Recommander

histoire-du-theatre

Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 16:23
05.12.90 - Kamizierz Skorupski a mis en scène LES ÉMIGRÉS de Slawomir Mrozek au Théâtre des Boucles de Marne. C’est sans doute ce qui explique que Pierre Santini joue un des deux personnages de l’œuvre. Je l’ai vue au Théâtre de la MAIN D’OR.
Mrozek n’a pas situé le pays d’où viennent les deux émigrés. On pense, bien sûr, à la Pologne communiste, mais en réalité toute dictature pratiquant l’entrave aux libertés peut faire l’affaire.
Ces deux émigrés, qui cohabitent dans un taudis sans fenêtre, une cave sans doute au pied d’un vide-ordures, ne sont pas semblables. Celui qu’incarne fort bien Michel Parent est un intellectuel qui a fui sa patrie pour des raisons politiques, et qui passe ses journées à rêver au roman qu’il n’écrira probablement jamais. L’autre est un ouvrier qui est venu dans ce pays d’accueil pour faire du fric, qu’il accumule pour s’acheter une maison quand il rentrera là-bas. Ici, il passe ses journées accroché à un marteau-piqueur. C’est un vrai prolétaire, aux idées courtes, illettré, brutal. Pierre Santini le joue avec conviction et talent, mais il est trop « clean » pour le rôle. On n’arrive pas à y croire vraiment. Mrozek n’explique pas comment il est possible que ces deux êtres si dissemblables cohabitent. Ils parlent la même langue, mais l’amitié si évidente qu’ils ont l’un pour l’autre n’en découle pas. Amitié ? Oui, nuancée dans cette sorte de HUIS CLOS qui lie ensemble, apparemment sans issue, ces deux hommes pourtant vivants, qu’un désespoir profond habite avec comme seule certitude qu’ils ne reverront jamais leur patrie mythifiée, et qu’ils ne sortiront jamais du ghetto, intellectuel pour l’un, physique pour l’autre, où ils se sont enfermés.
Rien à dire sur la réalisation. Elle est honnête, avec des acteurs qui jouent comme ils le sentent.

08.12.90 - Ah mon Dieu qu’il est sublime le foyer de l’Opéra Comique de Paris, avec des dorures, des peintures, des lustres, et, même si elle n’est pas visible, beaucoup de poussière entassée ! Le choix de ce lieu pour sa « DERNIÈRE CONQUETE » par Laurent Pelly, comptera pour beaucoup dans le succès de son « itinéraire harmonique d’un trio las » : trois ringards de la tournée qui, en gros, ne peuvent plus s’encadrer mais ont pourtant des relations complexes, y échouent tous les soirs à dix-huit heure pour une heure, et chantent le répertoire de l’opérette.
Lydie Pruvot, soprano, a une fort belle voix et beaucoup d’art à la moduler au gré des intentions qu’elle veut faire passer, qui sont souvent à contre-courant de ce que les auteurs entendaient inculquer. Léon Napias, ténor, n’a pas beaucoup de voix mais il est bon comédien et sait faire passer l’humour souvent plus finement que sa partenaire. Jean-Pierre Gesbert est un bon pianiste et il ne chante pas mal. Son personnage veut qu’il soit un peu farceur. Tous les trois nous font passer un agréable moment en chantant des airs qui caressent plaisamment les oreilles, sans sérieux, mélangeant habilement à l’art les petites mesquineries de la vie quotidienne. On ne rit pas aux éclats, mais on sort du spectacle content. Le divertissement a été efficace.

09.12.90 - J’ai enfin vu le Cirque de Barbarie, celui qui n’est fait que par des femmes, en tous cas sur la piste : pour manier les gros agrès, Barbara Vieille a fait appel à un fort à bras mâle.
Chapiteau propre, décoré de tapis qui ont l’air orientaux. La piste est recouverte : aucun animal ne s’y produira . Une musique orientale accueille les spectateurs. Cette connotation plutôt arabe sera dominante tout au long du spectacle pour les costumes, la musique, les you-you, un narguilé, bref là où Bartabas avait insufflé un style Europe Centrale, ici c’est un ton marocco - égyptien qui est proposé.
En dominante, j’y insiste, car il y a d’autres explorations exotiques : Marie Pillet est la mère d’une dizaine de filles qu’elle a conçues aux autre coins du monde avec des partenaires divers dont elle nous donne une liste, qu’on espère pour elle être exhaustive. Toutes ces filles sont entrées dans l’univers du cirque et proposent des numéros qu’elle regarde et commente avec des phrases et des mimiques d’une totale débilité. Pendant les trois quarts de la séance, la malheureuse s’échine à faire l’intéressante. Elle rame, que c’en est pitié de la voir avoir tant de bonne volonté.
Le programme indique que la direction d’acteurs est due à Alain Gautré. Je ne lui en fais pas le compliment. Heureusement, sur la fin, la Marie chante une chanson en arabe d’une façon tout à fait convaincante, et c’est elle qui profère, avec vigueur, les you-you que j’annonçais plus haut. Et elle est superbe en « Mère Courage ».
Au niveau des numéros, pas d’originalité remarquable, mais une qualité d’exécution de jeunes professionnelles sorties depuis quelques temps d’une école de cirque. Toutes s’appliquent et réussissent bien ce qu’elles font, qui ne va jamais très loin dans la complication, avec souvent le sourire un peu figé, je dirai plutôt crispé, de celles qui ne savent pas bien dissimuler l’effort. Avec des exceptions : la fildefériste est adroite et fait des choses difficiles. La jongleuse a de la grâce, même si elle ne s’encombre jamais de plus de trois objets à projeter en l’air. Et Martine Lefèvre, à la corde volante du final, a autant de virtuosité que la fille qui faisait la même chose au final d’ARCHAOS. Barbara Vieille, elle-même, est très professionnelle au trapèze.
Comme Zingaro et Archaos, le Cirque de Barbarie a cherché à créer un climat autour des numéros exhibés. Ce sont évidemment les enchaînements qui inspirent l’atmosphère d’ensemble et je dois dire que certains sont réussis, avec un humour qui n’est jamais violent, et le concours amusant de gadgets qui vont des faux seins tournants et crachant de l’eau à une espèce de d’œuvre d’art baptisée « vache », parodie simulacre d’un cheval de cirque fait d’objets hétéroclites. L’ambiance est sympathique.
Nonobstant les réserves, le niveau est de qualité. Il ne faudrait peut-être pas grand-chose pour que cette équipe passe à une vitesse plus internationalement performante. Suivons.

12.12.90 - Si Valérie Fiévet a espéré, comme elle l’écrit, faire partager à des spectateurs l’itinéraire à Détroit, en 1956, d’un frère et d’une sœur « qui cherchent obstinément à comprendre leur enfance hantée par la peur, le sens de leur vie », elle a échoué. Peut-être est-ce parce que, elle-même, sur la scène, est gauche, godiche plutôt. Peut-être parce que son partenaire, Stéphane Boucherie, a juste la taille de ceux qui ne feront jamais de carrière, trop petit pour être un homme, trop grand pour être un nain ! Cela se passe, paraît-il, dans les bas-fonds, mais cela ne ressort pas du décor d’Éric Meyer, ni des costumes des soi-disant adolescents.
L’adaptation du roman de Joyce Carol Oates n’est pas théâtrale. Le « théâtre épistolaire » est un genre difficile et il ne suffit pas de dire la date de chaque courrier avant chaque monologue pour que le courant passe. La traduction du « rêve américain » par une gestuelle exacerbée, au son des musiques rythmées, m’a semblé courte. Et je veux bien être pendu si quelqu’un est capable de soupçonner que la fille qui s’exprime dans ce spectacle est supposée avoir passé un an, couchée, folle.
Bref, j’ai passé au Marie Stuart une soirée purge, remède contre le théâtre, qui heureusement était courte. « Le Théâtre du Monde Perdu » ne m’y reprendra pas.

13.12.90 - Vous êtes accueilli au coin du Faubourg Saint-Antoine par un patron de bistrot d’une extrême amabilité, homosexuel versé dans la restauration qui aime apparemment beaucoup son métier. Les plats qu’il sert sont de vieille tradition familiale, rien à voir avec la nouvelle cuisine.
Et puis une jeune femme style attachée de presse vous amène au fond d’une impasse peu éclairé où vous êtes frôlé par des hommes tout de noir vêtus, visages masqués en bec d’oiseaux.Vous gravissez un escalier périlleux et vous vous retrouvez dans l’appartement spartiate où Gilles Zaepffel dit avoir rêvé « Le destin d’Antoine Durel ».
Quelques bancs, une cheminée, un coin cuisine, une fenêtre et deux portes. De l’une d’elle surgit un homme au poitrail ensanglanté. Il titube, il tombe, il est mort, un couteau gît à côté de lui. Meurtre ou suicide ? Une musique se fait entendre, un violon, les hommes oiseaux ne sont pas loin, il se réveille et entreprend son enquête sur le pourquoi et le comment de son trépas. Attention : il ne s’agit en rien d’une affaire menée à la policière. Le héros va nous emmener dans son onirisme intime, selon un cheminement dont la logique, si elle existe, est celle de l’auteur qui a sans doute des comptes à régler avec lui-même, au gré de clefs qu’il ne livre guère à ses convives spectateurs. Une Madame Desanges, sa tante, semble avoir particulièrement perturbé le vivant.
La violoniste ponctue très joliment cette exploration que les frôlements des hommes oiseaux, dont l’un est un maître japonais, viennent périodiquement resituer dans un monde de l’au-delà. Je pense qu’ils sont les Erynnies d’Antoine Durel. À la fin du spectacle, ils le dépouillent de ses vêtements souillés. La chemise propre qu’ils revêt signifie qu’il est vraiment mort, qu’il a accepté son meurtre - suicide. Du moins l’ai-je ainsi perçu ! L’imbrication du réel, du rêve et du fantasme créent l’ambiguïté.
C’est Cyril Bosc qui incarne Gilles Zaepffel… pardon, Antoine Durel. Gilles, pour sa part, assiste au spectacle les mains sur ses yeux (ou c’est tout comme, il écoute, sans doute, il ne regarde pas, ou à peine). Sa présence n’est pas innocente, même si, effectivement, le spectacle pourrait se faire sans lui ; pas sûr ! Cyril Bosc a de la présence, surtout quand Claire Fargier Lagrange le soutient de son violon alto. Il joue un peu trop sur le registre monocorde, mais c’est sûrement sur indication de l’auteur qui est aussi le metteur en scène.
Plus de réalisme aurait nui à l’esprit d’une entreprise avant tout fondée sur l’atmosphère. À ce niveau-là, la réussite est certaine. Je ne sais pas très bien ce qu’on a voulu me dire, mais j’ai été pris par un climat et j’ai même éprouvé quelque chose.

18.12.90 - Louise Doutreligne signe ses « Conversations sur l’infinité des Passions » qu’accueille dans un de ses salons l’Hôtel Lutétia.  Disposition frontale.
D’un côté de cette salle rectangulaire plate, on a édifié un podium, sans doute aisément déplaçable au fond duquel un beau paravent sert de « coulisse ». Quelques meubles de style et voilà, l’univers est créé. Le dix-septième siècle de Madame de Villedieu s’en accommodera comme le dix-huitième de Crébillon Fils et le dix-neuvième de Balzac. À la scène, Louise Doutreligne est une comédienne qui se nomme Claudine Fiévet. Elle est fine, nez un peu retroussé, lèvres minces, elle joue les coquettes avec grâce. Evidemment elle a adapté ses textes pour elle. De Madame de Maugiron à Madame de Lursay et à Madame de Langeais les toilettes changent, mais le comportement seulement par nuances. C’est tout le parcours de la femme sur le point de se donner, (peut-être) le jeu qu’elle mène face à l’homme qui la convoite, toujours un peu balourd mais maniant superbement la langue française, qui est montré ici délicatement, de façon très mondaine et pudique.
On reste un peu rêveur en songeant que, tout de même, à la fin de ces parcours il s’agissait pour la femme de se faire sauter. C’est tout un monde qui s’exprime dans ces « oui, non, peut-être » qu’on pourrait qualifier de minauderie, mais le terme s’appliquerait mal au jeu de Claudine Fiévet.
Jean-Luc Palier a mis ces trois petits morceaux de choix en scène pour le plus grand bonheur de l’actrice. (On n’a pas envie d’écrire « la comédienne »). Il lui donne consciencieusement la réplique, en homme sûr de soi sous trois déguisements.
Tout cela donne un spectacle bienséant, bien élevé, qui fait rêver sur l’évolution des mœurs humaines.

19.12.90 - Montpellier a bien fait les choses pour l’inauguration de son CORUM, et la délégation culturelle venue de Paris a été copieusement nourrie et abreuvée ainsi que luxueusement logée. Reste que les deux objets de l’invitation lancée par Monsieur Fresch ont été largement critiqués par les convives, dont on sait que ce n’est pas la politesse qui les étouffe. Le bâtiment d’abord, sorte de Palais des Congrès édifié sur quatre niveaux avec de vastes espaces peu propices aux réchauffements des âmes, d’une blancheur de faux marbre cadavérique avec deux salles qui ne peuvent convenir qu’à des colloques, et une, de deux mille places, qui est faite pour l’opéra avec une technicité apparemment très performante, et une acoustique qu’il a fallu corriger en mettant le lieu sur ressorts en raison des trains qui passent le long du bâtiment.
Quant au spectacle de Jacques Nichet, LE MAGICIEN PRODIGIEUX de Calderon, il a provoqué des réactions diverses. Il faut dire que l’œuvre se dilue en méandres, qui ne sont pas toujours propices à une parfaite intelligence de sa continuité anecdotique. Mais le thème est intéressant : c’est celui de Faust, sauf qu’ici le jeune homme vend son âme à un « magicien » supposé surgir dans une Olympe peuplée des Dieux Antiques, et qui, par repoussoir inculquera à son élève la notion du vrai Dieu, celui des Catholiques ! À part ça, c’est tout comme : la Marguerite de Calderon s’appelle Justine. Le héros passe un an dans « les profondeurs de la terre » à apprendre la magie luciférienne. Bien sûr, ce sera peine perdue. Quand enfin le héros possédera la femme pour qui il s’est damné, c’est un cadavre qu’il étreindra. Et ses tours de magie ne seront que des farces et attrapes. Dieu, n’est-ce pas, veille sur son monde.
À noter toutefois une intrigue d’un assez surprenant modernisme, à travers le personnage d’une servante qui avoue avoir deux amants qu’elle se partage au vu et au su de tous, y compris les intéressés, un jour l’un, un jour l’autre. Je pense que ce trio était destiné à apporter la note comique. Il n’y réussit qu’un peu dans la cadre d’un spectacle hautement spectaculaire sur cette (trop) grande scène, avec des effets de lumière, de fumées, de sons remarquablement maîtrisés, au rythme d’une musique brillante à l’Espagnole, mais qui procède avant tout du registre sombre à l’Elisabéthaine.
Le distribution est honorable. Elle a du mal à faire passer au public ce qu’il souhaiterait qu’il entende. Patrick Pineau en Cyprien , Daniel Martin en démon, Nathalie Bécue en Livie (la servante citée plus haut) s’en tirent mieux que Florence Darel (Justine).
Serré à la fin du spectacle la main de Gabriel Monnet. Retiré à vingt kilomètres de Montpellier, il plante des tomates et a l’air heureux.

22.12.90 - À Marseille, au Théâtre Toursky remis à neuf, salle confortable en gradins, scène vaste et bien pourvue techniquement en cintres et possibilités d’éclairages, François Pesenti a créé HELTER SKELTER, opéra qu’il signe avec le musicien Fred Frith. Le spectacle est en deux parties très différentes l’une de l’autre. La seconde est un véritable opéra dont Pesenti a injecté les paroles sur une musique belle et moderne, déjà écrite. Paroles d’une extrême simplicité.
Le thème reste celui du SÉJOUR quand les êtres se cherchent, interminablement, avides de rompre une solitude effroyablement pesante. Les hommes et les femmes vont de l’un à l’une, de l’un à l’un, de l’une à l’une, Pesenti ne peut concevoir l’unicité de l’hétérosexualité, mais en fait cette quête-là est moins sexuelle que relevant d’un appétit des âmes. Appétit non satisfait. L’un après l’autre, leur partition achevée, on perçoit au loin leurs corps qui s’envolent, tirés vers le plus haut des cintres du théâtre, la tête en bas, accrochés à un fil fragile, symbolique de la mort qui est la finalité de toutes ces histoires fluctuantes, incertaines, qui baignent dans une profonde mélancolie, ne pourrait-on dire : désespérance. 
« Est-ce que quelqu’un peut m’aider ? ». Sous forme de plainte répétée en litanie, un homme ponctue le début de la première partie au son d’une musique beaucoup plus rock, beaucoup plus violente que celle de la deuxième. C’est celle que Fred Firth a travaillée avec de jeunes Marseillais, et qui est là pour signifier l’univers chaotique dans lequel se débattent ces garçons et ces filles. Alors que la deuxième partie est clean, les murs de bois marron enserrant de façon rectangulaire un espace presque vide et propre, les artistes étant vêtus de noir, sobres et se déplaçant sans désordre, celle-ci va aller vers un espace de plus en plus dégradé, sol encombré d’objets, de papiers de pans de mur, qui dès le début s’effondrent à grand bruit laissant voir de façon fragmentaire l’orchestre qui officie à l’arrière-plan.
En vérité je crois comprendre que cette partie-là montre à un degré que l’on pourrait qualifier de relativement premier, les paumés de la vie dans leur état brut, tandis que la seconde nous livre la transposition épurée mais artistique de cet univers-là, alors qu’il n’est plus besoin de les montrer traqués, brutaux, insatisfaits, dans leur environnement invivable, puisque le mal de vivre est dans chacun une affaire intime. Il y a d’ailleurs du religieux dans la musique de cette deuxième partie, ce qui n’est pas perceptible dans la première.
L’ensemble de la mise en scène est parfaitement maîtrisé. Dès que le rideau s’ouvre, une lampe qui se balance au-dessus de ce qui pourrait être une fosse, à ce moment-là, vide (elle sera à la fin rendue à cet état premier de vacuité), crée l’atmosphère. D’autres lampes s’écrasent, Pesenti, de quelque part, invisible, appelle l’un après l’autre les acteurs par leurs noms. Ils apparaissent entravés par des micros dont les longs fils sont une gêne voulue. Parfois ce sont des petites lumières qu’ils trimballent. Les murs de décor sont truffés de prises de courant.
L’effondrement partiel du cadre de jeu préludera au capharnaüm. À la fin de la première partie qui pourrait faire un tout en soi, on ne se doute pas qu’on verra et qu’on entendra vingt minutes plus tard la relecture sur un autre mode de ce chaos, qui ne sera plus visible mais spirituel. Il y a longtemps qu’un tel piège ne m’avait pas été tendu.
Qui citer dans une troupe où j’ai cité trente et une personnes au salut ? Nommons les trois chanteuses, elles ont de fort belles voix et ont eu le courage de se laisser diriger, Dalida Kathier, qui est noire, opulente et magnifique, Danielle Stephan et Frédérique Wolf-Michaux.
« Tout,  dans HELTER SKALTER, est à jeter ? Oui, mais où ? », écrit Pesenti en exergue dans le programme. C’est ça, chéri, sois sûr de toi !

08.01.91 - Je ne sais pas quel discours a voulu me tenir Éric Da Silva avec son NO MAN’S, dont il est à la fois l’auteur et le metteur en scène, je n’ai rien compris au spectacle que les garçons et les filles de L’EMBALLAGE THÉATRE gesticulaient et vociféraient sur la scène du Théâtre de la Bastille découpée en rectangles avec néons, selon les traditions de la compagnie. Il se peut qu’à la lecture, le texte de l’auteur soit décryptable avec l’aide de clefs, mais à l’audition, il n’est qu’une succession de phrases sans continuité logique apparente.
Da Silva s’en est pris au langage, il l’explique dans le programme. On retrouve, parfois avec plaisir, la distorsion des mots qui étaient déjà dans son adaptation de Troïlus et Cressida en germe. Mais le metteur en scène a plaqué sur ce « verbe » contesté une gestuelle qui ne lui correspond en rien, et qui confère à l’ensemble de la démarche un air de gratuité permanente qui finit par dérouter d’autant plus que le spectacle se déroule sans progression aucune. Je savais qu’il durait une heure trente-six minutes, j’ai donc pris mon mal en patience. Sinon j’aurais été angoissé car il n’y avait aucune raison pour que ça s’arrête au moment où ça a fini. Il n’y en avait pas plus pour que ça continue. La troupe obéissante exécute le propos avec conviction.

09.01.91 - Léon Tolstoï a eu une femme prénommée Sophie qui a confié ses états d’âme à un journal, que Pascale Roze a adapté dans l’esprit d’incarner elle-même l’amoureuse qui, vingt ans après les jours heureux, souffre dans l’ombre du grand homme qui, apparemment, s’est mis à ne plus l’aimer en devenant chrétien. Il est vrai qu’à ce moment-là, elle lui a donné treize enfants. Elle ne devait donc pas dans la réalité avoir le physique avenant de la comédienne qu’on voit sur la scène du Théâtre Paris-Villette.
C’est Alain Bézu qui l’a mise en scène, avec, m’a-t-il semblé, une pointe de terrorisme. Pendant un quart d’heure, au début, elle nous parle de dos dans la pénombre et, par la suite, elle débite son texte à toute vitesse d’une voix monotone. L’action est située dans un champ de hautes herbes rousses, dont on sent que le vent doit les faire onduler comme des vagues. Mais il n’y avait pas de vent ce soir. Et j’ai trouvé que ma surdité ne s’était pas estompée, si vous soyez ce que je veux dire.

10.01.91 - Encore une femme seule sur la scène, mais celle-là a une présence infiniment plus professionnelle que celle d’hier. C’est Micheline Uzan qui, dans un texte d’Annie Ernaux qu’elle a adapté, mis en scène et qu’elle joue, nous raconte la vie d’UNE FEMME, sa mère, qui vient de mourir. Elle le fait en tranche de bifsteack saignant, à l’ancienne, toute émotion exhibée à l’intérieur d’une pudeur contenue qui accentue, évidemment, la communication de sa peine.
La femme racontée est une femme de tous les jours, une femme du peuple, une non héroïne, une ouvrière. Celle qui la raconte a gravi quelques échelons dans la hiérarchie sociale, un cas banal de promotion grâce au sacrifice de la mère. L’époque, c’est la nôtre, avec des références précises aux événements qu’ELLE a vécus comme nous.
Bref, la militante ex-communiste perce à travers cette entreprise qui est aux antipodes du « complot ». Seule concession au non réalisme, le décor de Jacques Deneux, très beau, qui figure une sorte de plateforme face à un ciel tourmenté. L’accompagnement musical de Garth Knox est efficace.

19.01.91 - Franchement, s’il n’y avait pas Boujenah et Gérard Desarthe, le DON JUAN de Molière, vu par Rossner, ne serait regardé que comme honnête pour des scolaires appelés à appréhender l’œuvre pour la première fois. Tout est « normal », sage, appliqué, dans cette réalisation qui n’inspire guère le rire. La scène de Don Juan et des deux paysannes est affligeante de non imagination, le combat dans la forêt est surtout remarquable par le soin que mettent les bagarreurs à ne se point faire de mal. Seule originalité, le commandeur, qu’on voit généralement en statue en pied est ici couché. Boujenah confirme qu’il est un bon comédien. Sa prestation en Sganarelle est sympathique.

24.01.91 - Tout a été parfait dans cette excursion à Blois qu’a arrangée Nicole Derlon, pour que quelques Parisiens puissent voir le dernier spectacle de la Compagnie du Hasard : LES AMOUREUSES. Tout, disais-je, accueil, autocar confortable, boissons et zakouskis, souper avant de rentrer avec une remarquable paella.
Malheureusement, la réalisation de Nicolas Peskine, quoique prétentieuse, ne valait pas le détour. C’est un salmigondis de références culturelles proférées par trois artistes sous le regard du metteur en scène, assis dans un coin, et qui feint de prendre des notes. Sur l’autre versant du plateau, un percussionniste excellent égrène une belle musique. Cela ne suffit pas à sauver l’entreprise de l’ennui, malgré le petit jeu auquel peuvent se livrer les spectateurs : « Ah tiens ! Ca, c’est dans HORACE, ça dans BADINE, Ça dans LE MISANTHROPE… ect. Les plus cultivés trouvent tout. Les autres rament parfois.

