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Lundi 26 mars 2007
6.6 – LA MORT DE DANTON avait été montée par Vilar peu après son accession au TNP. DANTONS TOD figure d’autre part très souvent au programme des grands théâtres allemands. En français comme en allemand, cette fresque historique assez peu tendre pour nos grands hommes et assez ambiguë quant au contenu, a toujours été jouée réaliste, avec des acteurs rappelant les physiques des héros authentiques et dans des décors reconstituant le comité de salut public, l’Assemblée Nationale, le tribunal révolutionnaire, la guillotine (en Allemagne), ou faits de rideaux neutres (chez Vilar). Le jeune Bruno Bayen ne s’est pas contenté de ces 1ers degrés. Son spectacle ne nous montre pas un moment de la Révolution Française vue par Büchner, mais le rêve imaginaire de cet auteur faisant agir des personnages faussement historiques et réellement habités par le Romantisme germanique dans un décor transposé qui pourrait valablement servir à l’OR DU RHIN ou à l’ANNEAU DES NIBELUNGEN. C’est au milieu de cette nature chargée des mystères du Walhalla qu’évoluent des gens qui s’appellent Danton, Robespierre, Desmoulins etc… , qui physiquement ne leur ressemblent pas, qui disent les mots consignés par les archives, mais décalés, déphasés, dans une neutralité de ton qui doit vouloir signifier le parallélisme de l’univers montré. Dois-je dire que cette démarche m’a paru fort  vaine et pour le moins gratuite. Mais enfin, si le metteur en scène voulait se singulariser, pourquoi pas ? Un parti est un parti et celui-ci est tenu. Malheureusement l’ensemble du spectacle manque horriblement de gros plans. Gérald Robard, qui joue Danton, donne trop souvent l’impression de « déblayer ». Je me suis effroyablement emmerdé. Ça, ce n’est pas acceptable.

7.6 – Il ne faut pas être de mauvaise foi : TIMON D’ATHÈNES monté par Peter Brook, que je n’avais pas encore vu parce que je faisais ma mauvaise tête, c’est très bien. Surtout la 1ère partie, qui est réellement spectaculaire, où on a le choc de ce lieu admirable qu’est le théâtre des Bouffes du Nord laissé intelligemment à l’état de carcasse (ô Mme Weber, cette vision ne vous a-t-elle inspiré aucune réflexion sur ce qu’aurait pu être le PALACE si vous n’aviez pas eu des réflexes de petite bourgeoise ?), et où on fait connaissance avec un François Marthouret merveilleux, évoluant dans un environnement « pauvre » mais de bon goût, THEATRAL sans nul doute, point encombré de machines et de stuc. On ne peut pas le nier, Brook connaît son métier. Dommage qu’il se soit exercé trop austèrement sur la 2e partie, où il y a des scènes à 2 et 3 personnages longues et ennuyeuses. Ce Timon, prodigue de ses deniers, abandonné par la cour de ses faux amis et allant dans le désert mourir à côté d’une mine d’or découverte par hasard qui aurait pu lui « rendre son rang » ! Mais enfin, l’ensemble est si satisfaisant que j’ai tendance à laisser de côté mes réserves. Il y en a pourtant, et d’abord ce salmigondis de nationalités qui s’affrontent sur l’aire de jeu en des baragouins teutons, négroïdes et anglo-saxons trop éprouvants pour l’oreille.
Et puis il y a la misogynie de Brook qui s’ajoute à celle de Shakespeare et fait que la condition féminine n’est vraiment pas à la fête dans cette soirée. Et il y a les thèmes shakespeariens eux-mêmes ! Des « phrases politiques » que je ne puis admettre, ce général Alcibiade, militaire juste, honnête, courageux… et victorieux opposé à la veulerie des civils « démocrates », (le mépris du peuple est pour une fois gommé : si la « populace » de « basse extraction » fait l’objet de quelques tirades, les esclaves du Maître déchu font montre de quelque grandeur d’âme, surtout l’intendant, qui se comporte vraiment très bien après la faillite du jeune homme à la mode, chacun à sa place sociale s’entend !), enfin, le comportement de Timon lui-même, dont le désespoir a quelque chose de Jules Dupont ! Mais dans le négatif total, aux confins de la folie.
Mais ne chipotons pas ! Un beau spectacle est un beau spectacle. Celui-ci en est un. Tant mieux !

8.6 – Je crois qu’on peut faire confiance au jeune Jivalik. Accrocheur comme il est, il ira sans doute loin, parce que le spectacle « MAÏAKOVSKI » qu’il propose est à la mesure de ses ambitions. Pourtant, cette réalisation musicale et hurlée, amplifiée à l’extrême et voulue à la limite du supportable pour les tympans, est tout à fait déracinée dans le petit café d’Edgar. On ne choisit pas facilement ses tribunes à 20 ans. À la limite, c’est un « poétique ». Jivalik dit des poèmes de l’auteur soviétique, -certains sont admirables, tous sont généreux et étonnamment humains- et de toute évidence, ces poèmes l’habitent, le dévorent. C’est avec passion qu’il les déclame, soucieux surtout –trop peut-être- de les exprimer avec puissance.
Le support musical est curieusement classique. Basse, violoncelle, violon, guitare, les 2 premiers branchés sur potentiomètre. La partition est ininterrompue, commentant, constamment les textes et les séparant de phrases à relents russes. Belle musique en vérité, et il n’y a pas à dire, ça aide, la musique à atteindre, toucher, émouvoir le spectateur.
Jivalik est à suivre. Pour un si jeune homme, la promesse est certaine. Il faut souhaiter qu’il ne vire pas sa cuti avec le temps, que sa foi politique ne se détournera pas, ou ne se gommera pas. Il est sur un fil, car si le contenu est irréprochable, la technique remarquable, il est néanmoins sûr que la forme a un petit côté blouson noir à chaîne de vélo que ne désavoueraient pas des « chanteurs d’Occident ». Efficace au service d’une bonne cause, cette forme deviendrait dangereuse dans une soi-disant dépolitisation. En tout cas, j’aimerais revoir « Maïakovski » mêlé à 1.000 personnes dans un grand lieu. La ligne est celle de la ROTE RÜBE.

Malheureusement cela n’a été qu’un feu de paille. Les bons sprits ont rejeté le propos sous différents prétextes « artistiques », notamment ce potentiomètre effectivement à la limite du supportable.Je gard en souvenir de ce qui n’a pas pu être une belle tournée quelques 78 tours que je n’écoute jamais car la technique de 1975 n’est pas compatible avec des oreilles du 21ème Siècle..

24.6 – JEUNES BARBARES D’AUJOURD’HUI d’Arrabal est sans doute capable d’épater des jeunes bourgeois d’aujourd’hui, mais pour ce qui est de moi, je trouve que vraiment cet auteur manque de « re-nourrissement » de soi-même. C’est TOUJOURS les mêmes thèmes inlassablement repris. Ici, c’est une réelle exposition, comme une revue, non pas de fin d’année, mais de fin de carrière. C’est marrant : il me semble que moi, je n’oserais pas écrire constamment la même chose, montrer la même scatologie, les mêmes phantasmes, le même érotisme, le même cordon ombilical honteux, la même « innocence perverse », la même violence douloureuse, les mêmes infirmités physiques, les mêmes sentiments d’impuissance, les mêmes symboles sacrilèges, les mêmes provocations (tel le fait de pisser en scène et que la pisse devienne le sang du Christ : on se demande pourquoi un auteur ne chie pas afin de signifier le corps dudit Christ. Et par quelle concession les artistes ne boivent pas réellement ? C’est pas bien ça ! C’est ne pas aller au bout de l’idée !)…
Mais Arrabal, ça ne le gêne apparemment pas. Tout au plus, ici, est-il revenu, en plus, à un propos un peu oublié de son univers, celui du mythe du coureur cycliste. L’anecdote conte l’histoire de 2 servants d’un champion et du masseur aveugle du champion et des servants. Tous détestent le champion et le masseur s’en vengera en l’affaiblissant à la veille d’une course par la ponction d’un litre de sang, tandis que les 2 toujours laissés pour compte se doperont à mort. On a ainsi un petit côté MARATHON, SKANDALON, qui fleure une des contestations de notre temps.
Cela dit, sauf que le style poétique bourré d’images confuses m’a fort agacé, il faut dire qu’il y a des beautés, et que le propos de l’équipe est intéressant. J.F. Delacour a réuni une troupe qu’il assume et qui veut monter DIRECTEMENT des textes d’auteur, AVEC l’auteur, en se passant de l’intermédiaire du metteur en scène. C’est un propos à suivre.

26.6 – ON LOGE LA NUIT, CAFÉ À L’EAU de Jean-Michel Ribes, est un beau et émouvant spectacle sur Gérard de Nerval, non pas sur l’œuvre du poète, mais sur l’homme et son « double », naviguant aux frontières de la folie dans la clinique du Docteur Blanche à Passy. Ribes, comme Arrabal, a ses phantasmes et il est étonnant de voir à quel point ce jeune homme entreprenant est hanté pas le thème du suicide. On est loin ici des gaudrioles farceuses quasi-estudiantines d’il y a quelques années. C’est une étrange mélancolie digne et réservée qui baigne ce spectacle arrosé de musique mahlérienne.
La seule note d’humour serait le personnage de Théophile Gautier, ici montré seulement comme Président de la Société des Gens de Lettres, incarnant la Raison et l’Ordre. On sort de l’hôtel Donon touché, ému, atteint, rêveur. C’est une soirée qui fonctionne.

Ribes ne s’est pas suicidé. Sa carrière l’a amené sur le tard à des destinées très parisienes. Comme quoi il faut se méfier des impressions momentanés.

 ESCAPADE À LA MARTINIQUE

 Mehmet Ulusoy avait monté LE CERCLE DE CRAIE CAUCASIEN de Brecht au TGP de Saint Denis. Il rêvait que la musique accompagnant l’œuvre soit apportée par un barde Turc et je suis sûr que ç’aurait été un apport magnifique. Mais les dictateurs des éditions de l’Arche ne l’ont pas entendu ainsi et ils ont imposé que ce soit, comme d’habitude, la partition de Paul Dessau qui soit infligée aux spectateurs.

8.7 – Me voilà de nouveau dans un Boeïng 747. Cette fois, l’avion est comble et c’est une vraie pouponnière de mouflets qui voyagent seuls. Un très gentil petit négro de 6 ans passe la moitié du voyage « à m’embêter ». il veut savoir pourquoi je fume du gâteau (mon cigare !) et veut en manger. Ma pipe le fascine. Il demande pourquoi je lis, pourquoi je fais dodo, pourquoi je vais faire pipi ! Bref, un vrai Raphaël basané ! A part ça, vol sans problème si ce n’est que c’est long (8 heures !). À l’arrivée, Dany m’attend, une Dany ravie, enchantée. Pas de problèmes, dit-elle, et ce langage me fait bien plaisir compte tenu des emmerdements qu’il y avait côté Magic Circus, à mon départ. Paraît que Césaire a attendu la troupe à l’aéroport en personne et que les Turcs sont passés au contrôle de police avec les courbettes des flics. Le matériel (28000 F. de transport aller, autant retour) est là. Il y a des machinistes, un car à notre disposition. Césaire passe 4 fois par jour pour voir si tout va bien et les a emmenés faire une vaste excursion le 1er jour. Paraît que la Martinique est très belle. Moi,  j’ai juste le temps de voir la nuit tomber très vite sur la baie de Fort de France tandis qu’un taxi m’emmène à la salle des sports où le Théâtre de Liberté prépare son CERCLE DE CRAIE CAUCASIEN avec une distribution d’où ont disparu les éléments T.G.P.
L’équipe a l’air très contente de me voir. Bref, une bonne arrivée, au terme de laquelle on me montre mes « quartiers » : un lit à 2 étages au Foyer des Œuvres Laïques dans la chambre de Mehmet et Keriman. Tout le monde est logé par 3 à 6 personnes et le problème du « baisage » paraît être, pour certains et certaines, une ombre au tableau. Pour moi, je me déclare très honoré d’avoir été admis dans la chambre du chef, dont il faut bien dire qu’elle manque de confort. Ni table, ni chaise, ni verre, ni cendrier, ni serviette. Ça me coûtera 20 F. par nuit. C’est évidemment mieux que l’hôtel à 150 F. ! Une chose est sûre : je n’aurai pas froid. Non qu’il fasse sur cette île une chaleur à crever, mais enfin ça tourne autour des 33°C et c’est singulier de moiteur. Après ça, il est 20h (locale = 01h du matin). Ce n’est pas que je sois affamé, car en avion, bien sûr, je n’ai pas jeûné, mais comme le car conduit la troupe au « Quick Restaurant » où on mange antillais, je suis, histoire surtout de rester en compagnie. Je constate que Mehmet s’est mis au Punch. Je trempe mes lèvres dans celui d’Arlette Bonnard. C’est bon ! Mais je commande un whisky quand même. Et je mange un court-bouillon de poisson pas mauvais du tout en guignant vers un crabe farci que Richard mange à côté de moi. Ce « Quick Restaurant » nous retient 3 bonnes heures, sous la houlette d’une grosse servante autoritaire qu’on croirait sortie d’un film sudiste américain.

