ce qu’elle signifie. Quand le SS franquiste est  hissé par une machine élévatrice jusqu’au sommet de la salle d’où il écrase et domine le peuple, c’est l’image qui l’emporte et cette image est forte, nourrie et renourrie. On est fasciné.
Il paraît qu’un vrai taureau avait été acheté pour participer au spectacle, et qu’il avait fallu renoncer à l’idée parce qu’il puait et cassait tout. En vérité, je ne vois pas ce que la réalité de l’animal aurait ajouté à cette violente dénonciation du sport national espagnol. Au contraire, cette introduction réaliste aurait, je crois, faussé l’émotion. MOI, j’ai été touché par l’humanisation du fauve à travers le « bossu », et à travers Tavora, rappelant le but de la fête : « la mort, la mort cruelle, la mort pour le plaisir des autres, la mort sans échappatoire », la MORT, symbole de l’Espagne. L’identification de l’être humain au taureau me semble plus forte que s’il s’était agi d’un vrai taureau qui, de surcroît, à mon avis, n’aurait pu être qu’un témoin passif, comme les pauvres chevaux du MISANTHROPE d’Engel !
Il faut dire aussi que, portée par le thème de la dénonciation d’un mythe qu’elle connaît bien, la troupe, galvanisée sans doute par le message à communiquer aux fanatiques de la corrida, se surpasse. Elle est vraiment devenue la grande troupe internationale, accomplissant sans faiblesse ses gestes, actes, danses, chants, avec une exactitude parfaite.
Je suis sûr que Savary apprécierait beaucoup la maîtrise de la danseuse à la torche ou celle du conducteur de la machine. C’est du grand art, qui tient des jeux du cirque. Comme Savary, Tavora sait qu’on combat de tels jeux sur leurs terrains. Ces deux hommes sont complètement différents et leurs spectacles sont absolument à situer sur d’autres planètes. N’empêche qu’ils sont frères quelque part, et que ce n’est pas une affirmation gratuite. À part la corrida fasciste, à laquelle Savary aurait renoncé il y a déjà quelques années, la contestation des mythes nationaux (voyez Superdupont - Mélodies du Malheur) est de même nature. Ce n’est pas un hasard si Philippe Tiry me relatait, parlant des réactions à PEAU DE TAUREAU de quelques notables espagnols que leur avis était que ce spectacle était intéressant… pour l’exportation.

25.05.85 - Je suis allé à Nancy voir LES MÉMOIRES DE MADEMOISELLE CLAIRON, le nouveau spectacle du THÉATRE TROLL. Cette fois-ci, ce n’est point un one-woman-show, c’est un vrai montage avec six comédiennes et comédiens.
Mademoiselle Clairon, célèbre actrice du dix-huitième siècle, surgit du passé devant nous. Sur son passage, la poussière du temps se soulève, la faisant tousser, elle et ses comparses. Dans la salle, elle croit reconnaître des gens célèbres, qu’elle salue fort poliment, mélangeant d’ailleurs allègrement les époques puisqu’on entend prononcer les noms de Voltaire et de Richelieu… En vérité, l’assistance de son rêve est celle des œuvres auxquelles elle a prêté jadis son talent… Mais sa mémoire est défaillante. Du haut d’un piédestal, loge ou chaire, elle va tenter de se rappeler des scènes illustres du répertoire.
Sylvie Chenus s’est octroyée le rôle. Ses cinq partenaires vont figurer les soutiens de ses souvenirs et tout va se passer, alors, comme si la Clairon pontifiait au milieu d’un groupe d’apprentis comédiens. C’est le cours Simon. Elle dirige les jeux disserte, cause de la tragédie qu’elle préfère à la comédie… et puis, des jeunes gens lui jouent une scène de TARTUFFE, et elle confesse que ce n’est pas mal. Successivement, face à cette maîtresse sophistiquée, qui parle comme Sarah Bernhardt et s’exprime doctement, les membres du cours vont explorer PHÈDRE, RODOGUNE, évoquer ZULIME, œuvre de Voltaire qui n’est guère passée à la postérité, mais ces jeux ne seront pas assumés sans bavures et, par glissements, soit du fait des interprètes eux-mêmes, soit des assistants, la farce s’installe sur l’espace.
Par exemple, Phèdre a un nez trop long. Oreste a l’air d’un imbécile parfait. Un spectateur homosexuel fait des avances à un jeune apprenti pendant la scène ambiguë Phèdre / Oenone.
Il reste à Sylvie Chenus quelques souvenirs de son long passage à 4 L 12. Chaque acteur fait une parodie de training avant d’interpréter une scène et c’est très réjouissant pour les initiés. Et tout à la fin du spectacle, il s’installe une sorte de délire timide qui rappelle un peu la famille burlesque de la réalisatrice.
Mais dans l’ensemble, cette MADEMOISELLE CLAIRON manque gravement de folie. Un gag, une drôlerie, l’émaillent par-ci par-là, mais quelle sagesse, bon Dieu. Et que de longueurs… Ce retour au théâtre de texte est, pour qui a vu la démence du CONCERTO ou du CAUCHEMAR, une régression. Sylvie Chenus ne sait pas aller loin. Son imagination ne transporte pas, ne dépasse pas.
Cela dit, sa propre composition de Clairon pédante est de qualité. Et le double cheminement de la représentation, souvenirs rappelés, parfois laborieusement, et mêlés de fantasmes, à la mémoire, d’une part ; octroi par l’héroïne d’un enseignement magistral à une bande d’artistes en herbe, d’autre part ; crée une dialectique qui n’est pas sans saveur. Et il est amusant, un moment, de voir et d’entendre les membres de la troupe mal interpréter les grands rôles du répertoire. Toutefois, il m’est arrivé de me demander si les insuffisances étaient voulues ou pas. Je n’ai pas eu l’impression qu’Yves Breton joue mal, exprès, Tartuffe et Orgon. J’ai seulement trouvé qu’il était médiocre.
Restent de la soirée quelques réflexions sur le théâtre, paroles authentiques de la Clairon, qu’il n’est pas inutile de remettre dans la mémoire du vingtième siècle, à l’heure des Mesguich et des Vitez.

Et  revoici Paris

28.05.85 - ŒDIPE ROI a attiré la grande foule à l’Odéon, parce que c’est un spectacle de LA SALAMANDRE. Effectivement, le décor de Gildas Bourdet est superbe, sauvage au point qu’on le croirait conçu pour KING - KONG. Le mur au pied de la montagne austère devant lequel se joue la pièce, n’a pas grand-chose de grec et le brouillard du début, fumigènes oblige, n’évoque pas non plus trop la douceur du climat de ce pays. On s’attendrait à ce que le peuple soit vêtu de peaux de bêtes. Il est d’ailleurs assez barbare d’aspect, disant un texte modernisé par Jean et Mayotte Bollack, et évoluant selon une mise en scène à part cela conventionnelle de Alain Milianti.
L’œuvre, évidemment, se laisse voir et entendre, puisqu’elle est un de nos monuments culturels les plus vivaces depuis que Freud s’en est emparé. Elle est toujours la tragédie exemplaire où tout est accompli dès le lever de rideau. Il est juste que des jeunes s’y intéressent, mais moi, je crois qu’elle devrait être éternellement montée SANS RELECTURES, nue, brute, livrée à notre postérité telle qu’elle nous vient du fond des âges trimballant notre destin d’humains. J’aurais attendu plus d’imagination qu’un décor de carte postale de la part de LA SALAMANDRE

30.05.85 - Au théâtre comme ailleurs, la notion de concours, assassinée en 1968, reprend du poil de la bête, et le PRINTEMPS DU THÉATRE organisé par Stéphane Lissner ressuscite en plus racoleur le défunt concours des jeunes compagnies.
La première à se présenter s’appelle THÉATRE SPECTRE. Frédéric Klepper qui l’anime, a vingt-cinq ans. C’est un comédien de chez Mesguich, son assistant même, si l’on en croit LE MONDE qui consacre à ces jeunes gens deux pages dans son numéro du trente mai. Klepper a choisi LE TRIOMPHE DE L’AMOUR de Marivaux. Mesguisch nous révèle : « Le nom volé, le complot contre l’identité, le travestissement, le déplacement du désir, le flirt inlassable du visible et du caché, c’est un portrait du théâtre que Frédéric Klepper veut nous offrir. » À l’arrivée, ce « cadeau princier » qui gomme dans Marivaux tout comique, toute légèreté, qui traite le « Shakespeare français », comme un Kafka au sexe indécis, est fort ennuyeux et je n’ai pas dépassé le premier acte pour me faire une idée. Je ne suis pas du jury, heureusement.

01.06.85 - Voici le deuxième spectacle de ce PRINTEMPS DU THÉATRE, dont je me demande bien selon quels critères les admis à concourir ont été choisis. Hélène Surgère est tout ce qu’on veut sauf une jeune femme, puisqu’elle avoue cinquante-sept ans. Je soupçonne du « complot » quelque part, car l’auteur qu’elle joue avec Josiane Stoléru  au Studio des Mathurins (qu’on a construit dans les dessous du théâtre du même nom à une telle profondeur, qu’on y distingue fort bien la différence de son entre le vieux métro qui passe sous le Boulevard Haussmann tout proche, et le RER qui file comme une fusée dans son tunnel tuyau) est journaliste (Libé, Actuel, etc.) et pouliche d’Attoun. Mona Thomas, selon le programme, aurait lu des vieilles lettres trouvées dans un carton éventré.
La spectacle est la récitation, avec un peu d’intonations et un brin de mise en place, de ces lettres par Hélène Surgère elle-même, s’identifiant à l’HÉLÈNE 1927 qui a écrit, et par Josiane Stoléru qui incarne son double et qui s’appelle « la visite ». Très curieusement, l’univers décrit par la plumitive, qui écrit à son amant resté en France, est celui de Marguerite Duras, puisque c’est en Indochine que la jeune femme a choisi d’aller vivre une vie que la métropole ne lui offrait pas. À part quelques remarques sur le sort pas toujours joyeux des Annamites, on a envie de chanter : « Ah qu’elle était jolie l’Indochine de Papa ! » Il est certain qu’elle a marqué les gens de cette génération de l’entre-deux guerres qui l’ont connue.
Faut-il dire que les textes sont assez intéressants à écouter, mais que ce n’est pas du théâtre du tout ? « Ah ! Quel charme ont ces femmes », s’écriait Raymonde Chavagnac à la sortie ! Josiane Stoléru, qui joue exactement comme Arlette Reinerg de NAIVES HIRONDELLES, en a en effet.
Le décor abstrait de Georges Rousse n’ajoute ni n’ôte rien à l’entreprise qui eût gagné, peut-être, à être ramenée à une simple lecture authentique. À supposer bien sûr que les états d’âmes tonkinois de l’exilée exhibée le justifiât.


