Lundi 26 mars 2007
6.6 – LA MORT DE DANTON avait été montée par Vilar peu après son accession au TNP. DANTONS TOD figure d’autre part très souvent au programme des grands théâtres allemands. En français comme en allemand, cette fresque historique assez peu tendre pour nos grands hommes et assez ambiguë quant au contenu, a toujours été jouée réaliste, avec des acteurs rappelant les physiques des héros authentiques et dans des décors reconstituant le comité de salut public, l’Assemblée Nationale, le tribunal révolutionnaire, la guillotine (en Allemagne), ou faits de rideaux neutres (chez Vilar). Le jeune Bruno Bayen ne s’est pas contenté de ces 1ers degrés. Son spectacle ne nous montre pas un moment de la Révolution Française vue par Büchner, mais le rêve imaginaire de cet auteur faisant agir des personnages faussement historiques et réellement habités par le Romantisme germanique dans un décor transposé qui pourrait valablement servir à l’OR DU RHIN ou à l’ANNEAU DES NIBELUNGEN. C’est au milieu de cette nature chargée des mystères du Walhalla qu’évoluent des gens qui s’appellent Danton, Robespierre, Desmoulins etc… , qui physiquement ne leur ressemblent pas, qui disent les mots consignés par les archives, mais décalés, déphasés, dans une neutralité de ton qui doit vouloir signifier le parallélisme de l’univers montré. Dois-je dire que cette démarche m’a paru fort  vaine et pour le moins gratuite. Mais enfin, si le metteur en scène voulait se singulariser, pourquoi pas ? Un parti est un parti et celui-ci est tenu. Malheureusement l’ensemble du spectacle manque horriblement de gros plans. Gérald Robard, qui joue Danton, donne trop souvent l’impression de « déblayer ». Je me suis effroyablement emmerdé. Ça, ce n’est pas acceptable.

7.6 – Il ne faut pas être de mauvaise foi : TIMON D’ATHÈNES monté par Peter Brook, que je n’avais pas encore vu parce que je faisais ma mauvaise tête, c’est très bien. Surtout la 1ère partie, qui est réellement spectaculaire, où on a le choc de ce lieu admirable qu’est le théâtre des Bouffes du Nord laissé intelligemment à l’état de carcasse (ô Mme Weber, cette vision ne vous a-t-elle inspiré aucune réflexion sur ce qu’aurait pu être le PALACE si vous n’aviez pas eu des réflexes de petite bourgeoise ?), et où on fait connaissance avec un François Marthouret merveilleux, évoluant dans un environnement « pauvre » mais de bon goût, THEATRAL sans nul doute, point encombré de machines et de stuc. On ne peut pas le nier, Brook connaît son métier. Dommage qu’il se soit exercé trop austèrement sur la 2e partie, où il y a des scènes à 2 et 3 personnages longues et ennuyeuses. Ce Timon, prodigue de ses deniers, abandonné par la cour de ses faux amis et allant dans le désert mourir à côté d’une mine d’or découverte par hasard qui aurait pu lui « rendre son rang » ! Mais enfin, l’ensemble est si satisfaisant que j’ai tendance à laisser de côté mes réserves. Il y en a pourtant, et d’abord ce salmigondis de nationalités qui s’affrontent sur l’aire de jeu en des baragouins teutons, négroïdes et anglo-saxons trop éprouvants pour l’oreille.
Et puis il y a la misogynie de Brook qui s’ajoute à celle de Shakespeare et fait que la condition féminine n’est vraiment pas à la fête dans cette soirée. Et il y a les thèmes shakespeariens eux-mêmes ! Des « phrases politiques » que je ne puis admettre, ce général Alcibiade, militaire juste, honnête, courageux… et victorieux opposé à la veulerie des civils « démocrates », (le mépris du peuple est pour une fois gommé : si la « populace » de « basse extraction » fait l’objet de quelques tirades, les esclaves du Maître déchu font montre de quelque grandeur d’âme, surtout l’intendant, qui se comporte vraiment très bien après la faillite du jeune homme à la mode, chacun à sa place sociale s’entend !), enfin, le comportement de Timon lui-même, dont le désespoir a quelque chose de Jules Dupont ! Mais dans le négatif total, aux confins de la folie.
Mais ne chipotons pas ! Un beau spectacle est un beau spectacle. Celui-ci en est un. Tant mieux !

8.6 – Je crois qu’on peut faire confiance au jeune Jivalik. Accrocheur comme il est, il ira sans doute loin, parce que le spectacle « MAÏAKOVSKI » qu’il propose est à la mesure de ses ambitions. Pourtant, cette réalisation musicale et hurlée, amplifiée à l’extrême et voulue à la limite du supportable pour les tympans, est tout à fait déracinée dans le petit café d’Edgar. On ne choisit pas facilement ses tribunes à 20 ans. À la limite, c’est un « poétique ». Jivalik dit des poèmes de l’auteur soviétique, -certains sont admirables, tous sont généreux et étonnamment humains- et de toute évidence, ces poèmes l’habitent, le dévorent. C’est avec passion qu’il les déclame, soucieux surtout –trop peut-être- de les exprimer avec puissance.
Le support musical est curieusement classique. Basse, violoncelle, violon, guitare, les 2 premiers branchés sur potentiomètre. La partition est ininterrompue, commentant, constamment les textes et les séparant de phrases à relents russes. Belle musique en vérité, et il n’y a pas à dire, ça aide, la musique à atteindre, toucher, émouvoir le spectateur.
Jivalik est à suivre. Pour un si jeune homme, la promesse est certaine. Il faut souhaiter qu’il ne vire pas sa cuti avec le temps, que sa foi politique ne se détournera pas, ou ne se gommera pas. Il est sur un fil, car si le contenu est irréprochable, la technique remarquable, il est néanmoins sûr que la forme a un petit côté blouson noir à chaîne de vélo que ne désavoueraient pas des « chanteurs d’Occident ». Efficace au service d’une bonne cause, cette forme deviendrait dangereuse dans une soi-disant dépolitisation. En tout cas, j’aimerais revoir « Maïakovski » mêlé à 1.000 personnes dans un grand lieu. La ligne est celle de la ROTE RÜBE.

Malheureusement cela n’a été qu’un feu de paille. Les bons sprits ont rejeté le propos sous différents prétextes « artistiques », notamment ce potentiomètre effectivement à la limite du supportable.Je gard en souvenir de ce qui n’a pas pu être une belle tournée quelques 78 tours que je n’écoute jamais car la technique de 1975 n’est pas compatible avec des oreilles du 21ème Siècle..

24.6 – JEUNES BARBARES D’AUJOURD’HUI d’Arrabal est sans doute capable d’épater des jeunes bourgeois d’aujourd’hui, mais pour ce qui est de moi, je trouve que vraiment cet auteur manque de « re-nourrissement » de soi-même. C’est TOUJOURS les mêmes thèmes inlassablement repris. Ici, c’est une réelle exposition, comme une revue, non pas de fin d’année, mais de fin de carrière. C’est marrant : il me semble que moi, je n’oserais pas écrire constamment la même chose, montrer la même scatologie, les mêmes phantasmes, le même érotisme, le même cordon ombilical honteux, la même « innocence perverse », la même violence douloureuse, les mêmes infirmités physiques, les mêmes sentiments d’impuissance, les mêmes symboles sacrilèges, les mêmes provocations (tel le fait de pisser en scène et que la pisse devienne le sang du Christ : on se demande pourquoi un auteur ne chie pas afin de signifier le corps dudit Christ. Et par quelle concession les artistes ne boivent pas réellement ? C’est pas bien ça ! C’est ne pas aller au bout de l’idée !)…
Mais Arrabal, ça ne le gêne apparemment pas. Tout au plus, ici, est-il revenu, en plus, à un propos un peu oublié de son univers, celui du mythe du coureur cycliste. L’anecdote conte l’histoire de 2 servants d’un champion et du masseur aveugle du champion et des servants. Tous détestent le champion et le masseur s’en vengera en l’affaiblissant à la veille d’une course par la ponction d’un litre de sang, tandis que les 2 toujours laissés pour compte se doperont à mort. On a ainsi un petit côté MARATHON, SKANDALON, qui fleure une des contestations de notre temps.
Cela dit, sauf que le style poétique bourré d’images confuses m’a fort agacé, il faut dire qu’il y a des beautés, et que le propos de l’équipe est intéressant. J.F. Delacour a réuni une troupe qu’il assume et qui veut monter DIRECTEMENT des textes d’auteur, AVEC l’auteur, en se passant de l’intermédiaire du metteur en scène. C’est un propos à suivre.

26.6 – ON LOGE LA NUIT, CAFÉ À L’EAU de Jean-Michel Ribes, est un beau et émouvant spectacle sur Gérard de Nerval, non pas sur l’œuvre du poète, mais sur l’homme et son « double », naviguant aux frontières de la folie dans la clinique du Docteur Blanche à Passy. Ribes, comme Arrabal, a ses phantasmes et il est étonnant de voir à quel point ce jeune homme entreprenant est hanté pas le thème du suicide. On est loin ici des gaudrioles farceuses quasi-estudiantines d’il y a quelques années. C’est une étrange mélancolie digne et réservée qui baigne ce spectacle arrosé de musique mahlérienne.
La seule note d’humour serait le personnage de Théophile Gautier, ici montré seulement comme Président de la Société des Gens de Lettres, incarnant la Raison et l’Ordre. On sort de l’hôtel Donon touché, ému, atteint, rêveur. C’est une soirée qui fonctionne.

Ribes ne s’est pas suicidé. Sa carrière l’a amené sur le tard à des destinées très parisienes. Comme quoi il faut se méfier des impressions momentanés.

 ESCAPADE À LA MARTINIQUE

 Mehmet Ulusoy avait monté LE CERCLE DE CRAIE CAUCASIEN de Brecht au TGP de Saint Denis. Il rêvait que la musique accompagnant l’œuvre soit apportée par un barde Turc et je suis sûr que ç’aurait été un apport magnifique. Mais les dictateurs des éditions de l’Arche ne l’ont pas entendu ainsi et ils ont imposé que ce soit, comme d’habitude, la partition de Paul Dessau qui soit infligée aux spectateurs.

8.7 – Me voilà de nouveau dans un Boeïng 747. Cette fois, l’avion est comble et c’est une vraie pouponnière de mouflets qui voyagent seuls. Un très gentil petit négro de 6 ans passe la moitié du voyage « à m’embêter ». il veut savoir pourquoi je fume du gâteau (mon cigare !) et veut en manger. Ma pipe le fascine. Il demande pourquoi je lis, pourquoi je fais dodo, pourquoi je vais faire pipi ! Bref, un vrai Raphaël basané ! A part ça, vol sans problème si ce n’est que c’est long (8 heures !). À l’arrivée, Dany m’attend, une Dany ravie, enchantée. Pas de problèmes, dit-elle, et ce langage me fait bien plaisir compte tenu des emmerdements qu’il y avait côté Magic Circus, à mon départ. Paraît que Césaire a attendu la troupe à l’aéroport en personne et que les Turcs sont passés au contrôle de police avec les courbettes des flics. Le matériel (28000 F. de transport aller, autant retour) est là. Il y a des machinistes, un car à notre disposition. Césaire passe 4 fois par jour pour voir si tout va bien et les a emmenés faire une vaste excursion le 1er jour. Paraît que la Martinique est très belle. Moi,  j’ai juste le temps de voir la nuit tomber très vite sur la baie de Fort de France tandis qu’un taxi m’emmène à la salle des sports où le Théâtre de Liberté prépare son CERCLE DE CRAIE CAUCASIEN avec une distribution d’où ont disparu les éléments T.G.P.
L’équipe a l’air très contente de me voir. Bref, une bonne arrivée, au terme de laquelle on me montre mes « quartiers » : un lit à 2 étages au Foyer des Œuvres Laïques dans la chambre de Mehmet et Keriman. Tout le monde est logé par 3 à 6 personnes et le problème du « baisage » paraît être, pour certains et certaines, une ombre au tableau. Pour moi, je me déclare très honoré d’avoir été admis dans la chambre du chef, dont il faut bien dire qu’elle manque de confort. Ni table, ni chaise, ni verre, ni cendrier, ni serviette. Ça me coûtera 20 F. par nuit. C’est évidemment mieux que l’hôtel à 150 F. ! Une chose est sûre : je n’aurai pas froid. Non qu’il fasse sur cette île une chaleur à crever, mais enfin ça tourne autour des 33°C et c’est singulier de moiteur. Après ça, il est 20h (locale = 01h du matin). Ce n’est pas que je sois affamé, car en avion, bien sûr, je n’ai pas jeûné, mais comme le car conduit la troupe au « Quick Restaurant » où on mange antillais, je suis, histoire surtout de rester en compagnie. Je constate que Mehmet s’est mis au Punch. Je trempe mes lèvres dans celui d’Arlette Bonnard. C’est bon ! Mais je commande un whisky quand même. Et je mange un court-bouillon de poisson pas mauvais du tout en guignant vers un crabe farci que Richard mange à côté de moi. Ce « Quick Restaurant » nous retient 3 bonnes heures, sous la houlette d’une grosse servante autoritaire qu’on croirait sortie d’un film sudiste américain.

9.7 – Il est 6 heures du matin. Je me lève en catimini car je n’arrive plus à dormir. Un coq est responsable de mon réveil, un coq apparemment très orgueilleux de son rôle de coq ! Je me douche, à l’eau froide (il n’y a pas le choix mais il n’y a pas vraiment besoin d’eau chaude –encore que… enfin moi, plus l’air est chaud, plus j’aime les bains et douches très chaudes parce qu’après il fait frais ! Mais je ne dois pas être comme tout le monde), et je descends dans l’esprit d’aller faire un tour, car le jour est largement levé. Mais tout est bouclé, on est enfermés. Le patron de la baraque est un maniaque de la clef. Je me réfugie donc dans le réfectoire où il y a des tables et des chaises. C’est là que sont écrites ces lignes.
Ai-je déjà des impressions sur ce « département français » du bout du monde ? À dire le vrai, guère si ce n’est qu’à 1ère vue, ça a l’air joliment calme et les règles de la circulation en vigueur en France n’ont pas l’air d’être appliquées le moins du monde sur les routes. Tous les autochtones que j’ai vus sont très gentils. Mais, il faut bien le dire, notre contexte est très particulier dans ce festival « dédié à la victoire du peuple vietnamien ». Je « gratterai » davantage ces jours-ci. Maintenant j’arrête, car il est 7 h et la maison s’éveille. Il paraît qu’on travaille tôt, ici, à cause de la chaleur qui est très absorbante en milieu de journée.
FORT DE FRANCE est, physiquement, une assez jolie petite localité au bord d’une belle baie. La construction du 18ème siècle en bois peint de couleurs qui se sont délavées avec le temps, est la même que celle qu’on trouve encore au Québec, en Vermont, en Louisiane. Le style « colonial » français s’y affirme, fort distinct de son équivalent espagnol, dans ces maisons à 1 étage aux toits pentus rouge foncé, qui malheureusement voisinent avec des ensembles modernes dignes du new Lisieux ou de Choisy-le-Roi. À part quelques objets folkloriques, tout ce qu’on trouve dans les boutiques est français. À Uniprix, l’eau d’Evian côtoie la Kronenbourg et le sucre de canne traité en métropole montre bien alignés ses paquets Say made in Paris ! (alors qu’ici on boit dans les rues du jus de canne pressée !). La mentalité des gens est assez difficile à cerner. Les femmes, d’une façon générale semblent fort porter la culotte. Elles sont autoritaires, souvent revêches, et prennent  soin, lorsqu’elles vous accordent quelque chose (un produit dans une boutique, le droit de manger dans un restaurant, n’est-ce pas, entendez-moi bien et ne me faites pas dire ce que je n’écris pas) d’avoir toujours l’air de vous l’octroyer. En termes simples, on peut dire qu’elles ne sont pas « aimables ». Mais il est clair que ce comportement n’est pas réservé aux blancs. J’en ai vu une à la banque qui rabrouait un de ses frères colonisés, mazette !
Je ne sais pas si c’est parce que nous sommes les invités de Césaire, mais c’est incroyable ce que les hommes qui ont à s’occuper de nous sont gentils. Dans ma carrière d’organisateur, je crois n’avoir jamais rencontré tant de coopération. Exemples : j’avais un billet d’avion pour lequel je risquais de devoir allonger 2000 F. pour pouvoir rentrer à la date prévue. « Qu’à cela ne tienne », M. Renaud de Grandmaison me remet un papier à donner à AIR FRANCE : la mairie paiera la différence. J’arrive à Air France. « Ils ne pensent quand même pas qu’on va leur faire payer le supplément ? » me dit le Directeur. Et il me rend le bon, établit mon billet comme je veux et me serre la main.
Dany, l’administratrice, soupire auprès de Monsieur Alphonse, un autre secrétaire de mairie, qu’elle se serait bien loué une voiture mais que c’est trop cher. Et la voilà une heure plus tard au volant d’une 4 L prise en compte par la municipalité. Tout ça a un petit côté que moi, si j’étais un O.S. de l’île, je trouverais provocateur. Car enfin ces manières de Grands Seigneurs sont le fait d’hommes de gauche défenseurs de populations qui n’ont rien de super payées (encore que peut-être mesurent-elles à quel point leur niveau de vie, même au plus bas échelon, est supérieur à celui de leurs voisins « indépendants »). Je pense qu’à Haïti, les compagnons du dictateur Duvalier doivent être tout aussi gentils avec leurs amis. Césaire est ici un vrai Roi. Mais tout le monde bée devant lui, et c’est vrai qu’il est d’un abord charmant.
Quoiqu’il en soit, pour moi, tout est merveilleusement facilité.
Reste à ce que le spectacle qui sera joué ce soir ne déçoive pas mes hôtes. En fait il y a risque, car c’est une nouvelle mouture du CERCLE DE CRAIE que prépare Mehmet : il a viré tous les comédiens du T.G.P. Ce soir, Collin Harris jouera le Gouverneur pour la 1ère fois et Mehmet lui-même le juge Asdak. En tout 6 remplacements, et de taille !
Arlette Bonnard, un peu pâle, surveille la consommation d’alcool de son metteur en scène désormais partenaire, et fait réduire –pour qu’on aille répéter », le temps de séjour à la plage, avec raison d’ailleurs, car le soleil à midi est à la verticale et singulièrement dangereux. De fait, la représentation est un peu hésitante, et dure une heure de plus qu’à Saint-Denis ! Mehmet patauge dans son texte mais se révèle un extraordinaire acteur. Quand il ne s’emmêlera plus dans le genre des mots français, il sera prodigieux. Grâce à lui, la 2e partie bascule, devient passionnante.
Et le public lui fait une ovation. Un public dont les facultés de réceptivité, d’attention et de patience me surprennent. Au demeurant, un public nombreux.

10.07 – Journée au cours de laquelle je m’informe. Je déjeune avec Renaud de Grandmaison. Il m’emmène au bord de la mer et nous mangeons d’excellentes choses et notamment une très bonne entrecôte qui vient de Colombie. C’est en 1635 que les Français ont colonisé la Martinique. Ils ont massacré les pacifiques indigènes qui peuplaient l’île et, comme on le sait, s’étant retrouvés sans main-d’œuvre, ont importé des esclaves nègres d’Afrique. Très joli ! Les Béquets d’aujourd’hui, ce sont les descendants des blancs. Ils ont des secrets de fabrication du rhum, mais la production de canne à sucre est tombée à presque zéro parce que les betteraviers ont racheté les raffineries pour écouler leur camelote. Ceux qui ont un prénom comme nom de famille, ce sont des anciens esclaves. Du blanc pur au noir pur, la gamme est très étalée. Césaire veut arriver à l’indépendance progressivement, sans heurt, si possible avec la France, « pays avec lequel nous voulons garder des relations privilégiées ». « Ne parlons-nous pas sa langue ? ».
De fait, habitué comme je suis aux Arabes, je suis toujours épaté que les manœuvres et ouvriers que nous côtoyons ne se mettent pas tout à coup à causer un idiome inconnu. En fait, le créole est savoureux, mais on le comprend fort bien.
Cette indépendance, en tout cas, les îles anglaises l’ont maintenant (Dominique, Ste Lucie etc). Et il paraît que ça se passe très bien. Faudrait aller y voir. Ce sont en effet des pays dont on ne parle jamais et qui font un effort vers le développement des cultures vivrières, « qui seront bientôt plus importantes que de posséder du pétrole ».
Je reviendrai sur tout ça. En quittant De GrandMaison vers 16 h, je vais voir Fanny Augiac au Centre Martiniquais d’Action Culturelle, émanation du Pouvoir de la Métropole doté de fonds  pour diffuser la culture française. Entre le C.M.A.C. et la Mairie, ça ne baigne pas dans le beurre.
« Pour eux », dit Fanny Augiac, « Culture veut dire Politique. Pas pour nous, bien sûr. » Bref, on retrouve un schéma familier !
Le sûr, c’est que les deux antagonistes sont d’accord pour casser du sucre sur Gosselin.

J’avais connu Jean Gosselin au Centre dramatique de l’est. C’était un comédien moyen mais un homme très sympathique et qui avait cet art de séduire les femmes dont seuls certains mâles ont le secret. Je me rappelle l’avoir croisé dans un couloir de l’hôtel du Rhin à Strasbourg en un temps où il n’y avait pas un WC par chambre. Il était tout nu, et sans pudeur m’avait annoncé qu’il venait de dépuceler une de nos comédiennes, qui d’ailleurs en avait probablement besoin.
Quoiqu’il en soit je l’avais perdu de vue, mais il avait l’amitié fidèle et il était venu un jour me dire qu’il montait une entreprise de tournées dans les Antilles Françaises.Son « marché », c’était la grosse bourgeoisie Blanche, et qu’il avait besoin de temps en temps d’un spectacle « d’avant garde ».C’est ainsi que son entreprise a marché quelques années avec, je dois le confesser, parfois, entre deux pièces de boulevard, un des spectacles que je défendais.
Souvenez vous si vous me lisez complètement de ma narration du transfert de la compagnie Houdart de la Guyanne à Belem au Brésil. Et une tournée Denis Lhorca était en préparation.   

De celui-là, plus personne ne veut entendre parler et à propos de mes projets à venir, Fanny Augiac me dit qu’elle veut bien de Llorca via Gosselin, A CONDITION que le nom du tourneur n’apparaisse pas dans la Pub. Selon elle, ce nom seul fait fuir les gens ! Or, il y a du public, dans ce petit pays, et nous nous en apercevons : le CERCLE fait ses 300 personnes tous les soirs (on le joue 6 fois !) et GOUVERNEUR DE LA ROSÉE bourre absolument le théâtre Municipal. J’ai assisté à une représentation assis par terre. Entre nous, c’est pas terrible, ce spectacle, et je comprends mal son succès parisien. Ici, oui, puisqu’il s’agit d’un Roméo et Juliette autour des problèmes du déboisement d’Haïti et de la recherche de l’eau. Mais en France ? Nos critiques sont décidément bizarres. Le théâtre, tout en bois, est lui, charmant, dans le style de nos  vieilles salles municipales (Montbéliard, avant la rénovation, Gray, Dôle, vous voyez…).
Les soirées, après la chaleur assez éprouvante du jour, sont très agréables. Après le spectacle qui dure presque 4 heures, ouille, ouille, ouille, mais dont la 2e partie devient extraordinaire avec Mehmet dans le rôle du juge, le Théâtre de liberté va manger des brochettes sur une plage et certains prennent un bain de minuit. C’est le chauffeur du car qui nous oblige à rentrer parce qu’il veut aller se coucher. Mehmet me demande en arrivant d’aller faire un tour ! Je vais méditer au frais. Quand je reviens, au bout d’une demie heure, Kériman dort et lui ronfle.
 
Demain, c’est relâche.

11.07 – Il apparaît que la gentillesse de la population que j’ai évoquée n’est pas toujours évidente avec les manœuvres, chauffeurs et autres petits noirs. Je découvre que la  bonne volonté ne se répercute qu’à moitié aux échelons sociaux inférieurs et par exemple,avant-hier nous n’avons pas eu de car pour nous promener parce que le chauffeur a refusé.
Cela dit, l’île est calme, propre, bien entretenue. Hier, nous sommes allés à Salin et Ste Anne dans le sud.  La nature est belle, tropicale et drue, montagneuse, avec des fleurs et des arbres de toutes couleurs. On mange très bien, avec des fruits rares et exquis. Les plages sont toutes équipées de restaurants et de bars, mais la foule ne les encombre pas.
Le climat n’est pas éprouvant. Il fait dans les 28 à 30° le jour et les nuits sont d’une douceur très agréable, ce qui n’empêche pas la troupe d’avoir mal à la gorge (moi-même j’ai cru avoir une angine). Il pleut souvent, quelques grosses gouttes qui sèchent tout de suite sur le corps ou les vêtements.
 
