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Vendredi 6 avril 2007 5 06 04 2007 19:10
25.04    Encore un délicieux petit déjeuner brésilien. Je fais mes comptes en constatant que l’argent me file entre les doigts dans ce Pays alors que je n’ai mangé que deux fois à mes frais et que je n’ai rien acheté encore. L’inflation est incroyablement galopante.A dix heures, un “chauffeur” vient me chercher, mais il n’a pas de voiture! Alors nous allons à pîed, au pas de course car il est jeune et sans pitié, jusqu’à l’Alliance Française, très bien située dans le quartier des putains et des boites de nuit chaudes. Comme à Rio la salle est louée à une troupe brésilienne qui joue en régulier et devra décaniller à l’arrivée de notre équipe. Thiériot très content, me dit que son théâtre est une bonne source de revenu, mais il ne sait pas répondre quand je lui demande si c’est aussi rentable pour la compagnie louante.
Mon impression  d’hier se confirme : j’ai affaire ici à des gens de métier et s’il y a un pépin à Sao Paulo, je serais épaté car tout est organisé impeccablement.. Seule difficulté : trouver un hôtel raisonnable. Thiériot me conduit dans 13 établissements. Aucun ne veut loger nos artistes en chambres individuelles, et d’abord parce qu’elles n’existent pas. De fait, j’ai moi, une chambre à deux lits. Finalement j’en ai marre de cette quête et puisque le Sao Raphael veut bien condescendre (c’est le mot qui convient) à réserver 10 chambres pour 28 US$ l’une, je dis “oui”. Après tout ils ne logeront que deux nuits ici, et l’hôtel, à son prix près, est parfait quoique bruyant de la rumeur de la ville, mais je crois que le calme est inconnu ici!

“On” m’avait dit que notre Consul Général, Ministre Plénipotentiaire, était un personnage. Mais il a dépassé toutes mes espérances. Après m’avoir fait savoir qu’il ne pouvait me consacrer que 2 minutes, ce Monsieur De Camaret flanqué de son adjoint (qui avait été pendant 10 ans Consul à Tirana: on a eu de quoi causer lui et moi, mais il avait moins aimé que moi!) m’a gardé une heure auprès de lui, mais c’est LUI qui a causé:

D’abord, il s’est livré à un violent exposé sur le fascisme brésilien.
Bon! voilà un diplomate de gauche, me suis je dit, demeurant cependant en expectative.
Puis il s’est déchaîné sur l’insurrection de l’armée portugaise contre Caetano: “c’est terrible, c’est la guerre civile là bas. Les communistes font feu de tout bois”
Là dessus il m’a demandé pour qui j’allais voter en France. Heureusement la réponse ne l’intéressait pas: il voulait que je sache que, si Poher s’était présenté, il aurait voté pour lui.
Re-attaque sur le Brésil : on arrête des étudiants tous les jours, c’est un régime brutal qui ne tient compte de rien. Lui-même s’occupe du sort d’un curé qui a été condamné à dix ans de prison sans avoir été entendu. C’est selon lui un Saint Homme. Jobert et Schumann lui ont enjoint d’obtenir sa libération. Je le félicite. Abrupt il éructe : J’ai été le voir Dimanche dernier et “MOI, Ministre Plénipotentiaire, on m’a retiré mon passeport et gardé à vue 20 minutes!”.
Il enchaîne sur le fait que la valise diplomatique a été retenue il y a un mois 5 jours à l’aéroport de Sao Paulo.
Je me demande sur quel pied danser. Soudain il se met presque à pleurer en me narrant l’émotion qui s’est emparée du peuple brésilien (comprenez les journalistes et les membres du gouvernement) à la nouvelle de la mort de Georges Pompidou. “Mon Dieu” (je cite encore) “pourvu que Mitterand ne passe pas aux élections. Les Brésiliens ne nous le pardonneraient pas et il faudrait s’attendre au pire”. Je bredouille quelque chose en songeant mélancoliquement qu’on va arriver à Rio avec notre BAJAZET le jour du second tour!
Et il me fait une description terrifiante des douaniers de Sao Paulo. En somme, si on veut sortir tranquille d’ici, il faudra que la gauche soit battue.
Bon, ce ne sont pas ces tracasseries promises qui me feront changer d’opinion, mais je prends note des menaces qui planent sur notre sérénité ... et je profite de la valise diplomatique pour écrire à ma fidèle Monique Bertin restée au bureau à Paris de veiller à ce que tout soit fait pour que la troupe soit en règle ABSOLUMENT.
Retour pour déjeuner chez Thiériot. Ses deux enfants sont là, une gamine de 8 ans odieuse, et un garçon de 4 ans prénommé Guillaume qui ne parle que le Portugais. Le repas préparé par la servante brésilienne est délicieux, mais la belle Theresa est pressée de retourner à son université où l’attendent ses répétitions et ses problèmes. En fait, elle a décidément bien des ennuis. Quand je la retrouve, le soir après avoir fait une sieste salutaire, j’apprends qu’elle ne montrera même pas son spectacle aux 21 professeurs. Le Directeur a décidé de lui octroyer son diplôme sans examen. Elle a 10 partout. Elle peut arborer le titre de “docteur ès sciences de la communication” Quant au message qu’elle voulait communiquer par son montage de fin d’études, elle le gardera rentré
On va quand même dîner dans un restaurant Chinois  où mes hôtes retrouvent une artiste brésilienne dont toute la pilosité visible a été épilée. Je n’irai pas vérifier si elle l’est de partout car ma nuit prochaine sera courte: je dois être à 06h45 au départ des bus pour l’aéroport international qui est à 90 kilomètres de la ville.

26.04    C’est dans un de ces bus intrépidement conduits que je franchis le tropique du Capricorne à 140 à l’heure par un temps qui me fait penser à celui des Ardennes en Février!  Le DC 10 d’IBERIA a deux heures de retard. Je glande , je suis fatigué. J’attends qu’on me rende mon passeport car ici on ne vous délivre la carte d’embarquement que quand la police a donné son accord pour votre sortie. Charmantes moeurs qui n’empêchent pas les journaux de titrer à la UNE sur les événements du Portugal. Marrants, ces journaux: deci delà on y lit des poêmes, ou des versets de la Bible, en remplacement des articles censurés. La liberté des autres ne parait pas déranger les militaires d’ici : on lit qu’il va y avoir au Portugal des élections libres, comme si c’était une chose toute naturelle sous cette latitude. Beaucoup d’articles sur la France, qui semblent objectifs. Cela dit, heureusement que j’ai des Dollars, car notre Franc est ici totalement inconnu et même pas coté.

Pour aller à Montevideo il faut faire un stop à Buenos Aires. Je n’entrerai pas en Argentine car Maria Casares a refusé de venir y jouer mais si j’avais eu le temps rien ne m’aurait empêché d’aller faire un tour en ville sans montrer le moindre papier, car la salle de transit était ouverte à tous les vents de l’extérieur de l’aéroport.

Bref me voici à Montevideo à 16h30 (au lieu de 13h10) et j’ai un choc, non pas parce que le schéma de Rio recommence,c’est à dire que l’attaché Culturel, Monsieur Martial (c’est son nom) ne me conduira à mon hôtel que beaucoup plus tard, après que nous ayions visité le Théâtre Verdi, discuté avec le directeur des théâtres nationaux, règlé tant bien que mal les problèmes techniques avec un certain Mr Verdier (qui est, lui, de l’Alliance Française), rédigé le programme, préparé une note diplomatique pour que Maria Casares entre dans le Pays, mais parce que j’ai l’impression d’entrer dans une ville vide. Il n’y a pas de voitures. Personne dans les rues. Après la démence de Sao Paulo, on se retrouve au milieu d’édifices en rococo espagnol. Peu de buildings. L’avenue principale m’a fait penser à Ajaccio et si le boulebard du bord de mer a un côté Copacabana par son modernisme, c’est un Copacabana totalement désert. La nuit tombe et aucun réverbère ne s’allume. Quant à mon hôtel, pas chauffé, il ressemble à un établissement de démocratie populaire Tout y est, y compris la boutique folklorique et les gens qui vous  proposent des Pesos à un meilleur taux que la banque. Je n’ai toutefois pas repéré de pute de service.

Me voici encore une fois dans un Pays au régime dur, où la torture existe, où on arrête les gens arbitrairement, où on me déconseille de circuler sans mon passeport en poche .. . et même tout seul. Mais les flics sont cradingues et vous pourriez les prendre pour des cireurs de chaussures. A l’aéroport j’avais d’ailleurs confondu un douanier avec un porteur.Parait-il que les lois sociales sont très avancées: on peut prendre sa retraite à 40 ans pour peu qu’on ait travaillé 20 ans. La femme est très protégée et peut obtenir le divorce par simple demande, tandis que le mari doit justifier des mobiles de sa décision. La fille non mariée à la mort de son père retraité continue à toucher la pension intégralement!
L’Uruguay a été parait-il, le pays le plus riche d’Amérique du Sud après la guerre, mais toute l’économie était fondée sur la vente de la viande et de la laine. Cela ne s’ exporte plus, parait-il, et la paupérisation a été galopante, avec des produits triplant de prix d’un mois sur l’autre tandis que les salaires étaient bloqués. Pratiquement c’est un Pays en faillite qui ne peut presque plus rien acheter à l’étranger. Les lampes (pour s’éclairer, ne parlons pas encore des projecteurs) font défaut. On a manqué de sucre pendant 3 mois, de papier toilette pendant 6!!!
Tout ça, c’est Pradier que me le raconte. Mr Martial m’a remis entre ses mains. Tout en parlant il me ballade avec sa jeune femme qu’il a “ramassée” (je cite) dans une “maison” en Afrique Centrale. je la trouve charmante. Elle a l’air de s’emmerder comme une rate-morte dans ce climat où nous circulons à travers des rues noires où se profilent des ombres inquiétantes.  

La tragédie, c’est que les hommes vont chercher fortune ailleurs. A l’aéroport un graffiti dit : “ que le dernier quin s’en ira n’oublie pas de fermer la porte derrière lui”. Conséquence, à Montevideo, il y a 7 femmes pour un homme, elles sont (je cite) “hystérique mais nouées à cause de leur éducation et ça influe sur leur caractère”.

Ce soir, une affaire trouble la petite colonie française : un Français a été arrêté pour complicité avec ce qui reste de Tupaleros. L’Ambassadeur ne veut pas intervenir ... et même il a bloqué le telex de l’agence France-Presse annonçant la nouvelle à Paris. C’est le troisième Français en taule dans ce Pays où le principal camp de concentration s’appelle “LIBERTAD”

Pradier nous emmène bouffer dans un bistrot du port qui a dû être animé avant que le dit port soit ensablé!. Quelques personnages peu bavards y mangent d’énormes pavés de boeuf qui sortent des entrepôts frigorifiques (car on n’abat plus de bêtes. On liquide à l’usage interne les stocks destinés naguère à l’exportation.) Puis il a le souci de me distraire et on va dans une boite à l’en,seigne de “Vino y Tango”. Il y a, nous trois compris, 9 clients, et l’animateur qui essaye d’égayer son programme remarquablement médiocre, est pathétique à voir. Quand nous sortons, avant la fin, la rue est vide.

27.04    Je dors bien dans ma chambre froide parce que c’est - et pour cause- très calme dehors. Au réveil, je contemple le grand boulevard qui longe la mer. Pas une voiture, pas un piéton. Il est 9h30. Bien entendu le petit déjeuner est médiocre.
Ce matin, c’est l’attaché culturel qui s’occupe de moi. Martial, marié à une Colombienne fort charmante est gentil mais moins “gauchiste” que Pradier. Il a la prudence des diplomates de carrière et s’attache à me faire ressortir les côtés agréables de la vie dans ce Pays.Il me fait faire, de jour, le tour de ville que j’ai fait hier à la nuit noire.et il me dit que c’est bien dommage que je n’aie pas le temps d’aller à Punta del Este qu’il me décrit comme étant une station  balnéaire encore en vogue.
Il s’ inquiète beaucoup de savoir si la troupe viendra à la réception de l’Ambassadeur. Il prévoie pour la veille de la représentation une conférence de presse et un cocktail. IL ESPÈRE QUE LA TROUPE NE FERA PAS DE DÉCLARATIONS POLITIQUES. Il me raconte que Planchon (qui nous a précédé, vous l’avez compris), a refusé de jouer en UIruguay parce que c’était au moment du coup d’état et que l’Ambassadeur voulait faire jouer sa troupe SOUS LA PROTECTION DE L’ARMÉE.
Ca m’a l’air d’être quelqu’un cet Ambassadeur. Il s’appelle Français. A l’attention des Français qui s’intéressent aux éléctions en France, il a fait diffuser une circulaire : “ne pas exprimer ses opinions politiques personnelles dans le Pays ... et de préférence, n’en pas avoir” (sic!)
Je ne me montre pas très bavard et je regarde la ville.Il y a plus de Buildings que je ne l’avais remarqué d’abord, mais tout s’écroule ou est sur le point de le faire. Très nombreux sont les chantiers interrompus depuis 5 ou 6 ans. Les ordures s’étalent à même les trottoirs et, deci delà on les fait brûler aux carrefours. Les rues sont éventrées et la voiture louvoie entre des cratères. Martial est honnête et me montre les quartiers pauvres: Là il y a des inscriptions telles que “NO A LA DICTATURA”, “LIBERTAD”, “LIBERATION de .(suivent des noms).
  Il parait que naguère les syndicats étaient très puissants. A la” prise du pouvoir par les militaires, il y a eu un mois de grève générale. Il n’y avait même pas d’essence”, pleurniche Martial. On croise des vieilles Ford, des tractions avant, et même des trèfles Citroën. Tout ça est rafistolé, bricolé et marche car ici les réparateurs ne poussent pasà la consommation des pièces de rechange, puisqu’ils n’en n’ont pas! Alors ils deviennent des génies.
Un qui va devoir en avoir, du génie, c’est Molliens, le régisseur de BAJAZET. Je lui ai grâce à Schnerb évité le pire à Brasilia, mais le jeu d’orgue de la salle Verdi demandera à être considéré par lui avec humour.
A 13h, Martial m’emmène déjeuner dans son club. Là, on joue au tennis, on fait du cheval. Il y a une piscine d’eau claire et propre. Les eucalyptus prodiguent sur les vertes pelouses à l’ranglaise une ombre salutaire. La société diplomatique se réunit là et y oublie le contexte qui l’environne en dégustant des entrecôtes qui, elles, ne semblent pas sortir d’un frigorifique.
Je fais la connaissance de la correspondante de l’Agence France-Presse qui me donne les dernières nouvelles de notre campagne électorale. Il parait que Royer, le maire de Tours, préconise la chasteté pour les hommes jusqu’à 30 ans et la virginité pour les femmes célibataires. Conséquence selon elle: ses meetings tournent au strip-tease!

En fin d’après midi,après un saut de puce d’une demie heure, je me retrouve à l’aéroport de Buenos Aires attendant le départ de mon avion pour Mexico. Là, il y a un monde fou, ça boit, ça crie, ça cause. C’est la vie. Je me demande pourquoi Maria Casares accepte de jouer en Uruguay et refuse de le faire en Argentine.
En fait de vol direct, j’apprends qu’on se posera à Santiago, Lima et Acapulco. Charmante nuit en perspective. Je la résume : A Santiago du Chili, on reste parqués dans l’avion et des soldats casqués et armés entourent l’appareil qui ne s’attarde que le temps nécessaire à débarquer deux passagers à qui on remet leurs bagages sur place.
Par contre à Lima, c’est le luxe, la salle de transit est superbe. C’est un vrai  de souk. Il y a des objets tellement magnifiques qu’on voudrait les acheter tous.
Je me fends d’un poncho pour Raphaël: son papa lui aura rapporté quelque chose du Pérou.
Je somnole un peu entre Lima et Acapulco, et puis voici la Ciutad de Mexico où m’attend un Coneiller Culturel du nom de Jean Claude Corbel (qui n’est en poste que depuis 5 mois, ce qu’on semble ignorer à l’AFAA.). Ensemble, nous attendons l’arrivée des émissaires mexicains, qui sont en retard. Ils arrivent encatastrophe, un garçon, une fille. “IL ne retrouvait pas les clefs de la voilure et en route, il a été sifflé pour excès de vitesse”. Me voyant en main, le conseiller s’éclipse.
Marguerite, (c’est le nom de la fille) nous accompagnera tout au long de la tournée et nous aurons aussi, dit-elle, un régisseur américain très compétent.
Je visite le théâtre où ils joueront à Mexico-city, juste un peu trop grand pour faire bisquer les artistes, mais pas assez pour qu’ils refusent d’y jouer. En plus il est fort bien équipé.
Quant à l’hotel “El Prado”, c’est le genre Hilton, odieux, mais qui peut râler d’être au Hilton? Je me sens claqué après le voyage. je parlerai du Mexique demain.

28.04         L’influence du grand voisin nord-américain est très sensible à Mexico. Politiquement, c’est le régime du “parti unique” depuis 40 ans et le principal syndicat est pourri au vu et au su de tout le monde. Les salaires les plusbas sont ede 300 Frs par moi. Il y a beaucoup de mendiants dans les rues. Mais enfin, pour quelqu’un qui arrive de Montevidéo, ça ressemble à une démocratie. En ce Dimanche assez frais, il y a foule devant les cinémas, beaucoup de couples enlacés, des gens qui rient en public (je me rends compte que je n’en n’avais pas vu la semaine dernière), et beaucoup d’animation dans les cafés et restaurants.
Je retrouve à l’hotel El Prado Paul Puaux, qui est l’invité de Mr Macotela, directeur du festival de Guanajuato. Il est accompagné de son assistante, Melly. Tous les deux font plaisir à voir. ils sont ravis. Tout leur plaît.
Le Conseiller culturel nous invite à dîner dans une hacienda chic. Le climat de Mexico, très pollué à 2.000 mètres d’altitude et qui charrie des poussières de soufre m’éprouve assez. Pour s’amuser, sans doute, Mr Corbel nous raconte que les tremblements de terre sont fréquents et que les maisons sont en principe à l’épreuve des ondes horizontales, mais qu’il n’y a guère de parade aux ondes verticales. On verra.

29.04    A 9h du matin, notre guide, Marguerite, est là, fidèle aux consignes qu’elle a reçues: “être levée la première et couchée la dernière”. Elle va nous emmener, Puaux et moi, à Guanajuato où sont réunis tous les organisateurs du festival et aussi de la tournée. Incidemment j’apprends que Puaux avait conseillé à l’AFAA d’emmener au festival Cervantino le QUICHOTTE de Gabriel Garran. Il n’approuve donc pas tellement le choix de BAJAZET. Moi non plus ... mais QUICHOTTE ... ouais! Bref on fait tout à fait amitié tout en roulant à 160 à l’heure à travers un plateau assez maghrébin parsemé de quelques montagnes.
Guanajuato, anciennen cité de chercheurs d’or, est une charmante localité pour touristes tout à fait jolie dans le style colonial espagnol des XVIIIème et XIXème Siècle, avec une animation forklorique permanente de musiciens et de danseurs, beaucoup de belles boutiques, et un marché qui fera le bonheur  de nos troupes avec des fruits au rez-de-chaussée et des produits artisanaux au premier.
Cela dit, c’est le bordel au point de vue organisation et je perds un moment ma belle humeur à chercher, attendre, chercher encore, et attendre encore les responsables dont j’ai besoin. Finalement, je pique une colère calculée et je déclare que puisque c’est comme ça, je rentre à mon hôtel (un superbe parador) et que je téléphone à Paris que la troupe ne prenne pas l’avion. Ca fait merveille et à 19h30 j’ai droit à un meeting avec tous ces messieurs  dont le chef de la technique qui est un pédéraste évident d’une soixantaine d’années, boiteux et trop soigné de mise, barbichu et sans doute ancien Nazi.
La réunion n’est pas entièrement satisfaisante mais dans l’ensemble je crois que j’aurai ce que je demande. L’ennui, c’est que le théâtre Juarez n’a pas 700 places comme annoncé, mais 1.200 avec des sièges très écartés les uns des autres, si bien qu’il est trop grand. Je fais stopper la location.
Après ça je vais voir une CELESTINE qu’une troupe espagnole de New-York joue sur une place publique. Ca ne dure qu’une heure trois quart et je crois pouvoir résumer le propos du metteur en scène en disant qu’il a l’art d’édulcorer les choses. J’assiste en effet à une farce truculente qui ne dérange visiblement personne et fait beaucoup rire le public. La Célestine elle-même et jouée par une vieille peau vulgaire et conventionnelle.

30.04    Je reste tard dans mon parador et j’ai pendant le breack-fast avec Paul Puaux une longue conversation ... le genre d’entretien qu’on n’a qu’à l’autre bout du monde. Il s’inquiète de l’afflux de beaucoup de jeunes troupes en marge de son festival d’Avignon. et il aimerait que quelqu’un coordonne ce mouvement qui lui semble anarchique. Il me demande si ça ne m’intéresserait pas. Je lui dis qu’on en reparlera. Bien sûr, on n’en n’a jamais reparlé.
Ensuite, finission de l’organisation, j’ai avec le directeur Macotela une réunion utile, et je me retape les 4 heures de route vers Mexico. Voyage difficile avec orages violents et vents de sable.

1er Mai    Il est 9 heures du matin. Les Bajazets sont dans l’avion depuis 6 heures déjà. Ici, une gigantesque manif est en train de se mettre en place, apparamment organisée par le syndicat officiel car les slogans revendicatifs sont très respectueux et plusieurs décernent des satisfecit au Seior President. C’est un mélange de carnaval et de défilé populaire. Pas de drapeaux rouges, mais beaucoup de drapeaux mexicains. Pas de flics apparents mais l’armée se montre casquée (sans armes) sous forme de musiques militaires qui jouent du tambour d’une façon qui se voudrait excitante. Je lis pourtant : “finie l’exploitation de l’homme par l’homme” et puis tous comptes faits le défilé est très bordélique. Les filles, v^êtues en genre de majorettes, n’ont aucun sens de la discipline. Et puis il y a comme partout ceux qui ne perdent pas leur temps, et qui vendent des glaces, des ombrelles, des chapeaux et des petits hélicoptères qui volent très haut pour la plus grande joie des badeaux. Le temps est beau, presque frais, idéal pour la circonstance. En plus aujourd’hui on respire un peu moins mal car il n ‘y a pas de bagnoles et les usines sont fermées. Alors le brouillard permanent est moins dense. On arrive à apercevoir les montagnes au loin. Vers 11h30 j’estime que j’ai vu défiler un million de personnes. Tout ce monde va vers la place du palais présidentiel à 3 kilomètres de là. Ah! (pardonnez le décousu, j’écris au fil de ce que je vois) une pancarte réclamant la semaine de 40 heures. Et quelques jeunes inquiétants, qui passent avec des bouteilles vides à la main et regardent d’un oeil torve les touristes américains (dont j’ai l’air d’être) qui contemplent le spectacle depuis les marches de l’hôtel vêtus de pantalons à fleurs et de chemisettes pour stations balnéaires.
Beaucoup défilent dans leur tenue de travail, très silencieusement. Il ya des pancartes, mais pas de cris scandés comme chez nous.
Au bout d’un moment, au vu d’une de ces pancartes disant textuellement “muchas gracias, senior Président” pour avoir résolu nos problèmes, j’en ai marre et je trouve glissé sous la porte de ma chambre un message de notre ambassadeur qui me convie à déjeuner à 13h30. Je me sape.
Déjeuner très mondain. D’entrée de jeu il me dit :”Monsieur, il n’entre dans cette ambassade ni un fruit, ni un légume, ni une goutte d’eau de ce Pays”. Selon lui, manger une feuille de salade ou une fraise est dangereux. Je lui confesse que j’ai déjà mangé des produits défendus. Il me plaint. Là dessus il se livre à unn vibrant éloge de Giscard et à de nompbreux commentaires sur le prix de l’essence avec le directeur d’AIR FRANCE à New-York, qui est  son invité en même temps que moi. Je lui demande d’intervenir auprès de son confrère au Brésil pour que Maria Casares ait son visa (j’ai appris qu’elle arrive mais qu’elle ne l’a pas obtenue à Paris). Il me promet de le faire, mais il ajoute que ce collègue  là est un con! Bon, on verra.

Quoi qu’il en soit, la troupe arrive à l’heure pile annoncée à 17h05. La douane, la police, le transbordement à l’hôtel, tout se passe bien avec l’aide de Marguerite. Je tiens avec toutes et tous un petit meeting dans machambre
Je remets les défraiements et je leur raconte un peu ce qui les attend. Mais ils sont de bonne humeur et increvables. et Maria entraîne tout le monde sauf  Tonia, Molliens et moi, vers un restaurant typique qu’elle connait. On avait prévu le départ demain à 10h00, Ils demandent que ce soit à 11h00. S’il n’y a que ça pour leur faire plaisir, ça ne signifiera guère qu’un chauffeur qui glandera une heure en les attendant.

02.05    Jusque là, tout va bien. Maria casarès est heureuse d’être au Maxique et la troupe dans son ensemble découvre le Pays avec ravissement.
Il faut dire que sous langle accueil, Macotela a bien fait les choses à Guanajiuato: outre Marguerite, npous avons 4 hotesses à notre disposition, un bus spécial et les taxis de la ville gratis. Le Castillo de Santa Cecilia, notre hotel, est un chateau construit à flanc de montagne tout à fait luxueux. On y jouit du confort calme des grands privilégiés.Pas de bruit à part celui des cigales. Nul n’a à se plaindre et d’ailleurs nul ne le fait.