26.01.91 - D’un roman yougoslave appelé LE RACHAT, Marc Bélit a tiré un spectacle qu’il a intitulé L’HOMME DE BRONZE. C’est la curieuse histoire d’un « héros » de démocratie populaire qui est supposé avoir, en 1942, sauvé de la fusillade soixante-neuf résistants avant d’expirer lui-même en brave. On a érigé à sa gloire une statue dans le plus pur style réaliste historique.
Or, le bonhomme n’était pas mort. Il est parti à l’étranger pendant plus de vingt-cinq ans. Il est devenu camionneur. Saisi par le mal du pays, le voilà qui se pointe, dérangeant une légende, et accessoirement quelques personnages de la nomenclatura locale, qui ont édifié leur carrière sur certains non-dits qu’il se refuse à confirmer
Le climat qui va s’ensuivre est très proche du ZÉRO ET L’INFINI ou de LA PLAISANTERIE. L’homme, mis en prison, mais ce n’est peut-être pas une vraie prison, va jouer sa liberté aux cartes avec son geôlier. Mais le jeu est truqué, les dés sont pipés. Le geôlier va lui raconter sa propre acceptation de son rôle de tortionnaire. Il y a une leçon à en tirer qui est que dans CE SYSTÈME, tout le monde est coupable en puissance parce que le CHOIX est impossible. Mais les personnages s’expriment aussi avec une connotation chrétienne. Le « rachat », c’est l’acceptation par le lavé du cerveau d’une situation réputée irréversible. L’intellectuel s’y soumet plus aisément que l’homme fruste. Mais le rouleau compresseur ne permet à personne de se défiler. Le destin ? « Mea culpa, mea maxima culpa », n’est possible que par l’acceptation de l’imposture. C’est du moins, ce que j’ai compris, qui n’est pas sûr car l’œuvre est riche en méandres, trop touffue, un peu longue, avec beaucoup de petits contenus qui n’occultent pourtant pas le principal qui est que l’anti-héros est irrecevable et doit être condamné.
Le thème serait d’actualité si le contexte communiste était moins situé. On est trop en plein dans la dialectique de ces procès où il importait que les condamnés à l’avance se reconnaissent eux-mêmes coupables au nom de la cause, pour ne pas avoir l’impression de quelque chose qui surgit du fond de temps que nous avons peut-être tort de croire révolus.
Marc Bélit a monté cela avec une honnêteté toute provinciale (attention : je l’écris plutôt comme un compliment). Il est vrai qu’il a mis en scène une adaptation faite par lui-même. Il n’allait pas s’encombrer d’un deuxième degré de lecture. La distribution est peu jeune compte tenu de l’âge annoncé des personnages, mais elle est honnête. Michel Genniaux, Jacques Emin, Christian Loustau et Alain Piallat ont été dirigés sainement. Ils éprouvent leurs rôles. Micheline Sarto apporte une petite note fraîche dans un personnage d’auto-stoppeuse prompte, si les autorités l’exigent d’elle, à dire qu’elle a été violée par le camionneur à qui, apparemment, elle s’est donnée très volontiers. Des élèves d’un cours de Tarbes masquées figurent une foule silencieuse de témoins inquiétants.
27.01.91 - J’ai toujours bien aimé le Zinc - Théâtre de Gilbert Rouvière et Anne Flerey. Voici qu’une très probable opportunité va leur permettre de s’implanter à Béziers, dans le théâtre qu’a abandonné le Théâtre des Treize Vents, qui n’est pas très grand, trois cents places, pas très commode, cintres absents, mais qui est planté dans un ancien monastère qui offre de très nombreuses possibilités pour y installer des bureaux, des ateliers, des salles de répétitions, et qui, ma foi, est un lieu de séjour très agréable.
C’est sans doute pour achever de convaincre un maire volatile que l’équipe s’est voulue rassurante et prospective en montant un spectacle de Molière en deux volets : le premier, L’IMPROMPTU DE VERSAILLES, répétition hâtive d’une pièce pas prête sous la direction d’un Molière angoissé à la pensée que le Roi pourrait n’être pas content, est joué sur la scène du théâtre. On y accède en passant par les loges. On peut en contempler la vastitude, à défaut de commodités.
C’est donc à une sorte de visite que Gilles Rouvière convie son futur public, en même temps qu’il lui montre (plus ou moins vraiment) comment se passe une répétition. Il faut dire qu’à part la présence dans le discours du chef de troupe d’une notion de flagornerie et de peur, quand il pense au roi, il n’y a guère de différence entre une répétition en ce temps-là et une répétition aujourd’hui !
Après l’entracte, le public s’assoit dans la salle, qui est confortable, et assiste à une représentation truculente des PRÉCIEUSES RIDICULES à la fin de laquelle, les deux valets plagiaires de leurs maîtres sont au sens propre totalement dénudés. L’affaire est un peu traitée à la farce, mais la leçon infligée aux précieuses est traitée impitoyablement.

19.03.91 - Le sentier est étroit qui sépare la parodie de la ringardise elle-même. Autant Laurent Pelly avait réussi son coup avec DERNIÈRE CONQUETE, autant il s’est planté avec son projet plus ambitieux de MADAME ANGOT. Je crois que le coupable est d’abord le texte de Maillot, qui ne peut être proféré qu’au premier degré. Il faut bien ajouter que les acteurs s’en donnent à cœur joie pour l’asséner vigoureusement à la façon « opérette de province », sans « distance » autre que de forcer le jeu, au demeurant sans unité. On a l’impression dans ce spectacle que chacun fait ce qu’il veut, sans avoir été vraiment dirigé.
Pour ce qui est de la musique, moi, je ne l’aurais pas appelée « originale ». Jean-Pierre Gesbert a arrangé pour un piano, une clarinette et deux charmants chanteurs –un couple vêtu en muses antiques de façon charmante, et qui se substitue à vue de façon amusante à d’autres voix insuffisantes- des morceaux très familiers à l’oreille.
Laurent Pelly, outre la mise en scène, signe les costumes. Sur ce plan-là, sa réussite est totale. Tout ce qui est environnement d’ailleurs, est très joli, très fin. Il y a dans le détail des gags qui forcent le gloussement. Mais je les ai ressentis comme extérieurs, plaqués là parce que l’œuvre elle-même n’avait pas inspiré au réalisateur une dérision nourrie par elle-même. Et cela malgré une dramaturgie qui a voulu mettre en avant le contexte précieux, décadent, superficiel de l’époque directoire. Laurent Pelly a-t-il été trahi par la verve de ses acteurs ?

20.03.1991 - On pense à GENÈSE parce que le principe du spectacle du Théâtre de la MEZZANINE, TEMPS DE CHIEN, est le même : un gros tas de sable sur lequel évoluent (ici) deux hommes en perdition, duquel surgissent des objets et formes divers, « vestiges », nous dit-on, « de civilisations disparues ». Les deux manipulateurs habiles, vêtus et masqués de noir, les font apparaître de dessous, d’autour et d’au-dessus, volant, narguant les paumés qui ne savent qu’en faire pour s’évader, motos, vélos inutilisables, mais théâtralement beaux.
À la différence de GENÈSE, ici, il n’y a pas de texte. Michel Motu et Jean-Pierre Hutinet incarnent sans dire un mot les personnages imaginés par Denis Chabroullet, dont l’un a, peut-être, le pouvoir sur l’autre. Du MIDI MOINS CINQ de Sternberg au SEUL LES REQUINS de la MIE DE PAIN, la désertification des temps à venir apparaît périodiquement dans le théâtre comme dans le cinéma, prémonition d’une probabilité qui laisse indifférentes des générations qui auront crevé avant de voir ça. L’univers de TEMPS DE CHIEN est celui-là, d’un monde dont on ne peut pas s’évader et qui n’offre plus que des leurres. Denis Chabroullet voudrait, dit-il, faire un spectacle sur le cas de la Mer d’Aral. Y a-t-il encore une Mer d’Aral ?

21.03.91 - François Roy est un excellent directeur d’acteurs. Il sait traiter un sujet avec l’art de ménager seconde après seconde l’attention du spectateur. L’ennui, le bâillement, son public ne connaît pas.
Son adaptation pour la scène d’un film tiré d’un roman ajoute-t-elle quelque chose à ce que le cinéma montrait ? Je n’en sais rien, mais le certain, c’est que son GARDE À VUE est remarquable d’efficacité. De surcroît il n’est pas inutile de stigmatiser les méthodes de certains policiers qui, de fil en aiguille, peuvent à tel point aliéner un suspect qu’il finira par s’avouer coupable alors qu’il ne l’est pas. Il est vrai qu’au passage les inquisiteurs auront détruit la façade sur laquelle était construite l’honorabilité du personnage. Sorti du commissariat, il est un homme anéanti quoique reconnu innocent, alors qu’il y était entré présumé assassin mais tout imbu de sa position sociale. Pas très nouveau, me direz-vous, mais n’y a-t-il pas des choses qu’il est légitime de redire inlassablement ?
C’est du bon boulot bien fait, bien ficelé par un homme de théâtre qui tire ici son épingle d’un jeu honnête. « Juste, intéressant, précis. Un bon travail et une soirée de théâtre bien tenue », a écrit Armelle Héliot. La « relecture » de la « lecture » devait lui manquer.
Alain Gautré, Mukuna Kashala, A. Lahaye et Christian Sinniger sont très bien. Catherine Chevalier a le volume de voix un peu faible pour un sourdingue comme moi.

22.03.91 - À propos de ringardise, s’il y en a un qui l’est et qui le restera à part entière toute sa vie, c’est Jean Darie. Il est pourtant très bien quand il s’applique à dire avec entrain des poèmes pataphysiques très réjouissants, dans le cadre d’un « clin d’œil au caf’ conc’ à l’heure du théâtre musical », qu’a réalisé une « compagnie À travers temps », dans une mise en scène d’un certain J. - J. Esclapès. Bien, mais ringard, avec son visage de vieux cabot de province qui inculque à lui seul l’idée d’une certaine médiocrité.
À côté de lui, Marie Rouvray récite d’autres poèmes, en trimballant sur la scène du TAMBOUR ROYAL, théâtre dans lequel on entre en se frayant un chemin entre les poubelles, une tristesse profonde. Quel malheur pour cette fille belle encore et éclatante de talent, de s’être affublée de ce compagnon médiocre, « pour le meilleur » et surtout « pour le pire » de toute sa vie. À côté d’eux, L. Jouanne chante d’une voix claire et juste d’autres poèmes, mis naguère en musique.L’ensemble donne une jolie « poétique », un peu longuette mais de qualité, quoique ringarde.

25.03.91 - Un fils et son père se rencontrent par hasard, après des années de séparation totale. Le père s’est évadé depuis quatre ans d’une maison de retraite et il est devenu clochard. Il dort là où il peut. En l’occurrence, il s’est couché dans la voiture du fils. Il vit joyeusement cette condition « libre ». Par contre, le fils cossu ne baigne pas dans le bonheur et pourrait bien être à deux doigts de se suicider. Se retrouvant ainsi, ces deux êtres éprouvent une envie de communiquer et, de fil en aiguille, ils passeront la nuit ensemble sous l’œil soupçonneux de deux flics ancienne manière, hirondelles à vélo, qui se demandent bien ce qu’ils foutent. En vérité, ils ne trouveront à se dire que quelques souvenirs. Et au matin ils se quitteront avec le sentiment de n’avoir plus rien à évoquer, ce que le père prend plus philosophiquement que le fils. Peut-être pourtant partiront-ils ensemble, silencieux.
En fils, Alain Lenglet est très juste, un peu jeune toutefois. En père, Pierre Tabard est parfait mais il n’est pas crédible en clochard, beaucoup trop propre, beaucoup trop bien vêtu.
Avec sa NUIT DU PÈRE, Richard Demarcy règle-t-il un compte personnel ? (Tempête)

05.04.91 - Le Théâtre des Deux Rives est très fier du laboratoire qu’il partage avec le LOCOMOTIVE THÉATRE à Elbeuf. Ca s’appelle le BAIN DOUCHE et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça sent le neuf et presque encore la peinture. C’est très blanc, très glaçant dans le hall. Mais la petite salle de quatre-vingts places est accueillante, bien pentue et, il faut bien le dire, le décor qu’on voit d’entrée de jeu en contrebas des gradins, en beau bois avec un grand tapis style faux oriental, un lit avec un gros édredon et quelques meubles, aide à ce qu’on se sente réchauffé.
Cet environnement en vérité m’a paru bien luxueux pour une servante du début de ce siècle, telle que la montre Octave Mirbeau dans son JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE. Il est vrai que cette femme fait preuve d’un sens de l’observation singulier, d’une lucidité face aux autres et à elle-même et d’un don littéraire qui la placent au-dessus de sa condition. On savoure sa narration d’un univers qu’elle contemple avec distance et humour, la galerie de portraits qu’elle nous propose sur fond de chauvinisme à la Française, la façon dont elle-même conduit sa propre ascension sociale auprès d’un rustre qui la fascine parce qu’il a sans doute violé et tué une gamine, Joseph, qui était antisémite au point de clamer à propos du Capitaine Dreyfus réhabilité de fraîche date et rapatrié de l’Île du Diable : « S’il est coupable, qu’on l’y renvoie, s’il est innocent, qu’on le fusille ».
Françoise Caillard Rousseau incarne le personnage avec des expressions de Madona Bouglione, mais elle m’a surtout fait penser à Marie Rouvray, ce qui est un compliment. Dommage qu’elle soit par moments difficile à entendre.

COMMENTAIRE a POSTERIORI

C’est à cette époque que j’ai commencé, âgé en gros de 65 ans, à avoir des problèmes auditifs. Je ne m’en suis pas rendu compe tout de suite. Certains compte-rendus rédigés de bonne foi accusent donc peut-être à tort des interprêtes de se faire mal entendre. Je dois à l’honnêteté de le préciser.

06.04.91 - Alain Gintzburger, que j’avais un jour convié à venir me voir en raison de son nom, m’avait alors affirmé qu’il n’était pas juif. Le spectacle qu’il présente au Théâtre Marie Stuart permet d’en douter, car le public des « Lettres de Louise Jacobson » appartenait sans aucun doute à la « communauté », et le propos de l’entreprise se réfère évidemment à la célébration permanente de l’Holocauste.
Cela dit, cette petite Anne Franck à la Française qui fut envoyé à Fresnes, puis à Drancy, pour oubli du port de l’étoile jaune sur dénonciation d’une concierge, et qui écrit, de ses internements successifs, des lettres pathétiques d’espérance et d’envie de vivre à ses parents, est fort émouvante à travers l’interprétation sobre de Juliette Batlle. Les détails qu’elle livre de ce qu’était la vie à Drancy sont assez étonnants, tant semble s’y être organisée une survie ordonnée, voire acceptable. Ma petite cousine Rosette qui fut internée dans les mêmes conditions a-t-elle cru jusqu’au bout que ce n’était qu’un moment à passer ?
Ces lettres sont un magnifique hommage à la volonté, au courage et elles ont l’immense mérite (pour une fois) de n’être pas plaintives.

12.04.91 - Par gentillesse pour Jérôme Savary, j’écrirai ici que si le texte de FREGOLI m’a paru par moments intrépide de nullité, cela doit venir de son vieux respect pour les œuvres : il se sera donc interdit de toucher au  texte écrit par Patrick Rambaud et Bernard Haller, qui n’a aucune des qualités qu’on lui a connues lorsqu’il pondait lui-même ses spectacles. Ici, metteur en scène, il s’en tire en professionnel. Le rythme est soutenu, les tableaux sont enlevés, les lumières d’Alain Poisson et la musique d’Oswald Andrea (sonorisée, il n’y pas d’orchestre en piste) ont l’efficacité voulue. Il faut surtout rendre hommage aux effets spéciaux mis au point par Christian Fechner : Fregoli était un illusionniste et il faut dire que, sur ce plan, Bernard Haller a de l’habileté. Il ne semble pas tricher avec la virtuosité de cet art difficile, et sa prestation est valable au niveau music-hall. Dommage que l’anecdote, fondée sur la pédérastie de cet artiste que se disputaient la belle Otéro et Liane de Pougy, soit débile. Pas sur le fond. Liane de Pougy, pour le séduire, se travestit en jeune homme, ce pourrait être du Marivaux ! Mais ce n’est pas traité comme du Marivaux, hélas !
Heureusement, le parti offre à Jacques Alric et à François Borysse l’occasion de se livrer à une exhibition de folles tordues réjouissante, et il faut mentionner la prestation d’acteur de Marc Dudicourt qui joue le rôle de Meilhac (de Mailhac et Halévy) avec beaucoup de présence. Il a su, avec de l’inconsistance, incarner un personnage qui existe. Bravo.
Bref, un spectacle qui se laisse voir. Mais où est donc passé le Savary d’antan ?

14.04.91 - Ibsen, je crois, c’est comme Strindberg ou comme Tchékhov, en moins prenant que ce dernier parce que trop « voulu ». Je ne pense pas que le metteur en scène doive se mêler d’y apporter sa vision. Tel que c’est écrit, ça doit être joué. Simplement, il faut que la distribution soit juste. Chaque acteur doit être son personnage, en avoir la carrure et l’âge.
C’est en gros, compte tenu des moyens dont dispose le SCARFACE ENSEMBLE, qui lui interdit l’accès aux monstres sacrés, ce qu’a réussi Élisabeth Marie en choisissant ses acteurs pour un ENNEMI DU PEUPLE. Toute sa distribution est plausible, Bernard Bloch est très à sa place dans le rôle du médecin naïf qui croit rendre un service à sa ville (équivalence de Vittel) en dénonçant la pollution dont est victime l’établissement thermal. Mais tous sont bien exacts, à leurs places quoique sans doute un peu jeunes. Ils n’ont pas la carrure des monstres sacrés.
Il faut rendre hommage au dispositif, qui est astucieux. Ce sont des belles planches de bois ajustées qu’un jeu de fils permet de transformer à vue. On passe ainsi en douceur de l’appartement du Docteur à l’imprimerie du journal et à la salle de réunion où Ibsen nous propose une fort drôle manipulation de manif.
Cette scène toutefois, ne m’a pas parue bien traitée. Mais il semblerait que je sois seul de cet avis. Je l’exprime : alors que, dans tout le reste du spectacle, Élisabeth Marie est fidèle, sinon à la lettre, du moins à l’esprit des indications d’Ibsen, ici, elle transpose la réunion publique en faisant jouer la foule supposée houleuse par une coryphée qui dit le texte comme si, comédienne en grève, elle cachetonnait en le débitant sans intonations aucunes. La metteuse en scène aura beau m’expliquer qu’elle a ainsi voulu créer un effet de distance par rapport au contenu de l’œuvre qui, il faut bien le dire, est un peu scabreux pour nos oreilles dans cette séquence, elle ne m’empêchera pas de penser que son « parti », c’est tout bonnement qu’elle ne pouvait pas se payer une vraie foule… Quoi qu’il en soit, il est certain que cette scène, qui nous livre une parodie de démocratie et une apologie de l’homme d’élite qui est opprimé dans une société où la masse gouverne, aurait certainement, quelques décennies plus tard, placé Ibsen en bonne place pour recevoir des décorations des mains du Dr Goebbels. Ibsen montre la foule comme stupide et versatile. C’est la même idéologie que celle du discours de Marc Antoine dans le Jules César de Shakespeare.
À part ce côté gênant, l’œuvre, par ailleurs, traite de façon utile de l’écologie, de la (non) liberté de la presse (à ce sujet, il était amusant de noter avec quel soin les journalistes de la presse alsacienne insistaient sur le fait que, de nos jours, la presse n’est plus inféodée aux pouvoirs ! Bon, nous savons ce qu’il faut penser de cette fameuse liberté d’informer dont ils se targuent), du choc des intérêts. Elle est terriblement manichéenne, visiblement à thèse, sans antithèse plausible. Il me paraît surprenant que ceux qui, au nom d’intérêts immédiats, veulent cacher que la flotte que boivent les touristes est polluée, ne se demandent jamais comment ils s’en tireront quelques années plus tard quand des éclopés viendront leur demander des comptes…
Mais baste. Il y a de l’utile à tirer de ce boire et à manger. L’exhumation de « UN ENNEMI DU PEUPLE » par le SCARFACE ENSEMBLE est justifiée.

17.04.91 - LE PILIER, de Yachar Kema, est un beau roman qui, transposé au théâtre, aurait pu faire mouche au moment où les yeux du monde entier sont fixés sur l’épopée du peuple kurde. Ce n’est pas d’un tel exode qu’il est question, mais d’une transhumance annuelle à l’occasion d’une récolte nécessitant l’engagement de travailleurs occasionnels. C’est ce trajet, très long, effectué dans des conditions rudes à travers une nature peu amène par une famille d’un village éloigné, que raconte l’œuvre, sous la conduite d’une « Mère Courage », ici interprétée par la belle Évelyne Istria. Les circonstances liées au manque de scrupules d’un patron transforment le voyage en exode.
Il est regrettable que Mehmet Ulusoy ait raté la transposition sur la scène du Théâtre de la Colline (la grande scène, cette fois). D’abord parce que le découpage réalisé pour le théâtre est confus, monotone, ennuyeux. Ensuite parce que le dispositif imaginé par l’incontournable Launay tombe dans le piège qui, en toutes circonstances, ne manque jamais de figer un spectacle fondé sur le mouvement : il trace sur la scène des trajectoires visibles. Dès lors, le metteur en scène est coincé parce que tout devient prévisible.
Bon. Il y a quand même quelques jolis moments « à la Mehmet » avec une astucieuse utilisation des dessous du dispositif, mais dans l’ensemble on assiste à une grande machine sans rythme, pesante, d’où ne surgissent ni la misère profonde de ces êtres primitifs, ni le souffle de leur aventure, à tel point que l’acharnement de la mère est difficile à accepter. Apparemment, Mehmet, retombé visiblement sous l’emprise de l’alcool, n’a pas maîtrisé son affaire. C’est dommage mais je crains que ce ne soit définitif.

UN VOYAGE AUX ANTILLES

26.04.91 - La petite Île de la Martinique est sans nul doute bouillonnante au niveau culturel. À force de plonger dans des racines diverses pour essayer de ce trouver une identité, ce petit peuple « multicoloré » produit de la musique et, sur ce plan-là, il sait dépasser les frontières de ses côtes.
Il a, en littérature et théâtre, son grand homme, Aimé Césaire, politiquement ancré localement, mais culturellement profondément français. Tous revendiquent très fortement l’appartenance linguistique au créole mais, au théâtre, une forme originale ne suit pas. Le contenu a de la personnalité mais le contenant est importé. Cela m’a paru très net dans L’AFFAIRE SOLIBO, « comédie dramatique policière », d’après SOLIBO MAGNIFIQUE d’un certain Patrick Chamoiseau, découpage et mise en scène de José Alpha.
« Un dernier jour de Carnaval, mercredi des Cendres, sur la savane, à Fort-de-France, devant son public médusé, le conteur Prosper Bajole, surnommé SOLIBO, meurt, victime, semble-t-il, de ce qu’on appelle une « égorgette de la parole ». S’agit-il d’une autostrangulation, qui se produit parfois pendant le discours ? Ou serait-ce plutôt un crime ? Toute l’assistance présente ce jour-là est bien entendu soupçonnée, notamment un certain Bateau Français surnommé Congo, qui aurait vraisemblablement égorgé SOLIBO avec un fruit confit, le Chadec. » C’est le brigadier-chef Bouaffesse qui mène l’enquête avant l’arrivée de l’Inspecteur Principal Évariste Pilon, sorte de parodie de Sherlock Holmes.
On le voit, le sujet part d’une évidente réalité culturelle locale. Le personnage du « conteur », existe, m’a-t-on dit, avec vitalité dans cette île submergée par la vulgarité française, mais qui se souvient encore de certaines traditions africaines. Je doute qu’il survive longtemps à l’invasion dans chaque foyer de la TV, puisque, en vérité, c’était le plus souvent à la veillée qu’il prodiguait ses histoires devant le village assemblé à la fraîche. Mais bon. Il appartient au patrimoine. Il est propriété de ce peuple.
Tout le spectacle sera ensuite bourré de références à ce qui est ici particularisme. Mais la forme est intégralement celle du théâtre au premier degré à l’occidentale, aspect encore accentué par la satire de la police qui a été injectée, et qui oscille entre le niveau « boulevard » et l’étage « café-théâtre », encore que les personnages des deux flics soient très bien campés, l’un surtout par une espèce de grand comédien dégingandé qui joue son rôle en mouvement perpétuel. Je regrette de ne pouvoir citer son nom. Comme d’habitude maintenant, le programme cite la distribution mais sans dévoiler ce que joue chacun.
Alors tout cela donne, pour moi, qui suis de passage, un spectacle facile, un peu simplet, drôle, mais qui reste au ras des pâquerettes. C’est d’une façon générale, plutôt bien joué par des comédiens qui ont du rythme et de l’abattage. C’est « enlevé ». Le public prend son pied. Que demande le peuple ?

J’ai vu un autre spectacle, réalisé, celui-là, par une certaine Lucette Salibur, grosse dame qui « en veut » et qui est sympathique. Ca s’appelle BOUM et cela se présente vraiment comme un conte… et même un conte pour enfants.
L’anecdote de l’entreprise est écologique et moralisatrice : le grand Boum a eu lieu. Une petite fille se croit seule survivante, mais voilà qu’elle est rejointe par une autre gamine, bien bizarre. Pas étonnant. Elle arrive de Vénus où on a entendu le BOUM. Elle vient aux nouvelles. La petite terrienne (qui est une marionnette) raconte à la petite vénusienne (qui est aussi une marionnette) comment cette apocalypse a été rendue possible par la méchanceté des hommes.
Sa narration proférée sur un ton infantile, est illustrée par des tableaux joués, dansés et chantés par une troupe qui, elle aussi, paye comptant et a de l’abattage. Le texte est parfois intrépide de débilité, mais disons que c’est du théâtre naïf. Certaines saynètes pourraient agréablement être présentées au Club Méditerranée, comme celle des Japonais faisant dragon sous leur drapeau et fric de toutes leurs « mimimes », et celle des Allemands marchant au pas de l’oie des deux côtés de leur drapeau qui, ô symbole, cessera d’être entre eux une barrière sans pour autant être piétiné, sous l’œil de ces impitoyables messieurs de Wall Street. Le fric a tué le monde, vous répété-je. Tout cela est pavé de bonnes intentions.
En fait, le spectacle est plein de santé et l’âme qui l’habite le rend presque émouvant dans le dernier tableau, quand les deux petites filles s’aperçoivent qu’il y a encore de la vie sur la terre, des fleurs, des oiseaux et, si j’ai bien suivi, d’autres petits enfants qui chantent. Quelque part, ce spectacle est plus intéressant que l’autre. Il est joli, il est gentil. Et il est amusant esthétiquement, bien coloré à gros traits sans sophistications. Le troupe est à la limite de l’amateurisme, mais elle y va avec tant d’entrain qu’on oublie ses maladresses.
Mais rien ne m’a semblé original esthétiquement dans l’entreprise. Une Lucette Salibur toute blanche ayant réuni quelques fanas de l’Art drama à Aubervilliers, aurait pu produire le même spectacle, exactement, et même avec son titre : BOUM… ET AÏDA rencontra MUTANT !
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 18:21
17.09.90 - Cette saison commence sous le signe de la santé. Rien de moins abscond que le spectacle de Gilles Cohen, LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE, adapté du célèbre roman de Gaston Leroux, avec aussi des emprunts au PARFUM DE LA DAME EN NOIR. Certes, la fin, au moment du dénouement, a un côté un peu laborieux. Certes, on peut regretter que le dispositif de Julie Mertzweiller ne soit qu’astucieux. Il ne flatte carrément pas l’œil. On ne peut pas s’empêcher de penser qu’il a été réalisé à l’économie. Il a un petit air « décentralisation » du temps où les Centres Dramatiques tournaient dans des lieux pas très équipés. On peut aussi faire la moue sur la distribution qui est bonne, là encore d’un bon niveau provincial, mais pas brillante, sauf en ce qui regarde Philippe Duclos qui, dès son entrée, s’impose en Frédéric Larsan et Alain Fromager, qui n’est pas mal en Rouletabille.
Mais on ne s’ennuie pas alors que la soirée dure deux heures vingt, et il y a même au début de la deuxième partie un très amusant morceau de bravoure burlesque, quand tous les protagonistes se retrouvent en chemise de nuit entrant et sortant par les portes de leurs chambres et faisant, à celle des toilettes, une queue croustillante.
À noter que les costumes, dus à Frédérique Glainereau, sont amusants.
Bref, un spectacle sans prétention, amusant, plaisant, agréable. On est loin du « complot » ! (Tempête)

18.09.90 - Je ne sais pas si Catherine de Seynes se prend pour Jean-Paul Sartre, mais elle a sûrement été chatouillée par HUIS CLOS quand elle a écrit STATION VOLONTAIRES, qu’Alain Rais a mis en scène avec le soutien de « l’aide à la création dramatique ».
Pourquoi ce Nègre militant contre l’Apartheid et cette groupie amoureuse d’un Blanc d’Afrique du Sud marié se retrouvent réunis sur ce quai de métro un jour de trafic perturbé sur la ligne douze ? Mystère. Ce n’est pas expliqué. Au demeurant c’est sans doute gratuit. Séparés par dix mille kilomètres, les amants n’ont aucune raison de s’y retrouver. Mais il s’agissait de signifier leurs enfermements dans des schémas d’où ils ne pouvaient pas s’évader. Je dois dire que je n’ai pas été très convaincu. Chaque acteur (actrice) joue cette solitude indécrottable sur un ton où se mêlent les réminiscences inévitablement poétiques et les actualisations bien sûr dramatiques.
Intéressant est le personnage qu’incarne l’auteure, qui s’est mise apparemment à militer pour compenser son insatisfaction en tant que maîtresse. Les autres, ne m’ont pas paru très originaux : le Nègre militant joue le Nègre militant et, naturellement aussi, d’un instrument à vent ! Marc Michel, en amant lointain, trimballe une pathétique convention, et quant à Maria Verdi, qui a beaucoup grossi, son personnage d’épouse compréhensive n’a pas été assez nourri par l’écrivain, si bien que la malheureuse passe presque toute la soirée à meubler ses temps morts comme elle peut !
Voilà. Pour tout dire, j’ai trouvé le spectacle inintéressant et chiant. Et puis, que l’espace entre les rangs de fauteuils est étroit à Essaïon ! Aïe ! Aïe ! Aïe !