 14 juillet Encore une fois, c’est relâche. On entend à la radio des flonflons militaires. On va  transborder ailleurs le CERCLE DE CRAIE. À la salle des sports, il ne déplace pas les foules. 200, 300 personnes, parce que, nous dit-on, seuls les gens qui ont des voitures peuvent y venir. Mais un concert portoricain a déplacé 4.000 personnes dans le même lieu, et c’est là que le P.C. tient ses meetings. Alors on va voir, les 16 et 17, ce que ça va donner sous chapiteau au Parc Floral, qui est en pleine ville.Je suis sceptique. Ce CERCLE est trop long pour les gens d’ici. En plus, avec les changements de rôle, il s’est rallongé : presque 4 heures ! Et puis, bains de mer et de soleil aidant, je le trouve mou. L’apport de Mehmet dans le juge est inestimable, mais j’ai bien peur que son baragouin ne « passe » pas aussi bien en Avignon qu’ici. C’est incroyable comme il malmène les genres masculins et féminins ! J’ai aussi un brin peur pour le spectacle de rues d’Avignon qui ne se prépare pas du tout. Mehmet ne se rend pas bien compte qu’il est attendu au tournant ! Il se laisse vivre dans cette île où il se sent bien, rêvant surtout de plongées et de « planteur »  (c’est une délicieuse boisson au rhum et aux jus de fruits mêlés). Le réveil sera peut-être dur.

 AVIGNON 1975

 Retour de la Martinique, j’arrive le 25, en plein milieu du Festival, à 14h. Je pose mon cul à La Civette, et j’y tiens conférence successivement avec Debauche, Périnetti, Crombecque, Pommeret, Touchard, Deherpe, Laville, Maréchal, Belit, Autranel et quelques autres dont le nom m’échappe. On me parle d’un colloque sur l’enseignement. J’y vois un groupe anglais qui présente les fruits de son travail local (très curieux et qui m’a fait songer que décidément notre culture n’en finit pas de crever, -car il s’agit de variations du type borborygme autour de chœurs très classiques et de réflexions contestatrices sur l’individualité humaine-), et j’y rencontre Tiry, J.P. Vincent, A. Vitez (qui me dit qu’il faut qu’on se voie !), Lassalle, et beaucoup d’autres dont le nom m’échappe. Fidèle à la tradition, je dîne à l’Auberge de France avec Mme Baëlde. J’y rencontre Danet, Henriette Béna, Puaux, Mercure et quelques autres dont le nom m’échappe. Le soir, au Chêne Noir, bourré, je vois CHANTS POUR LE DELTA, LA LUNE ET LE SOLEIL. C’est un concert au cours duquel Nicole Aubiat dit de très beaux poèmes sur le Rhône, la Méditerranée,  le Nil, la pollution, l’invasion des H.L.M. et autres thèmes contemporains d’une belle voix chaude, avec flamme et sobriété, soutenue par une musique vibrante très professionnalisée qui n’est pas sans rappeler celle sur laquelle s’appuie Jivalik pour Maïakovski. (Les deux démarches sont très sœurs).
À minuit, je me couche.
 
Le 26, je me lève assez tôt et je pars à la recherche d’un solex à louer. Avec l’étalement du festival dans l’espace, la possession d’un moyen de transport me paraît indispensable. J’en trouve un, mais ça me prend la matinée. J’ai juste le temps d’aller dire bonjour à Lecat, qui trône dans des nouveaux locaux au Petit lycée, je serre la pince à Sonia et de lui demander quelques places, d’échanger quelques mots avec Massadau et Patricia Blot, et me voici en train de déjeuner avec Crombecque qui me parle de l’entreprise de Frédéric Mignon.

C’était le fils de Paul Louis Mignon, un critique et chroniqueur important de notre radio nationale. Apparemment il avait ouvert une entreprise de tournées qui se voulait concurrente de la mienne. Ca n’a été pour moi ni grave ni durable. Le seul souvenir que je conserve est que nous avons un peu sympathisé et qu’il a un jour commandé à MON agence de voyages en se référant à MOI un billet aller pour HONG-KHONG qu’il n’a jamais payé. J’ai su que de là, il avait entrepris une traversée à la voile du Pacifique. Mais mes amis voulaient m’inquiéter :

« Paraît qu’il a déjà Barba, Pif Simmons, Japelle et…La Nueva Compagnia di Canto Populare ! »

 Bon ! mea culpa ! Faudra voir l’année prochaine à ne pas se pointer aux spectacles à la 30ème !
Après ce repas, j’enfourche ma monture et je vais serrer des pinces à Villeneuve. Mais je ne vois pas Houdart. Par contre, je rencontre tout le Theatracide. Puis je rentre avec l’intention de voir FEMMES + FEMMES, mais je rencontre Cellier, Josiane Horville, Vielhescaze et Vautier. Nous prenons un verre tandis que les garçons de café manifestent pour leur 15% !
Puis je vais annoncer à Constant que Laville laisse tomber le PRADO. Il en est d’autant plus désolé qu’ici, l’accueil fait à son spectacle par des salles au demeurant bourrées, ne lui paraît pas chaleureux. Benoin est navré des résultats de la tournée SKANDALON. J’ai eu coup sur coup les 2 sur le dos (à quand Bayen ?).
J’échange après ça quelques mots avec Dekmine et je vais au Bazar d’Edgar voir Pif Simmons. J’y rencontre Matthieu Gally, Darcante, Irène Ajer et Rétoré. Alain Mallet aussi bien sûr et Maria Rankow.
 Ce CHILDREN OF THE NIGHT que je n’avais pas vu à Nancy, dont il fut un des événements, m’a évidemment frappé par son extrême qualité d’exécution, et je ne puis qu’approuver une démarche qui va au bout d’elle-même. Reste que j’ai été très profondément répugné et que j’ai trouvé infiniment suspecte cette complaisance à la violence, à l’insolence et à la morgue GRATUITES, cette « fiction » d’une représentation donnée par des Juifs dans un camp de la mort, où le SS est signifié (sans doute) par l’un d’eux tandis que les autres accentuent la caricature de la race élue à telle enseigne qu’on croirait par moments assister à une projection du Juif Suss.
Belle est la scène finale où les protagonistes nus chantent tandis que les gaz mortels les enveloppent. Mais tout compte fait, assez facile
 « Tu aimes ? », m’a demandé une nana du Festival d’Automne juste comme je sortais ! Je l’aurais giflée ! Après ça, j’ai soupé avec Rétoré qui a apparemment fait un sacré bide avec COQUIN DE COQ, avec les Darcante et avec Irène Ajer, dont le côté fasciste m’a de nouveau sauté aux yeux.
Tout ça m’a mené jusqu’à 2 heures du matin mais j’ai eu du mal à m’endormir, car la Place de l’Horloge regorgeait de monde et d’activité. Or, cette année, je suis au 1er étage ! Je passe une nuit très agitée mais je me réveille à 11 heures.

QUELQUES PAGES PRÉMONITOIRES D’AVIGNON, MARCHÉ DE LA CULTURE, LIEU PRIVILÉGIÉ DES TRANSACTIONS

Je vais maintenant à Villeneuve en solex (on est maintenant dimanche 27) et je déjeune avec Houdart. Barry (l’impresario Argentin) est venu en France mais il n’a pas fait son virement ! Il a dû se pointer chez nous vers les 14/15 juillet ! Il a paraît-il conseillé à De Rigault d’engager Houdart aux USA. Sinon, c’est lui qui montera la tournée avec son « bureau de New York ».Dont acte !  
Kay de son côté aurait décrété qu’ARLEQUIN marcherait très bien au Japon. À part ça, Houdart n’a pas reçu l’argent de l’ONDA. Alors je pars sans pognon. Il sera à Paris vers le 11 août.
 De retour Place de l’Horloge, je date Mehmet à Clermont pour 15.000 —dont 5.000 espérés de Tiry, et peut-être LE SOLEIL FOULÉ et SKANDALON. Je date aussi Mehmet à Aix ! J’ai des mots avec Hauser mais on se quitte bons amis quand même. Je rencontre Bisson et Farré flanqués de Zenaker et de Nicole Garcia. Tout ce monde-là va bien. Je jette un œil au colloque. Michel Guy s’est joint à l’aréopage. Des Anglais font un exercice qui me passionne si peu que je me tire au bout de 5 minutes. Il est vrai que j’ai promis d’aller écouter Moro qui lit LE CANCER, une pièce de lui, au Gueuloir. C’est en 3 actes et en vers très libres, l’histoire d’un couple de bouchers à la retraite. Le style de cette « tragédie écologique » est plaisant. Il y a de bons mots, de l’action. C’est du bon boulevard agréable, de forme et de contenu, gentiment contestataire et désabusé. Ça pourrait marcher dans un contexte rive gauche voulant faire semblant de penser. En sortant, je rencontre Delacour. L’Arrabal marche très bien ici. C’est Mignon qui va s’occuper de la tournée des JEUNES BARBARES. Actif, ce jeune homme qui brille par son absence. Ce sont ses sbires qui rabattent : Anne Chapeauteau et Maria Rankow. Il a évidemment un avantage psychologique sur nous en ce sens qu’il offre en prime son bureau d’attaché de presse. Dommage que je n’ai pas dans mes relations quelqu’un qui aime le dialogue avec les journalistes ! Retour Place de l’Horloge, je passe un moment avec Erdos, toujours charmant, triste d’avoir dû annuler le festival de Baalbek. Il y a eu par contre un festival d’Israël, mais « très prudent » et exclusivement musical. Puis je tombe sur Françoise Brès à une table où il y a Sonzini et Girard. Je fais ainsi la connaissance de notre correspondant d’Annecy, qui a l’air gentil. Girard me dit que Bourg tombe pour LA CUADRA comme pour le CERCLE DE CRAIE. Denise Leclerc passant par là, j’apprends que Sceaux tombé aussi pour la CUADRA pour des raisons techniques. Ces amateurs ! Décidément !... Et puis Girard se lance dans une improvisation brillante, qu’il a le LIVING en Mai  pour un mois par des gars de l’Université de Vincennes qui font partie de la troupe de Beck… Je le mouche un peu, mais c’est sûr que ça n’a pas fini de grenouiller dans Landernau !
À part ça, il apparaît que les impressions de Constant se confirment. Le PRADO n’a pas fait tilt en Avignon et je doute que des affaires en découlent pour LA COURNEUVE. C’est dommage. Par contre LEGERE EN AOÛT a gagné beaucoup de points. Ça va être le moment de d’expérimenter la correction des Athévains !

À 21h, je suis aux Carmes où Gildas Bourdet présente L’OMBRE d’Eugène Schwartz, un fort spectacle qui ne me lâchera qu’à 0h45, mais que je vois sans m’ennuyer.
La Salamandre de Gildas Bourdet promue Centre Dramatique du Nord y joue le texte soviétique dans le style qui a fait son bonheur avec le Molière, ce qui fait dire à des hommes hautement politisés comme Garran que l’équipe n’a joué que l’anecdote, masquant la critique du Stalinisme voulue par l’auteur. C’est sûr, le régime anachronique décrit par Bourdet s’appuyant sur une œuvre qui dissimulait son agression derrière l’aimable fiction d’un pays de contes de fées vivants, n’évoque guère l’autocratie soviétique et sans doute fallait-il en URSS la complicité d’un public avide de lire entre les lignes pour qu’éclate la dénonciation. J’ai tendance à donner raison à Bourdet, car comme ici nous n’avons pas besoin d’aller au 4e degré pour stigmatiser ce qu’en termes clairs tout le monde peut dire, j’aime mieux qu’il ait joué l’ «innocence » de l’œuvre. Son spectacle n’est pas très « signifiant » mais il est plaisant, truffé de gags et de trouvailles, bien joué. Et puis ce thème de l’ombre détachée de son maître pour mieux circonvenir la princesse aimée et inaccessible, et qui le trahira, me rappelle une des fascinations de mon enfance. Bref, j’ai marché au charme. Ce n’est pas un spectacle politique dans la France de 1975 où les combats peuvent tout de même être menés de façon plus directe. Quoi qu’il en soit, avec plus de talent, beaucoup plus, Bourdet s’inscrit dans la ligne des grands amuseurs promue par le Pouvoir. Michel Guy ne s’est pas trompé !
À 1h du matin, je vais souper avec le banquier belge Presles qui achètera peut-être une série de 6 représentations à Savary et m’aidera à défricher le contexte SKANDALON sur la Belgique. Nous sommes souvent interrompus, car à la table d’à côté il y a Philippe Adrien, à celle d’en face Bisson et un peu plus loin Maria Rankow qui trône, très Colette Dorsay, au milieu d’un aréopage où figurent Binoche, Azerthiope, Delacourt, Garran. Je suis couché à 3h15. Je dors mal. Il y a des moustiques.

Je me réveille le lundi 28 à 10h15 prêt à attaquer une nouvelle journée de « vacances » !
Je commence par m’acheter des espadrilles, puis je fais un petit tour de place de l’Horloge. Presles a autour de lui Azerthiope, le Théatracide et quelques autres marginaux. Il veut organiser à Bruxelles un festival OFF pendant Europalia, mais naturellement, il ne veut pas payer autre chose que les défraiements et à la rigueur les transports. Je préfère ne pas m’en mêler ! J’ai rendez-vous avec Cellier. Comme on n’a pas de problème pendant, c’est très amical, mais le bon Tourangeau ne m’apprend pas grand-chose. Je suis fatigué. Je fais une grande sieste, puis je vais saluer l’équipe de Mehmet qui répète au Champ-Fleury. Je ne verrai pas le spectacle de rue car ils l’ont reporté au 2 août, les salauds ! Il fait une chaleur à crever mais l’orage menace. Tant mieux ! Je passe au bureau du Festival retenir des places pour Blaska à la Cour d’Honneur le 31, des fois que ça plairait plus à Thérèse que 14 juillet de Serge Ganzl, dont tout le monde confirme que c’est un four ! Pièce ni faite ni à faire et mise en scène de Llorca inexistante. « C’est forcé, explique Baëlde de sa grosse voix, « il a passé son temps à faire le va-et-vient entre Carcassone, où il montait et jouait Hamlet) et Avignon. Si bien que ni l’un ni l’autre spectacle n’est bon ! » Après, je passe à l’oratoire pour faire dire aux Athévains où ils peuvent me joindre.
C’est plus calme aujourd’hui. Beaucoup de gens sont partis. Le Syndeac tient ses assises annuelles dans un lieu secret. Vielhescaze sera-t-il réélu Président ? Agugui mène grand train sur la place.
Je vois la femme morcelée par le groupe Organon, « régie générale » de Patrick Morelli. C’est une co-production du TEC, ce qui annonce bien la couleur. IL s’agit d’un montage sur la condition de la femme des origines à nos jours, et sur la nécessité d’harmoniser les révolutions.
Avec moi, vous le savez, ça prêche un converti. C’est bien fait, clair, en 4 « volets », 1/ l’éternel féminin, 2/ exposé historique montrant comment la femme a peu à peu conquis une situation économique inférieure, 3/ situation de la femme travailleuse aujourd’hui, 4/ Buts à atteindre (cette dernière partie en forme d’oratorio posant des questions plutôt qu’offrant des perspectives. En contrepoint des sketchs riches en chansons et en gestuelle qui sont perpétrés par 4 artistes, 2 hommes et 2 femmes comme dans COUPLES, appuyés par un petit orchestre, des projections nous montrent des moments de la lutte féministe, et des citations de Marx, Engels, et quelques autres penseurs irréprochables. Tout ça est très orthodoxe. Morelli me téléphonera le 20 août, car il veut qu’on l’aide ! Pourquoi pas ?
Après ça, je rentre paisiblement Place de l’Horloge et qu’est-ce que je vois ? Elle est bouclée par les C.R.S. J’entre parce que j’habite à l’Auberge de France, mais autrement personne ne passe et chacun s’interroge sur les motivations de cette provocation que rien ne paraît justifier. On me dit qu’il y a eu des matraquages de jeunes. « Arrêtez-moi », gueule Puaux aux cent coups. Il insiste tellement que pour lui faire plaisir un chef l’embarque fort poliment. On voit réapparaître le Directeur 1/4 d’heure plus tard. Toujours est-il que ce soir-là il y a peu de monde et pas de spectacle au Palais. Alors l’opération fait long feu et à 1 heure du matin, les vaillants défenseurs de l’ordre se dispersent, me permettent d’aller boire un verre avec Debauche, Garran et Autrand qui prenaient le frais à la Cité des Papes de l’autre côté du barrage ! On parle de l’ONDA qui agite beaucoup le SYNDEAC. Je me couche à 2h et une fois encore j’ai du mal à trouver le sommeil.

Je me réveille à 10h le mardi 29. J’écris ces lignes puis je vais acheter le journal. Thorent me saute dessus. Il a « pensé à moi » pour que j’organise la tournée d’une pièce d’Haïm qu’il joue à Vaison avec François Maistre. Je prends le texte en disant que je vais le lire ! Puis Valverde m’invite à déjeuner à la Magnaneraie où il a ses quartiers. Micheline Uzan est de la fête. Elle veut tourner sa Religieuse Portugaise. Je lui dis que 1500 F. est le prix le plus élevé qu’elle puisse demander, tout en dégustant un brochet, je ne vous dis que ça, à l’ombre des Platanes. Il n’y a que les Communistes bon teint pour savoir bien vivre. Valverde me dit aussi qu’il va m’acheter des spectacles, car il ne monte rien lui-même cette année. Il poursuit son projet de Centre Lyrique National avec Luccioni dont il espère qu’il verra le jour en octobre 1976. Puis je tiens avec Binoche un meeting de 2 heures sur le Théatracide au terme duquel je rentre à l’hôtel car un coup de fil à Monique me paraît s’imposer. Je rencontre Dido, qui joue LÉGÈRE EN AOUT, et Jacqueline Kaps, qui joue l’APOLOGUE. Un gros orage éclate sur le coup de 18h30. Je parle une demie  heure avec Jacques Echantillon qui voudrait absolument que je vienne à Sète voir l’Hamlet de Llorca vers le 25 août et le Rosenkranz de Prévaud à la même époque. Puis je casse une graine au snack du Palais des Papes avec J.J Fouché qui a beaucoup grossi depuis qu’il est Directeur de Maison de la Culture. On fixe la date de Mehmet et on cause de sa politique d’accueil qui ne me satisfait pas pleinement. En sortant, je vois Noëlle Roche qui est inquiète parce que Tiry ne lui a pas écrit qu’il subventionnerait Mehmet ! Je la rassure comme je peux
 et je vais voir LA BEFANA au Chêne Noir. Beau spectacle que Périnetti a engagé pour un mois à Paris en février. Si j’étais méchant, je dirais que le contenu est le même que ce que gueule Mouna sur la Place de l’Horloge, mais que l’esthétique est beaucoup plus belle ! Il y a en fait des moments magnifiques  tout baignés d’un Christianisme d’imagerie populaire qui n’engage pas au fond, mais qui prouve l’imprégnation de Gélas à cette religion que porte en soi le Peuple du Sud, même quand il devient Marxiste, et des instants de contestation de la Société de consommation qui ne sont pas très originaux et même ne volent pas très haut. Le rythme, avec importance de la musique, est lent et majestueux, cosmique et sensible au rond.
                                   
En sortant, je rencontre Chantal, Christophe et Bourseiller. J’apprends ainsi que mon fils est bachelier !
Scoff va monter « Pour l’honneur et pour des Prunes », texte liant les événements « Pour l’exemple » de 1917 et ceux du camp de Draguignan en 1974. Tournée après Pâques 76, 15 personnes + 2 ou 3 techniciens. Calculer sur 20 personnes à 200 F. ce qui fait 4000 F. et avec les charges 5600 F. Le matériel nécessitera un camion d’une importance certaine (sacs de sable, praticables, tables, chaises, matériel de musiciens, projecteurs, 2 poursuites, sono, jeu d’orgues etc…).
Un mini spectacle sur le Procès de Draguignan sera donné en « animation ». La Cie doit gagner 2000 F., ce qui nous met à 7600 F. + avec nous 8400 F. Ce sera le prix plancher. Demander 10.000 F. + transports et défraiements. Scoff se joint maintenant 26 rue Poliveau, 75005. Pas de téléphone. Messages au TEP. (ou à titre absolument exceptionnel au 3364205).
Ce matin 30 juillet, je rencontre Delacour avec qui je parle longuement. Puis je vais à un RV avec Gélas, mais comme au bout d’1/2 heure il n’est pas là, je conviens que j’ai assez pris le frais dans sa chapelle et je décide que je reviendrai demain. J’ai un meeting avec Mounier, qui est définitivement à la Rochelle, et avec un barbu roux qui est directeur provisoire au Havre. J’assiste ensuite, par une chaleur accablante et une pluie intermittente, à la répétition du spectacle de rue de Mehmet. Une jolie histoire qui raconte avec l’aide d’un bulldozer très spectaculaire ce qui arriverait aux petits poissons si les requins étaient des hommes. Puis je vois Chantal de Villepin qui prépare devant moi un chèque de 5.700 F. qu’elle m’enverra quand il y aura de l’argent au compte de Vielhescaze. Je rencontre aussi  Armand, le barbu des Athévins.
Si je comprends bien, LÉGÈRE EN AOUT qui se vend est son affaire et LES MAUVAIS BERGERS que personne ne demande est la mienne ! Pourquoi pas ? C’est une façon de voir les choses ! Je vois Dany pour les photos de Mehmet et la fiche technique, et aussi Richard pour le pognon ! (Mais il n’a pas son chéquier

COMMENTAIRE a-POSTERIORI

Il est frappant de remarquer que dans ce  survol  de ces journées, je parle peu de spectacles vus. En vérité, le Gintzburger qui navigait dans cet  Avignon 75  y était pour des raisons de business.  J’achète ci, je vends ça. C’était mon métieret déjà cela commençait à devenir un marché. Non que le off y soit déjà devenu omniprésent. Mais c’était le rendez-vous incontournable des professionnels. Il fallait y aller. Il fallait y être vu. On y traitait des affaires. Il importait de se méfier des concurrents. L’A.F.A.A. y tenait ses assises. L’O.N.D.A. également.et la S.A.C.D. Bref en quelques jours on croisait des gens qui étaient disponibles pour parler alors qu’à Paris certains n’accordaient leurs rendez-vous qu’au compte-goutte.Apparemment je connaissais beaucoup de beau monde et j’étais estimé.
                 
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 1 février 2007
Un peu de confusion dans l’ordre chronologique de ces narrations. Mais est ce important : n’est ce pas l’époque qui compte ?

22.5 -Miracle à Nanterre : voici qu’on y montre un spectacle capable de concerner la population de Nanterre ! L’ennui, c’est que ce n’est pas Debauche qui est le réalisateur. C’est un « accueilli », Michel Raffaëlli, qui, avec l’aide de sa femme Betty et d’un journaliste de FRANCE NOUVELLE, a tenté de transposer en termes scéniques une action syndicale menée par les ouvriers d’une papeterie pendant 12 ans, action qui fut victorieuse puisque le patronat renonça au démantèlement de l’usine, qu’il avait projeté et commencé à entreprendre. LA BÉCANE, c’est la machine qui fabrique le papier. Le titre indique qui est la vedette de la représentation. C’est l’engin lui-même imaginé par Raffaëlli, et qui roule et tourne commandé par les acteurs en exprimant des sons, qui mis ensemble font une étonnante musique. La Bécane-objet vaut à elle seule le dérangement. Elle restera dans le souvenir de ceux qui l’auront vue. Le « spectacle » a malheureusement la volonté de ne pas être théâtralisé et le résultat est qu’on s’y ennuie un peu, car en fait, il ne s’y passe pas grand-chose. On voit le patronat fourbir ses coups à renfort d’un langage ésotérique de technocrates assez savoureux, on voit les ouvriers travailler, s’organiser, lutter, triompher. Raffaëlli a voulu donner la dimension de la « durée », montrer qu’une grève, c’est surtout attendre, tenir, s’organiser pour manger, boire et dormir. Il y a réussi mais l’action proprement dite manque au spectateur voyeur. Un très beau sentiment passe à travers ces 80 minutes, c’est l’amour de ces hommes et de ces femmes pour l’outil de travail qui appartient au patron, mais qui est LEUR chose, et qu’ils soignent avec une vigilante ferveur. Très bien montrée est la fragilité de la hiérarchie interne établie par le « Pouvoir » lorsqu’on voit le contremaître passer à l’action aux côtés de sa vraie classe après avoir été l’autoritaire chef au service des patrons.
Bref, LA BÉCANE est plus qu’un spectacle, un acte politique de bons militants communistes. On aimerait que le Parti produise plus souvent de tels témoignages. Il est vrai que Raffaëlli est un vrai artiste, et qu’il a du cœur.