9.7 – Il est 6 heures du matin. Je me lève en catimini car je n’arrive plus à dormir. Un coq est responsable de mon réveil, un coq apparemment très orgueilleux de son rôle de coq ! Je me douche, à l’eau froide (il n’y a pas le choix mais il n’y a pas vraiment besoin d’eau chaude –encore que… enfin moi, plus l’air est chaud, plus j’aime les bains et douches très chaudes parce qu’après il fait frais ! Mais je ne dois pas être comme tout le monde), et je descends dans l’esprit d’aller faire un tour, car le jour est largement levé. Mais tout est bouclé, on est enfermés. Le patron de la baraque est un maniaque de la clef. Je me réfugie donc dans le réfectoire où il y a des tables et des chaises. C’est là que sont écrites ces lignes.
Ai-je déjà des impressions sur ce « département français » du bout du monde ? À dire le vrai, guère si ce n’est qu’à 1ère vue, ça a l’air joliment calme et les règles de la circulation en vigueur en France n’ont pas l’air d’être appliquées le moins du monde sur les routes. Tous les autochtones que j’ai vus sont très gentils. Mais, il faut bien le dire, notre contexte est très particulier dans ce festival « dédié à la victoire du peuple vietnamien ». Je « gratterai » davantage ces jours-ci. Maintenant j’arrête, car il est 7 h et la maison s’éveille. Il paraît qu’on travaille tôt, ici, à cause de la chaleur qui est très absorbante en milieu de journée.
FORT DE FRANCE est, physiquement, une assez jolie petite localité au bord d’une belle baie. La construction du 18ème siècle en bois peint de couleurs qui se sont délavées avec le temps, est la même que celle qu’on trouve encore au Québec, en Vermont, en Louisiane. Le style « colonial » français s’y affirme, fort distinct de son équivalent espagnol, dans ces maisons à 1 étage aux toits pentus rouge foncé, qui malheureusement voisinent avec des ensembles modernes dignes du new Lisieux ou de Choisy-le-Roi. À part quelques objets folkloriques, tout ce qu’on trouve dans les boutiques est français. À Uniprix, l’eau d’Evian côtoie la Kronenbourg et le sucre de canne traité en métropole montre bien alignés ses paquets Say made in Paris ! (alors qu’ici on boit dans les rues du jus de canne pressée !). La mentalité des gens est assez difficile à cerner. Les femmes, d’une façon générale semblent fort porter la culotte. Elles sont autoritaires, souvent revêches, et prennent  soin, lorsqu’elles vous accordent quelque chose (un produit dans une boutique, le droit de manger dans un restaurant, n’est-ce pas, entendez-moi bien et ne me faites pas dire ce que je n’écris pas) d’avoir toujours l’air de vous l’octroyer. En termes simples, on peut dire qu’elles ne sont pas « aimables ». Mais il est clair que ce comportement n’est pas réservé aux blancs. J’en ai vu une à la banque qui rabrouait un de ses frères colonisés, mazette !
Je ne sais pas si c’est parce que nous sommes les invités de Césaire, mais c’est incroyable ce que les hommes qui ont à s’occuper de nous sont gentils. Dans ma carrière d’organisateur, je crois n’avoir jamais rencontré tant de coopération. Exemples : j’avais un billet d’avion pour lequel je risquais de devoir allonger 2000 F. pour pouvoir rentrer à la date prévue. « Qu’à cela ne tienne », M. Renaud de Grandmaison me remet un papier à donner à AIR FRANCE : la mairie paiera la différence. J’arrive à Air France. « Ils ne pensent quand même pas qu’on va leur faire payer le supplément ? » me dit le Directeur. Et il me rend le bon, établit mon billet comme je veux et me serre la main.
Dany, l’administratrice, soupire auprès de Monsieur Alphonse, un autre secrétaire de mairie, qu’elle se serait bien loué une voiture mais que c’est trop cher. Et la voilà une heure plus tard au volant d’une 4 L prise en compte par la municipalité. Tout ça a un petit côté que moi, si j’étais un O.S. de l’île, je trouverais provocateur. Car enfin ces manières de Grands Seigneurs sont le fait d’hommes de gauche défenseurs de populations qui n’ont rien de super payées (encore que peut-être mesurent-elles à quel point leur niveau de vie, même au plus bas échelon, est supérieur à celui de leurs voisins « indépendants »). Je pense qu’à Haïti, les compagnons du dictateur Duvalier doivent être tout aussi gentils avec leurs amis. Césaire est ici un vrai Roi. Mais tout le monde bée devant lui, et c’est vrai qu’il est d’un abord charmant.
Quoiqu’il en soit, pour moi, tout est merveilleusement facilité.
Reste à ce que le spectacle qui sera joué ce soir ne déçoive pas mes hôtes. En fait il y a risque, car c’est une nouvelle mouture du CERCLE DE CRAIE que prépare Mehmet : il a viré tous les comédiens du T.G.P. Ce soir, Collin Harris jouera le Gouverneur pour la 1ère fois et Mehmet lui-même le juge Asdak. En tout 6 remplacements, et de taille !
Arlette Bonnard, un peu pâle, surveille la consommation d’alcool de son metteur en scène désormais partenaire, et fait réduire –pour qu’on aille répéter », le temps de séjour à la plage, avec raison d’ailleurs, car le soleil à midi est à la verticale et singulièrement dangereux. De fait, la représentation est un peu hésitante, et dure une heure de plus qu’à Saint-Denis ! Mehmet patauge dans son texte mais se révèle un extraordinaire acteur. Quand il ne s’emmêlera plus dans le genre des mots français, il sera prodigieux. Grâce à lui, la 2e partie bascule, devient passionnante.
Et le public lui fait une ovation. Un public dont les facultés de réceptivité, d’attention et de patience me surprennent. Au demeurant, un public nombreux.

10.07 – Journée au cours de laquelle je m’informe. Je déjeune avec Renaud de Grandmaison. Il m’emmène au bord de la mer et nous mangeons d’excellentes choses et notamment une très bonne entrecôte qui vient de Colombie. C’est en 1635 que les Français ont colonisé la Martinique. Ils ont massacré les pacifiques indigènes qui peuplaient l’île et, comme on le sait, s’étant retrouvés sans main-d’œuvre, ont importé des esclaves nègres d’Afrique. Très joli ! Les Béquets d’aujourd’hui, ce sont les descendants des blancs. Ils ont des secrets de fabrication du rhum, mais la production de canne à sucre est tombée à presque zéro parce que les betteraviers ont racheté les raffineries pour écouler leur camelote. Ceux qui ont un prénom comme nom de famille, ce sont des anciens esclaves. Du blanc pur au noir pur, la gamme est très étalée. Césaire veut arriver à l’indépendance progressivement, sans heurt, si possible avec la France, « pays avec lequel nous voulons garder des relations privilégiées ». « Ne parlons-nous pas sa langue ? ».
De fait, habitué comme je suis aux Arabes, je suis toujours épaté que les manœuvres et ouvriers que nous côtoyons ne se mettent pas tout à coup à causer un idiome inconnu. En fait, le créole est savoureux, mais on le comprend fort bien.
Cette indépendance, en tout cas, les îles anglaises l’ont maintenant (Dominique, Ste Lucie etc). Et il paraît que ça se passe très bien. Faudrait aller y voir. Ce sont en effet des pays dont on ne parle jamais et qui font un effort vers le développement des cultures vivrières, « qui seront bientôt plus importantes que de posséder du pétrole ».
Je reviendrai sur tout ça. En quittant De GrandMaison vers 16 h, je vais voir Fanny Augiac au Centre Martiniquais d’Action Culturelle, émanation du Pouvoir de la Métropole doté de fonds  pour diffuser la culture française. Entre le C.M.A.C. et la Mairie, ça ne baigne pas dans le beurre.
« Pour eux », dit Fanny Augiac, « Culture veut dire Politique. Pas pour nous, bien sûr. » Bref, on retrouve un schéma familier !
Le sûr, c’est que les deux antagonistes sont d’accord pour casser du sucre sur Gosselin.

J’avais connu Jean Gosselin au Centre dramatique de l’est. C’était un comédien moyen mais un homme très sympathique et qui avait cet art de séduire les femmes dont seuls certains mâles ont le secret. Je me rappelle l’avoir croisé dans un couloir de l’hôtel du Rhin à Strasbourg en un temps où il n’y avait pas un WC par chambre. Il était tout nu, et sans pudeur m’avait annoncé qu’il venait de dépuceler une de nos comédiennes, qui d’ailleurs en avait probablement besoin.
Quoiqu’il en soit je l’avais perdu de vue, mais il avait l’amitié fidèle et il était venu un jour me dire qu’il montait une entreprise de tournées dans les Antilles Françaises.Son « marché », c’était la grosse bourgeoisie Blanche, et qu’il avait besoin de temps en temps d’un spectacle « d’avant garde ».C’est ainsi que son entreprise a marché quelques années avec, je dois le confesser, parfois, entre deux pièces de boulevard, un des spectacles que je défendais.
Souvenez vous si vous me lisez complètement de ma narration du transfert de la compagnie Houdart de la Guyanne à Belem au Brésil. Et une tournée Denis Lhorca était en préparation.   

De celui-là, plus personne ne veut entendre parler et à propos de mes projets à venir, Fanny Augiac me dit qu’elle veut bien de Llorca via Gosselin, A CONDITION que le nom du tourneur n’apparaisse pas dans la Pub. Selon elle, ce nom seul fait fuir les gens ! Or, il y a du public, dans ce petit pays, et nous nous en apercevons : le CERCLE fait ses 300 personnes tous les soirs (on le joue 6 fois !) et GOUVERNEUR DE LA ROSÉE bourre absolument le théâtre Municipal. J’ai assisté à une représentation assis par terre. Entre nous, c’est pas terrible, ce spectacle, et je comprends mal son succès parisien. Ici, oui, puisqu’il s’agit d’un Roméo et Juliette autour des problèmes du déboisement d’Haïti et de la recherche de l’eau. Mais en France ? Nos critiques sont décidément bizarres. Le théâtre, tout en bois, est lui, charmant, dans le style de nos  vieilles salles municipales (Montbéliard, avant la rénovation, Gray, Dôle, vous voyez…).
Les soirées, après la chaleur assez éprouvante du jour, sont très agréables. Après le spectacle qui dure presque 4 heures, ouille, ouille, ouille, mais dont la 2e partie devient extraordinaire avec Mehmet dans le rôle du juge, le Théâtre de liberté va manger des brochettes sur une plage et certains prennent un bain de minuit. C’est le chauffeur du car qui nous oblige à rentrer parce qu’il veut aller se coucher. Mehmet me demande en arrivant d’aller faire un tour ! Je vais méditer au frais. Quand je reviens, au bout d’une demie heure, Kériman dort et lui ronfle.
 
Demain, c’est relâche.

11.07 – Il apparaît que la gentillesse de la population que j’ai évoquée n’est pas toujours évidente avec les manœuvres, chauffeurs et autres petits noirs. Je découvre que la  bonne volonté ne se répercute qu’à moitié aux échelons sociaux inférieurs et par exemple,avant-hier nous n’avons pas eu de car pour nous promener parce que le chauffeur a refusé.
Cela dit, l’île est calme, propre, bien entretenue. Hier, nous sommes allés à Salin et Ste Anne dans le sud.  La nature est belle, tropicale et drue, montagneuse, avec des fleurs et des arbres de toutes couleurs. On mange très bien, avec des fruits rares et exquis. Les plages sont toutes équipées de restaurants et de bars, mais la foule ne les encombre pas.
Le climat n’est pas éprouvant. Il fait dans les 28 à 30° le jour et les nuits sont d’une douceur très agréable, ce qui n’empêche pas la troupe d’avoir mal à la gorge (moi-même j’ai cru avoir une angine). Il pleut souvent, quelques grosses gouttes qui sèchent tout de suite sur le corps ou les vêtements.
 