23.09.90 - Ayant remarqué que Joël Jouanneau était programmé un peu partout au cours de la saison, j’ai eu la curiosité de venir voir à LA BASTILLE le spectacle (inclus dans le Festival d’Automne) qu’il a tiré du roman d’un certain Robert Walser, vraisemblablement suisse alémanique puisque le programme cite Pro-Helvetia dans les co-producteurs). J’aurais dû me méfier. Si j’avais découvert à temps sa qualité de « conseiller artistique » de Bruno Bayen, je serais sans doute resté chez moi. Mais bon, ce qui est fait est fait, ma désinformation m’a permis d’assister à une représentation comme je croyais qu’elles étaient en voie d’extinction, terroriste pour les spectateurs.
Ce n’est pas que le thème soit inintéressant, au contraire, l’itinéraire de Simon Tanner, un jeune homme en quête d’une vie qui lui plaise, voguant d’employeur en employeur et d’aventure en aventure au gré de la route et du hasard, a une certaine valeur actuelle.
Mais bon Dieu, comment les adaptateurs, Jouanneau lui-même et Jean Launay, ont-ils pu réduire la transcription théâtrale à une série de monologues interminables, d’épouvantables tunnels qui passent quand ils sont dans la bouche de Philippe Demarle, mais deviennent ennuyeux au possible quand ils sont débités monotonement par Yvette Théraulaz et Marief Guittier, environnées par une pénombre propice à l’endormissement des spectateurs.
Le metteur en scène a pourtant eu quelques idées amusantes. Toute une partie de la ballade (qui est un peu sautillante à la manière de l’Histoire du Soldat du Centre Dramatique de La Courneuve) se passe en avant-scène sur dix mètres de large et un demi mètre de profondeur, avec au sol des petites trappes d’où émergent les têtes des patrons du garçon et en fond une toile transparente qui laisse apercevoir de temps en temps un espace certain, vide, cerné d’un cyclo représentant abstraitement des arbres et des montagnes. Il y a une joueuse de violon alto qui a, en qualité de meneuse de jeu, beaucoup de présence. Elle s’appelle Virginie Michaud. Mais bon, LES ENFANTS TANNER sont chiants. C’est dommage.

25.09.90 - Pierre Debauche est un homme heureux. Il a gagné son procès contre Jack Lang. Enfin l’autre a fait appel, mais l’issue ne fait aucun doute pour le Directeur évincé au Grand Huit. Il ne lui reviendra d’ailleurs pas un sou de cette victoire. Ce sera éventuellement une providence pour son successeur Emmanuel de Véricourt. Sur lui-même, le Ministre s’est vengé. Sa compagnie n’est plus subventionnée « hors commission ». Il devra désormais passer par l’aide au projet, comme le tout-venant, et notamment comme les débutants. Eh bien, il est content et il joue le jeu. Le voici, sans aide aucune, présentant dans une petite cave théâtre du sixième arrondissement, le THÉATRE DE NESLE, une oeuvrette de sa plume que jouent ses actrices favorites, et notamment sa fidèle Françoise Danell.
Quatre nanas, théâtreuses à la petite semaine, font antichambre en attendant d’être filmées dans une séquence où elles incarneront des amazones… et elles causent. Et ce qu’elles disent sort clairement de la bouche de l’auteur. Pour ceux qui le connaissent bien, c’est parfois drôle. Je ne pense pas qu’il ait écrit pour les autres.
J’ai oublié de dire que ça s’appelle « Le Vol nuptial des mouches mâles sous les lustres » ! 

05.10.90 - J’avoue avoir été surpris par le spectacle présenté au Théâtre 18 par SPEEDY BANANA : WELCOME. Sur la scène il y a tout un bric-à-brac : des meubles entassés, des accessoires du genre moulinette, certains bricolés astucieusement (sans atteindre à la perfection ferrailleuse du ROYAL DE LUXE, mais on est dans ce type de mouvance).
Les espaces sont privilégiés tour à tour par des éclairages de qualité. Une bande-son aide à plonger le spectateur dans un monde inquiétant, qu’on découvrira peu à peu domaine de deux vampires, un valet bossu et un majordome sadique qui s’acharneront sur une espèce de Rouletabille, à grand renfort de trappes, de trucs et de fumigènes. Il y a peu de texte, mais il y a en un, proféré par un personnage à moitié visible à l’intérieur d’une machine horloge dont le fonctionnement bruyant m’a un peu rappelé celui de mon fax. Les phrases sont peu cohérentes, mais on ne peut pas leur nier une certaine qualité littéraire surréaliste. Le langage des tortionnaires est exclusivement gestuel en expressionnisme de cinéma.
SPEEDY BANANA a évidemment pensé au célèbre NOSFERATU, un peu comme il y a naguère Philippe Azoulay dans OSCAR CLAPP. Le visiteur voudrait être de la famille des Buster Keaton, mais il ne fait que s’en approcher.
Bref, tout cela se laisse voir sans ennui… c’est quelque part parfait et hautement professionnel, mais mon impression générale en sortant est pourtant d’insatisfaction. En vérité, je crois que c’est parce que l’anecdote ne me tient aucun discours. Cette qualité n’est au service que d’une morbidité gratuite, qui vise sûrement à faire rire plutôt qu’à terroriser. J’ai ri de temps en temps… un peu.

06.10.90 - J’ai pris un vif plaisir, au Théâtre Moderne, à la représentation de MIQUETTE ET SA MÈRE de Messieurs de Flers et Caillavet par la Compagnie Françoise Merle. La réalisatrice elle-même joue la mère, et une de ses très bonnes idées a été de confier le rôle de Miquette, qui avait été écrit pour la très belle et très parisienne Ève Lavallière, à une certaine Muriel Ryngaert qui a le physique d’une boulette de province, presque une bécassine, qui est d’ailleurs beaucoup plus à son aise dans les deux premiers actes, quand elle est encore la gamine fille de la tenancière du bureau de tabac dans un bled près de Château-Thierry, que dans le troisième où elle a quelque peine à figurer la grande actrice qu’elle est supposée être devenue, et surtout la cocotte que le « monde » croit qu’elle est. Mais sans doute est-ce à dessein que le metteur en scène a voulu que perce la jeune fille convenable, butée, sossette sous le masque de la vedette somptueusement vêtue.
Puisque je parle des costumes, il faut féliciter celui qui les a conçus, d’époque mais délirants, extravagants, magnifiques et « surréalistement » portés, Olivier Bériot.
L’autre très bonne idée de Françoise Merle a été de faire incarner tous les personnages secondaires par une sorte de parodie dérisoire de chœur, composé alternativement de trois filles ou, plus exceptionnellement, comme pour marquer un contrepoint, de trois hommes. Ce sont les témoins, les juges, la rumeur, le commérage, le voyeurisme. Le chœur signifie en vrai l’œil de la Société dans ce qu’il a de méchant, d’impitoyable.
On peut regretter que les rôles masculins soient, sauf celui du jeune Urbain amoureux de Miquette, tenus par des acteurs pas assez mûrs. Jean-Jacques Levassier est excellent en Monchablon, vieux ringard des tournées de province qui n’a pas hésité à réécrire en trois actes LE CID de Corneille, mais il n’en a pas le poids. C’est encore plus vrai pour Christophe Garcia qui n’a visiblement pas les soixante-cinq ans du Marquis, oncle d’Urbain et « protecteur », sans être payé en nature, de Miquette. L’acteur compose à outrance pour compenser. Au surplus, c’est le cas de toute la distribution qui surjoue jusqu’à la caricature, il s’agit donc d’un parti. Il est recevable si on veut quand le marquis insulte son ami Lahirel, en lui assénant qu’il est trop gros alors que Hervé Jouval qui l’incarne est mince comme un fil.
Et puis il est certain que l’anecdote s’essouffle en rebondissements, que le rythme de la représentation a peine à suivre sur la fin. Je me demande s’il n’aurait pas fallu creuser un peu plus le personnage du marquis, pathétique au fond dans son attachement à faire le bonheur d’une jeune personne qui le mène à la baguette. Il y a dans l’œuvre un combat pour le POUVOIR entre deux êtres dont l’un est fort au départ, faible à l’arrivée, au contraire de l’autre. Cet aspect n’a pas été traité, du moins lisiblement.
Françoise Merle a choisi de nous divertir. Remercions-la. Ma réflexion appliquée aurait peut-être alourdi l’entreprise. Je terminerai donc ces lignes en disant qu’elle-même, actrice, en mère de Miquette, est sublime, et plus encore quand elle se croit devenue grande dame jetant l’argent par les fenêtres. Il est vrai que ELLE, ELLE A L’AGE DE SON ROLE.
Oh ! J’allais oublier une dimension très importante du spectacle : probablement en contradiction avec le discours de Flers et Caillavet, j’ai lu, moi, dans la vocation de Miquette et même dans le délire caricatural de Monchablon, un hommage au théâtre. C’est un des paradoxes de cette représentation qui n’en manque pas.

07.10.90 - Christian Benedetti signe pour le THÉATRE STUDIO l’adaptation, le décor, les costumes et la mise en scène d’un LILIOM de Ferenc Molnar, qui ne baigne pas dans ce que LE ROBERT appelle « une fantaisie qui est propre à la poésie hongroise », qui même m’a semblé écourtée sur sa fin « pénétrée de mysticisme » quand le héros, seize ans après sa mort, est admis par le Tribunal du Ciel à revenir sur terre pour voir ce que sont devenues son ex-femme et sa fille, avec pour mission de faire quelque chose de bien pour cette dernière, ce qui aurait pour effet de gommer ses turpitudes d’homme vivant, et de lui entrouvrir une porte du Paradis, (mais l’adolescente n’en a rien à cirer).
Évidemment, j’ai gardé le souvenir, vers les années cinquante, d’une comédie musicale qui s’appelait LILIOM, où les rôles étaient tenus par Yves Robert et Marie Mergey. Récemment, un LILIOM fumeux, nourri au suc du « complot », dû à Bruno Bayen (à moins que ce ne soit Bruno Boeglin) m’avait fort ennuyé. Ce ne fut pas le cas de celui-là, traité en tranche de bifsteack saignant, carrément comme un mélo que ne parviennent pas à rajeunir des costumes et des instruments d’aujourd’hui. Quand on veut mettre l’environnement d’un spectacle au goût du jour, c’est d’abord au texte qu’il faut s’en prendre et, en effet, j’ai entendu de-ci de-là des expressions qui n’auraient pu être écrites en 1909, mais qu’est-ce que cela change puisque le contenu de l’œuvre nous est livré tel quel, et le moins qu’on puisse dire est qu’il est ancré dans son époque ?
Michel Fouquet, qui joue Liliom, n’est pas mal, mais il ne décolle pas vraiment. Par contre, Sophie Guille de Buttes n’est pas très jolie, mais elle s’identifie bien au personnage de Julie, de même que Véronique Vellard fait preuve de beaucoup de tempérament en Madame Muscat, propriétaire du manège où Liliom est bonimenteur. Dans l’ensemble, c’est une distribution de qualité qui joue au premier degré. Comme c’est rafraîchissant. Et comme voilà là un spectacle honnête, avec une anecdote qu’on a plaisir à redécouvrir. Sans chercher midi à quatorze heure. 

08.10.90 - C’est sans doute parce que le jeune Antoine Basler a fait ses études dramatiques à Genève avant de se faire diriger comme acteur par Benno Besson, Matthias Langhoff, Bernard Sobel et Adel Akim, ce qui veut dire qu’il a échappé aux maîtres destructeurs, qu’il joue Raskolnikov avec sincérité, en éprouvant son rôle dans un registre émotionnel qui n’est pas rappeler, éclats en moins, Michel Vitold dans le même personnage.
Quant à Jean-Claude Amyl, le metteur en scène de ce CRIME ET CHATIMENT qui se donne au Théâtre 14, son trajet passe par le Cours Périmoni, la Comédie-Française, Jean-Paul Roussillon, Jean-Pierre Miquel, Gérard Vergez, Guy Lauzin et Jean-Louis Thamin. Cet homme d’une cinquantaine d’années qui dirige depuis 1985 ce Théâtre 14 Jean-Marie Serreau, a donc échappé au « complot ». C’est pour cela, bien sûr, que son spectacle fait penser à ceux de Sacha Pitoëff, l’âme russe spontanée en moins, malheureusement, ici elle n’est qu’imitée. Les silences s’en ressentent, ils n’ont pas la densité slave. Le dispositif scénique, signé Gilone Brun, manque aussi du réalisme. C’est un praticable à dessous clos par un mur sinistre, avec une sorte de passerelle qui longe un des côtés de la salle, austère en diable, on y pose parfois des meubles fonctionnels. Les éclairages sont supposés définir les lieux.
Il y a plusieurs noms connus depuis longtemps dans la distribution, Joseph Barbouth, Dominique Bernard, Pierre Constant (ça fait quand même plaisir de constater que tous les vieux pédés n’ont pas le sida), Sylvie Genty, Alain Mac Moy, en tout avec les jeunes ils sont dix-sept en scène.
Attention : ce n’est pas une adaptation du roman de Dostoïevski qu’annonce le programme, c’est une pièce de Jean-Claude Amyl, d’après ce roman. Pierre Laville a fait des émules.
Faut-il parler ici de l’œuvre, dont un intelligent digest nous est livré avec quelque chose de sa richesse ? Grâce à Pierre Constant, le rapport Porphyre - Raskolnikov atteint à un haut degré. C’est déjà beaucoup.

09.10.90 - J’ai bien fait d’aller voir HOM par la Compagnie Melpomène au Théâtre des Amandiers de Paris, car c’est un spectacle amusant et poétique qui se laisse voir avec plaisir. Le sujet, c’est l’histoire d’un couple, ponctuée par trois naissances, et qui va en se dégradant. L’homme se réfugie dans un étonnant fantasme aquatique et une rencontre amoureuse avec une tortue de mer. Je ne sais pas si c’est Catherine ou Laurence Léger qui joue la femme pondeuse de bébés (l’autre se dissimulant sous une carapace et un masque d’animal très tendre, voire pathétique), mais elle est tout à fait remarquable dans une gestuelle vive, nette, précise, d’une clarté de discours parfaite, quoique aucun mot ne soit prononcé. Le spectacle tout entier est hors langage articulé. Par contre la bande-son est expressive et parlante.
J’ai moins aimé Bruno Léonelli, l’homme et aussi le Directeur de la Compagnie, qui a éprouvé le besoin de jouer son rôle dans un costume et avec un maquillage de clown cradingue, que l’univers onirique du spectacle ne justifie pas. En plus il n’a pas la présence de sa partenaire et son long monologue muet, quand il se met pour la première fois les coquillages sur les oreilles, est difficile à décrypter avant que la tortue ne se décide à venir l’explorer.
Je pense que c’est Laurence Léger, qui signe décor et costumes (visiblement pauvres, hélas, mais est-ce un reproche à faire ?) qui a aussi réalisé les aspects « objets », souvent ridicules mais très bien mis en gros plan par les éclairages de Michel Morel. C’est seulement à la fin qu’on comprend leur justification, quand la tortue contemple pensivement et tendrement son amoureux qu’elle a miniaturisé et mis en bouteille. Cet apport « théâtre de figure », soutenu par l’univers sonore de Pierre Coutaudier, est charmant.
Bref, c’est un joli spectacle, qui aurait la dimension internationale s’il était, quelque part, plus clean ! L’amusant, c’est que le précédent spectacle de la Compagnie, que je n’ai pas vu, s’appelait KLEEN !

10.10.90 - Qu’il y ait du bon Bolek dans LA SÉANCE que présente à Beaubourg la DIVADLO NA PROVASKU dans le cadre d’une semaine de la culture tchèque, c’est sûr. Mais le spectacle n’est pas du grand Bolek. Il me paraît correspondre à une période politique assez dure de la Tchécoslovaquie, qui incitait les artistes à la prudence. Il n’y a donc pas à y chercher comme dans « Le Naufrage » ou « Le bouffon et la reine », une deuxième lecture décryptable par tous sauf par les censeurs obtus.
Donc, le personnage qu’incarne Polivka est supposé rêver qu’il est le mime Debureau. En première partie, il y a trois rêves cauchemardesques, mais drôles. Après l’entracte, on sombre dans le drame. Il est vrai que Debureau a eu réellement maille à partir avec la justice pour avoir, dans un chemin de campagne, assassiné un jeune garçon qui le persiflait. Bolek a introduit dans le spectacle tous les gags qu’il sait faire. On a plaisir à le revoir mimer l’oiseau, l’homme très grand à fausses jambes très courtes, que sais-je encore. Chantal Poullain joue la femme de Debureau, mais elle se transforme dans les cauchemars, ce qui lui permet de changer de costume à presque chaque apparition. Pezza et une grosse dame, qui ressemble à Colette et est assez rigolote, jouent différents rôles qui ont semblé utiles à l’auteur metteur en scène.
En vérité, tout cela est très bavard, et comme le Festival d’Automne a exigé que les dialogues soient dits en tchèque, force est d’écouter la traduction qui est simultanément débitée. Cela n’aide pas à l’aliénation.

16.10.90 - À QUOI REVENT LES ENFANTS est un bien joli titre et le sujet en est amusant : quatre petites vieilles partent de leur hospice pour aller sur le toit du monde à la recherche d’un ancêtre fabuleux, mi-homme mi-Dieu. Elles sont conduites par le Directeur de l’hospice transformé en Sherpa. Elles reviendront avec les enfants du Yé-ti qui prendront place dans une navette spatiale dont l’explosion mettra un terme au rêve. Je dis « rêve » parce que, on le sait à cette anecdote, la trame fonctionne dans un gentil irrationnel. Richard Demarcy s’adresse à ce qu’il y a d’imagination enfantine en nous.
C’est sympathique, mais malheureusement sa fable n’est pas bien ficelée et la mise en scène de Guy Cambreleng n’a pas su imprimer un rythme soutenu à l’entreprise. Elle est molle, avec des passages à vide et des enchaînements qui semblent bâclés. Si bien qu’on s’ennuie un peu malgré l’excellente présence de Gilette Barbier, Florence Dionneau, Isabel Juanpera et Danielle Van Bercheyke, très crédibles dans leurs compositions, sans oublier Didier Lesour, assez étonnant en guide inquiétant, sorte de deus ex machina tirant des ficelles pour le divertissement de ces dames. Car bien entendu, ce voyage n’est qu’un jeu. Dommage que cet aspect ne soit pas plus évident.
Belle scénographie de Geneviève Dudret, toute entière fondée sur un piano à queue placé au milieu d’une aire de jeu toute blanche. Des fils ont été tissés sur le galerie de la Cité U pour permettre à des grands draps de s’élever pour figurer les montagnes. C’est assez beau.
Par contre, j’ai trouvé la Yé-ti et surtout les deux poupées chiffons qui figurent ses mouflets assez médiocres, pour ne pas dire laids, et les chansons de Florence Dionneau ne m’ont pas paru géniales.

18.10.90 - De plus en plus orienté vers l’Espagne, le Théâtre des Chimères de Bayonne propose une savoureuse pièce d’un certain Fermin Cabal, du vrai théâtre avec un vrai dialogue, parfois à la limite du boulevard intelligent, un réel plaisir, loin, très loin du « complot ».
D’abord il y a une situation. C’est la nuit, avant d’aller se coucher, le Préfet des études d’une école catholique jouit d’un calme agréable. On frappe. C’est un de ses subordonnés, un jeune prêtre que titille sa conscience. Il veut sur le champ être entendu en confession. Dérangé, emmerdé d’autant plus qu’il ne peut pas encadrer l’intrus, le Père Odilon finit par céder et ce sera, une heure durant, un  combat verbal entre les deux hommes qui nous permet, à nous autres spectateurs, de pénétrer dans les secrets de la religion professionnelle, sérail aux détours succulents quand ils sont dévoilés à hauteur de l’humain, avec distance et humour.
Bref, on s’amuse beaucoup pendant ces quatre-vingts minutes même s’il y a parfois des anecdotes un peu faciles, comme celle où le Père Odilon, jadis missionnaire en Afrique, raconte comment il a été obligé de se taper une pucelle parce que c’était le prix à payer pour évangéliser une tribu d’anthropophages.
Jean-Marie Broucaret a monté ça avec sincérité. Il a été bien servi par deux très bons acteurs, Maxime Bourette et Guy Labadens. J’allais oublier de dire que ça s’appelle NUIT D’INSOMNIE ou VADE RETRO.

COMMENTAIRE :

Je parle beaucoup du « complot » dans ces compte rendus et j’ai déjà dans un carnet précédent expliqué ce que je voulais dire à travers ce mot. Mais pour ceux qui prendraient le train de cette lecture en marche  je rappelle briévement ce que cela signifie pour moi : je l’ai résumé en une formule :collusion entre certains metteurs en scène, diffuseurs et médiateurs journalistiques pour distribuer de l’opium aux intellectuels. En somme se faire plaisir de façon aussi hermétique que possible pour le commun des mortels mais pas pour ce que Antoine Vitez appelait le « cercle des initiés » à travers l’imposture de sa célèbre formule : « du théâtre élitaire pour tous ». Oui en effet pour tous les initiés de l’intelligencia et d’une certaine presse dont le but n’est pas de rendre compte de ce qu’est un spectacle mais de se faire valoir à travers l’article qui montrera aux lecteurs du journal à quel point IL (ou ELLE) est intelligent et a su décrypter l’indiscernable pour tous les spectateurs sauf pour LUI et quelques confrères, malheureusement toutes tendances politiques confondues. A ce niveau le plus étrange est Léonardini, critique de L’HUMANITÉ : plus « parisien » que lui, tu meurs et moins « communiste » dans ce qu’il écrit tu ne trouves pas. Au fait, toujours se rappeler que le critique dramatique est à l’intérieur de son journal la dernière roue du carrosse, alors que pour les artistes il est un personnage important.

Et puisque j’en suis à évoquer MES « mots », certains me reprochent de trop dire souvent : « un tel est pédéraste ». Je tiens à mettre les pendules à l’heure : ce que chacun fait avec sa bite et son cul m’indiffère totalement. Personnellement j’ai toujours préféré me trouver dans les bras d’une personne du sexe opposé, mais si des hommes ou des femmes préfèrent vivre l’amour d’une autre manière, c’est leur problème et je respecte ce choix de vie. Ce que je veux dire dans ces textes c’est que la pédérastie se VOIT et même fréquemment s’éclate sur la scène et cela me gêne car cela revient à transposer sur une scène, c’est à dire à l’usage d’un public, une certaine conception des mœurs. L’homosexualité devient alors une lecture de l’œuvre jouée qui se superpose à l’autre lecture, la vraie. C’est un détournement et j’ose même ajouter : même quand l’auteur et le réalisateur sont de la même mouvance sexuelle. Ce commentaire concerne surtout la gent masculine car les femmes savent bien mieux masquer leurs préférences lorsqu’elles sont sur une scène. 

18.10.90 - On ne peut pas dire que le dernier spectacle de la CUADRA de SÉVILLE soit dépaysant pour ceux qui, comme moi, suivent depuis toujours le travail de Salvador Tavora. Tout au plus peut-on noter que, dans cette « lecture » dansée, gestuelle, musicale, folklorique (diront certains) de la « CHRONIQUE POUR UNE MORT ANNONCÉE » de Garcia Valdès, le rituel est plus dépouillé qu’il ne l’était dans LES BACCHANTES, ANDALOUSIE AMÈRE ou PIEL DE TORO. Ici, point de machine extraordinaire, moins de vacarme du son, il y a une tournette qui permet de voir les quatre facettes d’une maison blanche très sobre, avec des marches que gravissent à pas comptés les personnages, symboles d’un monde que le Catholicisme a irrémédiablement marqués de son machisme fondamental et de son impitoyable philosophie du péché. Pour la première fois, une musique non espagnole vient ponctuer la marche vers la mort, c’est le Requiem de Mozart.
Peut-être faut-il se référer à l’œuvre qui a inspiré Tavora pour expliquer cette pureté de la démarche, plus sobre que de coutume. On verra plus tard si c’est une évolution ou un moment.
Le certain, c’est que la nouvelle se situe en Colombie et que c’est l’Andalousie que j’ai vue par les yeux de Tavora. Il y a toujours son merveilleux danseur de flamenco. Il a aussi un braillard de chanteur qui s’arrache les tripes à l’octave des ténors. Lui-même, à la toute fin, vient pousser ses raclements de gorge, mais, comme dit Lilyane Drillon, c’est pour se faire plaisir, son intervention n’est pas indispensable au spectacle.
Gros succès au Festival de Bayonne.