24.5 - Je n’avais pas vu le PROVISIONAL THEATRE de Los Angeles à Nancy, et le moins qu’on puisse dire est qu’AMERICA PIECE y a été mal accueilli. On a parlé de boy scoutisme. Soi-disant qu’on avait vu ça 100 fois, que c’était amateur. J’ai moi-même étourdiment commenté les choix de Jean Grémion. Bref, le vent du mépris enveloppait cette production. Or, c’était absurde. L’apport de cette petite équipe est inestimable. Car avec une étonnante économie de moyens -5 hommes, 2 femmes, qui exprimaient TOUT avec leurs seuls corps et voix, sans apport d’aucun costume ou accessoire, hormis  quelques cubes misérables-, une haute précision, une professionnalité fruit d’un travail évidemment rigoureux, elle SAIT en 2 heures nous faire éprouver la décadence d’une Société, celle des Américains blancs, et à tout prendre la nôtre. Et ceci au travers d’une série de sketchs tous plus « signifiants » les uns que les autres. Je crois n’avoir jamais employé ce mot, dont je suis coutumier, avec plus d’à-propos.  Cette dénonciation, ce cri de refus, finalement très violent, et très désespérant dans la mesure où il est constat, aveu d’impuissance, débouche sur une vision d’avenir très peu réjouissante. Bien sûr il faut accuser ici la dépolitisation des jeunes aux U.S.A.  Face à une société dont elle dissèque les tics et les tares, cette jeunesse n’a rien pour se raccrocher. Ici, heureusement, nous n’avons pas l’habituelle ultime référence à la vertu chrétienne des 1ers âges.
Bref, contrairement à l’inadmissible premier jugement rendu sans voir, il faut féliciter Grémion d’avoir sélectionné CE groupe, le seul sans doute existant aux Etats-Unis qui ait quelque chose d’authentique à nous montrer, hors de tout colonialisme culturel.
Et il ne reste plus qu’à stigmatiser notre presse, qui est passée complètement à côté de l’événement. Mais peut-être était-elle « dérangée », et sans doute à remettre en accusation la salle Poirel, dont on peut se demander vraiment pourquoi TOUT  ce qui y passe y fait le bide.

25.5 – Le ballet Joseph Russillo est un beau ballet classico moderne, composé de danseurs incontestablement excellents, et de danseuses qui gagneraient à être plus belles. Ce groupe fait sûrement figure d’audacieux auprès des ballettomanes avertis, car les musiques sont contemporaines et accessoirement concrètes, et les dessins voulus par le chorégraphe ne sont certainement pas conventionnels, quoique les pas eux-mêmes ne m’aient pas semblé être très originaux. Mais le moins qu’on puisse dire est que le choix des thèmes est, pour quelqu’un comme moi, surprenant d’inutilité. Il faut être un danseur, vraiment, pour imaginer aujourd’hui une heure de spectacle conte de fée fondée sur un mélange Belle au bois dormant et de nains à la Blanche Neige. Non seulement je me fous comme de l’an quarante de l’anecdote prétexte choisie, mais encore je n’en reviens pas que dans une tête de 1975 puisse germer un tel projet. L’anachronisme du propos est éclatant. Et là me semble résider un des bâts qui blessent cet art si soigneusement maintenu à l’écart des préoccupations contemporaines. L’autre est que je maintiens qu’il est limité. Le corps, à lui seul, aussi jugulé et soit-il, aussi inventif aussi, est impuissant à « exprimer ». Je peux admirer la technique. Je peux apprécier les figures. Je n’éprouve pas. Et je crois que si certains ballets (je ne parle plus de Russillo ici) arrivent parfois à transmettre une émotion, c’est à la musique qu’ils le doivent.
En tout cas, ici, (je reparle de Russillo), la froideur est totale, la beauté l’est EN SOI, POUR SOI. C’est impeccable et professionnel. Et c’est bien ennuyeux.

27.5 – Il y a décidément des démarches qu’il est difficile de ne pas dénoncer, même si la jeunesse du responsable l’excuse, même si la sincérité de l’auteur dramaturge réalisateur n’est pas douteuse. J’ai déjà fustigé de cette plume ceux qui se servent d’un événement politique à des fins artistiques personnelles. Richard Demarcy est incontestablement de ce nombre et sa NUIT DU 28 SEPTEMBRE gagne à être plus étayée politiquement, plus explicitée, et moins tirée à un esthétisme où l’influence de Vitez est lisible avec un goût du paroxystique qui rend insupportable le « jeu » des acteurs. L’argument très simple (comme la vigilance populaire portugaise a permis sans doute d’éviter le 28 septembre une reprise du pouvoir par la droite), est confusément dilué par ces excès irréalistes. Et c’est bien dommage car du point de vue de l’information, le spectacle est utile. On y découvre une réalité portugaise où la réaction représente un danger encore vivace, un peuple qui conquiert sa lucidité et sa maturité, un souffle révolutionnaire ardent. Malheureusement, cela ne transparaît vraiment que dans la dernière _ heure, quand l’« art » consent à se gommer un peu et quand le contenu l’emporte, appuyé par une importante participation musicale émotionnelle.

5.6 – Voici C’EST PITIÉ QU’ELLE SOIT UNE PUTAIN de John Ford et Michel Hermon. Un sacré coup de barbe, et pourtant c’est très bien, c’est très beau, c’est très fort et cela ne dure qu’1h _. La distribution est de tenue et Hermon lui-même atteint à d’étonnantes dimensions dans le grotesque tragique d’un personnage de moine. Je ne vois pas bien à quoi rime le dispositif en spirale qui oblige les artistes à se tenir sur des pentes vertigineuses, mais il a de la grandeur. Sa froideur toute métallique me semble pourtant desservir l’œuvre, toute baignée des brûlantes passions d’une Italie où s’affrontaient une impitoyable répression morale et une luxure débridée. Dans la version très pudique de Stuart Seide, il y a 3 mois, j’avais été touché par l’espèce de plaidoyer en faveur de l’inceste qui semblait avoir été le propos de l’entreprise.  Ici, les amants coupables sont montrés nus, mais il ne passe aucune sensualité et l’inévitable de l’attrait exercé par les jeunes gens l’un sur l’autre n’éclate pas.
Je crois bien me rappeler qu’après la représentation d’Ivry, j’avais eu une discussion sur le problème de l’inceste avec des proches. En sortant de la Cité Universitaire, ça ne me serait pas venu à l’idée, tant cette représentation m’a été éloignée, étrangère, non-concernante. Du spectacle d’Hermon, j’ai envie de dire que c’est une superbe machine vidée de contenu. Sans doute est-ce parce qu’Hermon, une fois de plus, a fouillé psychanalytiquement ses personnages. Ce qui était simple, clair et efficace est ainsi devenu tortueux et confus. Et puis qu’est-ce que ça peut être agaçant que de voir tout le temps des gens dont la gestuelle va systématiquement à l’encontre de ce que dit le texte ! « Levons-nous » : ils se couchent ! « Marchons » : ils s’assoient ! « Descendons » : ils montent ! Merde quoi… Faut-il ajouter que la beauté des femmes n’est pas le fort d’Hermon ? Laurence Février à poil, moi je vous le dis, ça ne donne pas envie de bander !

6.6 – LA MORT DE DANTON avait été montée par Vilar peu après son accession au TNP. DANTONS TOD figure d’autre part très souvent au programme des grands théâtres allemands. En français comme en allemand, cette fresque historique assez peu tendre pour nos grands hommes et assez ambiguë quant au contenu, a toujours été jouée réaliste, avec des acteurs rappelant les physiques des héros authentiques et dans des décors reconstituant le comité de salut public, l’Assemblée Nationale, le tribunal révolutionnaire, la guillotine (en Allemagne), ou faits de rideaux neutres (chez Vilar). Le jeune Bruno Bayen ne s’est pas contenté de ces 1ers degrés. Son spectacle ne nous montre pas un moment de la Révolution Française vue par Büchner, mais le rêve imaginaire de cet auteur faisant agir des personnages faussement historiques et réellement habités par le Romantisme germanique dans un décor transposé qui pourrait valablement servir à l’OR DU RHIN ou à l’ANNEAU DES NIBELUNGEN. C’est au milieu de cette nature chargée des mystères du Walhalla qu’évoluent des gens qui s’appellent Danton, Robespierre, Desmoulins etc… , qui physiquement ne leur ressemblent pas, qui disent les mots consignés par les archives, mais décalés, déphasés, dans une neutralité de ton qui doit vouloir signifier le parallélisme de l’univers montré. Dois-je dire que cette démarche m’a paru fort vaine et pour le moins gratuite. Mais enfin, si le metteur en scène voulait se singulariser, pourquoi pas ? Un parti est un parti et celui-ci est tenu. Malheureusement l’ensemble du spectacle manque horriblement de gros plans. Gérald Robard, qui joue Danton, donne trop souvent l’impression de « déblayer ». Je me suis effroyablement emmerdé. Ça, ce n’est pas acceptable.

7.6 – Il ne faut pas être de mauvaise foi : TIMON D’ATHÈNES monté par Peter Brook, que je n’avais pas encore vu parce que je faisais ma mauvaise tête, c’est très bien. Surtout la 1ère partie, qui est réellement spectaculaire, où on a le choc de ce lieu admirable qu’est le théâtre des Bouffes du Nord laissé intelligemment à l’état de carcasse (ô Mme Weber, cette vision ne vous a-t-elle inspiré aucune réflexion sur ce qu’aurait pu être le PALACE si vous n’aviez pas eu des réflexes de petite bourgeoise ?), et où on fait connaissance avec un François Marthouret merveilleux, évoluant dans un environnement « pauvre » mais de bon goût, THEATRAL sans nul doute, point encombré de machines et de stuc. On ne peut pas le nier, Brook connaît son métier. Dommage qu’il se soit exercé trop austèrement sur la 2e partie, où il y a des scènes à 2 et 3 personnages longues et ennuyeuses. Ce Timon, prodigue de ses deniers, abandonné par la cour de ses faux amis et allant dans le désert mourir à côté d’une mine d’or découverte par hasard qui aurait pu lui « rendre son rang » ! Mais enfin, l’ensemble est si satisfaisant que j’ai tendance à laisser de côté mes réserves. Il y en a pourtant, et d’abord ce salmigondis de nationalités qui s’affrontent sur l’aire de jeu en des baragouins teutons, négroïdes et anglo-saxons trop éprouvants pour l’oreille.
Et puis il y a la misogynie de Brook qui s’ajoute à celle de Shakespeare et fait que la condition féminine n’est vraiment pas à la fête dans cette soirée. Et il y a les thèmes shakespeariens eux-mêmes ! Des « phrases politiques » que je ne puis admettre, ce général Alcibiade, militaire juste, honnête, courageux… et victorieux opposé à la veulerie des civils « démocrates », (le mépris du peuple est pour une fois gommé : si la « populace » de « basse extraction » fait l’objet de quelques tirades, les esclaves du Maître déchu font montre de quelque grandeur d’âme, surtout l’intendant, qui se comporte vraiment très bien après la faillite du jeune homme à la mode, chacun à sa place sociale s’entend !), enfin, le comportement de Timon lui-même, dont le désespoir a quelque chose de Jules Dupont ! Mais dans le négatif total, aux confins de la folie.
Mais ne chipotons pas ! Un beau spectacle est un beau spectacle. Celui-ci en est un. Tant mieux !

Ici se situe le festival d’Avignon 75

29.8.75 – Je le dis toujours :" le théâtre au mois d’août à Paris, ça marche"  La preuve, je l’ai eue encore une fois à la Pizza du Marais. Le spectacle, c’était un One Man Show, l’acteur auteur Jean-Claude Monteils, le titre QUEFADA ! L’heure 22h30, et c’était bourré, archi-bourré, « superarchibourré ». Et ne croyez pas que ça l’était d’étrangers ! Point ! On ne causait que notre langue autour de moi, et sans accent !
J’ai toujours trouvé Monteils très gentil. C’est pour ça que je me suis dérangé pour le voir. Mais je n’ai jamais trouvé, ni qu’il ait un grand talent, ni qu’il soit d’une super intelligence. Monteils tout seul pendant une heure dans des textes de lui, ça n’est pas le vol du Concorde. Mais au niveau du DC 4, ça n’est pas mal.
C’est une série d’histoires et un poème que conte l’auteur acteur dans la bonne tradition des diseurs. Certaines sont drôles, le poème est beau, mais il y a trop de facilité et cela fleure trop souvent son divertissement de salon. Ni politique, ni grivoiserie ! Le public, jeune dans l’ensemble, avait l’air de bien s’amuser et de ne pas en demander davantage !

4.9.75 – « Que celui qui n’a jamais bu, me jette la première bière ! »… Ha ! Ha ! Ha ! Avouez qu’elle est bonne celle-là ! C’est un des nombreux mots d’auteur de Mario Franceschi dans ICE DREAM, divertissement de bonne compagnie pour fin d’études dans un cours privé du XVIe arrondissement, qui se joue au THEATRE PRÉSENT à la Villette.
Ils sont cinq. Une nana nommée Melle Raymond, qui a dû faire des tabacs au Cour Simon car elle a du chien, de l’abattage et du métier. Et 4 types dont 2 au moins sont des folles tordues (mais sans doute les 4 sont ils « homosexuels »).  Ils jouent des scènes qui se veulent drôles et qui vous arrachent parfois un rire dont on a un peu honte. Rien n’est original dans ce spectacle, rien n’y vole haut. Le dernier sketch, parodie des visions sur Molière qu’on a dans les Maisons de la Culture, est cependant vraiment amusant au niveau du cabaret.

10.9 – Si ça volait un peu plus haut, si c’était moins étiré et moins lourd, ce serait drôlet de bout en bout au lieu de l’être par moments seulement. CITROUILLE de Jean Barbeau, est une pièce canadienne à laquelle le réalisateur, Dominique Serreau, a tenu à conserver son caractère exotique. Le texte, avec ses particularismes de langage, est dit avec saveur par Huguette Faget, Coline Serreau et Monique Tarbès, qui incarnent 3 nanas féministes qui décident de séquestrer un mec connu, un beau publiciste (Gabriel Gascon) pour que le scandale fasse ressortir l’injustice de la condition féminine. Le débat reste malheureusement au niveau des lieux communs. Ce presque boulevard est déraciné à la Cartoucherie.

12.9 – L’entreprise RASHOMON par le « théâtre du Décaëdre » qui groupe autour de Pierre Santini quelques comédiens qui ne sont pas de la première jeunesse, me paraît très significative d’une époque où les artistes rêvent de s’exprimer, mais ne savent pas quoi dire. Ils se réfugient alors dans le « merveilleux », l’exotisme. Ils cherchent à travers des textes éloignés dans l’espace et dans le temps un message transmissible. Brecht s’était servi d’une telle transposition. Mais Roland Ménard, qui a adapté les contes de Ryonosuke Akutagawa, n’est pas Brecht et son texte reste au niveau d’une imagerie de contes de fées qui ne s’adresse ni aux enfants ni aux adultes. De plus, quelle idée, après l’admirable esthétisant film japonais, que d’aller montrer sur une scène ce colporteur du « Jeu de la vérité », qui se trimballe du côté de la célèbre porte de Kyoto où les morts se réveillent pour conter leurs histoires ? Le cinéma avait là des moyens dont le théâtre ne dispose pas… et les comédiens français ne font vraiment pas le poids, notamment dans les combats, quand on a en mémoire leurs confrères japonais vifs, nerveux, rapides, cruels, violents. Ici, tout est mollesse, lenteur, temps qui se traîne. On est surpris en sortant de constater qu’il ne s’est écoulé que 2 heures. Pourtant cet univers où les puissants sont toujours perfides, salauds, provocateurs, et les petits éternellement victimes, où la femme de surcroît est un objet totalement à la merci des caprices de l’homme, aurait pu me sembler concernant. Il eût suffi que les protagonistes eussent réellement quelque chose à faire passer à travers leur montage. Hélas ! je les crois bien paumés !

13.9 – Madrid, (Nouveau Mexique aux U.SA.) est une ville morte. Elle a été abandonnée par tous ses habitants il y a 20 ans lorsque la direction de la mine a décidé de cesser l’extraction du charbon. C’est dans cette cité fantôme, à l’orifice du puits, au milieu d’un chaos d’objets rouillés et d’une prolifération de cadavres momifiés par la silicose, que viennent se planquer 2 hommes, 2 Espagnols, dont l’un est le fils d’un des Puissants du régime Franquiste, l’autre un exilé, pour qui le Madrid d’Espagne s’identifie au Madrid américain.
L’anecdote est réaliste : les 2 lascars ont imaginé de faire chanter Franco en faisant croire que l’émigré avait enlevé l’enfant d'une bonne famille. Un dialogue par radio téléphone avec les autorités ponctue ainsi l’œuvre. Il s’achèvera par l’ordre donné par les hélicoptères de l’armée U.S. de tuer les trublions.
Mais cette anecdote n’est qu’une trame légère, et la beauté de la pièce vient de ce qu’elle s’évade dans l’irréel, le phantasme et le rêve, avec une dimension épique de toute beauté et surout un épilogue positif qui est, de la part d’Arrabal, une véritable profession de Foi. Car le « fil » du titre « sur le fil », c’est celui que tendra au-dessus de la Puerta del Sol  l ‘émigré revenu en Espagne et qui, devenu funambule, atteindra ainsi l’immeuble exécré de la Police phalangiste pour y jeter la bombe libératrice du peuple espagnol. Les vieux thèmes arrabaliens se retrouvent deci-delà, comme celui de l’Amoureux qui suce la peau de sa fiancée, puis la mange par petites bouchées pour mieux ne faire avec elle qu’une chair, un sang. La transposition entre le réel et l’imaginé se fait à travers un univers de trapèzes volants qui me rappelle je ne sais plus quoi mais quelque chose. Seulement, ces références sont ici transfigurées par le Politique. L’important, on l’a deviné, c’est l’identification entre la ville fantôme américaine et la capitale de l’état fasciste vidée de son âme, c’est-à-dire de tous ceux qui y signifiaient l’exigence de la liberté. L’odeur de mort qui baigne la pièce ne sort ainsi point scatologique, mais cri de haine, de rage envers le régime exécré. Madrid d’Espagne est morte comme est morte la Madrid américaine, mais l’ESPOIR demeure. Dans la ville U.S., il est symbolisé par un vieil amuseur public, qui faisait ses choux gras en divertissant les mineurs et qui est resté seul, rêvant d’acrobaties fabuleuses. Mais le vieillard n’est plus capable de tenir sur le fil.
Aussi –et cela est magnifique- transmettra-t-il ses pouvoirs de mainteneur de la vie à l’émigré, en prévision de son retour triomphant. Il ne pourra le faire qu’en se donnant lui-même la mort. Il se précipitera donc au fond et s’écrasera sur le sol des galeries que parcourt périodiquement un train (réel ? irréel ? Nous ne saurons qu’à la fin que ce train ramasse les cadavres momifiés pour les transporter à une usine qui en fera de la pâté pour chiens –ô « Soleil vert », le rapprochement s’impose un peu trop ! Avais-tu vu le film ? ô Arrabal ? ). Les vautours et les corbeaux qui lui obéissaient se mettront alors à protéger les 2 Espagnols et attaqueront les hélicoptères U.S. lorsqu’ils viendront  pour les massacrer. Ainsi la folie, la cruauté des hommes sera-t-elle contrariée par l’union des forces de la nature.
On pourrait dire qu’Arrabal se REFUGIE dans l’imaginaire et que son combat n’est pas concret, pratique, étayé par des offres de solutions. Mais SI, au niveau de l’artiste, la transposition est valable. Il appartient aux hommes d’action d’imaginer les modalités qui abattront le fascisme. Arrabal élève son phantasme à la hauteur d’un drapeau qui claque au vent. Sa symbolique est dénonciation et appel aux armes. L’important de cette pièce est qu’elle est charnière. Le désespoir qui se traduisait par l’univers bien connu et  finalement agaçant de l’Arrabal de jusqu’à maintenant fait place à la Foi. Avec cette mutation, apparaît la pudeur : ici, point de défécations, de nudité, d’urine rouge ou bleue. La pureté baigne le langage comme une nouvelle naissance. (avec quand même quelques « rappels », mais noyés, balayés par le souffle de l’ensemble).
Jorge Lavelli, comme chaque fois qu’il monte quelque chose qui lui importe, se montre un grand faiseur. Sa mise en scène est rigoureuse, claire, belle. Les passages du réel à l’imaginaire sont évidents. Il est servi par un Pierre Constant remarquable et par un Daniel Ivernel qui prouve que, quand il est bien dirigé, il reste un grand acteur.
C’est une production Lars Schmidt, Frank, Vollard.

COMMENTAIRE

Franco allait mourir le 20 Novembre 1975 et ce fut, quelque part, le chant du cygne d'un auteur qui s'appelait Arrabal car il allait perdre son repère principal : son indispensable repoussoir : le dictateur impitoyable et son cortège de lois démesurément répressives.
Le pire fut peut-être même pour lui l'imprévisible (et relativement rapide) évolution de l'Espagne vers un régime à l'image "démocratique" des autres Pays Européens.
Bien sûr il a continué à écrire : c'était devenu son "métier". Mais la justification politique de ses phantasmes personnels allait devenir au fil des temps de moins en moins évidente et par conséquent saper la dimension "universelle" de son discours.
Il m'est arrivé de me demander quelle aurait été l'évolution d'un Federico Garcia Llorca vieillissant s'il n'avait pas été assassiné à temps. 

16.09 -La présence au FESTIVAL D’AUTOMNE de l’ACTION CULTURELLE DES TRAVAILLEURS ALGÉRIENS doit être mise à l’actif d’Alain Crombecque, comme naguère celle de Dario Fo à Chaillot à celui de Jack Lang. Mais de même que là, « on » avait invité la vedette et c’était l’agitateur qui était venu, de même ici, on a misé sur l’ambiguïté d’une équipe prestigieuse du fait du nom de son animateur Kateb Yacine en supputant que sa GUERRE DE DEUX MILLE ANS serait « tous publics ». Et on a dû s’apercevoir qu’il disait vrai en affirmant ne s’adresser qu’aux émigrés. Car son œuvre est impitoyablement en arabe, et il n’est pas aisé de s’y retrouver quand le programme vous prive de points de repère, comme c’est le cas pendant les premiers quarts d’heure, quand la troupe raconte « la voix des femmes et leur rôle dans l’Histoire, la formation du Maghreb ».
Comment qualifier ce spectacle parlé, chanté, psalmodié ? C’est une revue politique, très politique même, uniquement politique, visiblement CONTESTATRICE au niveau algérien : la lutte pour l’indépendance du peuple algérien y trouve en contrepoint celle du peuple vietnamien. On chante l’Internationale (que j’entendais en arabe pour la 1ère fois), au début et à la fin de la représentation, qui dure 2 h 30, sans entracte. La lutte des Palestiniens en 3e pôle s’identifie aux deux précédentes et la duplicité colonialiste est partout mise en évidence à gros traits. Passons sur la cruauté des Français en Algérie et sur celle des Américains en Indochine qui ne sont pas des thèmes nouveaux pour nous, mais remarquable est la démonstration montrant Juifs et Arabes coexistant sans heurts jusqu’à ce que la perfidie étrangère les ait dressés les uns contre les autres. Le spectacle, très libre de forme, décontracté et néanmoins exact, fait avec des accessoires élémentaires, (une tête d’âne, un képi, des objets simples signifiants quand une simple main sur l’œil ne suffit pas à désigner Moshe Dayan), juxtapose les scènes en un édifice qui stigmatise évidemment toutes les formes d’agression dont ont été et sont victimes les laissés-pour-compte de la politique capitaliste.  Et exalte leurs victoires dues aux vertus profondes, au courage et à la bonté des causes. Les bourgeois dont les intérêts ne recoupent pas ceux de leurs compatriotes sont égratignés au passage, comme les chefs s’étant trompés et se trompant, voire trahissant, comme le Muphti de Jérusalem ayant cru en Hitler comme défenseur des Arabes, le Roi Abdallah de Jordanie ayant fait alliance avec Ben Gourion, Bourguiba ayant nié la libération du Vietnam, « trahi la Palestine » et mollesté ses étudiants.
Je reprocherai à ce spectacle de donner une fausse image de l’Algérie de Boumediene. Cette troupe, en Algérie, n’est évidemment pas dans la ligne. Ou si elle l’est, c’est que les mots y recouvrent des impostures car personne ne dira que ce Pays soit aussi carrément Révolutionnaire. Ce qui est courage à Alger devient ici, alors que l’équipe semble avoir un caractère officiel qu’accentue sa Présence dans un Festival lié au Pouvoir, mystification. Les émigrés s’y tromperont-ils ? Eux que Brook, Rozan, Crombecque veulent attirer aux Bouffes du Nord ?
Je lui reprocherai, -moins grave- un certain manque de rythme, mais qui tient à son caractère « Arabe ». La notion de temps n’est décidément pas la même pour ces gens-là et j’ai ramé à certains moments avec un peu trop de distance.
Quant à la langue, je me souviens d’un certain Kateb Yacine qui, en français, s’exprimait superbement. Je ne puis juger de son style en arabe. Ceux qui entendaient ont beaucoup ri au cours de la soirée.
Reste que c’est un beau, grand spectacle sur le contenu duquel, en soi, je ne puis qu’adhérer. Je ne suis pas certain qu’il soit du goût de ceux qui subventionnent le Festival d’Automne. 