03.06.85 - Les homosexuels abordent l’œuvre de Jean Genêt avec religiosité. Comme si le malfrat talentueux exorcisait quelque chose en eux en racontant impudiquement ses aventures carcérales. Une histoire que j’aimerais bien un jour lire quelque part, c’est : qui a découvert l’écrivain dans le prisonnier ? Par quel processus s’est-il retrouvé édité, et promu, par un complot, au sommet d’une gloire scandaleuse savamment « markettingisée » ?
Pierre Constant n’a pas échappé à l’envoûtement, et pour avoir le sentiment de s’accomplir athlétiquement, il lui FALLAIT à un moment de sa vie, incarner LE FUNAMBULE, œuvre interdite de représentation pour des raisons sentimentales par l’auteur, un de ses amants s’étant tué en se cassant la gueule dans l’exercice de ce sport. Avec un respect inouï, Pierre Constant rend une vie théâtrale au héros décrit, et même la transgression à la chose défendue peut être regardée dans sa démarche comme un acte d’amour. C’est fait, il s’est accompli. Il a été le funambule à Sarrebrück, puis pour un soir, devant des amis, à La Courneuve.
Étonnés, les pédérastes ont découvert un texte pur, sans références cochonnes, bien torché littérairement, démontant minutieusement l’itinéraire d’un de ces artistes en disciplines périlleuses. À dire le vrai, je doute que les vrais acrobates passent par tant de phases psychologiques avant de risquer leurs vies devant le public. C’est du roman. Mais c’est beau, et tellement bien assumé par l’ascète qu’on se laisse avoir, même si l’on reste, comme moi, À DISTANCE du propos.
Tout au plus peut-on regretter qu’au niveau de la performance funambulesque, Pierre Constant reste à mi-chemin. Ce qu’il fait sur le fil n’est pas à la hauteur du discours qu’il profère. C’est la faiblesse de ce spectacle : la chose dite n’est pas transcendée, dépassée, transformée par la chose exécutée. On n’atteint pas au sublime. Il est vrai que la CHUTE devrait être, à la fin, réellement mortelle pour être crédible. Elle n’est pas spectaculaire survenant de deux mètres de haut, après que l’artiste ait laborieusement avancé de trois ou quatre mètres.
En vérité, si Genêt interdit qu’on joue ce FUNAMBULE, ne serait-ce pas parce qu’il sait que le dépassement qu’imagine son lecteur est irréalisable, concrétisé sur une scène ? Au fait, si c’est vraiment pour des raisons de cœur qu’il ne veut pas qu’on joue cet essai, POURQUOI L’A-T-IL FAIT IMPRIMER ?

04.06.85 - Décidément ce PRINTEMPS DU THÉATRE n’est pas marqué au coin de la jeunesse. Élisabeth Chailloux a choisi d’y présenter une œuvre de Tennessee Williams, LE PARADIS SUR TERRE, dont la forme date terriblement et dont le contenu n’exigeait, me semble-t-il, pas un re-surgissement urgent.
C’est l’histoire de trois paumés. La fille, putain à la petite semaine, s’est mariée à la sauvette avec un tuberculeux aux dernières extrémités, mais elle ne s’était pas rendue compte de l’avancement de son état. Le malade a un demi-frère, paria de la famille, parce qu’il a une goutte de sang noir. Farouche, sauvage, brutal, dangereux, rendu haineux par l’isolement raciste, la bougre guigne l’héritage, c’est-à-dire la maison et le terrain. L’arrivée de la jeune épousée dérange ses plans, mais tout s’arrangera pour lui car, après avoir subjugué la fille terrorisée, il se l’enverra, et ça leur plaira à tous les deux. Toute cette sordide histoire sur fond de crue du Mississipi et de menace d’engloutissement de ladite baraque. Comme dans toute œuvre américaine qui se respecte, Dieu est invoqué en cours de ces parcours. 
Le THÉATRE DE LA BALANCE a choisi de jouer la pièce en tranche de bifsteack saignant, c’est-à-dire au premier degré réaliste. C’est incontestablement fidèle à l’œuvre. Il n’y a pas eu de « lecture ». Manque tout de même le côté chaleur moite du climat. Je n’ai pas senti les personnages suer, leurs vêtements coller à la peau. La distribution paye comptant.

UN FESTIVAL À MUNICH

07.06.85 - Quel choc, mes enfants ! Me voici rendu au festival de Munich, un des plus illustres d’Europe, et le premier coup d’œil est que le cadre est carrément sordide : essayez de visionner, dans un coin du Parc Olympique, une espèce de Cartoucherie informe, un terrain vague de zone, sur lequel sont plantés quatre chapiteaux. L’administration est installée dans des roulottes, et comme il a plu abondamment, on patauge dans les flaques. L’eau suinte de partout sous les tentes. Deux restaurants de fortune débitent de la bière légère et des mets trop salés. Ici et là, il y a des attractions. Le confort des spectateurs n’est nulle part. Je ne sais pas à quoi je m’attendais. Jamais je n’ai eu cette impression à Nancy ou à Avignon.
C’est sous le chapiteau numéro deux que le groupe brésilien MACUNAIMA joue sa version de ROMÉO ET JULIETTE. Les comploteurs allemands ont fait la fine bouche, mais moi, sincèrement, j’ai bien aimé cette joyeuse variation pleine de gags, de rythme et d’entrain autour de l’anecdote célèbre. Le couple lui-même est tout à fait juvénile et charmant, et la mise en scène est inventive. Ici, point de décors coûteux, mais des astuces : une échelle double sert de balcon à Juliette et, pour y accéder, Roméo grimpe à la corde à nœuds. Il y a un chœur de vierges vêtues de blanc qui accompagnent, la prolongeant en quelque sorte, Juliette dans tous ses déplacements, qui sont toujours vifs et légers. Les costumes vont dans le sens de la caricature des personnages. Ils sont en quelque sorte le décor, un décor mouvant, vivant et léger. Surtout, la musique a été empruntée à l’album célèbre des Beatles et son intervention crée des effets burlesques démystifiants qui m’ont amusé.
Évidemment, nous sommes loin du premier MACUNAÏMA et de sa dénonciation du sort des Indiens du Brésil. Si l’équipe a choisi de monter ce pastiche shakespearien, c’est qu’elle n’a rien à dire. Dommage qu’elle sombre ainsi dans le divertissement pur. Du moins le fait-elle avec talent et grâce… et selon une esthétique qui lui est propre.

06.06.85 - C’est un peu ROMÉO ET JULIETTE que raconte le groupe EL HAKAWATI dans son nouveau spectacle « FROM THE SOURCE TO THE SORROW », « HISTOIRE DE L’ŒIL ET DE LA DENT », sauf qu’ici les Capulet et les Montaigu sont les Juifs et les Arabes, et qu’ils sont issus d’une même origine. À travers l’anecdote où les « frères » ennemis sont traités en caricatures, c’est l’impossibilité du rapprochement des « enfants qui s’aiment » qui est montrée.
Curieux spectacle venant d’un groupe palestinien dont la vocation première avait été de dénoncer l’occupation et les sévices israéliens. Démarche désespérée d’une main qui semble tendue par ceux qui étaient restés sur cette terre, à ceux qui y sont revenus, pour les en chasser, et qui sont du même sang ! Intéressant appel à la raison et au cœur, qui mériterait d’être entendu par ceux qui persistent à marginaliser le groupe et à lui refuser à travers l’Europe le droit à la parole. Car il est bien clair que l’appel pourrait trouver du répondant de l’autre côté s’il ne prêchait pas dans le désert. À la limite, il aurait pu être poussé par une équipe juive désaliénée de l’obscurantisme… ou touchée par la grâce du christianisme du « Aimez-vous les uns les autres ». J’ai toujours pensé qu’il y avait du catho en François Abou Salem. Esthétiquement, d’ailleurs, ce qui m’a frappé dans ce spectacle, c’est à quel point il est « enjuivé ».
Je ne songe pas, en écrivant cela, à la première partie, « la source », qui chine de façon bon enfant, avec beaucoup de tendresse, un petit monde palestinien bonhomme et sympathique dans l’ancrage à ses traditions. Les acteurs masculins du groupe s’y démènent avec poésie. Francine Gaspard, qui a fait les décors, y a eu des inspirations très réussies, comme la fontaine du début, faite de papier argenté chiffonné, qui est à la fois astucieuse, amusante et belle. (On se demande pourtant pourquoi au niveau des éclairages, les personnages gentiment caricaturés de cette partie sont tellement rejetés dans l’ombre dès qu’ils vont vers les côtés de l’aire de jeu !) La cérémonie du mariage, avec la fille dont veulent les deux garçons et la fille dont aucun ne veut, clôt cette AVANT GUERRE sur un ton de critique indulgente et quasiment de nostalgie pour cette société qui n’était pas irréprochable, obéissant aveuglément à des règles que notre modernisme condamne, mais qui avaient du charme. Il est probable que, quelque part, François Abou Salem regrette ce temps-là, qui était, il est vrai, celui de la paix.
C’est dans la deuxième partie, après l’entracte, que mon impression d’enjuivement prend corps. Non que les personnages israéliens y soient montrés sous des jours favorables. La caricature critique les ridiculise ici sans sympathie. Mais le style de la représentation, accentué par des musiques d’Europe Centrale, à la fois brechtien et kantorien, a des relents criants de THÉATRE JUIF DE VARSOVIE. Les mannequins imaginés par Francine Gaspard, magnifique monument aux morts sorti tout droit de LA CLASSE MORTE, qui occupent le milieu de la scène tandis que les combattants des deux camps s’affrontent de part et d’autre, y sont, bien sûr, pour quelque chose, comme les accoutrements des personnages, qui ont perdu tout folklorisme mais semblent avoir été taillés par des artisans du ghetto. Certes, la femme palestinienne errante emporte comme objet une cuvette et l’Israélienne immigrante trimballe un cadre sous lequel il y a sans doute un tableau. Mais ces détails ne sautent pas aux yeux. Par contre, le chapeau que porte le jeune homme arabe m’a frappé par son air très « rue des Rosiers » ! À chacun ses symboles.
Cette seconde partie, qui porte le contenu philosophique du spectacle, est malheureusement trop longue, confuse et excessivement bavarde pour qui n’entend pas les langues orientales. Il est évidemment intéressant que les combattants des deux camps fondent progressivement pour n’être finalement que les deux vieux meneurs intraitables, l’un avec son œil perdu, l’autre avec sa dent cassée. Mais que de temps perdu entre le premier défilé haut en couleur burlesque, dans la tonalité « guerre de trente ans » de la MÈRE COURAGE, et le moment final où les deux farouches antagonistes irrémédiables viendront troubler la noce de la Juliette Sarah juive et du Roméo Tanza palestinien. Et que de digressions, comme ce personnage de Lili, l’Israélienne (ou peut-être la Libanaise riche, m’a-t-on soufflé), qui se demande pourquoi elle a quitté une vie tranquille en Europe pour venir dans ce pays où elle ne trouve que la guerre, et qui accable de sarcasmes, en brandissant des bouteilles d’alcool ceux qui espéreraient faire la paix. Sans doute faut-il replacer cette digression dans le contexte d’un spectacle qui ne m’est pas destiné, qui s’adresse à des gens de Jérusalem, à qui le message de la réconciliation des frères ennemis, à travers leurs enfants qui veulent vivre ensemble, ne doit pas être facile à inculquer, même s’il correspond à la réalité des gens qui s’arrangent pour vivre quand même le mieux possible à l’intérieur d’un contexte inextricable.
Fugitivement, et toutes proportions gardées, j’ai pu évoquer dans ma mémoire les Français de 1941 qui « Kollaboraient » avec les Allemands. J’ai aussi pensé à la fin de MÉTROPOLIS, quand le patronat et la classe ouvrière se réconcilient « parce qu’ils ont trouvé le chemin du cœur ».
En vérité, peut-être trouvé-je l’HISTOIRE DE L’ŒIL ET DE LA DENT enjuivée parce que j’aimerais que ce discours fut tenu par des Israéliens. Il serait alors inséparable de l’abandon de certains privilèges. Il supposerait une nuit du quatre août que seuls les maîtres peuvent s’infliger. Les esclaves ne peuvent que quémander.
Mais le théâtre n’est que le théâtre. Ses cris n’ont pas de conséquences immédiates. Ils insinuent des poisons et des élixirs qui cheminent lentement. Celui-ci, au moins, est poussé. Peut-être faudrait-il qu’il soit plus universel. Sûrement serait-il utile qu’il soit mieux maîtrisé. François Abou Salem sait, quand il le veut, avoir le sens du rythme. Pourquoi se perd-il dans la vase de méandres sur la fin de son parcours ?
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /2007 02:05
06.04.85 - SHAME ! (La Honte), « du Cours d’Art Dramatique  aux Césars », est une amusante incursion dans le monde des débutants du show-business. Je ne sais pas quel plaisir y trouvera le « grand » public, si toutefois le « SNARK » l’atteint, mais moi qui suis un professionnel du spectacle, je me suis bien amusé. Sylvie Coulon (qui fut secrétaire de la revue ACTEURS) a très bien mis en scène Nanou Garcia, Florence Pelly, Jean-Pierre Fragnaud, Rémy Laurent et Christophe Le Masne, mais ils ont tous les cinq beaucoup de talent, d’abattage et de dynamisme. Les deux filles notamment auraient tout à fait leur place au Magic Circus.