Au cours d’un meeting, je mets un certain nombre de choses au point car il semblerait que l’information de sa troupe n’ait pas été le principal souci de Jean Gillibert. Et puis ils me racontent u’au cours de la tournée en France, il ne semble pas que BAJAZET ait été porté sur les ailes du triomphe.
A Perpignan le rideau tendu en tgravers de la salle pour diminuer la taille du Palais des congrès, aurait incité certains jeunes couples à assister au spectacle derrière et non pas devant cette barrière. Selon Maria, on entendait depuis la scène les râles amoureuxde leurs ébats!
A Valence, le directeur ne voulait pas payer parce que le public s’était plaint de n’avoir rien entendu.
A Alès, les lycéens disaient les répliques avant les acteurs!
D’après Maria le spectacle est très décalé par rapport à ce qu’il était au petit Odéon, mais Bruno Sermone prétend qu’il a gagné. On verra demain.

En tout cas ce soir l’ambiance dans la ville est à la joie : un orchestre joue devant le théâtre une musique de kiosque d’où il ressort que l’influence de Maximilien d’Autriche n’a pas été oubliée. Les boutiques offrent de plus en plus de jolies choses. Je vais devoir commencer mes achats par une valise!

La troupe trouve le théâtre Juarez trop grand. Comment la contredire puisque c’est aussi mon avis. D’ailleurs le fait que j’ai fait arrêter la vente des billets provoque un afflux de demandes. On s’achemine vers un triomphe (peut-être). Mais le lieu leur plaît. Il faut dire que cette salle coloniale toute en céramiques et en bois est assez étonnante. Quant à l’équipe technique, elle est surabondante et très dévouée. ON m’assure qu’en tournée, outre le régisseur américain Billy Barclay, nous aurons avec nous deux machinistes et un électricien. Molliens n’en n’espérait pas tant. Moi non plus. En fait tout se règle à l’américaine avec un déploiement le moment venu de forces agissantes. C’est efficace et ça doit couter cher. Cest un peu scandaleux dans un pays où la mendicité étalée prouve que la pauvreté est grande, un pays où on fait des mêmes à couilles rabattues. La moitié de la populoation a moins de 15 ans et c’estv à 18 ans qu’on a le droit de vote. On m’explique que cet abaissement de l’âge où on devient majeur a été en réalité conçu pour pouvoir lutter plus efficacement contre la considérable délinquance adolescente. Le voleur de 18 ans est regardé comme un homme à part entière puisqu’il est citoyen. Il encourt donc les mêmes peines que les adultes.

Je me couche tôt parce que j’ai mal dormi la nuit dernière à Mexico au milieu d’unbruit infernal, mais à minuit je suis réveillé par l’adjoint de Macotela qui veut discuter de quelques détails avec moi. Je le reçois dans mon lit tel Madame Récamier, ce qui ne manque pas de sel car lui est tiré à quatre épingles.

03.05    On monte le dispositif. Grand déploiement de forces comme prévu. Les projecteurs apportés de France ne vont pas servir au Mexique car Billy est arrivé avec un camion surchargé de matériel et qui va nous suivre (ou plutôt précéder) pendant toute la tournée. On va avoir un car pour les artistes, un camion pour le décor, une voiture pour les techniciens. C’est du super-luxe.
Malheureusement l’après midi va être gâchée par un cinéaste qui s’entête à vouloir que Maria Casares lui consacre une heure en costume et maquillée. Elle est excédée car son habitude (qui est tout à son honneur d’artiste) est de s’isoler dans sa loge pendant au moins trois heures avant de jouer. Mais le bougre est archi-collant. Je suis obligé de me fâcher et de lui rappeler qu’on n’est pas là pour tourner un film mais pour préparer une représentation théâtrale. En plus, les éclairages ne sont pas encore terminés. Sur ce plan là on a pris du retard.

Qu’est ce que ça bouffe, les gens de théâtre. Ils ont déjeuné comme moi à 15h00 au restaurant du festival, et les voilà (tous sauf Maria) qui à 18h30 se retapent dans un troquet un repas copieux. Moi, j’ attendrai une heure du matin car je serais incapable d’avaler une bouchée.Je bois une bière en leur compagnie. (bonne, la bière mexicaine, ce sont des allemands qui la fabriquent).
La séance commence de façon épique à 21h15 car les contrôleurs font fermer le théâtre alors qu’il y a dehors au moins 100 retardataires munis de billets qui piétinent, gueulent, frappent sur les portes. Evidemment ça s’entend à l’intérieur. Je fais faire une petite pause entyre le UN et le DEUX pour que ces importuns puissent entrer, mais du coup, il y a des spectateurs qui croient que c’est un entr’acte. De  toute manière, on n’obtiendra jamais le silence car le perron du théâtre Juarèz est le lieu de rendez-vous d’une jeunesse exceptionnellement joyeuse. Or la salle, comme tous les théâtres espagnols est mal close et les ouvreuses qui ont chaud ouvrent les fenêtres qui donnent sur la rue. Quant au hall, qui comporte un bar, il semble que ce soit une coutume que d’aller en cours de représentation y bavarder un brin en buvent un coup. Bref à l’entr’acte (le vrai) je dis aux artistes que ça marche très bien mais ils ont des doutes! Histoire d’ être plus convaincant à la fin, je me dis que le mieux est que je n’assiste pas à la deuxième partie et je vais observer les allées et venues autour du théâtre depuis le bistrot d’en face.
Cela dit, le peu que j’ai vu m’a paru avoir de la tenue. C’était aussi bien qu’au petit Odéon et même plutot plus soutenu. L’aberrant est que la France soit représentée dans cette ville en fête par une oeuvre aussi absconde, réalisée de façon aussi élitaire, et jouée d’une manière aussi sinistre.
Car la ville est vraîment en fête et elle veille très tard par un temps absolument superbe. Visiblement le festival n’est qu’un prétexte à défoulement collectifet dans un pays où ils n’en n’ont peut être pas l’occasion tous les jours les gens se fouttent de son contenu.
Il est 23h30 à présent et je me sens très bien au milieu de toute cette spontanéité.
Bon! je vais quand même rentrer dans le théâtre pour voir où ils en sont et comment ça se passe. Eh bien ça s’est fortement vidé. On en est au V et il ne reste qu’un quarteron de fidèles. Mais alors, quel quarteron. Ils applaudissent à tout rompre, crient bravo et j’entends éloge sur éloge. Sont ils sincères? Maria en doute et moi aussi. L’intéressant ça aurait été d’interroger un des quelque 300 qui se sont tirés après s’être tellement battus pour entrer.
Mais baste, qu’ils soient contents ou qu’ils feignent de l’être, c’est au niveau immédiat du pareil au même ... et demain on se tapera un déjeuner officiel avec six mecs de l’ambassade et un couper avec le gouverneur de l’Etat de Guanajuato.
Jusqu’au dernier moment, le cinéaste aura fait chier: avant de se déshabiller, les artistes doivent encore lui rejouer quelques scènes. A cette minute là, je les trouve drôlement complaisants.

04.05    Journée paisible. Déjeuner comme prévu avec des gens de l’Ambassade. Encore un petit meeting avec les organisateurs J’apprends qu’une voiture  dela police nous accompagnera partout pour veiller àce qu’il ne nous arrive rien.
A l’heure du spectacle il y a encore plus de monde qu’hier à l’entrée.Il faut croire que le bouche à oreille a fonctionné dans le bon sens. Maria a été plusieurs fois félicitée dans la rue dont une fois par une dame qui s’est mise à genoux devant elle, lui a baisé les mains et lui a dit : “je suis restée une demie heure à votre spectacle hier. C’était merveilleux!”
En fait je crois que ce public ne supporte pas les 5 actes de BAJAZET, mais qu’ils sont contents d’en prendre des petites doses On vient là comme au musée. On n’éprouve pas la nécessité de s’attarder. Il arrivera peut-être qu’un soir la représentation s’arrêtera en cours de route parce qu’il n’y aura plus aucun spectateur. Et ça n’empêchera pas qu’on nous dira : “quel triomphe! comme c’est admirable!” Peut-être devrait on annoncer “DEUX actes de BAJAZET” et résumer les trois derniers pour ceux qui tiendraient vraîment à comprendre la sombre anecdote de ce chef-d’oeuvre du patrimoine littéraire français.
Dehors, c’est toujours la fiesta. On chante, on danse, on bouffe. Il fait chaud. Les hotesses du festival, tout de rose vêtues, papillonnent d’un air affairé. De mon observatoire, sur la place, je ne quitte pas de l’oeil les portes du théâtre: un petit flot régulier de gens s’en échappe.
A minuit enfin la séance s’achève. Le quarteron final est encore plus mince qu’hierMacotela décerne deux diplômes au moment des saluts, l’un à la troupe dans son ensemble et l’autre à Maria Casarès qu’un article de journal qualifiait ce matin “d’énorme artiste”. Vrais ou faux les loges pleuvent de nouveau. Mac otela apparamment ravi ( mais allez donc savoir avec sa tête de maquereau corse gominé) déclare que BAJAZET aura été “la justification intellectuelle du festival”.
Le souper du Gouverneur est en réalité un raout monstre dans une superbe hacienda où il y a un monde fou pour fêter la troupe un petit Odéon ... et aussi par la même occasion un ballet mexicain. Il n’y manque qu’une personne : le Gouverneur! mais sa femme est là et Maria a encore droit à un diplôme. Curieuse intendance : on vous sert du whisky et de la vodka en apéritif, mais il n’y a RIEN à boire pendant le repas. Alorsj’aime autant vous dire que les légères très épicées nourritures mexicaines (crêpes, haricots rouges, veau au chocolat) ont tendance à se coincer dans le gosier.
Soutenant Maria de ma présence, je m’assieds auprès d’elle, ce qui me permet d’avoir sous la mais Corbel et Macotela. J’essaye d’avancer des pions pour l’année prochaine. Le MARATHON de Confortes ou le CYRANO de Denis Lhorca seraient mieux à leur place dans ce festival que BAJAZET. Macotela m’écoute avec attention mais il est quand même fuyant. Corbel, notre Conseiller Culturel, me parait par contre très sympathique. C’est un scientifique. Il vient de Madagascar. Il me fait pitié avec sa cravatte, son gilet et sa veste. Qu’est ce qu’il doit avoir chaud. Je lui explique la géographie (et le mode d’emploi) de l’AFAA. Il ne sait pas qui est Burgaud, encoe moins Brigitte Perrault
 
05.05    Dimanche. Chez nous on vote aujourd’hui. Je saurai ce soir par l’Ambassade que Mitterand fait 43%, Giscard 33%, Chaban Delmas 14%, Royer 3% et la petite Laguillier presqu’autant. Le total des cons peut faire 50%. Y a t’il une vraie MAJORITÉ en France? Attendons le second tour. Tout n’est pas perdu : il suffit de quelques cons égarés. Je me demande ce que penseraient tous ces notables avec lesquels je mène grand train, s’ils savaient que je n’ai pas le droit de vote parce que 30 années ne se sont pas encore écoulées depuis ma faillite.
Ce soir,on joue à AGUACALIENTES  C’est une petite ville de seulement 220.000 habitants. Le camion est parti de nuit. Les techniciens ont décarré à 7 heures du matin. Nous partons à midi dans un car somptueux précédé comme prévu par une voiture de police. Cette voiture agace notre  chauffeur car elle l’empêche de rouloer à la vitesse qu’il aimerait.    Je dois dire qu’elle me gache aussi un peu le paysage. C’est vrai, ça, avoir pendant trois heures devant soi une bagnole de flics, vous aimeriez?
On traverse un très beau pays, assez marocain d’aspect (pourquoi ai-je toujours ce besoin de comparer le nouveau avec quelque chose que je connais?) avec des villages dont toutes les maisons ont des toits plats. Sur le bord du chemin, paissent des ânes et des chèvres.
A l’arrivée à destination j’ai mon premier problème avec Anne Marie Lhomme qui refuse sa chambre à deux, déclare qu’elle n’a pas signé de contrat (Ah bon!), qu’elle veut vivre sa vie (je soupçonne qu’elle veut se faire un Maxicain chaleureux)  et qu’elle exige une chambre seule. Elle la trouve. Je lui dis que je la paierai mais que je la facturerai à Gillibert et qu’elle aura à s’arranger avec lui. Ca lui parait très bien. Elle est évidemment certaine que la vache à lait se laissera traire.
Le théâtre est difficile à équiper, mais il est bpetit, joli, et 200 personnes s’y pointent pour s’immerger dans l’esthétisme français.
Eh bien je vais vous étonner, mais à l’heure où j’écris on en est au IV et elles sont presqueencore toutes là, apparemment contentes.
Moi, j’ai vu le premier acte, et puis j’ai fait un tour en ville. Ce n’est pas la fiesta comme à Guanajuato, mais il y a du monde dehors et c’est gai. Décidément ce peuple adore chanter en groupe, jouer de la guitare ou de la trompette. Est il épris de plus de liberté qu’il n’en a? Revendique t’il un sort meilleur. Pour le savoir il faudrait le pénétrer mieux, mais comment faire? Marguerite, qui se dit de gauche,et l’est sans doute,agit comme un filtre. La barrière du langage empêche les vrais contacts. On n’a accès qu’à la surface.
Le sûr, c’est que la hiérarchie sociale joue à plein. Notre ort est TRÈS priviligié par rapport à celui des machinistes et chauffeurs qui sont avec nous. Pour eux, pas d’hôtel, pas de restaurant. Et ils sourient tout le temps. Et ils ne rechignent jamais à bosser. Et “ON” nous a dit que “ce n’était pas la peine” de leur donner des pourboires. Bill, notre stage manager les traite en aristocrate. Il donne des ordres, ne touche à rien. Bref on est AVANT le Front Populaire de 1936. Et j’ai comme l’impression qu’on en est à la même date question de l’émancipation de la femme. Toutes les filles qu’on croise entrent dans la catégorie des “allumeuses”. Mais je ne crois pas qu’elles consomment. C’est comme en Espagne. D’ailleurs elles se signent en passant devant les églises.
Quoi qu’il en soit, BAJAZET fait à AGUASCALIENTES un franc succès et j’en profite pour insuffler à la troupe un regain de confiance en soi. J’aimerais qu’ils se persuadent qu’ils sont dans un bon spectacle. Ca vaudrait mieux car les réflexions comme “pourvu qu’ils s’en aillent tous à l’entr’acte, comme ça on ne serait pas obligés de jouer la deuxième partie” ou encore “il faut leur dire qu’après l’entr’acte, c’est pareil, il ne se passe rien”, moi, ça m’agace.
BAJAZT, bon, vous savez ce que j’en pense, mais c’est LEUR spectacle, merde, qu’ils l’assument, bon Dieu! Les fou-rires en scènes, j’ai horreur de ça. C’est mépriser le public. Je l’ai dit tout de go et j’ai récolté l’approbation de Maria.
Après le spectacle, on nous a emmenés manger dans un bistrot près d’un parc. Il y avait des musiciens partout, des danseurs, un monde fou et populaire, beaucoup de moufflets qui jouaient. Encore une fois, c’était la fiesta.

06.05    On se croirait dans un pays de l’est. Avant de partir, il nous faut visiter la CASA DE CULTURA de la ville et un parc pour enfants.
5heures de route vers GUEDALAJARA, toujours sous la protection de la police. Paysages de montagnes sublimes avec de vastes espaces pour l’oeil contrastant avec des gorges étroites. Peu de villages, tous archaïques, faits de masures de la grandeur d’une pièce sans étage avec un petit toit de chaume.Des vaches, un bison, des ânes et des chevaux. Ceux ci semblent constituer encore un moyen de transport usuel dans un pays où il y a bien 100 kilomètres vides entre deux routes. Cela dit ces routes copiées sur le modèle US sont excellentes.
A Guadalajata, c’est Gisèle Sallin qui fait sa crise de mauvaise humeur. Une discussion politique éclate entre Claude Aufaure (qui est de gauche) et Bruno Sermone (qui est pour Giscard) Moi je la boucle. J’attends les gens de droite au tournant de Montevideo.
Cela dit, on n’est pas encore au Brésil. Le Consulat fait des difficultés pour Maria exigeant notamment qu’elle ait un “certificat de solvabilité” (sic)
Je laisse notre Consul général s’occuper de l’affaire. Ca l’emmerde, mais il agit. Il faut dire que ce n’est pas marrant. Le Consulat du Brésil brille par ses longues heures de fermetures compte tenu du fait qu’il n’y a personne aux heures d’ouverture. Qu’ils se démerdent. C’est une tournée “officielle”, n’est ce pas ? C’est la France qui a tenu à ce que le Brésil en soit. Comment est il possible qu’un problème aussi important que ce visa n’ait pas été résolu à Paris? Je ne m’inquiète pas trop. Nos dernières au Mexique seront à Mexico. C’est là que ça s’arrangera.

07.05    C’est l’heure de ma tranquilité : ils jouent. GUADALAJARA est une curieuse ville de 2.000.000 d’habitants jetée sur un plateau à 1.500 mètres d’altitude. A part quelques monuments de style colonial, c’est une cité moderne mais presque sans gratte-ciel, comme si personne n’avait voulu y bâtir du solide. Les maisons ont deux ou trois étages. Une terrasse les coiffe. Beaucoup de boutiques et le marché passe pour être le plus grand d’Amérique. C’est un lieu de commerce. Il parait que c’est aussi un lieu de contestation et que le kidnapping politique y est monnaie courante ainsi que les bombes jetées par des maquisards.
Le teatro experimental est tout neuf et orné de quelques fresques je ne vous dis que ça! Il, n’est séparé de la rue que par une porte qu’on ne ferme pas et par un simple rideau. C’est dire la qualité de silence qu’on y obtient. Mais quand je suis parti bouffer, la salle était attentive et j’ai dénombré à l’entrée plus de francophones que les jours précédents. Je reviens à minuit. La salle est encore presque pleine et le succès ne semble pas être seulement poli. Des acteurs mexicains entraînent la troupe vers un restaurant Suisse où on sert des fondues.

08.05    Long voyage de 415 kilomètres d’autant plus éprouvant que notre car nous offre le plaisir d’une panne en pleine montagne. Les flics servent enfin à quelque chose. Ils vont avec leur voiture et en actionnant la sirène chercher un bidon d’eau  au village voisin (60 kms aller et retour). Ces flics, ils ont des gueules de cogneurs. Ils semblent sortis tout droit d’un roman de Peter Chenay.
En fin de soirée nous arrivons quand même à St Miguel de Allende, jolie petite cité pour touristes américains qui est un peu au Mexique ce que Sidi Bou Said est à la Tunisie. Une dame en robe à pois nous loge dans une ravissante maison hôtel où je partage avec Molliens une suite avec loggia et, ô bonheur, une salle de bain avec une baignoire. On va visiter le théâtre qui est dans un amusant style colonial et on nous emmène souper dans un endroit hupé où des musiciens jouent des tarentelles Italiennes!
Je n’ai pas faim et c’est de la chance car Tonia s’intoxique avec des crevettes à l’ananas flambé, et il faut faire appel à un toubib le lendemain matin. Mais pour l’instant l’humeur est bonne. Claude Aufaure a une touche avec un peintre local. J’aime beaucoup Claude Aufaure.C’est un des rares pédés dont j’aprécie la qualité. Dans la profession, on l’appelle “petit Claude”, ce qui est une marque d’affection. J’espère qu’il profitera du silence qui règne dans le quartier où nous sommes logés pour vivre ses ébats discrétement. De fait, je dors comme un enfant et je me réveille à 09h30. Ca commençait à devenir nécessaire.

09.05    Je fais un tour au théâtre. Ca se monte. Je fais un tour en ville. C’est très joli et très propre. Il y a des belles boutiques et, comme de juste, plein d’églises. Toutes les écoles sont entre les mains des bonne-soeurs. La prise en main des enfants commence au berceau et c’est ici sans appel. On montre du doigt les “athés”. Quant aux magasins de religiosités ils sont aussi prospères (et de “bon” goût qu’à Lourdes). L’intex de la croix vigilante est à tous les croins de rue et les objets de superstition, souvent d’origine Aztèque, sont légion. Cette main basse mise sur l’âme populaire permet à la classe possédante de règner sur la plus nombreuse selojn un rapport de force qui,me pèse d’autant plus que dans cette troupe, seule Maria Casarès semble (un peu) éprouver un malaise semblable aun mien. Il y a bien Molliens, notre régisseur, je suppose qu’il, n’est pas vraiment d’accord, mais il la boucle et il regarde Billy et Marguerite mener à la baguette ceux qui nous servent à titre d’ouvriers. On essaye bien, lui et moi, de leur donner du sourire et de la poignée de main avec des “que tal?” et des “come esta usted?” mais sans pouvoir causer davantage, on se rend bien compte que c’est démagogique et dérisoire. A Guadalajara, l’un deux avait une minute de retard à 11h30, heure prévue pour le départ de la caravane. Et Billy l’a engueulé, la bave aux lèvres. Il n’a pas répliqué se sentant coupable. En vérité, il était dans le car à cette heure là, mais nil en était redescendu 25 minutes plus tard pour aller acheter quelque chose, ayant appris que les comédiens avaient été avisés confidentiellement qu’on ne partirait qu’à 12h00!
Vous voyez! bien sûir on vous expliquera qu’ils sont privilégiés. L’un d’eux a eu la permission d’emmener sa femme et sa petite fille. Ils sont payés. Ils ont du travail. La misère éclatante en province montre que ce n’est pas le cas de tous. Les hommes oisifs, les enfants et les femmes mendiant, la prolifération des petits métiers, l’exploitation du gringo à laquelle nous n’échappons pas, sont autant de signes clairs.
Pendant que j’écris ça, je suis dans mon patio à 300 Pesos par jour. Le ciel est bleu. Les arbres donnent une ombre fraîche. Macotela n’a pas menti en nous disant que nous aurions partout ce qu’il y a de mieux. Et plus personne ne parle de défraiement ni de petit bistrot sympa qu’on trouve tout seul. Une ou deux expériences de brûlure du palais, de l’oesophage, de l’estomac, assorties de chiasses ont suffi pour que nos amis préfèrent se laisser guider.
Effectivement aujourd’hui Tonia est vraîment malade. Elle vomit et chie tout le temps. Le toubib frêté d’urgence l’a fouttue aux antibiotiques, au sérum et au B2. La troupe suit l’évolution du mal avec l’espoir inexprimé qu’on ne pourra pas jouer ce soir. Mais la gaillarde est courageuse et on lève le rideau à l’heure prévue devant une floppée d’Américains pour qui BAJAZET sera bien vite un second ALAMO. Cela dit elle ne tiendra que 4 actes. On fait une annonce à la place du V et je crois que le public n’est pas trop fâché de cet arrêt à 23h40 au lieu de 0h15. Il ne reste d’ailleurs plus grand monde. Les américains ont déserté depuis longtemps.
Après un interminable souper je dors assez mal en essayant de digérer une soupe à l’ail et un poulet à l’américaine. C’est fou ce que la nourriture est lourde et épaisse. Je me demande comment il se fait que dans les magasins je n’arrive pas à trouver un pantalon à ma taille. Pourtant c’est un peuple de petits gros. On voit dans les vitrines des trucs à faire pâlir d’envie le Grand Magic Circus. Pancho Villa n’aurait pas pu se les ajuster.
Ce qui me turlupine c’est ce visa de Maria pour le Brésil qui n’est toujours pas accordé. Notre Ambassadeur est aux cent coups. Il multiplie les télégrammes, ce qui ne l’empêche pas de me dire à moi que cette affaire est à son avis “bien légère”. J’en conviens. En mon for intérieur je suis convaincu  que l’issue sera positive, mais quelque part j’aurais une secrète jouissance à ce que les généraux brésiliens refusent finalement de laisser l’apatride Maria Casares entrer dans leur Pays. Ca apprendrait à l’AFAA et plus particulièrement à Brigitte Perrault qu’on ne décide pas souverainement d’une affaire internationale et qu’entre” fascistes on n’est pas toujours d’accord. Le plus marrant, c’est qu’après avoir fait tant de manières, la troupe serait maintenant nâvrée de n’aller point au Brésil. Un vent d’inquiétude souffle que je laisse s’amplifier. De toute manière c’est à Paris avant le départ que ce problème aurait dû être règlé en s’y prenant 3 mois à l’avance.Je veille au grain pour que la responsabilité ne nous retombe pas sur le nez.
Et dire que la même comédie va se reproduire pour Montevideo. Merde. Elle pourrait se faire naturaliser, Maria. C’est beau les principes mais c’est maso.
Quoi qu’il en soit je ne peux rien faire. J’avais signalé le problème à Schnerb et à Demarigny dès mon arrivée, mais tout était verbal. Ca m’embête. Les brésiliens, on le sait, sont coutûmier d’une méthode qui consiste non pas à refuser mais à autoriser trop tard. Ils pourraient très bien si cette tournée ne leur plait pas, ou simplement pour faire chier la France entre les deux tours des élections, faire en sorte que leur telex au Consulat de France à Mexico arrive trop tard.
Et alors, qu’est ce qu’on fera? Est ce que j’ oserai essayer de forcer la porte en débarquant au Brésil quand même? Et si Maria est refoulée? Puis je engager des frais avec une telle hypothèque. Et Maria, qui est au courant car l’Ambassadeur lui a parlé personnellement, voudrait elle s’exposer à une telle aventure?