17.09 – Le Japonais de Peter Brook, Yukata Wada, présente au Théâtre des Quartiers d’Ivry deux Nôs contemporains, AOI et HANJO (ce sont des noms propres). Eh bien très sincèrement, ces Nôs modernes en complet vestons et avec téléphone, sont bien décevants quand on comprend de quoi ils causent, ce qui est le cas ici puisque le spectacle est en « version française ». (J’écris « version » et non « langue » parce que le texte est d’une platitude à faire bêler d’aise les doubleurs de western spaghettis !). Ce sont des « dramuscules » qui ne sont pas sans rappeler –au sang visible près- ceux qu’on montrait au Grand Guignol à la belle époque. Faut-il les raconter ? Va pour un : dans un hôpital, une femme dort, semi-démente. On apprendra qu’elle est tourmentée par le fantôme d’une ancienne  maîtresse de son mari, laquelle maîtresse ignore d’ailleurs ce que fabrique son double puisque elle-même, au même instant, roupille paisiblement auprès de son propre époux : (c’est AOI).  La forme, à part quelques récitatifs psalmodiés et l’intervention périodique d’un flûtiste « ponctueur », est complètement boulevardière. Les récitatifs permettent aux élèves de Vitez et de Brook qui sont sur la scène de montrer ce qu’ils savent faire ! Le flûtiste est nègre !

19.09.75 – Antoine Bourseillier a joliment arrangé le Récamier en théâtre bourgeois. EN 1ère classe, vous êtes devant, assis dans des fauteuils. En 2e classe vous êtes derrière, sur des gradins, le cul reposant sur des banquettes molles et le bas du dos rompu par une barre de bois qui signifie l’amorce d’un dossier. Quand on est en 2e classe, le spectacle a intérêt à être passionnant, car tout ensommeillement est impossible. J’étais en 2e classe pour KENNEDY’S CHILDREN, une pièce américaine adaptée par Bourseillier en personne, un Bourseillier qui succombe une fois de plus à la fascination des U.S.A. et à la tentation de nous les faire bien comprendre –selon sa vision.
Cette vision, c’est d’abord celle d’un monde où les destins se tissent dans la solitude. Il n’y a pas de dialogue dans la pièce : 5 personnages désabusés viennent se saouler dans un bar, et débiter à notre intention un monologue intérieur. Il y a la gauchiste qui se drogue (chacun sait que l’un ne peut pas aller sans l’autre !) et qui conte les échecs de ses interminablement renouvelées marches de protestations et manifestations de non-violence. Il y a la starlette que la mort de Marilyn a émue plus que celle de Kennedy et qui s’est jurée de la remplacer, mais s’est aperçue qu’il y a avait 50.000.000 de filles dans le même cas qu’elle (Chantal Darget, qui arrive à être émouvante et drôle)
Il y a le G.I. au Vietnam qui bouffe du jaune et voit du communiste partout. Il y a enfin le comédien d’avant-garde (Roland Bertin), qui a écumé tous les cafés-théâtre de New York, a fait le tour de toutes les agressions au public et de toutes les aberrations de l’ imagination créatrice, et en est revenu désabusé. Au milieu de tout ça, un barman algérien reste là toute la soirée sans dire un mot, faisant semblant de remplir des verres de temps en temps. Qu’est-ce qu’il doit s’emmerder, le pauvre !
Ai-je besoin de dire que ces monologues, ces discours, sont découpés en tranches. Un personnage commence un récit, puis un autre le relaie et ainsi de suite jusqu’à ce que ce soit de nouveau à lui, sans ordre préétabli, cela dit. Pendant qu’il cause, les autres demeurent figés dans des attitudes qui montrent qu’ils demeurent perdus dans la continuité de leurs réflexions. Ils ont l’œil fixe de ceux qui ne trichent pas et leurs poses ont été esthétiquement étudiées. De temps à autre, l’un va aux lavabos, très lentement, ou sort dans la rue où la pluie coule (vraiment) à flots !
Bien sûr, le dessein du spectacle est de stigmatiser l’American way of life. De démasquer les impostures qui aliènent ce peuple. Les monologues « causent » d’ailleurs, et les personnages non contents d’aligner des faits, les dissèquent, les analysent, les expliquent.
Malheureusement, il ne semblerait pas que l’auteur ait lui-même une conscience politique bien précisée. Aussi la leçon est-elle confuse. La charge sur les cafés-théâtre fait rire à bon marché un public de professionnels, mais va dans le sens de ceux qui éteignent dans l’œuf les tentatives de ceux qui veulent vraiment dire un message à leurs contemporains. L’aveuglement du G.I. fait frémir quand on songe à quelle intoxication psychologique ont été soumises les troupes engagées en Extrême-Orient, mais l’assertion selon laquelle les Viets se droguaient pour mieux combattre est pour le moins douteuse et de toute manière l’œuvre en reste au cliché : liberté d’un côté, communisme de l’autre. Bref, l’ambiguïté chère à Bourseillier est à l’honneur. Constat d’échec, la pièce ne propose RIEN.
Elle est mélancolique. Mais en plus morne… Et singulièrement ennuyeuse, car tout compte fait ce que nous disent ces gens-là ne nous apprend rien. La satire est gommée par la « rigueur » de la mise en scène. Là où ces déchets d'humanité se parlent à eux-mêmes, il eût fallu qu’ils s’adressent A NOUS, qu’ils nous prennent à témoin, à partie. Qu’ils jouent PRÉSENTS et DÉCONTRACTÉS. Au lieu de ça ils se trimballent comme des morts-vivants. C’est chiant au possible par ELOIGNEMENT, par NON LIBERTÉ !
Je n’ai pas dit qui jouait le soldat ni qui était la gauchiste ni le nom de l’auteur parce qu’on m’a retiré mon carton où c’était écrit. La gauchiste, c’est la fille du couple Emilfork. Elle est charmante et très bien.
Au sous-sol du Récamier, Bourseiller a utilisé le décor du BALCON pour aménager un bar. C’est cossu, calme, très anglais, très comme il faut. C’est là, de préférence, que se tient d’Abzac.
REPÈRES :

La fille du couple Emilfork s’appelle Stéphanie Loïk. On la retrouvera bentôt au fil de ces carnets comme réalisatrice elle-même.
Quant à d’Abzac, c’était un curieux personnage très lié au Capitalisme international, ami et conseiller d’Antoine Bourseiller, au demeurant très sympathique, qui trimballait sur le monde de l’argent en train de balayer ce qui restait des rêves Communistes, un regard lucide et mélancolique

24.09.75 – J’ai vu dans ma vie un nombre respectable de Woyzeck !
Considérable, est la flopée des jeunes metteurs en scène de toutes les générations que j’ai vu grandir, qui a désiré un jour, se frotter à cette pièce de Büchner, ou à sa sœur, LEONCE ET LENA, que Savary monte d’ailleurs en ce moment même à Hambourg. C’est donc un « classique ». Je le sais quasi par cœur. Il est vrai que l’anecdote est simplette : un militaire sur lequel un médecin major fait une expérience qui consiste pendant 3 mois à le nourrir exclusivement de haricots, a un enfant naturel avec une nommée Marie, fille faible et facile qui se donne au Major, ce qui provoque que Woyzeck la tue avec un couteau et se jette dans l’étang. Dans le texte, la pièce est découpée en « tranchinettes » sous forme de petits tableaux successifs en des lieux différents. Si bien que les metteurs en scène respectueux et ne disposant pas de machinerie consacraient aux changements plus de temps qu’au spectacle lui-même. L’anecdote est lâche, le contenu original assez confus. C’est la raison, je pense, pour laquelle ces « artistes » en mal de s’affirmer et de se revendiquer que sont les metteurs en scène ont toujours été aussi séduits. Chacun  y a vu midi à sa porte, qui appuyant sur le « social », qui sur le « freudisme ». Je n’ai pas souvenir qu’un seul ait joué le « fait divers ». Sans doute eût éclaté alors la médiocrité du propos : Woyzeck n’a de valeur qu’en tant que plateforme d’extrapolation pour INTERMÉDIAIRES entre le créateur et le consommateur, pour RE créateurs de seconde main. Sa vogue n’eût point été telle en un temps où le vedettisme eût moins été recherché par les médiateurs.
Daniel Benoin a pris un des tableaux de la pièce, celui où la garnison s’égaye dans la fête foraine, et en a fait son décor central. En gros, tout s’y passe, une estrade en signifiance de petit théâtre permettant à ceux qui dominent les autres de le faire visuellement, et un coin « maison » indiquant l’espace de Marie. Mais ce décor et les êtres qui s’y meuvent semblent sortir de quelque apocalypse. Les hommes et les femmes sont vêtus de haillons. La poussière flotte entre les ruines. Cet univers chaotique totalement étranger à Büchner mais qui rappelle l’environnement du BRITANNICUS de Mesguisch, veut montrer qu’un groupe de « rescapés » fuyant une catastrophe planétaire y recréera spontanément (je lis le programme) « ses lois, ses habitudes, ses vexations, ses proscrits et ses martyrs ».
Philosophie désespérante d’une jeunesse désabusée, qui ne croit pas en l’avenir de l’homme, science-fiction qui va beaucoup trop à mon goût dans le sens de la politique d’un capitalisme moribond dépêchant ses artistes annoncer aux hommes qu’ils n’ont rien à attendre d’une Révolution ! Selon les déclarations de Benoin, Woyzeck, dans ce contexte, fait figure de « martyr » dans la mesure où il s’insurge contre la morale commune.
Ouais ! De toutes façons, ça ne se remarque pas au spectacle. Par contre, ce qui se détecte, c’est une grande qualité d’exécution : les acteurs, cette fois-ci, sont tous bons, et la réalisation, rigoureuse, est par moments fort belle. Jean-Claude Durand est un Woyzeck très satisfaisant. Reste que l’entreprise, et son succès, sont significatifs du goût du jour, mais pas probants au niveau des réflexions dramaturgiques de Benoin : une fois de plus, il ne me paraît pas très

« intelligent ». Son mérite aura pourtant été d’avoir essayé de faire preuve d’imagination. Mais cette imagination s’est exercée indépendamment de l’œuvre, qui n’est plus ici que moyen.

REFLEXION :

Je me demande bien pourquoi dans ce compte-rendu, je ne souligne pas que WOYZECK est une œuvre inachevée. Sans doute l’ai-je déjà fait à l’occasion d’une version antérieure. Il y en a eu une dans mon propre THEATRE d’AUJOURD’HUI dans une mise en scène d’André Steiger présentée dans le cadre du « concours des jeunes compagnies ». Je pense que c’est ce côté inachevé qui intéresse les réalisateurs en mal de reconnaissance comme « créateurs ». Ils peuvent donner libre cours à leurs « lectures », et pour une fois ce n’est pas au détriment de l’auteur puisque celui là n’est pas allé jusqu’au bout de son écriture.

27.09 – Je ne sais pas trop pourquoi j’attendais beaucoup de HINKEMANN de Toller monté par François Joxe au Théâtre de la Plaine. J’avais d’ailleurs essayé, mais en vain, d’intéresser nos intrépides correspondants à cette affaire dès le niveau de participation à la production. En vain ! Et je suppose que s’en frotteront les mains les communistes orthodoxes, ceux pour qui les lendemains chantants pour tous sont une évidence scientifique qui ne souffre ni le doute ni l’angoisse. En effet, à travers un cas apparemment particulier –celui d’un homme qui a dû être amputé de son sexe à la suite d’une blessure de guerre- Toller (qui écrivit sa pièce en prison où il « purgeait » une  peine de 5 ans pour avoir été en 1919 un des dirigeants de la Bavière soulevée) pose le problème du bonheur que peut trouver un homme non fondu dans le moule de l’uniformité, dans quelque type de société que ce soit. C’est, au-delà de l’accident décrit, le thème de l’individu dans la collectivité qui est évoqué. Le singulier n’y sera-t-il pas toujours rejeté, objet de risée ? Ne sera-t-il pas acculé à la mort sociale ?
Grave question, à laquelle le militant P .C. de service est incapable de donner une réponse. À ses yeux, d’ailleurs, c’est une affaire sans importance. La Révolution apportera aux hommes la vêture, le manger et les biens de consommation. Elle « soignera » les asociaux pour les ramener à la norme. Il est clair que cette thèse ne peut que faire crier à la « réaction ». Toller, militant dans sa vie, est pessimiste dans son œuvre, -et nous l’avions déjà bien vu avec le « héros négatif » de HOP LA NOUS VIVONS !— contradiction apparente, car il est mû par une évidente Foi en l’impossible.
Impossible ? À ses yeux d’homme des années 20, OUI. Mais l’avenir reste ouvert. (Hélas en 1975, RIEN N’A BOUGÉ. LA MEME PIÈCE pourrait être écrite, c’est grave). Il ne faut pas penser seulement rationnellement. Il faut réintroduire la notion d’AMOUR, non pas en attendant la « lumière céleste » comme le petit vieux chrétien, mais en se rappelant, comme Hinkemann que, « qui n’a pas de force pour le rêve n’a pas de force pour la vie. » Pour parler comme Garaudy, Toller, en somme, revendiquait déjà la « transcendance du communisme ». Il réclamait le combat pour la « qualité » et non seulement pour la « quantité ». Cela dit, n’allez pas croire à une pièce « prêchante ». Non ! Tout passe à travers l’anecdote : donc, Hinkemann, qui était un Homme avec un grand H, un costaud, un baiseur, marié à une femme qu’il aimait, revient de la guerre atteint dans sa chair et par la même occasion dans son âme. Il a honte, et Grete, qui étouffe d’inassouvissement sexuel, souffre car elle aime encore son mari, mais lui croit qu’elle ne lui voue que de la pitié. (ici entrent en jeu les problèmes de ces couples qui s’entredéchirent parce que l’un imagine les réponses qu’il croit que l’autre lui tait !). Un jour, il la croit et dans un élan, part chercher du travail. Il n’en trouve qu’un, -car le chômage sévit- horrible : à la foire, il mordra le cou de rats vivants et boira quelques gorgées de leur sang : cela plaira aux foules qui sont avides de violence. Lui qui adore les animaux et respecte la VIE, il accepte, POUR QU’ELLE AIT UNE VIE DÉCENTE, car c’est  très bien payé. Mais pendant ce temps elle succombe à la tentation et couche avec un ami. Menée par lui à la foire, elle voit son mari et a un sursaut : elle rejette l’amant car elle sent à quel point ce que fait Hinkemann, c’est par amour pour elle.
L’ami vexé se venge en disant à Hinkemann que sa femme l’a vu à la foire et a RI. Ce trait atteint Hinkemann comme une offense grave. Et puisqu’il est devenu « une cause légale de divorce, même pour l’église catholique », il répudie Grete. Et celle-ci se jette par la fenêtre, tandis que Hinkemann reste seul dans cette époque « qui a perdu son âme ».
Voilà. C’est tout, c’est mélo si on veut, c’est populiste si vous voulez, mais c’est très beau, c’est concernant, c’est atteignant. Et c’est en 1975 une reprise UTILE car les questions posées sont plus vivantes que jamais et plus que jamais ce monde semble avoir perdu son âme !
Joxe a remarquablement monté l’œuvre, surmontant les écueils, rendant admirablement le son de la foire, qui dépasse de très loin, naturellement, celui d’un univers d’environnement. Cette foire, c’est la foire humaine, celle des normaux ! Elle est située dans l’époque de la pièce, mais ces costumes de carnaval, ces grimaces et ces masques ne parviennent pas à faire croire qu’il s’agit d’un temps révolu. Hélas cette transposition n’est que trop présente.
Ferai-je un reproche, Joxe est admirable dans le rôle d’Hinkemann, mais il me semble qu’à sa place, je ne me le serais pas distribué. Il manque de carrure pour faire un Hercule de foire plausible. Mais baste ! C’est une critique mineure.
Et l’important, c’est le cri du spectacle, impeccablement et professionnellement exprimé, ce cri qui tient dans une phrase de Brecht mise en exergue : « Il est impossible de tuer tout à fait l’envie des hommes d’être heureux. »

COMMENTAIRE :

J'ai rarement été ému en relisant mes écrits qui ont plus de 40 ans d'âge : j'écrivais en 1975 qu'il aurait pu être écrit à ce moment là. A l'évidence il pourrait l'être encore. Quel malheur qu'un tel constat soit possible. Un théâtre de la périphéie parisienne n’annonce t’il pas HOP LÀ NOUS VIVONS  pour sa saison 2007 / 2008 !
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 1 février 2007
30.09 – Je suis bien content, parce que comme l’ESSAI SUR LES ŒUVRES DE PIERRE LOUYS du Théâtre Essaïon, BILITIS ET APHRODITE, c’était pas long, j’ai pu d’un coup de métro faire acte de de présence au Palace qu’on ré-inaugurait, et assister à toute la 2e partie de UNE ANÉMONE POUR GUIGNOL, le spectacle d’adieu de Maréchal à Lyon, qui est tendre, comme tous les spectacles de Maréchal, et doucement subversif sans que ça aille trop loin ou que ça vole trop haut, et lourd en matériel et pesant en durée, et souvent ennuyeux et parfois beau, avec des « moments » hélas rares, et une belle envolée au sens propre du mot de Ballet (l’acteur qui joue Guignol) à la fin du spectacle. Je me suis un peu fait chier durant cette moitié de spectacle que j’ai trouvée au surplus complaisante, mais qui, bien sûr, est de tenue. Comme on m’a dit à la fin (des gens qui avaient tout vu) que  la 2e partie « rachetait » la 1ère (celle que je n’ai pas vue), je me suis accordé congé pour demain.
Pour ce qui est de Bilitis, Colette Godard a imprimé dans LE MONDE que Régis Santon y avait dévoré Pierre Louÿs à belles dents ! Moi, je n’ai pas remarqué de subversion dans ce spectacle et d’ailleurs je n’y ai rien décelé. J’ai vu 4 belles nanas dansotter et se « gouiner » quelque peu, j’ai entendu vanter le mérite des courtisanes, j’ai par moments perçu des mots d’un texte qui me passait par-dessus la tête, j’ai émergé de fumigènes et j’ai garé mes jambes des étincelles que projetaient certaines torches, j’ai écouté de la musique qui était de Wagner et qui par conséquent était belle. Marie-France Santon en reine de beauté ne m’a pas paru faire le poids, mais elle a de l’émotion. La pépée qu’on fout à poil pour la crucifier est agréable à considérer. Bref, cet « essai théâtral » n’a qu’un défaut qui est de m’être totalement étranger. Je ne juge pas : je n’ai pas reçu.

2.10 – Le PÉNÉLOPE et ULYSSE de la Compagnie de la Grande Cuillère n’a rien à voir avec l’Antiquité Grecque. Ce sont les noms de 2 forains qui vont avec 2 autres compères (Raoul et Arlette, mais ils auront d’autres noms quand ils n’incarneront plus l’homme et la femme éléphants), proposer des spectacles aux spectateurs qu’ils trouveront. AINSI passent-ils 1 h 30 à NOUS proposer un spectacle qui commence toujours et ne se développe jamais, et n’est jamais joyeux et est toujours mélancolique. L’idée est assez séduisante, mais ces jeunes gens manquent de rythme et de métier. Ils voudraient visiblement communiquer avec NOUS et nous multiplient sourires et adresses, voire visites dans la salle. En vain, parce qu’ils sont entre la fraîcheur des amateurs et l’Art des professionnels sur un fil où ils se tiennent mal. En outre, ils sont beaucoup trop « gentils », « convenables ». Ce sont des timides et leurs contestations sont dérisoires. Il y a plusieurs fois des amorces de situations qui pourraient déboucher, (comme par exemple les « rapports » fille - père dans cette famille), mais restent embryonnaires.
L’équipe est de bonne volonté, à suivre, et sympathique. Elle a du talent en herbe. Mais il faut que l’herbe pousse.

8.10 – Ne soyons pas chiens : LES TROYENNES, mises en scène par Andréï Serban, « opéra épique inspiré d’Euripide composé par Elisabeth Swados », se laisse voir sans ennui, et même avec un certain plaisir. Le Pouvoir a bien misé. L’émigré roumain baille aux élites occidentales un art de qualité, spectaculaire et sans danger. C’est même un art « conservateur » au sens étroit du mot, puisque le contenu avoué du montage est de prouver qu’une révolution –aussi radicale soit-elle, ici la victoire « totale » des Grecs- ne détruira jamais l’« âme » des vaincus. Mieux, les vainqueurs en seront aliénés. Aucune « civilisation » ne peut être détruite… Suivez mon regard : vous pouvez toujours vous agiter, Communistes roumains, vous n’atteindrez pas l’âme de la Roumanie éternelle qui accumule des forces de résistance, telles ces Troyennes au cours de leur longue marche vers l’esclavage au terme de laquelle les veuves et les filles orphelines auront « compris » que, aussi longtemps qu’elles vivront, les Grecs « ne pourront rien faire d’autre que subir leur influence ».
Que ce « message » nous vienne de la MAMA de New York ne sera pas pour surprendre. Qu’il soit cotonné dans un salmigondis de langages aussi différents que le grec ancien, l’aztèque, l’indien-américain, le sumérien, des langues africaines, des chansons des Balkans et d’Amérique du Sud, montrera qu’il n’est pas « culturel » qu’en imposture, en gratuité. En fait, la lecture de la déclaration de Serban dans le programme m’a permis de déceler ses intentions. Mais la lecture de la représentation est illisible. Cela dit, on se laisse volontiers emporter par un mouvement vif, énergique, brillant, bourré de trouvailles ingénieuses. On a affaire à un bon faiseur, à un professionnel, et à une troupe qui  paye comptant. C’est un spectacle parfait dans la ligne d’un festival comme celui d’Automne.

9.10 – Hier, c’était un mélange de langues réputées archaïques. Aujourd’hui, c’est un dialecte de type brookien qui serait, disent les cultivés, celui de certains Indiens du Pérou. De toute manière, on s’en fout : c’est rauque, c’est barbare, on n’y comprend rien, c’est tout ce que demande l’Atelier de l’Epée de Bois avec ce TORO 9 dont je serais bien surpris qu’il déplaçât des spectateurs payants ! C’est encore le festival d’Automne qui règne et on est encore plongé dans des « recherches » ésotériques au goût du temps. Ces 4 types qui souffrent, hurlent, se battent et discourent interminablement dans l’idiome ci-dessus décrit (et qui paraissent, chose surprenante, comprendre ce qu’ils disent) au fond d’un trou encombré de sciure, et que nous regardons d’en haut comme des SS du haut de leurs miradors, ce sont peut-être des lépreux, peut-être des condamnés ou des déportés. En tout cas, ce sont des déchets et si l’un d’eux semble être un Kapo, il n’en est pas pour autant, avec ses béquilles, plus brillant que les autres qui sont entravés. Il se fait d’ailleurs trucider à la fin par un des 3 autres, qui meurt ensuite après avoir soufflé une bougie, on ne sait pas pourquoi !
Je ne doute pas que l’Atelier de l’Epée de Bois ne juge son « travail » passionnant. Il est au demeurant abouti. Hélas tant d’efforts visibles ne débouchent que sur de l’inutile. Ça ne dure qu’1 heure, heureusement.

10.10 – Enfin un gars qui cause français, qui ne se prend pas pour le nombril du monde, qui vise modestement à faire marrer et y arrive, et qui est parfois paré des plumes de la vraie poésie, çà détend et ça paraît soudain sain. UN FARRÉ PEUT EN CACHER UN AUTRE, one man show « musical », est franchement drôle et généralement d’un niveau assez élevé (avec pourtant quelques chutes dans le trop facile). Pendant 90 minutes, ce petit diable d’homme se dépense à toute vitesse pour nous divertir. Les préoccupations de l’heure ne le tracassent apparemment pas. Je le regrette un peu, mais ne boudons pas. Il mettra peut-être un jour son génie inventif, son sens du gag, sa vivacité au service de quelque cause. Le spectacle est présenté dans une péniche amarrée Canal Saint-Martin. Une fois qu’on est à l’intérieur, hormis la forme un peu allongée de la salle et les courants d’air glacés, ça ne fait pas la différence avec un autre lieu. Mais l’arrivée est amusante. Ça change !

14.10 -Tout me paraît possible au théâtre hormis de faire chier le monde. Andonis Vouyoucas semble n’avoir aucune idée de ce principe élémentaire et ses TROYENNES d’Euripide font regretter celles de Serban qui du moins avaient un « parti » et étaient spectaculaires. Certes, le texte y était dit par les artistes américains de la MAMA dans un charabia gratuit, mais ici, quoique prononcé en soi-disant français, il est inaudible.
Ici comme là, on n’a donc comme recours que ses souvenirs d’Université pour entendre l’anecdote. Mais foin de tant de simplicité. L’équipe du théâtre de recherche de Marseille s’en fout, qu’on suive ou pas. Méprisante pour les « rapports mercenaires » qui dominent le théâtre mondial, elle se complaît dans le « non-spectacle », et chacun des 4 hommes et des 4 femmes de ces TROYENNES a visiblement surtout cherché à s’épanouir soi-même. Le programme nous apprend d’ailleurs que « l’Acte théâtral est la réaction physique, psychique, phonétique, et intellectuelle par laquelle l’acteur, dans un moment donné, révèlera son être ». L’ennui, c’est que l’être de l’affreuse nana qui hurlait périodiquement en se roulant par terre, moi je n’en avais rien à foutre. La gratuité, l’inutilité et la vieillesse de cette recherche me paraissent éclatantes.