09.11.90 - J’ai vu entre-temps quelques bricoles. Mais ce soir, il s’agit de LA MAMAN ET LA PUTAIN de Jean Eustache, mis en scène par Jean-Louis Martinelli (Théâtre de Lyon : c’est un « implanté ») à Bobigny (Petite Salle).
Je n’ai malheureusement pas vu le film qui avait été célèbre vers les années soixante-quinze, mais au bout de cinq minutes de spectacle, j’ai pensé que Charles Berling qui incarnait le rôle d’Alexandre s’exprimait vraiment avec le phrasé de Jean-Pierre Léaud. Or justement, c’est lui qui était le personnage au cinéma. Singulière entreprise donc, qui a consisté, à l’inverse de ce qui se fait si souvent, à porter à la scène une œuvre qui avait marqué à l’écran, sans qu’apparemment un discours nouveau lui ait été insufflé. Car ce combat amoureux sur fond de liberté sexuelle, qui a paru novateur, voire audacieux en son temps, sonne aujourd’hui étrangement daté, sinon désuet.
Je ne voudrais pas, à mon âge, faire de la psychologie au petit pied sur le thème de la motivation des jeunes en amour, mais il me semble, en qualité d’observateur, que la notion de baise distincte de celle d’amour ait quelque part fait long feu. La peur du Sida est sans doute dans quelque chose dans l’ancrage des couples à la fidélité, mais cette explication est insuffisante pour expliquer la « réimportance » attachée derechef au lien entre les deux choses. Tout ça pour dire que l’opposition entre la jalousie de la « maman », entendez la maîtresse installée, un brin bourgeoise, du héros, et la permissivité, toutefois pas si claire que ça, de la jeune « putain », infirmière de son état, rompue aux sales besognes de ce métier, et prompte à se faire « prendre » en corps (pardon « salle ») de garde par n’importe qui, ne rend pas un son qui semble d’aujourd’hui.
En tous cas, et c’est peut-être la leçon qu’a voulu inculquer Martinelli, cette société-là n’était pas heureuse. Si ce n’est pas cela, sa démarche paraît bien inutile, encore que son spectacle, qui dure plus de trois heures, se laisse voir sans ennui (ce qui n’est pas un mince compliment dans mon langage). Les va-et-vient sentimentaux émaillés de « mots d’auteurs » souvent drôles, parfois un peu faciles, boulevardiers, sont menés avec vivacité par une troupe talentueuse qui joue « en éprouvant ses sentiments », ce qui est bien réjouissant. L’heure des traitements mesguichiens semble passée. Ouf !...
Et puis, j’écris cet article avec un peu de retard et j’éprouve que ce spectacle est de ceux qui laissent des traces, qu’on n’oublie pas tout de suite. Bornons-nous pour l’instant à le constater. Il faudra voir, dans un an, si le souvenir reste vivace.

13.11.90 - Jean-Claude Penchenat adore, paraît-il, Goldoni. Il a donc été dénicher une pièce pas très connue de l’auteur vénitien, UNE DES DERNIÈRES SOIRÉES DE CARNAVAL, qui n’est pas très bien fagotée, mais qui par moments est drôle à travers la populaire traduction qu’il en a faite avec l’aide de Myriam Tanant.
L’intérêt principal de l’œuvre, c’est qu’elle nous fait pénétrer avec précision dans l’univers des tisserands du dix-huitième siècle. L’accent y est mis fortement sur l’aspect artisanal de cette profession, sous le prétexte d’une fête, à l’occasion du Carnaval, que donne pour ses compagnons, fournisseurs et concurrents, un maître en la matière. Tous ces gens s’entendent et se comprennent professionnellement. Mais leurs rapports sociaux sont très hiérarchisés et très coincés.
Penchenat présente cela dans sa piscine en version bifrontale. Une grande table et quelques sièges suffisent à créer l’espace où l’on mangera, dansera et causera. Il n’y a donc guère de « décor », quoiqu’un certain Roberto Moscoso les signe. Et les costumes de Françoise Tournafond sont fidèles à l’époque. Si j’ajoute que les artistes éprouvent sincèrement leurs rôles, s’identifiant à leurs personnages sans chercher à inculquer une distance, on verra à quel point il s’agit d’une présentation classique, où le metteur en scène ne s’est pas attaché à autre chose qu’à servir honnêtement un texte. Les temps changent, décidément. C’est Guillem Pellegrin qui incarne Zamaria, l’invitant. À lui seul, il vaut le détour. C’est un grand acteur. Toute la distribution est de qualité. J’y ai retrouvé avec plaisir Louis Samie, heureux d’être sorti de son aventure « Abou Salemique », et Frédérique Ruchaud, qui s’en donne à cœur joie dans le rôle d’une vieille brodeuse française en quête d’un quatrième mari. Mais ils sont quatorze en scène. Tous sont bien. Et ce spectacle est du THÉATRE.

14.11.90 - Bordeaux. SIGMA. Voici donc le fameux cabaret DROMESKO du deuxième transfuge de Zingaro, Igor. À la différence de Branlotin, Igor a eu de l’argent pour monter sa structure et son spectacle. Le chapiteau, en forme de gigantesque volière arrondie très haut au-dessus de nos têtes, est magnifique.
Mais je m’attendais, selon la propagande, à ce qu’il soit peuplé de milliers d’oiseaux ; or, à part quelques corbeaux qui roupillent sur les hauteurs, il n’y a, en fait de volatiles, que quelques dizaines de perruches dans une cage et une flopée d’oiseaux des îles dans une autre, et à un moment, dans une jupe truquée que porte Lili. D’oiseaux travaillant, en fait, il n’y en a que deux, un corbeau qui tourne les pages d’une partition, et surtout un marabout, vedette du dernier tableau, très putain et très spectaculaire. C’est un très grand charognard sur longues pattes fines, avec un bec immense et des ailes qui font beaucoup d’effet quand il les déploie et vole sur la piste presque au-dessus des spectateurs.
Mais en tout, ces prestations animales occupent à tout casser dix minutes d’un spectacle qui dure près de deux heures, et qui est fondé sur la musique tsigane, bien exécutée par Igor, bon accordéoniste, et une équipe de qualité dans laquelle il y a un Hongrois, ensuite sur quelques numéros de funambules dont l’un, assez extraordinaire, exécuté par un type extrêmement maigre et remarquablement contorsionniste, et aussi, malheureusement sur un grand clown (il vient de Zingaro où il ne parlait pas), qui a inventé une série de sketches qu’il profère avec l’accent anglais, dont le thème est la quête de l’homme pour voler. Ce qu’il raconte est longuet et peu intéressant, mais il y a quelques machines fort belles, une surtout, et puis à la fin, il vole vraiment selon le même principe que le LICEDEI, au-dessus des spectateurs, non sans en heurter un de temps en temps. Lili quant à elle s’en donne à cœur joie pour chanter, dans le registre Europe Centrale, cela va sans dire, et pour exhiber à chacune de ses apparitions une nouvelles tenue. Bref le mannequin réapparaît, ne le fut-elle pas jadis ?
Un très bel arbre, faux bien sûr, mais bien imité, constitue l’essentiel du décor, avec de-ci de-là des espaces cossus dans le style présumé tsigane, tapis, coussins, fauteuils profonds etc….
Voilà : Igor a eu tous les moyens de son ambition à la différence de Branlotin, qui a dû travailler dans la pauvreté. Il nous offre une production riche, il a pu engager de bons numéros (mais qu’on verrait, qu’on a d’ailleurs vus ailleurs, l’un à ARCHAOS, l’autre au THÉATRE DE L’UNITÉ dans l’HISTOIRE DU SOLDAT), l’ensemble est à mon avis trop lent, avec trop de remplissage musical,et puis, franchement, il n’y a pas assez d’oiseaux, du moins en rapport à la pub faite autour du projet quand il s’agissait, pour Emmanuel de Véricourt, de le vendre. Et quant au clown bavard, Igor devrait le censurer. Mais bon, le succès auprès du public est très grand, que demande le peuple ?

16.11.90 - SIGMA. Création de TOUS UNIS DANS NOS WAX par l’Ensemble KOTEBA de Souleymane Koly. Souleymane est un malin. Il sait bien qu’avec les musiciens et les danseuses chanteuses qui font partie de sa troupe, il est sûr de gagner le round final du spectacle auprès du public. Et en effet, cette équipe-là est si admirable que c’est dans l’enthousiasme que les spectateurs quittent la salle. Heureusement qu’il y a cet aspect, car le côté théâtre de l’entreprise est carrément faible, trop long, et ennuyeux. Non pas parce que le parler français des Africains n’est pas toujours complètement compréhensible, mais parce que le jeu de ces gens si dynamiques, si vigoureux quand ils chantent ou dansent, devient étrangement mou quand ils s’expriment avec des mots. Mou, languissant, sans rythme. On a hâte qu’ils aient fini.
Pourtant le thème du spectacle est tout à fait intéressant. Des ouvriers d’une usine de fabrication de pagnes en difficulté font l’objet d’un « dégraissage ». Leurs femmes, plus qu’eux, se rebellent, et nous nous retrouvons plongés dans un schéma lutte sociale, lutte des classes, qui donne aux vieux spectateurs comme moi un coup de jeunesse sur fond de souvenirs. En avons-nous eu, de ces spectacles « signifiants » dont notre presse bourgeoise a fini par avoir la peau, avec scènes de manifs, violences policières, patrons pleins de morgue etc… Souleymane s’est même amusé à nous bâiller un ballet « réaliste historique » à la Chinoise, qui est tout à fait revigorant. Et puis, le plus étonnant, c’est la conclusion, car le patron cèdera finalement, mais pas parce que les travailleurs auront imposé leur LOI politiquement. NON. Ce sera parce qu’ils auront fait appel à une vieille sorcière, dont les manœuvres terrorisent ceux qui en font l’objet. Et il est tout de même très étonnant de voir comment des flics, des soldats et le patron lui-même se couchent, dès qu’elle les menace de quelques objets rituels pour nous peu significatifs. Dommage que cette conclusion arrive après des scènes trop longues, où il est question de politique pour de bon, avec trop d’atermoiements. Notons que les costumes sont très beaux.

22.11.90 - Au risque de passer pour un emmerdeur bougon, j’oserai dire que je n’ai pas partagé l’enthousiasme de mes contemporains branchés pour ce LÉON LA FRANCE qu’ « on » m’avait reproché de n’avoir point été voir à Paris, dans la cave enfumée de l’Atalante. « On » m’expliquera sûrement que dans le petit théâtre d’Évry, où Philippe Mercier jouait pour la première fois sur une scène face au public, au lieu d’être enfermé sur un tout petit espace avec les spectateurs tassés à ses pieds, je me suis retrouvé coincé par une non magie due à l’éloignement de mon fauteuil et à la vastitude du plateau. Mais il faut savoir si l’équipe veut faire des tournées ou pas, et si oui, si elle compte partout recréer les conditions d’étroitesse qui ont fait son succès à Paris.
Certes, le projet était intéressant. Le comédien Philippe Mercier a retrouvé une correspondance d’un certain Léon Mercier, son grand-père, baroudeur militaire de l’ère coloniale, et il a eu envie de l’incarner. À travers les récits du soldat, le spectateur peut lire sa lecture d’une critique de ce qui fut conté en son temps comme une épopée. Du moins le tente-t-il, car Philippe Mercier s’est infligé de livrer son texte et sa personne d’acteur à un metteur en scène, qui a accepté l’entreprise parce que, lui a-t-il dit, « il aimait bien les commandes » (sic !), Christian Schiaretti, et, malheureusement, il en est sorti un spectacle « mode », avec notamment à la fin un interminable monologue que le comédien est obligé de débiter d’une voix monocorde et précipitée, aux trois quarts de dos et à volume faible, de telle sorte qu’une grande partie de ce qu’il dit est inaudible, en tous cas pour un sourdingue comme moi.
Il y a aussi à un autre moment deux bonnes minutes où il ne se passe rien : Philippe Mercier et ses trois faire-valoir noirs, qui figurent une sorte de chœur contrepoint, voix des autochtones face à l’homme blanc, maître et chef, sont supposés attendre les résultats d’une bataille qui, bien entendu, se passe en coulisses. Alors ils arrêtent de jouer, la scène se couvre de pénombre et les spectateurs attendent, comme eux, qu’il se re-passe quelque chose.
Heureusement, au milieu du spectacle il y a une vraie scène de théâtre où Léon, au terme d’une longue marche, arrivé je crois, au Tchad, veut sabrer le champagne que ses porteurs noirs ont trimballé sur leurs têtes, précisément avec ceux-ci, l’un d’entre eux, Musulman, se refusant à boire.
Il y a aussi pendant un quart d’heure une aliénation très bienvenue du spectateur. Il est vrai qu’à ce moment-là, ce sont des vrais dialogues qui s’instaurent, un vrai jeu avec des vrais chocs.
Cela dit, on voit bien que Philippe Mercier a du talent et de la présence. Sa performance reste estimable à travers la course d’obstacles qu’il s’est infligée, en se livrant pieds et mains à un réalisateur dont j’attendrai de revoir quelque chose pour le juger : il a bonne réputation. L’État vient de lui confier la Maison de la Culture de Reims. Et puis ce spectacle-là date de l’année dernière. Avec un peu de chance, il aurait assimilé en 1990 que la mode bougeait !

23.11.90 - Honnête présentation au Lucernaire du HUIS CLOS de Jean-Paul Sartre. Ce n’est pas une affaire de jeunes.
Daniel Colas a fait la mise en scène. Les interprètes sont Malka Ribovska, Claudine Coster et André Oumansky. Ils incarnent leurs personnages au premier degré avec professionnalisme. Oumansky m’a semblé un peu absent quand ce n’est pas à lui de parler.
L’œuvre garde après quarante-cinq ans une certaine efficacité. Elle m’a peut-être semblé un peu vieillotte par le choix des crimes que doivent expier les condamnés à vivre l’enfer par les autres. Et je crois bien qu’à la création en mai quarante-quatre, j’avais mieux ressenti le harcèlement de l’insupportable bavardage que s’infligent malgré eux les protagonistes, avec une sensation de tourner en rond que j’ai moins perçu cette fois-ci. Mais j’enjolive peut-être mes souvenirs.
Quand même, au Lucernaire, ça se laissait voir et entendre, mais avec un léger goût de poussière.

24.11.90 - Je n’ai jamais été un grand fanatique de Françoise Chatôt et ce n’est pas la façon dont elle joue AH LES BEAUX JOURS, de Samuel Beckett, qui va me faire changer d’avis. Certes, le texte ne lui permet pas, ici, de clamer l’horreur de ses entrailles, mais la lecture qu’en a fait Vouyoucas l’amène à le minauder de telle manière qu’il semble débile.
En vérité, d’ailleurs, il l’est. Beckett suppose une certaine dimension dans la façon de dire les platitudes. Or Françoise Chatôt les joue presque boulevard, très extérieure en tout cas. Et ce qu’elle fait ressentir, au moins dans le premier acte, ce n’est pas l’horreur de la situation de cette femme enlisée jusqu’à mi-corps, peut-être seule survivante de son compagnon dont parfois émerge le crâne, et qui se bat pour sa survie en babillant n’importe quoi et s’imposant des gestes dérisoires pour occuper le temps de ce qu’elle veut être encore des « beaux jours » (« un de plus », dit-elle, au début de chaque séquence), mais uniquement la futilité de ses discours. La dialectique entre la situation et ce qu’elle dit n’éclate pas. Du coup, ce qui devrait, par moments, provoquer le rire chez le spectateur ne fonctionne pas et tout le spectacle se passe, au Théâtre du Gyptis de Marseille, devant un public glacé,  muet, qui sans doute s’ennuie un peu mais qui est nombreux.
Au deuxième acte, quand il n’y a plus que la tête qui émerge, elle réussit à faire passer une certaine émotion. Mais on reste quand même au ras des pâquerettes. La « dimension » beckettienne n’apparaît que dans la toute dernière scène, quand on voit émerger le possesseur du crâne et qu’il cherche, en vain, à ramper sur la dune, au sommet de laquelle s’enfonce l’héroïne, pour atteindre le browning qu’elle a posé à côté d’elle quand elle jouissait encore du pouvoir de ses bras et mains. C’est paradoxalement à ce moment-là qu’on mesure à quel point tout ce qu’on vient d’entendre pendant une heure trois quarts aurait dû éclater comme un hymne à la vie.

28.11.90 - Je me suis un peu ennuyé au Théâtre des Amandiers à la représentation de FEN, pièce anglaise de Caryl Churchill adaptée par Claude Duneton et mise en scène par Paul Golub pour le Théâtre du Volcan Bleu. J’étais venu parce que Bruno Léonelli (Melpomène) s’y est investi comme comédien (il est d’ailleurs plus à son aise, apparemment, là, où il a du texte à dire, que dans son HOM où il a fait le clown). J’ai été étonné de me retrouver, vu le contexte, devant une pièce carrément de théâtre, faite de tableaux juxtaposés dont la continuité n’est pas toujours évidente et le message un brin confus.
Nous sommes en Angleterre. Il s’agit de travailleurs agricoles qui bossent pour un propriétaire japonais et qui sont très surexploités. Certains ne songent qu’à se tirer de ce qui est un réel esclavage, d’autres pensent sérieusement au suicide. Ces vies sans espoir sont désespérantes à l’intérieur de ce spectacle mal fagoté et souvent joué avec les excès des amateurs.
Et pourtant on sent qu’il s’agit d’une équipe qui a quelque chose à dire, qu’il faudrait aider à se réaliser, qu’il y aurait justice à promouvoir. Car sa préoccupation n’est pas nulle. On sent qu’il y a des talents. En plus, sur six acteurs, il y a cinq femmes, ce qui est assez rare pour être noté. La British Council a aidé à cette réalisation, l’œuvre étant anglaise. La France devrait investir dans ce « Théâtre du Volcan Bleu ».

27.11.90 - Plus cabotin que Michel Courtemanche, tu ne trouveras pas. C’est un vrai professionnel du faire-valoir de soi-même. Mais il est vrai qu’outre son abattage il a du talent, une souplesse du corps et notamment des jambes tout à fait remarquable, un sens de la complicité avec le public évident. Ce qu’il fait est drôle et jamais vulgaire. Un public en or se bat pour venir le voir dans le joli théâtre du Musée Grévin. Cet amuseur est canadien. Ca s’entend un peu, par moments.

03.12.90 - Les Maclôma ont retravaillé depuis Avignon et leur TRIO est devenu un très remarquable exercice de style. Ils ont renoncé, à la fin du spectacle, aux crottes répandues sur la scène, mais ils n’ont pas pour autant gommé leur goût de la scatologie, au contraire : on ne voit plus le contenu du seau dans lequel Philippe Azoulay, revêtu de sa robe de bonne sœur, s’est répandu, mais le jeu de Guy qui suit avec ledit seau n’en est que plus évocateur.
À mon avis, le grand vainqueur de cette nouvelle mouture présentée au Ranelagh est Alain. Sa prestation finale, en Grocq, est tout à fait étonnante et poétique.

Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 20:19
30.09.89 - Limoges ne donne pas l’impression d’être une ville en état de choc de festival. Au Gymnase Jean Zay, qui est largement dans la périphérie de la ville, le public arrive à petits pas, par petits groupes, en petite quantité : tous les sièges ne seront pas occupés pour cette deuxième de ÉTUVES, le spectacle que le Théâtre Vollard a conçu pour célébrer le bicentenaire de notre Révolution.
« Célébration » serait un mauvais mot. Il s’agit plutôt d’une dénonciation : à l’Île « Bourbon », devenue « Réunion », il n’entra guère dans la tête des Blancs, y compris révolutionnaires, que cet événement puisse concerner les Noirs. Il y eut certes un décret de la Convention qui décréta l’abolition de l’esclavage. Mais non seulement il fut peu appliqué, de surcroît même les Noirs libres étaient contestés dans leur quête d’égalité avec les peaux pâles. L’idée que dans une pièce de théâtre les personnages noirs soient incarnés par des gens de couleur était viscéralement insupportable aux Blancs.
Emmanuel Genvrin nous le montre en nous faisant assister aux répétitions d’une œuvre de Madame de Gouges, révolutionnaire parisienne de salon, intitulée L’ESCLAVAGE DES NÈGRES. Son travail est très efficace, très vivant, et la troupe fait preuve d’une grande vitalité, surtout le merveilleux petit Arnaud Dormeuil. Il y a de la musique, très bien interprétée et chantée en direct sans sono, une fête au cours de laquelle les spectateurs deviennent un peu acteurs, des mouvements : il faut changer de place après quelques minutes de jeu. Bref c’est animé, jamais ennuyeux, un peu répétitif dans le serinage de la leçon, mais ne nous plaignons pas de l’existence d’un contenu. Cela finit un peu en mineur dans la mélancolie. Vérité historique oblige.

05.11.89 - Le truc de Muche, dans son personnage de locataire d’un immeuble où la concierge et les voisins sont omniprésents, c’est d’employer un mot pour un autre, ce qui provoque un effet comique qu’elle réussit à rendre populaire, alors que le procédé suppose évidemment une certaine culture et en tous cas un vocabulaire étendu.
Dans POUH qu’elle joue dans un restaurant avant l’heure du service dans des conditions intrépides d’artisanat, elle lit son courrier, monologue, dialogue en réponse à des questions qu’on devine. Et puis elle se couche et rêve qu’elle est Marilyn Monroe. Elle apparaît travestie en vedette et je n’emploie pas le mot « travestie » par hasard, car elle semble si masculine quand elle incarne la femme qui fut sans doute la plus féminine de l’histoire du cinéma, qu’elle a l’air, curieusement, d’un travelo ! On jurerait un homme folle tordue. Étrange.
Cela dit le spectacle, qui dure une petite heure, se laisse voir gentiment.

08.10.89 - Moi, quand au bout d’une heure trois quarts de spectacle, la lumière se rallume dans une salle où on est très mal assis et que la voix d’Émile Herlic vous annonce qu’il est PROPOSÉ aux spectateurs vingt minutes d’entracte, qu’est-ce que je fais ? Devinez. Voilà. Je n’ai donc pas vu la deuxième partie du DESTIN GLORIEUX DU MARÉCHAL NNIKON NNIKU de Tchicaya U Tamsi, mis en scène par Gabriel Garran au Théâtre Boris Vian de la Grande Halle de la Villette. Pourtant, s’il n’y avait pas eu cet entracte, je serais sûrement resté jusqu’au bout car le travail de Garran, sur cette œuvre simpliste, est ingénieux, bourré d’inventions, et on ne s’ennuie pas.
L’auteur s’est sûrement inspiré du personnage de Bokassa pour dénoncer les dictatures africaines cruelles et kafkaïennes. Le sujet vaut ce qu’il vaut. Écrite par un Noir, cette critique manichéenne est plus recevable que si un ex-colon avait traité le sujet. Reste qu’elle reste au ras des pâquerettes et ne s’élève pas vers une réflexion. Voilà. Je ne me suis pas ennuyé.

11.10.89 - Je ne sais pas très bien ce qu’ont voulu faire Éric Didry, Sophie Meriem et Gilbert Rouvière avec leur COUP DE SANG, nous faire rire avec leur histoire de vampire ou nous faire frémir ? Dans les deux cas, c’est raté, sauf que le spectacle que le Zinc Théâtre nous propose à la Bastille se laisse voir sans ennui.
Il est très au point techniquement et on admire les deux actrices et les quatre acteurs qui, à un certain moment, se frayent des trajets périlleux entre des verres répartis sur le sol sans en reverser aucun. L’eau, le liquide, joue un grand rôle dans la performance et les protagonistes s’en aspergent vigoureusement. Cela correspond-il à une symbolique ? Mystère pour moi.
Autrement, après les nombreux films consacrés aux vampires que j’ai vus dans ma vie, je ne peux pas dire que ce spectacle m’ait révélé quoi que ce soit. Seule innovation par rapport aux modèles du genre, nous ne sommes pas ici dans un château sinistre au fond d’une mystérieuse forêt, mais apparemment dans une station estivale avec une piscine et les trois murs qui constituent le décor sont clairs..

10.10.89 - Si Patrice Bigel ne ment pas dans sa présentation de FLAGRANT DÉLIT DE MENSONGE qu’il propose à l’ARTISTIC ATHÉVAINS, en affirmant que les textes dits dans le spectacle sont le fruit des improvisations des artistes, cinq filles et trois garçons (la proportion mérite d’être soulignée), s’ils n’ont vraiment été que transcrits par Valérie Deronzier, alors chapeau, car ce qu’on entend ne ressemble en rien à ce qui est habituel dans ces cas-là. « Parfois je ne sais plus d’où viennent ces textes, de la rue, des coulisses, de la scène, de moi ? » Ouais.
C’est bien, en tous cas, très bien, spectacle de danse théâtralisée ou de théâtre avec gestuelle si exacte qu’on dirait de la danse, dans un univers quelque part entre un TARATATA réussi et un JE VOULAIS DIRE QUELQUE CHOSE MAIS QUOI ?, spectacle essentiellement moderne sur l’incommunicabilité, la « politique » à propos d’un traité de paix introuvable, et celle de la vie, entre des êtres, plus que jamais ici « îles de solitude au milieu du monde ».
J’ai quand même regardé ma montre deux ou trois fois, mais dire que je me suis ennuyé serait trop. En fait, la perfection de l’entreprise la rend peut-être un peu froide. On n’y fonctionne pas du cœur.
Reste que ce spectacle, et d’ailleurs aussi celui dont je viens de rendre compte précédemment, relève d’un genre qui a tendance à prendre du poids. La musique y fige l’improvisation verbale et gestuelle selon les canons du lyrique, sauf que c’est la bande-son qui commande et non plus un chef d’orchestre vivant. Importante nuance.

