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Dimanche 1 avril 2007
11.12 – Je crois que le VICTOR OU LES ENFANTS AU POUVOIR de Régis Santon est plus proche de l’esprit de Vitrac que celui de Jean Anouilh que nous avions tourné il y a dix ans. Dans ce dernier, la subversion surgissait malgré la mise en scène. Dans celui-ci, elle est accentuée, recherchée, appuyée. Mais j’ai gardé un tel souvenir de Flotats que j’ai été gêné par Régis Santon dans le rôle. D’une manière générale, la distribution est d’ailleurs « jeune », à l’exception de Charby en Antoine. L’enthousiasme ne supplée pas complètement au métier. A noter toutefois une étonnamment fraîche Esther en la personne de Martine Deconinx, qui ira sûrement loin car son jeu est vif et sûr avec un physique fort étrange.
La vraie réussite de Santon, c’est la dernière  heure où tout le monde est en scène entassé autour d’une « table lit praticable » sur lequel dorment Emilie et Charles, Victor étant à l’intérieur. Le rythme, ralenti dans le texte par les allées et venues des personnages d’un lieu à l’autre, y gagne une bénéfique accélération et c’est en véritable explosion surréelle que se termine le spectacle. Avant cette envolée, le spectacle est vigoureusement mené. Il faut dire que l’œuvre est étonnante et étonnamment peu vieillie ! Dommage que la petitesse du théâtre Essaïon l’étrique un peu. Que dire d’autre ? Comment aurais-je réagi à cette lecture si je n’avais eu le souvenir de l’autre ? Mieux sans doute. J’ai tout compte fait assez peu ri hier soir. Mais faut-il tellement rire au spectacle de cette critique sociale proférée par un enfant terriblement intelligent qui sait qu’il mourra exactement quand il aura 9 ans ? Santon a gommé les « effets » que l’équipe d’Anouilh avait recherchés. C’est une autre conception.
Santon a bien du courage à la tête de ses petits théâtres Essaïon. Et du talent. A-t-il du génie ? Voire.

13.12 – Il y a vraiment une solidarité des Argentins. Pressé de toutes parts d’aller voir « Le Grand Rêveur » à 23h à la Porte Saint-Martin, j’ai été décidé par un appel personnel de Jorge Lavelli en personne. Bon !
Ce n’est pas si mal ce qu’il fait ce petit couple qui imite Charlot et le Kid avec beaucoup d’exactitude. Tant d’exactitude même qu’on dirait un exercice de copie pure. La perfection de la reproduction porte en soi sa limite. L’imagination n’est pas venue au secours d’un dépassement du propos. Le « rêve » n’éclate donc pas.
Il y avait un monde fou pour voir ce numéro d’1 heure. Les spectateurs du Magic sont en effet conviés par Savary à recevoir ce mini spectacle gratuitement en prime. (une gratuité corrigée à la fin par la manche). Reste que c’est un faux succès puisqu’aucune renommée n’appuie cette promotion.

14.12 – Pour l’inauguration de sa gestion au Récamier, Bourseiller a invité une troupe napolitaine, le théâtre de Marigliano Napoli, qui joue une improvisation en 2 parties sur le thème des travailleurs émigrés intitulée SUDD, et qui dure 1h40 environ. Heureusement que Chantal Darget rencontrée à l’entrée m’avait confié que le sujet était la misère italienne à l’étranger. Car je ne m’en serais pas aperçu au vu de ce spectacle où l’on voit, sous des éclairages au néon, un mec qui se fait frire des saucisses (le régisseur doit faire des économies car à l’odeur, j’avais pensé qu’il s’agissait de poisson), une nana qui rentre dans une baignoire pleine de flotte, en sort et y re-rentre et ainsi de suite. Et puis d’autres qui font des choses comme de s’occuper de 2 magnétophones qui distillent des sons constants. Il y a un musicien batteur qui obtient de beaux effets avec la baignoire et aussi des bidons de fuel à la Memet. Tout cela est sûrement très signifiant dans l’esprit des exécutants, mais ça ne passe pas. Et RIEN n’est fait pour aider à ce que ça se transmette. Entre des noirs prolongés qui font partie intégrante du message (10 minutes notamment au début), le spectateur rêvasse que ça lui rappelle d’autres choses ennuyeuses et inutiles, mais il ne cerne pas bien quoi, car le travail est tout de même « personnel ». Et puis, à la fin, je m’indigne parce que, tous comptes faits, cette démarche est la pire de toutes puisqu’elle vise à se servir de la misère à des fins esthétisantes. NON ! Ce n’est pas admissible de faire du théâtre élitaire avec ce sujet-là !

18.12 – Moi, ce qui m’étonne, c’est qu’une jeune troupe intitulée THEATRE SUR LA PLACE, dont la profession de Foi écrite dans le programme annonce la vocation itinérante et rurale, ainsi que la volonté de définir une réalité sociale « par une approche directe des conditions et modes de vie des populations concernées » entendez celles des villages de l’Aude et de l’Hérault), aborde le répertoire contemporain après 5 ans de classique, avec une œuvre canadienne qui est certes signifiante, vigoureuse et militante, mais qui, de par le fait qu’elle est très fortement SITUEE, donne un parfum éloigné et quasi-exotique à la lutte des classes.
Une lutte des classes au surplus étrangement DEPOLITISEE. LE PROCES DE JEAN-BAPTISTE M. conte l’histoire d’un employé modèle, archi jusqu’à l’absurde, dévoué aux intérêts des firmes qui l’emploient et qui tuera ses trois chefs hiérarchiques parce qu’ils l’ont chassé. Robert Gurik a décrit un univers capitaliste à l’Américaine, où la solidarité syndicale, le syndicat lui-même n’existent pas. 
Frappé par une mesure arbitraire et injuste, Jean-Baptiste est SEUL, absolument, face à ses patrons, et même, le personnel se détourne de lui. Certes, ce personnel lui reprochait bien d’être un peu trop zélé ! Mais enfin il est clair que chez nous une telle éviction ne se passerait pas sans bruit.
Gurik a accumulé le pathétique : son héros a fait de la prison pour un délit mineur, et c’est ce qui le rend si accroché à l’emploi qu’il a enfin trouvé après cent et quelques places épisodiques ou refusées. Il y a un côté « je veux me racheter » dans le personnage, qui aurait dû pourtant puiser réconfort dans le fait qu’une femme charmante et fidèle, respectueuse de sa condition, l’a épousé. Et puis, il est « bilingue » et à Montréal, c’est une garantie de promotion. En fait Gurik dans sa pièce fait plus que dénoncer le système. Il dénonce l’aliénation de l’homme par le système et ce serait bien s’il possédait une référence politique ou s’il avait quelque solution à proposer. MAIS NON ! L’issue est résolument pessimiste !
La jeune équipe que dirige (sauf erreur) Jean-Pierre Thiercelin, a monté l’œuvre avec soin, exactitude, rigueur et professionnalisme. Le style rappelle un peu L’ABOYEUSE ET L’AUTOMATE telle que je l’avais vue dans la mise en scène de Monod vers les années 60 (?), c’est dire qu’il ne fleure pas la « recherche ». Mais ce n’est pas un reproche. La pièce est honnêtement servie et son impact serait plus fort si le propos était plus directement concernant pour nous. J.B.M. est peut-être un type courant au Canada. Chez nous, il est un « phénomène ». Là est la faiblesse. La troupe n’est coupable que de son choix. J’aimerais la voir à l’œuvre dans une pièce sur le négoce du vin, ou sur la liquidation du littoral languedocien par les promoteurs, ou sur la vie d’un ouvrier du Foz…

21.12 – Paul Allio, fils de René, règle ses comptes avec sa famille par une « variation » sur MACBETH qui s’appelle LA HAUTE COLLINE DE DUNSINAME et qui se joue au théâtre Essaïon devant des chambrées de 4 à 12 spectateurs charmés par un certain humour qui fera peut-être merveille lorsque le jeune auteur écrira une œuvre moins intime, et surtout débouchant davantage sur l’universel. 

22.12 -Lorsque Denis Llorca nous faisait publier à propos des MILLE ET UNE NUITS DE CYRANO DE BERGERAC qu’il s’agissait des aventures d’une petite troupe de comédiens ambulants conduite par le poète Cyrano de Bergerac et ayant à son répertoire la pièce d’Edmond Rostand, je craignais un peu que l’accumulation des degrés ne donne à l’aboutissement une représentation intellectuelle. Or, ce que j’ai vu dans la petite salle incommode où Gosselin et Mollien répètent d’habitude (oh ! condition du théâtre !) n’est pas intellectuel mais intelligent. Solidement référencé aux niveaux historiques et littéraires, le spectacle ne sort en rien didactique. L’anecdote apparaît limpide. Le rêve de l’artiste, qui, écœuré par les hommes, s’évade vers les états de la lune, coule de source tout naturellement, et d’autant plus stupide s’en éclaire le jugement d’un tribunal qui a condamné l’imaginant parce que ses membres étaient convaincus que le voyage avait réellement eu lieu. Llorca n’est pas « politisé », mais son personnage l’est, au même degré que Brecht avait jugé que l’était Galilée. Nous jetons sur cet homme, en avance sur son temps qui naviguait dans l’utopie et qui contestait l’ordre établi sur la terre, un regard qui n’est pas sans parenté avec celui que l’écrivain allemand nous avait invité à jeter sur le savant ayant découvert que notre globe n’était pas plat ! Mais Cyrano s’en est mal tiré et son œuvre presque entière a été brûlée. Le reste a été pillé, et fort savoureuse est la représentation du PÉDANT JOUÉ dont Llorca nous gratifie et qui nous permet de constater à quel point Molière avait copié mot pour mot la scène de la galère turque et celle de Zerbinette dans ses FOURBERIES DE SCAPIN. Je l’avais certes appris à l’école, mais à l’entendre, on est confondu d’UN tel plagiat.
A part cela, poésie, tendresse, et drôlerie sont les mots qui me paraissent caractériser ce montage où il transparaît que l’auteur metteur en scène a aimé son héros. Cela ne l’empêche pas de le décrire tel qu’il était et de le montrer querelleur, prompt à manier la dague, indifférent à tuer. Il est vrai que c’est l’occasion pour Llorca de satisfaire à sa passion des combats en scène. Je ne me souviens d’aucun spectacle de ce lascar qui n’ait été illustré par des échanges de passe. Pourquoi pas ? Il y excelle. Et puis ici, c’est entièrement justifié.
Ces compliments étonneront peut-être ceux qui me voient ne louer d’ordinaire que les spectacles signifiants. À dire le vrai, je suis un peu surpris moi-même de ma satisfaction et il n’est pas exclu que je révise mon point de vue lorsque je verrai le spectacle fini (car, dirons-le carrément, avant-hier, il n’était pas prêt). Le certain, c’est que j’aime chez Llorca l’intelligence et la santé. Et que je le crois peu rattachable aux voies de ses camarades de la même génération. Sa ligne est bien à lui, et ça compte. J’ai pourtant songé à MAITRE ET SERVITEUR. La présence de Prévand dans la distribution n’est peut-être pas un hasard. Après tout, il nous faut des « enculturés » dénicheurs. Et puis, Cyrano ne dit-il pas notre dégoût de la vie que nous font nos contemporains ? Et son appétit d’évasion, sa violence, sont-ils tellement éloignés de nous ?

18.1 – Deux soirées Labiche, l’une à Sorano, LA STATION CHAMBEAUDET, l’autre à Essaïon, VOYAGE AUTOUR DE MA MARMITE, viennent une nouvelle fois rappeler à quel point ce grand bourgeois du début du siècle était féroce envers sa classe sociale, qu’il ne visait, dans ses pièces, qu’à divertir. Les jeunes équipes en mal de contestation sans danger, y puisent une manne abondante, et peuvent y jeter leur gourmes sous l’œil bienveillant de la presse. Il y a quelques nuances de « parti » entre l’équipe de Caroline Huppert et celle des élèves de Benoin. Disons qu’elles ne font pas novation, mais que les deux démarches sont de qualité, donc que les deux soirées sont plaisantes.