COMMENTAIRE :

Etonnante, cette relecture  de ces deux compte-rendus sur une même pièce antique à quelques jours d'intervalle. C'est un des mystère de ce métier et je le constate encore : quand quelqu'un a l'idée une année de monter une pièce laissée dans l'oubli, on peut être certain que quelqu'un d'autre parfois à des milliers de kilomètres du premier aura la même idée.
Et puis, autre chose, le contenu de ces TROYENNES dont je me demande pourquoi personne n'a songé à l'exhumer lors des années sombres de l'occupation, je veux dire celles où "on" n'envisageait pas encore la probabilité de la défaite de l'Allemagne Hitlérienne. Nous étions plusieurs à penser qu'au fil des années ce seraient les vaincus qui s'empareraient de l'âme des vainqueurs brutaux … Il me semble que cela se vérifie petit à petit un peu partout dans le monde d'aujourd'hui. Non? :  . 

14.10 – Alberto Vidal est un mime, un pantomime, un comédien, un « onomatopiste » de talent et plein de drôlerie. Au Palace, son one man show est divisé en deux « sketches » d’1/2 heure chacun. Le premier est irrésistible. Il montre l’itinéraire d’un Italien qui va visiter un musée à New York. Ça commence au photomaton pour le passeport, ça passe par le voyage en avion et ça finit par l’ahurissement du visiteur comparant un tableau avec la notice s’y rapportant dans le catalogue. C’est désopilant.
L’autre est plus ambitieux et vise à nous faire entrer dans un univers où les objets crachent, pètent, fument, sont inutiles et provisoires. La scatologie chère aux Ibériques se donne ici libre cours et c’est un peu dommage car ça n’est vraiment pas original. Mais enfin l’ensemble est très valable.

15.10 – À dire le vrai, il est assez surprenant que j’aie aimé LA SENSIBILITÉ FRÉMISSANTE de Pierre Macris, mais c’est un fait que j’ai été sous le charme et que je suis sorti assez ravi du Studio d’Ivry. 
L’auteur est sétois comme le réalisateur, Jean-Marie Windling. Seul un provincial accroché ou un Canadien aurait pu écrire ce texte qui défie les lignes de force contemporaines, échappe à toute possibilité de classement référencié et est pourtant bourré de réminiscences quand ce n’est pas de plaquages avoués de fragments d’œuvres illustres. En fait, la comparaison qui viendrait le plus à l’esprit, ce serait SIX PERSONNAGES EN QUETE D’AUTEUR. Sauf qu’ici c’est plutôt un auteur aux prises avec SON propre personnage (un type qui a assassiné sa mère), et avec les personnages nés de ses phantasmes. L’intrigue est réelle, conduite comme on ne le fait plus avec un commissaire style Sherlock Holmes et un policier chauve, un assassin qui tombe dans un traquenard, une sœur peut-être incestueuse, en tout cas pleine de bonne volonté envers son frère traqué, et un amant de la sœur objet du mépris et de la jalousie du frère.
Mais les fils de cette intrigue archi-conventionnelle sont tirés à vue et le vrai sujet est finalement celui de la création théâtrale. L’auteur Dieu, maîtres des destins des êtres qu’il a enfantés mais qui, pour les spectateurs, peuvent avoir l’apparence de la réalité, ce n’est ni très neuf ni très profond. L’atmosphère, de surcroît, n’est pas sans rappeler celle qu’il y avait voici 50 ans dans des trucs comme AU GRAND LARGE, étrange, mi-réaliste mi-mystérieuse, paradoxale.
Windling (qui joue l’auteur et donc en même temps l’assassin, avec finesse et exactitude) écrit dans le programme que « l’espace scénique est traité (dans sa mise en scène) comme une évidence et non comme un support d’illusion ». Il ajoute : « l’acteur n’est pas non plus un support d’illusion ». Je confesse que je ne vois pas ce qu’il veut dire, mais que son travail m’a paru intelligent et inventif, sans parler du fait qu’il est tout à fait professionnel. Il mérite un coup de chapeau car la tâche n’était sûrement point aisée avec un texte aussi « littéraire » (au sens où Vitez l’entendrait de Pommeret), dont l’humour (involontaire souvent de la part de l’auteur mais récupéré par le lucide réalisateur) fait rire sans que jamais ce rire ne bascule, et dont les tirades sont assumées au point que jamais l’ennui ne perce.
Reste que cette soirée n’est que « curieuse », récréative. J’aimerais que Jean-Marie Windling s’attaquât à des sujets qui me concernassent un peu plus.

18.10 – Sartrouville - Je sais bien que le satisfecit permanent dans lequel se complaisent les communistes bon teint a quelque chose d’une imposture, mais je sais aussi que toute tentation de dénoncer ses « excès » est aussitôt récupérée par la droite réactionnaire. Dans cette perspective ont  raison ceux qui dénoncent dans le LEAR de Bond une œuvre antisoviétique. Et Chéreau ne se défend que mollement –il montre donc le bout de son oreille- lorsqu’il écrit dans le programme que « répondre aux critiques politiques qui lui ont été faites, voudrait dire réfléchir longuement sur le Marxisme, sur les camps de concentration, sur les démocraties populaires. »  En fait, la « réflexion » de Chéreau me semble être déjà faite, et même si je peux croire sincère celui qui a rêvé naguère avec « le prix de la Révolte du Marché Noir », lorsqu’il jette un regard noir sur la notion de « Révolution », un regard désespéré, désespérant, -qui est partageable dans une certaine mesure-, je ne puis que trouver suspect le refuge qu’il revendique dans le « métier d’homme de théâtre », pauvre artiste dépassé par la tâche de l’analyse politique,
car il a CHOISI ce LEAR et ceci est un acte politique, surtout quand on songe au milieu « populaire » dans lequel il est censé le
présenter- ; et je ne puis  que m’insurger lorsqu’il me demande à travers cette pièce dont la politique, selon lui, n’est que l’horizon, de condamner « la renaissance éternelle des rébellions ».
Cette renaissance-là, Chéreau, ne m’intéresse pas, non plus que de savoir que les « rébellions » sont vaines et que le peuple après chacune sera exploité par les (presque) mêmes maîtres. OUI, vous avez bien traité de Rébellions, mais point de la Révolution. J’aimerais être sûr que c’est clair en vous.
Chez Bond, en tout cas, l’analyse me paraît friser celle des journalistes de l’AURORE plus que celles de ceux de l’HUMA. Si j’ai bien compris, les 2 vilaines filles de LEAR voulaient piquer le magot du vieux en forme de guerre traditionnelle. Le sort du peuple n’eût pas été amélioré. La bonne fille Cordelia entraîne les paysans à la révolte. Lorsqu’elle a le Pouvoir, l’oppression qu’elle fait régner est pire encore que la précédente. S’y épanouissent en tout cas de bien sinistres arrivistes comme le sanguinaire médecin de la prison. Et de bien étranges louvoyeurs comme le Ministre traître qu’on retrouve dans tous les régimes aux leviers de commande.
Bond est un anglo-saxon. Je doute qu’il ait lu Marx. Il regarde le monde du froid avec le frisson de ceux qui sont dehors. L’idée de prendre l’intrigue de Lear en la transposant n’est pas mauvaise, mais pour moi, Français, ces guerres physiques mélangées de social sonnent un peu de travers. Comme un anachronisme. Chéreau a accentué l ‘ambiguïté par le décor de mine dans lequel il fait commencer et ensuite enveloppe l’action. L’exploitation de l’homme par l’homme y est montrée sous son vrai visage. Lear, ses filles, puis les sbires de Cordelia, sont d’impitoyables « Patrons ». Mais de patrons à Rois, Princesses, on glisse dans un magma auquel des oreilles britanniques sont peut-être familières, mais point la mienne qui trouve qu’on mélange la chèvre et le chou.
Chéreau n’a pas réussi là son meilleur spectacle, et d’abord parce qu’on s’y fait chier copieusement. Ensuite, parce que le décor de Richard Peduzzi, beau lorsqu’il nous saisit d’emblée, se révèle vite infonctionnel. Et puis François Simon n’est pas terrible en Lear. Et puis, que voulez-vous, ça ne m’a pas « dérangé », ça ne m’a guère concerné. Cette belle machine douteuse va trop dans le sens de la politique contestatrice telle que l’entend le pouvoir !

20.10 – Je ne serais pas surpris que notre bon tout Paris –mais je peux me tromper- fasse de L’INTERPRÉTATION un succès. Personnellement, je me serais plutôt emmerdé, et d’autre part j’ai été sérieusement agacé par cette exhibition de Myriam Mézières qui m’a paru d’une impudeur totale, non parce qu’elle se fout à poil, mais parce que SON narcissisme développé m’a paru inadmissible et con. Il manque à Myriam Mézières pour jouer les grandes dames amoureuses d’elles-mêmes cette dimension qu’a par exemple Marucha Bo.
Je cite Marucha Bo parce que les auteurs de l’interprétation, Javier Arroyuelo et Rafaël Lopez-Sanchez ne sont autres que ceux de  L’HISTOIRE DU THÉATRE DE COMÉDIE POLICIÈRE et de FUTURA. Les liens avec le GRUPO  TSE sont évidents. L’INTERPRÉTATION veut être la revanche des obscurs, des sans grades, des éclipsés de la gloire, des évincés du LUXE et de VINGT QUATRE HEURES. Les tâcherons de la plume, naguère fabricants d’un matériau de base, se promeuvent réalisateurs et suscitent des « vedettes » conformes à leur image de marque, un Facundo palot nommé Dorian Paquin, et une Marucha de faubourg : Myriam de Mézières frappée, fanée, tapée, diverse avec application, flegmatique comme l’autre mais sans la classe, parfaite, trop parfaite, mais sans le décollage. Bref, on a l’impression d’un spectacle du TSE joué par des doublures et réglé par un régisseur qui prendrait des négligences avec le cahier d’Alfredo Arias.
Reste qu’à défaut de le voir, (nom de Dieu que le décor de Paloma Picasso est laid !), on entend le texte. Son style nous est familier. Il est répétitif, rigoureux, insolite. Il conte l’étrange histoire de Fay Baxter, chanteuse de rock, qui entre Le Caire et Alexandrie, entendra des voix émergeant de sa surdité supposée et se mettra à s’interroger sur l’amour en soi et sur l’amour de Nicky qu’elle jettera dans le Nil avant d’aller chanter face à la mer.
Cela « fonctionne » « impressionnistement » au gré d’une logique interne pas tout de suite perceptible. Mais foin de « l’anecdote ». Elle compte peu. L’objet du spectacle, -et j’emploie le mot « objet » avec tout le sens qu’on lui donne de nos jours- , c’est la FEMME MYTHE, fabrication de la société de consommation. C’est aussi la FEMME transcendée en frigidaire, issue d’âmes de pédé qui ne peuvent voir en elle qu’une beauté SANS utilité. Et d’ailleurs, cette beauté est factice, obtenue par des moyens de music-hall. C’est enfin la FEMME vampire, épouvantail, la femme abusive, mante religieuse pour l’HOMME. Dorian Paquin joue « effacé », c’est-à-dire réfugié dans le flegme britannique. Nul doute que cette philosophie de l’homme terrorisé par la FEMME toute-puissante n’apparaisse à certains de nos critiques comme une importante dénonciation politique ! Nos penseurs pédés et refoulés vont pouvoir s’en donner à cœur joie ! N’empêche que c’eût été mieux si Alfredo avait été là pour rajouter au spectacle sa marque personnelle de méchanceté glaciale et distante.

21.10 – Je n’ai vu que la première partie du spectacle de RONCONI, événement du festival d’Automne, UTOPIA. Le froid autant que la méconnaissance de la langue italienne m’ont chassé du Parc Floral à l’entracte de la soirée annoncée pour une durée de 3 h 20. J’ai donc vu la création des « Utopies », je n’ai pas assisté à la leçon, c’est-à-dire à la destruction des constructions de la générosité humaine non étayées sur une politisation des masses. Je le regrette mais j’ai compris le propos, c’est l’essentiel et je ne pense pas qu’au niveau de la mise en scène, la seconde partie ait été riche en nouveautés.
UTOPIA est un édifice imaginé par Ronconi en accolant bout à bout des morceaux de pièces d’Aristophane, notamment Lysistrata, Les Oiseaux, l’assemblée des femmes, les Cavaliers, Ploutos. Il est certain que l’auteur grec était très signifiant. Mais Ronconi a décidé de faire jouer ces morceaux choisis tels qu’ils ont été écrits (c’est-à-dire avec des références aux Dieux, aux oracles, aux particularités de la pêche et de la culture athénienne), anachroniques totalement, en costumes rétro modernes, c’est-à-dire dans son cas, évoquant l’ère mussolinienne. Le parti m’a semblé gratuit, et de surcroît inutile. Situées en leur époque, ces comédies sont parfaitement exemplaires et point n’était nécessaire d’attirer l’attention des spectateurs modernes sur le fait –car telle doit être la motivation- que le temps des utopies n’est pas révolu. Mais bien sûr, jouées en costumes antiques, elles n’eussent pas permis au brillant réalisateur italien d’être conforme à sa légende. Après nous avoir montré des chars fonçant sur la foule, et nous avoir entraîné dans un labyrinthe, il ne pouvait pas, n’est-ce pas, faire jouer son UTOPIA sur la scène d’un théâtre. Alors il a imaginé une vaste aire de jeu, sorte de grand boulevard. Les spectateurs sont de chaque côté. Et sur ce boulevard circulent les protagonistes, à pied, en voitures, en camions, en avion. Les meubles sont sur roulettes et ce sont les acteurs qui amènent et emmènent les accessoires au rythme d’un changement permanent. C’est intéressant, mais lent. Ici Ronconi, en outre, isole le spectacle par rapport aux bains de foule où il plongeait naguère ses artistes. Alors certes, sa présentation est personnelle, astucieuse, mais finalement novatrice seulement techniquement. Et même pas. Bayen et Santon avaient le même dispositif, et tout récemment Windling. Mais Ronconi a en plus l’espace et des moyens Beaucoup de moyens un peu insolents. Que ferait-il dans la pauvreté ? J’aimerais bien voir.    

22.10 – Narcissisme pour narcissisme, je préfère celui d’Henri Tisot à celui de Myriam Mézières. Car il est très sympa, ce bon gros imitateur, et il a un sacré talent, et pour ce qui est de l’abattage, il ne craint personne. En fait, au Studio des Champs-Élysées, pendant 2 heures et plus, il raconte sa vie. Comment jeune, il aurait dû devenir pâtissier mais suivait en cachette des cours au Conservatoire de Toulon, comment il est monté à Paris, comment il est entré au Conservatoire, comment il s’est mis à imiter De Gaulle etc. Cette revue est l’occasion à imitations dont certaines sont savoureuses. Dommage que son gaullisme sentimental ne le fasse apparaître un peu con, et que la partie larmoyante de la fin ne m’ait paru longuette. Jusqu’à l’entracte, je m’étais bien amusé. Après, moins.

23.10 – Donc, il apparaît qu’une ligne de force en ce début de la saison 1975/76 réside dans le narcissisme. Apparemment, il y en a une autre, qui est le REFUGE dans l’ÉTRANGE. En voyant récemment LA SENSIBILITE FRÉMISSANTE, je croyais avoir affaire à un cas isolé. Mais voici que OMPHALOS HOTEL relève du même besoin de création d’un univers insolite. Cet univers, si j’écrivais encore dans LIBERATION, et que j’aie envie d’aider les copains, je pourrais le décrire en disant : "quelques privilégiés de la classe au Pouvoir étalent leur décadence dans un hôtel bizarre situé au haut d’une falaise et entouré par des marais d’où monte, de plus en plus présent, de plus en plus investissant, le chant des prolétaires (travailleurs saisonniers du sel)". Je ne ferai alors que tomber dans le panneau tendu par l’auteur dramatique que Jean Michel Ribes montre dans la pièce : il faut dans une œuvre d’aujourd’hui bien fagotée un peu de politique, et de gauche, mais pas trop.
En fait, peut-on dire que OMPHALOS HÔTEL dénonce un microcosme de société signifiant ? Certes point. Ribes a campé quelques « caractères » qui l’ont amusé, un médecin étrange dont la femme est sûrement morte mais il fait comme si elle vivait encore (j’ai déjà vu ça quelque part, non ?), deux hommes d’affaire qui jouent l’exploitation de la côte au Monopoly, un commerçant vulgaire et sa femme éprise d’amaigrissement et de rajeunissement, l’auteur sec, en mal d’idées, (Ribes soi-même ?), une petite bonne qui renifle les draps sales des clients et y lit leurs passions, tares, vices, destins, deux travailleurs des marais qui se font embaucher comme hommes à tout faire et surtout un hôtelier hôtelière haut(e) en couleurs merveilleusement joué(e) par JeanPaul -Muel. Et puis un « mystère » : l’an dernier, un domestique est tombé de la falaise après qu’une bizarre dame hongroise ait occupé la chambre 17. Cette année, c’est une belle dame polonaise qui occupe la même chambre. Elle est arrivée par une nuit d’orage, discernable seulement par le 3e sens au milieu des éléments déchaînés. Si ce n’est pas la mort, c’est sa sœur.
On le voit : description d’un milieu (hôtel de vacances très anglais) où des Hongrois viennent vivre la vie de la pension complète avec tout ce qu’elle a d’artificiel, de factice ; intrusion dans cet univers d’une classe sociale qui est complètement distanciée de ce milieu, le juge, le considère, en profite, en est victime, se sent des attaches avec les parias des marais mais préfère s’en dégager au nom de l’ascension sociale ; injection d’un élément bizarre qui introduira le drame après que tous les lieux communs du genre se soient exprimés, (policier qui prend des flashs sans s’expliquer, éléments déchaînés quand la Polonaise arrive, prémonitions de la petite bonne qui « sait » mais que personne ne croit). Comme on le voit, ce sont, réunies, des recettes de « boulevard intelligent », un boulevard qui me rappelle ces œuvres qu’on pondait vers les années 30…
À propos de Windling, j’ai évoqué AU GRAND LARGE de Sutton Vane. Il y a des titres qui m’échappent mais je suis sûr d’avoir lu dans les Petites Illustrations des pièces anglo-saxonnes relevant du même du même univers.
Cela dit, OMPHALOS HOTEL est-il du boulevard ? Oui, si Anouilh, Salacrou en sont. Non peut-être, car il reste dans le style des perles qui rappellent que Ribes fut l’auteur des fraises MUSCLÉES. Oui, quand même car le propos, dénoncé par le « personnage » auteur de la pièce qui, s’il n’est Ribes lui-même, est du moins son porte-parole, est COMMERCIAL avoué. Oui certainement car Ribes veut réussir dans une ligne où le « Politique » est dosé ; OUI en tout cas par la mise en scène ultra-réaliste et assise sur les poncifs de Michel Berto, par le décor construit de Yannis Kokos, par le jeu des acteurs qui ont chacun SON morceau de bravoure. Oui enfin parce que j’ai, comme on dit, passé une bonne soirée, mais pas une soirée importante.

COMMENTAIRE :

Décidément Jean Micher Ribes a été très prolifique en ces années 1972 / 1975. Il faudrait reprendre un à un tous ces commentaires pour mieux arriver à cerner l'évolution du personnage, ou comment on passe de l'adolescence agressive à l'agitation raisonnable et plus tard au seul souci de faire carrière.L'aboutissement au XXIème Siècle, en plein régime de la droite dure de cette carrière au théâtre du Rond Point prouve qu'elle a été menée avec intelligence et pragmatisme à l'intérieur du "système".N'a t'il pas su en faire un lieu très parisien de contestation bien-séante?

24.10 – Je maintiens que l’idée d’avoir monté DON JUAN (de Molière) rien qu’avec des femmes, est gratuite et ne constitue pas un « parti ». Mais enfin, le spectacle d’Arlette Théphany à Chelles se laisse voir agréablement parce que très vite on oublie que ce sont des nanas qui incarnent les rôles d’hommes tant elles ont eu le souci d’avoir l’air d’être des mecs. Et ceci oublié, c’est vraiment très bien joué, avec beaucoup de trouvailles amusantes au niveau du détail. On ne s’ennuie pas.

Ce serait intéressant mais hors de ce propos de comparer sa carrière à celle de Stéphane Lisner.

30.10 – Vous prenez un texte d’une quotidienneté évidente et vous le faites disséquer comme un oratorio par des acteurs figés qui semblent au paroxysme de l’émotion et laissent entre chaque réplique un temps de 5 secondes environ, et avec une œuvre de 24 pages, vous obtenez un spectacle de 90 minutes. C’est ce qu’a fait Claude Régy avec une oeuvrette de Nathalie Sarraute : C’EST BEAU !
Pour une fois, je ne crierai pas au metteur en scène abusif : je pense qu’avec son truc, Régy a sauvé la pièce, mieux, que d’une pochade, en lui donnant l’air de penser, il a fait quelque chose qui semble important. Car le sujet, s’il était traité au 1er degré, ne semblerait guère original puisqu’il s’agit de l’incommunicabilité entre parents et enfants, une incommunicabilité fondée sur les malentendus. Thème sur-rebattu auquel Nathalie Sarraute n’apporte rien qu’une vision de vieille bourgeoise, mais qui sur la scène de Petit Orsay prend les dimensions d’un plaidoyer, d’un constat douloureux, d’une tragédie moderne, sans empêcher une drôlerie sous-jacente de percer. Il faut dire que Régy est très bien servi par deux grands acteurs très disciplinés, Emmanuelle Riva et Jean-Luc Bideau. Un jeune, Daniel Berlioux, incarne l’adolescent buté dans son monde fermé avec beaucoup de conviction. « Théâtre de la violence », écrit Claude Régy dans les cahiers Renault Barrault : certes, mais de la toute petite violence des tout petits bourgeois enfermés dans leur tout petits faux problèmes de « langage ».

UNE ESCAPADE À HAMBOURG

5.11 – À un moment où j’ai trop souvent envie d’employer le mot « débâcle » pour parler du THÉATRE, c’est une JOIE que de tomber sur un événement qui vous rappelle qu’un jour vous avez aimé cet art au point d’en faire votre Profession. LEONCE ET LENA, comme WOYZECK, n’est pourtant pas une œuvre géniale. C’est même SON inconsistance qui l’a si souvent fait choisir par des metteurs en scène en mal de s’exprimer À PART ENTIÈRE, c’est-à-dire à travers une œuvre malléable. Malheur de nos jours aux auteurs précis, ils n’intéressent pas les réalisateurs, ces vampires, ces médiateurs abusifs, ces intermédiaires détourneurs, surtout en notre temps de Narcissisme promu, de narcissisme succédané des rêves condamnés de l’Homme généreux : soyez névrosés, exprimez-le à travers ce que vous voudrez et la Presse fera la besogne de vous monter au pinacle d’où elle déboulonnera ceux pour qui la contemplation du nombril et la masturbation ne sont pas l’essentiel. Chéreau, Mesguisch, Hermon, Bayen, restez ce que vous êtes, signes de la Mort prochaine d’une culture. Il y a heureusement encore de la SANTÉ DANS LE MONDE : et ce m’est un bonheur que de pouvoir dire que Jérôme Savary est SAIN, et qu’il est un GRAND  metteur en scène SANS que pour autant en sortant de ce LEONCE ET LENA, où pour la 1ère fois il s’attaquait à une œuvre « classique » en allemand, langue qu’il maîtrise mal, sur commande acceptée à des fins purement alimentaires, on ait eu l’impression d’avoir assisté à l’exhibition impudique d’une intimité maladive (ou à son imitation, comme récemment au WOYZECK de Benoin).    
Savary a lu la pièce, a RÉFLÉCHI SUR la pièce, a eu le souci de SERVIR la pièce. Disposant de moyens, il n’a pas abusé, et on ne peut pas parler d’insolence de luxe étalé. Mais plusieurs de ses tableaux sont de toutes beautés –et j’emploie le pluriel à dessein, car on songe à Chéreau pour l’harmonie des groupes et à BESSON pour la signifiance des scènes où le Pouvoir Royal est appelé à s’exercer, référence qui impose de constater que le spectacle est exemplairement distancié. C’est un œil critique qui a constamment CASSÉ le Romantisme par des gags, MAIS TOUJOURS en lui laissant sa force émotionnelle. La dialectique de la dynamique des forces en présence est éclatante. Seules ombres au tableau, la pièce elle-même qui n’est pas très intéressante et est par moments fort bavarde ; et puis, -ceci accentuant ce que je viens d’écrire- la troupe, qui est celle de la Schauspielhaus de Hambourg, ce qui veut dire qu’elle est hautement professionnelle mais « germaniquement » pesante, avec une allergie au rythme qui est regrettable. Mais Savary connaissait l’écueil, puisqu’il n’a en rien eu le choix de la distribution. Et la multiplication de ses trouvailles emporte l’adhésion. J’ai cité deux références, Chéreau et Besson, mais n’allez surtout pas croire à des influences. NON ! C’est le MAGIC CIRCUS appliqué à un texte, MAITRISÉ, discipliné, amputé de tout ce qui a pu y voler bas, qui est le grand sous-jacent de la soirée. Une soirée qui, comme dirait le Michelin, valait le voyage.