09.04.85 - À part une demi-heure horripilante, quand le bal chez les Capulet est transformé en cours d’Art Dramatique, chaque acteur et actrice montrant ce qu’il sait faire de Racine à Tchékhov, au lieu de danser et de boire comme le leur intime Shakespeare. À part cette complaisance parisianiste qui, de la part de Mesguich cesse de surprendre tant son goût de mélanger les textes est maintenant banal ; et quoique le décor, une grande et poussiéreuse bibliothèque au symbolisme un peu court, oblige, quand ils finissent par jouer ROMÉO ET JULIETTE, les actrices et acteurs sus nommés à se livrer à des acrobaties dangereuses -mais le metteur en scène doit penser que cela fait juvénile ; je dois avouer que le spectacle que propose le « Théâtre du Miroir » à l’Athénée m’a eu.
Je crois que c’est surtout parce que, cette fois-ci, Mesguich a laissé jouer sans leur infliger une règle humiliante, des acteurs et des actrices bien choisis et sincères. Certes, on peut regretter que Véronique Widock fasse physiquement dix ans de plus que les quatorze ans de Juliette, mais elle est sensible, émouvante, charmante, et Christian Cloarec est tout à fait plausible en Roméo robuste. Mais on devrait les nommer tous, ce serait plus juste, car je n’ai remarqué que d’excellents interprètes, vigoureusement menés avec un dynamisme sain.
Une partition sonore soutient avec un bonheur de type cinématographique l’entreprise à laquelle on prend un vif plaisir, une fois oubliés les tics d’un réalisateur qui devrait s’offrir maintenant le luxe de les mettre au placard, même s’ils enchantent Michel Cournot ! L’intelligence évidente de Mesguich peut se passer de clinquant. Ses produits peuvent briller autrement.

10.04.85 - Ce n’est pas un « one-woman-show » et pourtant elle est seule en scène. Seule, mais des voix très fréquentes interviennent, auxquelles elle répond avec une présence très vivante : elle incarne Colette, celle qui, en 1906, après son divorce d’avec Willy, tâtait du music-hall dans des tenues très parisiennes, prenant des poses et des attitudes que de nombreuses photographies ont transmises jusqu’à nous. Les postures familières d’une « comploteuse » du temps, Dominique Paquet  nous les reconstitue aux Déchargeurs avec un mimétisme troublant. Elle arrive à ressembler à son modèle dans les numéros qu’elle nous livre. Entre-temps, elle soliloque dans sa loge d’artiste, sur le théâtre et sur sa solitude. Elle dit fort bien ces pages de l’écrivain, écrites dans un trou de parisianisme. Les voix qui l’environnent sont celles de ses camarades, du régisseur, le petit monde de la Gaîté Montparnasse, des bruits de la coulisse. Elle se maquille, s’habille, se dévêt, avec l’érotisme convenable pour cette évocation.
COLETTE, « DAME SEULE » a été monté par Patrick Simon pour la C.D.A. que dirige Raymond Paquet. Y a-t-il un lien entre ce Paquet et elle ? Sûrement.

12.04.85 - Le CHAPEAU ROUGE a eu raison de reprendre, six ans plus tard, PLACE DE BRETEUIL d’Alain Gautré. « Reprendre » est un verbe impropre car il s’agit en vérité d’une nouvelle création, plus réfléchie sans doute que la première. Tout en restant hautement comique, le résultat est plus grave, les petites tragédies intimes sont exprimées plus profondément, sans tellement le souci de faire rire, dans l’absurde dérisoire d’une situation qui devient progressivement surréaliste, logiquement démente.
On se rappelle le sujet : dans un Ministère supprimé dont presque tout le personnel a été déplacé, quatre personnages, trois hommes, une femme, soigneusement hiérarchisés, exécutent scrupuleusement les gestes de leurs fonctions devenues inutiles. On peut « lire » politiquement » ce qu’on veut à travers les lignes de ce formalisme à l’état pur. Gautré n’insinue rien. Ce bureau, île au milieu d’un édifice vide où des fonctionnaires gagnent leurs paies en sachant que ce qu’ils font ne sert à rien, mais où chacun exécute sa tâche avec conscience, vous pouvez le situer où vous voulez.
La pièce évolue quand, derrière les tâcherons professionnels, affleurent les fantasmes de chaque être véritable. C’est l’irruption dans le monde du travail abstrait, de ces concrets psychologiques, qui crée l’incroyable saga finale, ce western où les vapeurs de l’alcool engendrent le viol, la rapine et le saccage des lieux.
On pense au « Waterclash » du « Royal de Luxe », à ceci près toutefois qu’ici, les quatre excités ne cassent rien volontairement et que s’ils font voler les papiers, c’est par jeu, non par volonté de détruire. La destruction est conséquence du jeu, elle n’est pas ostensiblement voulue. Elle n’en est pas moins profonde, car cette destruction n’est pas que celle de l’environnement social. C’est celle du quant à soi de chacun. La « fête » finie, quatre individus se retrouvent démunis et l’appel à « Dieu » de la femme ressemble à celui, désespéré, que lancent sans doute certains membres de certaines sectes, avec la volonté de se raccrocher à la vie. Mais ici, c’est la mort qui clôturera la séance. J’avais le souvenir d’une parodie de western qui s’achevait sur quatre cadavres. Ici il reste des signes du western, mais le contenu est dépassé, et le suicide du dernier survivant n’est pas innocent, n’est pas destiné qu’à faire rire. Chacun ayant perdu sa dignité, son apparence, comment survivrait-il ?
La mise en scène de Pierre Pradinas est d’une rigueur, d’une exactitude remarquables ; il a été servi par des comédiens remarquables : Thierry Gimenez, en petit tâcheron, dont le violon d’Ingres est une passion studieuse pour les films pornos, est remarquable. Catherine Frot, en secrétaire quelconque, seule femme du bureau, objet, bien sûr, des assiduités de ces messieurs, est très crédible ; et son changement quand, après avoir été violée, elle se met à aimer l’auteur de l’acte et à tenter une prise de pouvoir sur lui, est amusant. Jean-Pierre Darroussin, en chef de bureau entiché de westerns, le premier des quatre à devenir vraiment fou, est un peu plus pâle. Daniel Jegou, à qui incombe la tâche de faire oublier Yann Collette, en fait peut-être un peu trop dans les attitudes caricaturées, mais il est très plausible. Chacun mène sa trajectoire du banal quotidien à la folie et à la mort. Au début, le jeu réaliste frise le boulevard mais l’insolite vient très vite, avec l’accélération progressive du rythme, modifier cette impression de facilité.
PLAGE DE BRETEUIL ne tire pas de vraie leçon, car même la désespérance finale, même la mort de tous, ne sont pas aggravées à dessein de conclusions. C’est un regard sur le monde d’aujourd’hui, dont le parfum d’authenticité est singulièrement tonique.

16.04.85 - LA MIE DE PAIN a retravaillé SEUL.. LES REQUINS, dans le sens de la clarification de l’anecdote. Surgit ainsi devant notre imagination beaucoup plus clairement, et, pourrait-on dire, avec logique, l’aventure de cette troupe de théâtre ensevelie depuis des siècles sous le sol de Paris, répétant sempiternellement la même œuvre pour un public inexistant, se nourrissant de rats, et symbolisant un microcosme de société burlesque, caricaturée à l’extrême dans une outrance des maquillages et de la gestuelle quasi-clownesque.
Chaque acteur de la troupe a choisi et retravaillé son personnage en profondeur. Chacune de ces compositions est un petit chef-d’œuvre, mais la plus remarquablement juste est celle de Gilbert Epron, qui campe un régisseur sachant tout bricoler avec un brio et une exactitude extraordinaires. Mais remarquables aussi sont les prestations de Léa de Coulanges, en vedette autoritaire qui terrorise tout le monde, de Gérard Chabanier en serviteur homosexuel de cette vedette, exécuteur de ses basses œuvres, de Philippe Barrier en administrateur de la troupe, de Laurent Carouana en metteur en scène dépassé par sa tâche et poursuivi par sa mère abusive et nymphomane, Élisabeth Cauchetiez qui a dû trouver là une thérapeutique pour contrer sa timidité, sans oublier Jean-Marc Molines en vieux savant enfermé comme Diogène dans quelque chose qui n’est pas un tonneau, mais c’est tout comme.
L’irruption dans cet univers absurde, mais structuré, d’une civilisation postérieure sera fatale à ces fossiles qui joueront jusqu’à la mort le cinquième acte de leur tragédie, pour la première fois devant un immense public, celui des médias nouvelles.
Réflexion sur la condition humaine à travers celle du théâtre, SEUL… LES REQUINS classe LA MIE DE PAIN à un très haut niveau culturel, même si certains peuvent adhérer moins que d’autres à l’anecdote et parler de « science-fiction » minimisante, alors que le propos va bien au-delà.