13.10.89 - Je n’ai pas grand-chose à dire sur LE CHEMIN SOLITAIRE de Schnitzler qui se joue au ROND-POINT dans une mise en scène sobre de Luc Bondy, dont la principale originalité est le dispositif en éperon imaginé par Richard Peduzzi, qui a dû se creuser la cervelle pour transposer dans le chapiteau (luxueux mais tout de même…) des Renault Barrault un texte écrit de toute évidence pour un théâtre à l’italienne classique.
L’œuvre s’écoute comme du Tchékhov, mais ce n’est pas du Tchékhov. Il y manque la densité, même si, parfois suinte une certaine émotion. Il faut rendre hommage à l’actrice Bulle Ogier. Pour moi, le spectacle, ennuyeux auparavant, s’est mis à vivre, à décoller avec son entrée. André Dussolier, Didier Flamand font ce qu’ils peuvent pour être bouleversants. Edith Scob parvient à être agaçante.

19.10.89 - Quelle déception ! Moi qui avais tellement aimé l’an dernier le joli spectacle Maeterlinck de Françoise Merle, pourquoi a-t-il fallu qu’elle traite son EBERHARDT ISABELLE d’une façon aussi terroriste ?
Au sol, un tapis arabe, avec quelques traînées de sable. Aux murs, un austère crépi uni. Des éclairages à se crever les yeux parfois, signifiants de l’éclat du désert à d’autres moments. Et dans ce décor, une femme, cheveux ras, Irina Dalle, dit le texte sans le jouer, le murmure, inaudible au début et à la fin, comme si un lointain horizon saharien le proposait puis s’en ré-emparait. Monocordie, le seul sentiment que laisse passer l’actrice est le désespoir. Mais bougre de bougre, elle avait de la santé, que je sache, cette bonne femme virile qui avait voulu partager l’univers des Touaregs, et c’est la trahir que la montrer pleurnicharde parce qu’un oued va l’engloutir.
Bref, je me suis fait chier à la salle Christian Bérard de l’Athénée. Chier ! Chier ! Chier !

19.10.89 - Sacré Mesguich !  Sacré faiseur de Mesguich qui fait délirer Cournot avec sa façon de présenter TITUS ANDRONICUS. Notre illustre critique trouve que c’est une grande pièce. Ouais : au Grand Guignol elle aurait fait merveille et je suis sûr que Jean-Luc Courcoult aurait trouvé des effets spéciaux sublimes pour rendre spectaculaires la langue et les membres mutilés de Lavinia, la main coupée de Titus, le corps du captif brûlé en sacrifice etc.
Mesguich n’a pas travaillé dans l’hémoglobine mais je ne crois pas qu’il ait pris l’œuvre très au sérieux. J’ai en tout cas gloussé plusieurs fois. Et puis, il faut bien le dire, je ne me suis pas ennuyé à ce Shakespeare simpliste, quoi que je n’aie pas perçu, comme l’autre, en quoi il annonçait HAMLET ! C’est que Mesguich lui a infligé un traitement de choc THÉATRAL avec un rythme d’enfer, chaque tableau étant montré vigoureusement en séquences séparées par un baisser et un lever rapides du rideau d’avant-scène.
Dans un décor étrange, sorte de coupole de bibliothèque renversée, mais ce pourrait être un sas de vaisseau spatial, baroque en diable, beau, je dois dire, les personnes entrent et sortent, vivement comme l’affectionne Mesguich, mais cette fois-ci sans (trop de) gratuité. La linéarité des intrigues a dû inspirer à l’adaptateur (il faut bien que les droits d’auteur tombent !) metteur en scène un certain premier degré dans ses indications aux artistes. Nous sommes aux antipodes de LORENZACCIO ! Cela ne l’a pas empêché de mêler les époques. Si les protagonistes principaux sont vêtus « assez classiques », de-ci de-là passent des « philosophes » vêtus moderne et noir et cravatés. L’un d’eux débite quelques réflexions signifiantes avec distance. Il y a aussi deux aquariums où végètent longuement, dans l’attente de leur sort, les fils de Titus, ceux dont la Reine des Goths livrera la tête (seule) à son vainqueur…
Que dire d’autre ? Je crois que ça va très bien marcher. Je crois que c’est un produit très bien empaqueté assaisonné à la sauce « grand faiseur ». Mesguich est un « winner » fabriqué dans les usines de STAR JOB. Ce qu’il propose a la qualité parfaite de ces plats cuisinés qu’on réchauffe au micro-ondes.

20.10.89 - Voici donc au Théâtre de la Plaine… et, soit dit, pour trois mois (inch’Allah ! Il faut qu’il soit très grand !) l’IMBROGLIO « à zapper » du « plus
méchant des Maclôma » (je cite), j’ai nommé Guy Pannequin. Si vous espérez qu’on vous donnera un zappeur à l’entrée, vous vous mettez le doigt dans l’œil : il fallait comprendre, deviner, que le zappage était truqué, octroyé par le tout-puissant metteur en scène qui ne vous en accorde même pas, à vous spectateur, la fiction. Pourquoi le ferait-il ? Il vous méprise puisqu’il vous a mystifié dans sa publicité et qu’il ne se donne même pas la peine, au début de son spectacle, de vous annoncer la couleur. Au contraire, un journal lumineux vous confirme dans vos droits. J’ai même un moment rêvé que la distribution des instruments allait accompagner le défilé des mots. Mais ce n’étaient que des mots et c’est sans mon avis que le spectacle a commencé par « le prestidigitateur ». Quelques numéros simples, le B.A BA de ce métier, exécutés par un garçon au sourire figé et une nana qui ne sera que plus tard à son aise.
Ce numéro s’éternise, puis sifflements sirènes « ON » a zappé. L’écran annonce « Le Concert de l’Auguste », et là apparaît Guy Pannequin, flanqué d’une gonzesse faire-valoir qui glose insupportablement dans un italien qui n’est même pas du « grommelo ». Il s’est peint le visage en noir, s’est (volontairement, sûrement) infligé d’exécuter un personnage qui n’est pas le sien. J’ai hésité à penser que ce fut lui tant il était mauvais. MAUVAIS. Presque amateur ! Nous sommes à vingt-cinq minutes du début : pas un rire dans la salle, sauf ceux forcés des « amis ». Et puis, il y a un joli petit ballet entre une autruche et un pingouin. Agréable moment : le pingouin a quelque chose de Philippe Azoulay. Presque sa poésie… C’est le « ballet chinois ». IMBROGLIO signifie que tous les paramètres vont s’entrechoquer. « ON » zappera de plus en plus souvent, ce qui créera quelque chose comme une folie. Hélas, cela ne donne qu’une impression de bordel FIGÉ, SANS VIE, SANS AME.
Les partenaires qui entourent Guy Pannequin dans cette affaire ne sont pas mal. Il y a notamment une fille, qui se fait découper dans une boîte à la manière de Mona dans BYE BYE SHOW BIZ, moins bien mais tout de même pas mal, qui a de l’abattage et des trucs malgré un physique ingrat : Françoise Pinkwaser.
Mais il est clair, lumineux à voir ce spectacle que Guy plus Philippe plus Alain plus Henri faisaient à eux quatre des grands Maclôma. On pouvait penser que, REPASSEUSE le laissant supposer, Guy pouvait maintenir le nom au-dessus de l’eau où il noyait les autres. Avec IMBROGLIO, qui ne tient aucun discours capable de me toucher, qui n’est qu’un exercice raté de virtuosité, de surcroît malhonnête dans sa conception médiatique, les MACLOMA me semblent voués à sombrer dans l’armoire aux souvenirs ! Hélas ! J’allais oublier, suprême déchéance pour des clowns, qu’on cause beaucoup dans le spectacle, en anglais, en italien, mais qu’il y a un bruiteur à vue génial, un Malcolm, que Guy s’est fait aider pour « l’écriture » par un certain Bernard Bonech, et qu’il y a un metteur en scène, Dominique Lardenois. Ca fait un bon lot de metteurs en scène à avoir ramé…
 
22.10.89 - Anita Picchiarini, qui a fondé le SIROCCO THÉATRE en septembre 88, est une jeune femme pleine d’autorité, qui a compris que pour se faire remarquer dans le paysage médiatique de notre temps, il importait qu’elle déracine les œuvres qu’elle montait en les exilant de tout environnement naturel. La combine n’est pas nouvelle. Dès les années soixante, Bourseiller avait traité une pièce de Tennessee Williams écrite pour être jouée dans une cabane de bois tropicale suintant de sueur, en situant l’intrigue dans le décor d’un cabinet de dentiste suédois. Claude Régy s’attaquant aux PRODIGES de Vauthier, dont le mobilier était minutieusement décrit, avait imaginé que la joute oratoire se passait sur une aire de jeu vide entre des rangées de spectateurs qui passaient la soirée à se lorgner.
Pour mettre en scène KARAMAZOV, Anita Picchiarini a réalisé une sorte d’arène tauromachique carrée, avec de la terre sableuse au sol. Les personnages de Dostoïevski s’y affrontent un peu à la manière dont Jean-François Prévand avait jadis opposé « Maître et Serviteur ». Dans l’esprit de la réalisatrice, l’arène est l’espace « que les hommes ont toujours choisi pour mettre en scène le spectacle du meurtre. » Pourquoi pas ?
L’ennui, c’est qu’on ne fait pas innocemment tenir KARAMAZOV en deux heures et quart. On ne peut en donner qu’un « digest ». Or, paradoxalement, et malgré l’agitation forcenée des artistes, le survol paraît longuet. Il n’est à mon avis pas aidé par l’apport musical d’ARS NOVA. Et puis, malgré les efforts de la conceptrice, la Russie éternelle ne parvient pas à être gommée du spectacle qui oscille ainsi entre deux eaux. Bref, ce n’est pas très satisfaisant.

01.11.89 - À l’occasion d’un colloque à Tunis, j’ai revu le CANDIDE de Renata Scant, que j’avais vu à Grenoble dans de mauvaises conditions. Maintenant, le spectacle roule. Il contient des morceaux de bravoure spectaculaires, certains un peu trop visiblement inspirés, comme le combat à la tronçonneuse par exemple, et même quelques grands moments.
Mais dans l’ensemble, il ne tient pas vraiment la route. Les monologues notamment, dans lesquels les personnages racontent leurs aventures lorsque le hasard réunit ceux dont les trajets avaient divergé, font terriblement tunnels. Peut-être aurait-il fallu utiliser davantage le petit journal dessiné qui, sur un côté de la scène, défile par moments devant nous, comme ouvrant sur le monde une jolie et claire fenêtre. Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est que l’ensemble ne décolle pas du niveau de la décentralisation. Sympa. Ce n’est pas la classe internationale.

05.11.89 - Si ce jeune homme, Richard Bean, qui vient de monter FANTASIO de Musset au Théâtre Rutebeuf de Clichy, sait garder sa tête froide et ne pas tomber dans le piège de l’autosatisfaction que lui tendent certains critiques de grands journaux à travers des articles élogieux à l’excès, il se pourrait qu’il devienne intéressant.
Car il est vrai qu’il y a dans sa lecture de l’œuvre des moments imaginatifs. Il est vrai que la pièce à travers son prisme, se regarde et s’écoute. Il faut noter avec satisfaction que l’espace scénique est quasi-vilarien, plateau nu sur lequel « on » amène des accessoires utiles, fond transparent où s’inscrivent par moment des ombres signifiantes. Il est vrai encore que le rythme de l’entreprise est allègre, et que Serge Hazavanicius (Fantasio) et Kamel Abdelli (Spark) s’en tirent avec une mention passable de la redoutable épreuve que constitue la célèbre scène d’auditions « Comme ce soleil couchant est manqué ». Il est vrai aussi que Vincent Ferniot en Marinoni travesti en Prince est crédible, et que Philippine Leroy-Beaulieu est bien jolie.
Hélas, pourquoi faut-il que le jeune réalisateur inculque à certains de ses artistes, et notamment à Michèle Oppenot, une gestuelle saccadée que rien ne me semble justifier ? Pourquoi transforme-t-il en partouze la scène du cabaret, allant trop loin et pas assez pour que la transposition soit recevable ? « Trop loin et pas assez », voilà comment je reçois certaines de ses initiatives, dont le seul mobile me semble avoir été le souci de tirer son épingle d’un jeu médiatique bien compris.
Ne soyons pas trop sévère : ce jeune homme de vingt-quatre ans est à suivre. Je lui ai fais passer ma carte. Mais c’est à l’épreuve qu’on devra le juger.

22.11.89 - Il est dommage que Jean Bois tienne à garder dans son vocabulaire le mot « caca ». De ses délires scatologiques d’antan, il ne reste que ces deux syllabes qui éclatent comme des pets nauséabonds dans un univers par ailleurs merveilleux de drôlerie et de poésie, pour le plus grand bonheur des oreilles, et aussi des yeux, car Jean Bois déguisé en Pierrot tout noir flottant dans un costume trop grand aux manches immenses, dont il use comme des ailes, comble le spectateur par sa présence unique, tellement étonnante que celle de Dominique Constantin, qui lui donne la réplique en Colombine toute vêtue de blanc, paraît pâle. Il faut dire que le prologue où il se transforme en précieuse ridicule du vingtième siècle pour fustiger son propre personnage est, au niveau de l’écriture, un petit chef-d’œuvre de « Scorpionisme » (tant pis si j’invente le mot) et à celui de l’exécution une époustouflante prouesse d’acteur. 
Plus tard, au long de ce spectacle qu’il décrit lui-même comme « bâtard et bienheureux », ni pièce de théâtre, ni revue de music-hall, ni mimodrame, mais issu sans scrupules des trois, et qui est en vérité une succession… j’allais écrire de sketches, mais non, ces saynètes méritent un nom plus noble, certaines sont des joyaux, tel le « scandale à Saint Symphorien les Chalons », ou cette « Traviata » qui ne veut pas mourir ; plus tard donc, il y a des moments de baisse de tension. Je n’aime pas trop « La chèvre de Monsieur Seguin », un peu forcée pour mon goût.
Mais toujours, on reste sous le charme prodigieusement efficace de cette dialectique qu’il manie en permanence avec tant d’art, entre le comique, pas celui qui fait rire à gorge déployée, mais celui qui ravit profondément, qui met en joie, et… mais je m’aperçois que je l’écris déjà, autrement, L’ÉMOTION.
À travers son POST-SCRIPTUM : JE T’AIME, Jean Bois m’a rendu heureux, le temps de quelques moments d’une soirée de théâtre. Quel événement, n’est-il pas ?
Je voudrais noter les superbes éclairages du spectacle dont le générique ne cite pas l’auteur. Se serait-on passé d’un éclairagiste ?... et l’exemplaire sobriété d’un décor en forme de cycle à l’intérieur duquel s’inscrivent les objets nécessaires.

01.12.89 - Quelque part, en assistant à la QUERELLE DE L’ÉCOLE DES FEMMES que Joël Dragutin propose au Théâtre 95 de Cergy, on pense à LA BAIE DE NAPLES. Même principe de gens qui causent entre eux sans anecdote. Naguère ils mangeaient, assis autour d’une table. Ici ils ont des verres à la main. C’est un cocktail, au Grand Siècle. Ils sont vêtus d’époque, poudrés et emperruqués. Ils glosent sur L’ÉCOLE DES FEMMES, la pièce de Molière qui vient de déclencher un beau scandale.
On pense aussi (c’est la deuxième fois en peu de temps) au MAITRE ET SERVITEUR de J. - F. Prévand, puisque les répliques échangées sont de Boileau, Bossuet, Boursault, Chapelain, La Fontaine, Molière lui-même (on joue presque sa CRITIQUE DE L’ÉCOLE DE FEMMES intégralement et des bricoles de L’IMPROMPTU DE VERSAILLES), Racine, Robinet, etc. etc. j’en passe…
L’érudit peut s’amuser à repérer de qui est quoi. Mais il aura du mal, car le metteur en scène Dragutin a curieusement sabordé le propos du dramaturge Dragutin en inculquant aux acteurs assez moyens, qu’il a engagés, de courir la poste à une vitesse de filage de texte pour « italienne ». On reste abasourdi par ce rythme à l’accéléré qui gomme toute possibilité de s’accrocher à des gros plans d’idées, et c’est dommage. Car les « morceaux choisis » sont intéressants, du moins pour qui connaît L’ÉCOLE DES FEMMES par cœur, ce qui est mon cas, mais peut-être pas celui de tout le monde. Que peuvent comprendre à ce « jeu » les ignorants de l’œuvre qui justifient le spectacle. Pas grand-chose, me semble-t-il. Ils verront des gens parler avec outrance, voire grimaces, presque caricaturalement d’un spectacle contesté par les uns, encensé par les autres. Difficile pour eux de se repérer.
Décor assez efficace de Michel Jouven ( ?). Distribution de sept personnes moyennes, je l’ai dit. Nathalie Alexandre, que je connaissais d’Anne Delbée, m’a paru exécrablement agaçante. Je ne sais pas qui de Françoise d’Inca ou d’Élisabeth Tual m’a paru fine, amusante, à l’aise dans l’ironie, mais c’est l’une des deux. L’autre d’ailleurs est convenable. Tous les hommes sont médiocres, sauf le petit gâte sauce qui ouvre et ferme les portes.

04.12.89 - Serge Valetti se commet au lycée Fénelon dans les « MÉMOIRES DES LYCÉES ET COLLÈGES ». Cela s’appelle SALLE XIII et il affirme que pas un mot n’est de lui, mais de Lacan. Il imite effectivement le maître, cigare allumé au bec, écrivant au tableau noir des comparaisons telles que « Le non dupe erre » et « Le nom du Père » ! Déroulant des raisonnements tortueux et paradoxaux. C’est un plaisant divertissement pour intellectuels avertis.

20.01.90 - Cette fois-ci, nos amis du Centre Dramatique de La Courneuve ont pris Patrice Bigel comme metteur en scène et, sous la houlette de ce (d’abord) chorégraphe, les excellents comédiens dociles et modelables que sont Marc Allgeyer, Dominique Brodin, Damiène Giraud, Jean-François Maennon, Jean-Luc Mathevet et Jean-Pierre Rouvellat (qui a beaucoup minci), ont retrouvé une rigueur hautement professionnelle et une vigueur, une netteté, une célérité dans les mouvements qui sont tout à fait performantes.
Malheureusement, l’œuvre qu’ils servent avec tant de talent est HISTOIRE DU SOLDAT, de Stravinsky et Ramuz, dont, décidément, je déteste la musique, et dont l’anecdote me paraît inintéressante au possible. Au moins Bigel n’a-t-il pas tenté de la rendre intelligible, à tel point que par moments son spectacle s’efface totalement. On n’a plus à se mettre sous la dent que l’orchestre du Conservatoire National d’Aubervilliers La Courneuve, composé de professeurs, qui, sous la baguette de Jean-Charles Chevale, fait ce qu’il peut avec la partition.
Voilà, c’est une représentation PARFAITE et inutile. Mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec ce que le programme appelle « ce chef-d’œuvre du vingtième naissant » devenu une sorte de « classique », en même temps qu’il demeure totalement atypique ? Je dois avoir une case fêlée !

17.01.90 - Justement il y a trois jours, j’avais eu la même sensation avec LE PATIO, « l’histoire fantastique et chantée de quatre personnages venus explorer le labyrinthe d’un patio », conçu musicalement et interprété par le « Quatuor vocal NOMAD », Vincent Audat, Valéry Joly, Marie-Claude Vallez et Jean-Yves Panafiel, mis en scène au Théâtre du Lierre par Farid Paya : sensation de me trouver devant un objet PARFAIT, et vide de toute substance émotionnelle. Où sont DÉSORMAIS ? Et L’OPÉRA NOMADE ? Moins techniquement aboutis certes, mais tellement plus chaleureux que ce concert admirable et sec.
« On ne sait pas définir le spectacle », disait (avec un brin d’auto complaisance) Farid Paya à la sortie. Théâtre musical ? Certainement pas. Ce n’est pas parce que des chants sont proférés avec une certaine gestuelle et une mise en scène qu’ils sont théâtralisés. D’autant plus qu’ils sont sans lien les uns avec les autres. Il n’y a pas de continuité dans PATIO. Récital avec mise en place ? Oui, c’est plutôt vers une rénovation de la façon de rendre attractif un concert qu’il faut chercher. Mais est-ce que j’ai envie de me creuser la cervelle ? Et me l’a-t-on demandé vraiment ?

15.01.90 - Foin de l’ordre chronologique, il y a quelques jours j’ai vu au Marie  Stuart le MORDS DONC ! de Didier Lafaye, qu’il joue seul avec un brio que je n’aurais pas attendu de son physique d’employé de bureau modeste. Il me fait penser à René Lefèvre, un acteur de mon enfance qui était l’expression même de la modestie. Il définit son spectacle comme une série de « comi-chroniques de fin de siècle », ajoutant que Shakespeare est mort, Voltaire est mort, Molière est mort, « et moi-même je ne me sens pas très bien ».
En fait, Didier Lafaye se raconte de la naissance à l’exaspération, avec en contrepoint des saynètes parfois proches du café-théâtre où il s’exhibe, un interminable monologue téléphonique comme nous en avons tous vécu avec des administrations.
Il y a dans le spectacle un air qui flotte de philosophie populaire bon enfant plein de charme. Et, je dirai, de simplicité… une très agréable réflexion sur ce que nous sommes.

25.01.90 - En assistant à Montluçon au spectacle de Branlotin, Nigloo et un certain Ahmed P. Braskhi, « Le sang mêlé de la mer », je ne pouvais m’empêcher de rêver à tout ce que Bartabas avait perdu en réduisant Zingaro à un théâtre seulement équestre. Car on mesure en contemplant cette série de merveilles esthétiques à quel point l’apport de ces poètes de l’image et du son aurait pu être essentiel dans l’avenir, pour renouveler les spectacles d’un ensemble que le travail en profondeur sur le cheval ne suffira sûrement pas demain ou après-demain à modifier attractivement aventure après aventure.
Dans la confidence d’un chapiteau de cent places, KRILL (c’est ainsi que les trois protagonistes ont baptisé leur entreprise) nous offre un magnifique voyage entre mer et rêve, qui ne se raconte pas car il ne comporte pas d’anecdote, et pourtant il y a comme une continuité entre les tableaux qui nous sont montrés. J’ai pensé à LA STATION DEBOUT quand j’ai vu le combat entre deux insectes de bronze, sortes de monstres préhistoriques en réduction. Pourquoi ? Peut-être parce que, investi par le son de la mer déchaînée que nous distille la sono, apaisée seulement de loin en loin quand Ahmed dit un de ses poèmes, soutenu par le violoncelle de Branlotin), c’est comme si le souffle du passé et du devenir du monde passait sur moi, m’enveloppait secrètement, subtilement, magiquement.
Tout est magique dans ces soixante-dix minutes où la débauche de l’imagination créatrice s’épanouit en un tout très original, quoique fait d’éléments que les esprits chagrins reconnaîtront empruntés ici et là : le feu, les bougies, les matières travaillées artisanalement, métalliques pour la plupart, œuvres de forgerons, et puis les projections d’images, poissons, oiseaux, défilant sur des écrans transparents entourant la piste au-dessus de laquelle sont suspendus des gréements de navire, cordages, chaînes, vigies. Tout cela est mis en scène avec une habileté de vieux routiers du cirque que ne désavouerait pas ARCHAOS, à qui on pense aussi parfois, et un souci de toujours tenir le spectateur en haleine, sous le charme. En fait, la qualité de la prestation inspirerait le mot « élitaire », mais on ne s’ennuie jamais.
Et puis, même si le lien entre les tableaux est la mer, et ses dangers, et ses fureurs (quand on pénètre sous le chapiteau, on passe par petits groupes dans un sas où l’on contemple quelques instants un cimetière marin en miniature, avant d’être conduit par une femme voûtée jusqu’à une place qu’elle vous octroie sur un banc inconfortable), le « discours » qu’on vous tient est tellement « symboliste » (si j’ose dire) que je ne vois pas pourquoi le dernier des analphabètes n’y puiserait pas SA lecture.
Voilà. Je ne sais pas si vous aurez compris grand-chose à ce que j’ai essayé d’exprimer ici. Le certain, c’est que j’ai vu quelque chose de très beau, du haut de gamme, du first class, et qu’il serait dommage que ce joyau ne connaisse pas des grands lendemains !
J’allais oublier de parler des quatre poèmes que dit, très bien, Ahmed. Ils sont beaux, en contrepoint de la violence sous-jacente au reste. Ce sont des plages de paix, un peu à côté du sujet… Mais que dis-je ? Y avait-il un « sujet », donc ?

27.01.90 - Il y a dans LA GENÈSE de Jean-Louis Heckel, spectacle qui lui a été inspiré par une « retraite » dans le Sahara, des choses superbes. La voiture truquée qu’il a reconstituée, et qui est supposée être ensablée dans des dunes qui font un peu trop carton-pâte, est très belle. La lézard marionnette qui vient de loin en loin contempler le journaliste égaré, qui n’a pas encore pris conscience de la gravité extrême de sa situation, est adorable. Plein de petits gadgets soutiennent le rythme et l’intérêt.
Acteur seul en scène, Jean-Louis Heckel n’est pas encore très à l’aise, mais il fait bien passer l’évolution entre le personnage terre-à-terre sûr de lui du début et celui qui, peu à peu troublé par des faits étranges qui font ressurgir toute la mythologie des mystères de la création, se sera laissé investir par le sacré et par conséquent par la mort, au terme d’un combat pour la survie qu’il savait peut-être perdu d’avance.
Reste que, malgré la participation de marionnettes avec lesquelles il « dialogue », il est pendant plus d’une heure à parler seul en scène et que, par moments, ses discours ressemblent à des tunnels. D’autant plus qu’Alain Gautré, qui a rédigé le fruit de ses improvisations, n’a pas su transposer poétiquement ni sa diatribe sur la façon dont les journalistes nous informent (trop d’allusions directes à des faits réels, ce n’est plus du théâtre, c’est de la critique de meeting) ni son interminable évocation de toutes les « grandes » figures qui, dans l’Histoire, ont mythifié le désert en mystifiant ceux à qui ils le racontaient. On a l’impression qu’il ne s’est pas donné la peine de chercher des équivalences aux mots qu’on prononce dans le quotidien, mais qui rabaissent les propos quand ils sont théâtralisés. Son texte n’est jamais vraiment beau et il est souvent à la limite du vulgaire.
Et puis, il y a autre chose qui tient à l’ambiguïté du discours tenu, qui est imprégnée de culture judéo-chrétienne, mais qui, en même temps, ne m’a pas semblé l’assumer vraiment sans que pour autant une distance ou une critique aient été esquissées. Ceci est au niveau de l’impression. Je ne saurais pas bien expliquer pourquoi j’ai ressenti ce léger malaise.
Voilà. La mise en scène de Babette Masson est sans doute une mise en place. Elle est exacte. Le cyclo sur lequel s’allument les étoiles (et pas la lune, qui fait cependant l’objet d’une invocation personnalisée), gagnera à être tendu davantage, et il me semble que moi, je mettrais du vrai sable en quantités sur le sol vallonné qui semble avoir été réalisé pour un opéra comique de province.