Ce compte-rendu a son importance car il situe le moment où Jérôme Savary a commencé, parce que sa gestion financière du GRAND MAGIC CIRCUS était désastreuse, à accepter à l'étranger des contrats rétribués au service d'œuvres qu'il n'aurait pas conçues à la base.Il allait bientôt s'y engouffrer, et notamment dans l'univers du lyrique.N'est il pas devenu, en fin de carrière, directeur de l'Opéra Comique de Paris?  

6.11 – La question est de savoir s’il est justifié de monter HAMLET en 1975. Personnellement, vous le savez, je ne verrais aucun inconvénient à ce que ces monuments du Passé soient enfermés dans une Pyramide à laquelle auraient accès seulement des archéologues à la recherche d’enseignements sur les civilisations disparues. Car je ne crois pas que cette « culture »-là soit promotrice pour l’homme. Elle ne dépasse en tout cas pas pour moi l’intérêt que me suscite par ailleurs un musée – mince il est vrai.
Et je m’étonne que des jeunes gens  en mal de s’exprimer ne trouvent rien de mieux à faire que de s’amuser avec ces reliques patrimoniales dont la forme est périmée et les contenus dépassés. Excusez-moi, mais les « réflexions » shakespeariennes sur la vie et la mort, sur l’existence et sur la folie, sur la flagornerie et sur l’exercice du Pouvoir ne m’intéressent PAS, parce que ces « pensées » sont celles d’une classe dominante, qui par-dessus le marché a disparu telle quelle.
Cela dit, si vraiment il faut monter ces œuvres, alors que ce soit comme l’a fait Denis Llorca en se marrant au point qu’il soit possible de songer à « une mise en pièce ». Tout  y appelle dans ce montage, trahison à la lettre de l’œuvre, puisque on y fait du spectre une machine très humaine animée par les compagnons d’Hamlet ; et d’Horatio le dépositaire d’une « pensée » révolutionnaire; et d’Ophélie une vierge folle hystérique et grotesque ; et d’Hamlet un adolescent grassouillet et insolent, prompt aux jeux violents chers aux universitaires ; et de la Reine une voluptueuse lubrique partouzarde. Le texte des uns est dit par les autres et les tirades sont cassées, et Fortimbras, mystérieux conquérant venu des brumes de Norvège, apparaît comme le sauveur porteur d’un « ordre nouveau » : Ordre nouveau pour QUI ? Le « peuple » est si désespérément absent de toute cette histoire qu’on hésite à voir dans l’happy end une leçon politique. Et c’est cependant un vent de fascisme qui souffle sur ces derniers moments de l’œuvre vue par Llorca.
Singulier Llorca qui est évidemment un homme de droite. Habile trousseur, il fait de son HAMLET un spectacle amusant, étonnant même, surprenant, où l’on ne s’ennuie pas –ce qui est un mérite-, où l’on est saisi par l’imagination déployée, l’invention riche et foisonnante. Et pourtant, la satisfaction n’est point grande car il manque l’épaisseur à cet édifice. C’est du brillant, du clinquant, de la poudre aux yeux. Ce n’est pas PROFOND. Le « Parti » est superficiel. Ce sont quelques idées bonnes, mais ce n’est pas un grand dessein.

COMMENTAIRE a posteriori

Mes réflexions sur l’œuvre de Shakespeare ont  souvent fait ricaner ceux pour qui cet auteur elisabethain est le plus grand génie du théâtre. Alors mettons les pendules à l’heure : je ne conteste pas que les textes écrits soient en langue anglaise du XVIème Siècle d’une grande beauté musicale à entendre. Leur traduction en Français moderne fait perdre à cette harmonie une grande partie de sa valeur.Il existe peu d’adaptations réussies. Mais surtout je m’étonne que tant  de metteurs en scène veuillent faire dire à ce serviteur des puissants de son temps le contraire de ce qu’il exhibe : Prenons l’exemple du MARCHAND DE VENISE. Ce serait une œuvre anti-raciste à cause de la fameuse tirade : « j’ai deux yeux, deux oreilles … etc ». A mes yeux, c’est au contraire un pamphlet anti-Juif qui fait ressortir l’inhumanité du marchand qui réclame de son débiteuren paiement de sa dette  une livre de chair. Plus horrible que cette exigence, vous imaginez ?Anti Juif ici, anti nègre dans OTHELLO car qui est Othello si ce n’est un militaire stupide qui se laisse manipuler au point de révéler sa véritable nature de sauva en assassinant  sa femme sur la foi d’un témoignage qu’il ne vérifie même pas ? Avez vous remarqué que le peuple, disons plutôt la populace, est quasiment toujours traité avec un grave mépris de classe. Les braves artisans du SONGE D’UNE NUIT D’ETE sont décrits comme des imbéciles. Ailleurs ils sont paillards, grossiers, ivrognes. Loin d’être, comme Brecht s’y est trompé, une apologie de la démocratie, CORIOLAN est à mes yeux un éloge du facisme.incarné par le général victorieux qui saura remettre de l’ordre dans l’anarchie plébéienne. Le célèbre discours de Marc Antoine dans JULES CESAR  est une démonstration de la crédulité des gens, de leur versatilité. Je pourrais multiplier les exemples : le peuple n’existe dans la plupart des œuvres  que pour faire rire par sa truculence. Et il est totalement absent de ROMEO  ET JULIETTE, de MACBETH, du ROI LEAR, d’HAMLET … et des RICHARD, EDOUARD et autres ROIS. Ce sont des affaires entre chefs. Voilà : c’est tout. Cette mise au point de ma pensée ne m’interdit pas de rendre hommage à la grandeur à juste titre célèbre de certains morceaux de bravoure ni de reconnaître que Shakespeare fut, à peu près à la même époque que Lope de Vega et Calderon, l’inventeur de ce qui allait être le THEATRE après les siècles d’obscurantisme du Moyen âge. Le mot « RENAISSANCE » lui convient fort bien. Mais qu’on le regarde aujourd’hui comme ayant été « de gauche » : « NON ». 
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 1 février 2007
7.11 – L’AQUARIUM est une troupe TRÈS SÉRIEUSE : quand Nichet et ses camarades (qui dans la vie ont tous l’air d’employés très modestes) s’attaquent à un sujet, c’est en le creusant jusqu’au bout, en le traitant totalement, avec une rigueur intraitable, sans souci de l’éventuelle fatigue du spectateur, qui n’a qu’à suivre, avec ART et DISTANCE. La démarche est brechtienne de façon EXEMPLAIRE et cependant un peu trop impitoyable : la « véritable histoire de AHQ » est une satire écrite en 1921 par un écrivain chinois nommé LOU SIN, que Jean Jourdheuil et Bernard Chartreux ont adaptée pour la scène et ont confiée à l’AQUARIUM. Notons que pour la 1ère fois depuis qu’elle est professionnelle, cette troupe s’attaque ici à une œuvre écrite. Œuvre au CONTENU irréprochable, puisqu’il en ressort qu’une Révolution ne peut aboutir que si elle est faite par des hommes ayant une éducation politique.  
AHQ, l’éternel bafoué du système féodal, croit toucher à sa promotion quand les émeutes de Tchang Kaï Chek secouent l’Empire du Milieu d’un tremblement apparemment révolutionnaire. Mais tout n’était que faux-semblant et les oppresseurs d’hier ne font que changer de vêtements. AHQ sera victime de sa naïveté –sous-entendez l’Histoire maintenant connue de la Chine postérieure et vous voyez comment de cette œuvre de prescience (car Lou Sin n’avait jamais lu Marx), les adaptateurs et les réalisateurs ont fait un pamphlet chargé d’enseignement. Enseignement que je ne puis qu’approuver, comme je ne puis qu’admirer la réelle beauté, la grande intelligence de la mise en scène, la perfection de l’exécution par les artistes. Simplement je regretterai que tout baigne dans une froideur d’ensemble, qui, en fait de distanciation, m’a tenu éloigné du Propos. Bon Dieu, cela devrait me toucher, m’émouvoir, m’atteindre, de voir ce pauvre type FIER parce que le riche l’a distingué, LUI, en lui donnant une gifle ! Cela, devrait m’indigner, me faire râler, que de voir comment les fils du RICHE CONFISQUENT la pseudo révolution en sacrifiant sur l’autel de leurs intérêts un allié objectif soudain devenu victime : les nonnes du temple Bouddhiste. Et le retournement de la situation, quand AHQ le cocu permanent le devient à mort, devrait me soulever de mon siège, m’amener à vociférer, à prendre PARTI et quasi les armes !
Hélas tout est DÉSENTIMENTALISÉ. Et je pense qu’il y a là, magnifié par la perfection même de ce que j’ai vu, un problème qui devrait susciter des remises en question de principes TROP arrêtés depuis Brecht.
Eh quoi, Messieurs, en montant ce genre d’œuvres, vous voulez convaincre, entraîner, dénoncer, réveiller la vigilance. C’est une pierre que vous posez sur l’édifice qui s’écroulera un jour sur l’exploitation de l’homme par l’homme. Alors cette pierre, faites-la POPULAIRE, polissez-la pour qu’elle frappe. Ce n’est pas CONCÉDER, ce n’est pas être PUTAIN que d’employer les moyens qui toucheront les âmes et les cœurs. OUI, j’ai écrit « les âmes et les cœurs » car vous ne vous adressez qu’aux cerveaux, ET CE N’EST PAS SUFFISANT. Aux cerveaux, vous devez d’ailleurs surtout vous y adresser HORS du théâtre. ON N’APPREND PAS au théâtre, MAIS  ON peut y être galvanisé, enthousiasmé, horrifié. Ô Brecht, que de mal tu as fait quand tu as dit qu’il fallait que le public réfléchisse PENDANT la représentation, qu’il la regarde en CRITIQUE. Mais NON ! Il s’emmerde le public quand tu ne l’aliènes pas. Et MOI, c’est APRÈS que j’ai envie de réfléchir. De toute façon, PENDANT le spectacle, je n’ai pas le temps. Et puis, dites, vous me le téléguidez ce que je dois penser : si je ne pense pas comme vous, je serai un réactionnaire. C’est un péché qu’on ne décide pas d’assumer comme ça parce que vous m’aurez laissé 5 secondes pour y songer, savez-vous ?
Bon ! Voilà donc un grand et beau spectacle réalisé par une équipe qui est maintenant hautement professionnelle mais qui est enfermée dans une école. Je souhaite qu’elle en sorte. Une révolution est un jour sortie d’un opéra de Verdi. Croyez-moi, le texte ne parlait pas au cerveau. Un texte qui aurait parlé au cerveau eût  fait l’affaire du Pouvoir en place. Car qui pense n’agit point. Il faut PENSER AVANT. On puisera alors peut-être au théâtre l’étincelle qui déclenchera un processus. En pensant sur la scène et en obligeant les spectateurs à SEULEMENT penser, vous vous faites, Messieurs de l’Aquarium, les alliés de ceux qui vous ont donné la liberté de Parler, POURVU qu’elle ne débouche pas sur la véritable LIBERTÉ, celle qui fleurira au bout de la longue marche qu’annonçait LOU SIN le dépolitisé si lucide des années 20, qui vivait dans une Chine qui déjà n’existe plus et que personne au monde n’ose plus regretter.

20.11 –     « Je ne sais pas d’où je viens.
Je ne sais pas pour combien
De temps je suis ici :
La Mort me saisit
A l’improviste.
       Après, je ne sais pas où je Vais.
         D’où vient que je sois si gai ? »

Ce poème mélancolique clôt LA FOI, L’ESPÉRANCE ET LE CHARITÉ de ÖDON VON HORVARTH, œuvre naturaliste écrite en 1932 narrant le fait divers pathétique d’une pauvre fille démunie dans un univers hiérarchisé à l’extrême, où la place de chacun est définie si gravement qu’il y devient crime de se feindre appartenir à une classe légèrement supérieure. Prise dans un engrenage, la malheureuse fera 14 jours de prison pour escroquerie parce qu’elle aura voulu trouver le moyen de payer une amende de 150 Marks infligée dans une Allemagne peuplée de chômeurs et d’affamés ; aimée par un agent de police, elle sera chassée par son amant lorsque celui-ci sera avisé de la turpitude passée de sa maîtresse par un supérieur. Elle se jettera alors à l’eau. Et ses sauveurs ne parviendront à la ranimer que le temps de la scène finale.   
De cette oeuvrette populiste destinée à émouvoir par des moyens de mélodrame et à susciter l’indignation d’un peuple qui allait encore largement au théâtre, Yvon Davis, collaborateur de Sobel, a fait un spectacle « exemplaire », glacial, un froid constat des dangers qui nous guettent lorsque la classe moyenne est au Pouvoir. L’anecdote est éloignée, transposée dans un univers où chaque geste réaliste, chaque parole naturelle sont « prolongés », procédé de ralentissement qui crée, on le sait, facilement la « distance ».
D’un texte qui ballade son héroïne à travers plusieurs lieux, Max Denès, le décorateur, a choisi la visite à la morgue comme toile de fond de tout l’environnement. Une morgue allemande, propre, blanche, immense et sinistre. Cette toile servira même pour la chambre où les amants s’étreindront.
Entre chaque scène, la Marche funèbre de Chopin et quelques rythmes bien teutons viennent nous rappeler où se situe ce qu’on voit, et ce qui en a découlé.
Faut-il pavoiser parce que des communistes bon teint ont ainsi vidé de son impact émotionnel une pièce écrite pour faire pleurer Margot, et en ont fait un constat aussi net, clair, précis qu’un acte d’huissier ? La presse réunie hier soir semblait enchantée  un célèbre critique de droite  applaudissait à tout rompre ? N’était-ce pas parce que sans pleurs, il n’est point de sentiments soulevants, et par conséquent de danger pour ceux qui ont le Pouvoir : ils s’en moquent qu’on les dissèque d’un œil clinique. Le scalpel manié par un homme ému serait autrement dangereux. Si la pièce avait été montée avec sa substance émotionnelle, je suis sûr qu’elle n’aurait pas tant plu.

21.11 – Spectacle de Marc’o complètement débile au Petit Orsay à 22h15 : L’OMBRE DE VERDI SOUS LES ORMES DE MA MÈRE où l’on voit sous le nom d’Unisex la fille supposée (ou spirituelle) de Verdi suivre au gré des notes du compositeur (heureusement généreusement distillées) un itinéraire tortueux sur la scène d’un théâtre en tant que cantatrice nourrie au culte de son « autopersonnalité », avec à son service un partenaire un peu régisseur qui figure aussi son minable (vrai) père. Michèle Moretti serait une bonne actrice si elle ne faisait pas un geste par mot. Quant à Baillot, je pense que c’est par sadisme que Marc’o a mis dans sa bouche une (courte) leçon de diction ! Le grave, c’est que Marc’o vole toujours à l’heure bien vieillie des BARGASSES et en tout cas pas bien haut. Un des ses « bons » mots n’est-il pas : « Ne monte pas sur ta quatre chevaux » ?...

21.11 – Jean-Louis Martin Barbaz (provisoirement ENSEMBLE THEATRE DE LYON) a monté LES DEUX ORPHELINES avec un œil critique sur la société montrée, mais en réussissant à tenir l’équilibre entre le ridicule et le sensible à tel point que, souriant souvent, restant lucide et pas dupe, le spectateur est pourtant ému par l’anecdote, s’y intéresse et ne s’ennuie pas quoique la soirée dure plus de 3 heures.
C’est que Martin Barbaz est parti du 1er degré, de la lettre du texte, utilisant des vieilles toiles peintes pour l’environnement, laissant couler l’aventure des 2 jeunes filles perdues dans un Paris hostile au milieu d’une société impitoyable ou hypocrite (les « bons » l’étant par grâce divine et non pas par appartenance à telle ou telle classe sociale), -nous sommes un an après la Commune-, et se bornant à « signaler » les instants qu’il conteste ou à « grossir » ceux qui lui semblent grotesques. Pour l’ensemble de la réalisation, on peut presque parler de « pudeur », et le certain est que le document ainsi exhumé prend une valeur informative sur une époque où  la Bourgeoisie, à travers ses œuvres, s’adressait au peuple sans détours, presque didactiquement mais « démagogiquement » sans vergogne. 
Le coup de pouce de Martin Barbaz vient de ce qu’il égratigne (Post) « Brechtiennement » cette Bourgeoisie supposée exemplaire. Intéressante tentative donc, qui s’inscrit dans une recherche de ré-aliénation du spectateur, ligne de force actuelle sur laquelle je reviendrai.

22.11 – Des MADEMOISELLE JULIE, j’en ai connu pas mal au cours de ma carrière. Aussi, en allant voir celle de François Dupeyron à la Cité U, pensais-je être mis en présence d’une mise en scène  qui justifiât cette énième reprise. Or, non seulement je n’ai pas décelé d’originalité spéciale dans ce montage, mais je l’ai trouvé singulièrement mou dans l’acte final, celui qui débouche sur le drame. Valia Boulay joue cependant Melle Julie avec exactitude et Josée Yanne donne quelque véracité, voire juvénilité, au personnage laissé pour compte de Christine, mais François Perrot semble jouer une pièce de Dostoïevski mise en scène par Hossein. Il prend des temps interminables et ce qui ressort, c’est le côté paumé du personnage, ce qui est juste, certes, mais à facette unique. J’ai souri en me ressouvenant de l’aspect MLF contesté par l’auteur d’une héroïne absente : la mère de Julie, militante du féminisme !
Comme quoi tout ça ne date pas d’hier. Je crois que Dupeyron a fait œuvre honnête de serviteur du texte. Mais s’il y a eu de sa part une « lecture », il ne me l’a pas transmise. La critique sociale et morale écrite par Strindberg montrant une société hiérarchisée donnée à une époque donnée n’a pas été dépassée.

28.11 – Je n’ai rien à dire sur LE PARTAGE DE MIDI monté à la Comédie Française par Antoine Vitez. Je suis décidément allergique à cette sorte de littérature culturelle. Vitez m’a semblé être curieusement « serviteur » respectueux. (Mais je n’ai vu que le 1er acte. Il paraîtrait qu’il aurait un peu trahi sur la fin, m’a dit Monique Bertin qui est restée jusqu’au bout.

1.12 – VINGT-QUATRE HEURES par le GRUPO TSE avait de toute éternité été conçu par Facundo et Marucha Bô. Le remplacement de cette dernière par Marilu Marini fait sûrement perdre beaucoup au spectacle. Il y a visiblement des scènes où la doublure, au demeurant callipyge à l’excès, ce qui est gênant quand elle se fout à poil, n’arrive pas à accrocher un public déjà désarçonné par l’absence complète de liens entre les diverses scènes, une par heure, dont l’ensemble donne 24 moments isolés, séparés, d’une journée. Absence de liens ? Pas tout à fait : il s’agit du « théâtre », celui où « l’acteur » se transforme en « personnage ». Transformation à vue, disséquée, analysée, explicitée avec insistance. Transformation de virtuoses physiquement montrée mais aussi transposée sur le plan du personnage et « son » ou ses « doubles ».
Alfredo Rodriguez Arias affectionne les miroirs imaginaires qui sont aussi ceux de l’imaginaire. Comme le texte écrit par lui est reflet de ses propres phantasmes (le crime, l’homme-femme, l’univers sophistiqué d’une certaine bourgeoisie de pointe). Pour lui, la comédie policière et Shakespeare, c’est pareil, ce qui est une manière de contester la « Culture ».
Contestation toute au 4e degré. Au 1er, le spectacle semble hors de notre temps, et l’affection des acteurs d’Alfredo pour les costumes rétro ou historiques ne fait qu’accentuer cette impression d’un monde ne me concernant en rien. À telle enseigne que, frappé d’admiration devant la minutie d’un travail infiniment fini, je demeure froid devant le résultat. Même il m’arriva d’être frappé par l’ennui. Parfait, trop parfait, désincarné, sec, tels sont les qualificatifs qui conviennent à cet édifice qui ne cherche jamais à faciliter l’approche du spectateur. Mais qui navigue dans des sphères exigeantes. Facundo Bo et Zobeïda sont remarquables.

COMMENTAIRE
Il est dommage que ce compte rendu n'explique pas que le remplacement de Marucha Bo par Marilu Marini a été effectué en catastrophe parce que Marucha avait été frappée par un mal impitoyable et qu'elle était devenue paralysée. 

2.12 – « Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler, sont les deux principes fondamentaux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir ».
Tout l’esprit de Pierre Dac est dans cette phrase, un esprit judéo-caustique qui fut très en avance sur son époque puisque dès 1938 il s’étayait sur l’absurde, le mauvais calembour, le jeu de mots poussé au bout de lui-même comme un précurseur des destructeurs de langage qui, déjà nés, ne savaient pas encore qu’ils le deviendraient.
À la Pizza du Marais, Alain Scoff et 2 de ses copains rendent hommage à cet apôtre de la connerie militant pour dénoncer la connerie. Ils modernisent à peine et font mouche après presque chaque mot de leurs HISTOIRES D’OS (A MOËLLE). Une heure franchement marrante au cours de laquelle on n’éprouve aucun « vieillissement ».

3.12 – ALEXANDRA K., texte et mise en scène d’André Bénedetto aurait dû me combler. Par le thème, d’abord, puisqu’il s’agit de « scènes et images tirées de la vie et des écrits d’Alexandra Kollontaï », révolutionnaire russe dont l’existence fut un combat permanent pour la défense des minorités opprimées, puis pour la promotion d’une nouvelle morale sexuelle et pour l’émancipation de la femme. Combat mené en exil jusqu’en 1917, année où la Kollontaï entre en qualité de Commissaire du Peuple à l’assistance publique comme membre du 1er gouvernement constitué par Lénine. Staline, sur la fin de sa vie, l’enverra dans différents pays comme ambassadrice de l’Union Soviétique.
Carrière passionnante, et d’autant plus que la Kollontaï était d’origine bourgeoise et que ses 1ères révoltes l’avaient entraînée vers un gauchisme paré de de toutes ses déviations.
Bénedetto traite son sujet avec distance, mais avec une distance n’excluant pas l’humour, ni même des calembours, et dans une forme libre et décontractée où les acteurs (2 hommes, son frère et lui, et 3 femmes) se repassent à vue les rôles. La Kollontaï est évidemment prétexte à survoler l’histoire, celle d’avant, de pendant et d’après la Révolution d’Octobre. Survol « critique », irrespectueux envers les « grands » Lénine, puis Staline (« comment le représenter », se demande le sculpteur qui fait le lien des scènes entre elles, « immense ou minuscule » ?). Survol contestataire, mais contestataire de l’intérieur. On sent bien que Bénedetto ne cite pas les erreurs en réactionnaire, mais en homme lucide qui n’a en rien perdu sa Foi en le Communisme. En mettant sur la scène cette grande Précurseur, il fait œuvre utile et je n’ai point senti son spectacle tourné vers le Passé.
Alors, me direz-vous, vous êtes enchanté ?
Eh bien NON, car Bénedetto a engagé 2 nanas visiblement étrangères, Marta Alexandrova et Mares Gonzales, dont les accents sont prononcés, et dont les bredouillis rendent inaudibles moult parties du texte. C’est un vrai sabotage interne. La presse bourgeoise aura beau jeu de faire la grande généreuse envers le contenu. Bénedetto lui sert sur un plateau des verges irréfutables pour se faire battre. Il faut tout de même être ravagé, non ? Je ne comprends pas.

3.12 – Copi me désarçonne, et ceux qui lui donnent des moyens me surprennent. Quand il était tout nu peint en vert dans son dernier spectacle, on pouvait voir dans sa démarche une volonté d’affirmer la NON CULTURE, mais ici, dans LA PYRAMIDE, qu’il  joue avec Myriam Mézières, Hilcya Daubeterre (une revenante), Andrew More et Pablo Amaro, je ne vois pas ce qu’il veut signifier à travers l’indigente anecdote d’une Reine Inca anthropophage qui veut manger un rat voyageur de commerce venu de Buenos Aires en touriste. À part un certain racisme, je n’ai détecté aucune ligne d’orientation, à moins que la présence d’un Jésuite crasseux et combinard n’en soit une (antichrétienne ?), et le fait que tous les personnages crèvent de faim au milieu d’un joli parterre de fleurs n’en soit une autre. L’univers décrit est complètement imaginaire, trop complètement pour me concerner.
Reste qu’on suit ça comme des aventures à la Tintin, en s’ennuyant quand même un peu, que Myriam à poil reste belle à considérer et que décidément Copi a un physique hautement comique. L’éclat de rire qu’il m’a arraché n’a toutefois duré que le temps de son entrée.