17.04.85 - Le roi de l’esbroufe à la parisienne a transformé la Maison de la Culture de Bobigny en haras pour y monter LE MISANTHROPE. La grande salle a été complètement transformée. D’un théâtre, on a fait un lieu théâtral. L’habillage entoure complètement les spectateurs, qui sont assis sur des gradins face à un « manège » ou trois chevaux sont au repos. Au jardin, une « galerie » doit conduire aux appartements de Célimène. Au lointain et à la cour, des arbres, des frondaisons indiquent qu’on est à la campagne, ce que confirment des bruits champêtres qui atteignent nos oreilles. Au plafond, des poutres de bois achèvent le réalisme de l’espace qui, comme au cinéma, ne laisse aucune place à la fiction théâtrale (notion de « coulisses », de « découvertes » etc).
Pourquoi pas cet environnement à la pièce de Molière ? Il est onéreux, mais il est amusant. L’écurie de Célimène comme lieu de ses contacts avec le monde au lieu de son antichambre ? Soit !... Encore faudrait-il que le parti soit tenu et que les amours contrariées d’Alceste et de Célimène affectent un cavalier et une cavalière. Or, les trois pauvres chevaux qui assistent à la représentation, ne servent pratiquement pas. On les selle, certes, on les bouchonne, mais aucune scène n’est traitée sur eux montés. Alors au bout d’un moment, comme tous les personnages sont habillés dix-septième, on se demande s’il était bien utile que les robes à traîne ramassent le sable du sol et que les chausses s’y salissent.
L’épate de la première vision fait vite long feu, puisque somme toute, ce que nous montre Engel dans ce décor racoleur, c’est une représentation classique de la pièce, rampante sur des actrices et acteurs les deux pieds sur terre.
Au demeurant, c’est une très bonne représentation dans l’ensemble. Gérard Desarthe est un Alceste très convenable. Il m’a fait penser à Jean Vauthier. Laurence Mesliah est une très jeune Célimène trop classique pour l’entreprise et pas très nuancée, mais charmante, et si Anne Alvaro en Célimène est exécrable et inaudible avec une voix horriblement cassée, Éric Frey en Oronte, et Jean-Claude Dreyfus et Wladimir Yordanoff en marquis sont remarquables, les deux derniers surtout qui campent ces personnages non pas en minets comme d’habitude, mais en hommes de poids et d’âge. Terminons ce survol de la distribution : Bertrand Bonvoisin et Marie-Armelle Deguy sont un Philinte et une Éliante dans la plus pure tradition, c’est-à-dire qu’ils sont fades.
Les éclairages sont beaux. Il y a des trouvailles dans la mise en scène. Dès qu’il y a beaucoup de monde à la fois, André Engel  brille. Autrement, sa direction d’acteurs est inégale. Les scènes célèbres on été soignées. On tend trop souvent l’oreille pour entendre les acteurs et, si je ne savais pas le texte par cœur, je ne sais si  j’aurais bien suivi.
L’entreprise valait-elle son coût ? À mon avis, l’essentiel de l’ « idée », jouer LE MISANTHROPE à cheval, a été négligé…, ou peut-être bien abandonné quand on s’est aperçu qu’entre jouer et guider un cheval, il fallait choisir. Il aurait été honnête alors d’avouer son échec et, pourquoi pas à ce niveau de fric jeté par la fenêtre, de renoncer.

19.04.85 - LA CHARRETTE DES PAYSANS, qui est moins un spectacle Ruzzante qu’un spectacle sur le personnage Ruzzante, m’a ramené dans l’adaptation et la mise en scène de Roger Cornillac des années en arrière. Les acteurs ont l’air d’avoir été dirigés par Tamiz à l’époque où il montait Goldoni, mais Cornillac a moins le sens du comique. Le décor, les costumes sont tout ce qu’il y a de plus conventionnels. Et les bonnes intentions au niveau du contenu politico-social ne suffisent pas à effacer l’ennui qui s’insinue, à force de regarder longuement ces personnage s’agiter avec une truculence paysanne annonciatrice de la commedia dell’arte.
Il y a pourtant des choses intéressantes : ces trois miséreux qui regardent en spectateurs les turpitudes des moins pauvres qu’eux, cette fille violée, déshonorée, qu’épouse Ruzzante qu’elle trompera lorsque, parti à la guerre pour y faire fortune, il revient pauvre avec une réputation de lâche ; cette odeur de mort qui rôde d’un bout à l’autre, avec cette corde de pendaison qui passe de main en main ; ce ton quasi-brechtien par moments ; cette hantise de l’argent ; cette famine… La fresque pourrait être grandiose. Elle fait ringarde. Elle fait pauvre. Les privilégiés du système nous auraient-ils insidieusement inspiré de ne plus nous satisfaire de ce que les moyens modestes permettent de réaliser ? Les Mesguich et compagnie nous auraient-ils inculqué de ne plus accepter le jeu des artistes au premier degré sans artifices ? Je ne veux pas le croire.

20.04.85 - Retrouver Tchékhov à l’état pur, quel bonheur ; redécouvrir que les quatre actes d’ONCLE VANIA ne sont jamais ennuyeux, qu’il n’y a pas un mot à perdre dans ce que se disent les personnages, et que la densité des silences conserve l’émotion sans jamais faire longueur, c’est cette joie que procure la « NON » lecture de l’œuvre par André Cellier.
Non lecture ? Si, il y en a une, sans doute celle héritée des Pitoëff, qui voulaient qu’on éprouve le pathétique des personnages, que leurs faiblesses, leurs désespoirs, leurs ratages, leurs impuissances nous atteignent, recoupent nos propres sensations d’échecs, nous touchent dramatiquement. Tchékhov, paraît-il, voulait qu’on rie à ses pièces, qu’on se moque de ces héros négatifs, comme diraient les Soviétiques, qui d’ailleurs, paraît-il, jouent les œuvres de l’auteur médecin selon ces préceptes. Soit : cette « NON » lecture en est donc une, mais alors c’est celle de l’honnêteté, de la sincérité. Monter ONCLE VANIA, c’est d’abord bien distribuer les rôles, et ensuite laisser les acteurs les vivre. On ne distancie pas ces personnages-là, on ne les joue pas, on les incarne. À cet égard, André Cellier en Vania lui-même est bouleversant, et toute la troupe du Centre Théâtral du Maine paye comptant. Malheureusement, Hélène Roussel n’a plus l’âge d’Elena et son visage vieilli fausse un peu les choses. On comprend mal l’amour que lui portent Vania et Astrov et on a envie de regarder ailleurs quand le texte chante la beauté de cette jeune femme alanguie, mariée à une vieux savant imposteur. C’est dommage, car ses qualités de présence et de communication émotives sont intactes. Il ne faudrait pas l’éclairer plein feu, ni la laisser jouer de profil avec un projecteur faisant saillir les plis de son menton et de son cou. Dans cette réalisation, la fille qui joue Sophia, Yolande Hascouet, déroute un peu au début parce qu’elle met l’accent sur l’énergie à tout prix du personnage. Ce n’est pas, comme jadis avec Carmen Pitoëff  puis Paule Annen, une énergie d’entrée de jeu désespérée, inutile, tournant à vide. C’est une solide volonté de tenir, de maintenir malgré tout. Pourquoi pas ?
C’est une « lecture » qui ôte quelques larmes aux yeux des spectateurs, mais qui est plausible. Ici Sophia n’est pas perdante d’avance. Il faut citer dans les positifs Vania Vilers, très convaincant en Astrov. Lui, il est peut être un peu jeune, et ses moustaches fringantes ne font pas vraiment vieillies. Il est réellement séduisant. Dans les rôles moins importants, Yves Bellvardo et Ulla Baugué sont tout à fait justes en Téléguine et Marina (la nounou). Et Marc Bonseigneur (qui a par ailleurs fait les décors très réalistes de la représentation) n’a qu’à paraître en Alexandre.
« Représentation ringarde », diront les défenseurs de la mode, « avec des imperfections », grincheront les « Mesguichiens » et le s »Régysoeurs » ; en effet. Mais je n’ai pas décroché une minute et tout le contenu de l’œuvre m’a atteint comme jadis. Ce chant du ratage de la vie, des occasions perdues, de l’impossibilité de recommencer, reste d’une totale actualité. Hélas ! Et les motivations qui animent les personnages n’ont pas une ride. Je me rappelle un mot prononcé jadis par je ne sais plus quel médiateur : « Placez ces pièces du côté de Romorantin et vous verrez ce qui en reste ». L’aspect  russe d’ONCLE VANIA ne m’a pas paru réellement exotique. Remplacer le samovar et le sens du signe de croix par la cafetière au coin du fourneau et la lecture du « Chasseur français » ne changeront rien à l’essentiel, au choc des victimes et des sans scrupules, à la description des luttes à l’intérieur des familles pour la possession des biens immobiliers, à la solitude des âmes…etc. Tchékhov n’est pas grand parce qu’il a bien décrit une certaine société campagnarde folklorique, mais bien parce que « ces paysans » sont universels. C’est cette universalité-là que permet de retrouver la « non lecture » d’André Cellier. Merci : il n’a pas été « lucide » ou « intelligent », mais SENSIBLE.

26.04.85 - Je dois écrire avec prudence : on ne touche pas à Jean Genêt. L’admiration que lui portent ses fans touche à la vénération mystique. De fait, l’auteur se revendiquant « sacrilège », il faut bien qu’il y ait du religieux en lui. Sans quoi cet homosexuel presque pédophile, ce petit voleur, pensionnaire attitré de nos prisons, jusqu’au moment où la gloire littéraire fabriquée par la bourgeoisie lui a offert suffisamment de fric pour qu’il ne lui soit plus nécessaire de se tenir hors de la loi, ne bénéficierait pas de cette fascination. Je ne la conteste pas, il a un beau brin de plume et une grande richesse de vocabulaire. Je ne conteste pas non plus que la peine de mort ait été quelque chose d’abominable. Heureusement, ce droit que s’arrogeait la Société de tuer des hommes légalement et cérémonieusement a été aboli.
N’empêche que LE CONDAMNÉ À MORT met un peu trop exclusivement l’accent sur la beauté adolescente du jeune amant qui va mourir, et pas assez sur son aspect voyou. Ou plutôt, celui-ci est évoqué avec une complaisance qui touche à l’imposture lorsque, le mot « Espagne » étant prononcé, le spectateur peut croire qu’il s’agit d’une victime du franquisme. Peut-être dois-je mettre au compte du fait que je ne sois point pédé ma réserve face à cet écrivain qui, de NÈGRES en PARAVENTS, ne m’a jamais paru  franc de collier. Les descriptions sans fards des moments sexuels doivent sans doute exorciser quelque part ces voluptueux  honteux, qui s’exaltent volontiers avec féminité ! Mais le « révolté » me paraît s’être un peu trop bien accommodé de la célébrité, et les sauces « politiques » de ses œuvres n’ont jamais, pour moi, dépassé le piment de scandale que pouvait autoriser l’intelligentsia bourgeoise, celle qui a détourné à son profit les vraies paroles révolutionnaires, quand elle ne les a pas étouffées.
Genêt, après cette audition du CONDAMNÉ À MORT, reste pour moi -mais le spectacle d’Hélène Martin me l’a sans doute rendu plus clair- un symbole de ces impostures par lesquelles la classe sociale dominante noie les poissons authentiquement subversifs. Les esprits éclairés qui mènent ce jeu bénéficient des hurlements indignés des non éclairés de leurs bords, grâce à quoi ils peuvent faire croire aux esprits qui ne demandent qu’à être éclairés par eux qu’ils participent à une action révolutionnaire. « Rien n’est vrai, rien n’est juste », disait Montherlant. Hélas, les dés sont partout pipés. Genêt, à mes yeux, l’illustre.
Cela dit, la mise en espace et en musique du poème « dédié à la mémoire de mon ami Maurice Pilorge, dont le corps et le visage radieux  hantent mes nuits sans sommeil », a été menée par Hélène Martin avec le respect, la rigueur, la pudeur qu’on se doit entre homosexuels des deux bords. Le décor d’André Acquart ressemble à celui, célèbre, de THE CAGE, du Living Theatre. Richard Amstrong et Daniel Prieto chantent avec conviction les vers harmonieux du dialogue entre le poète et le condamné. La voix chaude de Laurent Terzieff a par instants beaucoup de présence, et c’est un vrai plaisir quand, de temps en temps, Hélène Martin elle-même, qu’on aperçoit au fond de la scène dirigeant son orchestre avec tout son corps et éprouvant visiblement profondément le cheminement de l’oratorio, daigne elle-même se mettre à chanter. Vraiment elle a une voix envoûtante.