19.1 – Est-ce que Michel Hermon prendrait goût à l’humour ? Pour la première fois, j’ai souri à un de ses spectacles. Et je ne m’y suis ennuyé que par moments. « Grimm Contes » est un montage autour de certains contes célèbres. Les uns sont dits, d’un ton qui distille leur cruauté, les autres sont « exprimés » en jeu, et il est dommage que ceux-ci soient moins visibles que les premiers. Il est vrai qu’il s’agit d’extrapolations, et que les phantasmes du réalisateur y transparaissent beaucoup…

20.1 - Les univers de l’enfance inspirent aussi le « mime » Lebreton dont l’art s’apparente d’ailleurs à celui du clown . HEIN est un travail remarquable d’exactitude, de drôlerie et de charme…

20.1 - Et charmant est l’ANIMALIA de Guy Gaillardo, bestiaire fin, cultivé, intelligent et amusant, qui s’apparente aux divertissements de salon de bon ton. Toute la « création » y défile à travers la poésie, le dictionnaire et la chanson, en 1h10 qu’on ne regrette pas.

21.1 – Voici une troupe selon mon cœur, parce qu’elle appelle un chat un chat, ne s’embarrasse pas de « degrés », mène son combat avec enthousiasme, foi visible, jeunesse et spontanéité : c’est le « Teatre de la Carriera », théâtre populaire occitan, qui présente pour 15 jours aux Deux Portes TABO. Ce mot signifie paraît-il : « Tiens bon ». TABO, c’est l’histoire de l’industrialisation des Cévennes racontée aux gens des Cévennes dans leur langue en des termes de lisibilité parfaite pour des gens éprouvant le fait politique de la lutte des classes mais ne connaissant pas le jargon philosophique des docteurs ès Marxisme. C’est donc un spectacle dangereux puisqu’il dit ce qu’il veut dire de façon à ce que tout le monde comprenne.  Comme en plus il le dit avec talent, et même art, mais un art qui est toujours au service du contenu, et n’est jamais à aucun moment en soi pour soi ; comme il est émouvant au sens où il peut faire pleurer Margot, tout en sachant faire rire souvent, comme il est rythmé, vivant, jamais ennuyeux, comme il n’est inféodé à aucune « école », ne se réfère à aucun esthétisme à la mode, et revendique au surplus la prise en considération par le Pouvoir d’un particularisme régional qui rue dans les brancards pour conserver sa personnalité face à l’envahissement du capitalisme au visage « national », et traite donc d’un sujet bien de chez nous et non pas de Franco, de Pinochet, ou de l’expansionnisme américain en Turquie, on comprend que l’équipe nourrisse quelques inquiétudes sur le sort de ses demandes de subventions ! Cela dit, par le fait qu’elle joue bilingue, et apporte aux Parisiens la « découverte » d’un langage qui est suffisamment proche du français pour être à peu près compréhensible, procurant au spectateur attentif la joie de comparer les racines, il est probable qu’elle provoquera un certain engouement récupérateur. Il se pourrait bien que nos manœuvriers professionnels de la plume tirent une leçon inverse de celle que tire la troupe, à savoir que la richesse de notre patrimoine culturel  est diverse et creuset d’unité hexagonale. Attendons de lire.

25.1.75 – Avec un COUPLE POUR L’HIVER, Jacques Lassalle a voulu réaliser une chronique de tranches de vie dans la banlieue et il y aurait sûrement mieux réussi si ses personnages avaient possédé plus de consistance. Tels que nous les voyons, ce sont en effet des stéréotypes de bande dessinée : il y a la prof au lycée qui cherche le contact avec la classe ouvrière et le trouve, à tous points de vue (au début du moins) avec le jeune paysan « monté » à la ville et confronté aux difficultés de l’embauche, il y a la « femme » de la petite frappe en taule, tête d’oiseau qui danse et baise et travaille au Prisu, il y a la petite frappe elle-même, jouant du couteau facile avec des attitudes issues des films de gangster, il y a l’Algérien réfléchi, courageux et résigné, il y a le comptable du PMU raciste et con, bref des entités signifiantes, MAIS PAS DES « CARACTÈRES ».
Et ce n’aurait pas d’importance si Lassalle avait choisi une forme propice pour son constat, mais comme il nous bâille du dialogue « quotidien » à travers des scènes « prises sur le vif » qui se veulent avoir l’accent du vrai, la pauvreté psychologique des personnages éclate, et l’on ne parvient pas à s’y intéresser réellement, sauf quand il y a de l’« action ». Mais alors, on nage dans le banal et l’impression générale recueillie est qu’on s’emmerde.
UN COUPLE POUR L’HIVER n’en est pas moins une entreprise estimable et, si j’écrivais dans un journal, je me ferais un devoir de la soutenir. Car il y a des moments où ça passe. Et puis l’idée d’utiliser en grand comme décor des cartons d’emballage vides, aisément déplaçables et mettant en gros plan des objets réalistes, est plausible. Mais, les acteurs sont-ils mauvais ? Où Lassalle n’a-t-il pas su les diriger ?
Reste de cette soirée à boire et à manger que j’irai voir le prochain spectacle du Studio Théâtre de Vitry. Il a le mérite de parler d’aujourd’hui en France, et ça compte à mes yeux suffisamment pour donner le coefficient 4 à l’ébauche vue.

26.1 – Jean Vauthier m’a lu une grande fresque de 4h30 intitulée ELISABETH et qui s’inspire de la même anecdote que le classique ARDEN DE FAVERSHAM. C’est une superproduction qui ne pourra que coûter extrêmement cher à monter, qui requerra une technicité exceptionnelle, qui ne traite d’aucun problème capable de m’intéresser, et que j’ai cependant écoutée sans défaillir et même avec plaisir, et même en me faisant réflexion qu’un grand théâtre d’évasion pourrait être « populaire ». Vauthier, cela dit, n’écrit pas directement pour le peuple. Il se soucie grandement de ne pas paraître simpliste aux yeux des docteurs et il complique à dessein son propos. Ainsi, au lieu de raconter dans l’ordre l’histoire du couple monstrueux qui perpétue 7 tentatives avant de parvenir à assassiner le mari de la femme adultère et nymphomane, héroïne de l’affaire, nous la montre-t-il en prison, torturée, revivant son drame en flash-back. Ce n’est qu’au bout de 3 heures environ, que nous avons droit à une scène « en direct », lorsque des hommes viennent lui signifier la sentence dans la cellule. Vauthier tient d’autre part à jeter sur le crime historique un œil contemporain. En fait, il fait de la distanciation sans le savoir et son procédé rejoint celui de Bayen avec son appareil photographique de « la danse macabre ». Seulement ici, c’est toute une équipe de la TV qui filme le procès d’Elisabeth et de ses complices, avec tout un matériel encombrant. Il attache de l’importance à ce que la technique soit toujours théâtralisée, et les changements sont minutieusement décrits. Peu de place est d’ailleurs laissée à l’initiative du futur éventuel metteur en scène. Tout est précisé, et même les éclairages. Il faudra beaucoup de génie au réalisateur pour tirer son épingle du jeu sans trahir. Peut-être un Bisson réussirait-il à recréer l’atmosphère de démesure qui baigne chaque instant du récit, en même temps que la dérision qui ressort de l’échec constant jusqu’à la dernière minute de tous les projets de complots minutieusement préparés et foirant à chaque fois. Il est presque dommage que le spectateur sache d’avance que la dernière tentative réussira, mais dans un tel bordel que les coupables seront immédiatement démasqués, ce qui est pathétique après tant de précautions prises. Pathétique et grotesque, immense et truculent. Intéressant est l’envahissement de la technique. Discrète au début, l’intervention de la TV devient omniprésente, et à la fin du spectacle, tout sera perçu en images, en son, et même en doublage, les personnages ne s’exprimant plus par leurs organes et les mouvements de leurs corps étant en décalage. Quoique que je ne perçoive pas très bien les motivations, tout cela peut être assez étonnant et pour le moins spectaculaire. Il y a peut-être un degré sous-jacent entendant obscurément contester une certaine déshumanisation. Les docteurs auront de quoi gloser. L’important est que l’anecdote soit en soi lisible telle quelle. Là gît le « populaire ». Reste que l’œuvre ne sent pas son extrême jeunesse, et que le spectacle sera inévitablement un grand machin très long et très lourd, extraordinaire dans tous les sens du mot, y compris que c’est sans référence autre qu’élisabéthaine.  Un Elisabéthain qui se voudrait moderne. Mais les chagrins –et j’en serai peut-être, cela dépendra de la réalisation- ne manqueront pas de relever l’absence de contenu. J’ai éprouvé comme un manque de densité, d’épaisseur, et il est étrange que les scènes de torture ne m’aient rien évoqué d’actuel, et m’aient semblé surgir de la nuit des temps comme une chose désuètement anachronique. Les hurlements (trop) littéraires de la criminelle « questionnée » ne m’ont pas touché malgré le talent du lecteur. N’est-ce pas un défaut, d’ailleurs, que tout soit en majeur, dans l’excès ?, y compris les scènes d’amour où rien ne semble complètement sincère ? Là doit être une clef de l’univers d’un homme qui ne croit jamais que quoi que ce soit puisse être pur. Même Arden, la victime, n’est pas estimable dans la mesure où il est un horrible tyran domestique s’opposant aux amours de son personnel. « Rien n’est beau, rien n’est vrai, rien n’est juste », disait Montherlant. Vauthier n’est pas loin de cette analyse. Et c’est pourquoi les contrepoints tendres lui sont inconnus. Un souffle puissant balaye l’œuvre sans accalmies, et c’est le souffle d’un monde sans douceur, sans bonté, comique parfois mais sans gaieté. Mais ce n’est pas le nôtre. C’est un monde déraciné, abstrait. Là est la vérité : abstrait.

COMMENTAIRE

Au risque de me répéter, je rappelle que Jean Vauthier était l’ami intîme de ma collaboratrice Monique Bertin. C’est même lui qui, à l’époque où je dirigeais le THÉÂTRE d’AUJOURD’HUI et étais en quête d’auteurs vivants, me l’avait présentée  parce que dans la conversation je lui avais dit que j’étais en recherche d’un ou d’une secrétaire. « Hum ! Hum ! » avait il proféré « écoutez c’est à vous de voir, Mais enfin … hum ! hum ! hum ! vous pourriez essayer … » C’est ce que j’ai fait et je ne me suis jamais repenti de cette collaboration. De salariée (mal et pas toujours payée en ces temps difficiles pour moi), elle est devenue en 1970 mon associée et ce fut jusqu’au moment où elle prit sa retraite, une merveilleuse accompagnatrice de mes travaux de bureau et aussi femme de terrain que les troupes adoraient parce qu’elle était toujours à leurs petits soins. Ceci explique que j’aie conservé avec Vauthier un peu comme « un ami de la famille » des relations particulières. Je n’étais en effet pas accoutumé à écouter des auteurs lisant leurs œuvres. Mais refuser d’entendre ELISABETH eût été perçu par lui comme une insulte. Au surplus il attachait (ce qui me flattait) de l’importance à mes avis. J’ajoute que c’était un étonnant personnage. Je l’ai pris comme modèle (en transposant pas mal quand même) quand j’ai écrit ma pièe « LE DÉSERT » qu’il a préfacée lors qu’elle fut éditée, avec un petit clin d’eoil : « il y a quelque chose de moi dans ce personnage ». Il était en effet démesuré en tout maus lucide.