UNE ESCAPADE À NICE

4.12 - Dure soirée hier, au THÉATRE DE NICE. L’auteur n’avait pas grand succès. Ce n’était que Bisson. Et ce grand escogriffe qui fit un jour Sarcelles se raccrochait à la planche de salut qui consistait à se convaincre soi-même qu’il donnait du lard à des cochons dans cette région sous-développée, mais sa sincérité n’était pas évidente, car BARBE BLEUE ET SON FILS IMBERBE, échec à Nice, eût été débâcle à Paris, et Bisson est trop fin et pas encore assez sclérosé pour ne pas en avoir la lucidité.
À dire le vrai, je suis embarrassé pour rendre compte de ce BARBE BLEUE qui contient quelques perles de grande beauté, mais qui n’a ni queue ni tête, est privé de tout contenu apparent, et n’est qu’une ennuyeuse machine à reproduire les tics de l’artiste auteur metteur en scène Bisson.
Il paraît qu’à Châteauvallon, l’été dernier, le spectacle, avec le rôle joué par Farré, était brillant, drôle et sensible. Il paraît qu’une dimension y apparaissait constamment, contestant le fait que dans un monde où certains crèvent de faim, d’autres puissent ne songer qu’à faire l’amour. Il paraît surtout que cela, de l’avis général, fonctionnait magiquement. Eh bien, est-ce le passage du plein air à la salle fermée ? Est-ce le travail d’approfondissement auquel s’est consacré Bisson pour la reprise ? Sont-ce les changements de distribution ? (Farré remplacé par Bisson –qui semble ailleurs- et Lalande par Paul Chevalier –qui est au demeurant fort bien). Toujours est-il que tel que c’est, c’est à enterrer dans les brumes de l’oubli. À signaler comme particulièrement exécrables et chiantes les interventions chantées de Monique Morelli.

COMMENTAIRE a-posteriori

Jean Pierre Bisson était un personnage souvent insupportable, mais il avait du talent et surtout il était suivi par toute une équipe de comédiennes et de comédiens qui savaient comprendre son univers. Naturellement l'état financier de sa compagnie était désastreux. C'est pourquoi il avait accueilli comme une bénédiction la proposition qui lui avait été faite par le Pouvoir d'aller au Centre Dramatique National de Nice remplacer Gabriel Monnet, lequel irait lui-même prendre la direction de la toute récente Maison de la Culture de Grenoble. Il en avait parlé à tous ses complices et la plupart d'entre elles et eux s'apprétaient à aller le rejoindre sur les bords de la Méditerranée.
SAUF QUE : il était tombé dans un piège, car Gabriel Monnet en partant avait laissé derrière lui toute une équipe d'artistes et techniciens qu'il avait pris soin de protéger contre d'éventuels licenciements, par des contrats en béton leur garantissant l'emploi.
Ainsi d'une part Bisson se retouvait dans l'impossibilité économique d'entretenir à la fois ces gens là et son équipe, et d'autre part il était clair qu'il ne pouvait pas s'entendre avec des artistes devenus fonctionnaires et peu enclins à accepter les humeurs variables de leur nouveau patron.
Très vite, Bisson prit en grippe la ville de Nice. Il continuait à vivre à Paris et de temps en temps il se disait qu'il fallait quand même qu'il aille y mettre les pieds. Alors il réservait un lit de première classe dans le train bleu qui partait tous les soirs de la gare de Lyon … Il allait au restaurant de cette gare (qui s'appelle toujours LE TRAIN BLEU), y consommait un copieux repas et pas mal de verres d'alcool … et il ratait le train!

Quant à Gabriel Monnet qui avait été le premier directeur de la Maison de la Culture de Bourges au temps où la municipalité était "communiste" avant d'entamer le parcours des serviteurs de la culture officielle qui l'avait un moment amené à Nice, Il était arrivé à Grenoble dans une maison toute neuve que briguait un jeune de la région nommé Georges Lavaudant dont le "THÉÂTRE PARTISAN" commençait à faire quelque bruit. Il l'a invité et lui a dit : "le théâtre de cette Maison est à vous. Engagez moi quelquefois comme comédien". Joli ? Non ?

RETOUR à PARIS

 5.12 – Le festival d’Automne finance et patronne des « ateliers ». Cela signifie qu’autour d’une idée, une équipe se réunit, et bâtit un spectacle en partant absolument de zéro. Philippe Adrien s’étant vu confier la direction d’un tel atelier a choisi pour thème : « Sade dans le XVIIIe Siècle » et est arrivé à ce qu’on a vu hier soir au Récamier : L’ŒIL DE LA TETE (EFFET SADE). Ce titre indique bien que le groupe n’a pas échappé à l’écueil de vouloir être dans le vent. On a en effet l’impression d’assister à quelque chose qui soit à la mode : dispositif non conventionnel avec spectateurs de chaque côté d’une aire de jeu à plusieurs étages dont un, l’inférieur, d’où on ne perçoit que des sons ; dédoublement du personnage Sade qui, mûr, se regarde agir jeune et se commente ; mise en scène qui ne met souvent le spectateur en face que d’une fraction d’action ; déplacements d’une lenteur extrême et notamment 1/4 d’heure d’installation au début. Bref mode non pas inventée, mais résumé d’un certain nombre de lignes de force de la mode actuelle. Comme si Cardin faisait une collection en groupant toutes les « inventions » récentes de ses confrères. Je pense qu’il faut y voir le résultat d’un travail collectif où chacun a apporté SON idée et, bien sûr, SES réminiscences. Le thème au surplus est exactement ce qui pourrait plaire au Festival d’Automne : audacieux, et en effet Adrien a eu des problèmes de censure, non avec l’Etat, mais avec des curés, mais d’une audace « raisonnable ». Nous sommes en 1979 et je doute que Sade choque encore un public d’élite. Car la mode joue là encore : nombre limité de spectateurs. Le risque du « populaire » est écarté.
Reste que le travail fait est intelligent, documenté, efficace, professionnel, instructif. Ce Sade, quand même, il faut bien avouer qu’il avait inventé HISTOIRE D’O bien avant Christine de Réage, et qu’il était allé beaucoup plus loin dans la subversion. Mais –et c’est là qu’Adrien a bien su dégager l’imposture du maître du vice et montrer les limites d’une contestation ramenée à celle de la seule morale chrétienne– le phénomène « noble en rupture de classe » du personnage a été très bien dégagé, et notamment, l’indifférence du Peuple soulevé en 1789 envers ce trublion élitaire. Oui, le vrai mérite du spectacle est qu’il permet de tirer une leçon politique et qui est que les complots marginaux ne sont qu’opium pour masquer les vrais. Tout est dit quand Sade, de son cachot hurle au peuple soulevé qui ne s’en occupe pas : « Je suis le Marquis de Sade ». Entendez que le mot important est « marquis ». Sade a été le précurseur de ceux qui luttent aujourd’hui pour les homosexuels, les prostituées, la pilule et l’avortement HORS d’une lutte d’ensemble. Il se battait pour le maintien de SES privilèges, dont il avait simplement une conception personnelle. Il ne fut, en son temps, qu’un original et le spectacle est valable en ce qu’il le « dérécupère ». Adrien a su faire un spectacle pudique avec des textes « énormes ». On ne voit pas un sein, pas une branlette et l’atmosphère érotique qui plane n’est pas troublante. C’est qu’il a pris une distance avec son personnage qu’il a environné d’êtres tels que la lettre les a transmis : tellement amoraux qu’invraisemblables, même si leur amoralité n’est que l’ultime recours d’une classe sociale vouée à l’ennui, un ennui fin de race : 1789 a détruit cette classe, mais elle était engagée elle-même dans la voie de l’autodestruction. Filles hystériques, maquerelle (Denise Perron, étonnante dans l’excitation) et gandins pervers sont fort bien joués. Coralie Seyrig est-elle la fille de Delphine ? Elle en a des accents. Raymond Jourdan est un Sade vieux très plausible. Musique fort convenable de Lucien Rosengart. Bref, une bonne réussite à l’intérieur d’une ligne d’orientation déviationniste patronnée par L’Etat.

6.12 – Lorsque Brigitte Jaques m’avait annoncé son propos de monter LE BALLADIN DU MONDE OCCIDENTAL, je l’avais un peu fâchée en lui disant ma surprise qu’une aussi intelligente jeune fille de notre temps soit ainsi tournée vers des valeurs devenues à mes yeux inintéressantes. J’espérais sincèrement en venant à Ivry que j’aurais une bonne surprise. Mais non seulement je n’ai effectivement détecté dans cette œuvre RIEN au niveau du contenu qui me concernât (il me semblait m’en souvenir mais je pouvais avoir oublié), MAIS en plus, le montage de Brigitte Jaques m’a paru gommer ce qui faisait le charme des représentations précédentes : la truculence, la bonne santé campagnarde de cette comédie « draminet » enracinée dans l’exotisme irlandais. Ce qu’on voit est laborieux, appliqué, sans arrières, en un mot, chiant, en un autre mot, médiocre.

30.12 – Si vous me demandez : « Est-ce que tu t’es marré au ROIS DES CONS de Wolinski, réalisation de Claude Confortès ? », ma réponse évidemment sera OUI. Mais si vous me demandez : « Est-ce que tu y a pris ton pied ? » , je grommellerai que pas tellement, mais ça sera parce que je prétends ne pas appartenir à la classe moyenne décrite par l’humoriste.
En effet, -alors que cela ne me sautait pas aux yeux avec les petits dessins de CHARLIE HEBDO –et naguère de L’ENRAGÉ —, il apparaissait clairement à la Gaîté Montparnasse qu’« on » était entre SOI ! Public et acteurs, les seconds apportant aux premiers un divertissement de bonne compagnie. Il n’y avait dans la salle que des bourgeois et des fils de bourgeois, et encore pas tellement de ces derniers.
Et il flottait un vent de complicité qui était accentué par le fait que les acteurs poussaient aux effets, bref tiraient au BOULEVARD. C’est qu’elle aime bien qu’on la charrie, la bourgeoisie. Il n’y a qu’à lire la liste des auteurs dont elle s’est délectée depuis un siècle, les Labiche, les Augier, les Feydeau, les Bernstein, j’en passe et des meilleurs. Entendez bien qu’elle aime qu’on la charrie, mais pas qu’on démonte ses mécanismes économiques. Wolinski n’en fait rien. Il plaît donc. Et Confortès ne cherche pas à replacer les sketchs joués dans le contexte qui leur eût conféré leur impact destructeur : car les tics de la classe en question ne sont qu’une annexe de l’essentiel. Rien de cet essentiel n’est présent dans ce spectacle facile et sans danger, et qui marche commercialement très bien. On a d’ailleurs l’impression que le metteur en scène n’a pas jugé utile de se casser la tête. Müller et Guiomar sont parfaits de mimétisme dans leur imitation des célèbres personnages dessinés.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 1 février 2007
DÉBUT DE L’ANNÉE 1976

6.1.1976 – On aimerait bien connaître leurs noms, à cette jeune fille plus très jeune qui joue la chatte et à ce garçon à grosse tête qui incarne JEAN DE L’OURS, et aussi, plusieurs personnages signifiés par des gros masques, avec la fougue d’un Vauthier lisant une de ses œuvres. Aucun point de repère : tout ce qu’on sait, c’est qu’ils s’appellent THÉATRE DE FLAGY. Guère de repère non plus pour entendre le « spectacle ». À dire le vrai, je n’ai pas compris ce qui arrivait dans l’ensemble à ce jeune homme né d’une femme et d’un ours. Mais cela se laisse voir agréablement et fortement comme une variation musicale autour d’un thème. C’est imaginatif, et si ce l’est à vide, mon Dieu, n’accusons que le signe des temps ! (Sélénite).

8.1.76 – On ne peut que féliciter le THÉATRE DE L’UNITÉ de s’être attaqué avec PHENOMENAL FOOTBALL à un phénomène authentiquement contemporain. Hélas, ce n’est QUE LE THÉATRE DE L’UNITÉ, et là où Scoff eût été caustique et Savary destructeur, Jacques Livchine est mou, parce qu’il veut tout EXPLIQUER politiquement au lieu de nous le laisser éprouver. Alors son montage, qui se voudrait vivant, avec quasi participation du public, -un groupe de « supporters » très actif y est d’ailleurs mêlé- renforcé par une ambiance sonore de stade permanente, est lourd, pesant, étalé. Là où un flash suffirait, « on nous baille une saynète de 3 à 5 minutes. A-t-il peur que nous ne comprenions pas bien ? Tout est redit et sur redit. Bien sûr au détriment du rythme. Et c’est bien dommage, comme l’est aussi le fait que la troupe soit si médiocre. (Une comédienne en émerge pourtant, Hervée de Lafond. On ne voit qu’elle pendant toute la soirée parce qu’ELLE s’amuse, va jusqu’au bout de ses gestes, paye comptant avec dynamisme. La décrire décrit par antithèse les autres). Médiocrité qui apparemment ne leur fait pas peur puisque le groupe n’hésite pas  à nous « danser » son entrée au stade à la manière de PORGY AND BESS. (Mais où sont la rigueur et la vigueur des danseurs portoricains ?)
Cela dit, même au niveau du didactisme politique, le spectacle ne fait pas le poids : les mécanismes du football commercialisé sont montrés superficiellement mais pas démontés. Et puis était-il utile de greffer des thèmes annexes, comme celui de la femme se revendiquant libre en refusant d’accompagner son homme et les copains au stade ; et celui de la jeune fille qui ne peut pas coucher avec son champion bien aimé parce que sa maman lui refuse la pilule ? Je passe sur l’évasion « littéraire » de la 1ère mi-temps où j’ai pu craindre que le match ne devienne « littéraire » à la manière de J.-F. Prévant ! À ce moment-là, j’ai craint le Pire.  
Soyons justes : on ne s’ennuie pas, dans l’ensemble, et on est même parfois emporté. Ce spectacle a des défauts mais son propos est utile, quoique mal clarifié. À la base même, il est en soi une bonne intention et dans son détail il en est pavé.
Et puis les jeunes supporters engagés ont beaucoup de talent ! Livchine malheureusement n’est ni un meneur de jeu, ni un meneur de foules. Et sa troupe devrait aller à l’école, et penser plus profondément d’une manière moins dispersée.
Mais quoi, l’entreprise reste sympathique et la tentative est un bon exemple pour des Gironès qui préfèrent traiter d’eux-mêmes « à travers les aventures de leurs grands-pères ! ». Livchine au moins n’a pas besoin du rétro pour dire quelque chose.
(Théâtre de la Tempête)

9.1.76 – Faux, archi-faux, tout est faux dans GIGOGNE de René Escudié (Petit TEP), qu’a monté Pierre Etienne Heymann. Le point de départ est invraisemblable : quelle université imaginerait de mettre face-à-face deux hommes enfermés dans un cachot, l’un tirant au sort qu’il sera le gardien, l’autre le prisonnier, afin d’étudier leurs comportements et d’arriver à la conclusion au surplus téléguidée d’avance, que la fonction transforme l’homme ? Et de toute manière qui admettrait qu’une semaine suffise pour que la complicité du début  se transforme en une haine mutuelle allant jusqu’au presque meurtre ?
Dans le SENOR GALINDEZ, le Teatro Payro de Buenos Ayres montrait, il n’y a pas longtemps, quelque chose d’analogue  mais avec une différence fondamentale : les tortionnaires étaient le fruit, non pas d’une spéculation intellectuelle, mais d’un système social, d’un régime politique. Le spectacle d’Escudié Heymann est déraciné de la réalité. Mieux, il nie que cette réalité soit une possibilité contemporaine puisqu’une expérience de laboratoire avec des cobayes grassement payés est nécessaire pour que des étudiants arrivent à se faire une idée de comment on devient victime, comment on devient bourreau ! On croit rêver ! De toute manière, il eût fallu que les rapports décrits fussent exacerbés, violents (pour le moins tendus). Or ils sont mous. On ne peut pas parler de mise en scène. C’est l’inexistence même avec des comédiens débiles de décentralisation de 3e zone. L’un d’eux, un 3e larron, qui joue le balayeur de l’escalier, pour signifier le temps qui passe entre les scènes où s’affrontent les 2 héros principaux, est carrément insupportable. Il faut dire que ce qu’on lui a mis comme textes et comme chansons dans la bouche, est carrément débile. Retenez son nom : Alain Weiss. À NE JAMAIS EMPLOYER !
Une bien lamentable soirée…

10.1.76 – le point de départ d’ÉTOILES ROUGES de Pierre Bourgeade (Petit Odéon) est un peu hasardeux : deux jeunes femmes qui cohabitent et qui semblent être « ensemble » si on en juge par le lit à 2 places unique qui occupe un coin de la chambre conçue par Jean-Claude Ollagnon et Daniel Benoin, se transcendent en s’identifiant, l’une à Rosa Luxembourg, l’autre à Norma Jean (nom de Marylin Monroe avant sa gloire). Pour l’auteur, c’est un prétexte à évoquer les prodigieuses carrières de ces deux femmes. Au début, chacune s’exprime alternativement un peu comme dans KENNEDY’S CHILDREN et ça ne fonctionne pas très bien. Mais bientôt les filles se donnent la réplique l’une entrant dans le « jeu » de l’autre sans pour autant abandonner son propre phantasme, et ça prend une vitesse de croisière qui ne tarde pas à être prenante. Et  vers la fin, on n’est plus tellement étonné de ce parallélisme entre ces 2 destinées qui s’achèvent par la mort, (l’une tuée d’une balle dans le dos, l’autre suicidée aux barbituriques). Pierre Bourgeade, évidemment, nous téléguide une réflexion politique, car, nonobstant la même issue, l’une est évidemment victime d’un système, l’autre bien sûr victime du même système, mais la première en ayant profité la seconde l’ayant combattu toute sa vie.
Vitez, à la conférence de presse attenante rappelait une position d’Aragon qui se dit « pessimiste sur l’avenir proche mais optimiste sur le lointain ». J’y resongeais en étant mis témoin de l’échec de ROSA. En fait, ETOILES ROUGES ne donne à choisir qu’en apparence. La « société » occidentale y est contestée à ses deux pôles. Elle tue ses opposants et elle détruit ses contempteurs. Le réquisitoire est formel, violent et efficace. Il faut dire que cette efficacité doit beaucoup  à la remarquable interprétation des deux héroïnes, Evelyne Ker pour Marylin et Isabelle Ehni pour Rosa. La mise en scène de Benoin semble avoir servi l’œuvre. Elle est nette, vigoureuse, rigoureuse, forte, et ne se voit pas, si ce n’est par les éclairages qui soulignent –à juste titre- les états d’âmes des deux filles.
Oui, c’est un petit spectacle important, car il ne laisse aucune « chance » au monde dans lequel nous vivons. Phantasmes pour phantasmes, ceux-ci sont moins gratuits que celui, récemment vu, -ce qui indique une ligne de forces- de Ludwig…. Ludwig ! C’est pourquoi, sans doute, il est moins bien accueilli par la presse.

12.1 – Ça commence comme L’APOLOGUE de Guénolé Azerthiope, et pendant un quart d’heure, c’est assez réjouissant. Quand Antoine Vitez, tout en mangeant (vraiment) sa soupe, commence à lire LES CLOCHES DE BALE avec un imperturbable sérieux pince sans rire, c’est même désopilant. Hélas ! les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures, l’ennui ne tarde pas à sourdre, et l’inutilité du propos à éclater. Au bout de quatre-vingts minutes, on guette où les convives en sont de leur dîner avec la hâte qu’ils en finissent avec cette CATHERINE, et nous rendent à la liberté d’aller tranquillement relire à domicile l’admirable roman d’Aragon qui n’a rien à gagner à cette lecture publique en morceaux choisis.
L’entreprise a été lancée à grands renforts de trompettes et elle est exemplaire de ce que je hais en cette époque de reprise en main de la culture par les serviteurs d’un Pouvoir habile. Car qui détecterait à entendre ce spectacle que l’auteur est un des plus généreux Communistes de notre temps ? Pas moi, en tout cas, et par contre m’est très bien resté inculqué que L’HUMANITÉ était un journal menteur. Ô imposture ! Je regardais Antoine Vitez faire sa besogne au milieu de ce « tout Paris » qui s’emmerdait copieusement, mais qui se faisait complice du « détournement » et était donc décidé à « aimer ». « Détournement » est bien le mot car cette lecture d’extraits ne découle pas du repas montré. Elle lui est juxtaposée et le but élémentaire n’est pas d’illustrer le contenu, mais de faire remarquer qu’Antoine Vitez est une importante personnalité du jour, qu’Antoine Vitez est un nombril qui compte ! Merde ! Merde à cet intellectualiste élitaire ! Merde à cette gratuité astucieuse ! Merde à cette habileté contournante ! Une fois encore, que l’on est loin des BAINS ! Ô traître Vitez, que l’arrivisme t’a gâché. C’est lamentable. C’est triste. J’étais furieux.

19.1 – Pendant une heure, nous assistons aux états d’âmes d’une nommée Reine (nom curieusement occidental, mais c’est compensé par le fait que Catherine Sellers joue le rôle), d’un certain Elie et d’un certain Lali. Dans un style à justifier la charge de Daniel Boukmann lorsqu’il décrit le gouvernement israélien inculquant à son peuple de commémorer sans relâche les malheurs ancestraux des enfants d’Israël, nous les voyons se lamenter : « Oï ! Oï !Oï ! Hélas ! Hélas ! Où pouvions-nous aller, nous, pauvres musiciens juifs chassés de toutes les belles salles de concert dès que nous les avions construites ? Oï ! Oï ! et comme nous avons été méchants avec ces vilains arabes que nous avons chassés de leur village , hélas ! hélas ! mais que pouvions-nous faire ?, Oï !Oï ! Oï ! Il faudrait qu’on se réconcilie tous, Jahweh, Dieu tout Puissant comment faire ? Hélas ! hélas ! Ça va mal pour nous, ça a toujours été mal, ça ira toujours mal…
Ça semble se passer sous le mur des lamentations signifié par des piles de carton d’emballage (Pacchioni ne devait pas savoir que Lassalle avait eu récemment la même idée d’environnement). Et puis tout à coup, un médecin qui a l’air du docteur fou de Treblinka, mais qui doit être Juif puisqu’il dirige un hôpital érigé en Palestine sur l’emplacement d’un ancien village arabe brûlé par les immigrants, fait irruption et nous nous apercevons que les 3 masochistes que nous venons de supporter sont des malades en traitement !
Bien sûr, c’est l’aliénation juive qu’ils signifient, cette aliénation qui empêche le peuple élu de devenir, ce qu’il souhaiterait tant, un peuple comme les autres. Et derrière le médecin illuminé, il y a des infirmières traitantes dont l’une extraordinairement jouée par Paule Annen, réveille constamment les ensommeillés que ce déballage n’irritait pas. Ce qu’elle raconte, son homme qui la trompe, sa joie en apprenant que sa rivale a été victime d’une bombe terroriste, ce qu’elle montre, l’énergie d’une traitante assumant son métier de rééducatrice avec conviction, n’a pas tellement de rapport avec la thèse de Liliane Atlan, encore qu’il s’agisse peut-être pour elle de nous décrire une Juive « positive », mais elle est si parfaite qu’on l’écoute et qu’on respire chaque fois qu’elle entre en scène. Le « traitement », en tout cas, ne réussira pas et à la fin, les « malades » recommenceront leur litanie du début, indiquant par là que le peuple Juif poursuivi par la fatalité n’arrivera jamais à s’en sortir.
LES MUSICIENS, LES EMIGRANTS est tout ce que je déteste, -moi qui crois m’en être quand même sorti, de ce fatras psychique judaïque-, chez les Juifs qui savourent et se délectent de leur malheur ! Diffuse, confuse, touffue, écrite dans un style lyrique qui obscurcit beaucoup la lisibilité du message, tout compte fait ennuyeuse, l’œuvre a tout de même le mérite de poser le problème de la légitimité de la diaspora, et de ne pas traiter les enfants d’Israël en enfants de chœur victimes des méchants Arabes. N’empêche que ce vœu de réconciliation avec ceux qu’on a chassés quand on est arrivé, rappelle beaucoup le vœu semblable exprimé par les Pieds-Noirs d’Algérie vers les années 60 !

20.01 – Juifs à l’honneur pour Juifs à l’honneur, les revoici, vus par BRECHT dans l’admirable scène de l’épouse juive du Dr. Fritz Keith qui choisit de quitter l’Allemagne pour que son mari ne soit pas chassé de l’hôpital, et voici, à travers 7 scènes de GRAND PEUR ET MISÈRE DU IIIe REICH, le peuple allemand aliéné mis à nu avec sa lâcheté, sa veulerie, sa peur, d’une part, l’implacabilité de la mise en place de son système nazi d’autre part. Jean-Claude Fall a très rigoureusement et très brechtiennement monté ces 7 séquences : « Le mouchard », où l’on voit des parents avoir peur que leur fils ne les dénonce aux jeunesses hitlériennes pour quelques propos en l’air est sans doute le plus exemplaire d’une époque que l’on se réjouit de ne plus vivre, du moins dans CE PAYS sous CETTE forme.