27.04.85 - Qu’est-ce que Josepha Laroche a bien voulu me raconter ? Les trois actrices font ce qu’elles peuvent pour avoir l’air d’y croire, mais je connais bien Sophie Jeney et je parierais sans me tromper qu’elle n’est pas convaincue par son personnage : une vieille poupée abandonnée dans un garde chiffons par un mouflet nommé Sydney qui aurait grandi ? C’est ce que j’ai cru comprendre. Rita Vivide (Sophie Jeney) monologue « poétiquement » et ses deux « marloupiots » (je cite) en font autant (Sylvie Artel et Bénédicte Ardiley). Point de dialogues. L’œuvre est intégralement écrite en tunnels. Et quels tunnels abscons, abstrus !
J. - J. Aslanian a mis SYDNEY en place dans un décor tout en valises et en boîtes de bibliothèque rose de Madame Pashan. Je suppose que pour filer son théâtre, Aslanian a dû exiger de signer la mise en scène, car à part lui, c’est entièrement une affaire de bonnes femmes. Peut-être un public féminin pourrait-il s’intéresser à ces chiffonnades !

03.05.85 - Il faut rendre hommage à la maîtrise de soi d’un acteur qui, pourtant, n’a pas grand-chose à faire, puisque dans les VINGT-HUIT MOMENTS DE LA VIE D’UNE FEMME AVEC « LE MORT », il incarne précisément ce dernier, ce qui veut dire qu’il reste immobile pendant une heure, d’abord debout, puis allongé par terre. Eh quoi ?, me direz-vous, où est la performance ? C’est qu’il est tout nu, le corps certes barbouillé de glaise et d’immondices, mais enfin son sexe n’est enfermé dans rien. Or, durant toute la représentation, Anne de Broca, nue sous sa robe très suggestive, ou nue carrément, se livre auprès de lui et sur lui à des exercices qui exciteraient un eunuque. Or son sexe -je l’ai bien observé- ne frémit même pas. Il n’a pas un début d’érection. Chapeau pour cette maîtrise mais, tout compte fait, celle-ci marque bien les limites d’une entreprise de pornographie quand elle doit rester enfermée dans les règles de la tolérance bourgeoise.
Au cabaret des Deux Boules, ou Grosze Freiheit à Hambourg, Marie (c’est le nom de la femme dans l’œuvre de Georges Bataille) eût essayé d’expérimenter si  le sexe des morts peut bander. Pourquoi pas puisque leurs ongles poussent ? C’eût été drôle ! Mais trêve de plaisanteries, ces vingt-huit moments érotiques mis en scène par Maurice Attias, dont la carrière, au nom d’une mystique dont il est seul à éprouver la religiosité, oscille décidément entre Claudel et Bourgeade, se laissent incontestablement voir et entendre grâce à la rigueur d’une mise en scène à la fois sensible et impeccable.
Sur la scène du petit Théâtre Marie Stuart, Alain Batifoulier a édifié une cage, qui n’est pas sans rappeler celle d’Ella. Aux poules vivantes près, l’univers est semblable. Le « mort » ne sortira jamais de ce grillage percé dangereusement ici et là, comme le sont certaines haies. Autour du cadavre, la femme se livre à un chant d’amour aux  images crues et obscènes, qui sans doute, est ressenti comme poétique par les défenseurs du surréalisme. Mais Anne de Broca a de l’impudeur avec talent, et elle semble éprouver avec sensualité la danse autour du mort de cette fille de bordel (que serait-elle d’autre puisqu’elle parle sans cesse de « la patronne » ?), qu’accompagne une sorte de gnome, lilliputien vieilli, Roland Lacoste, jusqu’au bout d’une aventure médiocre que l’auteur, le réalisateur, les promoteurs et la troupe ont rêvé d’avoir transcendée.
À quelles profondeurs du spectateur s’adressent cette exhibition d’un corps de chair vivante et désirable, d’un corps mort en voie de putréfaction et d’un corps contrefait, qui s’annonce comme peut-être diabolique ? À des zones troubles, certainement. Mais on nage dans des eaux terriblement intellectuelles et, de ce fait, assez malsaines. Il peut y avoir de la santé dans l’érotisme, voire dans le porno s’il est gai. Les jeux de Crébillon étaient joyeux, ceux du Marquis de Sade pétaient le feu d’esprit vif. Ceux de Bourgeade sont tristes. Du moins les ai-je ressentis comme tels.

04.05.85 - Il y a à peine un peu plus d’un siècle, une femme qui venait accoucher dans une maternité était en danger, car rien n’y était stérilisé et les étudiants passaient directement des salles de dissection, où ils exploraient des cadavres morts de maladies, aux salles de travail, sans le moindre du monde se laver les mains. En France, nous savons le combat mené par Pasteur dans ce domaine de l’hygiène. José Valverde a voulu rendre hommage à un autre serviteur de la vie humaine, le Hongrois Semmelweis, qui passa sa vie dans la clinique de l’Université de Vienne à combattre le fléau des mains sales colporteuses de virus mortels, au point d’en devenir obsédé et, lui-même s’étant fait un bobo infectieux, fou à enfermer. Jean Fondone (qui n’est autre, c’est un secret, que José Valverde en personne) a écrit sur ce personnage une sorte d’oratorio.
Lui-même incarne le docteur devenu fou, ligoté à a camisole dans une chambre noire capitonnée et revivant les moments de sa vie et de sa lutte, à la fois pour comprendre ce qui tuait les femmes, et pour convaincre ses collègues et chefs, qui, obscurantistes et Autrichiens, méprisaient en lui le Hongrois. Autour de lui, surgissant de murs invisibles, les personnages de son environnement passé et présent, lui apportent une réplique qui appartient plus à l’univers des rêves et des fantasmes qu’à celui du monde réel. Phrasant artificiellement, se mouvant en harmonie avec des images abstraites projetées par un ordinateur, apparaissant et disparaissant dans des rais de lumière mouvantes, ils correspondent à la recherche par Valverde d’un type de théâtre total liant la présence de l’acteur, ici UN acteur, lui-même, jouant vrai, réaliste, à un monde fabriqué par la technique moderne, auquel se soumettent même les artistes en chair et en os, robotisés.  L’efficacité du procédé est incontestable et NE LAISSEZ PAS VOS FEMMES ACCOUCHER DANS LES MATERNITÉS, ON LES ASSASSINE !! se laisse voir sans ennui.
Mais je ne suis pas sûr que l’intérêt que j’ai pris au spectacle soit surtout dû au metteur en scène. Le texte de « Jean Fondone », malgré quelques redites -sans doute nécessaires pour exprimer l’obsession du médecin devenu malade- a des qualités littéraires certaines. Sa vertu essentielle est qu’il raconte des histoires à faire froid dans le dos, et qui est une histoire vraie, avec un sens aigu de la théâtralisation. Le spectacle pose question sur la fragilité de la médecine, même aujourd’hui, et il nous rappelle opportunément que nous sommes peu de choses. Mais finalement, au-delà des images et de la gestuelle physique et vocale des comparses, n’est-ce pas l’acteur José Valverde, portant à bout de conviction son message à lui inculqué par son double, auteur, qui assure la réussite de ce « one-man-show » agrémenté de faire-valoir divers ? (Essaïon)
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /2007 02:23
23.02.85 - Me revoici placé devant la fameuse question : pourquoi, à la suite de quels processus, des gens de talent s’unissent-ils pour donner vie à certaines entreprises ? Stuart Seide est homme de qualité. Il fait partie de ceux dont je suis le travail avec le sentiment qu’il est un créateur honnête. Vitez est ce qu’il est, mais compte tenu de la prudence avec laquelle il fait sa programmation d’accueil, et du nombre de conseils dont il s’entoure, on peut supposer qu’avant de produire une pièce (et à grands frais, s’il vous plaît), il aura lu, relu, encore relu le texte, il l’aura pesé, soupesé, disséqué !
L’HOTEL DE L’HOMME SAUVAGE de Jean-Pol Fargeau est une mauvaise pièce, confuse, mal bâtie, pas drôle, traînante, même pas « bien parisienne », c’est une espèce de western qui se passe au Chili… Au fait, c’est peut-être ça qui a séduit ces messieurs : le Chili, c’est « bien parisien », même si ce n’est pas celui de Pinochet, ça se passe bien avant Allende, sans doute au dix-neuvième siècle puisqu’il y a encore des Indiens qui tirent avec des flèches, mais l’atmosphère de ce pays sent son régime dictatorial et arbitraire.
Un écrivain, nommé Santerre, retiré dans une île, entretient avec un jeune garçon des rapports qui semblent quelque part ambigus, encore que rien dans les gestes ou dans les mots ne signifient clairement autre chose qu’une amitié. Les parents du garçon haïssent l’homme de plume. Est-ce pour ce qu’il écrit ? On en entend des bribes qu’il a enregistrées sur un magnétophone anachronique. Je n’ai rien repéré de politique dans le discours. Pourtant, la police politique du pouvoir ourdit un complot contre le trublion avec l’aide d’un médecin marron qui le déclarera fou. Santerre est-il marié avec la patronne de « l’hôtel de l’homme sauvage » ? Elle l’affirme, mais peut-être est-ce pour échapper aux assiduités d’un pasteur ancien officier de la marine, lubrique, qui est là parce qu’il recherche justement Santerre qui a été son adjoint, jadis. Il y a un contentieux entre les deux hommes. Finalement, les Indiens et la Taboso, patronne de l’hôtel, qui est aussi un peu bordel, tueront les méchants.
Vous avez compris ? On pense au petit pied à AU DESSOUS DU VOLCAN, au TRAMWAY NOMMÉ DÉSIR, à certains westerns d’atmosphère. Mais comment s’intéresserait-on à cette aventure sans discours ni message, terriblement verbeuse par moments, écrite, trop écrite dans un style qui mêle les phrases à prétention littéraire à des lazzis du genre de « poil au cul ».
Le scandale, c’est le pognon dépensé pour cette erreur. Mes vingt-et-un décors de DEUTSCHLAND D… sont vraiment enfoncés, et s’il n’y a pas cinquante personnes en scène, elles y sont bien dans le personnel qui a collaboré à l’affaire. Le « scénographe » (on ne dit plus « décorateur », pouah !) Jacques Marty peut se frotter les mains. Pour réaliser ses chromes sur écran ordinaire ou cinémascope, il a eu tous les moyens ! Jean-Claude Jay en pasteur paillard tire son épingle du jeu. Jean-Claude Durand en écrivain ne fera jamais croire qu’il est Hemingway. Stuart Seide a-t-il cachetonné ? A-t-il été obligé de monter cela ? On voudrait l’espérer.

24.02.85 -Voilà un spectacle pour le troisième âge. Chaque récital de Louison Roblin devrait être relayé par Radio Bleue ! Les vieux auditeurs de la station spécialisée se réjouiraient à entendre le public nostalgique reprendre en chœur, avec bonheur, les airs qui furent de Mistinguett, de Fréhel, de Damia, et, bien entendu, de Piaf et de Trénet. J’y suis allé de ma petite larme nostalgique. « C’était comment déjà ? » survole malheureusement un peu trop sans plan ni sans parti un répertoire excessivement vaste. Louison Roblin, qui a de l’abattage et de la santé, et encore beaucoup de fraîcheur malgré un léger embonpoint, aurait intérêt à se limiter (elle chante pendant deux heures, c’est beaucoup) et à structurer son affaire. Car ne vous y trompez pas, j’ai cité cinq noms, mais il y en a plein d’autres, certains qu’elle est contrainte d’évoquer en pot-pourri. Elle change plusieurs fois de robes (somptueuses), de perruques et de chapeaux. C’est une bonne entraîneuse qui sait récupérer à son profit les petites bavures d’un spectacle occasionnel. Je la préfère dans l’émotion. La comédienne de talent peut s’y laisser aller de façon un peu moins conventionnelle. C’est une bonne imitatrice. Elle évite la vulgarité… Pas tout à fait quand même. Enfin, c’est bien, réduit à trois quarts d’heure, cela se situerait bien à LA BELLE ÉPOQUE ou dans un cabaret rétro. L’Alliance Française devrait s’intéresser à la chose !