Avignon 91 – re- Jean Louis Heckel : N’en déplaise à Jean-Louis Heckel, qui semble surpris quand je lui dis que Monique Bertin aimera beaucoup son Kabaret Bouffon, j’entends au niveau du contenu, car, en ce qui concerne le contenant, il est d’ores et déjà satisfaisant, ne requérant que quelques resserrements et, par moments, un peu moins de truculence extériorisée par des cris et des borborygmes, il faut qu’il soit lucide avec lui-même : la fascination qu’exerce sur lui (et sans doute Babette Masson, mais c’est surtout lui qui m’en a souvent parlé) le personnage de Job n’est pas innocente. Deux paramètres me semblent révéler ses préoccupations intimes : celui du dialogue direct entre un homme et Dieu. Autrement dit, il s’agit de la Foi avec un grand F. Et du fait lui-même de CROIRE, qui ne peut, disent les prêtres eux-mêmes, venir que d’une révélation : aucun raisonnement ne peut y conduire. « Dieu est mort », fait-il dire plusieurs fois à son personnage. Je pense que cette question de la « connaissance » angoisse, quelque part, le couple, qui pose la question à travers Job, enjeu d’un pari entre Dieu et le Diable (serviteur de Dieu, ne l’oublions pas), qui jouit et perd du privilège d’avoir la communication directe avec en Haut. Et puis, l’autre paramètre, c’est celui de la soumission : faut-il féliciter Job de continuer à louer le Seigneur quand celui-ci le frappe de mille calamités ? La bible pose évidemment la question pour que chacun y réponde à sa manière, mais poser la question est déjà à soi seul un révélateur. N’oublions pas que, sur le chapitre de l’obéissance, le Dieu des Juifs est intraitable.
On me rétorquera que, traiter de ce mythe à travers de jeux de bouffons revient à le démystifier, à rendre dérisoires les questions fondamentales qu’il pose. Voire : le spectacle que j’ai vu m’a irrésistiblement fait penser à ceux que nous montions à la Sorbonne, lorsque j’étais « Théophilien », groupe qui se consacrait au théâtre du Moyen Age. « Le Miracle de Théophile », « Le jeu d’Adam et Ève », qui chantaient bien sûr, finalement, la gloire de Dieu, n’étaient finalement pas exempts de truculence et de personnages exprimant le point de vue de l’anti-Dieu. L’Église, avant de s’en méfier, s’est servie du théâtre, et aujourd’hui qu’elle a introduit la langue vulgaire et le rock dans ses cérémonies, histoire d’être « jeune, dynamique » et de retrouver l’œcuménisme, je la verrais très bien s’emparer de ce Kabaret Bouffon pour qu’il serve de tremplin à des débats… D’autant plus qu’il a le mérite de montrer la mort comme une issue souhaitable aux souffrances de la vie. On est loin de ce que MOI j’exprime, quand je dis que la mort est la chose la moins satisfaisante de la vie.
François Frapier incarne remarquablement bien le personnage de Job, ou plutôt le bouffon (acteur et bouffon deviennent ici synonymes) qui joue Job. Il a un art parfait de passer de l’interprète à l’interprété, avec netteté, humour, et, disons le mot, distance. Les trois autres hommes et la fille de la distribution en font, me semble-t-il, un peu trop et pas toujours avec ordre. Il faut qu’ils jugulent leur tentations d’improvisation. La scénographie est d’une apparente simplicité avec une scène nue cernée de par un rideau truqué (dont la saleté, même si elle fait écho à Job dans son fumier, m’a choqué) et quelques agrès. Le texte est celui de la bible. J’aimerais savoir de qui sont les répliques additionnelles…

05.10.91 - Retour à Paris. Sceaux. Les Gémeaux. En assistant à la représentation des FABLES DE LA FONTAINE, réalisation de Laurence Février, je ne sais pas pourquoi l’idée m’a traversé l’esprit, sans raison logique, qu’il y avait un rapport entre ce type de spectacle et… la désaffectation des Français pour le suffrage universel.
Bernard Anberrée a conçu un sol en losange incliné joliment bariolé, qui s’avance en éperon dans la salle et mesure au bas mot dix mètres sur dix. C’est l’Atelier Théâtral de Bourges qui a assuré la réalisation de cet environnement luxueux, sur lequel on trouve un piano, quelques sièges, et au-dessus duquel plusieurs lustres s’allumeront si tardivement que, naïf, j’ai cru un moment qu’il y avait une panne. Évelyne Guillin a conçu les costumes, qui sont, en tous cas en apparence, d’un parfait classicisme.
La pauvre Susana Lastreto, celle pour laquelle j’avais entrepris ce voyage puisqu’il est question qu’elle remplace Babette Masson dans la Mère UBU, était carrément empotée dans sa jupe trop lourde. Cinq personnes, trois femmes, la Susana ci-dessus nommée, Elisabeth Catroux et Anabel de Courson, et deux hommes, Francis Arnaud et Jean-Robert Viard, vont et viennent mollement sur cet espace et, chacun à son tour, récitent une fable. Il y en a trente-six. Cela dure une heure vingt. C’est parfois drôle, souvent ennuyeux, absolument pas novateur : on est en face d’une poétique de luxe à propos de laquelle je n’ai pas lu une dramaturgie.
Heureusement, à la fin, une petite fille de Sceaux vient dire « Le Corbeau et le Renard ». Elle recueille les applaudissements que la troupe feint de prendre en compte. « Le Renard et les Raisins » bénéficie d’un sort particulier. La fable est chantée en chœur dans un registre sautillant que je croyais oublié depuis trente ans. Alors, vous me direz, Susana Lastreto peut-elle jouer la Mère Ubu ? Sans doute si elle est bien dirigée. Ici, je l’ai trouvée singulièrement extérieure.
Et puis, autre question, Houdart a-t-il raison de monter, aussi, des fables de La Fontaine ?
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 21:18
NON DÉCOUVERTE DU LICEDEI
Etrange aventure en vérité que ce voyage à Leningrad pour visionner un spectacle que je n’ai pas vu. Il m’a fallu du flair pour me convaincre que j’aurai raison de promouvoir cette équipe de clowns Soviétiques dont le chef, Slava Polunine, m’envoyait des cartes postales. La suite est connue.

24.12. au 31.12.88 - Ce voyage en U.R.S.S. a commencé dans la difficulté. Nos amis du Licédei avaient beau multiplier les télégrammes d’invitation, à travers toutes sortes d’instances, réputées officielles à Leningrad, mais ignorées à Paris, rien n’y faisait : le consulat ne nous a délivrés des visas que quand il a reçu un télex du Ministère qu’il connaissait bien, celui que l’on nomme « de la Culture ». Cela a inspiré un bon mot à Monique Bertin : « La Perestroïka n’est pas encore arrivée à l’Ambassade Soviétique de Paris ». L’expérience allait nous prouver qu’elle n’était pas tellement vigoureuse en U.R.S.S. même.
Mais entre-temps, c’est la sublime compagnie AIR FRANCE qui nous a joué un tour remarquable… en interrompant à Helsinki son vol Paris Helsinki Leningrad, sous le prétexte, d’abord, qu’il y avait, découvert à l’escale, un problème dans le système hydraulique de l’avion, ensuite, celui-ci ayant été réparé grâce à la fourniture par FINNAIR de la pompe défaillante, qu’il était impossible de se poser à Leningrad du fait d’une tempête de neige sur cet aéroport. Nous avons su, plus tard, qu’un avion d’AEROFLOT venant de Paris s’était, lui, posé sans problèmes sur ces pistes soi-disant fermées !
On nous a donc, après nous avoir laissés glander pendant six heures, conduits dans un hôtel deux étoiles d’Helsinki où on nous a, pour Noël, servi à dix-neuf heures trente une sorte de viande en sauce avec quelques légumes. Nous avons bu une bière et, ayant constaté qu’il n’y avait strictement personne dans la ville en ce soir à la fois sacré et glacé, nous nous sommes couchés de bonne heure en regardant vaguement des émissions de TV peu attrayantes. Ma compage de l’époque que j’avais invitée à m’accompagner et qui se réjouissait de fêter Noël en Russie, était de très mauvaise humeur

Et pour le jour de Noël, nous avons eu droit à un voyage en autocar d’Helsinki à Leningrad. Beaucoup de neige, beaucoup de sapins, à part ça pas grand-chose à voir, si ce n’est un passage de frontière intéressant où tous les voyageurs ont dû sortir, par moins seize degrés, TOUT absolument TOUT. J’ai oublié de dire que la communication avec ceux qui nous attendaient à Leningrad avait été impossible parce que les liaisons automatiques entre l’U.R.S.S. et la Finlande étaient fermées. Pas de téléphone le soir du petit Jésus protestant. « Qu’à cela ne tienne, ne vous inquiétez pas », nous disaient les responsables de notre compagnie nationale -d’ailleurs par Finnois interposés, car les Français étaient tous repartis pour fêter Christmas en famille… à Paris.- « Ils sont prévenus, à Leningrad. »

En vérité ILS ne l’avaient pas du tout été et ON les avait laissés glander sans informations. Bravo.

Mais bref. Nous voici rendus. Il est sept heures du soir. Il y a dans le bus un groupe qui se fait conduire à SON hôtel. Je râle un peu parce que je comprends qu’il n’y a pas de « terminal » annoncé. Je râle encore plus quand je vois le chauffeur finnois ramer dans des ruelles de périphérie alors que, dans un premier élan, il nous avait amenés jusqu’à un centre qui m’avait semblé très civilisé. Nous arrivons devant un hôtel russe une étoile pas très propre, et là, qui s’avance vers le bus ? Tania, du LICÉDEI, qui vient de passer vingt-quatre heures à nous attendre et qui, d’une petite voix timide en un Français qu’elle a appris à l’école demande : est ce qu’il y a un Monsieur Gintzburger dans l’autocar ?  Deux minutes après elle ajoute : la représentation que vous veniez voir vient juste de se terminer …

Et nous voici dans un taxi, en route vers l’hôtel Sovietskaia, petit établissement de huit cents chambres où nous attend l’administratrice du LICÉDEI, qui règle nos formalités en quinze minutes, ce qui me semble un record, considérant les queues qui s’étirent devant des guichets mystérieux. C’est la même qui nous logera à Moscou dans l’hôtel Rossia (deux mille chambres) au terme d’un itinéraire dont elle connaît tous les méandres.

Polunin Slava nous convie à souper le soir même au restaurant du toit de l’hôtel. Il avait réservé dès le matin mais ON l’avait oublié. Qu’à cela ne tienne. On nous a fait asseoir sur des chaises et soudain une table est arrivée qu’on nous a dressée sur le champ. Caviar, champagne bulgare, esturgeon, la fête. À un détail près. Mon amie et moi,nous avions deux chambres, en plus éloignées l’une à droite d’une gardienne qui détenait les clefs et l’autre à sa gauche. J’ai râlé. Licédei n’y pouvait rien. Il semblerait que pour les couples non mariés ce soit une faveur que d’obtenir une chambre à deux lits. (Ne parlons pas de « matrimonial ». Je me demande si ça existe) Nous en aurons une à Moscou, sur mon insistance, mais sans la TV. Elle est réservée aux piaules de solitaires ! (Il m’a semblé qu’il y avait quelques exceptions à la règle).

Tout baigne. Séance de travail ouverte. LICÉDEI occupe des locaux très « ateliers », assez frustes mais avec tout ce qu’il faut techniquement.
J’ai apporté du cognac, des Marlboro, des cassettes vierges. Finalement, ce qui plaît le plus, et VRAIMENT, ce sont les cigarettes.

Visite de Leningrad. C’est une ville magnifique. Dommage que nous n’y restions qu’une journée (avec quatre heures de jour seulement). De plus, c’est lundi, jour de fermeture du célèbre Hermitage. En compensation, nous avons droit à une exposition de peintres soviétiques contemporains. On a l’impression qu’ils en sont au stade de faire ce qui leur a été défendu pendant des dizaines d’années, ce qui veut dire que toutes les œuvres ont pour nous un petit côté de déjà-vu, ce qui n’empêche pas que certaines soient très intéressantes. Il y a de la qualité dans l’air. Il faudrait maintenant que ces artistes, qui rattrapent l’Occident, s’attachent à entreprendre des trajets originaux.

DÉCOUVERTE DE MOSCOU

Nous avons voyagé de nuit, en T 2, de Leningrad à Moscou, et là, chapeau : d’abord parce que c’est vraiment confortable. Ensuite parce que les huit cents kilomètres se font en huit heures alors que la neige recouvre la voie. Là où nos trains auraient d’énormes retards, ceux-là roulent normalement. Il faut dire que tout est très bien conçu pour lutter contre la neige. Nous le constaterons en ville. 

Moscou, c’est grand et pas facile à déchiffrer. Le fameux métro est effectivement monumental. Mais il est aussi très cradingue, (à ce propos, tous les chiottes sont dégueulasses à l’Algérienne, dès qu’on sort des hôtels) et pour s’y retrouver… déchiffrer le cyrillique ne suffit pas toujours, surtout quand, comme moi, on a oublié le plan et le nom de la station.

Je reviens sur ma réflexion concernant les artistes : Slava m’a raconté ses projets, au niveau des idées de spectacles, et je me suis tu, mais il y a là-dedans des choses que les Maclôma de la grande époque pourraient appeler du plagiat. Et tout, quelque part, nous l’avons déjà exploré.

Dommage qu’à cause de la compagnie AIR FRANCE, nous soyons arrivés trop tard pour voir le spectacle du LICÉDEI. Hélas, à notre arrivée le vingt-cinq au soir, il était achevé depuis une heure. J’ai donc dû me contenter d’une vidéo. Cela dit, dans cette troupe, ils ont tous l’air très sympa et heureux, ce qui ne semble pas être le cas de toute la population. Ils sont tous grossiers, Moujiks, vous bousculant sans vergogne, ne vous répondent pas quand vous essayez, poliment et laborieusement, de les questionner.

Nous avons vu, au Bolchoï, un opéra-ballet de Rimski-Korsakov, et à la TANGAKA, un spectacle sur Maïakovski. Naturellement, rien de comparable, si ce n’est deux points communs : ici, plus il y a de monde sur la scène et plus on est contents. Ils sont au moins cent cinquante plus l’orchestre, dans NADIA, et vingt-cinq dans ce qui est finalement une poétique avec gestuelle et utilisation de gros cubes sur lesquels sont écrites des lettres. L’autre point, c’est que chacun fait son boulot, très bien, mais rien de plus. Il n’y a pas d’âme dans ces spectacles, et c’est d’autant plus sensible dans le Maïakovski qu’il est « pauvre ».
Nadia, n’est-ce pas, il y a des héros dans le style russe traditionnel, qui montent, qui descendent, il y a de la fumée, des chœurs (plus ringards qu’eux, tu meurs), des chanteurs à voix, des ballets (j’ai envie de les qualifier de « mécaniques »), bref de la poudre aux yeux avec cérémonial des valets de pieds qui, après chaque acte (il y a en quatre) introduisent solennellement les artistes venant saluer (et qui d’ailleurs doivent se contenter d’applaudissements assez maigres).
Et puis, il faut bien le dire, le Bolchoï est un superbe théâtre. En vérité, le TAGANKA n’est pas mal, dans le genre grands murs d’usine passés au propre, mais, comme nous a dit Slava : « Premier jour, metteur en scène là, tout parfait. Maintenant, metteur en scène parti… » J’ai vraiment en effet l’impression de tâcherons faisant leur boulot. C’était assez décevant. Je pensais par moments au groupe ROSTA. Quelle différence, bon Dieu.

L’hôtel Rossia a treize étages plus une tour de vingt-et-un. Il y a un restaurant de rez-de-chaussée à chaque angle et il y a quatre angles. Ce sont des grands espaces avec des grandes et moyennes tables largement espacées les unes des autres, et avec orchestres et pistes de danse. À chacun des quatre coins de l’hôtel, tous les deux étages, il y a des cafétérias où l’on sert des petits déjeuners et le reste du temps des bricoles de « dépannage ». Raconté comme ça, ça a l’air d’un paradis de la consommation. Mais en vérité, d’abord, ces établissements ouvrent et ferment selon des horaires indéchiffrables par les profanes. On y va et c’est vide ou plein, on vous accueille ou on vous jette, et quand je dis « on vous jette », c’est bien l’idée à exprimer. Globalement, le personnel ne parle que le russe et ne fait rien pour vous aider. Ensuite, il y a ou il n’y a pas ce que vous souhaitez, une fois oui du café, du thé, des œufs, des pamplemousses, des clémentines, du beurre, des yaourts, des ailes de poulet, des tranches de saucisson ou de fromage qu’on te sert à la pesée. Des fois, il n’y a pas. Tu vas, tu vois. Un produit rarissime, c’est la bière. J’ai souvent dû me contenter de vodka. Il y a du champagne, mais c’est peut-être parce que c’est Noël.

On nous avait dit qu’il y avait des queues partout. Eh bien c’est vrai. Dans les supermarchés, il y a très peu de choses à acheter, PAS UN LÉGUME, PAS UNE SALADE, d’ailleurs, dans les restaurants, on ne vous en sert pas non plus. Du chou aigre parfois. Surtout des prunes ou pommes cuites. Mais les crudités font vraiment défaut.
Je reviens sur « c’est bon ». C’est vrai qu’aucun produit n’est mauvais. C’est une cuisine grasse, lourde, et les portions ne sont pas grosses, mais jamais ce n’est dégueulasse. Sauf l’eau. Elle est infecte, y compris la minérale, en bouteilles.
Tout, en vérité, rappelle les années de l’immédiate après-guerre. Ces queues, ces produits médiocres ou présents de façon fantaisiste, j’ai connu ça, il y a très longtemps. Si tu veux acheter quelque chose, tu fais d’abord la queue pour entrer au magasin, par moins quinze degrés et sous la neige, sans savoir si ce que tu cherches y est. D’ailleurs, beaucoup de gens font la queue au hasard. Quand tu es entré, tu fais la queue à chaque rayon : vêtements pauvres, certains en fripe, chaussures pauvres, jouets pathétiquement tristounets pour les mômes. Tu choisis ton achat et tu vas faire la queue à la caisse, puis encore la queue pour le prendre. Tout ça en russe. On ne pratique pas les langues étrangères dans le commerce soviétique. Tout cela fait des gens fatigués, et certainement pas des communistes, malgré les banderoles et les affiches défraîchies qu’on voit de loin en loin. Il est terrifiant de penser que ce détournement de la grande idée communiste se soit transformée chez tant de gens en reniement de l’idée elle-même. Hélas, pourquoi Lénine était-il russe ? On transforme les hommes, pas les porcs. On a vraiment l’impression, à côtoyer ces brutes anonymes qui poursuivent égoïstement leurs routes, que ce qui devrait être le style de vie le plus libre, le plus gai et même le plus satisfaisant du point de vue de la consommation (car enfin, l’U.R.S.S. est une des plus remarquables receleuses de richesses naturelles du monde), a été trahi, et c’est un scandale. Est-ce Staline le coupable ? Je n’en suis pas aussi sûr.

Cela dit, nos amis du Licédei (ce sont des jeunes), ont appris l’art de naviguer dans les méandres de l’administration et de la vie, et il faut bien dire qu’ils se débrouillent assez bien mais que ça n’est pas facile tous les jours.

J’ai vécu une sorte de cauchemar administratif (qui m’a fort rappelé la période algérienne de nos activités) : pour « simplifier », Slava avait imaginé de me faire faire un contrat par l’organisation qui envoie les équipes sportives d’U.R.S.S. à l’étranger. Ca ne lui coûtera que six pour cent de ses gains alors que le GOS CONCERT en aurait dévoré trente pour cent. Dans son esprit, tout allait être simple. Ouiche ! J’ai écrit plus haut que nous avions eu, à Leningrad, une séance de travail où tout « baignait ». Ici, je suis d’abord passé à l’interrogatoire. Surtout, j’ai eu en face de moi des pinailleurs de première, des enculeurs de mouche. Première séance, avec café, exploration. Le lendemain, lecture du contrat avec comme genre de conditions que le Teatro della Tosse et le festival anglais devraient transférer à Moscou l’argent des défraiements AVANT le départ des artistes. Vous me voyez demander ça à Maria de Barbiéri. Ce fut mon premier niet.
Ensuite, tout a semblé parfait : jeudi, à dix-sept heure, on apportait les contrats à mon hôtel. Et Slava avait déjà réservé son train pour aller embrasser « Mama », quelque part entre Moscou et Kiev. À dix-sept heure, coup de fil de Tania, qui faisait la liaison avec moi depuis Leningrad : l’organisation voulait un télex du Teatro della Tosse prouvant que j’étais habilité à signer. Alors j’ai fait comme avec les sous-développés : j’ai hurlé des « niet niet merde merde allez vous faire foutre. NON je ne suis pas habilité à signer. Je prends un risque en le faisant. Je ne le fais que parce que si je ne le fais pas, le LICÉDEI ne viendra pas. Et après tout tant pis, moi je n’en ai pas besoin ».

Nous avons passé la journée du vendredi à visiter les supermarchés et magasins décrits plus haut (celle de jeudi avait été consacré au Musée Pouchkine, qui est très riche en croûtes sculpturales académiques (certaines, quand même, de Michel-Ange), mais surtout en œuvres de la peinture française fin dix-neuvième, début vingtième, avec quelques Picasso de cette époque absolument splendides, et une toile de Monet sur les aiguilles de Port Coton très savoureuse à trouver là).

Et quand nous sommes rentrés, nous avons trouvé Slava qui avait passé trois heures au Ministère de la Culture pour débloquer la situation. Il avait les contrats en main. Nous avons soupé ensemble. C’était très gai avec les gens qui dansaient dans le restaurant et qui étaient kitsch ! « Quitsches » !...

Voilà. Nous sommes à présent dans un avion d’AIR FRANCE que nous avons atteint après avoir eu l’angoisse du « taxi pas taxi », mais le taxi est venu, il était à l’heure, et il était même moins cher que prévu. Curieusement, nous trouvons que ce qu’on nous sert est délicieux, que le personnel est charmant (en effet, il l’est…) ! Comme quoi tout est relatif.

Il y a dans ce carnet un grand trou. Je ne rendrai plus compte désormais que de quelques spectacles, de temps en temps. Comme je ne peux plus tout voir, ça n’a pas de sens de dire au hasard ce que je vois. Il faut ajouter que c’était le temps où je voyageais beaucoup le plus souvent pour accompagner en qualité d’organisateur des spectacles dont Monique Bertin et moi assumions la promotion

30.04.88 - De retour d’une  de ces tournées, je suis allé voir Les Nuits du Hibou, d’après Restif de la Bretonne et Louis Sébastien Mercier, par nos amis du Centre Dramatique de La Courneuve. C’est Christian Dente qui a conçu et mis en scène l’entreprise. Il n’y a rien à faire : quand on a été communiste stalinien à la grande époque où on y croyait, il vous en reste toujours quelque chose… et malheureusement, ici, c’est le pire.
Qui est le hibou ? Une sorte de philosophe témoin de son temps, mi-ecclésiastique mi-imprimeur, qu’ incarne avec austérité Dominique Brodin, qui va de nuits de 1788 en nuit du 13 juillet 1789, observant les mouvements prérévolutionnaires. Entre chaque nuit, il y a le jour, pendant lequel s’exprime, mené par Jean-Pierre Rouvellat, un « théâtre de la foire », sûrement très exact dans sa reconstitution, mais qui fait amateur et boy-scout en diable. Trois filles y chantent avec entrain et (presque) justesse, des chansons du temps. L’ensemble  horriblement ringard, est mal assumé. On rage quand on évoque le souvenir de ce qu’a su faire cette équipe. Il en reste quelque chose quand elle s’exprime par la musique. Mais quel ennui, bon Dieu…

07.03.89 - Nancy. À la salle Gentilly, il y a maintenant des toilettes… et quand les artistes ont fini leur training intime, un rideau beige se ferme, qui est peut-être de velours. Les bancs pour les spectateurs sont, cela dit, toujours aussi rudes aux fesses .
LA STATION DEBOUT, le nouveau spectacle du 4 L 12,  a été mis en scène par Philippe Thomine… qui ne joue pas. Éric, pour sa part, est à Bruxelles où il monte, paraît-il, un Labiche. Sur la scène, il y a Michel et Odile Massé, et aussi un nouveau venu nommé Jean-Michel Bernard.  Ca fait beaucoup d’innovations.
Un bruit de robinets qui coule avec quelque chose comme des coins coins de canard accueillent l’installation des spectateurs, qui sont assez nombreux pour un mardi soir. Des bruits, des cris indiquent que ça va commencer et le rideau s’entrouvre. On découvre Odile en petit tailleur qui se comporte réellement comme une folle. Chaque geste, chaque vocifération fait penser à la psychiatrie. Michel Massé est en slip et elle va procéder à son habillage, bouton par bouton. Lui aussi a un comportement excessif, épileptique pourrait-on dire. On devine qu’il est le professeur supposé prononcer la conférence. Beaucoup de texte, de dialogues. Le troisième larron, petit bonnet sur la tête comme s’il était arabe, est le servant des deux autres. Il feint parfois la folie, mais il représente la raison dans ce délire qui tombe un peu à plat car Massé a beau en faire -et beaucoup- il ne « passe » pas très bien. Il m’a un peu fait penser à Maurice Jacquemont, un vieux un peu dérangé du cerveau sans le côté inquiétant d’Odile, qui donne vraiment l’impression d’être en nécessité urgente de soins. Elle se sert pourtant parfois de son état pour faire comme si elle menait le jeu. La technique de clown n’est pas absente, mais avec un côté sans gaieté. Ceci, c’est la première partie du spectacle, l’introduction pourrait-on dire, car quand, enfin, au terme d’une laborieuse mise en état, le Professeur Massé commence son exposé, tout devient très drôle, bouffon même, avec deux morceaux de bravoure où l’acteur se surpasse.
Son « discours », n’est-ce pas, c’est notre terre, qui fut d’abord un monde uniquement aquatique où la vie apparut au niveau de l’infiniment petit avant de s’éclater dans des monstres énormes. La description excitée de ces deux extrêmes est désopilante, presque, mais n’y voyez rien de péjoratif, avec des moyens de boulevard. Le serviteur annonce que « c’est fini » sans que la « station debout » proprement dite soit abordée. L’Homme n’est figuré que par un Massé en maillot de bain une pièce pas triste, coiffé d’un chapeau napoléonien et revêtu de la vareuse célèbre.
C’est, paraît-il, un hommage au bicentenaire.