27.1 – Le moins qu’on puisse dire est que Jean-Pierre Sarrazac n’a pas choisi la voie la plus immédiate pour nous parler de l’émigration. Le titre dit bien ce qu’il veut dire : LAZARE LUI AUSSI REVAIT D’ELDORADO, comme rêve de faire fortune en Europe et de revenir dans son village riche le paysan actuel turc, sénégalais ou maghrébin. Mais Lazare vit au 16e siècle dans l’Espagne des Conquistadors et c’est en Amérique qu’il rêve de transformer sa condition. Hélas il n’a que 300 Pistoles alors qu’il en faut 500 pour le voyage. Il tombe alors entre les mains d’escrocs qui le dépouillent et le promènent de foire en foire dans un bocal en faisant croire qu’il est un triton ramené des Indes !
Outre qu’il y a, me semble-t-il, quelque confusion à identifier le quémandeur d’emploi sous-payé d’aujourd’hui avec le conquérant de la Renaissance qui partait asservir les indigènes, j’avoue que l’itinéraire de Lazare triton et de ses tortionnaires à travers l’univers superstitieux et obscurantiste du temps choisi n’a paru n’avoir que de lointains rapports avec celui qui est le lot actuel des victimes des passeurs marrons. Et sincèrement, si je n’avais pas eu entre les mains un programme pour m’éclairer sur les intentions de l’auteur, j’aurais sans me méfier cru assister à une historiette sur les mœurs espagnoles au XVIe siècle. C’est assez signifier, je pense, que je ne me suis pas senti concerné. J’imagine que Thierry Bosc, et l’excellente équipe, Olivier Périer en tête, qui joue cette piécette, ont dû être mystifiés par les exposés, autour de son œuvre, du Dr Sarrazac. Car ils ont mis dans l’entreprise beaucoup de foi et de conviction. On ne peut que leur rendre hommage en regrettant pourtant que Thierry Bosc n’ait pas mieux appris, en 5 ans d’AQUARIUM, à discerner l’utile du faux-semblant, le populaire de l’élitaire, et l’action politique de sa simulation. Cela lui aurait évité de monter un spectacle aussi exemplaire de la façon dont les maîtres à penser de l’ère giscardienne entendent, que soit, sur le théâtre, traité un grave problème contemporain ! Je ne voudrais pas faire un calembour facile avec l’histoire du triton, mais c’est vraiment noyer le poisson !

5.2 – J’ai de l’amitié pour Jacques Lassalle parce que c’est un tendre, un pur et un honnête homme –ce qui n’est pas si courant de nos jours. Ce qui est intéressant dans son SOLEIL ENTRE LES ARBRES, c’est ce qui suinte ainsi deci- delà, de cette bonté désabusée, de ce regard mélancolique posé sur un monde perpétuellement agressif, de ce cri JEUNE poussé par des adolescents qui ne peuvent comprendre ni accepter les règles du jeu qui leur sont imposées par ceux qui ont le pouvoir, y compris certains jeunes. Malheureusement, les bons sentiments, la sensibilité, ne suffisent pas à faire un bon spectacle, et je crois qu’à avoir trop structuré, trop anecdotisé, Lassalle a fait perdre de l’impact à son propos. Curieusement, il est très influencé par un certain cinéma, celui de LA RÈGLE DU JEU, d’une PARTIE DE CAMPAGNE, et le procédé du  flash-back qui lui fait raconter son histoire par un mort ou moribond victime d’un accident de moto est exactement celui des CHOSES DE LA VIE.
Mais cette forme, ce langage, s’ils sont satisfaisants pour le 7e art, sont faibles pour le théâtre et l’on est désarçonné pour s’y retrouver dans les fils pourtant très simplifiés d’une intrigue où l’auteur a trop voulu que ses personnages ne soient pas que des signes d’entités sociales. Le psychologique dont il veut les rendre trop denses paraît ainsi plaquée et déroute. J’ajoute que le metteur en scène (qui a bénéficié d’excellents acteurs et notamment d’une très belle fille, nommée Catherine Gandois) ne m’a pas semblé aller au bout des intentions de l’auteur. La folie baigne l’œuvre et j’imagine que dans la tête de Lassalle, ce « jeu » fou, qui reflète le jeu fou du monde occidental, doit être immense. Or il sort bien ici petit. Le vent de l’Histoire ne passe pas, et c’est dommage. C’est dommage, oui, que l’entreprise ne soit qu’estimable. J’aurais aimé que Lassalle fasse mouche. Je ne puis que dire qu’il reste à suivre.

6.2 – La forme n’est pas jeune, et le spectacle fonctionne par des moyens empruntés au « théâtre d’atmosphère » : silences denses, bruits, musiques aliénantes.
Reine Bartève –qui m’a irrésistiblement fait songer par son jeu à Arlette Reinerg- n’a rien à foutre de la distanciation. Elle ne cherche ni à expliquer, ni à démonter le phénomène arménien. Elle exprime un état d’âme, qui est celui d’une déracinée sans patrie perdue sur un quai de gare peu importe où, escale entre 2 inconnues. Elle vise au cœur, point au cerveau. C’est insolite par les temps qui courent, mais cela « marche », et l’on est même surpris d’être atteint par des acteurs qui jouent les situations en semblant les éprouver, les vivre, et non les commenter. « Le « fait historique » d’un peuple exterminé, asservi, disséminé, victime des traités de partages entre zones d’influences des grandes puissances et n’est qu’évoqué, et en fait, l’ARMENOCHE ne traite de l’Arménie que d’un point de vue de référence. Cette femme seule sur un quai de gare, paumée, sur la défensive, agressée mais capable de tuer, me fait penser aux héroïnes du premier Anouilh (Eurydice) qui ne tenaient pas leur déracinement d’une conjoncture politique, mais d’un phénomène social au demeurant non analysé. Personnellement, cette « Antigone » arménienne m’a surtout paru servir de repoussoir aux autres personnages décrits : le Français moyen de mauvais volonté et le Français moyen de pas mauvaises intentions, mais impuissant.
Là, l’œil de l’étrangère s’exerce avec malice mais la « critique » reste impressionniste, et, pourrait-on dire, superficielle. Le chef de gare qui semble surgi d’ALICE AU PAYS DES MERVEILLES est d’ailleurs là pour souligner que nous naviguons dans l’insolite, dans l’étrange. Je retrouve les lignes de force de LA SENSIBILITE FREMISSANTE et d’OMPHALOS HOTEL, mais cette fois-ci carrément assumées parce que Reine Bartève, à la différence de Winling et de Ribes, n’a sans doute jamais lu LE PETIT ORGANON, et que le THÉATRE SUR LA PLACE ne s’embarrasse pas de « dramaturgie ». Alors QUOI ?
Eh bien, c’est bien. C’est comme ça. On ne s’emmerde pas. Le contenu existe. On sort en ayant une pensée pour les opprimés du monde, et en songeant qu’on n’a pas à se sentir si bien que ça dans sa peau. On est ramené pour la forme à NAÏVES HIRONDELLES. Que ce théâtre ressurgisse, différent seulement parce que le thème du déracinement se politise, est un signe des temps. Naturellement, c’est un théâtre désespérant.

18.2 – Avec MONSIEUR JEAN, qu’il présente à Nanterre, Pierre Debauche nous propose un spectacle estimable. Un écueil était que l’œuvre de Roger Vaillant date d’un temps où la question de la forme au théâtre ne se posait qu’en termes conventionnels et il n’est pas douteux que jouée au premier degré, la comédie, malgré son contenu, nous eût semblé boulevardière. Debauche a su lui donner un air actuel et ce n’est sûrement pas un mince mérite. Ainsi montré, ce jeu intellectuel qui identifie Monsieur Jean, industriel sans scrupule des temps modernes, avec son ancêtre Don Juan, manque cependant d’une dimension d’humour, qui semble avoir été pourtant recherchée, mais que les artistes, accablés sous les degrés, ne parviennent pas à assumer. Car enfin, on devrait rire, me semble-t-il, et même jubiler, or il n’est pas douteux que l’on s’ennuie. (Enfin que MOI, je me sois ennuyé, car cela ne semble pas être le cas de tout le monde.)
Or je ne pense pas que ce soit la faute à Vaillant. Son pari est succulent et parfaitement gagné. Il fait beaucoup d’honneur au patronat, mais, c’est sûr, ces hommes-là existent, de Schneider à Dassault, qui s’entêtent avec morgue, insolence, dans leurs privilèges. Peut-être, la leçon de la continuité historique ayant changé de nature aurait-elle été plus forte si Vaillant n’avait sacrifié à la facilité de faire de son héros un homme à femmes et de son épouse complaisante une pourvoyeuse à la Sganarelle. J’aurais sans doute préféré que la leçon soit plus évidente et que le portrait de Commandeur –le pilote d’un Mirage 1 essayé trop tôt pour des raisons de conjoncture, et qui se casse la gueule- tombât sur le tête de Jean d’une manière moins accidentelle. Adaptation pour adaptation, j’aurais aimé que Debauche nous montrât par un signe qu’aujourd’hui, un accident de parcours de ce type ne suffirait plus pour qu’un scandale éclate, car le magnat aurait des moyens de bâillonner sa presse. La pièce, malgré le traitement qu’elle a subi, date, en ce qu’elle est candide, trop simpliste. Nous voulons maintenant que les mécanismes capitalistes soient démontés, et non plus survolés superficiellement. De même, singulièrement timides m’ont paru les rapports du délégué des ouvriers avec son maître. De tels nostalgiques de la mythologie du grand patron paternaliste disparu existent-ils encore ? Je me le demande. Peut-être chez quelques très vieux militants socialistes. Mais ils ne seraient plus exemplaires.
Ainsi le rajeunissement concocté par Debauche sort-il un peu insatisfaisant. Il ne suffisait pas de s’en prendre à la forme. Il fallait probablement s’attaquer au fond, réécrire. Etait-ce possible ? Je n’en sais rien, mais le certain est que tel quel le spectacle n’a pas de valeur dénonciatrice, ne s’inscrit pas dans le cadre d’un combat politique, ce qui était son propos pour Vaillant à l’époque.
C’est pourquoi je regrette que la drôlerie ait tant été gommée. Le rire franc et massif eût peut-être conféré à la réalisation actuelle un impact que je ne lui ai guère trouvé.
Mais ne soyons pas chien : Debauche, qui était bien mal parti ces dernières années, « réémerge » de façon intéressante. Puisse le succès lui rendre du dynamisme.

19.2 – DIVINES PAROLES appartient à une série d’œuvres de Valle Inclan publié en 1917 sous le titre global : « Retable de l’avarice, de la luxure et de la mort ».
L’influence du Grand Guignol y était grande, mais l’auteur n’avait pas encore inventé l’ESPERPENTO, c’est-à-dire « la réalité telle qu’elle apparaît dans les miroirs déformants dont s’orne, à Madrid, la rue del Gato ». Réaliste, résolument, était donc dans l’écriture cette tragi-comédie paysanne où l’on voit les misérables membres d’une famille s’entre étriper pour un héritage constitué par l’enfant difforme, d’une femme morte d’une maladie vénérienne, qu’on trimballe de foire en foire pour tirer quelques sous de son exhibition. Au milieu de la pièce, l’enfant meurt et une seconde intrigue prend le pas : une femme de sacristain consomme l’adultère avec un voyou. Poursuivie par la foule, elle est traînée nue devant son époux qui, saisi de désir, veut la sauver. Prononçant en espagnol la phrase du Christ : « Que celui qui n’a point péché, lui jette la première pierre », il ne parvient pas à apaiser la fureur populaire. Mais il la jugulera, frappant de stupeur le peuple, en proférant les mêmes mots en latin, la langue divine !
Il faut espérer que Valle Inclan entendait stigmatiser l’obscurantisme, ce qui semble ressortir de la suite de son œuvre, qui s’infléchira vers 1920 avec LA FARCE ET DEBAUCHE DE LA REINE DE CHEZ NOUS, vers la satire politique et sociale.
Utilisant ce matériau qui nous est fort étranger, et d’autant plus que la Cie Nuria Espert joue en espagnol, un espagnol paraît-il fort beau mais tout à fait hermétique à mes oreilles françaises, Victor Garcia a réalisé un superbe spectacle, modèle de beauté et de rigueur. C’est la scène ultime qui lui a inspiré d’environner l’œuvre avec des éléments d’orgue, très maniables, qui paraissent un peu gratuit dans la première partie, mais qui prennent toute leur valeur quand l’engin se referme sur l’héroïne coupable, l’engloutissant dans un monde auquel nous n’avons pas accès. Sur la grande scène de Chaillot, isolée des spectateurs par un fossé large, des rais de lumière surgissent, traçant les itinéraires. Il n’y a pas une attitude qui ne soit transposée et assumée. Nous sommes hors du réalisme et cependant les pauvres hères qui mènent les intrigues nous sont présents avec évidence. Surtout peut-être, Périnetti peut-il remercier Garcia d’avoir fait entrevoir les possibilités de Chaillot. Son travail est magistral.

27.2 – On songe évidemment aux LÉGENDES À VENIR et au NUAGE AMOUREUX, en « écoutant » LE CHANT DU FACTEUR que présente aux 2 portes le groupe Organon. On y songe d’autant plus que certains poèmes de Nazim Hikmet dits dans ce spectacle ont déjà été illustrés par Mehmet Ulusoy. En fait, il faut oublier les références, car si le « théâtre d’Ombre » est plus présent encore dans « agencement et coordination générale » de Patrick Morelli, que dans ceux du théâtre de Liberté, la démarche n’est pas la même. Là où il y avait une volonté de totalisation du théâtre, ici, il y a réduction à l’essentiel : les textes sont dits et chantés –très bien- le plus souvent off et sonorisés. La spectacularisation est limitée à l’image. Image mouvante, artisanale, inspirée par la tradition turque, mais re-digérée pour que l’universalité du propos soit retrouvée, point cinéma puisqu’elle est manuellement animée, étayés par des personnages masqués muets qui simulent l’un Nazim dans sa prison, l’autre le « pauvre » éternel et omniprésent. On peut parler de sobriété quoique la richesse et la diversité des formes montrées soient grandes. On goûte, sans être « dérangé », avec un plaisir infini, les textes du poète, qui à eux seuls valent le dérangement car ils sont admirables, non seulement formellement, mais de contenu, un contenu qui ne peut qu’atteindre, émouvoir, transporter, un spectateur de bonne volonté au XXe siècle. Je me souviens avoir naguère réclamé des auteurs qui nous donnent ENVIE du communisme. Ignorant que j’étais alors : il y avait Nazim Hikmet, et il y avait Maïakovski. L’un fait songer à l’autre. Tous deux étaient animés par une FOI immense. Pour eux, « les lendemains qui chantent » n’étaient pas une phrase creuse. Ces lendemains, hélas, qui nous étaient prédits pour la fin de ce siècle, ne semblent plus tellement proches ! Et c’est là que les professions de Foi du Groupe Organon me paraissent être à suivre. Cette troupe, finalement pas très « théâtrale », entend traiter les problèmes de notre temps, et à cet égard le spectacle qu’elle annonce sur les intellectuels face aux ouvriers risque d’être important. L’actualité de Maïakovski comme celle de Nazim Hikmet, a aujourd’hui un petit goût amer et comme désespérant. On est pris de vertige en mesurant le chemin parcouru à rebours depuis qu’ils ont clamé leurs messages. Il faut donc reprendre les problèmes à bras le corps. J’espère qu’après cette excursion aux sources de la Foi, le groupe Organon se consacrera désormais vraiment au combat.

2.3 – Lorsque j’avais vu il y a un an (je crois), les clowns Macloma, j’avais été intéressé par le fait que ces hommes mettaient leur art au service d’un contenu politique. Mais je les avais trouvés techniquement pas très prêts.
Depuis, ils ont travaillé, et HÉROZÉRO qu’ils montrent à la Cartoucherie (Aquarium) est remarquable de maîtrise, de rigueur, de fantaisie jugulée, d’effets calculés, d’attitudes et de mouvements réglés impeccablement. C’est du grand Art de clown, et l’ennui, c’est que le contenu a disparu avec la fraîcheur et qu’on se demande à quel public, ni adulte ni enfant, peut bien s’adresser ce divertissement pur. Et l’on finit par se dire que si les patrons de cirque ne font généralement appel aux confrères des Macloma que pour des interventions courtes, éparses, durant le spectacle, c’est qu’ils ont réfléchi à ce qui m’a sauté aux yeux : on ne fait pas un grand spectacle avec un Art mineur.

COMMENTAIRE a-posteriori

Evidemment je n’écrirais plus un tel article après que 40 ans se soient écoulés. Non seulement les MACLOMA ont fait école mais beaucoup d’autres les ont rejoint en France et à l’étranger et certains clowns ont su porter cet art à un très grand niveau. Mea Culpa pour cette erreur d’apréciation.

4.3 – LE RIRE DU FOU, c’est le GUIGNOL de Gabriel Garran. Mais là où Maréchal fonçait au 1er degré avec lourdeur pour contester la politique culturelle envers la Décentralisation, et pour se décerner des autosatisfecit, le directeur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers use de l’art de la transposition et n’hésite pas à traiter de lui-même avec complaisance, certes, mais aussi avec masochisme et humour. Le voici donc, incarné par François Darbon, directeur de la « Niche », asile psychiatrique de la périphérie, employant des méthodes nouvelles pour soigner des malades, enfants terribles, mais bien gentils au fond, qui ressemblent à des comédiens de troupe à s’y méprendre. Il est secondé par un intendant œil du Pouvoir et partisan de la manière forte. C’est Lalande qui l’incarne mais j’y ai détecté, je crois pas à tort, des traits de Josiane Horville. Toujours est-il que ce brave directeur foncièrement généreux et confiant, patient et pourtant sans illusions, a des ennuis avec ses bailleurs de fond. Ceux-ci n’approuvent pas sa gestion. Son bureau est un enfer où carillonnent sans cesse des téléphones porteurs de messages de blâmes. Est-il au moins l’objet de la reconnaissance de ses pensionnaires ? Point ! Ceux-ci ne voient midi qu’à leur porte et vont même jusqu’à foutre le feu à la baraque à l’issue d’un long acte qui cause et pense beaucoup. Garran y montre sa tendresse pour ses « partenaires sociaux », mais c’est une tendresse amère, impuissante. En fait, le spectacle pourrait s’arrêter sur cet incendie constat d’échec, mais le metteur en scène veut montrer ce qu’il sait faire, et quoiqu’il s’en prenne à la « fête » poudre aux yeux, alibi de la bonne conscience (l’allusion au Magic Circus est presque claire), il nous en baille une, en forme de spectacle de cirque. Pour ce happy end (qui dure plus d’une heure), il fait déménager les spectateurs et nous quittons le salle bien connue dont le plateau a été agrandi, pour une polyvalente toute neuve où tout de suite, le rapport s ‘établit mieux, plus direct, plus intime, plus concernant. On s’amuse durant cette 2e partie et surtout on admire ce que savent faire les acteurs au niveau des jeux du cirque. Amélie Prévost, François Joxe et Gilles Tamiz méritent une mention spéciale. Il est dommage cependant que ça n’en finisse pas de finir, sans conclusion d’ailleurs, chacun demeurant sur ses positions dans un monde hiérarchisé où il ne fait pas bon vivre entre deux feux. Cette espèce de testament de Garran n’est pas sans qualités littéraires et il est très bien monté. Hélas, il dure une heure de trop ! C’est une œuvre où un homme a mis beaucoup de lui et cela se sent. À tout le moins, doit-on souligner que l’entreprise est sympathique. Mais est-ce par un supplément de masochisme que Garran a fait jouer son « personnage » par un Darbon que je n’ai jamais vu aussi exécrable. Cela éclate d’autant plus que le reste de la distribution est excellent.   

5.2 – Au temps où le jeune bourgeois que j’étais se délectait aux jeux d’intelligence, j’aurais adoré ROZENCRANTZ ET GUILDENSTERN SONT MORTS, comme j’ai adoré ELPENOR de Giraudoux et HAMLET de Lafforgue. Il est vrai que le style de Tom Sheppard est difficilement référenciable. C’est certainement une clé que de savoir qu’il est tchèque d’origine. L’humour d’un Hasek ou d’un Kundera fait penser à celui de l’Anglicisé, mais l’aspect joute oratoire qui caractérise le dialogue entre les deux compères n’est pas sans évoquer celui de Beckett. Il y a du Vladimir et de l’Estragon dans les 2 étudiants médiocres mis en gros plan lorsqu’ils sont chargés de convoyer vers l’Angleterre un Prince Hamlet destiné à la Mort, et notamment dans la façon qu’ils ont de passer le temps.
Je crois que la pauvreté a susurré à Prévand une idée de génie en lui inspirant de remplacer les quelque vingt protagonistes de l’œuvre par un seul, un Acteur, le chef de la troupe des comédiens de Shakespeare, qui les incarne tous avec l’aide de quelques poupées. Ceux qu’il ne peut pas signifier nous sont « montrés » off à l’aide de raies lumineuses colorées : le Roi et la Reine sont ainsi dématérialisés. Et quant à Hamlet même, son absence de corps baigne, peut-on dire, la totalité de l’espace scénique. Cette pauvreté lui a aussi suggéré beaucoup d’astuces au niveau du « décor », et son petit théâtre transformable en bateau est une merveille d’ingéniosité.
De toute manière, Arditi, Moreau, Hardouin sont excellents et le 1er singulièrement fin et drôle. Peut-être pourrait-on chicaner en disant que l’acteur en fait un brin trop, qu’il est un peu trop « acteur » conventionnel. Sans doute l’était-il chez Sheppard, mais noyé dans la foule des comparses. Ici, il est omniprésent. Le certain, c’est qu’il y a 10 ans, dans la mise en scène de Claude Régy, j’ai le souvenir d’une ennuyeuse soirée. Hier avec Prévand, j’ai passé un divertissant moment et si j’ai eu parfois une impression de décrochage, ce ne fut qu’en de brefs passages à vide. J’ai toujours été récupéré à temps, amené à sourire quand le sommeil risquait de gagner. Sourire, rarement rire. Ou alors, d’un « rire intelligent » c’est-à-dire à gorge déployée.

 6.3 – SOUVENIRS D’EN FACE ou LES RÉDUCTEURS DE TETE, spectacle de Pierre Friloux et Françoise Gedanken est une bonne surprise. Si bonne, qu’on est en droit de penser que si cette troupe, au lieu de se produire obscurément à l’Ecole Normale Supérieure, le faisait au Festival de Nancy, et si, au lieu d’être parisienne, elle était américaine, anglaise, ou quoi que ce soit d’étranger, elle ferait novation. Il faudrait que Ninon Karlweiss la « découvre ». Elle aurait alors les chances de promotion qu’elle mérite et Colette Godard y regarderait à deux fois avant de faire sa moue. Certes le thème de l’aliéné et de ses soignants ne m’est pas très proche, sans doute parce que je me crois désespérément normal, mais il est clair que la démystification de la psychiatrie est un sujet actuel. Le spectacle en survole l’histoire dans un esprit dénonciateur, allant de la folie « dans la Cité » (aliénations, luttes sociales, agressions) à la folie dans l’hôpital et à l’Académie des Sciences, en passant par celle qui, au cours des siècles, s’est canalisée en carnavals divers. On voit des fous, mais le spectacle ne traite pas de la folie EN SOI ; c’est par rapport à la Société, qu’il nous montre les « différents » ; une société qui évidemment en a peur et est impuissante à guérir ce qu’elle a secrété en son sein.
Des textes sur ce sujet eurent été bavards et abscons. C’est pourquoi Friloux et Françoise Gedanken ont cherché pour s’exprimer  un autre langage. Ils l’ont trouvé dans un ralenti quasi-permanent, qui bien sûr fait songer à Bob Wilson, mais à quoi, de temps à autre, ils opposent le rythme ordinaire des « normaux ». Ainsi le déphasage est-il physiquement traduit, avec l’aide de quelques sons très pudiques, les uns vocaux, les autres émanant d’un étrange instrument recourbé que le programme appelle un « greunieunieu ». Une sonorisation nous rappelle par instants que la ville existe et qu’elle poursuit sa vie, indifférente.
Tout a été très soigné. Les éléments de décor sont très exacts, très astucieux et certains sont étonnants comme la « machine à rectifier » auxiliaire du « grand patron » de l’hôpital moderne, dont les décisions sont sans appel. –
« Quand est-ce que je sortirai, Docteur ? –Mon vieux, cela dépend de vous ! » et il tranche : « traitement comme ci, comme ça, terminé »…
Et la discipline des acteurs, assez nombreux, est remarquable, et clairement le fruit d’un travail en équipe qui n’a pas été superficiel. Oui, ils sont un peu « jeunes », oui, certains trahissent des accents, mais ils sont d’une précision, d’une rigueur, que beaucoup de leurs aînés devraient imiter. Tout est « expression corporelle », si on veut, « pantomime », si on préfère. En fait on est au-delà des classifications et c’est peut-être en quoi cette réalisation devrait être considérée comme importante. Le niveau des « exercices » est largement dépassé, et il est très intéressant de les voir utilisés comme ils le sont, au profit d’un contenu qu’ils servent…

6.03 - … Et ceci m’amène à évoquer la présentation que le THÉATRE MAGENIA a fait à Orsay il y a quelques jours : là aussi il y a recherche d’un langage sans paroles, MIME, pantomime, étayés sur une formation de DANSE.
Ella Jaroszewicz est certainement un excellent professeur et ce qu’elle veut démontrer, à savoir qu’une troupe de mimes danseurs pourrait être à la base d’un étonnant spectacle, éclate. Mais la digestion du propos n’est pas faite et ce qu’on voit est l’aboutissement d’un travail théorique parfait. Reste maintenant à y appliquer un « scénario ». On verra alors si cette recherche n’est que ART POUR ART, ou si, ici, comme chez Friloux / Gedanken, l’ART deviendra moyen.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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