26.02.85 - « Le spectacle se construit autour du Père », nous révèle le programme, et je présume que c’est le personnage ventripotent masqué d’une tête animale, qui participe à sa manière différente aux actions de la « famille ». Celle-ci, figée dans l’attitude qu’elle retrouvera à la fin du rêve, va se transformer oniriquement sous nos yeux, selon une vision enfantine qui mélangera allègrement, dans la fantaisie de son PARADIS GRAFFITI, les notions culturelles mythologiques grecques et celle de la genèse judéo-chrétienne.
La danse, la musique, l’imagerie naïve (le programme prononce le mot de « bande dessinée »), les textes même, seraient satisfaisants si nous étions mis par Serge Noyelle, le réalisateur, en position de démêler les fils de son évasion. « Le spectacle », selon le programme, est supposé « nous entraîner dans un imaginaire d’où naîtront des rencontres impossibles… « Nous bousculerons », écrit Serge Noyelle, « les données de la réalité et du rêve en questionnant cette part du réel qui vit en nous et qui nous frustre de nos rêves comme d’un paradis perdu. »
L’ennui, c’est que la part de rêve et de réel qui vit en Serge Noyelle, ne recoupe guère la part de rêve et de réel qui vit en MOI. Le rêve est une chose si intime, si personnelle, et quelque part si secrètement imprévisible, qu’il lui est difficile de constituer la base d’un projet théâtral satisfaisant, puisque pour moi, la règle est formelle : est théâtral tout acte, toute parole, toute attitude qui, exprimant une pensée ou une sensation individuelle, débouche sur la sensibilité universelle parce que la recoupant. Je dois dire que l’univers montré par Serge Noyelle m’a amusé quelques minutes. J’ai regardé le « théâtre images » d’atelier avec sympathie, mais très vite j’ai été investi par l’ennui parce que cette fantaisie ne me concernait nulle part. J’y étais étranger. La petite planète de Serge Noyelle n’avait pas une orbite qui rencontrait la mienne.
Monique Bertin qui avait vu et aimé le précédent spectacle , « CHAGRIN ZOOLOGIQUE », encore un qui était (je cite) « aux limites du rêve et du réel », affirme que son « contenu » était intéressant et lisible. Ce n’est pas le cas cette fois-ci en tous cas !

27.02.85 - L’AQUARIUM a réussi avec LES INCURABLES à réaliser un spectacle très satisfaisant. Et d’abord parce que Jean-Louis Benoît, qui signe le texte et la mise en scène, a un langage non seulement visuel, mais écrit. C’est une œuvre véritable qu’il nous propose, avec un style, un phrasé, une règle littéraire. Les dialogues de ces quatre malades chroniques sont un vrai régal pour l’oreille. Et le personnage du Nègre qui vient chaque nuit à trois heures dix supplier qu’on le laisse dormir -c’est le seul qui mourra à la fin- est des plus croustillants qui soient.
Langage et univers : les quatre incurables vivent leur maladie (imaginaire peut-être) sous la forme d’une vigilance et d’un combat permanents. Le moindre bouton prend des proportions gigantesques. La logique des comportements est surréaliste. Je préfère dire cela plutôt qu’absurde. Tout se réfère au corps, dont ils nous récitent les parties à titre thérapeutique. Sous le comique affleure l’horrible, car n’est-ce pas horrible, ce qui se trafique et grouille en nous, et, réellement, est si dangereux ? Des énumérations, Benoît nous en livre plusieurs, dont celle, interminable et par ordre alphabétique, de la liste des médicaments du marché. Des descriptions, il nous en propose aussi, justement celle d’une attaque de la peste. Affreux ! Mais c’est le dialogue vif, drôle, incisif, clair, du combat quotidien, qui donne son ton au spectacle, avec la violence d’une porte qui claque, d’un pan de mur qui tombe, et plein de petits gadgets, dont un TGV miniature qui, sans aucune raison, traverse un plateau de farces et d’attrapes.
Style du texte, ton personnel de la réalisation, professionnalisme impeccable, ce spectacle qui se moque de la maladie… presque en forme de défi, et qui condamne la condition inhumaine faite à l’homme, va très au-delà d’une simple boutade. D’ailleurs ce n’est pas « léger ». Le rire ne vole pas dans les airs : il s’impose, il est imposé par l’énormité des solutions apportées aux problèmes, comme celle du garçon qu’on met en quarantaine dans un panier qui s’élèvera vers le toit de la Cartoucherie. Il y restera quarante-deux jours, sans pouvoir se soulager, et à son retour sur terre, il sera bouché de partout, y compris de la langue. C’est quand il redécouvrira, laborieusement, le langage avec le discours cohérent, ou à peu près, qu’il pourra, guéri provisoirement, réintégrer sa petite communauté, au demeurant très conviviale.
Martine Bertrand, Stéphane Boyendal, Louis Mérino, Karen Rencurel et Meyong-Bakate ont l’air de bien s’amuser à jouer cette pochade… qui est au fond très sérieuse.

UN VOYAGE A BERLIN

Du 28.02 au 03.03.85 - Dès notre arrivée à Berlin sur le coup de vingt heures, nous avons été l’objet d’une prise de pouvoir de la part de nos hôtes, nous, c’est-à-dire les invités du « Meeting théâtral européen informel ». Trois heures durant, dix messieurs très sérieux disposés sur la scène de l’AKADEMIE DER KÜNSTE, nous ont exposé leurs problèmes, qui, de toute évidence, sont différents des nôtres. La chanson « Jamais content » me trottait dans la tête, car leurs plaintes, certes réelles, m’ont paru se situer à un niveau de privilèges déjà appréciables. Leurs problèmes se situent entre le trop, et le moins trop, et non pas, comme les nôtres, entre le pas assez et le pas du tout assez. Une traductrice simultanée psalmodiait au fur et à mesure ces discours complaisants qui me faisaient me demander si c’était vraiment à Moscou qu’on avait inventé la langue de bois.
Cela dit, le meeting n’a pas été que ça et, sous la conduite de Michaël Haerdter, nous avons pu rencontrer pas mal de gens, représentant ce qu’on  appelle ici les groupes « libres », ou « alternatifs ». Tous se sont plaints du peu de subventions que leur accordait le Sénat (ils doivent se partager une pauvre enveloppe de un million cinq cent mille Deutschemarks, tandis que les riches en ont quatre millions, sans parler de Peter Stein, qui a ça pour sa Schaubühne toute seule, qui trône maintenant sur Kürfürstendamm, Leninplatz. (Il paraît que les spectateurs se plaignaient d’avoir à monter des escaliers pour accéder à la salle de Hallisches Ufer !). Il faut dire qu’il y en a qui semblent avoir des préoccupations tordues, tel celui qui, spécialisé dans les spectacles pour enfants, s’est fixé pour mission, en toute pureté évangélique, dit-il, d’apprendre aux mômes la sexualité.
Nous avons aussi visité un théâtre « privé », dont le directeur avait été viré la veille par une intrigue politique (nous a-t-il dit) ourdie au Sénat de Berlin. C’est toute l’Allemagne que nous avons eue sous les yeux : un  bonhomme chassé hier, qui nous a consacré académiquement trois heures comme si de rien n’était, le lendemain matin. Nous avons par lui appris un des vices fondamentaux du théâtre à Berlin, à savoir que trois associations de spectateurs y font la loi au point de (presque) dicter aux directeurs ce qu’ils doivent programmer. Selon leur appartenance politique, les gens s’abonnent à l’une ou l’autre. Ils y ont intérêt puisque, ainsi, ils bénéficieront d’une tarif réduit. Mais le théâtre encaissera pour chacun le tarif plein, car le Sénat subventionne chaque spectateur de la différence. Déjà, si l’argent allait directement aux théâtres, le système serait peu favorable au développement du goût du risque chez les créateurs, mais ici, en plus ce n’est pas le théâtre mais l’association de spectateurs qui reçoit le subside. Imaginez le pouvoir que cette méthode conférerait à une FNAC ! Et, quel rêve pour le TEC !
Nous avons aussi visité la Maison de Culture Béthanien, adossée au mur, qu’ici des artistes ont peint de couleurs vives et joyeuses, alors que juste derrière, un mirador est visible. C’est un lieu « alternatif », où les jeunes gens « désoeuvrés » trouvent à s’occuper culturellement. J’ai trouvé que ça sentait un peu son curé, mais non : la maison est protestante !
Partout nous avons entendu le même discours sur la situation de Berlin, île vieillissante, sans industrie, progressivement délaissée par la jeunesse qui va maintenant chercher ailleurs les voies de la survie. C’est vrai que cette cité est irréelle. Une excursion à l’Est fait de plus en plus éclater que là, il y a une vraie ville, une Capitale, et ici une entité anachronique décadente. Cela dit, le samedi soir dans les bistrots et dans les rues, il y a de l’ambiance, on ne peut pas le nier !
Notre meeting « informel » a repris ses droits lors des réunions à l’Akademie der Künste, où chacun a échangé ses points de vue (et a fait ses affaires) avec les partenaires de son choix. Il est venu beaucoup de monde, de toute l’Europe, peut-être un peu trop. C’est sympathique, utile. Peut-être ces réunions auraient-elles intérêt à s’espacer un peu. Elles perdent de leur objet à partir du moment où tout le monde se connaît trop bien.

Il n’y avait pas grand-chose à voir au théâtre : Zadek présente une pièce américaine causante de trois heures. Stein, c’est les TROIS SŒURS qu’il réussit à faire durer quatre heures trente. Quand je repense que ça durait trois heures avec Pitoëff qui ne lésinait pas sur les silences, je me demande comment il a réussi à gagner quatre-vingt-dix minutes de plus ! Mais je n’ai fait que me le demander. Je suis quand même allé voir, à Kreuzberg, SUR LA GRAND-ROUTE, dans la mise en scène de Gruber que le T.G.P. avait accueillie. Faut être juste. C’est assez beau.
Patrick explique que le T.G.P. va émigrer à Lyon pour faire l’ESPACE THÉATRAL EUROPÉEN, qui « mettra des créateurs étrangers dans des situations différentes de celles qu’ils trouvent dans leur pays ». Ce sera un lieu de productions et de création. Daniel Girard raconte qu’il est depuis le premier mars co-Directeur de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon qui va orienter son efforts vers les œuvres lyriques contemporaines. Ceci se passe le dimanche lors de la séance de clôture.
Colin, de l’ATEM, se plaint de n’avoir pas vu de spectacles. La discussion va bon train trois heures durant. Finalement, nous sommes tous invités à Edimbourg du sept au dix novembre prochain.