 14 juillet Encore une fois, c’est relâche. On entend à la radio des flonflons militaires. On va  transborder ailleurs le CERCLE DE CRAIE. À la salle des sports, il ne déplace pas les foules. 200, 300 personnes, parce que, nous dit-on, seuls les gens qui ont des voitures peuvent y venir. Mais un concert portoricain a déplacé 4.000 personnes dans le même lieu, et c’est là que le P.C. tient ses meetings. Alors on va voir, les 16 et 17, ce que ça va donner sous chapiteau au Parc Floral, qui est en pleine ville.Je suis sceptique. Ce CERCLE est trop long pour les gens d’ici. En plus, avec les changements de rôle, il s’est rallongé : presque 4 heures ! Et puis, bains de mer et de soleil aidant, je le trouve mou. L’apport de Mehmet dans le juge est inestimable, mais j’ai bien peur que son baragouin ne « passe » pas aussi bien en Avignon qu’ici. C’est incroyable comme il malmène les genres masculins et féminins ! J’ai aussi un brin peur pour le spectacle de rues d’Avignon qui ne se prépare pas du tout. Mehmet ne se rend pas bien compte qu’il est attendu au tournant ! Il se laisse vivre dans cette île où il se sent bien, rêvant surtout de plongées et de « planteur »  (c’est une délicieuse boisson au rhum et aux jus de fruits mêlés). Le réveil sera peut-être dur.

 AVIGNON 1975

 Retour de la Martinique, j’arrive le 25, en plein milieu du Festival, à 14h. Je pose mon cul à La Civette, et j’y tiens conférence successivement avec Debauche, Périnetti, Crombecque, Pommeret, Touchard, Deherpe, Laville, Maréchal, Belit, Autranel et quelques autres dont le nom m’échappe. On me parle d’un colloque sur l’enseignement. J’y vois un groupe anglais qui présente les fruits de son travail local (très curieux et qui m’a fait songer que décidément notre culture n’en finit pas de crever, -car il s’agit de variations du type borborygme autour de chœurs très classiques et de réflexions contestatrices sur l’individualité humaine-), et j’y rencontre Tiry, J.P. Vincent, A. Vitez (qui me dit qu’il faut qu’on se voie !), Lassalle, et beaucoup d’autres dont le nom m’échappe. Fidèle à la tradition, je dîne à l’Auberge de France avec Mme Baëlde. J’y rencontre Danet, Henriette Béna, Puaux, Mercure et quelques autres dont le nom m’échappe. Le soir, au Chêne Noir, bourré, je vois CHANTS POUR LE DELTA, LA LUNE ET LE SOLEIL. C’est un concert au cours duquel Nicole Aubiat dit de très beaux poèmes sur le Rhône, la Méditerranée,  le Nil, la pollution, l’invasion des H.L.M. et autres thèmes contemporains d’une belle voix chaude, avec flamme et sobriété, soutenue par une musique vibrante très professionnalisée qui n’est pas sans rappeler celle sur laquelle s’appuie Jivalik pour Maïakovski. (Les deux démarches sont très sœurs).
À minuit, je me couche.
 
Le 26, je me lève assez tôt et je pars à la recherche d’un solex à louer. Avec l’étalement du festival dans l’espace, la possession d’un moyen de transport me paraît indispensable. J’en trouve un, mais ça me prend la matinée. J’ai juste le temps d’aller dire bonjour à Lecat, qui trône dans des nouveaux locaux au Petit lycée, je serre la pince à Sonia et de lui demander quelques places, d’échanger quelques mots avec Massadau et Patricia Blot, et me voici en train de déjeuner avec Crombecque qui me parle de l’entreprise de Frédéric Mignon.

C’était le fils de Paul Louis Mignon, un critique et chroniqueur important de notre radio nationale. Apparemment il avait ouvert une entreprise de tournées qui se voulait concurrente de la mienne. Ca n’a été pour moi ni grave ni durable. Le seul souvenir que je conserve est que nous avons un peu sympathisé et qu’il a un jour commandé à MON agence de voyages en se référant à MOI un billet aller pour HONG-KHONG qu’il n’a jamais payé. J’ai su que de là, il avait entrepris une traversée à la voile du Pacifique. Mais mes amis voulaient m’inquiéter :

« Paraît qu’il a déjà Barba, Pif Simmons, Japelle et…La Nueva Compagnia di Canto Populare ! »

 Bon ! mea culpa ! Faudra voir l’année prochaine à ne pas se pointer aux spectacles à la 30ème !
Après ce repas, j’enfourche ma monture et je vais serrer des pinces à Villeneuve. Mais je ne vois pas Houdart. Par contre, je rencontre tout le Theatracide. Puis je rentre avec l’intention de voir FEMMES + FEMMES, mais je rencontre Cellier, Josiane Horville, Vielhescaze et Vautier. Nous prenons un verre tandis que les garçons de café manifestent pour leur 15% !
Puis je vais annoncer à Constant que Laville laisse tomber le PRADO. Il en est d’autant plus désolé qu’ici, l’accueil fait à son spectacle par des salles au demeurant bourrées, ne lui paraît pas chaleureux. Benoin est navré des résultats de la tournée SKANDALON. J’ai eu coup sur coup les 2 sur le dos (à quand Bayen ?).
J’échange après ça quelques mots avec Dekmine et je vais au Bazar d’Edgar voir Pif Simmons. J’y rencontre Matthieu Gally, Darcante, Irène Ajer et Rétoré. Alain Mallet aussi bien sûr et Maria Rankow.
 Ce CHILDREN OF THE NIGHT que je n’avais pas vu à Nancy, dont il fut un des événements, m’a évidemment frappé par son extrême qualité d’exécution, et je ne puis qu’approuver une démarche qui va au bout d’elle-même. Reste que j’ai été très profondément répugné et que j’ai trouvé infiniment suspecte cette complaisance à la violence, à l’insolence et à la morgue GRATUITES, cette « fiction » d’une représentation donnée par des Juifs dans un camp de la mort, où le SS est signifié (sans doute) par l’un d’eux tandis que les autres accentuent la caricature de la race élue à telle enseigne qu’on croirait par moments assister à une projection du Juif Suss.
Belle est la scène finale où les protagonistes nus chantent tandis que les gaz mortels les enveloppent. Mais tout compte fait, assez facile
 « Tu aimes ? », m’a demandé une nana du Festival d’Automne juste comme je sortais ! Je l’aurais giflée ! Après ça, j’ai soupé avec Rétoré qui a apparemment fait un sacré bide avec COQUIN DE COQ, avec les Darcante et avec Irène Ajer, dont le côté fasciste m’a de nouveau sauté aux yeux.
Tout ça m’a mené jusqu’à 2 heures du matin mais j’ai eu du mal à m’endormir, car la Place de l’Horloge regorgeait de monde et d’activité. Or, cette année, je suis au 1er étage ! Je passe une nuit très agitée mais je me réveille à 11 heures.

QUELQUES PAGES PRÉMONITOIRES D’AVIGNON, MARCHÉ DE LA CULTURE, LIEU PRIVILÉGIÉ DES TRANSACTIONS

Je vais maintenant à Villeneuve en solex (on est maintenant dimanche 27) et je déjeune avec Houdart. Barry (l’impresario Argentin) est venu en France mais il n’a pas fait son virement ! Il a dû se pointer chez nous vers les 14/15 juillet ! Il a paraît-il conseillé à De Rigault d’engager Houdart aux USA. Sinon, c’est lui qui montera la tournée avec son « bureau de New York ».Dont acte !  
Kay de son côté aurait décrété qu’ARLEQUIN marcherait très bien au Japon. À part ça, Houdart n’a pas reçu l’argent de l’ONDA. Alors je pars sans pognon. Il sera à Paris vers le 11 août.
 De retour Place de l’Horloge, je date Mehmet à Clermont pour 15.000 —dont 5.000 espérés de Tiry, et peut-être LE SOLEIL FOULÉ et SKANDALON. Je date aussi Mehmet à Aix ! J’ai des mots avec Hauser mais on se quitte bons amis quand même. Je rencontre Bisson et Farré flanqués de Zenaker et de Nicole Garcia. Tout ce monde-là va bien. Je jette un œil au colloque. Michel Guy s’est joint à l’aréopage. Des Anglais font un exercice qui me passionne si peu que je me tire au bout de 5 minutes. Il est vrai que j’ai promis d’aller écouter Moro qui lit LE CANCER, une pièce de lui, au Gueuloir. C’est en 3 actes et en vers très libres, l’histoire d’un couple de bouchers à la retraite. Le style de cette « tragédie écologique » est plaisant. Il y a de bons mots, de l’action. C’est du bon boulevard agréable, de forme et de contenu, gentiment contestataire et désabusé. Ça pourrait marcher dans un contexte rive gauche voulant faire semblant de penser. En sortant, je rencontre Delacour. L’Arrabal marche très bien ici. C’est Mignon qui va s’occuper de la tournée des JEUNES BARBARES. Actif, ce jeune homme qui brille par son absence. Ce sont ses sbires qui rabattent : Anne Chapeauteau et Maria Rankow. Il a évidemment un avantage psychologique sur nous en ce sens qu’il offre en prime son bureau d’attaché de presse. Dommage que je n’ai pas dans mes relations quelqu’un qui aime le dialogue avec les journalistes ! Retour Place de l’Horloge, je passe un moment avec Erdos, toujours charmant, triste d’avoir dû annuler le festival de Baalbek. Il y a eu par contre un festival d’Israël, mais « très prudent » et exclusivement musical. Puis je tombe sur Françoise Brès à une table où il y a Sonzini et Girard. Je fais ainsi la connaissance de notre correspondant d’Annecy, qui a l’air gentil. Girard me dit que Bourg tombe pour LA CUADRA comme pour le CERCLE DE CRAIE. Denise Leclerc passant par là, j’apprends que Sceaux tombé aussi pour la CUADRA pour des raisons techniques. Ces amateurs ! Décidément !... Et puis Girard se lance dans une improvisation brillante, qu’il a le LIVING en Mai  pour un mois par des gars de l’Université de Vincennes qui font partie de la troupe de Beck… Je le mouche un peu, mais c’est sûr que ça n’a pas fini de grenouiller dans Landernau !
À part ça, il apparaît que les impressions de Constant se confirment. Le PRADO n’a pas fait tilt en Avignon et je doute que des affaires en découlent pour LA COURNEUVE. C’est dommage. Par contre LEGERE EN AOÛT a gagné beaucoup de points. Ça va être le moment de d’expérimenter la correction des Athévains !

À 21h, je suis aux Carmes où Gildas Bourdet présente L’OMBRE d’Eugène Schwartz, un fort spectacle qui ne me lâchera qu’à 0h45, mais que je vois sans m’ennuyer.
La Salamandre de Gildas Bourdet promue Centre Dramatique du Nord y joue le texte soviétique dans le style qui a fait son bonheur avec le Molière, ce qui fait dire à des hommes hautement politisés comme Garran que l’équipe n’a joué que l’anecdote, masquant la critique du Stalinisme voulue par l’auteur. C’est sûr, le régime anachronique décrit par Bourdet s’appuyant sur une œuvre qui dissimulait son agression derrière l’aimable fiction d’un pays de contes de fées vivants, n’évoque guère l’autocratie soviétique et sans doute fallait-il en URSS la complicité d’un public avide de lire entre les lignes pour qu’éclate la dénonciation. J’ai tendance à donner raison à Bourdet, car comme ici nous n’avons pas besoin d’aller au 4e degré pour stigmatiser ce qu’en termes clairs tout le monde peut dire, j’aime mieux qu’il ait joué l’ «innocence » de l’œuvre. Son spectacle n’est pas très « signifiant » mais il est plaisant, truffé de gags et de trouvailles, bien joué. Et puis ce thème de l’ombre détachée de son maître pour mieux circonvenir la princesse aimée et inaccessible, et qui le trahira, me rappelle une des fascinations de mon enfance. Bref, j’ai marché au charme. Ce n’est pas un spectacle politique dans la France de 1975 où les combats peuvent tout de même être menés de façon plus directe. Quoi qu’il en soit, avec plus de talent, beaucoup plus, Bourdet s’inscrit dans la ligne des grands amuseurs promue par le Pouvoir. Michel Guy ne s’est pas trompé !
À 1h du matin, je vais souper avec le banquier belge Presles qui achètera peut-être une série de 6 représentations à Savary et m’aidera à défricher le contexte SKANDALON sur la Belgique. Nous sommes souvent interrompus, car à la table d’à côté il y a Philippe Adrien, à celle d’en face Bisson et un peu plus loin Maria Rankow qui trône, très Colette Dorsay, au milieu d’un aréopage où figurent Binoche, Azerthiope, Delacourt, Garran. Je suis couché à 3h15. Je dors mal. Il y a des moustiques.