10.05    On quitte ce charmant St Miguel de Allende pour se rendre à St Luis Potosi. Route assez courte et sans histoire par une chaleur de plus en plus accablante et à travers un paysage dont la végétation vire au semi-désertique avec cactus, fifuiers de barbarie et palmiers rabougris.
St Luis Potosi est une ville champignon industtrielle jetée au milieu du plateau. Tout est laid, mais l’animation est grande et la jeunesse pullule.
Le théâtre est une aberration pour un spectacle créé au petit Odéon. Il a 1.500 places et ressemble au Paramount avant qu’on l’ait coupé en tranches.
Mais la troupe a dépassé le stade de la contestation des salles et Maria se contente de quelques soupirs. Tonia est guérie mais ce sont maintenant les autres et même moi qui éprouvent des troubles intestinaux et digestifs.
Je regarde entrer le public. Près de 400 personnes, ce qui n’est pas mal pour une localité comme celle là où la francophonie ne parait pas développée.Il y a des étudiants et surtout des gens de la haute. Ca doit être chic d’aller entendre du théâtre en Français. Effectivement c’est un des soirs où on perd le moins de public. A la fin du V ils sont tous là, applaudissant, et une jeune fille apporte à Maria sur la scène une couronne de chrysanthèmes. Je vous laisse à deviner les plaisanteries qui s’en sont suivies.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 5 avril 2007 4 05 04 2007 19:12
12.05    Raoul, notre chauffeur, qui est une crème d’homme, nous a quand même fait faire un détour par la pyramide de Chaloula. Alors là, mes enfants, quelle déception: coincé entre une église moche et une voie ferrée, ce haut lieu de la culture Aztèque est un  petit machin tout retapé de neuf avec du ciment bien apparent, et on n’y sent pas du tout passer le vent de l’histoire. Heureusement notre route nous a rapprochés de deux volcans célèbres (actuellement éteints), le Popocatepetl et l’Ixtaihuatl. Ca a racheté.
A Puebla,nous sommes accueillis par un français nfort bavard et très postillonnant qui est venu avec Jouvet et s’est fixé là. Le théâtre est espagnol, c’est à dire ouvert à tous les vents, juste à côté d’une clinique d’accouchements où arrivent des ambulances toutes sirènes actionnées.
Un parterre et 3 étages de loges. Encore une “petite” salle à la Macotela.
On mange dans un bon restaurant et je reprends parce que c’est la spécialité du poulet au Mollé, c’est à dire au cacao. C’est beaucoup plus relevé que celui que j’avais mangé à Mexico. Franchement ce n’est pas mauvais mais c’est très lourd et, malgré un Fernet Branca, ça ne fait dans mon estomac qu’un court séjour.
Pendant la représentation je fais un tour en ville et je fais quelques emplettes en prévision des cadeaux qu’il faudra faire au retour. Je me dépêche d’acheter, parce que j’ai un peu peur à Mexico d’être débordé par les tâches administratives. C’est que ça va être fini pour moi de me laisser porter par Billy et Marguerite. Il va falloir dès demain en prévision du Brésil que je remette la main à la pâte. A 7 heure j’appellerai Schnerb pour l’avoir chez lui à 11h00 et à 8h00 Monique Bertin à Paris pour l’avoir à ses 15h00.
En tout cas ce soir ils ont dû jouer à l’accéléré car je me pointe à ce qui est d’habitude un quart d’heure avant la fin et j’entre dans une salle applaudissant à tout rompre avec des “viva Maria” fusant de toutes parts.

13.05    J’avais l’intention de me réveiller de bonne heure, mais je le suis à 6h30 par un appel de Buenos Aires auquel je ne comprends rien, jusqu’à ce que je découvre que ce “correspondant” demandait un certain Carlos Casares habitant l’hôtel, del Prado. On m’avait passé la communication pour ne pas troubler le sommeil de Madame Casares. Une vraie chance pour elle.
Cela dit, Schnerb estb formel: même si elle n’a pas son visa, qu’elle vienne, on la fera entrer, et sans rire, il ajoute :”le problème n’est pas qu’elle entre, mais qu’elle sorte”. Je frémis.
A 10h00, je pique ma colère: il n’y a personne au bureau du festival et le courrier de la troupe (ainsi que le mien personnel) est dans la nature. “peut-être à Guanajuato” me dit Marguerite qui prend ce déboire très à la légère. Sa mission est terminée. C’est donc seul que je frète un taxi pour me faire conduire à l’Ambassade de France (toujours l’affaire du visa de Maria). Le véhicule me dépose 3 blocs trop loin. Je dois demander plusieurs fois mon chemin pour recouper les informations fausses que le bon peuple mexicain distille au gringo d’apparence. Pourtant mon complet gris ne fait pas très US, mais je porte cravatte, et c’est un signe de classe. Je suis enfin reçu par Corbel. Ouf! l’affaire de Maria est arrangée. Je n’ai qu’à laisser son passeport et la chancellerie se chargera d’y faire apposer le visa par les confrères brésiliens.
Je passe à Air France. Le M.C.O. est là mais pas encore mon pré-paid. La préposée consent à télexer et je repasserai Mercredi.
Je fais au moins 3 kilomètres à chercher le théâtre en vitupérant intérieurement contre les donneurs de mauvais renseignements. Même les flics vous égarent et il y en a un qui m’a fait faire le tour de tout un bloc alors que j’étais à 25 mètres du lieu escompté. Ca s’équipe. Pas de problème. Je cause avec Billy de sous et de change. Je serai payé demain matin.
Je mange un spaghetti infect dans une pizzeria et je rentre à l’hôtel vidé, lessivé, pompé, annihilé. Le climat de cette ville est décidément irrespirable et je ne m’y fais pas.
A 18h00 je suis réveillé par Molliens qui partage la chambre avec moi. Il se demande si tout le monde sait où est le théâtre. Moi aussi je me le demande mais qu’ils se démerdent. De toute manière ils sont injoignables. Ils vivent tous leur vie dans la capitale. Ils n’ont qu’à acheter le journal s’ils ont des doutes. Il y a dans l’Excelsior un gros pavé de BAJAZET juste à côté d’un autre pour ... LA CELESTINE. C’est piquant.
Cela dit ils doivent être très malins, car  à 19h30 ils sont tous sur les lieux du travail et Claude Aufaure s’épanche dans mon giron sur les manques de Gillibert, qui ne s’est absolument pas intéressé à l’adaptation du spectacle pour une tournée comme celle-ci. “Les reprises, ça ne l’intéresse pas”, gémit il.
Cependant la salle se remplit et elle est très “parisienne”. On cause beaucoup français dans le hall.
A minuit, il y a une réception des “bellas artes”. J’ai exigé des acteurs, qui maugréaient, qu’ils y soient. Ce serait donc mal vu que moi, je m’abstienne. Et pourtant je n’ai dormi que 4 heures la nuit dernière. Quel métier!

14.05    Matinée instructive passée dans les locaux administratifs de BELLAS ARTES, heureusement escorté par Billy.
C’estv simple : on va d’abord à un endroit où on voit un important personnage qui dit qu’il est d’accord, mais qu’il faut établir un reçu.
On redescend les quatre étages, on sort, on fait le tour d’un vaste opéra, et on voit un autre important personnage, qui dit qu’il est d’accord pour établir le reçu.
Il confie la tâche à une “dactylo” qui nmet 20 minutes pour taper avec un doigt les 4 lignes du document.
L’important personnage chausse ses lunettes, lit attentivement, corrige 2 fautes et fait recommencer le travail. 20 autres minutes. Il est satisfait. Je signe le reçu.
On ressort, on refait le tour de l’Opéra, on remonte les 4 étages où le premier important personnage nous offre du café, lit le reçu, appelle un moins important personnage (ça se voit à sa mise plus modeste) et lui ordonne d’établir un chèque.
On boit le café en devisant solennellement de choses et d’autres et 20 minutes plus tard le moins important personnage revient avec ledit chèque.
L’Important personnage considère attentivement le chèque, fronce les sourcils, maugrée. Le libellé n’est pas correct et le moins important personnage repart pour le refaire.
Enfin le chèque est là. L’important personnage le signe, puis s’excuse, et part trouver un encore plus important personnage (que je n’aurai pas l’honneur de rencontrer)    dont la signature est nécessaire en contreseing.
Pendant ce temps là, Billy me raconte sa vie. Il exerce un métier inconnu chez nous de coordinateur technique pour plusieurs théâtres. Les personnels, machinistes, électriciens,dépendent de lui et l’atelier, d’état, est commun.
L’important personnage revient au bout d’un quart d’heure de chez le plus important personnage et me remet le chèque. Nous prenons congé aussi rapidement que la cértémonie le permet et nous fonçons ventre à terre jusqu’à la banque. Hélas il est trop tard. Je toucherai le pognon demain!

Pendant ce temps là, les autres ont loué un ,taxi et sont allés contempler des pyramides(d’autres). Je suis seul avec Maria qui n’est pas heureuse parce qu’elle a un machin sous le pied qui la fait horriblement souffrir. Sa famille l’emmène à l’hopital espagnol où elle passe trois heures à se faire congratuler par des pontes, mais c’est bfinalement une pédicure qui lui gratte l’infection et la soigne avec des onguents en l’invitant à ne pas se laver les extrémités pendant trois jours. Ce traitement ne me ravit pas et si demain ça ne va pas mieux je demanderai à l’Ambassade de m’indiquer un médecin. Alerte : La lascarde en profite pour me dire qu’elle n’ira pas à la réception de l’Ampbassadeur demain. On en reparlera, pensé-je, mais je me trompais!
L’après midi, après un déjeuner très mauvais, je fais mes comptes. Bon, ça va. Beaucoup de monde au spectacle le soir, mais moins de triomphe qu’hier.

15.05    Ce matin, banque, Air France où on me confirme que le pre-paid (pour les bagages) que j’attends n’est pas arrivé. Puis VARIG où on m’annonce que l’avion de 09h00 partira à 15h20 avec arrivée à Brasilia ) 3 heures du matin. Puis visite à Maria dans sa chambre avec l’espoir de la convaincre d’aller à la réception de l’Ambassadeur. Mais rien à faire. Elle fait envoyern par Marguerite des fleurs à l’Ambassadrice avec un mot que je ne lis pas mais qu’elle dit exquis. Bon, d’accord, elle a mal sous le pied et bon d’accord, je sais par expérience que àa démoralise. Mais enfin pour gagner ses 2.000 Frs par soir elle se tient debout, non ? Je crois qu’elle aimerait bien que j‘insiste pour pouvoir m’engueuler et se persuader que je ne compatis pas à ses souffrances.Mais merde. Après tout c’est elle qui se fera juger, pas moi.
En effet elle ne vient pas et l’Ambassadeur qui est revenu exprès de je ne sais où fait un peu grise mine au début mais notre gentillesse à tous emporte le morceau et cet après midi mondain se révèle finalement assez agréable. Je récolte en tout cas une cartouche de Gauloises, et ça, c’est positif.
Macotela est là. J’en profite pour lui re-conseiller de me consulter pour son festival de l’année prochaine.
Le soikr au théâtre, c’est( bourré et huppé. Corbel me dit que tous comptes faits cette tournée se solde très positivement et que les Mexicains sont enchantés. Il fera son rapport dans ce sens en insinuant cependant qu’un autre choix que BAJAZET eût peut-être été préférable.
Je jette aussi des jalons avec Renault, qui sera à Cuba en Septembre.
Un violent orage s’abat sur Mexico et l’air fraîchit. Il est bien temps.
Aprèsl séance, qui remporte un très vif succès, on va souper avec les amis que se sont faits les membres de la troupe, mais sans Maria qui va se coucher sans manger.   

16.05    Adieu (ou au-revoir) le Mexique. Je quitte ce pays sans rerets. J’ai été éprouvé par le climat et décidément jene raffole pas du monde espagnol.
Je ne comprends rien à mon billet d’avion. On a dûu se gourrer car j’ai payé 232 $ ce qui est très peu pour un tel supplément de parcours et sur le billet je lis que cet excédent est de 2.115 Frs, ce qui ne correspond pas.
Problème à l’aéroport. VARIG me refuse mon M.C.O. parce qu’il est libellé en Francs. Ils ne veulent que des Dollars ou des Pesos. Je râle, mais je dois allonger 910$ ce qui ne me fait aucun plaisir. On a juste 170 kilos de trop et les acteurs montent dans l’avion avec des pleins paniers et sacs d’achats. Ils sont fous! c’est trop.
On est très bien traités par la Varig une fois en vol. On vous donne un cache pour les yeux, une brosse à dents, une serviette chaude, du whisky à gogo. Arrivée sans histoire à BRASILIA. Nous sommes presque seuls à débarquer dans cet aéroport désert. Schnerb est llà, barbe rousse au vent, flanqué d’une ravissante Vietnamienne. 4 minibus nous attendent. Moi je suis assez en forme mais la troupe est “épuisée”. Moi aussi une fois règlées quelques formalités de douane, mais je mets longtemps à m’endormir et je vois le jour se lever.

17.05    A 11h, je tembourine à la porte de Maria car Schnerb a pris rendez-vous avec l’Ambassadeur d’Uruguay et il me faut son passeport. Elle a le sommeil dur, la bougresse. L’ambassadeur est un vieux monsieur aimable. Il sait qui est Maria et ça facilite les choses. N’empêche qu’il télexe à Montevideo pour obtenir des ordres. Cette ambassade est un quatre pièces cuisine dans une quadra au 5ème étage.
A AI FRANCE j’explique le refus par VARIG du MCO mais ça ne s’arrange pas. Il parait que le document est libellé en dépit du bon sens. On alerte la direction de Sao Paulo qui telexe à Mexico pour savoir comment, sur quels critères, a été rédigé ce billet. En attendant, je suis visiblement suspect.
Néanmoins je vais chercher du pognon, je passe au thyéâtre avec Juan, Joseph et Angele.
Je dois dire que je ne retrouve pas tout à fait mon iompression première sur BRASILIA. Sans bagnole on y est coincé dans sa Cuadra et si les espaces sont plaisants à la vue, les distances ne sont pas à l’échelle du piéton. Et puis tous ces échangeurs, ces voies qui se croisent à différents niveaux sans jamais se rencontrer, finisent pas engendrer la monotonie. Passer à BRASILIa, oui, c’est fascinant. Mais qui pourrait aimer y vivre? Pourtant il y a des gens qui ont l’air de s’y plaire. On en rencontre le soir même à la réception “sport” de Demarigny. On nous avaiot annoncé un dîner intime. On s’eest bretroçuvés dans une party moderne en “tenue de ville” (c’était sur les cartons) avec force boissons et peu de nourritures.J’ai quand même été content de cette soirée car j’y ai retrouvé sous les traits d’une vieille dame de 65 ans une personne que j’avais beaucoup aimée quand j’avais 18 ans. Elle était alors très belle et m’était interdite car elle était amoureuse d’André Clavé qui était le mari de sa soeur. Odile est l’épouse de ‘attaché militaire Français. Elle a trois grandes filles qui se font chier dans cette ville d’ambassades où elles vont de cocktails en cocktails. Elle est toute ridée et cela fait quelque chose quand on se souvient de sa luminosité des années 41/42 et de sa peau de blonde éclatante. Elle avait alors la trentaine et était l’épanouissement même. Sonsentiment défendu pour son beau frère lavait aidée à foncer dans la résistance. Après la guerre, elle était partie en Indochine et c’est là qu’elle avait rencontré son officier de futur époux. J’ai appris que Monique, la femme légitime de Clavé (délaissée depuis) était morte l’année dernière. J’ai eu le temps de cette soirée un sérieux ticket avec une de ses filles qui était son portrait craché de jeunesse.

18.05    Toujours AIR FRANCE.. MEXICO n’a naturellement pas répondu au telex de Sao Paulo et en attendant je vais ndevoir payer nl’excédent sur BRASILIA - RIO. Je me demande si le fameux MCO servira un jour et ça va sérieusement gueuler à Paris à mon retour, car enfin, pourquoi ce MCO n’est il pas venu avec la troupe? AIR FRANCE fait des conneries et n’hésite pas à laisser le client en carafe à l’autre bout du monde. Bien mieux, c’est évidemment le client qui a tort. Vive notre compagnie nationale. Je n’ose imaginer ce qui se serait passé si je n’avais pas eu des dololars en espèces. Autre connrie de Paris: pourquoi le MCO attendu est il à MON nom et pas à celui de quelqu’un faisant sûrement toute la tournée. Il se trouve que Schnerb accompagnant toute la tournée et sans doute même jusqu’à MONTEVIDEO, j’envisage de rentrer de RIO. En serai je empêché par ceMCO à la con?
A midi, des amis de la réception d’hier me conduisent à une “ville satellite” à 3/4 d’heure de route de BRASILIA. C’est l’envers du décor: de vastes “avenues” non asphaltées; faites de terre rouge bosselée et de chaque côté des “maisons” carrées d’une seule pièce sans confort, où s’entassent les familles des pauvres qui sont au service des princes de la capitale
En fait il y a une hiérarchie: telle ville est faite de baraques de planches construites par les habitants eux-même. Certains sont sur leur terrain illégalement alors ,de temps en temps, l’armée vient et rase tout. Telle autre est le fruit du travail d’un promoteur. Ceux là ont droit à quelque chose de plus dur. Il y a aussi une ville avec des maisons à un étage et des jardinets La terre retient l’eau et quand il pleut, le spectacle est parait il effrayant.L’après midi, je dors. Au théâtre, ça se ponte. Le soir la salle est pleine et le succès est beau.

Le paiement de la note de l’hôtel Nacional est interminable et laborieux. Plusieurs artistes se sentent escroqués. J’essaye de leur fourguer des cruzeiros, difficiles à changer en avances cachets mais ça ne plaît pas: ils flairent le trafic et préfèrent se faire entuber par l’hôtel qui leur prend des dollars à un taux scandaleux.
L’avion a deux heures de retard. Drame le soir, parce que Maria ne vient pas à la réception du Consul général à laquelle assiste l’Ambassadeur. La consulesse est assez gratinée:” nous avons vraiment de la chance avec nos postes” dit-elle “ avant nous étions en Grèce, à présent au Brésil. Rien que des pays merveilleux!” . Ce sont en effet l’un et l’autre des dictatures militaires charmantes!
Le nouveau Conseiller Culturel, un nommé Vergèz, qui vient de passer 7 ans à Madagascar, 15 jours en France, et qui débarque convaincu de ...bien posséder sa “matière”, est un technocrate au parler libéral mais qui nous sort qu’ UN PEUPLE N’EST PAS MALHEUREUX “QUAND IL NE SAIT PAS QU’IL N’EST PAS LIBRE”
Le seul côté positif de la soirée passée dans ce joli monde est que Claude Aufaure se fait un attaché commercial moustachu à la peau molle qui ne m’aurait pas plu.
Je fais exprès de manger le poulet froid avec mes doigts.
L’Ambassadeur cause pendant une heure avec Gisèle Sallin et trouve la jeunesse française charmante.Il ne l’avait pas projeté, mais il viendra voir BAJAZET demain.
Parait il qu’on joue pour les bonnes oeuvres du lycée français au tarif de 100 cruzeiros (75 Frs) la place. Il y a des acteurs qui font des réflexions, mais moi je leur rétorque que quand on fait une tournée officielle française, il ne faut pas s’attendre à ce que ce soit “populaire” partout. Ils disent qu’ils vont jouer devant des cons  et je leur dis que c’est sûr, mais que quand on participe à des spectacles “élitaires”, il est normal qu’il y ait de temps à autre erreur d’élite.
Et puis qu’est ce qu’ils croient que soit ce fameux public d’Amérique du Sud épris de notre culture? Ont ils l’impression que ce peuple misérable, exploité, opprimé, abêti et ignorant gouterait BAJAZET dans la mise en scène de Gillibert? Il est évident qu’on est ici pour les possédants, les dirigeants, les oppresseurs.C’est pour eux que la France paye 22.000.000 de subvention et bientôt des centaines de millions pour les 160 danseurs de l’Opéra de Paris! Qu’est ce que ça veut dire,cette hypocrisie?
Maria, à qui on rapportait cette conversation “animée” disait que la troupe devrait montrer son cul à ces bien vêtus, bien logés, bien nourris. Voire: A 2.000 Frs de cachet, faut savoir si le cul de Maria serait apprécié par des gens qui se dérangent pour ses bêlements.

20.05    Comme ces lignes le laissent peut-être subodorer, cette tournée commence à m’emmerder vraîment. Je n’ai aucun langage avec cette équipe et je passe le plus d’heures possibles seul. ALORS JE DÉCIDE DE RENTRER DEMAIN.
Je fais réserver ma place sur le VARIG de 23h30 (je ne veux plus entendre parler d’AIR FRANCE). Je me prends Schnerb sous le bras et on va voir ensemble le directeur de notre brillante compagnie d’aviation à Rio (à cause du MCO à mon nom). Ainsi accompagné, je ne suis plus un client ordinaire, alors aussitôt c’est “mais oui cher Monsieur, on va arranger ça” Dégueulasse! L’agence “BON VOYAGE” dirigée par “Ariel père et fils” règle les autres problèmes : (Tonia va à New-York après Montevideo, Claude à Londres, Mischa à Genève, du tout venant, quoi!)
Ambassade d’Uruguay pour Maria. Il faudra qu’elle appose sur le visa l’empreinte de son pouce droit, mais à part ça l’accueil est très aimable.
Bref, je ne vais laisser derrière moi, Schnerb ayant confirmé qu’il irait à Montevideo, qu’un seul problème: le pied farouche de Maria, qui dure. Bon! qu’y puis-je? Je ne verrai pas les refus de réceptions à Sao Paulo et à Montevideo. De l’air! de l’air! et vivement Paris et ce que j’ y aime!
Le soir le spectacle est archi-mondain comme prévu. Il y a en plus une tombola à l’’entr’acte!
Je songe que les marteaux piqueurs qui opèrent sous mes fenêtres à, l’hôtel Gloria vont me réveiller à 7h00 comme hier. Je vais me coucher après une croûte rapide dans le quartier des putes, le seul un peu animé dans un Rio désert à 23h00.

21.05    Je me réveille avec quelqu’inquiétude: la troupe ne sait pas encore ma décision. Et si Maria allait me faire un cirque? Mais non, elle a l’air d’aller mieux. Hier elle faisait la gueule et toute la troçupe avec elle. Aujourd’hui à son réveil (13 heures) elle est souriante. D’ailleurs elle a un nouveau sujet de réflexion: Montevideo demande une deuxième représentation, le Dimanche à 18 heures.Tonia n’est pas d’accord (je vous demnde un peu!). Les autres le sont. Maria veut réserver sa réponse jusqu’à la deuxième à Sao Paulo.J’imagine les interminables palabres qui vont s’en suivre demain, le problème du déjeuner sur invitation de l’Alliance Française, celui de la conférence de presse qui est prévue ... et qu’il va falloir les dorlotter et les plaindre parce qu’ils jouent deux fois après demain. Je rêve à Anne Marie payant sa note à l’hotel et revendiquant hargneusement qu’on lui montre les beautés des villes traversées. Je pense aux soupirs probables engendrés par le fait que l’avion pour Sao Paulo part à 12h00. Schnerb avait prévu 11h00. J’ai fait repousser de moi-même ... et je m’en fopusn de leurs petits problèmes.
Je me marre quand même quand Tonia, la réac type, me dit qu’elle ne se sent pas bien au Brésil. Elle (et eux) ne comprennent pas pourquoi  ce peuple est si mou au travail, si avide de pourboires, si brutal dans sa conduite automobile (un piéton fauché, c’est connu que le véhicule coupable ne s’arrête pas. Traverser la rue est une épopée), si lent à servir, si “voleur”, si absent! Mais allez donc leur expliquer (surtout à elle) que le “système” et la dictature y sont pour quelque chose.
Malheur aux pauvres d’argent car ils deviennent pauvres d’esprit
là où les riches ont tellement agrandi les trous des aiguilles qu’ils les traversent sans peine
se servant des pointes pour juguler les désobéissants à LEUR ORDRE, à LEURS LOIS.
La race des seigneurs ne brille pas pour autant: arrogante,sûre d’elle, ventripotente et affairiste, elle n’a pas le côté “sympathique” des arrivés de vieille date. Tout ça sent le parvenu et manque d’aisance.
Je passe ma journée à faire mes comptes avec Schnerb. Je trouve nos “frais” lourds, mais je n’y peux rien. On parle d’avenir. J’ai assez bien accroché avec ce type là qui est plutôt marrant avec une femme dans chaque port et une légitime qui réside à Rio. Je lui glisse que j’espère bien que cette affaire là ne sera pas la dernière. A ce propos la documentation de Dominique Houdart n’est pas encore arrivée. On reparle du CYRANO de Denis Lhorca.
Le rapport sur BAJAZET sera bon. La formule légère pour les transports est appréciée. Et la tenue du spectacle ( dont je doisdire qu’elle ne s’est jamais relâchée tant au niveau technique grâce à Molliens qui est un très bon régisseur, et à Angèle, qui s’est révélée plus compétente que je ne l’aurais cru, qu’à celui des acteurs, une fois récupérée une certaine confiance dans le spectacle qu’ils n’avaient pas en débarquant) a fait novation.
A l’heure de frêter mon taxi pour aller à l’aéroport, des foules de jeunes s’engouffrent dans le théâtre. Schnerb ne peut pas m’accompagner car il craint des problèmes avec ceux qui ne trouveront pas de place.
Aussi surprenant que ce soit, l’affaire est positive. Je n’en monte pas moins dans mon taxi avec une joie profonde. Ca fait un mois jour pour jour que je suis parti, presqu’à la mêmeheure.Le vol VARIG a un gros avantage: il est direct en 11heures de vol.