RETOUR EN FRANCE

06.03.85 - Ce qu’il y a de bien chez Raymond Roussel, c’est que les personnages y parlent comme des livres. Avec sérieux, ils débitent des informations susceptibles de nous instruire, souvent étonnantes, toujours intéressantes, parfois suspectes (on a envie de les vérifier, ça tient du « incroyable mais vrai », on se demande si c’est un érudit qui cause ou un farceur) ; et ces informations arrivent régulièrement comme des cheveux sur la soupe, sans aucun rapport avec l’anecdote racontée, ici, dans POUSSIÈRE DE SOLEIL, une course au trésor qui est aussi une course de vitesse entre deux équipes rivales, l’une légitime et l’autre criminelle.
Il s’agit d’un voyage. Liliane Nataf a donc eu l’idée de projeter les décors. Sinon, il eût fallu tomber, soit dans la fiction Vilar, soit dans l’insolence dispendieuse à la… je ne nommerai personne ! Ces projections ne sont pas réalistes. Imaginées par Olivier Agid, elles se veulent des interprétations imaginaires des visions de l’auteur. Cela donne évidemment à l’artiste une grande liberté. Le problème est que l’écran est à deux mètres à peine du rebord de la scène, si bien que toute la représentation se passe avec des personnages de profil allant généralement du jardin à la cour, ce qui nous donne de la Guyane Française en 1925, lieu de l’exploration choisi par l’auteur, une vision singulièrement aplatie, que ne compense pas, en dernière minute, la déambulation des personnages perdus à travers toute la scène. Le systématisme du procédé finit par lasser, d’autant plus que la direction d’acteurs, au demeurant exacte, n’a pas inculqué aux interprètes la dimension diversifiée qui eût aidé le propos à passer.
Malgré la musique de Marius François Gaillard, quelque chose ne fonctionne pas dans ce dessin animé qui se voudrait initiatique. Monique Brun et Anne Lévy tirent moins leurs épingles du jeu que les garçons.

07.03.85 - Le gentil Michel Berto a monté au Petit Athénée une pièce qui est signée de deux noms Français, Christian Charmetant et Antoine Duléry. Ils sont comédiens et jouent tous les deux dans IMPASSE - PRIVÉ avec une fille, Isabelle Mergault, et un autre garçon, Paul Minthe. C’est une amusante mais banale parodie de série noire. Il y a là un détective désoeuvré, comme dans les romans de Chase, et son bras droit dévoué. Il y a une secrétaire amoureuse de son patron en silence ! On s’amuse bien à retrouver, rendue dérisoire, l’atmosphère bien connue faite de tous les tics du style américain. Mais ça ne va pas chercher. C’est du gentil divertissement sans le moindre élément critique.

08.03.85 - Il ne faut jamais oublier, quand on voit un spectacle de Dominique Houdart, de rendre d’abord hommage à Alain Roussel qui signe « dispositif et formes animées ». Houdart est un metteur en scène, un manipulateur de classe. Il a des idées, mais les petites merveilles qu’il exhibe, c’est l’autre qui les conçoit et les fabrique.
Voilà. Il fallait  le dire car le succès incontestable du COMBAT DE TANCRÈDE ET CLORINDE vient pour une part du plaisir des yeux. Et si Dominique Houdart et Neuza Roche apportent, en les mettant en mouvement, la vie aux poupées admirables, inspirées du Bunraku, qui figurent le héros et l’héroïne de Monteverdi, la perfection des objets qu’ils ont entre les mains mérite qu’on mette à l’honneur leur créateur. Il y a d’ailleurs une partie du spectacle qui lui revient totalement, c’est la projection sur un rideau clair, volontairement plissé, d’une longue, longue bande dessinée qui, commençant et finissant par un simple de trait de crayon (ou de plume) noir, s’anime en continuité jusqu’au moment où des figures de théâtre d’ombre entrent en action pour donner uniquement visuellement une des quatre narrations du combat que nous propose le spectacle.
Celui-ci commence en mineur : un castelet est installé dans le hall du théâtre. Par un trou, on voit la tête barbue de Houdart qui essaie de faire rire en manipulant deux petites marionnettes à gaine, sœurs lilliputiennes de celles qu’on admirera tout à l’heure, et en débitant un texte qui se veut drôle par trituration de la langue française. C’est l’auteur chéri de Houdart, Gérard Lépinois, qui a pondu ce chef-d’œuvre ( ! ) d’humour heureusement court. Mais ce prologue inquiète d’autant qu’une fois entrés dans la salle, on nous assène une deuxième narration du combat, sérieuse celle-là. Après la rigolade, on a l’impression qu’il s’agit de gagner du temps. Et puis, le miracle arrive avec ce trait qui se dessine et qui, bien mieux que les mots, va raconter l’histoire de ce sanglant et stupide champ de bataille. Grâce à lui, le combat singulier qui oppose les amants de Torquato Tasso, est replacé dans son contexte des croisades.
Enfin, l’opéra lui-même porte au sommet un spectacle qui désormais à décollé. D’abord, il y a la voix du phénomène vocal de la troupe, Jeanne Heuclin, qui peut chanter les trois rôles, Tancrède, Clorinde, et le narrateur, grâce à son exceptionnelle tessiture. Non seulement elle les chante, mais elle les chante bien, accompagnée par un clavecin et un violon. C’est très beau pour l’oreille. Mais en même temps, Houdart et Neuza se livrent à un extraordinaire ballet de dédoublement, d’identification, avec leurs marionnettes géantes auxquelles ils sont attachés des pieds à la tête par des liens subtils. Ici le manipulateur opère avec tout son corps et sans se dissimuler. Au contraire, il joue de la complicité avec les êtres étranges auxquels il confère une vie éphémère. On mesure la difficulté de l’entreprise, la discipline, la maîtrise de soi qu’elle suppose. Du reste, la technique ne suffit pas : Neuza et Houdart se valent à ce niveau, mais très vite on ne regarde plus que Houdart, parce qu’il apporte quelque chose, une âme, en plus.
J’ai tenu, ici, à citer Roussel que je trouve un peu trop en bas de la page dans les génériques de la compagnie, mais c’est Dominique Houdart qui rend l’opéra très impressionnant. Oui, c’est le mot. À la fin de la représentation, on a pardonné au réalisateur sa version du vestibule. Après tout, il la fallait peut-être, à titre de repoussoir, pour assurer la mise en valeur des parties importantes de l’affaire. On sort admiratif et heureux.  

09.03.85 - Dominique Houdart, encore lui, ne se contente pas comme la plupart des marionnettistes -dont il tient d’ailleurs à se distancier- d’exploiter une forme animée au détriment des autres. C’est un explorateur encyclopédiste, et il le montre dans le petit spectacle de trente-cinq minutes qu’il joue à douze heures trente au théâtre Essaïon : LA PETITE PHYSIQUE DES QUATRE ÉLÉMENTS.
Dans un espace scénique grand comme celui qui sert dans la 2 CV de l’UNITÉ pour LES MULOTS DU LAC, on le voit aux prises avec le feu, l’eau, l’air… et du sable en guise de terre, maniant l’infiniment petit avec le même type d’habileté qu’un Waschinsky. Il le fait en proférant austèrement un texte abscond à qui d’aucuns semblent trouver des vertus poétiques de… devinez ? Coucou le revoilà ! Éh oui ! Lépinois.

12.03.84 - Le Groupe palestinien EL HAKAWATI a retravaillé ALI LE GALILÉEN. Les objections que j’avais formulées quand j’avais vu le spectacle à Valladolid ne sont plus justifiées.
La seconde partie a été retravaillée, raccourcie, et la vente du fallafel n’occupe plus qu’une scène. Les Juifs ne font plus non plus cuire l’Arabe dans le chaudron, ce qui donnait à supposer que les Israéliens s’adonnaient à l’Anthropophagie ! Le chaudron est désormais utilisé à de toutes autres fins.
Je persiste à être un peu agacé par le présentateur de la fête, qui fait le lien, de façon fort lourde, entre les scènes à la gloire d’Ali que sont supposées interpréter des troupes locales, à grand renfort de gestuelle appuyée et de vociférations bruyantes.
Mais le tout est bien enlevé, dit ce qu’il a à dire, et est efficace.

14.03.85 - « C’est un lieu abstrait », a découvert Colette Godard. C’est surtout un lieu gratuit et laid, une espèce de rampe de parking sans rambarde, se perdant vers les hauteurs au terme d’un arrondi qui, à la base, débouche sur un espace gris et terne sans âme.
Nous avons connu Richard Peduzzi autrement inspiré. Pierre Vial et Michel Piccoli jouent Frontin et Trivelin. Le premier est franchement ringard. Le second grasseille avec le genre de truculence que je hais, et va et vient à pas vifs dans des déplacements qui, souvent, n’ont pas de sens. Jane Birkin est inaudible. Sa comtesse est fragile. Colette Godard écrit qu’on « entendait son trac jusqu’au dixième rang ». Aimable euphémisme de complaisance. Didier Sandre en Lélio et Bernard Ballet en Arlequin sont quelconques. Seule Laurence Bourdil sert le chevalier avec efficacité. C’est une bête de théâtre. Elle surmonte le handicap d’un costume qui l’engonce au point de la rendre gourde. Cet habit est de Jacques Schmidt.
Patrice Chéreau a traité LA FAUSSE SUIVANTE de Marivaux selon les recettes lassalliennes les plus terroristes. Tout l’accent a été mis sur le sordide de l’œuvre, la dégueulasserie des personnages, leurs calculs minables, leur inféodation au fric, leur absence de sincérité. Marivaux disséqué y est étalé dans toute sa fureur, avec une lourdeur encore plus pesante qu’avec le Lassalle ci-dessus cité. Terrifiant ! L’explication de texte est tellement appuyée qu’elle ne touche plus. Où est passée la lucide intelligence de Chéreau ? Pourquoi arrive-t-il bon dernier dans la course aux dramaturges tripoteurs de Marivaux, comme pour porter le coup de grâce à « l’anti-marivaudisme » ? Ce genre de traitement, qui explicite à l’usage de spectateurs réputés incapables de « lire » eux-mêmes les motivations des personnages, n’a plus cours. Comment l’ignore-t-il ?
De toute manière, même dans le cadre de ce « parti », sa FAUSSE SUIVANTE est ratée. Comme s’il ne l’avait pas vraiment pensée ! Triste !

16.03.85 - Une surprise, une bonne surprise. À Strasbourg, je vois LE PROFESSEUR TARANE d’Adamov. C’est le fameux Jacques Lassalle qui a fait la mise en scène, et je dois dire que sa lecture est juste, forte, efficace, honnête. Il est vrai que le spectacle se passe dans une petite salle rectangulaire. Les acteurs sont entourés par les spectateurs de quatre côtés. L’intimité du lieu facilite l’exploration intimiste chère à celui que nous avions découvert quand il disséquait Krotz.
L’étonnante lucidité d’Adamov, qui, en 1950 (je crois, par là, en tous cas), décrivait le processus de dépersonnalisation d’un homme, comment soudain il n’existe plus, est pris pour un autre, l’univers kafkaïen -mais disons plutôt stalinien- dans lequel il est plongé, a été remarquablement éclairée. Ce « rêve » onirique dont la réputation voulait qu’il fût confus, nous est livré sur un plateau de clarté logique et d’humour. Le personnage exhibitionniste, pédophile, professeur plagiaire, est-il la victime innocente d’un complot mystérieux ou n’est-il pas si blanc que cela ? Telle que Lassalle nous livre l’œuvre, l’ambiguïté pencherait plutôt vers la culpabilité. Mais il y a de la tendresse dans son verdict. On imaginerait bien Adamov venant faire un débat après la représentation, et l’ouvrant en souriant : « Il est drôle, n’est-ce pas, ce salopard ? »
L’atmosphère du « procès » a été très fidèlement exprimée par cette « lecture », qui illustre bien les derniers mots que prononce Taranne : « Puisque ça se voit, puisque ça saute aux yeux du premier coup ! » La duplicité de Lassalle et celle d’Adamov ne pouvaient que faire bon ménage. Elles se retrouvent dans cette réussite.