Je me réveille le lundi 28 à 10h15 prêt à attaquer une nouvelle journée de « vacances » !
Je commence par m’acheter des espadrilles, puis je fais un petit tour de place de l’Horloge. Presles a autour de lui Azerthiope, le Théatracide et quelques autres marginaux. Il veut organiser à Bruxelles un festival OFF pendant Europalia, mais naturellement, il ne veut pas payer autre chose que les défraiements et à la rigueur les transports. Je préfère ne pas m’en mêler ! J’ai rendez-vous avec Cellier. Comme on n’a pas de problème pendant, c’est très amical, mais le bon Tourangeau ne m’apprend pas grand-chose. Je suis fatigué. Je fais une grande sieste, puis je vais saluer l’équipe de Mehmet qui répète au Champ-Fleury. Je ne verrai pas le spectacle de rue car ils l’ont reporté au 2 août, les salauds ! Il fait une chaleur à crever mais l’orage menace. Tant mieux ! Je passe au bureau du Festival retenir des places pour Blaska à la Cour d’Honneur le 31, des fois que ça plairait plus à Thérèse que 14 juillet de Serge Ganzl, dont tout le monde confirme que c’est un four ! Pièce ni faite ni à faire et mise en scène de Llorca inexistante. « C’est forcé, explique Baëlde de sa grosse voix, « il a passé son temps à faire le va-et-vient entre Carcassone, où il montait et jouait Hamlet) et Avignon. Si bien que ni l’un ni l’autre spectacle n’est bon ! » Après, je passe à l’oratoire pour faire dire aux Athévains où ils peuvent me joindre.
C’est plus calme aujourd’hui. Beaucoup de gens sont partis. Le Syndeac tient ses assises annuelles dans un lieu secret. Vielhescaze sera-t-il réélu Président ? Agugui mène grand train sur la place.
Je vois la femme morcelée par le groupe Organon, « régie générale » de Patrick Morelli. C’est une co-production du TEC, ce qui annonce bien la couleur. IL s’agit d’un montage sur la condition de la femme des origines à nos jours, et sur la nécessité d’harmoniser les révolutions.
Avec moi, vous le savez, ça prêche un converti. C’est bien fait, clair, en 4 « volets », 1/ l’éternel féminin, 2/ exposé historique montrant comment la femme a peu à peu conquis une situation économique inférieure, 3/ situation de la femme travailleuse aujourd’hui, 4/ Buts à atteindre (cette dernière partie en forme d’oratorio posant des questions plutôt qu’offrant des perspectives. En contrepoint des sketchs riches en chansons et en gestuelle qui sont perpétrés par 4 artistes, 2 hommes et 2 femmes comme dans COUPLES, appuyés par un petit orchestre, des projections nous montrent des moments de la lutte féministe, et des citations de Marx, Engels, et quelques autres penseurs irréprochables. Tout ça est très orthodoxe. Morelli me téléphonera le 20 août, car il veut qu’on l’aide ! Pourquoi pas ?
Après ça, je rentre paisiblement Place de l’Horloge et qu’est-ce que je vois ? Elle est bouclée par les C.R.S. J’entre parce que j’habite à l’Auberge de France, mais autrement personne ne passe et chacun s’interroge sur les motivations de cette provocation que rien ne paraît justifier. On me dit qu’il y a eu des matraquages de jeunes. « Arrêtez-moi », gueule Puaux aux cent coups. Il insiste tellement que pour lui faire plaisir un chef l’embarque fort poliment. On voit réapparaître le Directeur 1/4 d’heure plus tard. Toujours est-il que ce soir-là il y a peu de monde et pas de spectacle au Palais. Alors l’opération fait long feu et à 1 heure du matin, les vaillants défenseurs de l’ordre se dispersent, me permettent d’aller boire un verre avec Debauche, Garran et Autrand qui prenaient le frais à la Cité des Papes de l’autre côté du barrage ! On parle de l’ONDA qui agite beaucoup le SYNDEAC. Je me couche à 2h et une fois encore j’ai du mal à trouver le sommeil.

Je me réveille à 10h le mardi 29. J’écris ces lignes puis je vais acheter le journal. Thorent me saute dessus. Il a « pensé à moi » pour que j’organise la tournée d’une pièce d’Haïm qu’il joue à Vaison avec François Maistre. Je prends le texte en disant que je vais le lire ! Puis Valverde m’invite à déjeuner à la Magnaneraie où il a ses quartiers. Micheline Uzan est de la fête. Elle veut tourner sa Religieuse Portugaise. Je lui dis que 1500 F. est le prix le plus élevé qu’elle puisse demander, tout en dégustant un brochet, je ne vous dis que ça, à l’ombre des Platanes. Il n’y a que les Communistes bon teint pour savoir bien vivre. Valverde me dit aussi qu’il va m’acheter des spectacles, car il ne monte rien lui-même cette année. Il poursuit son projet de Centre Lyrique National avec Luccioni dont il espère qu’il verra le jour en octobre 1976. Puis je tiens avec Binoche un meeting de 2 heures sur le Théatracide au terme duquel je rentre à l’hôtel car un coup de fil à Monique me paraît s’imposer. Je rencontre Dido, qui joue LÉGÈRE EN AOUT, et Jacqueline Kaps, qui joue l’APOLOGUE. Un gros orage éclate sur le coup de 18h30. Je parle une demie  heure avec Jacques Echantillon qui voudrait absolument que je vienne à Sète voir l’Hamlet de Llorca vers le 25 août et le Rosenkranz de Prévaud à la même époque. Puis je casse une graine au snack du Palais des Papes avec J.J Fouché qui a beaucoup grossi depuis qu’il est Directeur de Maison de la Culture. On fixe la date de Mehmet et on cause de sa politique d’accueil qui ne me satisfait pas pleinement. En sortant, je vois Noëlle Roche qui est inquiète parce que Tiry ne lui a pas écrit qu’il subventionnerait Mehmet ! Je la rassure comme je peux
 et je vais voir LA BEFANA au Chêne Noir. Beau spectacle que Périnetti a engagé pour un mois à Paris en février. Si j’étais méchant, je dirais que le contenu est le même que ce que gueule Mouna sur la Place de l’Horloge, mais que l’esthétique est beaucoup plus belle ! Il y a en fait des moments magnifiques  tout baignés d’un Christianisme d’imagerie populaire qui n’engage pas au fond, mais qui prouve l’imprégnation de Gélas à cette religion que porte en soi le Peuple du Sud, même quand il devient Marxiste, et des instants de contestation de la Société de consommation qui ne sont pas très originaux et même ne volent pas très haut. Le rythme, avec importance de la musique, est lent et majestueux, cosmique et sensible au rond.
                                   
En sortant, je rencontre Chantal, Christophe et Bourseiller. J’apprends ainsi que mon fils est bachelier !
Scoff va monter « Pour l’honneur et pour des Prunes », texte liant les événements « Pour l’exemple » de 1917 et ceux du camp de Draguignan en 1974. Tournée après Pâques 76, 15 personnes + 2 ou 3 techniciens. Calculer sur 20 personnes à 200 F. ce qui fait 4000 F. et avec les charges 5600 F. Le matériel nécessitera un camion d’une importance certaine (sacs de sable, praticables, tables, chaises, matériel de musiciens, projecteurs, 2 poursuites, sono, jeu d’orgues etc…).
Un mini spectacle sur le Procès de Draguignan sera donné en « animation ». La Cie doit gagner 2000 F., ce qui nous met à 7600 F. + avec nous 8400 F. Ce sera le prix plancher. Demander 10.000 F. + transports et défraiements. Scoff se joint maintenant 26 rue Poliveau, 75005. Pas de téléphone. Messages au TEP. (ou à titre absolument exceptionnel au 3364205).
Ce matin 30 juillet, je rencontre Delacour avec qui je parle longuement. Puis je vais à un RV avec Gélas, mais comme au bout d’1/2 heure il n’est pas là, je conviens que j’ai assez pris le frais dans sa chapelle et je décide que je reviendrai demain. J’ai un meeting avec Mounier, qui est définitivement à la Rochelle, et avec un barbu roux qui est directeur provisoire au Havre. J’assiste ensuite, par une chaleur accablante et une pluie intermittente, à la répétition du spectacle de rue de Mehmet. Une jolie histoire qui raconte avec l’aide d’un bulldozer très spectaculaire ce qui arriverait aux petits poissons si les requins étaient des hommes. Puis je vois Chantal de Villepin qui prépare devant moi un chèque de 5.700 F. qu’elle m’enverra quand il y aura de l’argent au compte de Vielhescaze. Je rencontre aussi  Armand, le barbu des Athévins.
Si je comprends bien, LÉGÈRE EN AOUT qui se vend est son affaire et LES MAUVAIS BERGERS que personne ne demande est la mienne ! Pourquoi pas ? C’est une façon de voir les choses ! Je vois Dany pour les photos de Mehmet et la fiche technique, et aussi Richard pour le pognon ! (Mais il n’a pas son chéquier

COMMENTAIRE a-POSTERIORI

Il est frappant de remarquer que dans ce  survol  de ces journées, je parle peu de spectacles vus. En vérité, le Gintzburger qui navigait dans cet  Avignon 75  y était pour des raisons de business.  J’achète ci, je vends ça. C’était mon métieret déjà cela commençait à devenir un marché. Non que le off y soit déjà devenu omniprésent. Mais c’était le rendez-vous incontournable des professionnels. Il fallait y aller. Il fallait y être vu. On y traitait des affaires. Il importait de se méfier des concurrents. L’A.F.A.A. y tenait ses assises. L’O.N.D.A. également.et la S.A.C.D. Bref en quelques jours on croisait des gens qui étaient disponibles pour parler alors qu’à Paris certains n’accordaient leurs rendez-vous qu’au compte-goutte.Apparemment je connaissais beaucoup de beau monde et j’étais estimé.
                 
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 1 février 2007
Un peu de confusion dans l’ordre chronologique de ces narrations. Mais est ce important : n’est ce pas l’époque qui compte ?

22.5 -Miracle à Nanterre : voici qu’on y montre un spectacle capable de concerner la population de Nanterre ! L’ennui, c’est que ce n’est pas Debauche qui est le réalisateur. C’est un « accueilli », Michel Raffaëlli, qui, avec l’aide de sa femme Betty et d’un journaliste de FRANCE NOUVELLE, a tenté de transposer en termes scéniques une action syndicale menée par les ouvriers d’une papeterie pendant 12 ans, action qui fut victorieuse puisque le patronat renonça au démantèlement de l’usine, qu’il avait projeté et commencé à entreprendre. LA BÉCANE, c’est la machine qui fabrique le papier. Le titre indique qui est la vedette de la représentation. C’est l’engin lui-même imaginé par Raffaëlli, et qui roule et tourne commandé par les acteurs en exprimant des sons, qui mis ensemble font une étonnante musique. La Bécane-objet vaut à elle seule le dérangement. Elle restera dans le souvenir de ceux qui l’auront vue. Le « spectacle » a malheureusement la volonté de ne pas être théâtralisé et le résultat est qu’on s’y ennuie un peu, car en fait, il ne s’y passe pas grand-chose. On voit le patronat fourbir ses coups à renfort d’un langage ésotérique de technocrates assez savoureux, on voit les ouvriers travailler, s’organiser, lutter, triompher. Raffaëlli a voulu donner la dimension de la « durée », montrer qu’une grève, c’est surtout attendre, tenir, s’organiser pour manger, boire et dormir. Il y a réussi mais l’action proprement dite manque au spectateur voyeur. Un très beau sentiment passe à travers ces 80 minutes, c’est l’amour de ces hommes et de ces femmes pour l’outil de travail qui appartient au patron, mais qui est LEUR chose, et qu’ils soignent avec une vigilante ferveur. Très bien montrée est la fragilité de la hiérarchie interne établie par le « Pouvoir » lorsqu’on voit le contremaître passer à l’action aux côtés de sa vraie classe après avoir été l’autoritaire chef au service des patrons.
Bref, LA BÉCANE est plus qu’un spectacle, un acte politique de bons militants communistes. On aimerait que le Parti produise plus souvent de tels témoignages. Il est vrai que Raffaëlli est un vrai artiste, et qu’il a du cœur.