30.1 – Mise en scène par Jean Gillibert avec Maria Casarès, LA CELESTINE n’apportait pas au public de 1972 un spectacle très populaire. Mais les motivations de la réalisation étaient nourries au suc des profondeurs de l’œuvre de Rojas. Et les contenus avaient un poids, une densité, une épaisseur, que je n’ai pas retrouvés dans la version de la Comédie Française 1975, signée Laville et Maréchal, avec Denise Gence.
Gillibert par exemple avait su faire de la Célestine une militante. Le sens de sa vie entière était la revendication de la Femme à la liberté, à toutes les libertés, sexuelle, économique, à l’avortement. Elle était animée par une foi invincible en la véracité de son combat, et son action avait quelque chose de noble, même si ses moyens étaient sordides. Denise Gence nous montre une mère maquerelle, et puis voilà c’est tout ! Rien qu’à ce niveau, je m’étais senti concerné là, et j’ai assisté à une représentation « classique » ici.
Les racines de la Célestine de Gillibert avaient été montrées comme surgissant des obscurités du Moyen Age espagnol, fait d’un Christianisme ardent, et de son antithèse, le sacrilège, inspiré par les relents d’un Paganisme vivace. Maréchal a cru bon de faire appel à une autre source, celle de l’Islam, dont je ne conteste pas le bien-fondé, mais dont j’ignore si elle a été, ou non, rajoutée au monument de Rojas, ou si elle y était indiquée. Ce que je puis dire, c’est qu’au niveau du spectacle, ce rajout m’a paru superficiel, et surtout, édulcorer le propos. Certes, même un Chrétien au 20ème siècle avait de la peine à avoir froid dans le dos en assistant à des pratiques condamnées, mais chez Gillibert, un souffle puissant passait, tout allait loin, le banquet était une dérision de cène, le retournement de Mélibée était un véritable exorcisme. Ici, on virevolte de thème en thème sans insister jamais. On a envie de dire que Laville n’a pas su être pour Maréchal le dramaturge qu’a été Gillibert pour lui-même.
Alors nous avons en face de nous un spectacle riche, joué par de bons acteurs à qui le réalisateur a su imprimer sa marque (et même presque trop, car on a un peu l’impression d’assister à l’exhibition d’un Maréchal, acteur, découpé en tranches ubiques !), mais où la mise en scène fonctionne au premier degré, une mise en scène qui puise son brillant dans les à-côtés et son « scandale » dans l’apport à la Comédie Française de procédés que nous retrouvons au fil des années dans tous les spectacles de Maréchal. Ce qui éclate, pour ceux qui l’ont suivi, c’est son non renouvellement. Cet homme est essoufflé. Il jette toujours de la poudre aux yeux, mais c’est toujours la même poudre, celle qui a fait de lui une vedette de la décentralisation. Mais justement ici il n’est pas sur son terrain, et son invention semble pauvre. Mettre un tango en sonorisation, faire danser les survivants sur les cadavres, ça épate et choque les bourgeois, mais ce n’est pas important. C’est une contestation de surface. Au fond, je me demande si Maréchal est très intelligent.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 31 mars 2007
5.2 – Voici le T.P.R. aux Deux Portes avec une pièce de Peter Terson intitulée MOONEY ET SES CARAVANES QUI narre la saison d’un couple de jeunes mariés de l’hiver à l’été, dans un camp de camping proche d’un théâtre en plein air où a lieu annuellement un festival Shakespeare. La mentalité de ces deux jeunes complètement « dépolités » est d’arriver : il est ouvrier, fayot et veule. Il vise à une élévation dans la hiérarchie interne de l’usine et se fait mettre en quarantaine par ses camarades. Dans le camp même, il se fait exploiter avec mépris, mais refuse de s’en rendre compte. La fille en a conscience, mais elle est vaniteuse et refuse des places « indignes d’elle ». On a envie de conseiller à ces deux cons de lire le manifeste communiste, mais ils n’y comprendraient sans doute rien car ils sont chroniquement petits-bourgeois. Leur conception de la vie est minable.
Joris a fait une mise en scène stylisée, avec gestuelle appuyée, qui accentue les « caractères » des 2 personnages mais manque de réalisme. L’absence des sons auxquels le texte se réfère constamment m’a notamment gêné.

6.2 – Le THEATRON, c’est l’ex-théâtre en rond, fermé depuis des lustres. Dominique Bordes le rouvre avec 3 salles. C’est Monique Hermant qui a été chargée de la direction artistique. Tu parles d’un choix jeune ! Quoiqu’il en soit, la 1ère de la pièce brésilienne de Leilah Assunçao : PARLE BAS SINON JE CRIE, mise en scène par Albert Delpy, a essuyé les plâtres, et ce n’était pas une image.
Un cambrioleur, ou en tout cas, un mauvais garçon  s’introduit une nuit dans la chambre d’une jeune fille très conventionnellement catholique, située dans une pension pour vierges seules. Elle n’appellera « au secours » qu’après qu’il soit parti. Elle vit entre-temps avec son impulsion le rêve éveillé d’un univers vivant qui ne sera jamais le SIEN.
Roland Husson, qui joue le marlou, est vulgaire, et c’est dommage. Mais la Marie Pillet donne une fois de plus la mesure de sa généreuse nature. Sans doute ira-t-elle encore plus loin dans quelques jours.
Reste que la pièce ne m’a guère atteint. Cette fille m’a fait songer à une nana que j’ai connue (mais jamais « bibliquement » !) en 1941 ! Eh oui !
Le Brésil en est là pour ses mœurs.

11.2 – Revu le MARATHON de Claude Confortès au Palace. Un MARATHON appauvri. L’orphéon du début vient de l’école des Beaux-Arts ou de quelque chose comme ça. Il n’a pas le clinquant de la fanfare d’Aubervilliers, ni la santé, ni la gaieté. Ses accents sont mélancoliques et son habillement très G.M.C. pauvret. En dehors des 3 héros, les coureurs ne sont que 3, et ça ne fait vraiment pas beaucoup. Cela dit, la salle se prête bien au spectacle et curieusement, c’est la 2e partie, celle qui naguère me semblait « causer » d’une façon un brin confuse et longuette, qui m’a paru le mieux passer. Elle est même prenante et pathétique. Le petit Cancelier a repris un rôle aux côtés de Confortès (qui m’a paru un peu fatigué de courir). Il y est, il faut bien le dire, assez impayable sans faire oublier Maurin.

13.2 – Je crois qu’on a le droit de tout faire au théâtre sauf de faire chier le monde. Que dire de l’entreprise de Philippe Adrien avec la pièce de Peter Handke : LA PUPILLE VEUT ETRE TUTEUR (Essaïon) ? L’œuvre est muette. Pas un mot n’y est prononcé. C’est l’histoire d’un homme qui a adopté un enfant. Un tel rapport s’est établi qu’ils n’échangent aucune parole. À la fin, la pupille tue le tuteur et c’est, paraît-il, un fait divers authentique. Soit, mais il me semble que cette anecdote devrait requérir un certain réalisme. Il me semble que le rapport entre ces deux êtres dont l’un est l’esclave de l’autre, devrait faire éclater la haine de la victime pour son bourreau. Or, Daisy Amias joue surtout la soumission et Lucien Rosengart (remarquablement absent, vide de contenu à communiquer) semble en permanence compter les minutes qui le séparent de la fin de la représentation. D’ailleurs, tout le parti du spectacle semble être de vouloir faire mesurer aux spectateurs que le temps passe. Chaque scène ressemble à un tableau de Bob Wilson étiré.  Certains affirment que c’est du théâtre réduit à l’essentiel. Bon ! Soit ! En tout cas, ça n’est pas populaire, monté comme ça. C’est interminable. C’est ennuyeux. Et ça ne « communique » pas. Mais paraît que Cournot a adoré ! Alors n’est-ce pas, nous nous trompons…

17.2 – Une nana toute seule. Elle se fait appeler Garance. Elle « joue » « Mody Bloom » de Joyce. Quand je dis qu’elle joue, c’est une façon de parler : elle est dans un grand lit. Femme mariée à un fêtard, elle attend, consumée de désir, le retour du volage. Ni éveillée, ni ensommeillée, elle débite un chapelet d’obscénités nourri des souvenirs de ses aventures sexuelles. La crudité des détails est sans bavures. Le texte est extraordinaire de précision et de violence. C’est un étonnant réquisitoire sur la condition de la femme, d’une indéniable modernité. Le parti de Garance est de signifier le rêve qui se déroule les yeux ouverts, un peu « somnambuliquement ». Elle débite donc ce qu’elle dit très vite, d’une voix faible, sans rechercher le moindre effet. Le spectateur est ainsi contraint à l’attention active. Je ne suis pas contre, et je dois constater que le procédé fonctionne. Je n’ai quand même pu m’empêcher de trouver la jeune actrice un brin désinvolte et de regretter qu’elle soit si monocorde. À mon avis, des ruptures n’eurent pas nui au propos, non plus qu’une certaine théâtralisation. Je crois que Garance, qui a été nourrie au suc du théâtre U.S., aurait eu intérêt à se faire mettre en scène. Reste que le texte passe. Et que c’est un étonnant coup de poing.

20.2 – Vu à l’Odéon le 1er acte de UNE LUNE POUR LES DÉSHÉRITÉS d’O’Neill (dans une traduction qui rappelle le « style » des westerns mal doublés), mise en scène de Jacques Rosner avec les artistes de la Comédie Française. Je crois avoir rarement vu aussi mal jouer un texte aussi vieilli de forme.

22.2 – Le gentil Philippe Dauchez montre au petit TEP « Parallèles et bipèdes », sa dernière production. Il s’agit de l’histoire d’un couple qui se comprend mal et divorcera après 16 ans de vie commune, présentée en forme assez moderne, un peu comme Scoff avait traité l’affaire Thévenin.
L’agression de la société répressive et aliénante dans laquelle nous vivons est tenue pour largement responsable de cet échec. Un groupe Pop et de jolies nanas aident à ce que le message passe dans la joie : on rit beaucoup, surtout dans la 1e partie, la seconde (« la solitude ») étant plus pâle et plus banale. D’une façon générale, le spectacle ne vole pas très haut et il est vraiment encombré de clichés dont on ne détecte pas bien s’ils marquent les limites de l’imagination du réalisateur ou s’ils sont voulus à des fins de contestation. Ça manque de second degré gravement. Mais ça se laisse voir. On ne s’emmerde pas. Et Myrtille Dauchez est assez sublime en mégère au grand cœur !

23.2 – Vu DÉLIRE LUCIDE par Alfred Panou et le « théâtre témoin » en présentation privée au Récamier.
Pourquoi Panou laisse-t-il ses spectateurs 10 minutes au début dans le noir absolu ? Je laisserai la question sans réponse. Ce moment passé, on voit ce beau Noir dans une cage ornée de branchages. Autour de la cage, des instruments de musique. Bientôt des musiciens viendront pour s’en servir. Tous des Noirs aussi. À raison d’une phrase toutes les 20 secondes, Panou dit des poèmes de Césaire, René Deprestre, Frantz Fanon et lui-même.
Ces poèmes sont sûrement très beaux, mais le traitement qu’ils subissent n’est pas propice à la transmission de leurs messages. Leur contenu est de haine (on en prend plein la gueule, nous autres blancs) ou de crainte (la bombe H va sûrement nous tomber dessus). La religion chrétienne en prend un bon coup. Les Dieux ancestraux sont par contre glorifiés : Panou s’y raccroche comme à sa culture, sans se rendre compte qu’il s’aliène du même coup.
Les musiciens (et c’est ce qu’il y a de mieux) ne tardent pas à intervenir dans le jeu, en contrepoint discret d’abord, puis omniprésents, passant progressivement (et ça c’est remarquable) des instruments traditionnels à ceux du jazz moderne. La continuité de la ligne musicale noire est ainsi illustrée.
Grâce à la musique, le spectacle est prenant. À la fin,  Panou sort de sa cage.