20.03.85 - BRECHT OPERA est à Brecht ce que BORIS SUPERVIAN est à Boris Vian, c’est-à-dire une mise en espace et en gestuelle des chansons de l’auteur. Le metteur en scène Yougoslave Zoran Tasic a fortement théâtralisé son propos et ce sont d’ailleurs des comédiens, Pierre Santini en tête, qui interprètent les songs célèbres, ce qui ne va pas parfois sans quelques approximations vocales.
Le spectacle nous transporte gentiment dans le rétro de la distanciation et nous fait regretter que Brecht n’ait pas, tout au long de son œuvre, collaboré avec Kurt Weill. Je maintiens qu’en se liant avec Paul Dessau et Hans Eisler, Caribde  puis Sylla, il s’est rendu l’abominable service d’aliéner SON œuvre à celle de deux  tâcherons de la musique, terriblement ancrés dans les modes de leurs temps.
Autre remarque : une des chansons est chantée en allemand et aussitôt éclatent une complicité, une harmonie entre les notes et les mots, dont ne rend aucunement compte la langue française. Pire, les marchands ont figé Brecht dans des traductions dont la médiocrité est incroyable. Ces « voisins »-là ont fait croire qu’ils promouvaient Brecht  par idéologie, mais les serviteurs en question n’oubliaient pas de se servir. Pour cinquante ans, guerres non comprises, ils émargeront au budget Brecht. J’y songeais en m’écorchant les oreilles à réentendre ces tournures de phrases lourdes malheureusement trop familières.

28.03.85 - On ne peut pas s’empêcher en voyant UN HOMME VÉRITABLEMENT SANS QUALITÉ, de réévoquer le spectacle de Philippe Adrien, REVES. Certes la démarche n’est pas la même : au THÉATRE DE LA TEMPETE, il s’agissait de mettre en scène ces rêves racontés par Kafka dans son JOURNAL.
Christian Fischer Naudin, mis en scène par Michèle Vénard, prétend se colleter avec l’œuvre, la prendre comme partenaire d’une bagarre qu’il anime à son gré. L’entreprise est intellectuelle. Elle a trouvé en Michel Cournot et Armelle Héliot des laudateurs enthousiastes, preuve à mes yeux une fois de plus que ces chroniqueurs paradoxaux  ne sont pas crédibles. Car ce qui ressort d’abord du spectacle que j’ai vu, c’est qu’il est gratuit, que le jeu de l’acteur est intégralement fabriqué, avec une gestuelle et une vocifération d’où toute sincérité est bannie. Cette représentation correspond exactement à tout ce que je déteste. C’est du complot à l’état pur.

30.03.85 - Il faut beaucoup d’audace, quand on est une jeune troupe, pour oser s’attaquer à ce difficile monument qu’est LULU de Wedekind. D’abord parce que c’est une œuvre sur laquelle les grands se sont cassés la gueule. Elle suppose des acteurs et surtout deux actrices exceptionnelles, ce qui n’est pas le cas, au PANTAGRUÉLIQUE THÉATRE, des deux filles qui incarnent l’héroïne et son amante homosexuelle. Je ne peux pas citer les noms, à cause de cette manie qu’ont maintenant les programmes de ne pas publier les distributions. Dommage, car celle qui joue LULU, si elle n’a pas l’envergure du rôle, ne manque pas de qualités.
De toute manière, la mise en scène de Guy Delamotte oscille entre une direction d’acteurs qui par moments est réaliste. À d’autres, ils font des choses gratuites, vont et viennent sans raisons, se balancent. Cette agitation veut sans doute créer une distance que ne requérait point cet ouvrage largement ante brechtien.
Audace ? Présomption ? Il faut aussi, pour s’intéresser à LULU, n’avoir rien de plus contemporain à dire, car, aujourd’hui, il est bien évident qu’on n’écrirait plus de la même façon l’histoire de cette danseuse déchue que hante le sexe sous toutes ses formes, au point qu’elle prend plaisir à sa prostitution finale. L’œil de Wedekind est, évidemment, celui de la bourgeoisie de son temps, qui pouvait trouver scandaleuse une conduite qu’on jugerait actuellement tout autrement. Du reste, Lulu, comme Calamity Jane, n’est-elle pas un phare des féministes qui y voient une combattante de la première heure de leur cause ?
Il y a par instants dans cette représentation provinciale qu’accueille l’Atelier du Chaudron (rénové à l’image, ou presque, de L’ÉPÉE DE BOIS), des scènes qui accrochent. Et le dispositif d’Alain Chevalier, qui confond astucieusement la coulisse d’un théâtre lépreux et la rue, n’est pas inintéressant.
Reste que ce spectacle de cent cinquante minutes est interminable parce que « ça » ne passe pas, dans l’ensemble. Cette Lulu-là, en plus, manque gravement d’érotisme. (Mais je suis sûr que c’est voulu !).


31.03.85 - Elles, en tous cas, s’amusent bien. Même qu’elles piquent des fous rires qu’on leur pardonne parce qu’elles sont sympathiques, et que la petitesse du charmant Théâtre des Vinaigriers crée un effet de rapprochement propice à la complicité. Françoise Danell et Michèle Pages, femmes de ménage dans un théâtre, amoureuses, l’une surtout, de leur métier, parce que, n’est-ce pas, balayer un plateau, ça n’est pas donné à tout le monde, différencient fort bien leurs personnages, s’envoyant l’une à l’autre des répliques souvent drôles, se racontant des histoires (de théâtre) souvent amusantes.
Françoise Danell, la chef, a de l’autorité et de la moralité. Michèle Pages, la stagiaire, est amorale et un peu fainéante. C’est la chef qui prend les initiatives, y compris quand elle cite, ou invente, des tunnels du répertoire, ou d’un pseudo répertoire.
DEUX SOUS POUR TES PENSÉES est un aimable divertissement qui reste au niveau d’un bon café-théâtre, et auquel, bien sûr, les professionnels prennent (encore) plus de plaisir que les profanes. La pirouette moliéresque finale situe bien l’univers de l’entreprise. Qui est Albert Albert, le metteur en scène ?

03.04.85 - Le THÉATRE NU est composé de quatre personnes ; Philippe Minella, Abel Aboualitan et Sophie Mayer sont sur la scène. Ayrald Petit est aux percussions. Tous sont parfaits. Le percussionniste « percussionne » dans la meilleure tradition afro-cubaine. Les trois artistes visibles sur scène sont des gymnastes parfaits, infatigables et rigoureux, bourrés d’imagination gestuelle et, par instants, d’humour. Ils se produisent dans le cadre des Folies burlesques internationales. Je me demande si c’est leur place, car les cinq numéros qui composent leur programme me paraissent plus se rapprocher de l’univers de la danse que de celui des clowns.

04.04.85 - Le Théâtre d’Ostrelande, qui est implanté en Normandie à Hérouville-Saint-Clair près de Caen, a monté ARSENIC ET VIEILLES DENTELLES. Le programme est muet sur le nom de l’auteur de la pièce, dont Franck Capra fit en 1940 un film très drôle.
René Pareja, metteur en scène et « adaptateur », je dirai plutôt « tripoteur », est parti du principe que tout le monde ayant vu le film, il pouvait tranquillement transformer les deux bonnes vieilles loueuses de chambres, qui tuaient leurs pensionnaires par charité chrétienne, en jeunes femmes percluses de refoulements sexuels, et les hôtes desdites en cinglés super agités. Pourquoi  pas ? Sauf que le spectacle inflige aux spectateurs un paroxysme constant, qui finit par fatiguer d’autant plus qu’après tout, rien ne le justifie.
À l’autre bout du « complot » décrit pour L’HOMME SANS QUALITÉS, c’est de l’agitation sexuelle et verbale à l’état pur. Ici, le réalisateur cherche à faire rire. Il y parvient par instants. Au niveau de la scénographie, le décor, tout en portes qui claquent et s’ouvrent de façon inattendue, est amusant. (Sorano - Vincennes)

05.04.85 - Il faut vraiment se méfier des one-man-show. À elle seule, la démarche qui amène un artiste à s’exhiber tout seul au moins une heure durant, en débitant un texte de son cru, est tout un programme. Seule la très grande classe d’un Devos ou d’un Boujenah excuse le procédé nombriliste.
Claude Berne a peut-être un petit talent comme auteur. Son « étonnante histoire d’un reporter photographique des années trente qui partageait son temps entre l’amour du bain et l’amour de l’aventure », et qui se réveille, mort, assassiné, dans un no man’s land  intermédiaire entre sa vie passée, qu’il revoit, et sa prochaine vie, où il sera réincarné en puce, serait amusante peut-être, jouée par un autre. Mais l’acteur de ce DERNIER BAIN est nettement insuffisant, et en tous cas, il ne devrait pas chanter… (Épicerie - 18 h 30)

05.04.85 - 21 h. Ayant reçu, dans ses Cévennes natales, une éducation protestante, Gilbert Rouvière a eu envie de monter LE CONCILE D’AMOUR. Ce qui l’a séduit dans l’œuvre d’Oscar Panizza, c’est peut-être moins le contenu anti-catholique de la pièce que le cri de l’auteur mort fou en hôpital psychiatrique, dont la démence se fait jour à travers ce texte. Ce qui est sûr, c’est qu’il a su remarquablement « lire » ce pamphlet et qu’il en donne, avec son ZINC THÉATRE, une représentation très claire, à la fois honnête malgré quelques modernisations, après tout acceptables puisque les personnages sont immortels et de tous les temps, et hautement professionnelle ainsi qu’équilibrée, avec juste ce qu’il faut d’érotisme et de sacrilège. Le mot « sacrilège » s’impose toutefois ici, alors que dans la version que j’avais vue cet hiver à l’Université de Saint-Denis, j’aurais plutôt été tenté de parler d’irrévérence.
Avec André Lacombe dans le rôle de Dieu (une nouvelle fois, cet acteur éclate de façon spectaculaire), la justesse de ce créateur fatigué, épuisé, vieillard devenu immonde au milieu d’un paradis de bande dessinée que hante l’ennui, est parfaitement appréhendée. Joep Dorten en Jésus est sublime, plus qu’en pape. La scène chez les Borgia est d’ailleurs la faiblesse du spectacle, avec, mais il s’installera peut-être mieux dans le rôle avec le temps, Luc Antoine Diguero en diable, qui ne fait pas, et c’est dommage, tout à fait le poids.
Mais on passe sur ces légères insuffisances car l’ensemble du spectacle est emporté par un souffle épique. La dérisoire y contrarie avec évidence la tragédie. C’est une dialectique maîtrisée sans complaisance, mais sans goût du scatologique ou volonté de scandale. Seuls ceux qui recevront le message de Panizza au premier degré s’en offenseront. Mais les autres ne recevront pourtant pas un simple divertissement car, pour qui que ce soit, la farce est sans innocence : la syphilis n’est-elle pas la plus diabolique des maladies, qui se contracte à l’insu de la victime, au milieu du plaisir le plus vif, et qui fait dans le corps un chemin destructeur lent jusqu’au moment où l’homme, rongé, détruit, souvent devenu dément, se réfugiera dans la prière, offrant ainsi son âme au rédempteur. La fable est une vraie parabole. Dans cette version-là, je me suis surpris à m’y intéresser.
Les filles du spectacle sont superbes à regarder. Et le Zinc -Théâtre, que je suivais avec intérêt depuis quelques années, débouche ici sur une vraie réussite… Puisqu’il n’existe pas de grand spectacle sans quelques passages à vide.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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