24.5 - Je n’avais pas vu le PROVISIONAL THEATRE de Los Angeles à Nancy, et le moins qu’on puisse dire est qu’AMERICA PIECE y a été mal accueilli. On a parlé de boy scoutisme. Soi-disant qu’on avait vu ça 100 fois, que c’était amateur. J’ai moi-même étourdiment commenté les choix de Jean Grémion. Bref, le vent du mépris enveloppait cette production. Or, c’était absurde. L’apport de cette petite équipe est inestimable. Car avec une étonnante économie de moyens -5 hommes, 2 femmes, qui exprimaient TOUT avec leurs seuls corps et voix, sans apport d’aucun costume ou accessoire, hormis  quelques cubes misérables-, une haute précision, une professionnalité fruit d’un travail évidemment rigoureux, elle SAIT en 2 heures nous faire éprouver la décadence d’une Société, celle des Américains blancs, et à tout prendre la nôtre. Et ceci au travers d’une série de sketchs tous plus « signifiants » les uns que les autres. Je crois n’avoir jamais employé ce mot, dont je suis coutumier, avec plus d’à-propos.  Cette dénonciation, ce cri de refus, finalement très violent, et très désespérant dans la mesure où il est constat, aveu d’impuissance, débouche sur une vision d’avenir très peu réjouissante. Bien sûr il faut accuser ici la dépolitisation des jeunes aux U.S.A.  Face à une société dont elle dissèque les tics et les tares, cette jeunesse n’a rien pour se raccrocher. Ici, heureusement, nous n’avons pas l’habituelle ultime référence à la vertu chrétienne des 1ers âges.
Bref, contrairement à l’inadmissible premier jugement rendu sans voir, il faut féliciter Grémion d’avoir sélectionné CE groupe, le seul sans doute existant aux Etats-Unis qui ait quelque chose d’authentique à nous montrer, hors de tout colonialisme culturel.
Et il ne reste plus qu’à stigmatiser notre presse, qui est passée complètement à côté de l’événement. Mais peut-être était-elle « dérangée », et sans doute à remettre en accusation la salle Poirel, dont on peut se demander vraiment pourquoi TOUT  ce qui y passe y fait le bide.

25.5 – Le ballet Joseph Russillo est un beau ballet classico moderne, composé de danseurs incontestablement excellents, et de danseuses qui gagneraient à être plus belles. Ce groupe fait sûrement figure d’audacieux auprès des ballettomanes avertis, car les musiques sont contemporaines et accessoirement concrètes, et les dessins voulus par le chorégraphe ne sont certainement pas conventionnels, quoique les pas eux-mêmes ne m’aient pas semblé être très originaux. Mais le moins qu’on puisse dire est que le choix des thèmes est, pour quelqu’un comme moi, surprenant d’inutilité. Il faut être un danseur, vraiment, pour imaginer aujourd’hui une heure de spectacle conte de fée fondée sur un mélange Belle au bois dormant et de nains à la Blanche Neige. Non seulement je me fous comme de l’an quarante de l’anecdote prétexte choisie, mais encore je n’en reviens pas que dans une tête de 1975 puisse germer un tel projet. L’anachronisme du propos est éclatant. Et là me semble résider un des bâts qui blessent cet art si soigneusement maintenu à l’écart des préoccupations contemporaines. L’autre est que je maintiens qu’il est limité. Le corps, à lui seul, aussi jugulé et soit-il, aussi inventif aussi, est impuissant à « exprimer ». Je peux admirer la technique. Je peux apprécier les figures. Je n’éprouve pas. Et je crois que si certains ballets (je ne parle plus de Russillo ici) arrivent parfois à transmettre une émotion, c’est à la musique qu’ils le doivent.
En tout cas, ici, (je reparle de Russillo), la froideur est totale, la beauté l’est EN SOI, POUR SOI. C’est impeccable et professionnel. Et c’est bien ennuyeux.

27.5 – Il y a décidément des démarches qu’il est difficile de ne pas dénoncer, même si la jeunesse du responsable l’excuse, même si la sincérité de l’auteur dramaturge réalisateur n’est pas douteuse. J’ai déjà fustigé de cette plume ceux qui se servent d’un événement politique à des fins artistiques personnelles. Richard Demarcy est incontestablement de ce nombre et sa NUIT DU 28 SEPTEMBRE gagne à être plus étayée politiquement, plus explicitée, et moins tirée à un esthétisme où l’influence de Vitez est lisible avec un goût du paroxystique qui rend insupportable le « jeu » des acteurs. L’argument très simple (comme la vigilance populaire portugaise a permis sans doute d’éviter le 28 septembre une reprise du pouvoir par la droite), est confusément dilué par ces excès irréalistes. Et c’est bien dommage car du point de vue de l’information, le spectacle est utile. On y découvre une réalité portugaise où la réaction représente un danger encore vivace, un peuple qui conquiert sa lucidité et sa maturité, un souffle révolutionnaire ardent. Malheureusement, cela ne transparaît vraiment que dans la dernière _ heure, quand l’« art » consent à se gommer un peu et quand le contenu l’emporte, appuyé par une importante participation musicale émotionnelle.

5.6 – Voici C’EST PITIÉ QU’ELLE SOIT UNE PUTAIN de John Ford et Michel Hermon. Un sacré coup de barbe, et pourtant c’est très bien, c’est très beau, c’est très fort et cela ne dure qu’1h _. La distribution est de tenue et Hermon lui-même atteint à d’étonnantes dimensions dans le grotesque tragique d’un personnage de moine. Je ne vois pas bien à quoi rime le dispositif en spirale qui oblige les artistes à se tenir sur des pentes vertigineuses, mais il a de la grandeur. Sa froideur toute métallique me semble pourtant desservir l’œuvre, toute baignée des brûlantes passions d’une Italie où s’affrontaient une impitoyable répression morale et une luxure débridée. Dans la version très pudique de Stuart Seide, il y a 3 mois, j’avais été touché par l’espèce de plaidoyer en faveur de l’inceste qui semblait avoir été le propos de l’entreprise.  Ici, les amants coupables sont montrés nus, mais il ne passe aucune sensualité et l’inévitable de l’attrait exercé par les jeunes gens l’un sur l’autre n’éclate pas.
Je crois bien me rappeler qu’après la représentation d’Ivry, j’avais eu une discussion sur le problème de l’inceste avec des proches. En sortant de la Cité Universitaire, ça ne me serait pas venu à l’idée, tant cette représentation m’a été éloignée, étrangère, non-concernante. Du spectacle d’Hermon, j’ai envie de dire que c’est une superbe machine vidée de contenu. Sans doute est-ce parce qu’Hermon, une fois de plus, a fouillé psychanalytiquement ses personnages. Ce qui était simple, clair et efficace est ainsi devenu tortueux et confus. Et puis qu’est-ce que ça peut être agaçant que de voir tout le temps des gens dont la gestuelle va systématiquement à l’encontre de ce que dit le texte ! « Levons-nous » : ils se couchent ! « Marchons » : ils s’assoient ! « Descendons » : ils montent ! Merde quoi… Faut-il ajouter que la beauté des femmes n’est pas le fort d’Hermon ? Laurence Février à poil, moi je vous le dis, ça ne donne pas envie de bander !

6.6 – LA MORT DE DANTON avait été montée par Vilar peu après son accession au TNP. DANTONS TOD figure d’autre part très souvent au programme des grands théâtres allemands. En français comme en allemand, cette fresque historique assez peu tendre pour nos grands hommes et assez ambiguë quant au contenu, a toujours été jouée réaliste, avec des acteurs rappelant les physiques des héros authentiques et dans des décors reconstituant le comité de salut public, l’Assemblée Nationale, le tribunal révolutionnaire, la guillotine (en Allemagne), ou faits de rideaux neutres (chez Vilar). Le jeune Bruno Bayen ne s’est pas contenté de ces 1ers degrés. Son spectacle ne nous montre pas un moment de la Révolution Française vue par Büchner, mais le rêve imaginaire de cet auteur faisant agir des personnages faussement historiques et réellement habités par le Romantisme germanique dans un décor transposé qui pourrait valablement servir à l’OR DU RHIN ou à l’ANNEAU DES NIBELUNGEN. C’est au milieu de cette nature chargée des mystères du Walhalla qu’évoluent des gens qui s’appellent Danton, Robespierre, Desmoulins etc… , qui physiquement ne leur ressemblent pas, qui disent les mots consignés par les archives, mais décalés, déphasés, dans une neutralité de ton qui doit vouloir signifier le parallélisme de l’univers montré. Dois-je dire que cette démarche m’a paru fort vaine et pour le moins gratuite. Mais enfin, si le metteur en scène voulait se singulariser, pourquoi pas ? Un parti est un parti et celui-ci est tenu. Malheureusement l’ensemble du spectacle manque horriblement de gros plans. Gérald Robard, qui joue Danton, donne trop souvent l’impression de « déblayer ». Je me suis effroyablement emmerdé. Ça, ce n’est pas acceptable.

7.6 – Il ne faut pas être de mauvaise foi : TIMON D’ATHÈNES monté par Peter Brook, que je n’avais pas encore vu parce que je faisais ma mauvaise tête, c’est très bien. Surtout la 1ère partie, qui est réellement spectaculaire, où on a le choc de ce lieu admirable qu’est le théâtre des Bouffes du Nord laissé intelligemment à l’état de carcasse (ô Mme Weber, cette vision ne vous a-t-elle inspiré aucune réflexion sur ce qu’aurait pu être le PALACE si vous n’aviez pas eu des réflexes de petite bourgeoise ?), et où on fait connaissance avec un François Marthouret merveilleux, évoluant dans un environnement « pauvre » mais de bon goût, THEATRAL sans nul doute, point encombré de machines et de stuc. On ne peut pas le nier, Brook connaît son métier. Dommage qu’il se soit exercé trop austèrement sur la 2e partie, où il y a des scènes à 2 et 3 personnages longues et ennuyeuses. Ce Timon, prodigue de ses deniers, abandonné par la cour de ses faux amis et allant dans le désert mourir à côté d’une mine d’or découverte par hasard qui aurait pu lui « rendre son rang » ! Mais enfin, l’ensemble est si satisfaisant que j’ai tendance à laisser de côté mes réserves. Il y en a pourtant, et d’abord ce salmigondis de nationalités qui s’affrontent sur l’aire de jeu en des baragouins teutons, négroïdes et anglo-saxons trop éprouvants pour l’oreille.
Et puis il y a la misogynie de Brook qui s’ajoute à celle de Shakespeare et fait que la condition féminine n’est vraiment pas à la fête dans cette soirée. Et il y a les thèmes shakespeariens eux-mêmes ! Des « phrases politiques » que je ne puis admettre, ce général Alcibiade, militaire juste, honnête, courageux… et victorieux opposé à la veulerie des civils « démocrates », (le mépris du peuple est pour une fois gommé : si la « populace » de « basse extraction » fait l’objet de quelques tirades, les esclaves du Maître déchu font montre de quelque grandeur d’âme, surtout l’intendant, qui se comporte vraiment très bien après la faillite du jeune homme à la mode, chacun à sa place sociale s’entend !), enfin, le comportement de Timon lui-même, dont le désespoir a quelque chose de Jules Dupont ! Mais dans le négatif total, aux confins de la folie.
Mais ne chipotons pas ! Un beau spectacle est un beau spectacle. Celui-ci en est un. Tant mieux !

Ici se situe le festival d’Avignon 75

29.8.75 – Je le dis toujours :" le théâtre au mois d’août à Paris, ça marche"  La preuve, je l’ai eue encore une fois à la Pizza du Marais. Le spectacle, c’était un One Man Show, l’acteur auteur Jean-Claude Monteils, le titre QUEFADA ! L’heure 22h30, et c’était bourré, archi-bourré, « superarchibourré ». Et ne croyez pas que ça l’était d’étrangers ! Point ! On ne causait que notre langue autour de moi, et sans accent !
J’ai toujours trouvé Monteils très gentil. C’est pour ça que je me suis dérangé pour le voir. Mais je n’ai jamais trouvé, ni qu’il ait un grand talent, ni qu’il soit d’une super intelligence. Monteils tout seul pendant une heure dans des textes de lui, ça n’est pas le vol du Concorde. Mais au niveau du DC 4, ça n’est pas mal.
C’est une série d’histoires et un poème que conte l’auteur acteur dans la bonne tradition des diseurs. Certaines sont drôles, le poème est beau, mais il y a trop de facilité et cela fleure trop souvent son divertissement de salon. Ni politique, ni grivoiserie ! Le public, jeune dans l’ensemble, avait l’air de bien s’amuser et de ne pas en demander davantage !

4.9.75 – « Que celui qui n’a jamais bu, me jette la première bière ! »… Ha ! Ha ! Ha ! Avouez qu’elle est bonne celle-là ! C’est un des nombreux mots d’auteur de Mario Franceschi dans ICE DREAM, divertissement de bonne compagnie pour fin d’études dans un cours privé du XVIe arrondissement, qui se joue au THEATRE PRÉSENT à la Villette.
Ils sont cinq. Une nana nommée Melle Raymond, qui a dû faire des tabacs au Cour Simon car elle a du chien, de l’abattage et du métier. Et 4 types dont 2 au moins sont des folles tordues (mais sans doute les 4 sont ils « homosexuels »).  Ils jouent des scènes qui se veulent drôles et qui vous arrachent parfois un rire dont on a un peu honte. Rien n’est original dans ce spectacle, rien n’y vole haut. Le dernier sketch, parodie des visions sur Molière qu’on a dans les Maisons de la Culture, est cependant vraiment amusant au niveau du cabaret.

10.9 – Si ça volait un peu plus haut, si c’était moins étiré et moins lourd, ce serait drôlet de bout en bout au lieu de l’être par moments seulement. CITROUILLE de Jean Barbeau, est une pièce canadienne à laquelle le réalisateur, Dominique Serreau, a tenu à conserver son caractère exotique. Le texte, avec ses particularismes de langage, est dit avec saveur par Huguette Faget, Coline Serreau et Monique Tarbès, qui incarnent 3 nanas féministes qui décident de séquestrer un mec connu, un beau publiciste (Gabriel Gascon) pour que le scandale fasse ressortir l’injustice de la condition féminine. Le débat reste malheureusement au niveau des lieux communs. Ce presque boulevard est déraciné à la Cartoucherie.

12.9 – L’entreprise RASHOMON par le « théâtre du Décaëdre » qui groupe autour de Pierre Santini quelques comédiens qui ne sont pas de la première jeunesse, me paraît très significative d’une époque où les artistes rêvent de s’exprimer, mais ne savent pas quoi dire. Ils se réfugient alors dans le « merveilleux », l’exotisme. Ils cherchent à travers des textes éloignés dans l’espace et dans le temps un message transmissible. Brecht s’était servi d’une telle transposition. Mais Roland Ménard, qui a adapté les contes de Ryonosuke Akutagawa, n’est pas Brecht et son texte reste au niveau d’une imagerie de contes de fées qui ne s’adresse ni aux enfants ni aux adultes. De plus, quelle idée, après l’admirable esthétisant film japonais, que d’aller montrer sur une scène ce colporteur du « Jeu de la vérité », qui se trimballe du côté de la célèbre porte de Kyoto où les morts se réveillent pour conter leurs histoires ? Le cinéma avait là des moyens dont le théâtre ne dispose pas… et les comédiens français ne font vraiment pas le poids, notamment dans les combats, quand on a en mémoire leurs confrères japonais vifs, nerveux, rapides, cruels, violents. Ici, tout est mollesse, lenteur, temps qui se traîne. On est surpris en sortant de constater qu’il ne s’est écoulé que 2 heures. Pourtant cet univers où les puissants sont toujours perfides, salauds, provocateurs, et les petits éternellement victimes, où la femme de surcroît est un objet totalement à la merci des caprices de l’homme, aurait pu me sembler concernant. Il eût suffi que les protagonistes eussent réellement quelque chose à faire passer à travers leur montage. Hélas ! je les crois bien paumés !

13.9 – Madrid, (Nouveau Mexique aux U.SA.) est une ville morte. Elle a été abandonnée par tous ses habitants il y a 20 ans lorsque la direction de la mine a décidé de cesser l’extraction du charbon. C’est dans cette cité fantôme, à l’orifice du puits, au milieu d’un chaos d’objets rouillés et d’une prolifération de cadavres momifiés par la silicose, que viennent se planquer 2 hommes, 2 Espagnols, dont l’un est le fils d’un des Puissants du régime Franquiste, l’autre un exilé, pour qui le Madrid d’Espagne s’identifie au Madrid américain.
L’anecdote est réaliste : les 2 lascars ont imaginé de faire chanter Franco en faisant croire que l’émigré avait enlevé l’enfant d'une bonne famille. Un dialogue par radio téléphone avec les autorités ponctue ainsi l’œuvre. Il s’achèvera par l’ordre donné par les hélicoptères de l’armée U.S. de tuer les trublions.
Mais cette anecdote n’est qu’une trame légère, et la beauté de la pièce vient de ce qu’elle s’évade dans l’irréel, le phantasme et le rêve, avec une dimension épique de toute beauté et surout un épilogue positif qui est, de la part d’Arrabal, une véritable profession de Foi. Car le « fil » du titre « sur le fil », c’est celui que tendra au-dessus de la Puerta del Sol  l ‘émigré revenu en Espagne et qui, devenu funambule, atteindra ainsi l’immeuble exécré de la Police phalangiste pour y jeter la bombe libératrice du peuple espagnol. Les vieux thèmes arrabaliens se retrouvent deci-delà, comme celui de l’Amoureux qui suce la peau de sa fiancée, puis la mange par petites bouchées pour mieux ne faire avec elle qu’une chair, un sang. La transposition entre le réel et l’imaginé se fait à travers un univers de trapèzes volants qui me rappelle je ne sais plus quoi mais quelque chose. Seulement, ces références sont ici transfigurées par le Politique. L’important, on l’a deviné, c’est l’identification entre la ville fantôme américaine et la capitale de l’état fasciste vidée de son âme, c’est-à-dire de tous ceux qui y signifiaient l’exigence de la liberté. L’odeur de mort qui baigne la pièce ne sort ainsi point scatologique, mais cri de haine, de rage envers le régime exécré. Madrid d’Espagne est morte comme est morte la Madrid américaine, mais l’ESPOIR demeure. Dans la ville U.S., il est symbolisé par un vieil amuseur public, qui faisait ses choux gras en divertissant les mineurs et qui est resté seul, rêvant d’acrobaties fabuleuses. Mais le vieillard n’est plus capable de tenir sur le fil.
Aussi –et cela est magnifique- transmettra-t-il ses pouvoirs de mainteneur de la vie à l’émigré, en prévision de son retour triomphant. Il ne pourra le faire qu’en se donnant lui-même la mort. Il se précipitera donc au fond et s’écrasera sur le sol des galeries que parcourt périodiquement un train (réel ? irréel ? Nous ne saurons qu’à la fin que ce train ramasse les cadavres momifiés pour les transporter à une usine qui en fera de la pâté pour chiens –ô « Soleil vert », le rapprochement s’impose un peu trop ! Avais-tu vu le film ? ô Arrabal ? ). Les vautours et les corbeaux qui lui obéissaient se mettront alors à protéger les 2 Espagnols et attaqueront les hélicoptères U.S. lorsqu’ils viendront  pour les massacrer. Ainsi la folie, la cruauté des hommes sera-t-elle contrariée par l’union des forces de la nature.
On pourrait dire qu’Arrabal se REFUGIE dans l’imaginaire et que son combat n’est pas concret, pratique, étayé par des offres de solutions. Mais SI, au niveau de l’artiste, la transposition est valable. Il appartient aux hommes d’action d’imaginer les modalités qui abattront le fascisme. Arrabal élève son phantasme à la hauteur d’un drapeau qui claque au vent. Sa symbolique est dénonciation et appel aux armes. L’important de cette pièce est qu’elle est charnière. Le désespoir qui se traduisait par l’univers bien connu et  finalement agaçant de l’Arrabal de jusqu’à maintenant fait place à la Foi. Avec cette mutation, apparaît la pudeur : ici, point de défécations, de nudité, d’urine rouge ou bleue. La pureté baigne le langage comme une nouvelle naissance. (avec quand même quelques « rappels », mais noyés, balayés par le souffle de l’ensemble).
Jorge Lavelli, comme chaque fois qu’il monte quelque chose qui lui importe, se montre un grand faiseur. Sa mise en scène est rigoureuse, claire, belle. Les passages du réel à l’imaginaire sont évidents. Il est servi par un Pierre Constant remarquable et par un Daniel Ivernel qui prouve que, quand il est bien dirigé, il reste un grand acteur.
C’est une production Lars Schmidt, Frank, Vollard.

COMMENTAIRE

Franco allait mourir le 20 Novembre 1975 et ce fut, quelque part, le chant du cygne d'un auteur qui s'appelait Arrabal car il allait perdre son repère principal : son indispensable repoussoir : le dictateur impitoyable et son cortège de lois démesurément répressives.
Le pire fut peut-être même pour lui l'imprévisible (et relativement rapide) évolution de l'Espagne vers un régime à l'image "démocratique" des autres Pays Européens.
Bien sûr il a continué à écrire : c'était devenu son "métier". Mais la justification politique de ses phantasmes personnels allait devenir au fil des temps de moins en moins évidente et par conséquent saper la dimension "universelle" de son discours.
Il m'est arrivé de me demander quelle aurait été l'évolution d'un Federico Garcia Llorca vieillissant s'il n'avait pas été assassiné à temps. 

16.09 -La présence au FESTIVAL D’AUTOMNE de l’ACTION CULTURELLE DES TRAVAILLEURS ALGÉRIENS doit être mise à l’actif d’Alain Crombecque, comme naguère celle de Dario Fo à Chaillot à celui de Jack Lang. Mais de même que là, « on » avait invité la vedette et c’était l’agitateur qui était venu, de même ici, on a misé sur l’ambiguïté d’une équipe prestigieuse du fait du nom de son animateur Kateb Yacine en supputant que sa GUERRE DE DEUX MILLE ANS serait « tous publics ». Et on a dû s’apercevoir qu’il disait vrai en affirmant ne s’adresser qu’aux émigrés. Car son œuvre est impitoyablement en arabe, et il n’est pas aisé de s’y retrouver quand le programme vous prive de points de repère, comme c’est le cas pendant les premiers quarts d’heure, quand la troupe raconte « la voix des femmes et leur rôle dans l’Histoire, la formation du Maghreb ».
Comment qualifier ce spectacle parlé, chanté, psalmodié ? C’est une revue politique, très politique même, uniquement politique, visiblement CONTESTATRICE au niveau algérien : la lutte pour l’indépendance du peuple algérien y trouve en contrepoint celle du peuple vietnamien. On chante l’Internationale (que j’entendais en arabe pour la 1ère fois), au début et à la fin de la représentation, qui dure 2 h 30, sans entracte. La lutte des Palestiniens en 3e pôle s’identifie aux deux précédentes et la duplicité colonialiste est partout mise en évidence à gros traits. Passons sur la cruauté des Français en Algérie et sur celle des Américains en Indochine qui ne sont pas des thèmes nouveaux pour nous, mais remarquable est la démonstration montrant Juifs et Arabes coexistant sans heurts jusqu’à ce que la perfidie étrangère les ait dressés les uns contre les autres. Le spectacle, très libre de forme, décontracté et néanmoins exact, fait avec des accessoires élémentaires, (une tête d’âne, un képi, des objets simples signifiants quand une simple main sur l’œil ne suffit pas à désigner Moshe Dayan), juxtapose les scènes en un édifice qui stigmatise évidemment toutes les formes d’agression dont ont été et sont victimes les laissés-pour-compte de la politique capitaliste.  Et exalte leurs victoires dues aux vertus profondes, au courage et à la bonté des causes. Les bourgeois dont les intérêts ne recoupent pas ceux de leurs compatriotes sont égratignés au passage, comme les chefs s’étant trompés et se trompant, voire trahissant, comme le Muphti de Jérusalem ayant cru en Hitler comme défenseur des Arabes, le Roi Abdallah de Jordanie ayant fait alliance avec Ben Gourion, Bourguiba ayant nié la libération du Vietnam, « trahi la Palestine » et mollesté ses étudiants.
Je reprocherai à ce spectacle de donner une fausse image de l’Algérie de Boumediene. Cette troupe, en Algérie, n’est évidemment pas dans la ligne. Ou si elle l’est, c’est que les mots y recouvrent des impostures car personne ne dira que ce Pays soit aussi carrément Révolutionnaire. Ce qui est courage à Alger devient ici, alors que l’équipe semble avoir un caractère officiel qu’accentue sa Présence dans un Festival lié au Pouvoir, mystification. Les émigrés s’y tromperont-ils ? Eux que Brook, Rozan, Crombecque veulent attirer aux Bouffes du Nord ?
Je lui reprocherai, -moins grave- un certain manque de rythme, mais qui tient à son caractère « Arabe ». La notion de temps n’est décidément pas la même pour ces gens-là et j’ai ramé à certains moments avec un peu trop de distance.
Quant à la langue, je me souviens d’un certain Kateb Yacine qui, en français, s’exprimait superbement. Je ne puis juger de son style en arabe. Ceux qui entendaient ont beaucoup ri au cours de la soirée.
Reste que c’est un beau, grand spectacle sur le contenu duquel, en soi, je ne puis qu’adhérer. Je ne suis pas certain qu’il soit du goût de ceux qui subventionnent le Festival d’Automne. 

17.09 – Le Japonais de Peter Brook, Yukata Wada, présente au Théâtre des Quartiers d’Ivry deux Nôs contemporains, AOI et HANJO (ce sont des noms propres). Eh bien très sincèrement, ces Nôs modernes en complet vestons et avec téléphone, sont bien décevants quand on comprend de quoi ils causent, ce qui est le cas ici puisque le spectacle est en « version française ». (J’écris « version » et non « langue » parce que le texte est d’une platitude à faire bêler d’aise les doubleurs de western spaghettis !). Ce sont des « dramuscules » qui ne sont pas sans rappeler –au sang visible près- ceux qu’on montrait au Grand Guignol à la belle époque. Faut-il les raconter ? Va pour un : dans un hôpital, une femme dort, semi-démente. On apprendra qu’elle est tourmentée par le fantôme d’une ancienne  maîtresse de son mari, laquelle maîtresse ignore d’ailleurs ce que fabrique son double puisque elle-même, au même instant, roupille paisiblement auprès de son propre époux : (c’est AOI).  La forme, à part quelques récitatifs psalmodiés et l’intervention périodique d’un flûtiste « ponctueur », est complètement boulevardière. Les récitatifs permettent aux élèves de Vitez et de Brook qui sont sur la scène de montrer ce qu’ils savent faire ! Le flûtiste est nègre !

19.09.75 – Antoine Bourseillier a joliment arrangé le Récamier en théâtre bourgeois. EN 1ère classe, vous êtes devant, assis dans des fauteuils. En 2e classe vous êtes derrière, sur des gradins, le cul reposant sur des banquettes molles et le bas du dos rompu par une barre de bois qui signifie l’amorce d’un dossier. Quand on est en 2e classe, le spectacle a intérêt à être passionnant, car tout ensommeillement est impossible. J’étais en 2e classe pour KENNEDY’S CHILDREN, une pièce américaine adaptée par Bourseillier en personne, un Bourseillier qui succombe une fois de plus à la fascination des U.S.A. et à la tentation de nous les faire bien comprendre –selon sa vision.
Cette vision, c’est d’abord celle d’un monde où les destins se tissent dans la solitude. Il n’y a pas de dialogue dans la pièce : 5 personnages désabusés viennent se saouler dans un bar, et débiter à notre intention un monologue intérieur. Il y a la gauchiste qui se drogue (chacun sait que l’un ne peut pas aller sans l’autre !) et qui conte les échecs de ses interminablement renouvelées marches de protestations et manifestations de non-violence. Il y a la starlette que la mort de Marilyn a émue plus que celle de Kennedy et qui s’est jurée de la remplacer, mais s’est aperçue qu’il y a avait 50.000.000 de filles dans le même cas qu’elle (Chantal Darget, qui arrive à être émouvante et drôle)
Il y a le G.I. au Vietnam qui bouffe du jaune et voit du communiste partout. Il y a enfin le comédien d’avant-garde (Roland Bertin), qui a écumé tous les cafés-théâtre de New York, a fait le tour de toutes les agressions au public et de toutes les aberrations de l’ imagination créatrice, et en est revenu désabusé. Au milieu de tout ça, un barman algérien reste là toute la soirée sans dire un mot, faisant semblant de remplir des verres de temps en temps. Qu’est-ce qu’il doit s’emmerder, le pauvre !
Ai-je besoin de dire que ces monologues, ces discours, sont découpés en tranches. Un personnage commence un récit, puis un autre le relaie et ainsi de suite jusqu’à ce que ce soit de nouveau à lui, sans ordre préétabli, cela dit. Pendant qu’il cause, les autres demeurent figés dans des attitudes qui montrent qu’ils demeurent perdus dans la continuité de leurs réflexions. Ils ont l’œil fixe de ceux qui ne trichent pas et leurs poses ont été esthétiquement étudiées. De temps à autre, l’un va aux lavabos, très lentement, ou sort dans la rue où la pluie coule (vraiment) à flots !
Bien sûr, le dessein du spectacle est de stigmatiser l’American way of life. De démasquer les impostures qui aliènent ce peuple. Les monologues « causent » d’ailleurs, et les personnages non contents d’aligner des faits, les dissèquent, les analysent, les expliquent.
Malheureusement, il ne semblerait pas que l’auteur ait lui-même une conscience politique bien précisée. Aussi la leçon est-elle confuse. La charge sur les cafés-théâtre fait rire à bon marché un public de professionnels, mais va dans le sens de ceux qui éteignent dans l’œuf les tentatives de ceux qui veulent vraiment dire un message à leurs contemporains. L’aveuglement du G.I. fait frémir quand on songe à quelle intoxication psychologique ont été soumises les troupes engagées en Extrême-Orient, mais l’assertion selon laquelle les Viets se droguaient pour mieux combattre est pour le moins douteuse et de toute manière l’œuvre en reste au cliché : liberté d’un côté, communisme de l’autre. Bref, l’ambiguïté chère à Bourseillier est à l’honneur. Constat d’échec, la pièce ne propose RIEN.
Elle est mélancolique. Mais en plus morne… Et singulièrement ennuyeuse, car tout compte fait ce que nous disent ces gens-là ne nous apprend rien. La satire est gommée par la « rigueur » de la mise en scène. Là où ces déchets d'humanité se parlent à eux-mêmes, il eût fallu qu’ils s’adressent A NOUS, qu’ils nous prennent à témoin, à partie. Qu’ils jouent PRÉSENTS et DÉCONTRACTÉS. Au lieu de ça ils se trimballent comme des morts-vivants. C’est chiant au possible par ELOIGNEMENT, par NON LIBERTÉ !
Je n’ai pas dit qui jouait le soldat ni qui était la gauchiste ni le nom de l’auteur parce qu’on m’a retiré mon carton où c’était écrit. La gauchiste, c’est la fille du couple Emilfork. Elle est charmante et très bien.
Au sous-sol du Récamier, Bourseiller a utilisé le décor du BALCON pour aménager un bar. C’est cossu, calme, très anglais, très comme il faut. C’est là, de préférence, que se tient d’Abzac.
REPÈRES :

La fille du couple Emilfork s’appelle Stéphanie Loïk. On la retrouvera bentôt au fil de ces carnets comme réalisatrice elle-même.
Quant à d’Abzac, c’était un curieux personnage très lié au Capitalisme international, ami et conseiller d’Antoine Bourseiller, au demeurant très sympathique, qui trimballait sur le monde de l’argent en train de balayer ce qui restait des rêves Communistes, un regard lucide et mélancolique

24.09.75 – J’ai vu dans ma vie un nombre respectable de Woyzeck !
Considérable, est la flopée des jeunes metteurs en scène de toutes les générations que j’ai vu grandir, qui a désiré un jour, se frotter à cette pièce de Büchner, ou à sa sœur, LEONCE ET LENA, que Savary monte d’ailleurs en ce moment même à Hambourg. C’est donc un « classique ». Je le sais quasi par cœur. Il est vrai que l’anecdote est simplette : un militaire sur lequel un médecin major fait une expérience qui consiste pendant 3 mois à le nourrir exclusivement de haricots, a un enfant naturel avec une nommée Marie, fille faible et facile qui se donne au Major, ce qui provoque que Woyzeck la tue avec un couteau et se jette dans l’étang. Dans le texte, la pièce est découpée en « tranchinettes » sous forme de petits tableaux successifs en des lieux différents. Si bien que les metteurs en scène respectueux et ne disposant pas de machinerie consacraient aux changements plus de temps qu’au spectacle lui-même. L’anecdote est lâche, le contenu original assez confus. C’est la raison, je pense, pour laquelle ces « artistes » en mal de s’affirmer et de se revendiquer que sont les metteurs en scène ont toujours été aussi séduits. Chacun  y a vu midi à sa porte, qui appuyant sur le « social », qui sur le « freudisme ». Je n’ai pas souvenir qu’un seul ait joué le « fait divers ». Sans doute eût éclaté alors la médiocrité du propos : Woyzeck n’a de valeur qu’en tant que plateforme d’extrapolation pour INTERMÉDIAIRES entre le créateur et le consommateur, pour RE créateurs de seconde main. Sa vogue n’eût point été telle en un temps où le vedettisme eût moins été recherché par les médiateurs.
Daniel Benoin a pris un des tableaux de la pièce, celui où la garnison s’égaye dans la fête foraine, et en a fait son décor central. En gros, tout s’y passe, une estrade en signifiance de petit théâtre permettant à ceux qui dominent les autres de le faire visuellement, et un coin « maison » indiquant l’espace de Marie. Mais ce décor et les êtres qui s’y meuvent semblent sortir de quelque apocalypse. Les hommes et les femmes sont vêtus de haillons. La poussière flotte entre les ruines. Cet univers chaotique totalement étranger à Büchner mais qui rappelle l’environnement du BRITANNICUS de Mesguisch, veut montrer qu’un groupe de « rescapés » fuyant une catastrophe planétaire y recréera spontanément (je lis le programme) « ses lois, ses habitudes, ses vexations, ses proscrits et ses martyrs ».
Philosophie désespérante d’une jeunesse désabusée, qui ne croit pas en l’avenir de l’homme, science-fiction qui va beaucoup trop à mon goût dans le sens de la politique d’un capitalisme moribond dépêchant ses artistes annoncer aux hommes qu’ils n’ont rien à attendre d’une Révolution ! Selon les déclarations de Benoin, Woyzeck, dans ce contexte, fait figure de « martyr » dans la mesure où il s’insurge contre la morale commune.
Ouais ! De toutes façons, ça ne se remarque pas au spectacle. Par contre, ce qui se détecte, c’est une grande qualité d’exécution : les acteurs, cette fois-ci, sont tous bons, et la réalisation, rigoureuse, est par moments fort belle. Jean-Claude Durand est un Woyzeck très satisfaisant. Reste que l’entreprise, et son succès, sont significatifs du goût du jour, mais pas probants au niveau des réflexions dramaturgiques de Benoin : une fois de plus, il ne me paraît pas très

« intelligent ». Son mérite aura pourtant été d’avoir essayé de faire preuve d’imagination. Mais cette imagination s’est exercée indépendamment de l’œuvre, qui n’est plus ici que moyen.

REFLEXION :

Je me demande bien pourquoi dans ce compte-rendu, je ne souligne pas que WOYZECK est une œuvre inachevée. Sans doute l’ai-je déjà fait à l’occasion d’une version antérieure. Il y en a eu une dans mon propre THEATRE d’AUJOURD’HUI dans une mise en scène d’André Steiger présentée dans le cadre du « concours des jeunes compagnies ». Je pense que c’est ce côté inachevé qui intéresse les réalisateurs en mal de reconnaissance comme « créateurs ». Ils peuvent donner libre cours à leurs « lectures », et pour une fois ce n’est pas au détriment de l’auteur puisque celui là n’est pas allé jusqu’au bout de son écriture.

27.09 – Je ne sais pas trop pourquoi j’attendais beaucoup de HINKEMANN de Toller monté par François Joxe au Théâtre de la Plaine. J’avais d’ailleurs essayé, mais en vain, d’intéresser nos intrépides correspondants à cette affaire dès le niveau de participation à la production. En vain ! Et je suppose que s’en frotteront les mains les communistes orthodoxes, ceux pour qui les lendemains chantants pour tous sont une évidence scientifique qui ne souffre ni le doute ni l’angoisse. En effet, à travers un cas apparemment particulier –celui d’un homme qui a dû être amputé de son sexe à la suite d’une blessure de guerre- Toller (qui écrivit sa pièce en prison où il « purgeait » une  peine de 5 ans pour avoir été en 1919 un des dirigeants de la Bavière soulevée) pose le problème du bonheur que peut trouver un homme non fondu dans le moule de l’uniformité, dans quelque type de société que ce soit. C’est, au-delà de l’accident décrit, le thème de l’individu dans la collectivité qui est évoqué. Le singulier n’y sera-t-il pas toujours rejeté, objet de risée ? Ne sera-t-il pas acculé à la mort sociale ?
Grave question, à laquelle le militant P .C. de service est incapable de donner une réponse. À ses yeux, d’ailleurs, c’est une affaire sans importance. La Révolution apportera aux hommes la vêture, le manger et les biens de consommation. Elle « soignera » les asociaux pour les ramener à la norme. Il est clair que cette thèse ne peut que faire crier à la « réaction ». Toller, militant dans sa vie, est pessimiste dans son œuvre, -et nous l’avions déjà bien vu avec le « héros négatif » de HOP LA NOUS VIVONS !— contradiction apparente, car il est mû par une évidente Foi en l’impossible.
Impossible ? À ses yeux d’homme des années 20, OUI. Mais l’avenir reste ouvert. (Hélas en 1975, RIEN N’A BOUGÉ. LA MEME PIÈCE pourrait être écrite, c’est grave). Il ne faut pas penser seulement rationnellement. Il faut réintroduire la notion d’AMOUR, non pas en attendant la « lumière céleste » comme le petit vieux chrétien, mais en se rappelant, comme Hinkemann que, « qui n’a pas de force pour le rêve n’a pas de force pour la vie. » Pour parler comme Garaudy, Toller, en somme, revendiquait déjà la « transcendance du communisme ». Il réclamait le combat pour la « qualité » et non seulement pour la « quantité ». Cela dit, n’allez pas croire à une pièce « prêchante ». Non ! Tout passe à travers l’anecdote : donc, Hinkemann, qui était un Homme avec un grand H, un costaud, un baiseur, marié à une femme qu’il aimait, revient de la guerre atteint dans sa chair et par la même occasion dans son âme. Il a honte, et Grete, qui étouffe d’inassouvissement sexuel, souffre car elle aime encore son mari, mais lui croit qu’elle ne lui voue que de la pitié. (ici entrent en jeu les problèmes de ces couples qui s’entredéchirent parce que l’un imagine les réponses qu’il croit que l’autre lui tait !). Un jour, il la croit et dans un élan, part chercher du travail. Il n’en trouve qu’un, -car le chômage sévit- horrible : à la foire, il mordra le cou de rats vivants et boira quelques gorgées de leur sang : cela plaira aux foules qui sont avides de violence. Lui qui adore les animaux et respecte la VIE, il accepte, POUR QU’ELLE AIT UNE VIE DÉCENTE, car c’est  très bien payé. Mais pendant ce temps elle succombe à la tentation et couche avec un ami. Menée par lui à la foire, elle voit son mari et a un sursaut : elle rejette l’amant car elle sent à quel point ce que fait Hinkemann, c’est par amour pour elle.
L’ami vexé se venge en disant à Hinkemann que sa femme l’a vu à la foire et a RI. Ce trait atteint Hinkemann comme une offense grave. Et puisqu’il est devenu « une cause légale de divorce, même pour l’église catholique », il répudie Grete. Et celle-ci se jette par la fenêtre, tandis que Hinkemann reste seul dans cette époque « qui a perdu son âme ».
Voilà. C’est tout, c’est mélo si on veut, c’est populiste si vous voulez, mais c’est très beau, c’est concernant, c’est atteignant. Et c’est en 1975 une reprise UTILE car les questions posées sont plus vivantes que jamais et plus que jamais ce monde semble avoir perdu son âme !
Joxe a remarquablement monté l’œuvre, surmontant les écueils, rendant admirablement le son de la foire, qui dépasse de très loin, naturellement, celui d’un univers d’environnement. Cette foire, c’est la foire humaine, celle des normaux ! Elle est située dans l’époque de la pièce, mais ces costumes de carnaval, ces grimaces et ces masques ne parviennent pas à faire croire qu’il s’agit d’un temps révolu. Hélas cette transposition n’est que trop présente.
Ferai-je un reproche, Joxe est admirable dans le rôle d’Hinkemann, mais il me semble qu’à sa place, je ne me le serais pas distribué. Il manque de carrure pour faire un Hercule de foire plausible. Mais baste ! C’est une critique mineure.
Et l’important, c’est le cri du spectacle, impeccablement et professionnellement exprimé, ce cri qui tient dans une phrase de Brecht mise en exergue : « Il est impossible de tuer tout à fait l’envie des hommes d’être heureux. »

COMMENTAIRE :

J'ai rarement été ému en relisant mes écrits qui ont plus de 40 ans d'âge : j'écrivais en 1975 qu'il aurait pu être écrit à ce moment là. A l'évidence il pourrait l'être encore. Quel malheur qu'un tel constat soit possible. Un théâtre de la périphéie parisienne n’annonce t’il pas HOP LÀ NOUS VIVONS  pour sa saison 2007 / 2008 !
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 1 février 2007
30.09 – Je suis bien content, parce que comme l’ESSAI SUR LES ŒUVRES DE PIERRE LOUYS du Théâtre Essaïon, BILITIS ET APHRODITE, c’était pas long, j’ai pu d’un coup de métro faire acte de de présence au Palace qu’on ré-inaugurait, et assister à toute la 2e partie de UNE ANÉMONE POUR GUIGNOL, le spectacle d’adieu de Maréchal à Lyon, qui est tendre, comme tous les spectacles de Maréchal, et doucement subversif sans que ça aille trop loin ou que ça vole trop haut, et lourd en matériel et pesant en durée, et souvent ennuyeux et parfois beau, avec des « moments » hélas rares, et une belle envolée au sens propre du mot de Ballet (l’acteur qui joue Guignol) à la fin du spectacle. Je me suis un peu fait chier durant cette moitié de spectacle que j’ai trouvée au surplus complaisante, mais qui, bien sûr, est de tenue. Comme on m’a dit à la fin (des gens qui avaient tout vu) que  la 2e partie « rachetait » la 1ère (celle que je n’ai pas vue), je me suis accordé congé pour demain.
Pour ce qui est de Bilitis, Colette Godard a imprimé dans LE MONDE que Régis Santon y avait dévoré Pierre Louÿs à belles dents ! Moi, je n’ai pas remarqué de subversion dans ce spectacle et d’ailleurs je n’y ai rien décelé. J’ai vu 4 belles nanas dansotter et se « gouiner » quelque peu, j’ai entendu vanter le mérite des courtisanes, j’ai par moments perçu des mots d’un texte qui me passait par-dessus la tête, j’ai émergé de fumigènes et j’ai garé mes jambes des étincelles que projetaient certaines torches, j’ai écouté de la musique qui était de Wagner et qui par conséquent était belle. Marie-France Santon en reine de beauté ne m’a pas paru faire le poids, mais elle a de l’émotion. La pépée qu’on fout à poil pour la crucifier est agréable à considérer. Bref, cet « essai théâtral » n’a qu’un défaut qui est de m’être totalement étranger. Je ne juge pas : je n’ai pas reçu.

2.10 – Le PÉNÉLOPE et ULYSSE de la Compagnie de la Grande Cuillère n’a rien à voir avec l’Antiquité Grecque. Ce sont les noms de 2 forains qui vont avec 2 autres compères (Raoul et Arlette, mais ils auront d’autres noms quand ils n’incarneront plus l’homme et la femme éléphants), proposer des spectacles aux spectateurs qu’ils trouveront. AINSI passent-ils 1 h 30 à NOUS proposer un spectacle qui commence toujours et ne se développe jamais, et n’est jamais joyeux et est toujours mélancolique. L’idée est assez séduisante, mais ces jeunes gens manquent de rythme et de métier. Ils voudraient visiblement communiquer avec NOUS et nous multiplient sourires et adresses, voire visites dans la salle. En vain, parce qu’ils sont entre la fraîcheur des amateurs et l’Art des professionnels sur un fil où ils se tiennent mal. En outre, ils sont beaucoup trop « gentils », « convenables ». Ce sont des timides et leurs contestations sont dérisoires. Il y a plusieurs fois des amorces de situations qui pourraient déboucher, (comme par exemple les « rapports » fille - père dans cette famille), mais restent embryonnaires.
L’équipe est de bonne volonté, à suivre, et sympathique. Elle a du talent en herbe. Mais il faut que l’herbe pousse.

8.10 – Ne soyons pas chiens : LES TROYENNES, mises en scène par Andréï Serban, « opéra épique inspiré d’Euripide composé par Elisabeth Swados », se laisse voir sans ennui, et même avec un certain plaisir. Le Pouvoir a bien misé. L’émigré roumain baille aux élites occidentales un art de qualité, spectaculaire et sans danger. C’est même un art « conservateur » au sens étroit du mot, puisque le contenu avoué du montage est de prouver qu’une révolution –aussi radicale soit-elle, ici la victoire « totale » des Grecs- ne détruira jamais l’« âme » des vaincus. Mieux, les vainqueurs en seront aliénés. Aucune « civilisation » ne peut être détruite… Suivez mon regard : vous pouvez toujours vous agiter, Communistes roumains, vous n’atteindrez pas l’âme de la Roumanie éternelle qui accumule des forces de résistance, telles ces Troyennes au cours de leur longue marche vers l’esclavage au terme de laquelle les veuves et les filles orphelines auront « compris » que, aussi longtemps qu’elles vivront, les Grecs « ne pourront rien faire d’autre que subir leur influence ».
Que ce « message » nous vienne de la MAMA de New York ne sera pas pour surprendre. Qu’il soit cotonné dans un salmigondis de langages aussi différents que le grec ancien, l’aztèque, l’indien-américain, le sumérien, des langues africaines, des chansons des Balkans et d’Amérique du Sud, montrera qu’il n’est pas « culturel » qu’en imposture, en gratuité. En fait, la lecture de la déclaration de Serban dans le programme m’a permis de déceler ses intentions. Mais la lecture de la représentation est illisible. Cela dit, on se laisse volontiers emporter par un mouvement vif, énergique, brillant, bourré de trouvailles ingénieuses. On a affaire à un bon faiseur, à un professionnel, et à une troupe qui  paye comptant. C’est un spectacle parfait dans la ligne d’un festival comme celui d’Automne.

9.10 – Hier, c’était un mélange de langues réputées archaïques. Aujourd’hui, c’est un dialecte de type brookien qui serait, disent les cultivés, celui de certains Indiens du Pérou. De toute manière, on s’en fout : c’est rauque, c’est barbare, on n’y comprend rien, c’est tout ce que demande l’Atelier de l’Epée de Bois avec ce TORO 9 dont je serais bien surpris qu’il déplaçât des spectateurs payants ! C’est encore le festival d’Automne qui règne et on est encore plongé dans des « recherches » ésotériques au goût du temps. Ces 4 types qui souffrent, hurlent, se battent et discourent interminablement dans l’idiome ci-dessu