22.09.89 - Il serait particulièrement malhonnête de reprocher à Mehmet Ulusoy d’avoir accepté de présenter son spectacle UNE SAISON AU CONGO dans la petite salle du Théâtre de la Colline. Quelque part, quand la proposition lui en a été faite, il a pu penser qu’on lui offrait la chance d’une rentrée parisienne dans un bon contexte. Que Jorge Lavelli ne lui a-t-il cédé sa grande scène ? Ici, la mise en scène inventée à la Martinique pour un espace à l’évidence vaste, aurait dû être intégralement repensée. Peut-être aurait-il fallu moins de monde sur le plateau. Sans doute aurait-il été nécessaire de réduire en surface certains voiles ou éléments d’interventions qui sont trop grands et, de ce fait, malaisés à manipuler par une troupe qui ne semble pas très professionnelle et qui, d’ailleurs, ne tient pas toujours le rythme de l’entreprise. Après des moments forts, pleins de dynamisme et de vitalité, il y a des temps faibles, approximatifs. Bref, une fois encore, on va pouvoir dire que Mehmet a frisé le grand spectacle mais que ses intentions ne sont pas assumées.
Avant-hier, je voyais « Cats » au Théâtre de Paris et à ceux qui me demandaient ce que j’avais pensé, je disais, avec la pointe de mépris qui voulait signifier que le parfait commercial ne m’avait point mystifié, « on a mis tout ce qu’il faut dedans », comme en cuisine.
Ici aussi, on a mis tout ce qu’il fallait, mais alors que là, le cuisiner a su (et pu financièrement) adapter impeccablement le produit new-yorkais au théâtre parisien, là, l’adaptation n’est pas passée par la modification, si bien qu’on assiste à un spectacle plein de beautés éparses, mais globalement insatisfaisant.
Cela dit, je crois que la pièce est pour quelque chose dans ce sentiment, car je ne l’ai pas trouvée très convaincante. Écrite dans la fièvre des années décolonisatrices, elle est trop enracinée dans l’actualité immédiate de la décennie soixante - soixante-dix et aurait besoin d’une réécriture, après tout possible puisque l’auteur Aimé Césaire est toujours vivant et vigoureux, avec le recul historique. En fait, les spectateurs qui, comme moi, ont un souvenir de ce qui s’est passé lors de l’indépendance du Congo ex-belge et de la sécession katangaise s’y retrouvent à peu près. Mais je doute que les jeunes y comprennent les nœuds des fils manichéens qui font de patrice Lumumba un héros à la J. F. Kennedy. Elie Pennont qui joue Lumumba est un grand bel acteur noir tout à fait convaincant et Emiliano Suarez est croustillant en Mobutu, encore que le personnage qu’il en fait ne soit guère ressemblant avec l’original qu’on peut contempler chaque jour une demi-heure au moins à la télévision de Kinshasa.
Et puis… et puis… Bon Dieu que je souffre à ces réminiscences de discours en blanc et noir sur le colonialisme et cette soi-disant libération des peuples opprimés. Il n’aurait jamais fallu que les Blancs colonisent ces pays. Mais à partir du moment où, malheureusement, ils l’ont fait, mettant par leur apport « civilisateur », tant de gens, dont ils ont interrompu l’évolution propre naturelle, à l’étranger chez eux, il y a eu imposture dans leur départ POLITIQUE. De Gaulle, le roublard, savait bien dans quelle merde il mettait ces peuples, en se bornant à préserver chez eux, « les intérêts français ». Les Belges, comme d’habitude, y sont allés avec moins de doigté… Ca nous permet de gloser gentiment sur ce qui s’est passé chez le voisin. Césaire n’épouse-t-il d’ailleurs pas la querelle linguistique belge en insistant beaucoup, dans son texte, sur le rôle des Flamands dans l’affaire Tchombé.
Bon. Il faudrait revoir le spectacle dans un espace digne de sa conception. Et je crois qu’il faudrait offrir à Mehmet un assistant qui mettrait de l’ordre dans la maison quand le maître, ayant semé les graines de son génie, s’enferme dans le refuge de l’alcool, au moment où les acteurs auraient besoin qu’il les dirige autrement que par des « andiamo, andiamo » frénétiques et confus.

20.09.89 - Une fois encore je me trouve en contradiction avec un « grand » critique, en l’espèce Olivier Schmidt qui écrit un article sur LE DORTOIR de la troupe canadienne CARBONE 14, qu’il estime trop plein de réminiscences et d’un propos excessivement premier degré. Moi, je n’ai pas envie de juger selon ces critères, au demeurant vrais.
LE DORTOIR s’inscrit dans la lignée de Pina Bausch et l’argument n’a pas été chercher midi à quatorze heures. Bon Dieu, un « ballet » dont j’ai compris l’anecdote sans avoir eu besoin de me référer au programme, oui, avouons-le, je suis débile. Pensez donc, je me suis laissé « aliéner » par ces adolescents et adolescentes contrôlés par une bonne sœur, qui expriment leur réalité de collégiennes, collégiens, avec une gestuelle impeccable, un rythme et une vigueur remarquables.
Olivier Schmidt a détesté la musique de Michel Drapeau qui conduit ce bal. Il est vrai qu’elle est un peu pompier et n’est jamais dissonante. Bref, le spectacle de Gilles Maheu n’est pas assez intellectuel pour nos juges appointés. Non seulement il n’est pas ennuyeux, mais il exalte, transporte. Quelle horreur ! N’est-il pas ?

24.09.89 - C’est un certain Laurent Ogée qui a monté pour la 3 B C Compagnie (de Toulouse) L’HOMOSEXUEL OU LA DIFFICULTÉ DE S’EXPRIMER du pauvre Copi. Jean-Marc Brisset, Philippe Bussière, Paula de Oliveira, Noël Vergo et Éric Lareine s’en donnent à cœur joie dans la pédérastie joyeuse et aliénée à la Tour du Château de Vincennes, chez les sourds.
L’œuvre est un ramassis de tous les fantasmes qui hantent les âmes de sidaïques en puissance. Elle a été écrite avant l’épidémie, en un temps où les homosexuels revendiquaient à tel point le pouvoir que les hétéros auraient pu se croire anormaux ! Mais Copi avait de la plume et un incontestable génie du comique de l’absurde.
Ainsi ses deux héroïnes vivent-elles leur « tragédie » dans des soi-disant steppes soviétiques qui ressemblent à celles qu’on décrit dans Tchékhov ou Pouchkine ! Je dis « tragédie » car le titre n’est pas innocent : il y a là une mère et une fille. Enfin, vous voyez ce que je veux dire ! La fille ne s’exprime que par « oui » ou par « non, avec « difficulté », ce que le metteur en scène a, un peu abusivement, traduit en termes de lenteur. Mais cette raideur a faire sortir les mots cache une profonde détresse, ce « mal dans la peau » des folles tordues masqué quotidiennement par une exubérance excessive et agressive, qui si souvent s’achève en suicide.
Ici, Copi a choisi une fin grand-guignolesque : la malheureuse se coupe la langue et se tranche la gorge sous l’œil incrédule de sa partenaire qui hurle : «  je la connais… », entendez « elle l’a fait exprès pour m’emmerder. »
Le jeu des comédiens de la jeune équipe a les qualités et les défauts du militantisme. L’unique fille fait un peu amateur !
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 22:14
05.02.88 - À douze heure trente, dans une crypte du onzième siècle joliment arrangée en théâtre, un peu à la manière d’Essaïon, Philippe Noesen nous présente sous le titre « LOVE SCORIES », une série amusante de sketchs (de Ribes, Bedos, Léautier, Desproges, Dabadie) qui permettent à des amateurs du coin de s’éclater, parfois avec bonheur, tel Paul Trierweiller, gros Luxembourgeois à l’air con et buté qui fait merveille dans cette spécialité, ou Claude Frisoni, adjoint au Directeur du Centre Culturel Français que j’engagerais tout de suite comme « Gentil Animateur » au Club Med si j’étais Trigano.
En vérité sur cette petite scène, je vois défiler en une heure tout ce que cette ville de quatre-vingt mille habitants compte d’interprètes francophones, et il est clair que cette pénurie d’artistes pèse sur le problème qui agite Marc Olinger. Au nom de la défense de notre langue, la Centre Culturel Français l’appuie très fort, peut-être trop. La démarche militante pourrait un jour être ressentie comme colonialiste. Cela dit, comme tous ses pareils, ce Centre manque de moyens. Et quant au Grand Duché, il ne compte pas un seul auteur de langue française.

Avant de diriger le Théâtre des Capucins, Marc Olinger animait dans la banlieue sous le titre T.O.L. (Théâtre Ouvert Luxembourgeois) une salle beaucoup plus artisanale, où j’assiste à une représentation de LA MATRIARCHE, de Gilbert Léautier, par une actrice unique (encore) Annette Schlechter. Décidément, les Luxembourgeois aiment les histoires de vieux, ce qui s’expliquerait inconsciemment par le fait que la jeunesse en fout le camp, faute notamment d’universités.
C’est l’histoire d’une « Mémé » invitée le soir de Noël pour qu’elle y joue son rôle de mémé dans la fête traditionnelle, et qui chine gentiment cette situation de rejet confortable où la famille la cantonne, avec lucidité et humour.
L’actrice assure sans plus

Il y a un trou dans mes carnets de souvenirs. La seule chose dont je me souviens, c’est que j’ai accompagné jusqu’aux Etats Unis le magnifique spectacle de Brigitte Jaques : ELVIRE JOUVET.

02.09.88 - Le premier spectacle que je vois à mon retour s’appelle L’ESPÈCE. Il est présenté par le ZÉRO THÉATRE et est mis en scène par Anne Artigaud dans le local du Château de Vincennes, qui appartient à un groupe de sourds recyclé dans l’art dramatique. Beau lieu, austère, froid, mais qui convient assez à l’étrange anecdote racontée d’une « espèce », à forme plus ou moins humaine, qui est contrainte tous les trois ou quatre cents ans au terme d’un interminable et périlleux voyage, de venir se ressourcer auprès d’une femme fontaine dont les baisers crachent de l’eau.
L’épopée est joliment contée et le terme de l’entreprise se passe dans une sorte de musée, dont le gardien ne sait pas bien ce qu’il conserve. Cela se laisse voir, et, pour les bien entendants, écouter. Les autres ont droit à un homme sous-titre qui gesticule la traduction du discours. La distribution est un peu en dessous des exigences du propos.

14.09.88 - Le Théâtre de la Bastille est branché. Il ne désemplit pas. Survivra-t-il à Jean-Claude Fall qui va aller à Saint-Denis remplacer Mesguich, que la mode vient (provisoirement peut-être) de rejeter ? Nous verrons.
En attendant, TEMPORAIREMENT ÉPUISÉ d’Hubert Colas, m’a paru exemplaire : on y voit des jeunes en quête les uns des autres, les unes des uns, qui se suivent, se croisent, se rencontrent, se prennent, se déprennent, au rythme d’une incommunicabilité que le réalisateur a traduit physiquement en imposant à chacun des trajets rigoureux à angles généralement droits, selon des couloirs qui parfois deviennent des tranchées grâce à un dispositif de cubes assez laids mais aisément déplaçables. En vérité, ces jeunes-là ne m’ont pas paru être vraiment eux-mêmes, mais le reflet de la façon dont les médiateurs branchés (et pas jeunes) d’aujourd’hui, estiment que doit se comporter la jeunesse.
Enthousiasme du public branché de la Bastille.

21.09.88 - Cela se passe au Muséum d’Histoire Naturelle. On entre par la rue Buffon et cela s’appelle LE BUFFON DES FAMILLES. C’est très drôle.
Nous sommes dans un amphi. Quelques messieurs et dames, cloches dans l’ensemble, disent des textes de l’illustre savant sur les animaux. Tout un bestiaire y défile sur un ton didactique très réjouissant. Georges Goubert y fait une rentrée excellente sous la direction de Vincent Colin.
C’est un spectacle de l’A.T.E.M. avec, évidemment, une « musique » (très simplifiée) de G. Siracusa et Georges Aperghis.

27.09.88 - J’ai fait le voyage de Bobigny pour voir le célèbre CID de Gérard Desarthe, dont je sais, car tous les médiateurs l’ont dit, que c’est un produit haut de gamme. Une superbe tournée est prévue avec U.R.S.S. à la clef.
Bon. C’est bien, surtout c’est assez beau à voir, avec une distribution inégale qui respire bien les vers mais ne les articule pas. LE CID, n’est-ce pas, on le connaît par cœur. À quoi bon dès lors prononcer intelligemment les mots qui sont dans toutes les oreilles françaises et que les oreilles russes recevront dans leur langue par écouteurs interposés ?
Et puis LE CID, n’est-ce pas, ça ne serait pas moderne de le situer au temps des guerres entre Chrétiens et Sarrasins. Gérard Desarthe a choisi son époque, le siècle de Louis-Philippe / Napoléon III. Les vieillards irascibles jouent au billard. Et allez donc, pourquoi pas ? L’accent est ainsi mis sur la pratique du duel pour venger la chose qui s’appelle l’honneur dans le sang. A-t-on voulu marquer que cette pratique a eu cours jusqu’à une période récente ? Hugo, Vigny, Musset ne faisaient sans doute pas le poids pour cette dénonciation ? Ô, GRATUITÉ. C’est la même démarche que celle de Peter Sellars montant LES NOCES DE FIGARO de Mozart au PEPSICO SUMMERFARE et situant l’intrigue édulcorée de Beaumarchais dans un building design du vingt-et-unième siècle ! C’est une mode qui se répand : déraciner les classiques, pourquoi pas ? Mais, bon Dieu, que ce soit JUSTIFIÉ, que ça ait un sens et que je le perçoive !

29.09.88 - Un joyau : L’AUGMENTATION de Georges Pérec, adapté et mis en scène par Didier Bezace, et SURTOUT, joué par l’inégalable Michel Berto.
Trois murs très hauts, gris et nus. Un unique accessoire : un cabinet d’aisance avec sa chasse d’eau à l’ancienne, très haut perchée. UN personnage s’y enferme pour se donner le courage d’aller demander une augmentation à son chef de service. Il prononce dix fois, vingt fois, les phrases qu’il devra dire, il envisage toutes les hypothèses, les passe et les repasse en revue ; répétitivement, mais insensiblement le discours se modifie, cocasse et tragique. La solitude du petit employer faisant carrière dans une multinationale anonyme éclate à travers cette explosion impuissante et pathétique dans sa médiocrité.
Avec ce spectacle, on ne peut pas dire que L’AQUARIUM renoue avec son militantisme de MARCHANDS DE VILLE, mais enfin il nous communique un contenu qui nous concerne. À la fin, un lit d’hôpital fera irruption dans le local, et nous entendrons encore le petit homme, percé de perfusions, vivre le rêve de sa requête sans doute jamais reformulée et en tous cas toujours rejetée. Le spectacle s’achève sur le silence de la mort.

30.09.88 - 18 h 30. À l’Athénée, petite salle, Serge Valetti, garçon plein de santé méridionale, un brin vulgaire, à la Toulousaine plus qu’à la Marseillaise, joue ses « SOUVENIRS ASSASSINS ». On pense par moments à Boujenah, mais au profit de ce dernier car Valetti n’a ni le charme ni la tenue du jeune Juif Tunisien. Il y a des bons moments dans son monologue, mais aussi des trous. Il donne l’impression de tirer à la ligne. Et puis il a de l’aisance, du bagou, mais pas de grande présence. Il veut incarner plusieurs personnages et ce n’est pas très perceptible. On rame, avec lui, de l’un à l’autre. Surtout, que me raconte-t-il ? Ses « souvenirs » ne m’en laissent aucun, si ce n’est la chanson militaire avec laquelle il ouvre son spectacle, et qu’il mime de façon prometteuse. Pendant une heure, Valetti me cause, à moi qui suis dans mon fauteuil, mais il ne me dit rien qui me touche.

30.09.88 - CONSTERNANT. On m’avait dit que SIMPLEMENT COMPLIQUÉ de Thomas Bernhardt n’était pas sans rappeler mon DÉSERT. N’y voyait-on pas un vieil artiste ayant renoncé au monde, attendant la mort en marmonnant des pensées, visité un moment par une jeune fille « dernière visiteuse » avant sa fin ?
Je ne crois pas, en dehors de la situation formelle, qu’il y ait le moindre rapport entre mon discours et celui de l’auteur autrichien que les « distributeurs d’opium aux intellectuels » sont en train de promouvoir sur le marché français. C’est une co-production, tenez-vous bien, de l’Atelier II (ça, c’est la « compagnie » du metteur en scène, Christian Colin, retenez le nom de ce terroriste pour le jeter aux lions à la première occasion), MC 93 de Bobigny, CAC de Douai, Festival d’Automne, Festival d’Avignon. C’est le COMPLOT à l’état pur. J’allais oublier de dire que ça se joue à l’Athénée, sur la scène Louis Jouvet, la grande, la prestigieuse.
Je n’ai rien entendu du texte. Attention : n’accusez pas ma surdité. Les sons sortis du gosier de Jean-Paul Roussillon me sont parvenus avec un volume très raisonnable de décibels. Mais à un moment, je me suis demandé si ce vieil acteur, qui fut remarquable, parlait en français, tant je ne comprenais RIEN à ce qu’il racontait… très lentement pourtant, d’une façon monocorde, (ah si ! Un instant, il a un éclat) avec des déplacements sans âme, et bien entendu, dans la pénombre.
Une moitié de la salle s’est vidée. L’autre a dormi. Vive le théâtre comme ça. Soyons juste : la jeune fille, Valérie Masson, a une jolie présence muette pendant deux à trois minutes sur une heure quarante.

30.09.88 - J’ai oublié de dire qu’un soir de la semaine passée, qu’importe lequel, j’ai vu au LUCERNAIRE Jacky Azencott dans une adaptation de MORT À CRÉDIT de Céline qui, évidemment, ne saurait en soixante-quinze minutes, rendre compte du roman qui compte plus de mille pages, mais qui par flashs donne des images justes de l’univers décrit. Azencott a choisi de privilégier le théâtre ambulant qui trimballe une « revue légère et militaire ». Son dispositif sent le routier du off et des tournées. Mais le personnage du mutilé agile qui lui donne constamment une silencieuse réplique lui évite le piège du one-man-show, même si le principal intérêt du spectacle réside dans sa performance en tant qu’acteur. À ce niveau, je dirai qu’il est habile, qu’il a l’art de la composition (en maréchal du logis, il est criant de véracité), mais qu’il n’est qu’un BON artisan, pas un grand comédien. Son spectacle a eu en tout cas deux mérites : je l’ai vu avec intérêt et même, il m’a vraiment plu. Surtout, il m’a donné envie de relire MORT À CRÉDIT. Ca, c’est bien.

04.10.88 - Était-ce le public de Nanterre ou celui du Théâtre Renaud Barrault ? En tous cas, Jacqueline Maillan avait le sien, qui applaudissait ses entrées et s’esclaffait à ses effets boulevardiers. Et dans l’ensemble, c’était une soirée « beau linge » pour cette rentrée de Patrice Chéreau avec LE RETOUR AU DÉSERT de Bernard-Marie Koltès. Jacqueline Maillan y interprète une pied-noir de retour d’Algérie à cause des « événements ». il faut dire que, tics de boulevard ou pas, on comprend le choix de Chéreau. Elle n’a qu’à paraître pour incarner un personnage rencontré mille fois dans les fourgons du colonialisme.
Elle rentre donc, flanquée de deux adolescents sans pères connus, un garçon assez banal, et une fille nommée Fatima, illuminée qui croit voir la Vierge Marie dans ses moments d’extase, dont on saura dans la dernière scène qu’elle accouche de jumeaux tout noirs. Où rentre-t-elle ? Dans une maison de famille où vit, sans jamais sortir, son frère, Michel Piccoli, lui-même flanqué d’une épouse alcoolique et sans doute folle, ainsi que d’un fils, à qui il interdit toute sortie. Le dit fils ne rêve que de s’engager pour aller faire la guerre en Algérie. Le frère et la sœur s’engueulent. Question de possession des murs. Affinités divergentes. Pendant deux heures, nous allons assister au déballage psychologique des différents présents, qui vont s’exprimer essentiellement par des monologues morceaux de bravoure, certains de haut vol, comme le discours de Piccoli sur la province française, « que le monde entier nous envie », et celui d’un fils sur la rotation de la terre. C’est assez drôle. Mais on admire surtout les performances d’acteur, la juvénilité de Piccoli, et l’astuce du décor de Peduzzi, mur nu d’où se détachent les éléments, avec un tapis roulant qui amène de façon cocasse les accessoires et éléments de mobilier nécessaires.

05.10.88 - J’avais beaucoup aimé BAMBINO BAMBINI. J’ai été déçu par TARATATA, que Jean-Pierre Durand montre, à grand-peine, pour quelques jours au Studio Berthelot, à Montreuil. Le principe du spectacle reste le même : gestuelle presque dansée, chansons rétros traitées dérisoirement, groupes humains se faisant et se défaisant. Il y a des perles. On rit souvent, mais avec l’impression que le gag a été cherché pour le gag. L’ensemble fait décousu et surtout manque de contenu lisible. On reste sur l’impression d’une équipe solide qui a du talent, un peu dans la ligne de La Mie de Pain (trois filles, quatre garçons) et qui sait faire beaucoup de choses, mais qui ne s’est pas trop demandé quel discours elle voulait nous tenir à travers son burlesque.

06.10.88 - SOPHONISBE s’inscrit dans l’œuvre de Corneille entre Sertorius, et Othon, Agésilas (hélas), Attila (holà !). Il est de tradition de la classer parmi les œuvres médiocres de l’auteur du CID. Je n’ai rien contre les exhumations. Celle-ci a un parfum élitaire. Se justifiait-elle ? Certes au niveau de la curiosité : Brigitte Jacques a su rendre lisible l’anecdote et ce n’est pas un mince mérite. Certes NON au niveau de la NÉCESSITÉ. Je ne vois pas en quoi, où, comment et pourquoi cette intrigue pourrait m’intéresser.
Le conflit entre la Passion et le Devoir y atteint un degré caricatural, voire simpliste, que le jeu tout en hargne de Maria de Medeiros ne fait qu’accentuer. Que nous montre-t-elle sous couvert de « devoir » et d’honneur ? Une princesse sans nuances, plutôt peste, méchante. Jamais je ne l’ai sentie déchirée, plutôt enfermée dans son système de Carthaginoise d’abord, amoureuse ensuite, mais à condition que son amour serve sa politique. Intéressant, me direz-vous ? Non, parce que cette politique-là ne concerne que des grands, des rois, et des princesses, à moins que ce ne soit, chez les Romains, des militaires. Ces gens-là se battent entre eux dans la coulisse et reviennent causer ensemble entre chaque bataille, qui a changé le rapport des forces en présence. Y a-t-il des morts ? Y a-t-il des peuples concernés ? Bernique. Les mobiles des protagonistes ne s’abaissent pas à ces considérations. Et c’est fou ce que les vainqueurs d’un moment deviennent respectueux des diktats des vainqueurs de l’instant d’après, sitôt qu’ils sont vaincus. Sauf la Sophonisbe, justement, qui n’en a rien à foutre de ces aléas et qui suit son chemin avec entêtement, ce qui la conduira à se suicider.
Bien sûr, quand on sait que l’année suivante Scipion détruira Carthage en massacrant ses habitants, cela introduit une dimension. Mais où apparaît-elle dans les vers de Corneille ? J’ai surtout entendu que deux femmes aimaient le même homme et que ça n’allait pas tout seul, et qu’une de ces femmes, Sophonisbe précisément, avait été mariée à un vieux roi très gentil (Claude Bouchery) à qui elle en fait voir de toutes les couleurs.
Brigitte Jacques a monté l’œuvre avec soin. Ses artistes sont vêtus magnifiquement par Emmanuel Peduzzi, qui signe aussi le décor, vestibule gris triste qui a dû beaucoup plaire à Jacques Lassalle. André Diot a réalisé de superbes lumières. Bref une entreprise de classe autour d’un projet qui ne m’interpelle pas. Que voulez-vous, c’est mon caractère.

07.10.88 - Je n’ai pas grand-chose à dire sur Astérix, version Jérôme Savary, au Cirque d’Hiver, production ALAP LUMBROSO. C’est un produit commercial qui ne cache pas sa vocation, qui est de faire du pognon. Pour cela, selon la règle bien connue, on en a dépensé beaucoup. Le dispositif a dû coûter une fortune et il faut reconnaître qu’il est astucieux, puisqu’il permet aux spectateurs de passer du village gaulois au camp romain en quelques secondes à vue, ce qui n’est pas une mince performance technique en ce lieu où il a fallu tout inventer.
À part ça, ce qu’on voit est-il beau ? Je ne peux que dire une chose : c’est fidèle à la bande dessinée archi-connue, comme le spectacle entier y est fidèle. Savary s’est interdit toute imagination personnelle… ou presque : ici ou là, le farceur du Magic Circus montre un petit bout d’oreille. Cela dit, Goscinny et Savary avaient des atomes crochus. Leur famille est semblable. Ca se sent.