24.2 - DOMMAGE QU‘ ELLE SOIT UNE PUTAIN de John Ford, a été monté au Studio d’Ivry dans une adaptation de Stuart Seide (qui est aussi le metteur en scène) , qui a le mérite de la clarté, et qui ne ressemble pas, dans sa simplicité, à une traduction. L’invité de Vitez a pourtant cru bon d’ajouter des textes de quelques autres auteurs, dont Shakespeare. Ces « poèmes » sont dits par tous les acteurs à la fois en décalage d’un ou deux vers les uns par rapport aux autres, si bien qu’on n’en ressent plus la beauté. J’ai eu très peur au début, car le spectacle commence par une telle mélopée à échos. Mais quand la pièce est jouée, alors là, chapeau, c’est une performance et l’art du réalisateur, la maîtrise des artistes et l’intelligence du traitement, tout en ruptures, éclate. On passe du drame à la comédie, de l’aliénation à la distance, de l’humour à l’horreur, sans souffler ni s’ennuyer. L’admirable est que les artistes jouent toujours les vraies motivations des personnages et que cette quête des degrés ne soit jamais gratuite. L’étonnant est que –chose insolite en ce lieu- la pièce soit touchante grâce à la manipulation dont elle est l’objet. Si touchante qu’à mes yeux, elle sort (presque) comme un plaidoyer en faveur de l’inceste, tant sont ignobles, bornés, brutaux, pervers et perfides ceux qui entourent les jeunes héros, pourtant peints eux-mêmes sans complaisance. Le dispositif, sans doute commandé par le lieu, -une longue table de 7 mètres x 2 à peu près, avec à chaque bout des petits plateaux privilégiant des moments de l’action- semble lui-même justifié. Bref, c’est un excellent spectacle fort et je me réjouis d’avoir eu le courage d’y aller

Beaucoup d’années plus tard, jérôme Savary, devenu directeur du Théâtre National de Chaillot a monté cette pièce, en revendiquant beaucoup plus que dans la version ci-dessus, la légitimité de l’inceste.Effectivemnt, qu’est  ce qui justifie ce tabou, tellement ancré dans les cervelles humaines, qu’il reste criminel aux yeux de beaucoup de gens et de la Loi ? Si un frère et une sœur s’aiment au point d’avoir envie de s’accoupler, où est le crime ? Je suis apparammnt tombé dans cette convention en 1975. Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui j’aurais le même commentaire.  De même, le rapport sexuel d’un père avec sa fille ou d’un garçon avec sa mère sont encore aujourd’hui considérés comme criminels. J’en suis d’accord s’il s’agit de pédophilie mais si la fille a 20 ans et le père 40 et qu’une affinité les rapproche, pourquoi s’insurger ? Bien sûr la réponse c’est la bible et ses interdits … et puis c’est la thèse selon laquelle les enfants nés d’un tel type d’union sont de constitution affaiblie. Mais au temps de la contraception omniprésente, cela se justifie t’il encore ? On ne s’embarrassait pas de tels préjugés dans l’Egypte ancienne et le ROYAL DE LUXE a réalisé sur ce thème un spectacle éminement populaire qui n’a choqué personne.


25.2 – Après Santon et PHEDRE, voici Mesguisch et BRITANNICUS, c’est-à-dire, vous l’avez deviné, Racine accommodé à la sauce comique. Ici, le traitement est beaucoup plus radical qu’à Essaïon. Britannicus est une femme ( !), Néron un pédéraste, Agrippine une nymphomane hystérique. Le lieu de l’action est une baraque en brique à moitié démolie avec un lavabo crasseux, les acteurs sont vêtus comme des détenus de camps de concentration. Les acteurs, très bien dirigés au demeurant, jouent constamment le paroxysme. La démarche est très intéressante car la drôlerie ne vient pas d’une imagination carnavalesque. Elle semble ressortir d’une étude, poussée au bout, des « caractères » des personnages. C’est assez dire que la réalisation est intelligente. Reste que 5 actes en vers, même fortement survolés par moments, c’est beaucoup.

Bizarre que j’aie eu, à l’époque,  un regard aussi compréhensif sur l’assassinat d’une œuvre  au profit  perpétré par un jeune « créateur, version Villeurbanne 68 » dont le seul souci avait été  de ramener à soi-même le profit de l’entreprise.

26.2 -La personne que j’avais eue au téléphone m’avait conseillé d’arriver à 20h45 si je ne voulais pas avoir de problème pour être placé ! En vérité, nous n’étions pas nombreux à nous écraser hier soir au Théâtre de la Plaine pour voir LA SAVANE de Ray Bradbury mise en scène par Jean-François Dupeyron. À mon avis, c’était dommage pour les absents car ce théâtre de l’étrange et de l’atmosphère a au moins un mérite : il est captivant, et à aucun moment je n’ai songé à faire un somme. On sait le sujet : dans un monde futur où tout est automatisé et où les adultes s’enferment dans des stéréotypes de comportements qui vont jusqu’à affecter leurs aspects physiques, deux enfants reçoivent en jouet une salle de jeu électronique dont les murs s’illuminent à volonté pour créer des environnements visuels, sonores et perceptibles par tous les sens (sauf en principe le toucher), au gré de l’imagination de chacun. Vous avez deviné : l’inconscient de ces enfants gâtés mais inhumainement élevés, projettera sur les murs en question un univers peuplé à la fois de rêves juvéniles (l’Afrique, la Savane, la chaleur) et de phantasmes psychanalytiques (des vautours charognards, des lions féroces). Ces phantasmes se concrétiseront comme dans le monstre de la fameuse PLANÈTE INTERDITE et les lions, projections des enfants, dévoreront les parents détestés. Voilà. Raconté comme ça, ça ne traduit pas que c’est bien foutu, qu’on y croit, que la mise en scène, quoique pas géniale, est plausible, le jeu des acteurs crédible (étonnant comme Valia Boulay fait songer à une caricature de Silvia Monfort), la bande sonore très bien faite. Alors que demande le peuple ? Pourquoi est-il si rare en ce lieu qui n’est pas éloigné pour tout le monde ?

27.2 – Au cycle des Athévains, les spectacles se suivent et ne se ressemblent pas, à telle enseigne que j’ai quelque peine à trouver une ligne à cette programmation.

TENTATIVE D’EVASION HORS DE LA SPHÈRE PATERNELLE D’Éric Cyrille est certes intelligemment composé avec un puzzle de textes de Kafka, et la mise en scène est d’une rigueur intelligente. Intelligent est le dispositif qui force constamment les 3 personnages (le père, le fils et son double) à s’engager sur un chemin sans issue. (Je relis le programme et je vois que j’aurais dû écrire : le père, Kafka, et son double). La virtuosité des acteurs, dont l’un (le père)  sait vraiment faire beaucoup de choses avec son corps, le soutien musical « improvisé » sont tout à fait remarquables. Le contenu du spectacle où Kafka (le fils) mène un combat sans cesse contrarié et sans espoir contre le père symbole de toutes les oppressions, de la sociale à la freudienne, est éclatant. Ça « fonctionne », mais pour moi, ça fonctionne à vide. L’univers kafkaïen ainsi découpé en tranches me semble manquer singulièrement de densité, et pour ainsi dire, de politisation. Il m’apparaît que voir un type se taper la tête contre les murs ne me suffit pas. Je veux qu’il me montre qu’il comprend ce qui ne va pas dans le monde. Je ne suis pas satisfait d’un environnement inexplicablement angoissant. Kafka ne percevait pas de solutions. Il a, en son temps, exprimé un état d’âme. Je ne m’en contente plus, surtout quand il est ainsi ramené à une ossature théâtralisée où le clownesque s’oppose, à mon avis gratuitement, au dramatique.
Alors je ne le cache pas, je me suis carrément fait chier une heure et demi durant et j’ai été surpris de découvrir qu’il était si tôt quand le spectacle s’est achevé. Et dans ce théâtre des 2 Portes, autant j’avais adhéré à des démarches comme celles de Viviane Théophilidès, de la Carriera, voire du T.P.R., autant je n’ai pas trouvé à sa place ce montage.

7.3 – ENLUMINURES AUTOUR DU PROCES DE GILLES DE RAIS, voilà bien un titre de pédé ! Francis Sourbié en est un en effet, grand ami de Geneviève Baïlac. Gilles de Rais est un personnage tentant pour les créateurs en nécessité de modèle anecdotique. On nous en annonce de prestigieux. Sourbié a surtout été intéressé par le fait qu’il sodomisait les jeunes gens. À part ça, tout dans son spectacle est vu par le petit bout de la lorgnette. C’est un son et lumière dans une cave de Sarlat auquel il nous convie au théâtre Essaïon. Musique brillante, « magnifiques » costumes, évolutions d’acteurs à peine sortis de l’école d’art drama et hurlant des faits « historiques » comme nous le faisions, il y a 30 ans, aux Théophiliens, avec un grand souci de respecter la version officielle, celle de l’ordre. On y cause de Jeanne d’Arc et du Duc de Bretagne avec la dévotion due à la salvatrice de la France et au « bon » Suzerain ». Bref, c’est une démarche de droite. Je ne sais pas très bien ce qui a poussé Santon à accueillir cela. Le fait que le Globe, théâtre de Sourbié, ait été remplacé par un lieu porno nommé « Les deux boules » ne me paraît pas suffisant. On peut s’interroger sur une ligne qui va d’une Phèdre comique à Handke en passant par Labiche et Vitrac et le fils Allio pour arriver à DIS BALTHAZAR ! Tout ça, c’est bien éclectique ! Fera-t-il une clientèle ainsi ?

Pour l’anecdote, « DIS BALTHAZAR » était une piecette de moi que j’avais primitivement intitulée « L’IMPROMPTU d’ESSAÏON ». Une fille et un garçon se rencontraient par hasard sur une scène de théâtre et se demandaient comment faire pour changer le monde.Claude Sandra et Jeau Luc Moreau, magnifiques tous les deux, ont posé la question pendant un mois à une moyenne de 3 à 22 spectateurs.

9.3 – Durant la première demie heure du CERCLE DE CRAIE CAUCASIEN, version Mehmet Ulusoy, j’ai été un peu inquiet car la scène pourtant vaste du T.G.P. était encombrée d’un matériel pléthorique qui me semblait manié avec gêne par les acteurs. Ensuite, j’ai apprécié l’utilisation habile de ces pneus, détritus métalliques, deux charrettes, et surtout de ce magnifique rideau à tout faire qui, notamment lorsqu’il devient rivière, est extraordinaire. J’ai admiré les masques, les accessoires, les costumes. Reste qu’il serait navrant que Mehmet tombât dans le piège où se sont enlisés les décentralisés et j’aimerais qu’il s’impose de monter son prochain spectacle avec peu de choses. Sa règle du jeu devrait être de faire un chef-d’œuvre rien qu’avec de la direction d’acteurs.
Durant cette première 1/2  heure, j’ai aussi soupiré en entendant une nouvelle fois la musique et les chansons de Paul Dessau, médiocres, inharmonieuses, incroyablement « dérythmées ». À cause de cette musique, tout le spectacle date. Puisque j’en suis au négatif, surprenante est la « leçon » de Brecht. Si je la comprends bien, Israël a raison de s’accrocher à la Palestine puisque les Juifs ont su irriguer la terre pour lui faire produire davantage de choses que les Arabes ! Ouais… Bien sûr l’auteur du petit Organon a imaginé son histoire dans un monde où les 2 parties sont communistes. Reste qu’il y a à dire, comme il y a à dire sur la façon pour le moins arbitraire dont le juge choisi par le peuple rend la justice. N’aurait-on pas un peu légèrement encensé une pensée « exemplaire »  qui n’eût pas perdu à être lucidement critiquée ?
Bon. Cela dit, le spectacle de Mehmet Ulsoy est admirable, et les objections sont de peu de poids face au fait que ses 3 heures coulent comme un flot passionnant sans qu’on s’ennuie une seconde (sauf peut-être un moment au début de la 2e partie quand Brecht entreprend de nous conter intégralement l’histoire du juge dont on se fout un peu. Mehmet a coupé dans cette partie, mais je la trouve encore trop longue), et face au fait complètement novateur qu’on assiste à cette représentation en spectateur « aliéné », si bien qu’on y rit sans distance, tremble de bonne foi aux périls que surmonte Groucha, frémit à ses malheurs, et pleure au dénouement heureux. S’il fallait démontrer que c’est comme ça qu’il faut jouer Brecht, et que les Marxistes secs et les Docteurs ès mode nous ont fait perdre 20 ans, eh bien c’est fait. Mehmet a du cœur, de la chaleur, cela a trop manqué à Brecht. Comme on l’a vu, ses « leçons » ne sont pas toujours à prendre comme argent comptant. Alors, qu’on le joue naturel, Bon Dieu !
La presse a distingué l’interprétation d’Arlette Bonnard et elle a eu raison. Les progrès qu’a faits cette actrice depuis qu’elle travaille avec Mehmet et non plus avec Vitez sont stupéfiants. La presse a eu tort de traîner dans la boue le reste de la distribution. Les acteurs sont solides. Qu’on ne comprenne pas ce que dit Loulou n’a aucune importance. Les seules faiblesses sont Kiriman et Luc Simonet mais ils ne jouent pas des grands rôles. Je n’aurais, moi, pas fait jouer à Vilhon, dont la présence est très personnelle, 2 rôles complémentaires. Pendant un moment, j’ai cru que le Prince lui-même s’était lancé à la poursuite de Groucha, alors que c’était un sous-officier ! Cela dit, encore une fois, c’est un grand spectacle où chaque minute grouille d’invention. Je crois que Mehmet, nonobstant ce qu’auraient souhaité certains grincheux, a dépassé le stade où on lui tolérait seulement des turqueries.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Vendredi 30 mars 2007
11.3 – Je n’ai jamais autant aimé LA MOUETTE que LES TROIS SŒURS ou IVANOV ou ONCLE VANIA. Il y manque la dimension « politique » et la critique de la société est limitée à une frange trop spécialisée de l’activité humaine. On n’y atteint pas l’universel aussi intensément. Cela dit, cette réaction vient peut-être de ce que le milieu décrit m’est somme toute tout familier. Des Irina, des Trigorine, des Constantin et des Nina, j’en connais à la pelle et l’évaporation de l’une, la lâcheté de l’autre, la certitude dévorante du 3e en la bonté de son message artistique, enfin la quête de la mouette pour en sortir par le métier d’actrice, je connais ça par cœur, c’est dérisoire, vain, désespérant, mais pas au niveau de l’homme. Bien autre chose est le rêve de Moscou dans LES TROIS SŒURS. Ici, la peinture est celle d’un milieu, point d’une classe. J’ajoute que les personnages sont devenus à ce point des stéréotypes, -ils ont été copiés et imités à la pelle – que l’originalité s’estompe.
Je ne sais trop que dire de la mise en scène de Pintillé. Elle est admirable, mais je l’ai trouvée froide. À aucun moment, je ne me suis senti ému. Et la distribution remarquable n’a pas été toute dirigée dans le même sens : Roland Bertin a « décaricaturé » le personnage de Trigorine et Michèle Marquais a gommé du brillant à la vedette qu’elle incarne, tandis que Lionel Baylac en fait des kilos en régisseur de domaine et que Laurence Bourdil semble avoir choisi Ludmilla Pitoëff comme modèle. Evelyne Istria compose excellemment une Macha durcie par la douleur qui la ronge et courageuse, mais à force de sobriété, elle est presque effacée. Le flash-back du début n’est finalement qu’une idée pour se faire remarquer, que rien ne justifie tellement – et la définition à vue d’aires de jeu et de non jeu ne me paraît pas correspondre à l’aliénation résolument à l’italienne, avec total mystère des coulisses, de ce théâtre-là. Donc belle, mais pas très satisfaisante soirée.

14.3 – Je suis parti à l’entracte du REGNE BLANC de Denis Guenoun d’après Edouard II de Marlowe. J’ai peut-être eu tort. Je ne peux pas savoir si une dimension politique intéressante aurait surgi de la 2e partie. La 1ère, qui durait 2 heures interminables, ne recelait aucun contenu qui pût me concerner. Qu’est-ce que vous voulez que ça me foute qu’un Roi pédé, provocateur fasciste, ait maille à partir avec des nobles d’Angleterre, et que ce monde me soit décrit figé, en tableaux statiques devant un décor trop classique et pas beau ?
Eh bien quoi, Girones, qu’est-ce qui se passe ? Est-ce déjà le vent de la décentralisation qui aliène les vertus créatrices, qui détruit cette belle subversion que je sentais en toi ? Tu écris dans ATAC INFORMATION qu’il n’y a pas de « jeunes compagnies ». Mais que c’est vieux, ce que tu nous montres là. On dirait une mise en scène d’Hervé au théâtre antique d’Orange ! Oh merde, quelle déception !!!... Je suis triste.

4.4 – Je m’attendais à m’emmerder. Eh bien pas du tout ! Est-ce l’influence de l’assistant à la mise en scène, François Joxe ? Toujours est-il qu’OTHON de Pierre Corneille, réalisation de J.P. Miquel à l’Odéon, se laisse voir sans ennui. Même on arrive à s’intéresser à l’anecdote. Il est vrai qu’elle est fertile en rebondissements.
Miquel a transposé dans le monde actuel cette histoire plus politique que passionnelle où l’on voit un vieil empereur « régler » sa succession, ballotté entre les brigues diverses, jouet des intrigues et des courants contradictoires opposant les intérêts de ses conseillers. On se croirait, et c’est bien plaisant, bien démystifiant, dans un cabinet de Présidence d’une « république » genre UDR ! Les acteurs sont soigneusement vêtus en énarques, les actrices ont la sobriété Chanel. Sans arrêt, des commis vont et viennent, affairés, se passant l’un à l’autre des billets porteurs d’ordres et de nouvelles. Chacun guette chacun. La menace pèse sur tous et les défenses perfides ne sont que moyens d’éviter la mort. Car « les partenaires » sont impitoyables. C’est un coup d’Etat militaire qui ramènera l’ordre sous la houlette d’Othon, arriviste sans vergogne dont les sentiments , quoi qu’il dise, ne pèsent pas lourd face à son ambition.
Corneille, évidemment, avait voulu fustiger la cour de Louis XIV. Et il n’est pas surprenant que les censeurs de tous poils aient enfermé cette œuvre dans l’abîme du mépris. Ils avaient même réussi à faire oublier son existence, et il faut bien dire qu’ils ont eu la partie belle, car ce texte manque de belles tirades. Les vers en sont honnêtes mais sans plus. Et la construction sent son labeur. Les « passions » amoureuses y sont loin d’avoir des accents raciniens et il n’est jamais sérieusement envisagé par quiconque de mourir pour ses sentiments. Les cheminements sont purement spéculatifs, tortueux et sordides. La « vertu » s’assimile à la faiblesse.
Reste que Miquel a su montrer à quel point cette critique d’un système demeurait actuelle.
Et qu’il a su « quotidianniser » l’alexandrin sans pour autant le casser. Jean-Claude Drouot joue Othon sans éclat. Par contre, Hubert Gignoux en vieil empereur Galba fait une courte mais saisissante composition. Montloup, qui a fait la « décoration », a dû s’inspirer de l’antichambre de Michel Guy. Tout au plus a-t-il ajouté à ce cadre des statues qui donnent au lieu un petit air de musée. Des corbeaux empaillés, en nombre insuffisant à mon avis, envahissent la scène à mesure que les intrigues se font plus lourdes et plus dangereuses. Bref, cette réalisation est estimable. Je pense qu’à Madrid elle serait interdite. Sera-t-elle à Paris du goût de tout le monde ?

3.4 – Le nouveau White Dream de Graziella Martinez (Palace) passe mieux que le précédent (Orsay). La musique, très bien sonorisée, est omniprésente et fait oublier que les « danseurs » n’ont pas beaucoup de technique. Mais ils sont remarquablement décadents et par conséquent signifiants. L’atmosphère est proche de celles apportées par le TSE (en moins rigoureux) et par le Magic Circus (en moins commercialisé). C’est un spectacle très « voie argentine de la contestation ». On passe une soirée sans ennui.

7.4 – Le poète autrichien TRAKL (début du XXème siècle) a inspiré à Irène Lambelet et Jean-Philippe Guerlais un beau spectacle très « Orbe » où la musique inspirée du style Pink Floyd vient opportunément à l’appui d’une gestuelle rigoureuse, exacte, presque acrobatique parfois, esthétiquement harmonieuse, et au secours d’un texte qu’on aurait préféré entendre débiter par des artistes plus « professionnels ». Ce texte, heureusement, tient peu de place dans la soirée. L’envoûtement y joue, point, peut-être, comme le voudrait le programme, grâce à la lucidité avec laquelle le spectateur suit, « œil alternativement intérieur et extérieur », la démarche de l’homme choisi « jusqu’à la mortelle connaissance de soi », MAIS plutôt par les sensations avec lesquelles sont inculquées l’opposition entre une société entièrement vouée à la violence et à la décadence (la bourgeoisie austro-impériale, mère directe de l’hitlérisme) et une populace manipulée si chiffe molle qu’elle est ici traduite en poupées de son.
Impuissante, une femme enceinte trimballe à travers cet univers injuste son corps déformé. Une fois encore, avec l’Orbe, nous sommes confrontés avec l’obsession des camps de concentration, des charniers, du fascisme agressif, -si bien incarné qu’on le sent tentateur pour l’équipe –ô ambiguïté !-, et d’une opposition de classes sans lutte. SANS LUTTE est le grave. Il y a les bourreaux, il y a les victimes. L’enfant qui va naître sera à son insu d’un côté ou de l’autre. C’est VRAI que c’est VRAI, mais je veux au théâtre qu’on me montre que cela POURRAIT changer. Trakl pensait ce qu’il voulait, mais les animateurs de l’Orbe sont trop jeunes pour trimballer ce désespoir fondamental. À ne les voir que CONSTATER l’ordre déplorable des choses, on pourrait SOUPÇONNER qu’ils l’acceptent. 

9.4 – Venu à la Cité U pour voir Le voyage de Bougainville, j’ai vu ORESTE d’Euripide, par le THEATRE PRAXIS parce que Patrick Guinant avait dû au pied levé annuler sa soirée. Bon ! Eh bien j’ai vu une jeune équipe, TRES TRES jeune, faite d’élèves d’un nommé Sevasticoglou qui ne me paraît pas être un génie de l’enseignement.
Cela dit, la mise en scène sobre et démystifiante qu’il a réalisée, si elle ne cache pas la gaucherie des interprètes, a du moins le mérite en « quotidiannisant » le texte, de faire ressortir avec éclat l’aspect obscurantiste de la société grecque. Ce monde où l’on « punit » humainement des « coupables » dont tout le monde sait que leurs gestes ont été commandés par les Dieux –lesquels ne sont jamais contestés –lesquels sont acceptés comme une donnée de base-, c’est celui dont l’humanité ne se dégage, un petit peu, que depuis 2 siècles, ET ENCORE ! Une telle représentation illustre à quel point ont raison ceux qui, au stade présent de cette timide revendication de l’Homme en tant que lui-même comme être libre, ont la lucidité de désirer que ce patrimoine du passé soit enfermé dans les pyramides inviolables dont on ne les re-sortira que quand nos descendants désaliénés pourront les lire avec une DISTANCE étonnée et amusée. Ce spectacle n’est donc pas inutile.

10.4 – OTHELLO est à la mode. On nous en annonce un super de Meme Perlini au Festival de Naney et chez Cardin, un de Georges Wilson en Avignon et au TEP. En attendant, voici celui de Christian Dente à Nanterre. Ouille ouille ouille ! Un sacré coup de barbe de plus de 4 heures où les artistes semblent s’emmerder autant que les spectateurs.
Pourtant, je suis assez d’accord avec le propos. Pendant la 1ère heure, la représentation commence assez classiquement. Et puis, tout se passe comme si elle se déglinguait progressivement. Entendez-moi : cette démarche semble volontaire et j’en retire la constatation tant de fois affirmée par moi que le héros est un redoutable connard sous-développé, que l’œuvre est raciste et obscurantiste, que la condition de la femme y est traitée « misogyniquement », gravement. En somme, Dente monte Shakespeare en le démystifiant. Comment ne serais-je pas d’accord ? D’un autre côté, il y a des idées, comme celle d’avoir découpé le personnage de Iago en 3. C’est un peu vitézien. Ça peut vouloir dire qu’on n’a pas trouvé un acteur capable d’exprimer les facettes du personnage. Ça fait songer aux 2 Oenones d’Hermon. Mais le résultat est assez convaincant. Moins l’est le parti de jouer « en rond » qui masque mal que le choix a dû être dicté par la pauvreté. On n’avait sans doute pas les moyens de concevoir des beaux décors ! Ce n’est pas grave, mais ce qui l’est c’est que ce jeu allourdit et allonge la représentation, tant Dente semble hanté par la nécessité de faire tourner ses acteurs pour chaque réplique de 4 côtés successivement. Bref c’est un spectacle pavé de bonnes intentions mais on se fait chier. C’est manqué.

PROSPECTION POUR UN SPECTACLE DE LA Cie DOMINIQUE HOUDART

20/21. 4 - Eh bien vous direz tout ce que vous voudrez, mais moi je vous le dis : quand on vous annonce sur le coup de 23h que « nous atteindrons Rio, notre prochaine escale, dans 11h », que vous avez pris place dans un avion bondé et que vous êtes coincé entre deux gros Argentins, comme ils savent être gros ceux-là. Quand, un quart d’heure après, vous vous apercevez que les sièges du Boeing Intercontinental ont été rapprochés les uns des autres selon la méthode Tunis Air et qu’il vous faudra choisir pour ces 11 heures une position des jambes –allongées ou repliées, mais avec nécessité de se lever dans l’intervalle-, vous n’avez pas tellement l’impression de partir pour une partie de plaisir ! Mais vivent les boules Quiès. Le silence qu’elles procurent vous épargne au moins l’excès du bruit des réacteurs. Cela devient un petit ronronnement lointain à peine gênant.
À l’heure où j’écris cela, il est 8h30 à ma montre et nous survolons déjà le Brésil. Nous l’avons atteint juste à Salvador (Bahia), ce qui m’a rappelé le festival de Nancy. Nous serons à Rio à 6h, heure locale, mais j’ai encore du décalage horaire en perspective d’ici à Buenos Aires. On ne peut pas dire que je me sente très reposé. Nous nous posons à Rio avec 1 heure d’avance mais nous en repartons avec 1 heure de retard. Il y a des bricoleurs qui tripotent quelque chose dans l’aile droite de l’appareil. AIR France, grandiose, nous offre un café. En regardant  d’un peu près les pancartes au-dessus du serveur, je vois que c’est une publicité pour le café du Brésil. Tous ceux qui passent dans la salle de transit de Rio ont droit à leur tasse ! Cela dit, il est très bon et efficace.
Maintenant, il est 14h à ma montre et je n’ai pas repiqué au « sommeil ». J’ai préféré regarder la côte entre Rio et Sao Paulo, dont je dois reconnaître qu’elle n’est pas dégueulasse. Il y a beaucoup moins de monde et j’ai pu changer de place. Je n’ai plus mes épais voisins ! Cela dit à Rio il faisait 21 degrés moites, à Sao Paulo 19 degrés avec un ciel normand. À mesure qu’on s’approche de Buenos Aires, ça se met carrément à ressembler au climat parisien des mauvais jours et l’avion a tendance à danser. Je crois que mon imperméable yougoslave servira…
Bon ! C’est pas tout ça. Maintenant il va falloir mettre Dominique Houdart en gros plan, exalter l’intérêt de ses stages, et je dois dire que j’ai beau me battre les flancs, la foi ne vient pas.
Voilà ! Je reprends la plume. J’y suis. Contrairement à toute attente, on crève de chaud. M. Barry, l’ organisateur argentin officiel désigné des tournées françaises m’attend. Il a le genre vieil organisateur de concerts. Ça ne m’étonne pas qu’il commence par me causer de Clairjois avec émotion. Ils se ressemblent, ce qui veut dire qu’il est charmant, ce qui ne signifie en rien qu’il ne soit pas requin. On verra.
Un autre personnage m’attend. C’est un petit gros, assez jeune,qui ne parle que l’espagnol. Il s’appelle Ariel Goldenberg. Il est l’administrateur d’un théâtre qui a reçu, me dit il d’emblée, une bombe il y a deux jours. Mais il a été prévenu que je représente quelque part un peu le festival de Nancy.La troupe a arrangé pour moi une représentation dans sa salle de répétitions, au sous-sol, une représentation du spectacle EL SENÔR GALINDEZ. Très bien, j’irai voir. 
En voiture avec Barry, j’apprends que l’inflation  est telle ici que le cours du dollar est fixé au noir jour après jour. Aujourd’hui, alors qu’à l’officiel il est de 15 Pesos pour 1 dollar, il vaut 34 Pesos au noir, mais il ne conseille pas d’en acheter beaucoup car il pourrait valoir 40 Pesos demain ! Mais à l’hôtel, je ne pourrai pas obtenir un engagement de prix pour dans 20 jours ! Il m’explique que le régime de la veuve Peron est décrit comme une kakistocratie ! (Creusez vos méninges, allez à vos dictionnaires : poliment, ça veut dire le gouvernement des incapables). Les prix ont monté de 80% le dernier trimestre ! Après ça, allez vous plaindre chez votre boucher parisien. Cela dit, pour nous, ils semblent, même au cours blanc, assez étonnamment peu chers . A vérifier. Quant au cours noir, on en cause, mais il n’a pas l’air de fonctionner ! Barry me file 500 Pesos. « On s’arrangera », dit-il !
Ma première journée est loin d’être calme. Dès 14h45 (18h45 !), Barry qui est allé bouffer pendant que je préférais prendre un bain, m’emmène voir Bibard, l’attaché culturel et Greffet, le Conseiller Culturel et le meeting dure 2 heures, pendant lesquelles l’oreille droite de Brigitte Perrault a dû siffler souvent ! Car il n’est pas content le Greffet. D’abord, c’est pas vrai que Roger Planchon a fait un triomphe ici. (Tiens ! tiens !). Ensuite il avait tout arrêté parce que, comme Melle Perrault lui avait écrit que Houdart n’était pas digne de passer au Théâtre Cervantes, il en avait conclu que c’était un minable vu que le Cervantes sert justement de scène aux troupes de la province argentine qui veulent se produire dans  la Capitale. Même qu’on y avait placé Planchon pour ça parce qu’il voulait un contexte « populaire ». Et puis, si on n’a pas décentralisé Houdart, eh bien oui, c’était son idée exprimée par une lettre de 1972 ! Mais est ce qu’on ne sait rien de ce qui se passe dans le Monde au Quai d’Orsay ? « Qu’ils se donnent au moins la peine de lire les journaux !... » J’en passe… Bref, après son monologue, je lui inflige le mien, pas mal du tout ma foi ! En tout cas je découvre qu’on remet aujourd’hui en route l’opération Houdart PARCE QUE JE SUIS LA !!! Barry sort avec moi et sa certitude sous le bras. On discutera finances précises demain. Entre-temps, on change mon billet car il a été décidé que j’irai jeudi passer la matinée à Montevideo… et je me retrouve à 19h (23h) en train de chercher un restaurant (ce qui semble rare à Buenos Aires) avant d’aller… me coucher ? Allez vous dire ?... Pas du tout : assister à la représentation du Señor Galindez, arrangée tout exprès pour moi au Teatro Payro à 22h30 (02h30) !!! Allez dire, après ça, que je ne suis pas résistant ! Je bouffe une parillada dégueulasse. Et en attendant l’heure, je me balade dans cette ville animée, où les boutiques semblent riches, où la lumière coule à flot ! Curieux ! On n’a pas une impression de crise. Et pourtant…si : tout le monde en parle, il doit y avoir quelque chose. Greffet dit qu’il ESPERE qu’il n’arrivera rien avant la venue de Houdart. Et Barry me conseille de ne pas me promener sans « document » (passeport). Mais on ne sent pas l’oppression. Allons voir les contestataires.
La teatro Payro est une petite salle de 150 places, mais c’est dans la salle de répétition, dans la cave, qu’on me montre le SEÑOR GALINDEZ. La pièce ne se joue plus depuis qu’une bombe en a interrompu les représentations publiques. C’est effectivement une œuvre sur la torture, ou plutôt sur les tortionnaires, mais je dois dire que je comprends le festival de Nancy de l’inviter car elle est d’une force assez extraordinaire, d’une violence exceptionnelle et surtout d’un climat assez unique quoique la forme soit réaliste et quasi-boulevardière par instants. Ici, « réalisme » n’est pas dépassé. Il l’est dans le vrai. Ce n’est pas du Surréalisme, c’est du super réalisme. Où est-on ? Dans une pièce, où il va y avoir un « travail » à faire. Ce « travail » sera commandé par téléphone par un certain Galindez / Godot Arlésienne dont on ne sait rien.  Ce travail, c’est évidemment de torturer mais on s’apercevra que le 1er torturé est là précisément envoyé par Galindez pour apprendre le métier. En somme victimes et bourreaux sont « identifiés », mais pas pour satisfaire à une ambiguïté gratuite. Je crois qu’il s’agit de stigmatiser la violence, et le surprenant, c’est de la voir, dans cette pièce, surgir, brutalement de la quotidienneté. Au début, cette quotidienneté m’avait surpris. Je me demandais bien ce qu’une pièce qui semblait si banale d’écriture avait à faire à l’autre bout du monde. Mais justement, c’était un piège et je ne serais pas surpris que le pari soit tenable auprès de nos journalistes. Malheureusement, c’est une vraie pièce, et elle cause. A mon avis c’est un spectacle qui fera un tabac auprès des Espagnols de France. Je crois qund même qu’un effort de prospection sera nécessaire.. En tout cas, ils viennent.
Ils ont déjà leurs billets, et Ariel Goldenberg, qui les précède, sera en France  dès le 3 Mai.
A noter que nonobstant ma fatigue je n’ai pas dormi pendant le spectacle. Cela dit, à 0h30 (4h30) je prends congé et R.V. pour demain. Et je rentre à pied à travers une ville qui semble insouciante et sûre. Les terrasses des bistrots sont pleines, il y a de la lumière, des promeneurs. Les vitrines feraient bon visage à Paris. Je ne croise pas plus de flics qu’ailleurs dans le monde et en tout cas, pas de cars de ronde. L’effondrement économique n’est pas visible. Il est vrai que je suis dans les beaux quartiers. La banlieue, entrevue en venant de l’aéroport, semblait moins reluisante.
Au risque de passer pour un oublieux, je n’enverrai ces feuillets que d’un autre pays. Est-ce de l’intox ? On me dit que les lettres sont « lues ». Ne faisons pas courir de risque à mes amis nommément cités.

22.4 – Matinée paisible à l’hôtel jusqu’à 10h30. J’ai Bernard Schnerb au téléphone. Je ne le verrai pas à Rio. Nous nous rencontrerons à Belém vendredi. Mon escale d’une nuit à Rio sera donc vacancière. Mais j’en profiterai pour essayer de régler mon billet Belém/Brasilia. Comme jeudi, je vais m’arrêter à Montevideo quelques heures, je passe à la Cie Austral, puis je me rends chez Barry pour parler business. Il tourne beaucoup autour du pot, ce Barry, mais finalement, je comprends qu’il a l’idée de m’utiliser pour faire du trafic de devises ! Son idée, c’est de transférer officiellement non pas la part de Houdart, mais toute la recette au taux de 15 Pesos = 1 Dollar ! (Il espère qu’entre-temps, ça fera au moins 50 Pesos = 1 Dollar). Il doit venir en juin en Europe ! Voilà ce que j’appelle un habile trafiquant et un patriote. Je reste prudent mais je ne dis pas non. Ma combine consiste à lui dire que je lui rendrai réponse au moment des comptes, après avoir examiné à Paris si ça ne poserait pas de problème. Le terrain est savonneux, car, d’une part, si ça peut nous attacher ce brave homme, personnellement je ne vois pas ce qui, en France, pourrait nous gêner. On aurait un « dépôt » voilà tout ! D’une autre part, il faut quand même ne pas faire ça à l’insu de Houdart. Je veux que l’Ambassade soit au courant (mais Greffet et Bibard n’ont pas l’air fort à la coule dans ces domaines) et que l’Action artistique ne risque pas de nous croire impliqués dans une affaire où nous n’émergerons pas (ou guère, le Barry ayant clairement laissé entendre qu’il n’était pas un ingrat).
C’est pas pour dire, il y a des choses qu’un honnête échange de correspondance ne permet pas de mettre au point. Je comprends pourquoi le vieux Clairjois a si bien habitué l’AFAA à la nécessité des voyages « préparatoires ». Pour moi, je crois rêver. Il me semble être revenu au temps du marché noir et du Mark de l’Ouest à 5 Marks de l’Est ! Je m’instruis. En attendant ces hautes spéculations, on règle différents détails pratiques, puis on sort pour aller visiter le théâtre Cervantes.  Bon Dieu ! Quel choc ! Ah pour un beau théâtre, c’est un beau théâtre ! C’est même un superbe théâtre de classe avec 4 étages de loges comme à la Fenice, et c’est un grand théâtre de luxe, avec un orchestre immense et confortable, un « salon doré » qui sert de foyer du public, des marqueteries partout, que sais-je ? J’en passe et notamment que techniquement, c’est une scène super équipée (une mouche ne passerait pas entre les projecteurs tant il y en a)… Mais je crois que dans  mon for j’ai plutôt tendance à donner raison à Brigitte Perrault ! Ce lieu ne convient pas du tout à Houdart. Mais que faire ? Greffet ne comprendra son erreur qu’après. Si je reviens à la charge, il conclura que définitivement on lui amène un sous-produit ! Alors, vogue la galère. D’ailleurs, il est trop tard. C’est retenu. Le directeur administratif me reçoit. Il ressemble à Dali, paraît caricaturalement prétentieux, passe tout à une secrétaire mégère qui est sûrement sa maîtresse, me toise du haut de sa toute Professionnalité, mais me serre chaleureusement la main après que je lui ai fait, avec une voix vibrante, l’éloge de son magnifique théâtre. Après ça, je dois rassurer le directeur de scène, chef d’une brigade de 20 machinistes, qui se rappelle ne pas avoir été à la fête avec les montages de Planchon et se demande si ce sera plus simple avec Houdart. Là je peux me montrer sincère. Il reste pourtant inquiet ! Les artistes français n’ont pas très bonne réputation dans ce pays. Barry me rappelle que c’est ce théâtre qui a brûlé le soir d’une célèbre tournée française avec tous les décors qui ont été reconstruits en 48h. Cela explique l’excellent équipement, car tant qu’à faire, on a tout reconstitué en ultramoderne.   Barry m’invite à déjeuner et je découvre enfin la bonne viande argentine. Entre parenthèse, j’ai conscience de m’être mal débrouillé hier soir, car des restaurants, il y en a à tous les coins de la rue ! Il me parle de l’Argentine et je comprends la raison de la fabuleuse prospérité que je vois : comme la monnaie s’effondre, les gens achètent. Jamais le commerce n’a aussi bien marché. J’apprends qu’il y a ici des propriétaires terriens possédant des domaines de 1.000.000 d’hectares et qui sont prodigieusement riches. J’apprends aussi que personne ne s’inquiète sérieusement car le Pays ne peut pas faire faillite, dans la mesure où il peut vivre en économie fermée, ayant sur son sol ce qu’il faut pour nourrir la population, l’habiller, la loger et la transporter (85 % du pétrole est national). De quel bord est-il ? Ce Barry ! C’est peu commode à dire ! Il n’est en tout cas pas pour l’après péronisme d’Isabel Perron ! Mais je crois que ce qui l’embête, c’est surtout une bureaucratie tatillonne qui le gêne dans son travail. Il trouve que la classe moyenne ne gagne pas assez d’argent. Mais je me demande comment font les ouvriers avec un SMIG de l’ordre de 500 F. par mois, (au cours blanc ! A l’autre, ça fait la moitié) et des syndicats gouvernementaux qui sont en vérité des entreprises de racket dont les hommes de main n’hésitent pas à matraquer, voire à tuer les récalcitrants ! Je quitte Barry pour aller voir Bibard qui veut me causer des animations de Houdart. Elles l’inquiètent pour différentes raisons : d’abord il a peur qu’elles ne soient mal interprétées par les Argentins, qui estiment n’avoir rien à apprendre de quiconque dans les domaines artistiques. (Effectivement, ces stages ont un côté « colonialiste », je ne peux pas le nier. La bonne intention de Houdart peut signifier « voyez ce que je sais faire, apprenez et répétez mes bons enfants ! »). Ensuite, il craint qu’elles ne soient peu fréquentées vu qu’ici pour se faire du pognon, les professeurs bossent 15 heures par jour. Il n’est  en tout cas pas question de leur infliger 6 heures d’« instruction ». Houdart devra se débrouiller en 3 heures. Il prend R.V. pour moi avec le directeur de l’Alliance française pour qu’on en parle avec lui demain. Incidemment j’apprends que le Président de l’Alliance Française est un ancien Ministre de Pétain. J’apprends aussi que le régime, sans être antisémite à cause des 500.000 Juifs qui vivent à Buenos Aires, est résolument xénophobe. Le temps où les tournées françaises constituaient un événement est bien passé, et ce n’est pas seulement aux stages qu’il redoute une faible fréquentation. Bref, c’est clair, l’entreprise où je trempe est anachronique. C’est une affaire de vieux nostalgiques. Et l’infléchissement de répertoires téléguidés par Paris ne change rien au fait que de tournée en tournée, (les dernières : Mauclair avec Ionesco, Herbert avec O’Baldia, Pradel et même Planchon) la France perd du terrain. En vérité, ce qu’il faudrait pour réveiller l’intérêt envers notre culture, c’est le Grand Magic Circus ! Barry va d’ailleurs venir voir FROM MOSES TO MAO à Lyon. Quant à Jean Pierre Bisson, personne ne sait qui c’est ici. Il est gentil, Bibard, il a l’air de penser « à gauche », mais il est désabusé. Il a d’ailleurs demandé sa mutation à Munich, mais on lui propose Budapest et ça ne lui plaît pas. Il faudrait un Gachet dans ce pays dont l’ennui est qu’il est surdéveloppé par rapport à ses voisins, notamment le Brésil. Le G.M.C. serait effectivement « tournable » ici, mais il ne passerait pas à Rio ! Alors ?... Cela dit, la censure existe. Il n’y a pas de films pornos, pas de contraception, pas de divorce. Les Argentins disent souvent que Buenos Aires est le Paris de l’Amérique latine. Il y a du vrai, mais c’est surtout Barcelone ! (Si vous voyez ce que je veux dire). C’est aussi une ville où on ne dort pas : les gens se couchent « comme les Espagnols », se lèvent « comme les Anglais » et ne font jamais la sieste. Ils se soutiennent à coup de viande et de café. La règle, c’est 4 repas par jour, dont le dernier à 3 heures du matin est une sorte de pot-au-feu traditionnel très copieux ! En revenant  avec Houdart, je m’achèterai sûrement des Jean’s, car ici mon tour de taille est très modeste. Et le taux d’infarctus est un des plus élevés du monde. Je quitte Bibard pour aller m’occuper du voyage de la compagnie vers Lima qui se fera maintenant le 29 mai par Aero Peru qui a un vol direct.
En tout cas, à Buenos Aires, Houdart ne chômera pas : 4 représentations, 2 stages, 1 conférence de presse, 1 réception à l’Ambassade, 1 déjeuner chez Greffet. J’ai fait les comptes, j’espère qu’on s’en tirera.
Après une heure de pause, me revoici au Teatro Payro  On parle du spectacle. Il y a quelque chose que je n’avais pas compris. Le sens voulu de la pièce, c’est que c’est le système qui engendre les hommes qui pratiquent la torture. Bon ! J’avais vu de l’ambigu là où il n’y en a pas. Et si Galindez a un côté Godot, si on ne sait ni qui il est, ni où il est, ni s’il est seul ou plusieurs, c’est parce que le régime argentin est comme ça. Une obsession de la littérature de ce Pays, c’est le labyrinthe sous la ville. L’aspect parfaitement familier que je trouve à cette ville n’est qu’apparent. Mais le décalage est indécelable rapidement. On le découvre lorsqu’on se trouve AGIR pour des motivations dont on ignore l’origine. Goldenberg m’emmène dîner avec une de ces actrices qui parle bien le français, est uruguayenne et a vécu 10 ans à Cuba. Elle est d’ailleurs venue en France avec la troupe Nationale de ce Pays. Ils me traitent très bien, avec une Parillada qui, celle-là, est bonne, mais incroyablement copieuse. Toute cette bidoche devant moi, ça me fascine ! Heureusement qu’elle est bien cuite. (Demain j’irai peut-être me taper une choucroute dans un restaurant nazi qui s’appelle l’Edelweisz). Je passe une soirée très gentille où j’apprends encore bien des choses sur l’Argentine. On parle des 5 ou 6 assassinats par jour dont la presse ne dit jamais un mot, de la terre de feu, où Goldenberg est allé en stop et qui est, paraît-il, sublime en juillet ; de la Patagonie et de l’extermination des Indiens, des compagnies anglaises qui ont laissées des déserts derrière elles après avoir extrait de la terre tout le possible, du service militaire par tirage au sort où les jeunes du contingent sont utilisés surtout par la Police, de la « trahison » de Peron à son retour, qui a rejeté sciemment toute la jeunesse dans l’opposition clandestine, c’est-à-dire pour beaucoup, dans le terrorisme,  l’anticommunisme effréné qui domine la politique « officielle ». La comédienne garde un grand souvenir de Cuba qu’elle a quitté pour épouser une Argentin, ce qui fut la grande erreur de sa vie. L’équipe s’inquiète de comment elle va vivre en France, mais heureusement, elle s’est débrouillée pour se faire virer de l’argent. Quand je les quitte, ils savent que de Roissy à la Gare de l’Est, il faut prendre le 360 et acheter les tickets au tabac de l’aéroport. Je rentre à pied à l’hôtel Carlton, je mets mes boules Quiès, et à 1h30, je roupille.

23.4 - Greffet dirige une troupe d’amateurs ! Bibard en fait partie, des secrétaires, des professeurs, Ingrand, le Président de l’Alliance Française. Tous sont fous de théâtre, ils ont monté ANTIGONE d’Anouilh. Greffet a triomphé dans le rôle de Créon. Ils projettent LA GUERRE DE TROIE N’AURA PAS LIEU.  Ces petites fêtes ont lieu en séances privées au Théâtre de l’Alliance Française qui n’est pas autorisé par la sécurité. C’est une petite salle incommode de 180 places qu’on remplit avec les élèves de l’Alliance qui sont ainsi mis en contact avec nos beaux textes de façon vivante : « C’est ça que nous attendons des tournées françaises, et non pas (je cite), « les pets, les rôts, les défécations et les éructations des jeunes troupes d’avant-garde, qui les ont d’ailleurs appris des Argentins, qui les font beaucoup mieux qu’elles ». Greffet me raconte tout ça à table, chez lui, où il m’a invité à déjeuner. Bibard est là. Je dois être important à leurs yeux, car hier ledit Bibard m’avait déclaré qu’il ne viendrait pas, Greffet et lui ayant l’habitude de se répartir « les tâches » !!! Barry, qui ressemble à Nehmé Tabet, a été convié aussi. À part ça les convives sont Madame Greffet et sa mère. L’épouse du conseiller sert elle-même à table et une bouteille de rosé suffit pour tout le monde. Il paraît que Greffet est le successeur désigné de Blancpain (qui a 68 ans, hé ! hé !...) à Paris. En attendant, pas question de déroger à sa ligne. De toute manière, le théâtre n’a pas tellement besoin de voyageurs venus de France, puisqu’il est là ! J’essaie de lui reparler de Jean Pierre Bisson, mais il se méfie de cette mode qui consiste à tripatouiller dans les textes, histoire de faire du neuf ! Denis Llorca, il connaît. Il a lu dans Le Figaro que ce type-là avait assassiné LE CID ! Pourtant, j’éveille un rudiment de son intérêt en lui parlant des MILLE ET UNE NUITS DE BERGERAC. La démarche lui semble culturellement intéressante. Il va surveiller les comptes-rendus. Inch’Allah ! À part ça il aime les chiffres et c’est ainsi que j’apprends qu’il y a 2 vaches et 4 moutons par personne en Argentine, pays de 28.000.000 d’habitants (dont 9 000.000 à Buenos Aires) grand comme 9 fois la France. C’est assez dire que la Pampa, la Patagonie sont vides. Incidemment j’apprends qu’il est allé l’année dernière engueuler Maria Casarès à Montevideo, et qu’elle a fait des manières pour venir à la réception de l’Ambassadeur ! Tiens donc ! Cette narration me rajeunit. Mais Bibard me glisse que cet exposé est un brin tartarinesque, que son « Patron » est bien allé à Montevideo, qu’il est bien intervenu comme il le dit, mais très respectueusement, très « petit garçon » en face de la Grande dame ! (Et que d’ailleurs c’est Bernard Schnerb qui avait décidé Maria à venir à la réception !)
Je reste perplexe en face de ce personnage qui m’amuse et qui est célèbre dans la Diplomatie « culturelle ». « Schnerb ? C’est Moi qui l’ai fait », clame le Matador. Et Bibard le conteste constamment mais l’admire. La troupe d’amateurs ? Selon Bibard, à qui je dois répéter que toute l’équipe de Houdart est professionnelle, elle « comporte de bons éléments, mais il y a toujours quelque chose qui foire ». Ouais ! Je crois que ce fonctionnaire s’amuse et confond son plaisir avec le service de la France. En attendant, il apparaît évident qu’il faudrait à ce poste un homme actif qui « déconservatoiriserait » (non : je devrais écrire : « déconservateureriserait ») la fonction. Un homme habile aussi car l’Argentine n’est pas « ouverte » et n’est pas n’importe quoi, et n’est pas prête à gober n’importe quoi ! Je ne suis pas sûr que Houdart ne fasse pas un tabac ici, parce que je crois qu’il y paraîtra aussi étrange que le TSE en France à son débarquement. Finalement, il aurait peut-être fallu faire une opération mondaine. En tout cas, Greffet, qui estime qu’il faut ici des « textes », rien que des « textes », mais pour qui le « moderne » s’arrête à Ionesco SERA SANS DOUTE UN FREIN POUR NOUS, bien qu’il m’ait dit sympathiser avec notre démarche.
Après ce déjeuner, il est 16h et Bibard m’emmène voir le directeur de l’Alliance, à qui je dois expliquer en quoi consistent les animations de Houdart ! Je rame, mais il déclare que ces méthodes pédagogiques modernes sont très intéressantes et qu’il conseillera (je cite) aux professeurs de langue d’y assister « pour voir s’ils ne pourraient pas utiliser ces formes animées dans leur enseignement du Français.» Après tout, pourquoi pas ? Puis je vais boire un pot avec Bibard qui n’est pas content parce qu’il doit faire une conférence à l’Alliance et qu’il est tombé sur un prospectus l’annonçant sous le nom de BIDARD !!! J’ai quelque peine à tenir mon sérieux. Il me laisse à 19h30 et en fait d’Edelweiss, je mange un « vermicelle », c’est-à-dire un plat de gros spaghettis frais (j’en ai marre de la viande). Je rentre à mon hôtel et paye ma note, y compris 738 Pesos de téléphone à Rio avec un billet de 50 dollars, ce qui ne fait pas cher pour 3 jours ! Et je demande qu’on me réveille demain à 5h45.

24.4 – Revoici Montevideo. C’est vraiment par avion la banlieue de Buenos Aires. Les Argentins y vont beaucoup parce que le Ministre des Finances des militaires uruguayens vient de lever le contrôle des changes. Le Peso Uruguayen est librement convertible. 1 Dollar en vaut 2.500, ce qui donne dans les magasins des étiquettes fabuleuses. Houdart payera sa chambre double 25.000 Pesos par nuit. En fait, cela signifiera 10 dollars. C’est très bon marché. Barry est venu avec moi. Il m’a abandonné 1 heure pour aller trafiquer je ne sais quoi. Il fait un temps de printemps parisien et j’écris sur un banc face à la statue d’Artigas. Le régime dictatorial n’a pas changé ici, mais comme dit notre nouveau Conseiller Culturel, M. Carbonato, qui vient d’Australie où il est resté 8 ans, « à condition de ne pas se mêler de leur politique, on vit très bien ». De fait, l’extérieur semble moins sinistre que l’année dernière. Les rues sont propres. Les gens sont correctement vêtus. Des Mercedes de la police ont remplacé les autos mitrailleuses de l’armée. J’ai vu un bateau dans le port. Il paraît qu’il y a eu beaucoup de touristes étrangers cet été (n’oublions pas que nous sommes en automne) et que la production de laine a pu être vendue. Alors économiquement, ça va mieux. Mais que dire d’une vision superficielle de quelques heures (arrivé à 9 h, je repars à 15h), sans contact avec ceux qui l’an dernier m’avaient renseigné et baladé ? Pradier est toujours là, mais on ne l’a pas prévenu de ma visite et je ne le verrai pas. Dommage.
Le Teatro Solis est le plus vieux d’Amérique du Sud. Il est plus grand que le Cervantes mais plus intime. Il a un vieux jeu d’orgue et 40 projecteurs en tout. Houdart devra monter ses 2 décors le 1er jour, car le 2e est férié et les machinistes ne viendront qu’à 20 h. Aujourd’hui aussi c’est férié. Il paraît que l’Uruguay totalise le plus grand nombre de jours de fête dans le Monde. Ça doit être pour que les chômeurs soient moins mélancoliques. Monsieur Carbonato est plus effacé que son confrère de Buenos Aires. J’ai maintenant trouvé le ton pour parler de Houdart, et il est très excité. On ne pratiquera pas ici des prix très « populaires ». Melle Perrault ne s’est pas excitée sur Montevideo et Barry en profite. En fait, je crois qu’on fait beaucoup de démagogie avec cette histoire de prix « populaires », car enfin, c’est sûr que dans les pays où au niveau national une POLITIQUE comparable à celle de Vilar / Gérard Philippe n’a jamais été entreprise, et où de surcroît le peuple ne sera même pas informé du passage d’une troupe étrangère, les spectateurs potentiels concernés NE PEUVENT PAS ne pas se tromper sur le sens de ces prix bas. C’est vrai qu’ils croiront à un sous-produit. De toute manière, nos Ambassades sont les moins qualifiées du monde pour atteindre les masses. Elles doivent passer par les puissants en place. « Populaire » est un mot à proscrire du vocabulaire de ces tournées officielles. Il faut dire « curieux », « d’avant-garde », mais pas populaire ! On ne fait pas du populaire avec le non peuple et c’est déjà beaucoup qu’on arrive de temps en temps à faire prendre en compte de l’anti-culture par ceux qui sont persuadés de devoir défendre les valeurs patrimoniales ! Bon Dieu quelle confusion…
On fait avec ledit Carbonato le tour des problèmes. Il est embêté, car il ne sait pas quand fourrer sa réception. Le 19, il y a déjà la conférence de presse et la troupe n’arrive pas de bonne heure. Le 20, il y a ces 2 montages à faire. Et le 21, je n’avais pas compris, on n’est pas exactement férié, c’est le recensement. Alors toute la population est consignée chez elle jusqu’à 20 h et il n’y aura aucun transport en COMMUN ! On n’est même pas sûr qu’il sera permis de circuler. Ben merde ! J’espère que la Cie Houdart ne sera pas consignée à l’hôtel ! Je ne crois pas que ce serait apprécié ! Anecdote : pour entrer à l’Ambassade, j’ai dû déposer mon passeport entre les mains du planton. On craint des enlèvements de diplomates ! Carbonato m’invite à déjeuner. La viande a fait des progrès depuis l’année dernière. Il paraît qu’on abat de nouveau. J’ai mangé l’inévitable steack épais comme 4 pouces ! Beurkkk…
Voilà. Je pars maintenant pour le Brésil d’où je vais poster ces lignes ; Je vais enfin trouver une peu d’exotisme. Argentine / Uruguay / Espagne, c’est du pareil au même, avec dans le 1er pays un côté surdéveloppé qui manque à notre voisine transpyrénéenne. J’espère que je vous ai bien fait sentir les « climats » et que vous aurez remarqué que je ne me dore pas les fesses au soleil…

25.04 – Bon ! Eh bien aujourd’hui, je flâne. Je suis à Rio ! À l’hôtel Gloria. Cette fois, ce n’est pas Maria Casarès qui a la chambre avec vue sur la baie. C’est moi. J’en ai pour 32 Dollars, mais ça vaut le coup à condition d’avoir des boules Quiès, car le bruit du trafic est incessant et inimaginable. Hier soir, j’ai regardé un film à la T.V. brésilienne. Au fond, ce n’est pas si insupportable que ça que la continuité soit rompue tous les quarts d’heure par des annonces publicitaires. Ça distancie ! Et je suis sûr que ça doit aider à faire marcher les cinémas, les vrais, où l’on projette naturellement sans coupures. Ça doit redonner un sens aux mots « spectacle » et « sortie ». Cela dit, le film m’a intéressé car c’était une vieille bande allemande de l’époque nazie qui se passait dans le monde du cirque. Ça n’était pas politique, mais enfin ça faisait un certain effet d’y voir des drapeaux à croix gammée flotter en haut des mât
Ce matin, j’ai réglé avec l’agence Bon voyage mes problèmes de billets. Il y en avait car Amselli m’avait mis sur Rio / Belém dans un vol qui faisait 8 escales ! Enfin, je suis en ordre jusqu’à Lima.
J’ai un ennui, c’est que mes pieds gonflent quand je suis entre les 2 Tropiques. Ils m’avaient déjà fait le coup l’année dernière, les salauds. Ce n’est pas grave.  
À Rio, ce n’est plus l’Europe comme à Buenos Aires et Montevideo. Les peaux colorées sont nombreuses et l’atmosphère n’est pas loin d’être celle de Kadikoy. Peu de gens sont bien sapés et la fille de la banque où j’ai changé 100 Dollars ce matin s’est esclaffée en me clignant de l’œil : « 100 Dollars ! O chéri ! chéri ! ». Ce change a d’ailleurs été une épopée. L’employé s’était trompé, et pour un peu on me donnait 8.000 Cruzeiros au lieu de 800. On voyait bien que ce jeune homme savait à peine écrire et compter. Heureusement qu’une chef à lunettes est passée par là pour vérifier (d’ailleurs par hasard) sans quoi j’empochais sans me rendre compte et j’aurais pu avoir des ennuis, vu que l’analphabète en question avait passé 25 minutes à copier mon passeport. « Francès ! Francès ! », disait-il ému, parce que bien sûr, il m’avait d’abord pris pour un Gringo. Bref, j’avais tout mon temps et je me suis donc bien amusé. En plus on m’avait fait asseoir, et vu ce que j’ai dit plus haut de mes pieds, je m’en réjouissais. Mais quand même,3/4 d’heure pour changer 2 travellers de 50 Dollars, ce n’est pas mal. Cela dit, le portier du Gloria aurait pu me faire le même change en 30 secondes, seulement voilà : je n’aurais pas eu de papier pour rechanger mon reliquat en quittant le pays, et j’aurais été pénalisé de plusieurs points !
La vie au Brésil est incroyablement chère. Depuis un an, tout a monté de 30 %. Vous me direz que c’est moins qu’en Argentine ! Exact ! Mais le Brésil était déjà hors de prix l’an dernier. S’il l’est pour les porteurs de Dollars, que dire du peuple dont les salaires sont fixés par un syndicat gouvernemental qui ne plaisante pas avec la revendication ?
Schnerb étant déjà parti à Belém pour régler les questions de douanes, je suis livré à moi-même dans Rio et je mesure à quel point le « touriste » libre peut être paumé dans un pays dont il n’entend pas la langue et où personne ne l’éclaire sur rien. Tout au plus peut-il admirer les paysages et recueillir des impressions vagues. Eh bien vous savez mes impressions. Quant à la baie de Rio, je viens de déjeuner au restaurant de la Maison de France qui la domine. Je redis ce que j’ai dit l’année dernière :  elle a sûrement été sublime à l’état naturel, mais franchement il ne reste plus de cette nature que le Pain de Sucre surmonté par la Maison de son téléphérique, et des formes… et puis, quand même, la mer.
À 15h je suis appelé par le Teatro Livre de Bahia. Ils partent le 4 et débarqueront à Francfort d’où un bus les mènera à Nancy. Joao Augusto ne m’a pas paru spécialement gracieux, mais cela vient sans doute de ce que l’on se comprenait mal, mi en français, mi en anglais .
À part ça, je glande 4 heures à l’aéroport des lignes intérieures, où il n’y a même pas un bar et seulement très peu de fauteuils. L’avion de Belém est en retard. En fait d’aller accueillir Houdart, c’est lui qui risque d’arriver avant moi. De toute manière ce sera un contact bref, car je devrai décaniller demain dès 14