FIN DE L’ENTR’ACTE

Tous comptes faits, je n’ai pas repris le boulot tout de suite et je suis allé me re-sourcer à Belle-Isle pendant presqu’un mois. Comme je l’ai déjà dit ’île est merveilleuse au mois de Juin, il n’y a personne et  des fleurs multicolores partout.  

 J’ai donc perdu le contact avec NOTRE théâtre   deux mois durant

Pendant ce temps là ...

8 Juin 1974     Jacques Chirac, nommé premier ministre par le nouveau Président de la République Valery Giscard d’Estaing désigne Michel Guy comme secrétaire d’état à la Culture.
   
20.06    À mon retour, la première chose que j’ai vue a été Copi dans un machin où il est tout nu, peint en vert, perché sur des escarpins et où il dit “Allo Linda” tout le temps. Ce LORETTA STRONG qui raconte un double voyage interplanétaire (Linda est, si j’ai bien compris dans un autre astronef), et où Copi joue moins qu’il n’est lui-même -ce qui distrait ses intimes-, m’a paru être très décadent, très signifiant de notre propre décomposition. L’image de la sallede “générale” était presque aussi surprenante que celle du “spectacle”.

Reste que ce fut une soirée inoubliable. Copi, sans doute drogué à mort, ne savait plus un mot de son texte et dans mon souvenir, même si 50 ans après je maintiens  le mot de “décadence” c’est celui ,de “pathétique” que j’ai envie de prononcer. Car toute cette salle que je décris en termes péjoratifs était composée de gens qui aimaient beaucoup Copi. Et moi-même, je ne m’en rendais peut-être pas compte, je l’aimais beaucoup. “Décadence” oui, mais incroyablement signifiante d’une révolte profonde allant jusqu’au bout d’elle même. Au bout de trois quart d’heure, le directeur de la Gaîté Montparnasse a ordonné qu’on ferme le rideau d’avant scène. Je me suis retrouvé sur le trottoir avec Alain Crombecque.(qui était, je crois, producteur plus ou moins). Nous étions émus. Avec le recul, je mesure que cet échec, car c’en était un à part entière, allait beaucoup plus loin que l’apparence. Un peu comme si ce LORETTA STRONG  avait porté en soi le signe de la destinée de notre planète

BREF SURVOL D’UNE FIN DE SAISON

    Beaucoup plus sain, mais plus vétuste de forme, impeccable mais n’apportant esthétiquement rien de neuf, monté à grands frais (ce qui n’était peut-être pas indispensable et sort quelque peu insolent venant du superprivilégié TNP), PAR DESSUS BORD de Vinaver réalisé par Planchon m’a paru illustrer des tendances contestatrices de notre système économique dignes d’une moue de Lerminier du genre “tout le monde sait ça”, mais enfin on ne dénoncera jamais assez le marketing, et le choix du papier hygiénique est assez dérisoire pour avoir valeur exemplaire.
   
LOCOS par le Théâtre de l’Épée de Bois, est une recherche ésotérique sans aucun contenu visible où l’on voit des pauvres hères souffrir une heure durant sur un sol fait de sciure de bois. La démarche est sans doute jouissive au niveau du “travail” pour les artistes, mais elle n’apporte rien au spectateur, dont je m’étonne que des critiques jugent qu’ils puissent être frappés de terreur.
   
LE JOUR DE LA DOMINANTE de René Escudier, par le théâtre éclaté d’Annecy, enfin, m’a déçu de la part de cette troupe que je ne connaissais pas et qui m’a paru avec cette oeuvre
contestatrice, mais sage et de forme désuète, être fort en deça de ce que je croyais au plan du combat politique.
    Du moins l’anecdote de cette pièce est-elle amusante puisqu’elle montre une vieille bourgeoise qui un jour décide de “s’arrêter” et de feindre la paralysie des jambes. Elle résiste à sa famille (bourgeoise) et aux médecins de la clinique pour riches aliénés où on l’a enfermée, ayant pour compagne de chambre une charmante dingue authentique qui poursuit somme après somme un inatteignable rêve, tandis que dans le jardin s’amusent une petite fille érotique, un enfant d’ouvrier et un fils de PDG d’où il ressort que dès la prime jeunesse, l’homme est marqué par sa classe sociale. Doucement dénonciatrice et gentiment signifiante, la pièce n’est pas très bien construite. Elle est vieillote et aurait pu être écrite il y a 20 ans. Je me suis un peu ennuyé.
   
J’ai aussi vu au VRAI CHIC PARISIEN un rerighting de MAÎTRE ET SERVITEUR intitulé GRAND COMBAT où l’aspect Boxe du spectacle est gonflé par rapport au jeu intellectuel d’antan et au Café d’Edgar une gentille pièce de Marc Moro : les Petites Filles Modules. C’est gentil et sans envergure, mais se laisse voir avec plaisir.
   
Sur le “marché”, le Grand Magic Circus triomphe à la Gare d’Orsay avec FROM MOÏSES TO MAO et il semblerait, si j’en juge par l’énorme affluence, que la désaffection des jeunes foules à cette troupe ne soit pas pour demain.

    Il y a aussi plein de jeunes équipes qui se produisent ici et là, mais j’avoue que j’ai un poil dans la main, et surtout, je n’ai pas l’impression que quoi que ce soit fasse novation. La machine semble tourner sur elle-même.

Je vais aller faire un tour au festival d’AVIGNON


FESTIVAL d’AVIGNON 2004

15.07

Marcel Maréchal ouvre le feu avec HOLDERLIN de Peter Weiss. C’est un gros machin de 3h40 pavé de bonnes intentions et alourdi de pesanteur germanique.Le dispositif scénique d’Angéniol a, de son côté,le gigantisme cher aux privilégiés du régime. Aussi les changements constituent t’ils un spectacle à eux tout seuls.
Clément Harari, qui incarne Goethe (ce qui montre l’humour de Maréchal) disait qu’on pourrait aisément couper 50 minutes, rien qu’en supprimant le rôle de Pierre Tabbar qui joue un espèce de conteur brechtien en chantonnant des couplets qui paraphrasent avant les scènes ce qui va se passer dedans. On pourrait aussi alléger beaucoup dans les moments poëtiques dont certains sont interminables. On décroche vraîment souvent durant cette soirée.
Tout ceci, je ne l’écrirais pas si j’avais une critique à rédiger, car les professionnels de la plume se chargeront de la besogne, en insistant sur ces côtés négatifs, tout bonnement parce que le contenu est dérangeant, la démarche courageuse, et que, n’est ce pas, comme chacun sait, ça ne se fait pas d’attaquer de front à des niveaux qui obligeraient le chroniqueur à avouer par écrit qu’il est de droite!
Car la pièce est belle et elle est bien servie. Elle m’a donné envie de faire connaissance avec ce Holderlin historique que je n’ai jamais lu, qui a aimé la révolution française en même temps de Hegel, Goethe, Schiller et quelques autres étudiants illustres de sa génération. Mais lui n’en n’a pas trahi l’idée, n’est pas devenu un adepte du “réformisme” prudent et progressif, n’a pas accepté de postes lucratifs définitivement aliénants, et est devenu fou, puis très diminué, face à la trahison de l’histoire, blessé par l’incapacité ou le non désir des hommes à se transformer, enfoncé dans sa solitude au milieu d’un monde refusant son langage.
Langage romantique souligné par de la musique romantique, et teinté dans la bouche de Maréchal d’une jolie nuance distanciée qui va s’accentuant jusqu’à la scène finale qui imagine Marx très dandy venant rendre visite au vieillard insoumis, intraitable et goguenard, réfugié dans la gaudriole et la pirouette.
Mon ami D’Abzac, qui a de la culture, chuchottait partout que Maréchal n’avait rien compris au personnage d’Holderlin. Il brillait aisément car apparemment tous ses interlocuteurs étaient des néophytes en la matière. Georges Lerminier avait compris que les allemands avaient des comptes à règler avec eux-mêmes, et la pièce montre en effet comment  par des glissements de pensée erronés la révolution française a pu engendrer les ferments de l’idée Nazie (mais comme chacun sait de tels glissements sont impensables en France).
Micheline Rozan a failli tomber de l’escalier du Palais des Papes tant elle était en colère d’être venue de Paris exprès pour se voir infliger cette leçon inutile. Les Bourseillers sont partis à l’entr’acte, mais Jean Pierre Bisson qui les accompagnait s’est bien gardé d’en faire autant, et il s’est précipité en coulisse (pour féliciter) à la fin. Marcabru et Dominique Nores tiraient la gueule.
Bien sûr! mais les jeunes ont fait une ovation aux acteurs après avoir avalé sans piper ces 3 heures quarante et une intervention de Mouna à l’entr’acte est tombée à faux pare que, sous son couvert  historique et malgré ses défauts, ce spectacle est fondamentalement actuel, ce que d’ailleurs souligne Maréchal par un petit discours au moment des saluts, un peu mélancolique et teinté de bonhomie sans doute feinte, disant que ceux qui ruent dans les brancards de la société n’ont pas fini de s’y casser les dents. Il appelle cependant à ruer encore. Evidemment on aimerait que ce soit plus directement et plus vigoureusement, mais ne soyons pas si difficiles: un homme dans la position de Maréchal ne peut sûrement pas aller plus loin dans la contestation:déjà, avec cette oeuvre trop écrite, trop structurée, réfugiée dans l’alibi le l’histoire, il s’est sûrement mis en danger. On doit donc le soutenir.

16.07        Le brave, courageux, sérieux Dominique Houdart montre cette année LE ROI SE MEURT de Ionesco avec des comédiens austèrement vêtus de noir aux visages découverts, maniant avec effort des “formes” qui sont belles, signifiantes,et dans l’esprit de l’oeuvre, mais qui ont le défaut de n’être point “animées”. Une fois qu’on a contemplé pendant cinq minutes le tableau offert, qui ne se modifiera guère au long des 90 minutes du spectacle malgré quelques déplacements lents et pesants des personnages, l’uniformité des tons ne modifiant jamais l’image d’ensemble offerte à l’oeil, on peut sans inconvénient fermer les yeux et éouter le texte. Quand on les rouvre parfois, la tentation est de regarder les acteurs manipulateurs qui jouent la pièce à vue, plutôt que ces “marionnettes” qu’on enverrait volontiers directement au musée rétrospectif où elles ne manqueront pas de finir.
cela dit, et les limites de l’entreprise étant éclatantes, il reste une oeuvre littéraire fort émouvante, de grande tenue et de fort désespoir, qui “passe” bien dans ce style de jeu figé: un discours sur la mort qui contient des pages sublîmes et amères, une réflexion sur la condition humaine qui -hors des lignes politiques car les dépassant - n’est en rien trahie par le propos de l’équipe.

17.07        Jose Valverde est un actif, honnête militant du Parti Communiste Français.
Aussi,quand il réalise un montage politique tel que CHILE VENCERA, est il dans son élément. Il nage comme un poisson dans la merde à dénoncer.Il le fait avec une spontanéîté qui force l’adhésion. Le contenu prime la forme, mais le talent et le métier du réalisateur font que l’Art suit vraîment. Pourtant c’est la cause qui est servie par l’artiste et non pas l’artiste qui se sert de la cause comme c’est malheureusement trop souvent le cas ailleurs.
CHILE VENCERA nous parle pendant deux heures du Chili, mais ne ressort pas - et c’est son grand mérite - comme une vigoureuse dénonciation de ce qui se passe chez les autres. L’analogie des situations fait qu’on pense France presque tout le temps, et qu’on frémit tant éclate l’effrayante simplicité du jeu capitaliste international qui, selon les continents et les moments de l’histoire choisit ici ou là telle ou telle méthode pour asseoir ses profits.
Devons nous nous réjouir, au nom de l’espoir d’arriver peut être à faire la révolution un jour, d’avoir la chance de vivre dans un pays où il parait plus payant au maîtres de la moitié du globe, de laisser aux gens un espace de liberté, plutôt que d’employer la force brutale?
Valverde dit des choses simples, mais ces choses simples, seul un esprit politisé peut savoir les dire aussi évidemment.
Maître Baëlde, qui n’est pas de gauche, et qui assistait au spectacle sur mon flanc droit, a dit que c’était un “remarquable travail”. Voilà qui prouve l’efficacité de l’entreprise qui d’ailleurs, dès la seconde en Avignon faisait salle comble.
A mon avis, la voie de Valverde est là, dans des spectacles de combat, car il y est authentique et lui-même. Il perd son temps et son crédit à penser à donner de l’art “populaire” aux populations de Saint Denis qui s’en fouttent. Ses LOCANDIERA et RUY BLAS le minimisent par rapport à ses confrères souvent moins talentueux, moins scrupuleux, qui se servent de leurs tribunes périphériques à des fins bien parisiennes, au lieu de servir leurs publics.
Ces publics, veulent ils être servis en “culture bourgeoise”? Là est la question: n’y a t’il pas pour le “camarade” Valverde une mission plus essentielle à accomplir sur le plan national?

18-07-74    La démarche de Gérard Gélas me paraît de plus en plus désabusée, mélancolique, voire mystique, et la leçon que j’ai tirée de sa belle DÉESSE D’OR, c’est que le bonheur est inatteignable dans ce monde dont les hommes ont fait un supermarché, mais qu’il existe peut-être un autre monde après la mort qui... où... enfin il faudrait voir... peut-être... On ne peut guère se nourrir que de cet espoir-là! Suivez mon regard... D’ici à ce que dans deux ou trois spectacles on dise vraiment la messe dans la chapelle du Chêne Noir il n’y a que quelques pas à franchir, et je ne serais pas surpris que les bouillants gauchistes intraitables (et d’entrée de jeu jansénistes) de naguère, se muent en militants vibrants de la jeunesse chrétienne, à moins que ce ne soit en adeptes résignés de quelque religion orientale.
    Remarquez bien qu’ici, on ne parle pas encore de Dieu, mais ça ne saurait tarder, puisqu’on se tourne vers un au-delà rêvé et idéal opposé au présent fabriqué par les hommes qui se sont détournés des merveilles de la nature. Cet au delà est figuré par une danseuse en tutu qui tournoie joliment et dont le rêveur est amoureux (mais elle disparaît toujours au moment où il va l’étreindre) et par trois vieilles qui signifient les vertus du passé bafoué par les maîtres sataniques de notre univers. Le nom de Satan n’est pas non plus prononcé, mais enfin, cette putain qui ne lâche pas d’une semelle le désespéré lucide en quête d’une autre vie, lui ressemble bougrement.
    Curieux. Curieux vraiment que Gélas se détourne à ce point du positif, lui qui dans les combats pour que change la condition humaine était toujours au premier rang. Curieux qu’il semble ainsi démissionnaire. Et pas exaltant pour moi qui entend continuer à croire en l’homme malgré les clameurs désabusées inspirées aux idéalistes de CE monde par ceux qui ont intérêt à ce que l’ordre des choses se perpétue.
    Cela dit, le spectacle est beau, moins prenant que MISS MADONA mais bien rythmé, souligné par une musique permanente qui est enregistrée et qui fige le spectacle immuablement. Riche en effets sonores et en tableaux esthétiques. La jeunesse présente a bien applaudi, mais ce n’était pas l’enthousiasme. Comment cela pourrait-il l’être quand on lui tient un tel langage?

 COMMENTAIRE

 éternelle tentation des Pouvoirs
quels qu’ils soient:
mettre la culture à leur service.
Mais les méthodes varient
Donc, depuis Mai, la France a un nouveau Président de la République, Valery Giscard d’Estaing.C’est un homme de droite, certes, mais au style alerte et manoeuvrier subtil. Au cours des  années qui vont venir, d’importantes avancées viendront modifier le paysage de la société, sans toutefois, évidemment aliéner l’essentiel, c’est à dire le Capitalisme Roi.
Après le brutal Druon, un nouveau Ministre de la Culture est arrivé avec un look“sans chemise et sans pantalon”. En Avignon, il réside à la Magnaneraie et tient conseils en slip sur les bords de la piscine. Il, s’affiche ouvertement et sans complexe homosexuel Il vient du monde du spectacle. 

Il faut rendre hommage à l’extrême habileté de Michel Guy. En procédant spectaculairement à quelques déplacements de personnalités, il provoque des prises de positions vigoureuses en faveur des évincés, suscite des commentaires sur qui est qui, ce qu’il va faire et d’où il vient, et pendant ce temps-là la seule chose réellement réformatrice de sa “réorganisation” ne fait l’objet d’aucune exégèse. Le “réseau national d’abonnement”, titre qui recouvre celui (moins adroit) employé récemment d’”impresario d’État”, “l’office de diffusion” qui “fonctionnera en collaboration avec l’ATAC” va se mettre discrètement en mouvement dans l’ombre et “quoiqu’il ne s’agisse pas de dirigisme, surtout pas” (je cite), on se retrouvera l’hiver prochain devoir compter avec un organisme qui aura l’exorbitant POUVOIR DE FERMER COMPLÈTEMENT LE MARCHÉ FRANçAIS aux troupes qu’il n’aura pas choisies. Car ne nous y trompons pas : il y a un plafond au dessus duquel ceux -quels qu’ils soient - qui achètent des spectacles sont incapables d’aller budgétairement. Il suffira à l’organisme en question de proposer à perte, (ce qu’il sera sûrement mis en mesure de faire par l’octroi d’une subvention spéciale) pour que ceux qui ne bénéficieront pas de la manne à dumping soient automatiquement écartés. Alors que la solution de liberté serait de doter les acheteurs potentiels de moyens accrus au niveau local, leur permettant d’inviter qui ils voudraient sans être jugulés par l’argent -ce qui donnerait à tous des chances égales face à un marché divers-, le moyen envisagé contraindra ceux qui voudront vivre à devoir plaire à cet unique dispensateur de survie qui pourra à sa guise décider de qui doit circuler dans notre pays ou pas.
Le vieux rêve CNDC (Centre national de diffusion Culturelle) de Rouvet sera concrétisé sous Giscard alors qu’une levée de boucliers l’avait empêché de se réaliser sous De Gaulle!  L’ATAC, association technique d’action culturelle en devint la version édulcorée dont la principale tâche fut d’éditer un bulletin relatant les faits et gestes des privilégiés du système
lI va sans dire que cette structure nous menace directement Monique Bertin et moi, mais derrière nous aussi tous les créateurs quels qu’ils soient parce qu’ils seront à la merci d’un sélectionneur unique, qui aura SES goûts, SES options politiques et esthétiques. “Ce ne sera pas du dirigisme”! Voire! Comment fera-t-il, ce sélectionneur d’état, pour CHOISIR avec une constante JUSTICE ceux qui auront le droit de vivre et ceux qui ne pourront que crever? -Vous me direz : “Mais vous? Que faites vous d’autre? Vous aussi choisissez, et n’être pas sur vos listes pour une jeune troupe, ce n’est pas bon!” NON! Ce n’est pas grave, car
1°- nous ne sommes pas les seuls vendeurs,
2°- Nous nous adressons à une pluralité d’acheteurs potentiels qui tous sont coërcitifs, MAIS seulement à un niveau local, ce qui laisse leurs chances de survie aux troupes, quelles qu’elles soient.
    Bien sûr, la tentation qu’il y ait plus d’ordre dans les tournées chatouille, et sur le coup on râle lorsqu’on constate que Châlon, Mâcon, Lyon, Valence, Privas, Arles, Avignon, Nîmes, Marseille et Nice n’arrivent pas à se mettre d’accord sur un titre à des dates logiquement cohérentes. MAIS BON DIEU TANT MIEUX! Je ne suis pas pour l’économie libérale capitaliste. Mais comme on n’a pas fait la Révolution, c’est dans ce système qu’on vit. Toute mise en place de structure “coordinatrice” doit donc être combattue, car au delà des hommes momentanément en place, elle a EN SOI son contenu politique. Si Michel Guy veut vraiment sincèrement aider les troupes qui font la queue à progresser, qu’il dote donc de moyens décents TOUTES les structures d’accueil, qu’il oblige son secteur public (sur lequel je ne lui conteste pas le contrôle puisqu’il s’agit d’hommes qui ont accepté le contrat de l’État), à renoncer à la pratique de la concurrence déloyale (ce qui serait facile par une vigilance plus grande des inspecteurs financiers), qu’il aide par des subventions à la création, les troupes qu’il aimera à produire des nouveautés, MAIS qu’il laisse jouer le jeu de la libre concurrence au niveau de l’offre et de la demande.
Sinon, le sens de son action portera un nom, et ce nom c’est le FASCISME.

Re-COMMENTAIRE –celui là a-posteriori

A la relecture je ne peux pas m’empêcher de trouver ce commentaire un peu confus. Je ne pense pas que 40 ans plus tard je le rédigerais à l’identique.
Quoiqu’il en soit, C’est Philippe Tiry qui a été choisi pour diriger le nouvel organisme : ONDA “OFFICE NATIONAL DE DIFFUSION ARTISTIQUE”. A priori le titre était sans ambiguité
J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ce personnage qui fut tout au long de sa carrière un ami. Je l’avais connu administrateur de Fernand Voiturin au théâtre des Noctambules, puis de la Compagnie Fabbri. C’est avec Fabbri qu’il était entré dans l’institution quand ce dernier avait été nommé à la direction d’un centre dramatique à Aix en Provence qu’il n’honorait de sa présence que rarement. Il avait ensuite été directeur de la Maison de la Culture d’Amiens
A malin malin et demi! je viens d’évoquer la stratégie du Ministre. Le nommé a su tout de suite qu’il serait très impopulaire s’il créait une structure directement opérationnelle. Il l’a donc infléchie dans le sens d’un organisme de conseils doté d’un budget lui permettant d’aider certaines structures locales moins riches que d’autres à acquérir des spectacles autrement inatteignables pour elles. Sous son impulsion, et je crois bien pour le déplaisir du Ministre qui a, il faut bien le dire, été roulé, l’ONDA est devenu un lieu de rendez-vous de beaucoup de compagnies et de programmateurs. Philippe Tiry avait le sens de la convivialité. Il aimait tenir table ouverte chaque jour de 13h00 à ... disons 14h30

Re-re COMMENTAIRE

Les années ont passé. Le « libéralisme » est devenu triomphant mais jamais la France n’a engrangé autant de fonctionnaires imbus de dirigisme. Momentanément il n’y a pas encore d’enreprise d’état pour gérer la programmation des structures françaises. Mais il n’en va pas de même pour l’exportation : La dernière anecdote en date est la transformation de l’A.F.A.A. en CULTURE France  ce qui signifie pour les étrangers qu’il n’y a qu’une culture exportable depuis notre Pays. La culture officiellement agréée.

FIN DE  COMMENTAIRES

Cependant ce cru 1974 du festival programmé par Paul Puaux, ne m‘a pas laissé de grands souvenirs si ce n’est que Lucien Attoun avec son THÉÂTRE OUVERT  semblait y devenir incontournable.

 28-07-74    La compagnie du Bois Lacté de Stephan Meldegg joue LE FLÉAU DES MERS, mélodrame parodique replacé dans le contexte des régimes politiques qui se sont succédés en France de CHARLES X à la Commune, IN Festival, ce qui lui donne accès au théâtre municipal, mais surprend car la qualité du spectacle n’a rien d’exceptionnelle, son originalité n’est pas fantastique, son message point nouveau, bref c’est une honnête pas mauvaise réalisation qui à mon avis ne fera pas un rond à Paris et qui n’apporte rien dans une compétition comme celle-ci. Cela dit, ça se laisse agréablement regarder et entendre et c’est joué avec entrain par une troupe qui chante correctement en play back.

29-07-74    La présence du Théâtre Populaire de Lorraine de Jacques Kraemer dans le Festival, me paraît par contre fort justifiée et j’ai été assez séduit par CE RETOUR DU GRAULY que j’ai vu au Cloître des Carmes sans éprouver la moindre sensation de longueur. Car Kraemer a l’art de la transposition LISIBLE et il utilise très joliment le conte issu de l’imagerie populaire messine pour dénoncer comment ceux qui prétendent lutter contre la pollution, la guerre, le crime et l’exploitation de l’homme sont en vérité ceux qui en sous main commandent à ses instruments d’oppression. Tout y passe, gentiment, dans la bonne humeur, et le Grauly combattu par un espèce de super 007 au service des capitalistes messins n’est autre que le détective lui-même qui se repaîtra à la fin de la délectable vision de Metz détruit par le général du coin et qu’il fallait détruire parce que le peuple allait renverser le Pouvoir en place. C’est un conte exemplaire mais le didactique n’y est point apparent et la moralité se tire toute seule. Un style de jeu très particulier, appuyé, exagéré mais pas lourd, caricatural mais pas gros, achève de conférer à cette soirée pas comme les autres un petit air concernant. Je pense qu’en Lorraine, où l’exotisme ressenti en Avignon ne joue pas et où les allusions aux personnalités locales doivent sauter aux yeux, surtout pour des spectateurs ayant déjà vu LA FARCE DU GRAULY jouée précédemment, le spectacle doit être percutant et utile.

30-07-74    Il paraît que le théâtre éclaté va éclater faute de moyens de survivre. C’est dommage, mais SOLDATS, que j’ai vu à 18h à Champfleury, m’a paru exemplaire de ce qu’il ne faut pas faire tout comme J’AI CONFIANCE DANS LA JUSTICE DE MON PAYS que j’ai revu dans les jardins de la fac de sciences le soir, m’a semblé exactement ce que j’espère et attends d’un théâtre militant, C’EST-À-DIRE qu’il me concerne, qu’il ne soit pas chiant, m’émeuve, m’indigne et me fasse rire, en somme soit un spectacle qui m’accroche et par sa forme et par son message.
Or, l’exposé romancé en bandes dessinées d’une grève de la UNITED FRUITS, sans rupture de ton, donc ronronnant; historiquement situé en 1928 donc il y a très longtemps, vraiment je m’en fous.
En plus, ô théâtre éclaté, à écouter la morale de ton spectacle, on pourrait croire qu’aujourd’hui les ouvriers de la UNITED FRUITS ont conquis leur droit au travail bien payé dans des conditions décentes. Alors Merde, quoi! On frise l’imposture.
Pourquoi, camarades, n’avez-vous pas pondu un petit postlude dénonçant le fait que depuis 46 ans rien n’a changé dans cette partie du monde?
Cela dit, SOLDATS monté avec plus de talent aurait pu être intéressant car le vrai sujet montre comment les Pouvoirs font de paysans des soldats qui tireront sur leurs frères. Évidemment ça, c’est concernant, mais ça le serait davantage si les soldats choisis étaient des CRS de 1974 en France.

31-07-74    Vu LA NUIT DES PLEINS POUVOIRS de Téphany monté par Meyrand à Benoît XII. Le Centre Dramatique de Reims dont l’administrateur est Téphany a acheté 10 représentations de ce spectacle pour une somme de 80.000 Frs.  Je ne commenterai pas    Médiocrité est le mot qui définit l’entreprise qui pue le vieux par tous ses pores, quoique ses intentions soient bonnes. Pauvre Rémois.

31-07-74    Écouté à Théâtre Ouvert la pièce de Michel Hermon : LE BOUT DU MONDE. Dans un univers semé de chausse trappes à l’antique, deux mecs dont l’un tuera l’autre à la fin, et qui m’ont paru grecs de costume et d’esprit, effectuent une longue marche en devisant poëtiquement et en exprimant des sentiments dont l’auteur seul doit connaître le sens. C’est élitaire. C’est inutile. La voixd’Hermon est étrange.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 4 avril 2007 3 04 04 2007 19:15
01-08-74    COUPLES de Catherine de Seyne est évidemment un peu mysoandre, mais ça change de la misogynie d’hier chez Hermon, c’est de meilleure volonté, c’est plus utile, plus concernant et d’une forme moderne qui surprend dans ce off Festival. La réalisatrice entend montrer que l’homme, à travers les âges, s’est ingénié à renverser le rapport fondamental des sexes, où la femme, par le sang, le lait et l’enfantement avait de droit la primauté, jusqu’à, par le truchement des religions, aliéner, avilir, mépriser, inférioriser sa partenaire, puis aboutir du fait de la civilisation d’exploitation hiérarchique qui est la nôtre, à créer une situation où personne n’en peut plus. J’aime mieux dans ce montage les scènes directement “tranches de vie exemplaires”, plutôt que celles qui essaient de nous communiquer une signifiance symbolique (ce dernier mot est mauvais mais je n’en trouve pas d’autre). Certaines sont même très émouvantes et ce n’est pas moi qui contesterai l’appel final pour une révision du rapport hommes / femmes. Et il me semble même que Catherine de Seyne perçoive à quel point la réalité est économique, que donc la guerre des sexes ne doit pas être placée sur un plan masquant cet essentiel. Et la fin est en fait un appel à la réconciliation. Bien. Esthétiquement, c’est en plus un spectacle vif, riche en trouvailles de détails, où les quatre acteurs, (deux hommes et deux femmes) se dépensent sans compter, avec souplesse et talent, où la pudeur est insolite (le mot “règles” n’est pas prononcé et tout ce qui a trait au vocabulaire de l’Amour est transposé), où jamais ce qui est dit et fait sur scène ne laisse indifférent; bref, c’est très bien, et je suis très content d’avoir, le temps d’une soirée, “participé” à ce combat.

RENTRÉE  2004 / 2005

En ce temps là, il n’y avait pratiquement pas de saison d’été. L’usage voulait qu’après Avignon, tous les professionnels disparaissent dans la nature. On se retrouvait vers la mi-Septembre mais c’étaient généralement des spectacles de boulevard qui ouvraient le tir et je n’étais pas invité dans ces théâtres là. C’est pourquoi il y a un hyatus dans mes comptes rendus.


11-10-74    Si le théâtre est le reflet des temps, singulièrement significative est LA LETTRE À LA REINE VICTORIA que Bob Wilson trimballe actuellement à travers les festivals européens. Car cette “vision du monde” telle que la perçoit (nous informe-t-on), un enfant handicapé, c’est (pour moi en tout cas) autre chose que la projection d’un cas pathologique, donc particulier. Celui-ci n’est que prétexte, excuse : en vérité, l’univers décrit me semble être celui qui fout le camp sous nos yeux d’Occidentaux “cultivés”. C’est un univers chaotique, décadent, en voie d’évidente destruction, où le “langage”, véhicule de la communication, n’est plus lisible, devient choc et contre choc de phrases vides de sens qui s’interpénètrent et deviennent parfois simples cris dont la gratuité n’est qu’apparente. Subsiste de cette débâcle la BEAUTÉ à l’état pur, la musique harmonieuse, la merveille des tableaux plastiques. Cette beauté a un relent de MORT. Elle demeurera immobile, figée pour l’éternité, planant comme un souvenir au dessus de la destruction apocalyptique que se préparent les hommes.
Il n’est pas question de “politique” dans ce spectacle, mais c’est certainement l’un des plus profondément “signifiants” qu’il m’ait été donné de voir, une EUGÈNIE KOPRONYME irrationnelle (mais comment exprimer l’inconcevable?). Et c’est la première fois que l’esthétisme me paraît prendre une densité : c’est l’esthétisme lui-même qui est “politique”. En cela Bob Wilson dépasse en lucidité tous ses contemporains et si son “Art” fait songer à celui de Chéreau, sa “voie” apparaît comme beaucoup plus profonde et surtout plus universellement concernante. Il se dépasse également lui-même par rapport au REGARD DU SOURD où la non présence du son articulé apparaît avec le recul comme un manque. Il y avait aussi dans ce spectacle une volonté d’étonner à tout prix qui n’existe plus. Bob Wilson a évolué vers sa propre pureté.
    Reste que MOI, j’ai été atteint intellectuellement, non physiquement. C’est l’intelligence du propos, sa valeur démonstrative (et bien sûr l’extraordinaire qualité de l’exécution) qui m’ont touché. D’autres ont ressenti plus intimement la chair de la leçon. Ils l’ont éprouvée. Chacun reçoit ce spectacle selon SA sensibilité propre, et ce n’est sûrement pas son moindre mérite.

12-10-74     Je ne sais rien de Hartmut Lange, si ce n’est qu’il est allemand et que sa pièce : TROTSKY À COYOACAN date de deux ans. Je n’ai donc aucune référence et le programme du nouveau Théâtre Mécanique ne m’a pas éclairé. Au niveau des impressions reçues, il m’a semblé que le personnage de Trotsky, montré ici dans sa forteresse mexicaine assiégée par les agents de la Guépéou dans les jours précédant immédiatement son assassinat, était fort minimisé. Le vieillard détesté en tant qu’homme mais admiré comme penseur marxiste, est ici décrit comme un homme aimable, ayant de l’humour, et mû dans sa voie de la IVème Internationale plus par l’entêtement que par la réflexion. Il est aussi présenté comme un rêveur nourrissant des illusions quant aux capacités de lucidité de la classe ouvrière. Bref, ce Trotsky-là ne paraît pas être très intelligent, et le petit monde des 7 “apôtres” qui groupait l’intégralité des Trotskystes ne paraît pas très enraciné dans les masses laborieuses. Il semblerait que l’auteur ait même voulu souligner à quel point ce déviationnisme était coupé des dites masses. Soit! Mais j’eusse aimé que sa démonstration fut plus étayée, plus nette, plus partisane. Ce soir, j’ai assisté à un divertissement plaisant autour d’un grand sujet. J’ai ri parfois. Je ne me suis pas ennuyé. J’ai admiré la “forme” de la pièce qui est parfois novatrice. C’est très bien joué et Virlogeux avec une barbiche ressemble beaucoup à Trotsky. Gérard Desarthe, en fidèle contestataire du maître, fatigué et pourri de réactions aristocratiques (l’odeur de la volaille l’incommode) est remarquable. La mise en scène d’Engel est riche et exacte.
C’est vraiment très bien, tout ça. Mais je suis resté sur ma faim. Je ne crois pas qu’on puisse traiter de Trotsky aussi légèrement.

13-10-74    Je trouve qu’en imprimant partout qu’il crée en France BAAL de Brecht, François Joxe ne manque pas d’air. Je sais bien que Genève n’est pas la France, mais enfin c’est Rochaix qui a révélé la première pièce de Brecht dans notre langue, et il l’a tournée dans notre pays et même dans la région parisienne. Je ne saurai oublié sa réalisation. Je l’oublierai d’autant moins que j’y ai souvent songé en assistant à la lecture si différente du Chantier Théâtre. Cette lecture est, si j’ose dire, plus lisible que la précédente. Il y avait du flou dans la version de Rochaix. On s’y perdait parfois. C’était beaucoup plus long (Joxe a le sens du rythme et son découpage de la scène en lieux qu’il privilégie les uns après les autres lui permet de réduire les noirs au maximum pour le plus grand profit du rythme et de la continuité du récit). Mais l’impression ressentie était tout autre et la leçon n’était pas la même. Le Baal de Rochaix me semblait être une projection du jeune Brecht anarchiste protestant contre une société qui l’étouffait et qu’il n’avait pas encore appris à combattre. Celui de Joxe m’apparaît comme la dénonciation par Brecht auteur, d’un Asocial chronique, irrécupérable, du moins dans notre type de société. La succession de tableaux courts que nous voyons ne nous montre en effet qu’un baiseur sans scrupule, un buveur alcoolique, un “poëte” désabusé, stéréotype de “l’artiste” incompris (parce que ne faisant pas les ronds de jambes nécessaires), un égoïste innommable, qui tue son meilleur ami vers la fin, non pas comme chez Rochaix dans un accès de désespoir romantique, mais tout bonnement comme un mauvais garçon en état d’ébriété qui provoque un rixe dont l’issue fatale lui échappe. J’ai l’impression qu’à trop vouloir éclairer l’anecdote, Joxe a rabaissé le personnage et l’a vidé de son contenu politique. Patrick Abrial, qui joue le rôle, accentue cette évolution en me faisant songer à des mecs comme... je ne mettrai pas de nom, c’est-à-dire à des cas quasi pathologiques de types qui ne réussissent pas malgré leurs talents parce qu’ils font tout pour décourager ceux qui les aiment et les admirent. Ce n’est pas le “système” qui les bloque. C’est leur propre paranoïa.
Bref, le BAAL de Joxe ne suscite ni sympathie, ni pitié, (et il est d’ailleurs abandonné comme un chien à l’heure de sa mort par la classe ouvrière).
Cette représentation est donc plus intéressante en référence à celle de Rochaix qu’en soi. Reste que, même réduite à 2h20, la pièce est trop longue. Je répète qu’elle est mal fagotée. Les redites s’y multiplient et l’abondance des clichés sur le ciel violet et les étoiles est le fait d’un auteur qui n’a pas acquis sa maîtrise. Joxe a-t-il voulu accentuer cet aspect, et se moquer du même coup des projections brechtiennes? Sur l’inévitable rideau blanc (dont il a su rendre originale l’envolée), il projette toute la soirée des arbres, des nuages, des cieux, et ce serait un excellent contre point si les images étaient bonnes. Mais la qualité du film est si dégueulasse qu’on doit se contenter des intentions.
C’est Patrick Abrial qui a fait la musique. Ses propres morceaux sont médiocres. C’est du cabaret  rive gauche du type le plus courant. Mais le chœur des enchaînements est remarquablement beau, quoique l’amateurisme y montre, sans doute par impécuniosité, le bout de l’oreille au niveau de l’exécution.
Dans son programme, Joxe nous dit (entre autres) qu’il y a chez Baal une quête de pureté que la société rend inatteignable (je cite de mémoire). Oui. C’est bien ce que j’avais ressenti chez Rochaix. Mais pas chez lui. Ou plutôt (pour être honnête), cela partait effectivement comme cela avec la première scène, (le cocktail mondain fait pour lancer le poëte et au cours duquel il fait scandale). Mais cela déraille très vite à grand renfort de mépris du prochain et de misogynie. Rochaix avait-il trahi Brecht? Est-ce Joxe? Est-ce que j’aimerais, MOI, qu’on exhume un jour SOLEIL que j’ai écrit à 18 ans? Je me le demande!

15-10-74    Le Fanal est une très jolie cave médiévale située rue St Honoré à la hauteur de la Samaritaine. Le taulier m’a fort poliment offert un whisky. J’ai vu deux spectacles : d’abord une pièce de Jean Delpierres intitulée UNE ÎLE POUR LE FIVE O’CLOCK, montée avec métier par Antoine Mosin. J’ai été surpris car je me souvenais de GETHSEMANIE et d’autres œuvres poëtiques de l’auteur. Or, tout en rasant les toits du boulevard, c’est à Ionesco que fait, au niveau du style, songer cette piécette drôle qui renvoie dos à dos la “bonne” société britannique, et une bourgeoise qui a passé dix ans dans une île déserte et en a ramené un gorille comme mari. On ne voit le gorille (joué par Mozin) qu’à la dernière minute. L’univers montré est “insolite”, “étrange”, avec un ton désuet qui doit sonner rétro aujourd’hui. En tout cas pour un lundi, il y avait beaucoup de monde.
C’est Anne Alexandre avec ses CONFESSIONS D’UNE BOURGEOISE, qui finit la soirée. Les textes de Maupassant qu’elle récite sont un vrai régal, et elle n’est vraiment pas mal.
Une programmation “facile” s’adressant à un public ni gauchiste ni épris de nouveautés esthétiques. Le Fanal annonce une pièce d’Anouilh.

6-10-74    UBU À L’OPÉRA est incontestablement un grand spectacle. Georges Wilson, adaptateur de ce Salmigondi issu des œuvres de Jarry, metteur en scène et acteur de haut vol, y fait figure, avec son équipe, de professionnel de première classe. Professionnel dynamique, énergique, exact, “jeune” (ainsi que l’ont souligné des critiques), et novateur : son expérience de “musicaliser” Ubu est pleinement convaincante. Je dirai même que la musique d’Antoine Duhamel AJOUTE au surréalisme du texte et des situations, ce qui n’est pas un mince mérite. En vérité, la frêle anecdote est à ce point soutenue par ces notes bizarres, par ces accords étranges, et par ces borgorysmes qui viennent en prolongement des mots jusqu’à leur conférer une densité jusque là inconnue, qu’on finit par CROIRE à cette dérisoire épopée polonaise et célèbre. La soirée passe comme un enchantement tant les trouvailles se succèdent, tant la QUALITÉ sans luxe intempestif s’impose. Wilson est un seigneur. Il n’a pas besoin de montrer qu’il a eu des “moyens”. Il n’en a d’ailleurs visiblement pas eu tellement. Juste ce qu’il fallait.
Comment définir ce spectacle? Il est INTELLIGENT. Il est aussi désabusé, car il gomme tout ce qui était CRITIQUE dans l’anarchisme de Jarry. Un pouvoir chasse l’autre. L’un est paré de dorures de la race et de la tradition, l’autre est vulgaire et ordurier. Mais les deux font bon marché du peuple. Or le peuple est sous-jacent chez Jarry (ou est-ce que je l’ai rêvé?). Ici, il est absent et d’ailleurs les scènes où Ubu exerce son Pouvoir sont presqu’entièrement coupées. Le “message” de Jarry, Wilson pète dessus. Il s’en fout. Mais son UBU À L’OPÉRA est presqu’aussi signifiant que la REINE VICTORIA de son homonyme.
À civilisation qui fout le camp, spectacles qui le CONSTATENT. Oui, le théâtre est vraiment le reflet des temps. Il ne s’adresse directement qu’au petit nombre, mais souterrainement il véhicule la vérité fondamentale. Jarry l’avait annoncée. Avec l’aide de Duhamel, le vieux Wilson va plus loin. J’aurai presqu’envie d’écrire : il peut mourir maintenant. Place aux jeunes qui auront “oublié” cette culture-là!


17-10-74    Il existe, me dit-on, une pièce d’auteur belge à la mode, un nommé René Kalisky, qui s’intitule “LE PIQUE NIQUE DE CLARETTA”, et qui conte l’odyssée de Mussolini et de sa jeune maîtresse aux jours qui précédèrent immédiatement leur mort. Placés par Hitler sous la “protection” des SS, ils annoncent leur projet de reconstituer dans une haute vallée alpine l’élite du Fascisme. Le Dictateur déchu vise sans doute plus vraisemblablement à passer en Suisse. L’échec politique ne lui a rien fait perdre de sa superbe. Et il semblerait que sa faconde sexuelle n’ait jamais été aussi exigeante qu’à ces heures où les partisans le traquent pour l’exécuter. Cette pièce là, montre le bout de l’oreille vers la fin du spectacle monté en ses quartiers d’Ivry par Antoine Vitez, lorsque le metteur en scène, un peu fatigué sans doute ou à court d’imagination, laisse quelques séries de répliques s’échanger entre les personnages. Mais comme pendant 1h49 sur 2, le “texte” n’est pour lui que support à exhiberSA gratuité (à moins que ce ne soit une illisible accumulation de “degrés”), j’affirme que je ne l’ai point ENTENDU. J’ai assisté à une représentation exemplaire de ce qu’on n’a pas le droit de faire avec une œuvre neuve : un réalisateur ABUSIF s’en est servie afin de s’exprimer soi-même. Je suis incapable, et c’est bien regrettable, d’estimer si Kalisky est un nostalgique du Fascisme ou un dénonciateur des mythes qu’il signifiait. Vitez me montre un monde bordé de miroirs déformants, isolé dans un temps indéfini, où des personnages se meuvent irréellement, mus par une foi gommée, en une série d”’actions” “sans mémoire”, “jouissance de l’instant présent” (vous imaginez bien que je cite le programme, merci, cher programme!).
Qu’est-ce qui est de Kailisky là-dedans? Qu’est-ce qui en reste au delà de cette gestuelle imposée aux acteurs et qui les rend gauche, et de ce jeu qui ne laisse aucune place à la liberté? De cette esthétique qui sent son procédé? Et de cette gravissime volonté d’IMPOSER au public une lecture qui MARQUERA l’oeuvre? N’est-ce pas fasciste, ça? Dois-je vous dire que Benito Mussomini est joué par un acteur gringalet? Sans doute est-ce pour prendre en défaut la “mémoire collective”! (Je récite!). Soit! Mais alors POURQUOI Jean-Claude Durand campe-t-il son héros dans des attitudes qui rappellent d’authentiques souvenirs?
Allons un peu plus avant. Finalement nous avons sous nos yeux grâce à Vitez un univers actuel rétro. Il plane sur tout le spectacle un souffle nostalgique. Kalisky, d’après ce qu’on en sait, est un Juif qui n’arrive pas à se dégager de la grande aventure survenue à son peuple vers les années 40/45. De pièce en pièce, il exorcise. CONDAMNE-T-IL? Vitez voudrait bien faire croire que LUI condamne. Mais ne se trahit-il pas lui-même et les intentions exposées dans le programme ressortent-elles du spectacle? Voire, CAR QUOI DE PLUS TOUCHANT QU’UN HÉROS AUX ABOIS? C’est qu’il porte beau, le bougre! Et puis, il le dit lui-même : faudrait voir à ne pas le confondre avec Hitler! Le “théâtre élitaire pour tous”, est-ce que ce n’est pas une définition fasciste? Ne s’agit-il pas en l’occurrence du théâtre d’un homme qui s’estime lui-même d’élite OCTROYÉ aux populations d’un quartier de banlieue où il est téméraire de demander son chemin aux loulous? - “Rue Ledru Rollin? SVP!” On vous renseigne. -”Studio d’Ivry?” Esayez donc!
Je me souviens d’un Vitez qui faisait avec talent du théâtre utile. D’un homme intelligent, lucide et “politique”. Que diable est-il arrivé à cet homme-là? Je suis triste.


18-10-74    Chut Ne le répétez pas! On s’est tiré pendant un noir du Théâtre de l’Odéon hier soir, (après s’être quand même fait chier comme rarement pendant 2 heures dans l’attente de plus en plus angoissée d’un entr’acte qui ne venait pas). Le titre était pourtant racoleur : LA NOSTALGIE, CAMARADE et l’auteur, bon, on ne sait que je l’ai jugé “tricheur” dans le temps. Mais “vieux con”, c’est la première fois que j’ai envie de dire ça de François Billetdoux. On nage dans la TRANSPOSITION. (Bon Dieu! voilà qui me rajeunit) : Le monde est un théâtre qui ferme. Les uns restent attachés aux valeurs du passé et essaient de les protéger de la démolition. Les autres vendent à l’encan, liquident et ne gardent QUE ce qui pourra servir dans l’avenir.
Bon! C’est pas une mauvaise idée, d’autant plus qu’on peut aussi prendre la pièce au niveau de son prétexte, s’interroger sur le théâtre EN SOI en même temps qu’on s’interroge sur le monde, évoquer l’AMBIGU à quoi a sûrement songé notre auteur.
Mais quel style Bon Dieu! Le “langage m’a hérissé”. Et pourquoi y-a-t-il tant d’intrigues qui se poursuivent parallèlement les unes les autres en forme de discours isolés? Intrigues banales, faites de personnages archétypés qui sentent le vu et entendu depuis toujours.
Et puis, c’est monté par Roussillon sans imagination, quoiqu’avec des beaux éléments de décor de Yannis Kokkos, et joué, faut voir comme, par les illustres comédiens français. Bref! une soirée perdue!


19-10-74    Je ne crois qu’il faille chercher à comprendre l’univers de Romain Weingarten. On le sent ou on le rejette, mais il ne s’analyse pas rationnellement, ce qui est d’autant plus perfide que la plupart des personnages apparaissent (au moins à l’entrée de jeu) nimbés de banalité quotidienne. L’anecdote est au surplus simplette et il est bien évident que le double assassinat d’un couple paisible dans un immeuble coupé en six tranches, où nous voyons vivre des gens, n’est qu’un vague prétexte. Pourtant en sortant de la représentation, il me revenait une image qui me poursuit beaucoup ces temps-ci : nous (c’est-à-dire les hommes) sommes sur une montagne. Devant nous c’est le brouillard et derrière c’est le chaos. Il me semble (mais est-ce moi qui l’éprouve), que tout ce que je vois en ces temps de la rentrée 74, montre plus ou moins ce chaos qui est celui de notre civilisation et de notre culture. Et LA MANDORE en particulier, me montre par cette apocalypse à l’état figé, mais se créant, s’installant à mesure que la pièce va vers son terme et que ses personnages (dont chacun suit son propre discours) vont vers la destruction. Structuré hypocritement, mais organisé au début, le microcosme décrit devient de plus en plus absurde, portant sa mort en soi.
L’intervention du “merveilleux” elle-même, si chère à Weingarten, prend ici les traits d’une méchante fée tortionnaire d’une fillette et qui est certainement la MORT elle-même, dominant toutes les actions parallèles d’une présence constante. Son bestiaire est sans charme et se résume à un gros chien ours inquiétant de par ses dimensions. On pourrait dire que tout est vu par les yeux d’un enfant, mais cette lecture du monde est terrifiante. C’est un enfant comme le Victor de Vitrac, qui a une effrayante lucidité. Son appréhension de notre fin de jeu n’est comme dans l’ÉTÉ, apparemment pas politique mais elle dépasse le politique. Elle est constat d’échec. Weingarten n’est plus comme naguère en position de repli. Il se recroqueville dans le désespoir, un désespoir d’ailleurs plein de santé où le savant qui lancera la bombe définitive le fera dans la bonne humeur, inconsciemment. Vous pouvez dire que je délire mais répétons-le : je n’explique pas. Je ne m’y frotte pas. J’éprouve. J’éprouve que l’oeil jeté par le poëte sur le monde est méchant, cruel, impitoyable. Devant les yeux de Weingarten, le brouillard est sans déchirure. Pour lui la course est au bout. Il n’y a que derrière. Un “derrière” qui ne ressort pas de l’intelligence ou du raisonnement, qui est purement sensuel, quasi magique.
La réalisation de Daniel Benoin ne rend qu’imparfaitement cette magie pour plusieurs raisons. D’abord, son plateau du théâtreSorano lui a imposé un dispositif étriqué où les acteurs, visiblement trop à l’étroit, se bousculent dans des espaces insuffisants. Ensuite, la pauvreté l’a empêché de construire une maison qui soit à la mesure des intentions de la pièce. C’est un dispositif fonctionnel où l’art n’entre pas et laisse l’oeuvre à nu, sans support esthétique. Pour une fois, je crois qu’une telle dimension aurait été utile. Enfin je ne crois pas que la distribution prestigieuse serve le propos car les acteurs ne peuvent pas s’empêcher de montrer qu’ils ont accepté de jouer là pour se faire personnellement valoir. Henri Tisot en concierge est très bien, mais tire au boulevard. Pascale de Boysson et Catherine Lachens se font “remarquer”, mais pas tellement en serviteurs de leurs rôles. Quant à Danièle Delorme en fée, elle donne l’impression d’être une débutante crevant de trac, à moins que ce ne soit celle de s’emmerder prodigieusement. Weingarten “compose” un professeur slave qui m’a paru coincé aux entournures.
Finalement, les mieux sont les plus modestes, et Helga est très bien, tant le personnage écrit pour elle lui convient. Bref, le spectacle ne fonctionne pas à plein rendement. Était-il d’ailleurs tout à fait au point hier soir? La sensibilité de Benoin a-t-elle exactement recoupé celle de Weingarten? Son apport est exceptionnellement peu apparent. J’ai employé le mot “magie”. Il y a un autre mot qui doit intervenir, c’est “musique”. L’oeuvre écrite agit en effet “musicalement”. Elle touche aux fibres du corps. Le spectacle joué reste étonnement atone, neutre, et comme FROID. Je ne crois pas que Benoin ait assez DÉLIRÉ. Il est resté sage en face de ce qui confine à la folie.
L’atmosphère ne s’installe donc pas, et c’est dommage. La fin de la représentation est confuse, platement, alors qu’elle devrait être dingue.
À la sortie, un critique qui était au Billetdoux la veille, disait : “Deux soirs de suite, c’est trop”. En fait, il avait un peu raison car les deux spectacles ont un peu la même démarche et le constat est identique. Reste que LA MANDORE de Weingarten plane sur des hauteurs que n’atteint pas LA NOSTALGIE CAMARADE! Mais Benoin l’a RABAISSÉE.
Espérons cela dit, qu’un auteur surgira qui essaiera de regarder devant lui avec des yeux capables de percer le brouillard autrement qu’au travers des schémas “politisés” tout faits. Il me semble qu’il y a longtemps que je réclame cette “imagination” des poëtes.
L’évidence maintenant partout étalée que notre culture s’effondre est elle le SIGNE que l’un d’eux fera prochainement cet effort? Je le souhaite.

COMMENTAIRE a posteriori

Relire ces compte-rendus plus de 40 ans après n’a rien d’exaltant. J’ai écrit en préambule que ces carnets étaent le reflet d’une lente désespérance. Ce n’est ici malheureusement que le début.
Peut être est il temps à travers cette publication par blog d’ouvrir une tribune de discussion. Et d’essayer ensemble de retrouver des repères, c’est à dire des buts à atteindre, ou en tout cas à espérer. « Il nous faut des mystifications nouvelles » a écrit le prémonitoire Eugène Ionesco en 1946. MYSTIFICATIONS ? Voire ! Le désespoir est au pouvoir pour beaucoup, l’indifférence pour d’autres, le sentiment d’une fatalité incontournable pour la plupart, la résignation quasi pour tous, la sensation d’impuissance pour ceux qui se révoltent et la passivité paresseuse de la « majorité silencieuse » qui, d’ailleurs, s’accommode au fond pas si mal d’un état du monde résolument sans idéal.  
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mardi 3 avril 2007 2 03 04 2007 19:21
Ce nouveau carnet entre en continuité immédiate avec le précédent.

20.10 – Assez curieuse démarche que celle qui a amené José Valverde à s’associer avec Jacques Luccioni pour monter FIGARO CI, FIGARO LA, d’après le BARBIER « DE SÉVILLE de Beaumarchais et Rossini ». En vérité, de Beaumarchais, il ne reste que quelques répliques célèbres ; de Rossini, l’ouverture et les grands airs. Il y a par contre un important texte de Valverde, qui montre l’équivalent moderne, à ses yeux, des personnages et de l’intrigue de Beaumarchais : un chef de gang du Chicago des années 20 séquestre sa fille pour la vendre à Al Capone qui en offre 1.000.000 de Dollars ! Un gangster repenti veut Rosine pour faire la nique à Al Capone et il engage un nommé Figa, qui est un des hommes de main du gang et a donc ses entrées auprès de la nana. On voit la symbolique de la chose : les héritiers de la noblesse du XVIIIe siècle sont les racketteurs d’il y a 50 ans. (Pourquoi n’a-t-il pas cherché une équivalence plus moderne ?). Ouais ! Je n’ai pas pu tout voir parce que j’étais avec  un ami qui n’aimait pas les moments lyriques pourtant très honorablement chantés par les artistes du Centre Musical et Lyrique, accompagnés par un bon orchestre. Mais il m’a semblé que cela ne fonctionnait pas très bien. Finalement, la partie TGP est un commentaire qui m’a paru laisser assez indifférent un public venu pour entendre une musique connue. Le rythme de la partition étant immuable, la partie moderne est contrainte de s’étaler en des « meublages » évidents. Il y a notamment un nombre considérable de traversées de plateau par des putes ou des gangsters qui prennent un air absent. On sent que Valverde s’est dit par moments : « Bon qu’est-ce qu’on pourrait bien faire à ce moment-là en attendant que ces bougres aient fini leur chansonnette ? ». Une fois de plus, on a envie de dire que sa tentative de réinventer une modernité est intéressante, mais que le résultat n’est pas satisfaisant. Néanmoins, ça se laisse voir avec plaisir. Mais est-ce que Valverde ne sous-estimerait pas un peu son public ?

23.10 – Il y a deux parties complètement distinctes dans le spectacle que Philippe Adrien présente au Théâtre des Amandiers de Nanterre, dans le cadre, il faut le souligner, de la tribune de recherche de Pierre Laville. D’un côté, LES BOTTES DE L’OGRE, « dialogue » pour un seul acteur, est une pièce écrite, au départ jouée dans le respect du texte, et interprétée selon la volonté du metteur en scène. Nous sommes dans la forme classique. De l’autre, la RESISTANCE est le fruit d’un travail « d’atelier ». Le jour de la première répétition, il n’y avait qu’une idée et le spectacle, texte y compris, a pris forme au cours du travail. Philippe Adrien nous offre donc un festival de ses options. Elles ont un point commun, et ce point  se recoupe avec ce qu’il me semble voir et entendre quasi partout depuis le début de la saison : l’occident chrétien est foutu. L’Art précède pour une fois le fait politique, ou plutôt le prolonge : derrière nous, autour de nous, c’est le chaos. L’imposture a engendré l’immobilité semblable à la mort. Bob Wilson, Billetdoux, Weingarten, Kalisky / Vitez, Adrien maintenant, le disent chacun à sa manière. Ce qui était scandale quand Ehni écrivait EUGENIE KOPRONYME (il y a quoi ? 10 ans ?) est devenu fromage universel. Les foules de l’Ouest se repaissent du spectacle de leur propre fin. Elles s’installent sur la tribune d’où elles regarderont comment la « crise » aura raison de leur civilisation. Tandis que dans l’Est, les foules s’endorment sur les bienfaits d’une économie de plus en plus quiète. Elles conquièrent le confort. C’est devant des belles TV couleur individuelles placées dans des appartements surchauffés, que les Moscovites regarderont s’effondrer la culture capitaliste, sans se rendre compte que leur rideau de fer est illusoire… et que la vie qu’ils proposent est aussi peu exaltante que celle de l’homme ordinaire décrit dans LES BOTTES DE L’OGRE, magistralement campé par Michel Berto, qui arrive à nous atteindre 75 minutes durant, quasi immobile sur fond de Folon et dans une pénombre qui ne laisse deviner ses traits blafards que par instants, sa voix nous parvenant par l’intermédiaire d’une sono, bref tous les handicaps possibles étant accumulés pour rendre difficile la tâche de l’acteur. Cet homme, qui se demande pourquoi il devrait ne remonter qu’au ventre de sa mère et pas aux couilles de Papa, ne trouve en lui, autour de lui que le brouillard. Il est archétype, hélas trop aisément identifiable.
 LA RESISTANCE est moins lisible ; elle m’a paru dénoncée en tant que simulacre, voire imposture. Ses allées et venues dans une sorte de labyrinthe semblent ressortir d’une logique gratuite et « secrète », interne, ésotérique, « jeu » grave et « pas sérieux » (comme dirait Debauche), ennuyeux en tout cas pour le spectateur qui ne retrouve pas dans le procédé de lenteur employé la magie de l’EXCES. J’avais été envoûté par l’EXCES (mais la personnalité de Jarry devait y être pour quelque chose). J’ai failli m’endormir à LA RESISTANCE, qui, au surplus, -mais est-ce la rançon de la méthode de travail ?- m’a paru sacrifier à une certaine mode (rétro bien sûr, mais pas seulement ça, quoique je ne sache pas bien m’exprimer sur l’instant).
Finalement, je reviens un peu sur certaines positions, et je me demande si tout compte fait la PROPOSITION à une équipe d’un texte pensé, élaboré, construit par un homme seul ne serait pas plus constructive que l’asservissement au travail collectif. Il est assez curieux, et je l’analyse mal, que j’aie à nouveau envie d’écrire ces temps-ci.
Et il est assez étrange d’autre part que toute cette débâcle culturelle (qui pour moi n’est pas nouvelle) me donne le désir d’écrire quelque chose qui soit plein de santé. Que diable, l’effondrement de l’Empire Romain, la prise de Constantinople par les Turcs, Sodome et Gomorrhe, Babylone et les plaies d’Egypte (pour rester dans notre système de référence) n’ont pas signifié la fin du MONDE ! Alors ? Essayons de voir ce qu’il pourrait y avoir AU DELA DU BROUILLARD. Il y a des années que je dis que c’est le rôle des poètes que d’imaginer NON PAS LE SYSTEME POLITIQUE DE LA TERRE FUTURE (ce n’est pas leur boulot), mais LA REVENDICATION PERMANENTE d’une autre humanité. C’est un BIEN que la construction capitaliste s’effondre, entraînant avec elle la civilisation JUDEO CHRETIENNE QUI EN PORTE LA RESPONSABILITÉ. Réjouissons-nous.

COMMENTAIRE :

Effectvement j’ai écrit une pièce. Elle s’appelle LE DÉSERT. Elle a été créée dans la petite salle du théâtre de l’Athénée Louis Jouvet que dirigeait alors Josiane Horville. C’était l’histoire d’un homme qui tout au long d’ une très longue vie a cherché ce qu’il y avait « de l’autre côté du désert » ou derrière le « brouillard ». La presse n’a pas été mauvaie mais elle est passée complètement à côté du contenu. Elle a mis l’accent sur le personnage que j’avais fortement typé en prenant pour modèle un auteur connu qui se trouvait être de mes amis. Cela a amusé d’autant plus qu’Albert Delpy provocateur à la Copi ou à la Confortes avait accentué dans son jeu les détails sordides d’une vie de tous les jours. Et puis ce n’était pas un grand acteur. Mon texte était basé sur l’éternel recommencement de la recherche avec des redites volontaires qui débouchaient toujours sur autre chose. J’ai dû accepter des coupures parce que l’acteur ne savait pas redonner à chaque fois l’élan nécessaire. J’aimerais qu’un jour, un Piccoli découvre cette œuvre et la joue en version intégrale. 
  
24.10 – Enfin voilà une équipe qui ne verse pas de larmes sur la débâcle capitaliste et qui met au contraire ses forces au service de ce qui pourrait l’accélérer. Les spectacles d’intervention en milieu populaire de l’AQUARIUM sont tout à faits convaincants en ce qu’ils sont directs, légers, courts et ne mâchent pas leurs mots pour démonter le système et démasquer ses impostures. Cette fois-ci, ce n’est pas l’Art de Nichet qui l’emporte, puisque l’équipe s’est scindée en groupuscules librement cooptés par affinités pour approfondir le thème commun : TU NE VOLERAS POINT. Un spectacle de cabaret en somme qui recollera ultérieurement  une partie de ces numéros, sketchs, chansons montrés séparément ici et destinés à exister en soi en dehors du spectacle « commercial ». La démarche est fort intéressante et montre en tout cas que les éléments de l’AQUARIUM que j’ai vus hier (4 numéros, 9 personnes dont 8 hommes - ! -) ont atteint à une haute technicité professionnelle. On sent que ces gens-là travaillent. Il est réjouissant aussi de voir qu’ils ne dérogent pas de leur ligne politique. Leurs spectacles sont « critiques », mais positifs. Celui qui dénonce la façon dont la vertu est enseignée aux enfants des écoles va, sans agressivité, mais avec une impitoyable évidence, chercher à dénoncer le système à sa racine. Il le fait avec santé et presqu’avec joie : on va balayer cette monstrueuse imposture, nous susurre-t-il sans le dire. Et en effet, comment leur conscience étant ainsi éclairée, les hommes pourraient-ils supporter de continuer à se laisser aliéner ? Démonter les mécanismes de notre Société, mettre à jour les rouages par lesquels les riches conservent leur POUVOIR, telle est la méthode de l’AQUARIUM. Elle essaimera.
 UN PASSAGE PAR STRASBOURG

25.10 – Quelques minutes après le début du spectacle, Bisson interrompt la fameuse scène Octave / Spark : on entend soudain la Marseillaise. Les consommateurs se lèvent sauf nos deux héros. Des révolutionnaires passent portant le drapeau tricolore. La foule les suit. C’est 1848. Spark et Octave perdus dans leur égoïsme restent insensibles au souffle du vent de l’Histoire. Il n’en sera plus question au cours de la représentation. LES CAPRICES DE MARIANNE sont « situés » dans un milieu factice peuplé de riches désoeuvrés dont la seule préoccupation est de meubler l’ennui. Musset a-t-il décrit le mal de son siècle ? Le Romantisme, en vérité, c’est la « Gemütlichkeit » d’une certaine jeunesse dorée. Bisson m’a dit à l’issue de cette soirée : « Cette scène, c’est mon autocritique ». Voire ! En tout cas, il poursuit sa carrière superbement, à l’écart des courants relevés dans presque tous les articles qui précèdent celui-ci. L’effondrement de la Culture n’est pas son problème. Je devrais détester cette hautaine indifférence, d’autant plus qu’entre LE MATIN ROUGE et SARCELLES SUR MER, le bougre avait nettement trompé son monde.
Et pourtant hier soir au TNS, perdu dans la foule anonyme, j’étais heureux, car j’éprouvais que J’AIMAIS LE THEATRE, et ça, mes enfants, ça n’est pas rien, puisque c’est en somme la redécouverte d’une sensation de ma jeunesse presque complètement oubliée !
Bisson n’a pas fait subir aux CAPRICES un « traitement » aussi radical qu’à MADEMOISELLE JULIE. Le texte est celui de Musset. Tout au plus a-t-il cassé certaines scènes célèbres en redistribuant des répliques ou en déplaçant les lieux de l’action. Par exemple, ce n’est pas sur le chemin de l’église qu’Octave éprouve les sentiments de Marianne en lui annonçant la supposée guérison de Cœlio. C’est pendant la messe même, sous le déguisement d’un Capucin, tandis que le prêtre officie, et que les voisins font périodiquement : « chut ! chut ! ». La scène en prend une valeur comique imprévue en même temps qu’une dimension nouvelle, puisqu’elle jette un voile de suspicion sur la « dévotion » de la jeune femme, soudain complice d’une espièglerie comme on peut l’être à 19 ans. Surtout, Bisson a prolongé Musset par des « jeux » dont aucun ne m’a semblé gratuit. Un des plus beaux est celui où il montre Claudio, l’époux maladivement jaloux de Marianne, dans une baignoire, poignard à la main, tentant de se suicider à la Sénèque et n’en ayant pas le courage. Vous me direz : « Bisson et ses baignoires, décidément il y tient à ses baignoires ! » Eh oui, mais du coup le personnage (admirablement joué par Lalande) n’est plus un pantin immotivé. Il souffre. On l’éprouve souffrant. C’est une dimension qui me paraît essentielle. Comme me paraît important le fait d’avoir montré Hermia, la mère de Cœlio, sous les traits d’une belle veuve sur le retour couchant avec ses valets et établissant de ce fait avec son fils un type de rapports « fraternels » qui interdit au jeune suicidaire le recours à l’amour maternel quand il en aurait besoin.
Je ne vais pas raconter chaque trouvaille. Au cours de cette représentation hautement intelligente il y en a constamment. C’est un perpétuel renourrissement de l’œuvre. On arrive à s’intéresser à l’anecdote, pourtant sans surprise puisqu’on la sait, aux mots près, par cœur. Mais elle est rajeunie, rafraîchie, remise à neuf.
La musique romantique tient dans cette représentation une place importante que d’aucuns jugeront peut-être pléonastique. Moi pas. Bien sûr que c’est putain que de nous balancer le VAISSEAU FANTOME pendant que Claudio met en place les assassins qui auront la peau de Cœlio. Et alors ? Moi ça m’a plu. De même que m’a plu le bain de musique écrit par Jean-Jacques Franchin, joué au violoncelle, au luth et à la flûte en forme de divertissement tandis que les personnages se penchent sur leurs drames intimes. Il en ressort que rien ne pourra les distraire de leurs discours de solitaires.   
Je dirai que j’ai beaucoup aimé aussi le dispositif très beau, très astucieux, et pas du tout puant le pognon, fait d’un sol de briques rouges et d’un jeu de rideaux sur rails, de Jean Percet. Les changements sont rapides. C’est fonctionnel, suffisant et signifiant. Y a-t-il quelque chose que j’aie moins aimé ? Tout de même une petite longueur vers la fin. Je ne sais pas pourquoi. Bisson a enregistré le texte de la dernière scène, sauf l’ultime réplique : « Je ne vous aime pas, Marianne, c’était Cœlio qui vous aimait ». Les costumes ne sont pas toujours à la hauteur de l’imagination du reste. Mais qu’importe. Un spectacle est un TOUT que l’on reçoit ou pas. J’AI REÇU avec une grande satisfaction ces CAPRICES DE MARIANNE là ! 

Je trouve l’affiche du T.N.S. : « Bisson, je t’aime », de TRES mauvais goût et INDIGNE du spectacle. Bisson nie y être pour quelque chose. Il aurait dû l’interdire.

27.10    Je n’ai pas vu le rapport entre le titre racoleur inventé par Jean-Pierre Sentier et Daniel Laloux, et le spectacle qu’ils présentent à la Cartoucherie de Vincennes, si ce n’est que LE COÏT INTERROMPU est le fruit d’une imagination d’hommes de café-théâtre. Or, ce qu’ils montrent, sans atteindre au niveau d’une grande pièce, nage sur des hauteurs qui eussent justifié la recherche d’un titre moins facétieux. L’œuvre, évidemment élaborée et écrite, n’est au surplus pas désopilante, quoiqu’un certain humour noir et une certaine mécanique y fassent rire souvent. Dans un hangar, sont enfermés deux hommes, qui obéissent à des ordres impératifs qui leur sont transmis par lettres de service. Au milieu d’un outillage archaïque, dont ils sont responsables, ils fabriquent des boîtes de camembert. Qui sont ces hommes ? D’où viennent-ils ? Ils n’ont pas de racines culturelles et se réfèrent fréquemment au dictionnaire pour trouver, en remontant de définitions en définitions, - et en se trompant comme lorsqu’ils confondent « mal » et « mâle- le sens des choses. Ils ont beaucoup à apprendre puisque c’est au cours de la pièce qu’ils découvriront ce qu’est le masculin et le féminin. Il sont clairement sous surveillance constante puisque, chaque fois qu’ils « perdent du temps », un pan de leur univers s’écroule à grand fracas. Un jour, une chèvre leur est livrée, accompagnée d’une trayeuse et d’une machine à fabriquer le fromage. Cet animal et ces instruments nouveaux leur posent mille questions et ils dérailleront de leur « ligne » en construisant une « œuvre d’art » avec les objets fonctionnels dont ils ne parviennent pas à comprendre l’emploi. Ils traînent la chèvre par les oreilles et ne trouveront pas son vagin (où ils seraient censés pratiquer une insémination artificielle). Ils seront châtiés pour cette insubordination : à la fin, une grosse limousine noire (une vraie, et superbe) pénètrera dans leur « domaine ». Deux régisseurs en descendront qui les enfermeront, dans la cage qui avait apporté la chèvre, tandis qu’une bande sonore animée par la voix d’Alain Cuny les morigènera et leur expliquera pour conclure que la seule contestation constructive qui eût été admise en haut lieu eût été qu’ils critiquassent d’avoir à introduire des fromages de chèvre dans des boîtes à camembert.
On le voit, Sentier et Laloux s’inscrivent dans la catégorie des dévoreurs de notre « civilisation » ! Je n’aime pas beaucoup l’ambiguïté suscitée par le fait que nous ne savons ni qui sont les opprimés, ni qui sont les oppresseurs. Le monde décrit est concentrationnaire en soi. D’un autre côté, c’est personnel mais bourré de réminiscences. On songe à Beckett, à Sternberg, à Soljenitsyne, à Adamov, peut-être surtout à ce dernier du fait de la DERISION du propos face à l’excès de l’asservissement de ces hommes, qui, au surplus, s’estiment heureux.
Disons que Sentier et Laloux franchissent magistralement un pas. Mais c’est leur prochain spectacle hors du cadre cabaret, qui sera (peut-être) important. Celui-là n’est qu’insolite. C’est déjà beaucoup. Et puis, la chèvre, est vraiment une excellente actrice.

28.10 – Il est certain qu’en 1891, L’ÉVEIL DU PRINTEMPS, écrit par un Wedekind de 30 ans tout juste, a dû, quant à son contenu, sembler révolutionnaire dans le contexte de l’Allemagne impériale. N’y voit-on pas une gamine de 14 ans se faire engrosser par défaut d’éducation sexuelle élémentaire, puis succomber aux manœuvres abortives perpétrées sur elle par une complice de sa mère ? N’y voit-on pas des adolescents brûlant de la connaissance des domaines interdits, ce qui amène l’un au suicide et l’autre au  pénitencier ? Cette tragédie de la puberté était une attaque violente contre l’étroitesse d’esprit des parents et des maîtres DE CETTE ÉPOQUE. J’avoue que je ne vois pas bien quelle actualité y a trouvée Brigitte Jaque, jeune femme de 30 ans d’aujourd’hui, tant il est clair que le contexte obscurantiste de 1974 n’est plus le même qu’à la fin du 19e siècle. Je ne sais pas s’il existe de nos jours dans une campagne reculée d’Europe une jeune fille qui ignorerait à quoi sert son vagin, mais à mon avis, elle serait si exceptionnelle qu’elle mériterait le détour (comme dirait le Michelin). Quant à l’avortement, maintenant que Marie-Claire a expliqué que tout le monde peut le pratiquer avec une pompe à bicyclette, je ne vois pas comment l’accident survenu à l’héroïne de Wedekind, ne nous apparaîtrait pas comme désuet. Quant aux affres freudiennes des jeunes mâles, elles gardent plus de fraîcheur, mais enfin là encore les temps ont changé. ONANISME et homosexualité (quoique toujours réprimés), ne sont plus des crimes . La littérature porno est partout, et on n’expulserait certainement plus un élève qui, comme cela arriva à mon père vers les années 1907/8, serait surpris dans la cour du lycée avec LES FLEURS DU MAL à la main. Je suis donc étonné qu’une jeune animatrice se soit ainsi retournée vers le passé et attachée à nous montrer ce morceau d’anthologie, ce tableau de mœurs d’un autre âge.
Je ne pense pas au surplus qu’elle s’y soit prise très adroitement. À vouloir gommer l’expressionnisme, elle a obscurci le propos. Le spectateur, qui n’est aidé par aucun support musical, est placé devant un dispositif à deux étages, qui se veut anonyme, neutre, baignant, dans le bleu gris du ciel, et qui ne lui est visible que par une ouverture relativement étroite. Cela SIGNIFIE qu’il est « voyeur », admis à pénétrer par effraction dans un domaine interdit, fait du jeu intime des subconscients et des âmes incarnées. C’est évidemment l’« analyse » de ses sujets qui a intéressé Brigitte Jaque, mais disons que l’aboutissement n’est pas très éclairant. La satire sociale d’autre part est décrite d’une façon irréelle, quasi-aérienne, détachée du quotidien, caricature de personnages déjà écrits comme des caricatures. Cédant à la mode, les sexes des personnages comparses (ils sont nombreux) sont indifférents. La mère de la jeune fille est un homme. Il y a deux nanas au tribunal. Seuls sont sexués les adolescents concernés par l’intrigue. (C’est une vraie chance ! Sans ça, je me demande comment on s’y serait retrouvé !). Il y a deux éléments remarquables dans le spectacle : un grand meuble en perspective, qui sert à tous les passages « réalistes », et à travers lequel la petite Gastaldi, toute maigrichonne, laide et l’air vicieux, trimballe une étonnante présence. Dès qu’elle cause, on l’écoute. Ce n’est pas toujours le cas quand les autres (7 en tout pour près de 40 rôles) cherchent à nous transmettre un « moment » de cette représentation volontairement « éloignée ».
Bon. C’est une première mise en scène. Ce n’est pas si mal. C’est influencé par Maître Vitez. Brigitte Jaque deviendra plus personnelle avec l’âge
  
28.10 – Il est bien évident qu’avec un générique annonçant une pièce de Mrozec dans une mise en scène de Roger Blin avec Laurent Terzieff et Gérard Darrieu, décor et costumes de Matias, il ne faut pas s’attendre à du « jeune théâtre ». À la même heure que LES ÉMIGRÉS, on joue HAROLD ET MAUD dans la grande salle du Palais d’Orsay. Le lieu a changé d’allure depuis que le Magic Circus n’y draine plus de gauchistes hirsutes. On respire l’air de la bienséance et de la bonne compagnie dans le bar dont les portes ne risquent plus d’être enfoncées.
LES ÉMIGRÉS, cela dit, est une bonne et intéressante pièce qui pose, (vous vous en doutez vu le titre), le problème du déracinement. Il sont deux à partager une piaule en pays étranger. L’un est un prolo, un dur, un manuel, obtus et sain, un de ceux qui sont libres, sous tous les régimes, parce que leur exigence de liberté s’arrête à la satisfaction de quelques besoins primitifs. L’autre est un intellectuel qui « étudie » son compagnon. Celui-là a peut-être fui son pays pour des raisons idéologiques, à moins qu’il ne soit un agent de la police secrète enquêtant sur la mentalité de ses compatriotes. Mrozec, comme d’habitude, entretient l’ambiguïté. Quoiqu’il en soit, le « choc » entre les deux hommes est théâtral, bien mené, bien joué, et instructif. Ce qui est écrit à l’Est a toujours un petit tour « différent ». ça change, et désuet pour désuet, c’est sûrement plus actuel que l’ÉVEIL DU PRINTEMPS.

  6.11 - Vu à l’Alliance Française une pièce d’un nommé Blachet intitulée LIBERTÉ LIBERTÉ mise en scène par un certain Christian Grau Stef. Il y a Marc Cassot et Dora Doll qui cachetonnent dans cette aventure que rien ne justifie si ce n’est, sans doute, le pognon de l’auteur. Il est regrettable qu’une scène parisienne soit ainsi encombrée. Une entreprise à oublier.

8.11 – À y regarder de près, GOOD BYE MISTER FREUD contient tout autant de choses d’anti-culture militante que les grands spectacles du GRAND MAGIC CIRCUS. Du  petit chaperon rouge à la Psychanalyse, en passant par un vaste itinéraire géographique, historique et « psychologique »  , Savary égratigne nos « valeurs » fondamentales, les mordille à belles quenottes « contestatrices » ; il se situe au-delà de la méchanceté et même de l’agressivité ; son procédé rejoint les « détournements » et c’est toujours avec gentillesse, avec bonne humeur, avec santé, qu’il fait la nique à notre « patrimoine ». Son œil est celui d’un critique, mais il ne critique pas : la dérision semble couler de source. Il ne s’agit pas de théâtre politique, (et d’ailleurs les allusions directes aux problèmes du monde sont lourdes et mal digestibles –cf à la fin les références à l’hypocrisie des nantis face à la faim dans le monde-) mais bien, comme il l’avait expliqué un jour à un journaliste, d’une « manière politique de faire du théâtre ». Cette manière recèle pour les défenseurs de nos traditions des ferments qui les gênent et leur font refuser la démarche. (Cf. J.J. Gautier). Elle comblerait davantage les enfants de mai 68 si elle était moins noyée dans le « spectaculaire », et gommée par les soucis esthétiques du réalisateur, qui est d’autre part envahi par  l’angoisse de se renouveler de spectacle en spectacle, fût-ce au prix de détruire le mythe du G.M.C.
Que dire de cette ligne ? Ici, Savary achève le processus amorcé dans DE MOÏSE À MAO : la « participation » des spectateurs est réduite à quasi-zéro. Le dialogue avec le public n’existe plus guère. L’accueil est supprimé. La troupe est derrière le rideau rouge d’un théâtre traditionnel et elle y disparaîtra après le final. Elle devient donc une troupe comme les autres, octroyant non plus comme dans ZARTAN une représentation EN PLUS d’un essentiel, qui était le contact humain, mais DE FAÇON ELOIGNEE, un SPECTACLE à prendre ou à laisser. 
La recherche du luxe, de la « somptuosité », semble d’autre part devenir la préoccupation majeure de Savary. Il montre le pognon dépensé comme on le fait aux Folies Bergères. Les costumes, les tableaux multiples, l’emploi de vedettes (Micheline Presle, Copi, Farré), tout concourt à accentuer un aspect qui aboutit à ce qu’entre une « opérette à grand spectacle » du Châtelet et cette « anti-opérette », le fossé soit étroit. C’est sans plaisanter tellement que je disais que Michel Guy devrait donner le Châtelet ou Mogador au Magic. Après tout, il y a dans l’opérette habituelle des scènes « comiques » qui sont souvent allusives à la conjoncture sociale. Sous cet angle, le Magic RENOUVELLE le vieux genre mais il ne le prend pas à rebrousse poil. « L’esprit » change, mais l’important reste, c’est-à-dire le plaisir des oreilles et des yeux, la joie des lyrics, la « beauté des danses », des combats et des filles nues, l’envolée rythmée qui vous plonge dans la jubilation intime. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas la soirée est agréable. On ne s’ennuie pas. On est distrait. C’est du divertissement qui ne grince plus, tant les falbalas masquent le contenu. Et là est le problème : faut-il que Savary soit riche ? Ou pauvre ?
Souvenons-nous de Zartan. C’était monté avec quatre sous, et QUELLE SIGNIFIANCE, Bon Dieu ! Qui parlera de celle de Freud, alors qu’elle est sans doute plus profonde, sûrement plus subtile, certainement plus intelligente ? et réellement sous-jacente à chaque tableau dans mille détails ? dans TROP de détails ! On est noyé par le contenant ! Je crois que Savary a CHOISI. Ce qu’il veut, c’est faire du grand spectacle très cher et très beau. Malgré lui (ou presque), les ricanements du jeune homme en colère des temps « Paniques » affleurent encore. Mais ce « jeune » homme vise maintenant au public qui paye 42 F. un fauteuil numéroté dans un théâtre où l’on est accueilli par les gardes républicains et placé par des vraies ouvreuses réclamant leurs pourboires (le Porte Saint Martin). Il se désole d’avoir un mauvais Marcabru et un méchant Gautier. Enfermé dans le besoin de rentabilité, il est l’esclave du fric. Les jeunes de 1975 s’y tromperont-ils longtemps ? Voient-ils toujours leur reflet « spectacularisé » dans cette troupe si « professionnelle » ? Il pourrait bien sonner des heures de vérité. Pas tout de suite ! Ce sera progressif.

COMMENTAIRE APRÈS COUP

Je m’étonne de n’avoir pas cité dans ce compte rendu l’extraordinaire performance de Copi qui, au péril évident de sa vie car il n’était pas attaché, traversait tout le plateau à dix mètres de hauteur. C’est le souvenir que, 50 ans plus tard, j’ai gardé de ce spectacle. Un autre souvenir : Parmi les 4 filles nues qui descebndaient du fond de la salle pour ejoindre la scène au milieu des spectateurs il y en avait une qu’on remarquait parce qu’elle ne faisait rien d’autre que se trémousser comme les autres, mais on ne voyait qu’elle parce qu’elle avait l’art rare de la présence. Elle s’appelait Mona Heffre.   

9.11 – Donc, l’ermite Zarathoustra ayant abandonné la montagne où il vivait en harmonie avec son bestiaire, était descendu parmi les hommes pour leur prêcher que « Dieu est mort », que les sources de VIE sont en eux, qu’ils doivent se surpasser . Les ignorants ne l’ayant point écouté, il regagna son refuge où il repuisa, au contact du soleil, de l’aigle et du serpent, « ses maîtres en fierté et en clairvoyance », des formes vigoureuses qui lui inspirèrent de redescendre non plus en prédicateur, mais en détracteur des vices humains. Ayant ainsi « contesté » la Religion, l’Etat, la Culture, les faux sentiments et quelques autres choses, il se retrouve, tel naguère le Christ, entouré de quelques rares disciples avec qui, tel son prédécesseur, il mange, avant de les quitter et que chacun parte de par le Monde répandre sa pensée. (Notons au passage que toutes les références au Christ sont associées au mot : « hébreu »). Retourné dans sa solitude, le « sage » COMMUNIE, dans la souffrance, avec les grandes forces naturelles. Il y puise la Paix Supérieure tandis que les hommes au contraire sombrent dans le désarroi ! Zarathoustra revient et stigmatise leur bêtise symbolisée par une vache à plusieurs têtes. Puis il leur enseigne la joie par la fête. Cette fois il gagne et le peuple entonne avec lui l’hymne à l’Amour surhumain de la vie.
Nous savions déjà qu’en notre époque rétro, bien des gens se présentent en nostalgiques de la grande époque nazie. L’ « ART » fait de plus en plus la part belle aux réflexions sur ces temps exaltants. J’y vois pour ma part l’annonce d’un mouvement politique de droite qui prépare son terrain. On nous re-familiarise à la notion d’homme providentiel, d’homme supérieur, puisant ses forces dans la mythologie païenne. C’est un habile travail souterrain qui utilise à leur insu des hommes au-dessus de tout soupçon de complaisance aux « excès » hitlériens : Vitez hier, aujourd’hui Barrault, récemment Bourgeade et Benoin. Je ne cite que des gens de théâtre, que dire de ceux du cinéma ? 
Dans cette escalade vers un fascisme dont j’ai pressenti hier à quel point il nous guettait, paré des vertus propres à sauver l’occident en péril face à l’homme promu des Sociétés Socialistes, l’Homme Aryen d’une civilisation puisant sa puissance au sein de ses magies du passé, le montage de AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA à Orsay par Barrault prend tout son sens, A L’INSU, j’en suis certain, du réalisateur , qui prend d’ailleurs bien soin, dans le programme, de différencier Nietzsche et Hitler, et de stigmatiser l’usage qui a été fait par les penseurs du IIIème Reich du « poëme » du philosophe.
Mais le fait est que cet exposé des sources vise à replonger le public dans les aliénations qui ont précédé le fait nazi.
Barrault, avec une mémoire à laquelle il faut rendre hommage, et –heureusement- un manque de « présence » qui enlève de l’impact à l’entreprise, dit pendant plus de deux heures le texte illuminé. Tout au plus a-t-il autour de ce monologue créé un environnement. Bêtes et peuple, disciples et masques lui servent la soupe, tandis qu’il débite les phrases distillatrices de la pensée pernicieuse.
Bon ! Je ne rejette pas tout dans Nietzsche. Plutôt que « Dieu est mort », moi je dirais plutôt qu’il n’existe pas. Mais certaines critiques de la Société sont justes. Et puis le spectacle ne manque ni de beauté, ni de grandeur, ni d’un brin d’humour, ni de professionnalisme.
Reste que ce PRÊCHE octroyé par un esprit éclairé à des hommes dans l’erreur, est EN SOI, tout un programme. Les hommes ne prennent pas conscience eux-mêmes de leur turpitude. Il faut que la lumière leur vienne d’en haut ! Et reste que la référence aux forces de la nature, génératrices de la puissance de l’homme, C’EST LA BASE MÊME DE L’IDÉOLOGIE NAZIE.
Barrault amène donc à l’édifice qu’on nous construit une pierre importante, qui devrait alerter. Je suis sûr que son ZARATHOUSTRA va faire des salles combles. Il a d’ailleurs puisé dans cette succion des nourritures terrestres une jeunesse et une vigueur qui feraient plaisir à voir si cette source de jouvence n’était inquiétante ! La « mode » va faire se précipiter les foules qui, heureusement, trouveront au  spectacle une certaine peine à suivre le fleuve sinueux qui est montré. Grâce aux Dieux, il y a de la confusion. Le langage, beau au demeurant, est élitaire. Et c’est souvent ennuyeux à la limite du soutenable. Mais elles percevront l’essentiel, et c’est pourquoi ce succès est grave. Nietzsche dans les livres, ça va, on ne va pas le brûler. Mais exposé spectaculairement comme ça, devant mille spectateurs chaque soir, je ne suis pas très d’accord : Barrault s’est payé un plaisir, une joie. Je ne pense pas qu’il ait vu au-delà ! Moi, j’aurais hésité à sa place, à sortir ce Zarathoustra MAINTENANT.

10.11 - C’est en 1937 qu’Isaac Babel a écrit ENTRE CHIEN ET LOUP. Ce Juif d’Odessa né en 1894 était passé à la Révolution dès 1916. Il n’est donc pas surprenant que sa description des milieux juifs de sa ville natale sous Nicolas II ait un aspect « critique », voire satirique. Le Communisme menait alors dans la nouvelle U.R.S.S. une vigoureuse campagne antireligieuse, et le Judaïsme n’avait pas à être épargné plus que le Christianisme et l’Islam. On sait toutefois que les égarements du Stalinisme ont aliéné ce combat en ce qui regardait les Israélites. L’écrivain apportait donc à son insu une pierre à l’édifice de l’antisémitisme. C’est sans nul doute une pierre semblable qu’apporterait à la France giscardienne Jaromir Knittl si son montage de l’œuvre était réussi. Heureusement, sa mise en scène est si molle et si confuse, noyée dans d’interminables temps d’atmosphère « à la Russe » qui ne passent pas, empêtrée dans des changements de décors qui n’en finissent pas et affadie par un jeu des acteurs visiblement pas dirigé, que le didactisme s’estompe et qu’il ne reste qu’une ennuyeuse fresque opposant à propos de la gestion d’une entreprise de camions la vieille et la jeune génération (une génération où je n’ai décelé aucun signe précurseur d’Octobre 1917). À petits traits incisifs, Babel a décrit une société qui accumule tous les « travers » bien connus des Juifs. Knittl y fait passer une certaine tendresse. Tel qu’il est, ce spectacle inaugural du T.P.N. (Théâtre Paris Nord) n’est donc pas plus dangereux qu’une histoire juive racontée au dessert d’un banquet. Mais il est moins savoureux, et je me demande bien qui il pourrait intéresser Porte de Saint Ouen, hormis les Juifs du quartier qui viendront y savourer leurs traditionnels défauts avec leur masochisme habituel. Ils apprécieront le personnage du Rabin joliment joué avec plausibilité par Dominique Péraldi, celui du Chamès, incarné par Pierre Gérald, et celui du tailleur, où Robert Darmel a tiré son épingle du jeu. Ils seront agacés par les ricanements et roucoulements des filles de la distribution (18 personnes) et insupportés par Thomas Hneusa qui joue le rôle principal de Mendel Krik sans aucune présence ni articulation. La musique judéo russe est belle.

12.11 – Voici une équipe que je ne connaissais pas, L’ENSEMBLE dirigé par une certain Fernandio Sanchez, et qui est de qualité. LE SOLEIL FOULÉ PAR LES CHEVAUX, de Jorge Enrique Adoun, que cette équipe présente à la Resserre de la Cité Universitaire, conte la conquête espagnole en pays Incas en forme de fresque historique tenantt au fur et à mesure les leçons capables de nous concerner. Les aventuriers ibériques sont montrés sans complaisance, leur grossièreté, cruauté, perfidie, mercantilisme, hypocrisie, absence de scrupules sont dénoncés ainsi que le rôle joué dans cette épopée par le clergé, mais leur courage et leurs souffrance ne sont pas tus.
D’un autre côté, le système politique des Incas où un seul homme pensait pour la collectivité est mis au clair. C’est ce régime qui a permis à une poignée d’aventuriers de détruire un puissant Empire. Spectacle donc juste et objectif au niveau du contenu, qui aurait toutefois le défaut de laisser croire à l’ignorant que les seuls opprimés actuels de l’Amérique latine seraient les Indiens,  ce qui est simpliste et présente le danger de réduire à une donnée ethnique un conflit de classes qui, en quatre siècles de métissage et d’absorption presque totale d’une culture par l’autre, s’est singulièrement modifié. De même on peut contester que la résistance soit incarnée par un éternel homme providentiel, ici frère lucide de l’Inca, plus tard Che Guevara et bien d’autres. Mais enfin, ce sont des détails et pour l’essentiel, le spectacle est satisfaisant, signifiant, clair et très démystificateur de l’abominable siècle d’Or Espagnol, qui fut une des époques les plus honteuses de l’histoire de l’humanité blanche.
C’est curieusement un Italien, Fabio Paccioni, qui a fait la mise en scène. Sa réalisation part des mêmes principes d’utilisation jusqu’au bout dans la vivacité de quelques éléments très simples, que celle d’Arturo Corso pour le MISTERO BUFFO. Ici, les bâtons de l’autre sont remplacés par des praticables percés de trous, avec lesquels les 17 artistes font dans le courant de la soirée un grand nombre de combinaisons. Ajoutez-y une grande cape rouge percée d’échancrures pour que plusieurs têtes y puissent passer à différents endroits, et vous avez le dispositif. C’est « pauvre », mais une fois de plus il est prouvé que la pauvreté employée avec talent est payante. Les artistes rompus à l’expression corporelle, font des prodiges avec ces éléments et l’on peut à bon escient parler de beauté, de grandeur, et d’esthétisme au service d’une cause. Ajoutez encore que ces artistes, que je ne connaissais pas, ont de la professionnalité, qu’ils savent jouer du gros plan comme de l’unité de masse ; il ressort, je pense, de tout ceci qu’il s’agit d’une troupe avec laquelle il faille compter. D’ailleurs, en ce lundi soir du 11 novembre, la Resserre était bourrée. Cela dégage moins d’humanité et de poésie que LES LÉGENDES ÀVENIR de Memet, mais c’est plus parfait, dans la même ligne.

13.11 – Je suis stupéfait : Serge Ganzl est un des auteurs chéri de nos officiels décentralisés les plus joués.
Il a fait de son art un « Métier » et le théâtre est pour lui une affaire exceptionnellement lucrative. Or, il nous propose à Aubervilliers, sous le couvert d’un spectacle monté par Gabriel Garran pour le Grenier de Toulouse, une pièce intitulée LES VAMPIRES qui semble être l’œuvre d’un débutant dont on dirait qu’il est « prometteur ». Jusqu’à l’entracte, ça va : on ne s’ennuie pas. Ça s’expose, ça se développe et même ça se conclut, à telle enseigne qu’on pourrait s’en aller à 22h15 avec le sentiment d’avoir vu une pièce complète. Mais il y a une 2e partie qui pense, et qui pense irréfléchi, bâclé, contestable, puéril, débile, et qui s’étale interminablement en des non-rebondissements qui n’en finissent pas ! Comment Garran n’a-t-il pas imposé à son auteur une coupure de 3/4 d’heure ? Je suis confondu. Car enfin, Ganzl nous raconte l’histoire d’un petit théâtre ambulant dont l’acteur principal joue Dracula et est engagé par un authentique vampire des temps modernes, qui est en même temps qu’un super super capitaliste,  un vrai descendant de Dracula, pour le doubler dans des transactions de haute finance où il ne veut pas, si j’ai bien compris, que les adversaires puissent jauger son état physique. A mon avis, la démonstration pourrait avoir quelque signifiance si le vampire capitaliste n’était pas aussi un vrai vampire.
Car si l’on peut s’intéresser et s’amuser à la transposition selon laquelle le prolétariat est vampirisé par le haut patronat qui en suce le sang, on se fout complètement de l’aventure de ces vampires en tant que vampires. Or, toute la 2e partie est consacrée à CE sujet-là, pour lequel Ganzl s’est pris de tendresse ! Pour en tirer, je crois, la moralité laborieuse que le mal est dans l’homme, ce qui lui interdit tout espoir.
Si Ganzl a voulu faire un concours avec Savary sur le thème de Dracula, il aurait mieux fait de se retenir la plume car son ouvrage n’est ni fait ni à faire. Cela n’empêche pas quelques bons moments comme celui où une bande de vampires n’est pas stoppée par une croix brandie, mais l’est, dans des hurlements de douleur, par un portrait de Marx. Et puis, noblesse de Ganzl oblige, il y a de jolies vampiresses fort dénudées qui donnent une note érotique importante au spectacle. Ce n’est pas neuf, mais c’est agréable. Et puis, Raymond Jourdan en magnat du Capitalisme Vampirique, campe une étonnante figure de grand acteur, tandis que Maurice Sarrazin, en saltimbanque minable et veule, incarne son propre personnage avec plausibilité. Dans le détail, il y a de bonnes choses et il semblerait que Ganzl ait voulu se moquer du spectacle politique, ce qui en soi serait une bonne idée si une réelle pensée « politique » s’était sentie sous cette contestation. Mais la pensée de Ganzl m’est apparue non pas irréfléchie, mais immature. Elle est consternante de clichés et de confusion et je m’étonne de rencontrer le camarade Harari dans cette distribution ! Bref, j’ai été fort déçu, et d’autant plus que, à l’entracte, j’étais plutôt gai et content, après ne m’être pas emmerdé pendant 2 heures ! Hélas, le fourbe cachait ses desseins !

15.11 – UN ÉTRANGE APRÈS-MIDI de l’auteur grec (écrivant en français) Andonis Doriadis que Guy Lauzin a monté au Théâtre de Plaisance, a bénéficié d’une presse éblouissante. La pièce est intéressante, bien faite, sur un sujet politique concernant. Elle n’est point ennuyeuse et ménage son suspense. Les deux interprètes Nadine Alari et Patrick Chesnais, payent comptant et sont excellents, le second surtout, dont le jeu très personnel force l’attention.
Et pourtant c’était hier soir l’avant-dernière représentation après une brève carrière et nous étions 15 dans la salle.
C’est quoi qui explique cet échec ? A mon avis deux choses : d’abord, l’abstraction du sujet, en ce sens qu’ il s’agit de la rencontre sur un belvédère dominant une ville écrasée par le fascisme (et qui pourrait être Athènes à en juger par les noms des rues), entre un jeune révolté justicier assassin, sorte de Judex politisé, et la femme du Dictateur, outrée, blessée, parce que son mari s’est personnellement chargé de torturer un des ses anciens amants, ne lui épargnait ni détails verbaux, ni spectacle directe de la répugnante besogne complaisamment décrite à notre intention. C’est sûrement exprès que Deriadis n’a pas situé son drame. Mais je crois qu’on n’accepte plus aujourd’hui qu’une dénonciation reste dans le vague. On veut du vrai, de l’historique, du « dramaturgisé », du concret. Un « pays » fasciste, sans qu’on nous dise lequel, ça gêne. (Je passe sur l’invraisemblance de la situation : comment dans un tel pays, la femme du dictateur peut-elle être toute seule dans un jardin public sans un gorille à proximité ?).  L’autre raison, c’est la forme. L’auteur ne s’embarrasse pas de rapport avec le public. Son œuvre sent le milieu du siècle. Les 2 protagonistes se causent entre eux là-bas sur la scène selon un schéma construit avec métier. Ce qui est acceptable avec des sujets moins graves, ne passe plus lorsque nous sommes concernés. La leçon à tirer c’est : jamais chez nous un tel régime. Combattons la torture sous toutes ses formes. MAIS ON NE NOUS LA COMMUNIQUE PAS. On en parle devant nous. Alors ce n’est pas convaincant. Dommage. Beaucoup de qualités et de vertus vont s’envoler en fumée. Il n’aurait sans doute pas fallu grand-chose.

15.11 – Vu hier au petit TEP BONJOUR CLOWN par une jeune compagnie dite « DU LIERRE ».
C’est étrange : ces 7 jeunes gens ne semblent pas animés par les préoccupations de leurs contemporains. Ils apprennent le métier de clown selon les règles de la plus pure tradition et ils nous montrent leur travail, très abouti, si l’on se contente d’un absolu non-renouvellement du genre. Enfin on prend plaisir à ces gags connus depuis toujours et téléguidés avec un peu de lourdeur qui s’effacera sans doute avec le métier. Il est inutile cependant de répéter chaque effet au moins 3 fois. Bon ! Je suis content qu’il y ait du clown en perspective. Ce n’est pas une branche surchargée.

16.11    MEGAPHONIE de Calaferte est exemplaire de ce qu’une bonne pièce à la scène peut paraître exécrable à la lecture. J’y avais plongé l’été dernier. Je l’avais trouvée débile et j’avais vivement conseillé à Michel Berto de récuser la commande du Petit Odéon et de ne point la monter. Or, à la réalisation, MEGAPHONIE est une réussite, et si l’on admire l’art du metteur en scène, dont l’apport est considérable, il est clair que la base de ce succès est le matériau fourni par la pièce. Matériau politique. Nous sommes dans un univers hiérarchisé et policé à l’extrême, où tout est fixé, établi, réglé, où le rêve est suspect sinon criminel, où le béton et le métal ont supplanté la nature au point qu’un arbre et un oiseau  soient devenus difficile à imaginer, où chacun épie chacun et représente pour l’autre un danger de dénonciation, où la justice au service de l’ordre est impitoyable, de mauvaise Foi et expéditive, où le langage lui-même se désarticule et se réduit à quelques mots interminablement torturés. Moins qu’au Fascisme, on pense au Stalinisme poussé à l’extrême de ce qu’il aurait pu finir par faire des hommes. La « mentalité » de la pièce est en effet marxiste et la séance d’autocritique à laquelle se livre un personnage enlève toute possibilité de se tromper sur le modèle de l’auteur.
Le travail de Michel Berto est de son côté exemplaire de ce qu’un metteur en scène DOIT faire –avis à vous, ô Vitez et Bourseiller- lorsqu’il s’est chargé de monter une œuvre nouvelle. Il a servi le texte avec une conscience admirable, se refusant à faire de l’art personnel à côté ou contre, mais ajoutant aux intentions, prolongeant le climat, accentuant les ruptures, diversifiant la monotonie, éclairant la continuité et précisant l’environnement de ce « jeu » cruel permanent et constamment redistribué. Son imagination a été foisonnante, mais elle n’est jamais gratuitement livrée. Berto est vraiment un grand réalisateur, comme il est (il le prouve encore ici) un grand acteur. « On » ne devrait pas tarder à lui rendre l’hommage qu’il mérite.

18.11 – Donc, désirant montrer qu’il sait prendre des risques et aider la jeunesse non consacrée, le festival d’Automne a résolu de promouvoir, après une première mise en scène (celle de Brigitte Jaque), une première pièce : POL de Alain Didier Weill. C’est en conséquence l’œuvre qu’il faut considérer ici. Disons qu’elle aurait gagné à être servie par un réalisateur de talent. Le montage de Jacques Seiler est en effet inexistant dans un dispositif laid et mal fonctionnel de Jacques Le Marquet. On sent l’absence de direction d’acteurs. Le choix de Michel Guy est significatif. Il avait, nous écrit le programme, été frappé depuis 2 ans déjà par « une certaine originalité de ton » qui « rompait avec les concessions que font beaucoup d’auteurs à ce qu’ils croient être un effet de mode ». Très franchement, pour quelqu’un qui d’une façon générale n’est justement sensibilisé QUE par la mode, ces lignes sortent suspectes et masquent soit quelque tractation inavouable, soit quelque sentiment de la nécessité de s’excuser, soit un goût pour le boulevard que les déclarations ministérielles  ne laissaient pas soupçonner. POL est en effet écrit comme une œuvre de boulevard. Son style relève de l’insolite facile. Et il faut être bien inculte pour trouver de l’originalité au sujet annexe qui montre un modeste et vieil employé de bureau conquérir par téléphone la secrétaire maîtresse de son patron qui travaille depuis des années dans le même bureau que lui sans jamais s’être seulement aperçue de sa présence. Et il faut ne jamais avoir lu Anouilh pour trouver « personnelle » la scène où le héros brûle des billets de banque. Que dire aussi des 2 bons braves flics popotes, du  commissaire agité à la De Funès et du patron stupide que chacun s’accorde à regarder comme un homme « très généreux » ?
On nous a rebattu les oreilles avec le fait qu’il s’agissait d’une œuvre sur la communication : Pol sème la pagaille dans une petite ville tranquille UNIQUEMENT parce qu’il parle aux gens. Bien ! Supposons que dans notre civilisation personne ne soit liant. Je n’en suis pas persuadé, mais soit. Que dit-il ? « Bonjour ! Ça va bien ? Beau temps pour la saison ». À part ça, impossible de lui arracher un mot. Le bougre arrive le sourire aux lèvres et la main tendue, et puis il s’amuse à proposer aux autres le mystère de son personnage. Il agit comme un catalyseur. Cette attitude provoque des réactions chez les autres et les amène à se transformer. De quelles transformations s’agit-il ? Le patron, qui a des choses à se reprocher, croit à un chantage, a la trouille et donne du fric. Un type « poétisé » par l’événement, se met à jouer de la clarinette. Les flics ne « comprennent pas » mais se laissent entraîner à la bacchanale des billets de banque. Le vieil employé se décide à jouer le rôle d’un Anglais appelant la jeune fille depuis Londres. Je n’ai pas détecté de « modification » plus subtile, et j’ose dire que tout cela vole bas. J’eusse aimé que les choses aillent BEAUCOUP plus loin à tous les niveaux. Et qu’il n’y ait pas de gratuités. Or il y en a : Pourquoi Pol porte-t-il allègrement une valise que chacun à part lui s’accorde à juger excessivement lourde et qu’y a-t-il dedans ? Par quel miracle peut-il s’évader de l’hôpital en faisant des sauts de puce ? Nous n’aurons jamais l’explication de ces bizarreries qui le sont en tant que telles.
Bref, cette pièce, « originale » m’a paru vieille par sa forme et par ses réminiscences. Tout ça, je l’ai (et je m’en excuse) déjà vu et entendu naguère.
Ce n’est pas par hasard d’ailleurs que presque toute la distribution a 50 ans. Seiler a nagé dans un terrain familier. C’est celui de son absurde personnel, qui faisait merveille dans LA MAISON D’OS sous la férule d’Arlette Reinerg, mais qui sort ici ECULÉ. Michel Guy s’est défini par ce choix comme ce qu’on savait déjà : un réactionnaire fermé à la VRAIE COMMUNICATION : celle qui concerne les hommes d’aujourd’hui.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 2 avril 2007 1 02 04 2007 19:23
20.11 – Dans le détail, tout est parfait. Et pourtant, pendant 2 heures sur 3, ça ne fait pas un spectacle. C’est que le cabaret est un genre qui a ses règles : dans la mesure où l’intérêt du spectateur n’est pas soutenu par une anecdote continuellement développée, il faut que chaque numéro intervienne en rupture sur le précédent et qu’une série de coups de poing le secoue à un rythme vif.
D’autre part, il importe que chaque « sketch » ait le temps de faire son impression propre. En somme, chaque élément ne doit être ni trop court ni trop long et chacun doit trancher sur le précédent. C’est un genre au surplus où le rire s’impose. Entre des chansons signifiantes et des scènes à contenu, des gags, ou des facéties sont nécessaires.
Or, TU NE VOLERAS POINT, du Théâtre de l’Aquarium est mal bâti du point de vue de ces règles. On sait comment la soirée a été conçue : les membres de la troupe se sont groupés par affinités, ont monté eux-mêmes des mini-spectacles sur le thème choisi, qui chacun EN SOI constitue un tout. Nichet et ses camarades ont pris quelques choses de chaque réalisation, les ont coupées, collées bout à bout, mélangées.
Durant la dernière heure, avec le théâtre d’ombre, et Arlequin découvrant la plus-value notamment, le dosage est bon. Mais auparavant, il est à repenser d’autant plus que la diversité des inspirations quant aux moyens de transmettre le thème n’aide pas l’assistant à s’y retrouver.
J’ajoute que le cabaret suppose un rapport direct avec le public. Plus encore qu’au théâtre, on a besoin que ces artistes nous parlent. Or ceux de l’Aquarium se meuvent au milieu de nous comme si nous n’étions pas là. Je ne sais pas, moi, un meneur de jeu suffirait peut-être à faire monter la mayonnaise, mais telle quelle cette représentation éloignée donnée par des gens qui ne savent pas nous communiquer un contact direct est frustrante.
Le comique, d’autre part, existe à l’intérieur de plusieurs numéros et on rit beaucoup par moments et cependant on n’a pas l’impression d’une soirée drôle. Je sais bien que la principale motivation de la troupe n’est pas de divertir, mais de dénoncer. L’Aquarium est politique militant. Mais l’un n’empêche pas l’autre et des gags inventés entre les morceaux essentiels n’iraient pas forcément contre le propos. Cela dit, il y a trop de qualités individuelles évidentes dans chaque mini spectacle pour qu’avec du travail l’équilibre ne se trouve pas. Peut-être est-ce en pensant à la transposition pour la scène qu’il faudra faire, en prévision de la tournée, que l’équipe y parviendra. Elle n’est pas loin du but.

22.11 – Bruno Bayen ne cache pas que s’il crée son spectacle LA DANSE MACABRE, « un rêve de Franck Wedekind » au Théâtre de Gennevilliers, et non d’entrée de jeu au Cyrano dont il est co-directeur, c’est uniquement parce qu’il a trouvé sa production dans cette localité de banlieue. « Apparemment, il ne s’est pas trouvé obligé de faire du « populaire » du fait de cette invitation. Après tout, pourquoi le lui reprocher ? Ce n’est pas lui qui a été chargé de mission.
LA DANSE MACABRE est un beau spectacle élitaire qui fait référence à Bob Wilson, à Chéreau, à Vincent, à l’expressionnisme, et que Bayen place sous le double signe de Marx et de Freud. Si j’ai bien compris, le jeune Wedekind rêve qu’il assiste à une projection de son propre mariage (petit-bourgeois), qui débouche sur une transposition du marié en souteneur  philosophe très savant et de la mariée en putain lubrique. Il n’y a pas au niveau anecdotique une continuité très évidente et d’ailleurs le découpage s’annonce en cinq rêves bien distincts. Tout au plus se retrouve-t-on à la fin de la noce du début. Entre la représentation des rêves et nous, il y a un espace de séparation peuplé d’un appareil de photos et d’un bidet, symboles l’un de l’éloignement voulu du propos par rapport à nous, à Wedekind lui-même et aux personnages lorsqu’ils se regardent rêver, l’autre de la contraception et de l’évacuation des excréments, puisqu’il sert également de « vomitorium ».
Je n’ai pas personnellement reçu la leçon de ce combat sensuel d’idées entre les 2 grands courants de pensée du début du siècle. La dernière réplique, dite avec humour, stigmatise l’intellectualisme du jeune théâtre. C‘est une pirouette qui ne masque pas le défaut fondamental qui fait qu’au théâtre, à trop penser on n’atteint pas son enseignement. Je me suis laissé pourtant porter par la beauté de l’ensemble et je ne me suis pas emmerdé tout le temps malgré des temps morts un peu provocateurs. Bob Wilson ne s’imite pas impunément. Dans le détail, il y a des réussites et d’abord le décor de Michel Milkau. À citer le spectaculaire final, qui réveille à point nommé pour nourrir les applaudissements.
Que dire de l’entreprise ? Il n’y a pas d’imposture. Bayen n’annonce pas la pièce de Wedekind. Il suppose s’adresser à des « enculturés » la connaissant. Comme ce n’est pas mon cas, j’ai mal discerné quoi était de qui, mais c’est de ma faute, n’est-ce pas ? Au Cyrano, ce sera à sa place dans une co-gestion avec Ronso. Bayen et Ronso, je crois qu’ils sont faits pour se comprendre ces deux-là. Ils seront peut-être les seuls à interpénétrer les méandres brumeux de leurs phantasmes, mais enfin c’est un mariage qui se tient

23.11 – En 1808, la résistance du peuple de Madrid à l’invasion napoléonienne a inspiré à Goya des œuvres célèbres exposées au musée du Prado.  Presque 130 ans plus tard, Madrid est encerclée par les armées franquistes qui bombardent la ville et quelques miliciens sont chargés par le gouvernement républicain de descendre à la cave les toiles les plus illustres. Au cours d’une NUIT DE GUERRE AU MUSÉE DU PRADO, ces miliciens, pour tromper la peur engendrée par le danger des bombardements, pour lutter contre le froid, et pour entretenir mutuellement en eux l’exaltation révolutionnaire et la Foi en une victoire douteuse, jouent à animer les tableaux de Goya. Tel est le parti de la pièce de Rafael Alberti. Parti intellectuel évidemment. Parti d’« enculturé » s’adressant à un public de cultivés. Car pour goûter le suc du spectacle, il est clair qu’il faut avoir dans la tête les tableaux prétextes au divertissement. Il est au surplus improbable que la nuit en question se soit historiquement passée comme décrite et l’on sait combien m’a toujours gêné l’imaginaire plaqué sur fond de réalité. Surtout quand la plausibilité est bafouée : comment ces hommes et ces femmes, présentés comme incultes et issus de milieux très simples, auraient-ils pu concevoir ce psychodrrame identificateur de deux agressions armées contre Madrid ? Par parenthèse pas très aimable envers l’invasion française de 1808 qui, tout contestable qu’elle ait été, ne me semble pas pouvoir être très valablement comparée avec le soulèvement fasciste. Le mérite de Pierre Constant et de l’équipe du Centre Dramatique de La Courneuve (composé d’amateurs), est d’avoir su rendre acceptable une fable aussi gratuite, et d’en avoir fait un spectacle un peu cocardier certes, pavé de grands sentiments héroïques et de pureté révolutionnaire anachronique, mais qui convainc, suscite l’admiration et emporte l’adhésion par un rythme qui va en s’accélérant et qui semble avoir été inspiré par le vent de l’Histoire. Constant est en l’occurrence fort aidé par le fait que la troupe soit composée de non-professionnels. Ils dégagent un parfum d’authenticité que j’ai quant à moi trouvé inestimable. Ces comédiens occasionnels sont eux-mêmes des gens du peuple de la banlieue parisienne et Constant a su leur insuffler la signifiance de la pièce. Sans doute est-ce pour cela qu’il a alourdi par scrupule d’éclairage la première partie : un film et un commentairen, dit sur le ton des « Sons et Lumières », retrace les événements de la guerre civile, en même temps que les toiles de Goya sont montrées et expliquées. Ensuite, avant que le jeu d’Alberti ne s’installe, il laisse un long temps se passer durant lequel il cherche à nous faire pénétrer dans l’atmosphère de guerre qui régnait cette nuit-là. C’est un peu fastidieux mais indispensable PUISQU’IL ENTENDAIT RENDRE L’ŒUVRE ACCESSIBLE A UN PUBLIC POPULAIRE. Il a, je crois, réussi, et lorsqu’à la fin les œuvres de Goya se composent et se recomposent sous nos yeux, il peut sans dommage laisser de plus en plus l’esthétisme prendre le pas en une progression très remarquablement calculée. Il est aidé dans la tâche qu’il s’est fixée de nous faire croire que cette nuit a été vraie, par le fait que la Galerie de la Cité U ressemble beaucoup aux salles du Musée du Prado. Un environnement suggéré par des lanternes à ras du sol sans le secours d’aucun projecteur de « théâtre » achève de donner l’impression « qu’on y était ». À la vérité, si ma mémoire est bonne dans la pièce écrite d’Alberti, c’étaient les personnages des tableaux qui sortaient de leurs cadres et jouaient l’identification des situations DEVANT les miliciens. Constant a inversé la donnée. Il a sûrement eu raison.

A la suite de ce spectacle,les « amateurs » du CENTRE DRAMATIQUE de la COURNEUVE ont résolu de se consacrer au « théâtre ».Ils ne savaient pas que le vocable « centre dramatique » avait une connotation institutionnelle.Mais le « pouvoir » a fermé ls yeux et les a d’ailleurs, plus tard, acceptés à mi-temps dans la famille des labellisés. Ils sont donc devenus professionnels, et je dois dire que je les ai accompagnés longtemps  dans leurs quêtes de contrats. Du moins tant que Pierre Constant a été leur professeur, metteur en scène et maître à penser.

29.11 – Je suis allé voir LES CAPRICES DE MARIANNE de Roger Mollien. Curieuse expérience après ceux de Bisson. Autant il y avait là de la classe, autant ici, les motivations volent bas.
L’idée de jouer la pièce de Musset en costumes modernes ne s’accommode à mon avis pas bien d’un texte très situé dans le temps, et s’il est vrai que, comme le dit Mollien, la façon dont les hommes considèrent la femme-objet n’a pas tellement bougé, ce qui s’est modifié par contre, c’est le comportement de la femme. Imaginerait-on aujourd’hui une fille de 19 ans mariée à un barbon, qui ne sortirait de chez elle que pour aller à l’église ? Dans DON JUAN, Mollien ne s’était intéressé qu’au personnage qu’il jouait. Cette fois-ci il n’a eu d’yeux que pour Octave et Cœlio. Il dit carrément en débat qu’il n’a pas traité de Marianne. Moi je veux bien, mais une pièce, c’est quand même un tout.
Étrange d’autre part est cette idée de jouer Octave comme s’il s’appelait Scapin et est-ce pour faire « populaire » qu’il l’a rendu vulgaire ? Cet Octave-là est un valet napolitain d’un âge certain et un brin bedonnant. On comprend mal que Marianne s’en éprenne.
Cela dit, le spectacle se laisse voir et la fille qui joue Marianne, Ghislaine Porret, a du talent.

30.11 – On avait connu une compagnie très militante qui s’appelait Théâtre des habitants et qui travaillait dans la région de Montbéliard en milieu populaire. Ayant eu des démêlées avec les notables locaux, la troupe a émigré à Choisy-le-Roi. On l’y avait vue l’an dernier avec un Georges Dandin qui n’était pas sans signifiance. La revoici avec L’HOMME AUX SABLES, élucubration sur un conte d’Hoffmann qui ne révèle plus aucune préoccupation politique. Je suppose que Jacques Roch vise à l’officialisation nationale, car son spectacle influencé par Vitez, et Bob Wilson, cherche comme ceux de Brigitte Jaque et de Bruno Bayen à faire « mode ». Montassier sera content. La ligne est la bonne. Le public de banlieue se fait chier mais c’est beau à voir. Ça a l’air « pensé », parce que, n’est-ce pas, quand on navigue aux frontières du rêve et de la réalité, aux confins de la folie, c’est facile d’avoir l’air profond. Reste que Roch garde des temps antérieurs un goût de tout préciser, de tout éclairer, de tout boucler interminablement qui le fait paraître moins mystérieux que ses modèles. Pas bon, ça, camarade. Faudra faire un effort d’ésotérisme la prochaine fois. La trahison payera mieux !

1.12 – Rigoureuses en soi, la « polyécriture » et l’image sonore nouvelle que propose Emilio Galli dans un court spectacle intitulé CALLIGRAPHIEN où aucune anecdote ne vient gâcher la pureté de la recherche, sont à introduire dans la catégorie de ceux qui cherchent à l’intérieur d’eux-mêmes le bonheur. Cette gestuelle liée à des sons que profèrent eux-mêmes les « danseurs », selon leurs propres respirations, va dans la ligne de l’hindouisme et du LSD. C’est sans doute un travail passionnant pour ceux qui s’y consacrent, en quête d’un épanouissement intime, mais ça m’a laissé de glace en tant que spectateur, et quand même quelque peu rêveur en lisant quez depuis 8 ans, le Groupe N se consacre à cette démarche. Il y en a des qui ont le temps, je vous le jure !

6.12 – L’Art pompidolien tel que Jack Lang en avait été nommé dispensateur en chef avant d’être renversé par une intrigue de la cour héritière, a encore une fois l’occasion de s’exprimer à Gémier avec l’ATLANTIDE, scénario et mise en scène de Petrika Ionesco, décor, collages et costumes de Radu et Mira Boruzescu. C’est un beau spectacle de 1h45, presque sans paroles, fondé sur l’expression corporelle et sur le baroque, soutenu par une très importante recherche technique, par l’utilisation entre la scène et la salle d’une glace sans tain qui permet d’étranges effets de lumière, et par la projection de films qui se confondent avec les jeux des artistes en des effets saisissants. Cela a sûrement coûté fort cher et n’a avec l’Atlantide qu’un rapport lointain, lisible seulement lorsqu’on voit s’effondrer une cité qui semble signifier (je dis bien : semble) la destruction d’une civilisation mécanisée qui pourrait être la nôtre (à moins que ce ne soit celle de l’Est). Au niveau de l’anecdote, on peut dire qu’on voit une petite fille qui lit un livre (sans doute sur l’Atlantide), et qui, directement ou par l’intermédiaire de son double, projette dans l’espace, ses phantasmes d’une part, ce qui lui inspire sa lecture d’autre part. On aimerait que les intentions fussent plus claires, car franchement on nage dans cette débauche de gestuelle, d’images, de musique, de sons, qui semble répondre à une structure élaborée, mais qui ne passe pas du tout intellectuellement. Reste que si l’on se laisse porter par ce rêve éveillé, et que si l’on appelle à la rescousse pour se rassurer la notion de surréalisme, on assiste à une représentation assez passionnante par sa richesse d’invention et ses innovations. Naturellement, il faut aussi prononcer le nom de Freud !
Il y a une parenté entre l’Art de Pintilié et celui de Petrika Ionesco. Tous deux sont roumains. Est-ce une constante de la ligne roumaine actuelle ? Il serait intéressant d’aller voir sur place si ce baroque assez lugubre est répandu du côté de Bucarest. On pourrait en tirer d’intéressantes réflexions sur les conséquences, dérivations et aliénations du réalisme historique. Mais en l’absence d’informations, contentons-nous de poser la question.

9.12 – J’aurais beaucoup aimer sans réserve LEGERE EN AOUT de Denise Bonal réalisé par Viviane Theophilidès avec les Athévains aux deux portes. Le sujet de la pièce prime ici la forme : 5 nanas enceintes vont vers le terme de leurs grossesses non-désirées à l’intérieur du cocon d’une clinique d’où elles ressortiront sans l’enfant après la délivrance. D’autres femmes achètent les bébés. Il paraît que ça existe, que c’est un commerce prospère où tout le monde s’y retrouve, la porteuse pauvre qui échappe à la honte et à la misère, l’acquéreuse riche, qui, incapable d’être fécondée, peut aller faire croire à son entourage, voire à son mari, qu’elle est grosse, la clinique enfin qui vend cher et paye bien mais se sucre au passage évidemment.
Bien sûr, pour que ça fonctionne, il faut que tout le monde joue le jeu. Denise Bonal nous montre une jeune Portugaise paumée qui en cours de route prend conscience de sa maternité et qui, coincée dans le système, se suicidera, tandis qu’une autre ricane sous cape parce qu’elle sait que pousse dans son ventre un enfant noir, qui a donc peu de chance de donner un satisfaction à la fausse maman qui attend. Il y a là aussi une comédienne, (ce qui permet à Denise Bonal de parler un peu de-ci de-là de son métier) et une femme d’ouvrier qui a acheté la maison avec le 1er bébé vendu, amélioré sa situation avec le 2e et le 3e et gardera le 4e, parce que grâce aux 3 autres, celui-là aura une existence décente !
Je crois que Denise Bonal n’a pas cherché à faire de l’Art. Elle a exprimé en forme quasi-boulevardière un contenu qu’elle avait éprouvé intimement, ayant cherché à adopter un enfant et ayant rencontré un tel établissement sur sa route. Son œuvre est une dénonciation en même temps qu’une critique de la société qui provoque de telles aliénations. L’atmosphère rappelle un peu celle du Huis Clos  de Sartre, en moins intellectuel et en plus drôle, ce qui n’exclue pas l’étouffement. Malheureusement, Viviane Theophilidès, elle, a voulu faire de l’Art, et comme elle est une gouine au ventre stérile de par sa volonté, -je crois qu’elle n’a jamais connu « l’homme »-, elle a conçu la clinique comme froide, glacée, étouffante, inquiétante, et elle a parsemé le réalisme du texte de moments poétiques de son crû, les noirs de chansons, qui alourdissent une représentation dont la signifiance n’eût rien perdu, au contraire- à ce qu’elle soit gaie. Avec Theophilidès, tout est sec, sans chair, sans sang, et c’est bien dommage car on aboutit à une histoire de bonnes femmes qui se considère avec ennui. Seule Dido Likoudis tire son épingle du jeu. Elle joue en fleur fragile et tendre la petite Portugaise. Elle a du talent. Et a bien corrigé son défaut de prononciation.

10.12 – C’est Jean Saudray qui incarne le « Citoyen général », sorte de matamore allemand qui joue au colporteur des idées de la Révolution Française dans un pays où les Jacobins font figure de bandits et où l’ordre est sagement conquis jour après jour par des monarques éclairés. Autant la silhouette est saisissante à son apparition, autant on se lasse vite de la « truculence » de l’auteur.
C’est Alain Rais qui a monté la pièce de Goethe. Comme il le dit dans le programme, révélons tout : il n’a pas trouvé dans le répertoire contemporain d’œuvre qui dénonce plus fortement la réalité giscardienne ! Soit ! L’ennui, c’est que l’analogie des époques est douteuse. De toute manière, Goethe a écrit là une pièce réactionnaire et le pauvre Rais a beau prendre ses « distances » par rapport au texte, y faire des rajouts de son crû et multiplier les déclarations d’intention, il n’arrive pas, tel d’autres avec Shakespeare, à faire dire au Ministre de Weimar le contraire de ce qu’il a écrit ! On assiste donc à un tableau idyllique décrivant l’excellente gestion du bon Seigneur, le danger des gazettes subversives, la valeur des paysans travailleurs et la confiance qu’il convient d’accorder à leur attachement, vantant l’équilibre entre les classes qui se complètent les unes les autres, stigmatisant le vilain et excusant l’influencé ! Alain Rais lui-même joue le bon Seigneur. A part une ou deux pointes signifiantes, son interprétation est si convaincante qu’on aime bien son personnage, au demeurant vêtu très simplement au milieu de paysans vêtus pas très pauvrement.
Entreprise paradoxale donc, à part cela propre quoique sans génie et portant heureusement sur une pièce courte. La bonne surprise, c’est que j’étais à 22h20 sur le trottoir de la rue Georgette Aguitte !
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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