12.10.88 - Gabrielle Wittkop a écrit un roman « interdit » que Régine Desforges a exhumé en 1968. Je tiens l’information de Jacques Canselier, car les quelques feuilles qui sont distribuées à l’occasion de la représentation du NÉCROPHILE, « exceptionnelle », à Confluences, sont tout à fait muettes sur cette personne aux fantasmes étranges. Le garçon décrit, auquel dans son spectacle Jacques Canselier s’efforce de donner vie avec un savant dosage d’incarnation et de distance, a découvert les félicités de l’onanisme à l’âge de six ans, le soir même de la mort de sa mère. Traîné jusqu’au cadavre de celle-ci la main et le sexe encore moites, il a conçu pour les trépassés un amour fou, qui l’a conduit par la suite à mille turpitudes que l’acteur nous confie avec un grand luxe de détails et des moments de forte exaltation.
Un accordéoniste, Jean Pascalet, a composé une musique assez belle qui ponctue les moments où le personnage sort de lui-même, dans la narration ravie de ses aberrations. Cela dure cinquante-cinq minutes. Cela reste malgré tout un « one-man-show », performance d’acteur. Canselier est assez laid. De dos, sa chevelure fait mitée. On hésite à penser qu’il s’éprouve « le personnage ». Le fait qu’il ait choisi de jouer ce NÉCROPHILE n’est sûrement pas innocent au niveau de sa libido. Moi, ça me fait plutôt frémir : ce n’est pas pour ce genre-là de dérangement que j’ai envie de me mobiliser. (Dix-huit heure)

12.10.88 - À 20 h 30, à la Cartoucherie, me voici en train de pester contre Catherine de Seynes qui a pondu une grande pancarte sur laquelle on peut lire « Merci Ariane,Merci Théâtre du Soleil », de nous avoir accueillis dans tes murs ». Cette flagornerie me choque, et d’autant plus que je n’y détecte aucune nuance d’humour.
Bref, au départ de textes de Sophocle, Catherine de Seynes et Guy Jacquet ont « dramaturgisé » un spectacle dont Elle est l’héroïne et dans lequel elle incarne Déjanire, l’épouse d’Héraclès en perpétuelle attente de son demi-Dieu de mari, angoissée, jalouse, interrogeant sans cesse les oracles… et qui ne lui survivra pas. Les textes sont beaux, avec toutefois, quelques platitudes. Parlant d’une des « aventures » d’Héraclès avec une « fille », elle clame qu’il « se l’envoie ». Je doute que Sophocle se soit exprimé ainsi mais qu’importe, ce sont des détails. Le spectacle est fort beau et Catherine de Seynes y fait montre d’évidents dons de tragédienne, dans le registre classique un peu conventionnel, mais elle a du souffle. Surtout, elle a eu l’idée de détourner le chœur grec par une théorie de cinq femmes qui chantent, en arabe, superbement, à faire pâlir d’envie Farid Paya. Ce contrepoint musical et plausible donne une plus-value réelle à sa performance solitaire. Solitaire, pas vraiment : un jeune garçon qui joue le fils que Déjanire a eu avec Héraclès apporte une belle pièce à l’édifice.

13.10.86 - Pour la première fois que je mets les pieds au THÉATRE OUVERT, je dois dire que le spectacle PARIS-NORD, « Attractions pour noces et banquets », de et avec » Jacques Bonaffé et Catherine Jacob, me désarçonne un peu, car il me paraît davantage se situer au niveau d’un café-théâtre de qualité qu’à celui d’un espace consacré à la promotion des auteurs. C’est une série de sketchs joués avec entrain par un couple qui s’exprime en français du Nord, avec l’accent et les idiotismes. C’est croustillant. Le public se marre. Le registre, le style sont toujours les mêmes. Lui, a le beau rôle. Elle lui sert faire-valoir avec une apparence d’autorité qui se démonte à chaque chute de saynète

FESTIVAL FRANCO-IBÉRIQUE ET LATINO AMERICAIN DE BAYONNE

19.10.88 - Si vous vous souvenez du spectacle de Ronconi aux Halles, celui où j’écrivais que le public devait se garer des voitures, mais en y ajoutant la violence de ce happening de Jean-Jacques Lebel qui avait fait hurler René Blin, vous savez, celui où on vous jetait à la gueule des poussins vivants, si vous agitez ce début de cocktail avec une inspiration de type ARCHAOS et ROYAL DE LUXE, si vous y ajoutez une dose de décibels à la limite de l’insupportable, vous aurez une idée un peu faible de ce qu’est TIER MON, la création de la troupe barcelonaise FURA DELS BAUS que je vois au Festival de Bayonne, un spectacle, dit le programme, « visuel, sonore, violent et beau autour de deux thèmes, la guerre et la paix, composé de quatre parties distinctes » (mais pas tellement lisibles en vérité) « le jeu, la bouffe, le sexe et Dieu ».
Rien que des hommes, pas une femme, qui jouent avec l’eau et le feu, qui foncent dangereusement sur les gens avec une volonté provocatrice de communiquer une violence qu’ils savourent visiblement, qu’ils visent à faire partager. La dose de scatologie rappelle aussi certains excès d’Arrabal jeune ; bref, plein de réminiscences me revenaient tandis que j’allais et venais à droite et à gauche en essayant d’éviter de me faire écraser ou arroser, me demandant si ces jeunes gens n’ont jamais d’accidents -eux-mêmes sont assez acrobates et acrobatiques-, et je ne pouvais pas m’empêcher de penser que leur inspiration était carrément fasciste. « Los ninos de Franco », ai-je eu envie de les baptiser, ces soldats de la guerre civile qui massacraient pour tuer. Entre la partie de la violence (qui n’est pas ici maîtrisée comme à ARCHAOS ou au ROYAL DE LUXE et qui surtout, est livrée ici sans la moindre dose d’humour), et la violence pure, où est la frontière ? Le journal l’Avanguardia, un de ceux qui datent du Franquisme, a ainsi décrit TIER MON ! « Plus un phénomène, plus proche d’un opéra, d’un concert de rock ou d’un match de football que d’une représentation théâtrale conventionnelle ». Le journaliste aurait pu ajouter : « d’une parade nazie débouchant sur des bris de vitrines juives ».
20.10.88  - Bayonne encore. L’idée qui a présidé à la conception du PROCÈS D’ORESTE était une bonne idée, mais sa concrétisation aurait supposé que Farid Paya soit un grand philosophe ou au moins un poète, et de préférence les deux à la fois. Le point de départ supposait que les Erynnies soient moins réelles que dans la tête d’Oreste, effrayé à l’idée d’être devenu roi par son geste assassin et de devoir gouverner. Or, si cette idée simple est en gros exprimée, l’explicitation fait défaut et le spectacle se résume à une exploration en temps à rebours de ce que fut la redoutable famille.
Bon : Oreste a tué sa mère parce qu’elle avait zigouillé son père au retour de la guerre de Troie, mais celui-ci n’était pas un enfant de chœur, il était revenu avec une maîtresse dans ses bagages et il avait sans vergogne immolé sa fille Iphigénie sur l’autel d’un Dieu qui exigeait ce sacrifice pour faire souffler le vent. On remonte jusqu’à Tantale, mais nonobstant le fait que tous ces personnages soient excessivement bavards, aucun discours profond ne se dégage et l’on finit par s’ennuyer car le verbiage n’est pas d’une langue à enchanter et, après tout, on sait tout ça…
J’ajouterai, au négatif de cette entreprise, que la démarche musicale dans laquelle excelle le théâtre du Lierre, ne m’a pas parue en progrès, mais plutôt en régression, par rapport à celles de L’OPÉRA NOMADE et d’ÉLECTRE. Au lieu de perfectionner ce style qui fait son originalité, Farid Paya m’a semblé le négliger et j’ai trouvé les harmonies inspirées par Marc Lauras moins efficaces que précédemment. Il est vrai que la connotation japonaise apportée par le décor, qui figure un portique de temple nippon, et par une certaine gestuelle, au demeurant timide, imposée aux personnages, n’aidait pas à ce que l’on se retrouve dans l’univers familier du Lierre.
« C’est un mauvais spectacle ? », allez-vous me dire à cette lecture. Oui et non. Il est trop long, trop bavard, mais il comporte des réelles beautés. Pendant les trois premiers quarts d’heure, une fois passé le cap du prologue qui m’a paru inquiétant, j’ai pris un vrai plaisir et j’ai cru me trouver devant un grand spectacle. Hélas, Farid Paya n’est pas Sophocle, et sa tragédie s’étire en méandres sans progression. On a l’impression qu’Oreste, après avoir, selon l’anecdote inventée, exigé d’être jugé, s’en fout. Aloual regarde successivement ses ancêtres se définir selon Paya, et ça n’a l’air de rien lui faire. Dommage. Dans les circonstances présentes, le LIERRE aurait eu besoin d’un triomphe et je doute qu’il le trouve ici, même si, avant Paris, Farid le remet en chantier, ce qui supposerait de profonds bouleversements et sacrifices de texte, et ce qui est improbable, car il a l’air très content de soi. Aurait-il, comme les privilégiés du système, droit à SON erreur alors qu’il a un million sept cent mille francs de dettes ? Les jours prochains nous l’apprendront.

21.10.88 - Toujours Bayonne. « ALHUCEMA, mot d’origine arabe, désigne une herbe dont la fragrance, la présence dans notre vie quotidienne, la musique de ses syllabes, réveillent dans nos sens des souvenirs ancestraux ». Ainsi Salvador Tavora, traduit par SON indispensable assistante Lilyane Drillon, justifie-t-il le titre de son nouveau spectacle dont le sous-titre commentaire est « au gré de l’histoire andalouse ».
La réalisation est magnifique, superbe, d’une totale rigueur admirablement maîtrisée, sous la forme d’une succession d’images visuelles et sonores qui procèdent avant tout de l’art pictural. La beauté a présidé à l’élaboration de chaque séquence, dont certaines ne manquent pas d’académisme du fait d’un certain goût pour la symétrie. Mais pourquoi pas si ce rituel est efficace, jamais ennuyeux au gré d’un rythme volontairement lent mais vigoureusement soutenu ?
Que dit le texte, proféré toujours sous forme de monologues « surarticulés », je ne l’ai pas bien compris. Quelle dose de contestation Salvador Tavora a-t-il injecté dans cette évocation de sa patrie, qui juxtapose les éléments successifs, Phéniciens, Maures, Chrétiens, Païens, Barbares qui composent ce qu’elle est aujourd’hui, bordée de mer et de Portugal ? Il semble qu’il s’agisse d’abord d’un questionnement. Au fond, ce n’est pas, pour le spectateur français, très important de le détecter. On est en face d’une œuvre et cette œuvre est pratiquement parfaite, faisant appel à la plastique, à la gestuelle, à la danse, au chant et à des éléments accessoires dont aucun n’est inutile, chevaux, machine élévatrice (qui est présente ici comme dans tous les spectacles de Tavora, parce qu’il tient à montrer la face cachée du théâtre), lauriers et même odeurs d’encens.
LA CUADRA se présente avec une maîtrise remarquable, en progrès sur l’approfondissement de sa ligne connue. C’est une grande troupe. Bravo. Reste que je me demanderai toujours pourquoi les chanteurs andalous ont à ce point l’air de s’arracher les tripes de souffrance chaque fois qu’ils s’expriment. Je ne vois comme équivalence que le « Oï ! Oï ! Oï ! » juif. Y a-t-il un lien ?

23.10.88 - Vu à Bayonne, toujours, un ballet « théâtralisé » de la Compagnie Karine Saporta, LA FIANCÉE AUX YEUX DE BOIS, qui a fait, nous dit-on, un tabac au Festival d’Avignon « In ». Nostalgie de la vieille Russie. Il s’agit de danse moderne. Les filles et le garçon jouent avec des petits pupitres d’école et on évoque un peu la « classe morte de Kantor ». Ils se servent aussi adroitement de cordes pendues aux cintres, qui elles sont assez encombrantes. Une fois de plus, je n’ai pas saisi l’anecdote. Je dois être débile en danse.

RETOUR À PARIS ET ENVIRONS

26.10.88 - LE BAL DE D’DINGA est un « récit à quatre voix » écrit par un poète congolais récemment décédé, Tchicaya U Tam’si, qui fait référence à un événement précis, l’indépendance du Zaïre, proclamée le trente juin 1960. Ce jour-là, N’ Dinga, laveur de sol dans un hôtel de Kinshasa dont le patron est un Belge affreux, va s’éclater en s’offrant la belle pute, Sabine, réservée d’ordinaire aux riches Blancs. Il a pour cela économisé trois mois de son salaire. Malheureusement, en participant à une manifestation en l’honneur de l’événement, il est frappé par une balle perdue et tué. La joie populaire n’en sera pas affectée. Elle s’exprime au travers de la musique, comme souvent en Afrique. Cette fois-ci, c’est un cha-cha-cha, « Independa cha cha ».
C’est, malheureusement, Gabriel Garran qui a « lu » le texte de l’auteur noir. Il y a vu « un seul événement qui, comme dans une complainte, nous parvient d’une manière hélicoïdale » au gré d’une « écriture pulsionnelle, et émotive ». Je ne pense pas qu’il ait détecté qu’il y avait sans doute une forte dose d’humour dans ce discours qui traite en termes dérisoires d’un acte politique majeur. Tchicaya U Tam’ si, y montre l’accession à l’indépendance du peuple, comme s’il s’agissait d’une chose pas sérieuse, aux conséquences non mesurées. S’il avait été un Blanc, on pourrait dire qu’il a méprisé l’événement. Comme il est noir, disons qu’il l’a chiné. Garran n’a vu que la dimension signifiante. L’hôtelier, joué par Henri Delmas avec un accent bruxellois qu’on jurerait de naissance, est d’un bloc, une caricature. La violence de la répression aveugle est stigmatisée, et puis, bien sûr, pour ceux qui savent quel trouble ont suivi le départ des Belges, il y a du pathétique à voir le bonheur puéril de ce petit peuple qui croit tous ses maux terminés, alors que c’est une tragédie qui commence avec l’installation d’un régime rien moins que libéral. 
Alors, la représentation s’étire sans progression. Le rythme est, je ne dirai pas lent, mais mou. Les quatre protagonistes sortent, pour s’exprimer, de poses figées, et restent immobiles quand les autres causent. Heureusement, il y a de jolies plages musicales orchestrées au vibraphone par Jack Robineau et chantées avec délicatesse par Christine Sirtaine et Pascal N’ Zenzi.

03.11.88 - LE SINGE, par la Compagnie MALABAR, se joue dans la piscine de Sannois et contient presque tous les ingrédients d’une bonne recette : d’abord un joli conte chinois propre à ravir les enfants, mais aussi à intéresser les adultes, puisqu’il ne s’agit rien de moins, pour le héros, que de quémander son immortalité auprès des Dieux, sur fond d’irrévérence en matière religieuse : un moine (Bouddhiste) hors de toute réalité humaine tant il vit dans la contemplation (au demeurant itinérante) s’est attaché à extirper la violence du cœur de l’animal. Sans succès.
Ensuite, le dispositif, dû à un certain Bob Phalip, est superbe. Les spectateurs sont face à un plan d’eau surplombé par différentes aires de jeu à des niveaux variables. Des radeaux parcourront de temps à autre l’espace aquatique au gré de l’anecdote, et ce sera très joli. Ensuite encore, les costumes sont beaux et il y a un orchestre rock qui imprime une note de modernisme dont l’anachronisme n’est pas gênant.
Et puis les membres de la troupe sont d’excellents danseurs, de remarquables acrobates, voire des funambules. Ils ne déshonoreraient pas un cirque tel qu’ARCHAOS, dont il faut dire entre parenthèses que le nouveau spectacle, vu hier au 91 Boulevard de Charonne à Paris, est remarquable. Malheureusement, ils ont oublié d’apprendre à jouer la comédie et on a l’impression, tout au long de la soirée, de voir et d’entendre des amateurs, ringards par dessus le marché !
Et quant aux metteurs en scène, Pierre Henri Charbonneau et Éric Frey (ce dernier s’est chargé de la « direction d’acteurs », c’est donc à lui qu’il faut donner un zéro pointé !), ils semblent ne pas savoir que le rythme est une épice indispensable à la finition d’un spectacle. Avec un peu de vivacité, on pourrait passer l’éponge sur le jeu des non comédiens de l’équipe, tant par moments ce qu’ils font gestuellement est visuellement satisfaisant. Mais les enchaînements sont si relâchés qu’à la fin on s’emmerde. Dommage.

05.11.88 - J’étais inquiet en venant à Montpellier voir L’ÉTÉ de Romain Weingarten, monté par Claude Cendrars, qui s’est installée résolument dans le Languedoc. À tort, car il faut le dire, elle a tout à fait réussi son coup. Quelle jolie pièce, singulièrement mélancolique, « Poème théâtral », comme la définit son auteur, qui mêle harmonieusement trois univers : celui des enfants, une fille qui « assure », (la mère est morte l’année dernière) et un garçon silencieux, demeuré peut-être, mais il y a tant de non-dits ; celui des amants, adultes qu’on ne verra jamais, dont les ébats évoqués troubleront les adolescents. La « trahison » de la femme, qui partira un beau matin sans réveiller son amant, désespèrera la jeune fille ; enfin celui des chats, deux matous à l’œil impitoyable, qui observent, critiquent, jugent les actes des êtres humains. Ici, Weingarten a excellé. Sa vision des choses est d’une extrême justesse. À la création il incarnait l’un d’eux et Marc Eyraud jouait l’autre. Ici, ce sont Luc Morineau et Pascal Arbeille. Ils ne font pas oublier leurs prédécesseurs, mais ils sont très convaincants dans ces rôles en or qui leur procurent visiblement un grand plaisir.
La pièce « en six jours et six invités » s’étire malheureusement un peu sur la fin. (Mais il doit être difficile d’y pratiquer des coupures). Néanmoins elle garde toute sa fraîcheur. Elle n’a pas vieilli du tout. Elle est belle à entendre. La langue de Weingarten est superbe. Elle accroche. Son atmosphère dégage du charme. Dans cette réalisation, inscrite dans un décor très réaliste de Marc Deluz, une jolie maison, un arbre et des buissons, du gravier par terre, elle sort un peu moins mystérieuse que naguère. Cela tient sans doute au fait que Fabrice Mignard, qui joue le jeune homme, n’a pas le côté secret d’un Leduc ou d’un Marthouret. Il est bien mais il n’est pas rare. Claire Ventu, Lorette, est le point faible de la distribution. Il paraît qu’elle sort d’une dépression nerveuse. Justement, cela pourrait l’aider. Elle manque de clarté. Mais, entendons-nous, elle ne gâche pourtant pas la soirée.

09.11.88 - Maurice Attias, spectacle après spectacle, semble s’être fait une spécialité de ce que j’aurais tendance à appeler de l’érotisme de salon. Certes, LA TÉNÈBRE, « pièce » que signe Anne Capelle, mais qui est en vérité un collage de textes de Sade, ne nous permet pas d’admirer, comme naguère dans « LE MORT », les contorsions lubrique d’Anne de Broca toute nue. Ici, elle est vêtue, tout comme sa partenaire qui incarne, face à elle qui est la vicieuse Justine, la vertueuse Juliette.
Tout est verbal dans ce discours tenu par la salope pour entraîner la pure sur le chemin de la luxure. Mais il s’agit d’une démarche de famille semblable, très, trop savamment dosée et s’adressant, au petit Marie Stuart, à un public ciblé. Je trouve que pour aller au bout de lui-même, Attias pourrait offrir ses services au Théâtre des Deux Boules. Un spectacle porno d’avant-garde, intello et culturel, trouverait sûrement  un créneau sur l’échiquier médiatique.

J’ai oublié d’écrire ci-dessus que la partenaire d’Anne de Broca, qui incarne la résistante Juliette, n’est autre que la fille de Trintignant. Elle en a le profil et le jeu, que c’en est hallucinant !

10.11.88 - Que demande le peuple ? Le public, au sortir pour certains de quatre-vingt-dix minutes de somnolence, pour d’autres d’une jouissance probable, applaudit à tout rompre. Pierre Constant joue le rôle qu’il a toujours rêvé d’incarner, ou plutôt le double rôle, celui du FUNAMBULE Abdallah et celui de son « père spirituel », Jean Genêt. Le poète malfrat a pondu, il faut bien le dire, un beau texte à la mémoire d’Abdallah, qui s’est tué au cœur de la jeunesse, brisant le cœur de l’écrivain supposé après avoir jeté sur le papier sa plaie saignante.
Ce texte ne devait jamais être joué. Tout au plus avait-il toléré qu’il soit imprimé. A-t-il corrigé les épreuves ? NON, je pense, chaque phrase eût été pour lui un coup de poignard ! Pourtant il n’y a pas de fautes, la maison Gallimard est vraiment très sérieuse. C’est sans doute pour cela qu’elle exige trois mille francs de droits par représentation.
Pierre Constant est entré dans cette œuvre comme d’autres en religion, avec ferveur, piété. Il est, c’est le cas de le dire, l’incarnation même du discours tenu. Et ce n’est pas une passade. Il porte ce besoin en lui depuis des années et je gage qu’il est prêt à s’investir encore éternellement dans cet « hommage » qu’il imagine pur, sanctifiant, au maître homosexuel dont l’ambiguïté s’alourdit ici du soupçon de pédophilie. Comment peut-on sacrifier tant d’énergie à une telle cause ? Pour moi, c’est un mystère. Mais puisque ça marche, je conclurai comme j’ai commencé : que demande le peuple ?

19.11.88 - Mon père adorait Damia. « C’est une grande dame », disait-il.
Juliet Berto a eu l’idée de mettre en scène sa copine Catherine Mathély dans un tour de chant consacré au répertoire des artistes des années trente. Oui, c’était un répertoire de qualité, exigeant, à la fois parce que les chansons étaient des vrais poèmes et aussi parce que ce n’étaient pas des chansonnettes à musiquettes, mais des partitions pas faciles. Catherine Mathély chante son programme avec conviction, aidée par deux musiciens très présents. Ca se passe à Bobigny à vingt-trois heure trente.

18.11.88 - Je les avais connus en Avignon, ces cinq garçons languedociens qui chantaient leur CHANSON PLUS BIFLUORÉE dans la même salle que moi je montrais mon DÉSERT. Et déjà je les avais trouvés pas mal dans leur théâtralisation, à la manière des Frères Jacques, d’un répertoire inventée par eux.
Les revoici pour un après-midi invités à L’OLYMPIA et je dois dire que c’est un éclatement. Ils ont fait de prodigieux progrès. Leur prestation (une heure trente) est sans faille, drôle au possible, fine, parfaite musicalement et gestuellement. Ce sont des remarquables pros. Et ne nous y trompons pas : la référence aux Frères Jacques n’a d’autre sens que de les classer dans un genre qui fut aussi celui de nos malheureux « Nouveaux Garçons » de BORIS SUPER VIAN. C’est la théâtralisation de la chanson qui les rend « introductibles » dans cette cataloguisation, MAIS ILS SONT PARFAITEMENT ORIGINAUX. Qu’on se le dise.

29.11.88 - Plus juif que Ilann Waïch tu meurs. Et plus youpin que le metteur en scène Jacques Canselier, tu trouveras pas. Il est vrai que cette LETTRE AU PÈRE de Kafka se prête à la mascarade folklorique. Après tout, il serait intéressant de voir ce que donnerait ce texte, déplacé du contexte des chandeliers à sept branches et des mômeries bibliques. Car enfin il n’y a pas que des jeunes Juifs qui aient des problèmes avec leurs parents, et ce n’est pas la judaïcité, mais L’UNIVERSALITÉ de Kafka qui en a fait l’auteur illustre qu’on sait, d’une œuvre qui est nourrie profondément par sa judaïcité mais qui la dépasse. Cette représentation ELOIGNE le texte d’un public Goy, dans la mesure où elle l’ancre dans tous les signes extérieurs -l’acteur va jusqu’à parler hébreu par moments, j’ai même eu peur au début d’être plongé dans un piège linguistique-. En plus, ou peut-être à cause de l’austérité qu’elle implique, elle est un peu ennuyeuse. Donc voilà. Je n’ai pas été emballé. Ca se passe à Ivry.

05.12.88 - « Fluctuat », et pourtant il « Mergitte » ! Plus terroriste que jamais, en théâtre, Michel Raffaelli nous donne, avec son spectacle en langue corse importé de Bastia, une bien peu catéchuménique vision du combat indépendantiste ! Plus passéiste que ce discours (si j’ose appeler ainsi cette phraséologie poétique de bazar telle qu’elle nous est communiquée par sous-titres en français projetés, heureusement, car, corse ou pas corse, les acteurs sont inaudibles, leur gosier ne parvenant pas à franchir le mur de percussions qui les couvre), tu meurs ! Les personnages, enfermés dans une sorte de salle des machines de cargo, semblent contempler on ne sait quel avenir qui n’a rien de radieux. Ils répètent trois fois que la Sicile, grâce à ses volcans, est un bateau à vapeur tandis que la Corse serait plutôt un voilier. Passionnant ? Non ?
Dieu soit loué, de temps en temps les palabreurs en style fleuri méditerranéen, se mettent à chanter d’authentiques chœurs corses. On voit bien alors où Tino Rossi avait puisé son inspiration, mais on prend son pied. Bref, spectacle prétentieux et chiant, avec en annexe des moments agréables.

06.12.88 - La revue de L’ALCAZAR DE PARIS tient du Club Méditerranée et de la revue Casino du Liban. Elle est à la fois ringarde, professionnelle, parfaite, bourrée de déjà-vu, vulgaire, « savaryenne » quelque part, conçue pour un public à fric qu’elle caresse pendant quatre-vingt-dix minutes dans le sens du poil. On ne s’ennuie, il faut le dire, jamais. Produit simpliste pour public de touristes, qui en veut pour l’argent  qu’il dépense et tient à se rappeler que c’est à Paris qu’il a vu cet étalage affiché de pognon dépensé pour qu’il en ait plein la bouche bée.

08.12.88 - Ils sont bien sympathiques, ces Tessinois du TEATRO PARAVENTO de Locarno. Dommage qu’ils soient nuls. Enfin, j’exagère mais il est sûr que quand on a dans la tête les performances de cirque des gens d’ARCHAOS, celle de ces Helvètes paraissent minables.
Pourtant, ils ont plus de rythme que leurs compatriotes romands. Attention, ils n’en ont pas autant que leur voisins vraiment italiens, mais enfin ils soutiennent le mouvement clownesque.
Ils se sont, pour leur spectacle PERPETUM TEATROBILE, adjoint comme metteur en scène Chibor Turba en personne. Celui-ci devait être fatigué car, à côté du CIRQUE ALFRED de jadis, ce qu’il a inculqué ici à ses hôtes n’est franchement pas terrible. C’est une évocation des ressorts du rire à travers les âges, qui vise à prouver qu’ils ont toujours été… et restent les mêmes. À ce niveau, la fin du spectacle est chouette, quand les acteurs pantalonneurs cèdent la place sur un écran de cinéma d’abord, de télé ensuite, à leurs confrères illustres du burlesque et du dessin animé. Là, pendant ce dernier quart d’heure, on a soudain envie de rire. Avant, pas tellement. J’ai vu ça à Martigues.



Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander

Calendrier

Décembre 2009
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus