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Mardi 10 avril 2007
Eh bien nous ouvrirons ce nouveau carnet sous la rubrique :

ROUTINE SUITE

25-01-1973
    À mon avis, c’est la médiocrité de l’oeuvre qui commande à la médiocrité du spectacle. Confuse et obscure quant aux motivations sous des apparences de faux dialogue limpide, la pièce d’Abichard “TU CONNAIS LA MUSIQUE” souffre d’abstraction et d’édulcoloration de la pensée “contestatrice”. Avron et Evrard tirent leur propre épingle d’un jeu perdu d’avance. Jouant “concret” et quotidien, ils sont en total décalage et je n’admire en rien la trop facile “performance d’acteur” D’Avron. Je serais plutôt tenté de féliciter Evrard pour la constance et l’amitié avec laquelle il joue le faire-valoir de son partenaire toute la soirée. Face à ce texte impalpable et à ces acteurs boulevardiers égoïstes, Dominique Houdart a visiblement manqué d’imagination ici et d’autorité là. Il a laissé s’installer un récital à deux en porte à faux et s’est borné à l’environnement dans un style intemporel.
    Mais aurait-il plus pu? Certes, il aurait pu plaquer une mise en scène personnelle et esthétiquement gratuite sur le texte. Tel qu’est le spectacle, il apparaît qu’Houdart a sans doute été trop honnête! La plus grosse critique que je lui ferai, c’est qu’à l’Odéon hier soir; il m’apparaissait que cette production provinciale était parfaitement à sa place.

Je n’avais gardé aucun souvenir de cette prestation de Dominique Houdart. Dans mon esprit, il était associé depuis très tôt à l’univers de la marionnette, et son commentaire, trois ans plus tôt sur le BREAD AND PUPPETT m’avait conforté dans l’idée qu’il s’en était fait un définitif, et d’ailleurs original artisan. C’est curieux car je  pensais avoir suivi son parcours presque dès ses débuts, alors que, jeune homme, il jetait sa gourme à travers des spectacles quasi amateurs mais hautement politisés. Au surplus je crois que déjà je travaillais pour sa compagnie. Comme quoi la mémoire !!! ...

27-01 -    Vu au Récamier mêlé à une salle clairsemée L’AMI DES NÈGRES de Tabori, c’est un spectacle de Bourseiller. Si je croise Chantal Darget dans la rue, je pourrais lui dire en toute sincérité mondaine : “Tu était admirable, ma chérie”. C’est Staquet qui est son partenaire et je suis stupéfié qu’Attoun m’ait cité ce gars-là comme un Jules Dupont idéal. Bourseiller s’est donc fait une spécialité de la dénonciation de la violence nègre contre les blancs aux U.S.A.. En fait, à écouter ce texte, on voit que ça ne doit pas être drôle tous les jours, qu’être de peau claire dans ce putain de pays! Surtout quand on n’a pas les moyens de s’offrir une résidence dans un beau quartier! On comprend que cette pauvre petite femme en ait raz le bol des lâchetés de son con de mari impuissant, composant et temporisant. La scène de ménage de trois quarts d’heure qui constitue l’ouvrage est donc justifiée. Dommage que le langage “poëtisé” en soit parfois inaudible. Et dommage que ce soit si “psychologique”. Mais on ne fait pas du neuf avec des vieux!, n’est-ce pas?

30-01 -Et voilà comme surgit l’impossible. La réputée inmontable ÉGLISE de Céline qui date de 1926 est montée, et superbement par le CHANTIER THÉÂTRE de François Joxe. Et elle “sort” comme une admirable pièce d’un Tchekhov français. Dieu sait pourtant si en débarquant à la Maison des Jeunes et de la Culture de Paris XV Brançion (qui dispose, soit dit en passant, d’un théâtre conventionnel très satisfaisant, confortable, propre et assez bien équipé), j’étais dans l’état d’esprit du Gintzburger faisant son devoir, décidé d’ailleurs à ne rester le cas échéant que dix minutes. Eh bien, je suis resté 3h15 sans entr’acte et  je n’ai pas éprouvé la plus petite sensation de lassitude. D’accord, la forme n’est pas neuve. Et d’accord, c’est d’abord une pièce d’acteurs. J’ai cité Tchekhov. C’est qu’en vérité le fonctionnement est le même, sauf que là, c’est  pour un contenu évidemment plus pessimiste. Car pour Céline, il n’y a pas de Moscou un jour et l’évasion dans la danse au 5ème acte est un refuge, non une évasion dans l’espérance. Bardamu, qui n’est autre évidemment que Destouches / Céline, trimballe à travers sa vie l’oeil désabusé de celui qui fait son devoir d’homme, mais ne nourrit ni illusions, ni rêves. L’humanité de ce médecin pauvre qui soigne les misères des pauvres dans la mesure où l’argent dont ils disposent le leur permet, est vraiment bouleversante, comme est absurde son mariage aberrant qui débouche sur un amour déçu lorsque son épouse américaine divorce pour chercher de nouvelles excitations (mot qui ramène à ses justes proportions la valse des couples à laquelle nos générations se sont habituées), comme est poignante son amitié pour le vie face à un alcoolique qui meurt de sa cirrhose sous ses yeux impuissants. Tous les personnages EXISTENT profondément : la petite boiteuse qui pourrait devenir normale si elle était riche, les deux flics qui promènent mélancoliquement l’oeil de la police sur les activités de ce toubib qui prescrit un peu trop de morphine aux moribonds inguérissables. Indifférent il renoncera à ces ordonnances pour n’avoir pas d’histoire et ses mourants mourront donc désormais en souffrant!
    Comme chez Tchekhov, tout est dit par touches impressionnistes et malheureusement le monde montré n’a pas vieilli. C’est le nôtre. Comment ne pas en lire la dénonciation dans ce texte qui se borne à constater, qui ne revendique pas? Avec une distribution de près de trente personnes, François Joxe a su trouver le ton de l’oeuvre. Mais il a fait plus : son spectacle est d’une haute tenue professionnelle. Il n’y a pas un rôle inférieurement tenu. En fait de jeune compagnie, c’est du premier coup au niveau de la grande compétitivité qu’il se hisse, à l’échelle d’un Vincent. Et son dernier acte, presque muet, soutenu par une musique extraordinaire qui m’a bien semblé être des Pink-Floyds (mais je ne la connaissais pas), avec des personnages presque immobiles, emplis de leurs contenus suffisamment pour se taire sans que la salle frémisse, est de toute beauté. On reparlera du CHANTIER THÉÂTRE et de François Joxe.

Céline, on le sait, est un auteur décrié du fait de son antisémitisme viscéral qui l’a d’ailleurs conduit à fuir la France à la libération. Il l’était déjà quand il écrivait cette oeuvre qui allait annoncer le fameux VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT. Etrange est en effet cette confusion dans son esprit entre les oppresseurs des pauvres et les Juifs considérés racialement  comme une entité nuisible en soi!
Mais j’ai presque envie de dire (pour une fois comme Le Pen) que c’est un point de détail dans une oeuvre globalement d’une aussi intense humanité.

02-02 -    Vu SANTÉ PUBLIQUE au Théâtre de la ville avec beaucoup de retard. Salle archi bourrée. On annonce une reprise l’année prochaine. Je présume que la pièce de Peter Nichols est, à la manière de LA CUISINE de Wesker, une oeuvre beaucoup plus vigoureuse que ce que j’ai vu. Mercure, le metteur en scène, a infléchi au boulevard et recherche le comique. C’est ce qui explique le succès. Une pléiade d’acteurs fait des numéros “éblouissants” (Mercure lui-même, Hussenot, Michel de Ré, Weber, Chevit, Jandeline, etc.). Dans le rôle d’un infirmier, on a engagé Roger Pierre qui s’en donne à coeur joie dans les effets appuyés pour le bonheur de la salle qu’une certaine vulgarité ne gêne pas. L’adaptateur, Claude Roy, a participé à cette opération en re-situant l’oeuvre dans un contexte très parisien. C’est un peu le même genre de traitement que celui qu’avait subi HAIR à Paris en son temps. Peut-être ces concessions étaient-elles nécessaires pour faire avaler le contenu au public. Malgré tout, il est là, ce contenu, palpable et abominable, ne donnant vraiment pas envie d’être malade, démonstration évidente d’un micro monde de la médecine au milieu du monde, dénonciation de ses moeurs, déprimant et (hélas oh combien!) trop vrai. SANTÉ PUBLIQUE reste un spectacle utile.

16-02 -    Je suis presque certain que le WOYZECK (le combienième est-ce que je vois depuis mes origines?) de Jean-Pierre Vincent (PALACE) jouira d’une excellente presse. Il y a un dispositif assez beau et relativement astucieux qui permet au “ménage” entre les scène de se faire assez rapidement. Très “transposé”, ce dispositif dû à Lucio Fanti et Patrice Cauchetier suppose des spectateurs très avertis des lieux réels où Büchner a situé son action. Le jeu des acteurs est volontairement “éloigné” de toute passion, de tout réalisme. Woyzeck (Olivier Perrier), trimballe sa revendication au troisième degré d’un rêve à demi éveillé, sans éclat et presque sans indications. Tout cet étalage d’”intelligence” et d’”originalité” ne manquera pas de plaire en ces temps préélectoraux. Mais moi, je me suis fait chier!

16-02 -    Le JACK JACKSON du Pip Simmons (Théâtre Mécanique) est un excellent spectacle qui a une parfaite originalité tout en se situant dans un univers assez proche de celui du Magic Circus (cracheurs de feu, pétards etc.). Les spectateurs sont supposés être dans un marché d’esclaves des acheteurs potentiels de chair humaine vivante. Les esclaves eux-même font leur propre article et viennent montrer leurs avantages de très près. Puis, ils s’enchaînent par des menottes à ceux qui veulent d’eux. La deuxième partie figure une sorte de libération. C’est musclé, rythmé, vivant, mais aussi très fort, très “culpabilisant”. Le “jeu” cache un contenu évident. Le Pip Simmons, (dont on annonce l’éclatement prochain), fait politiquement du théâtre politique.

17-02 -    Il faut reconnaître que Francis Perrin a réussi une performance : bourrer, à minuit, trois fois par semaine, le théâtre Firmin Gémier d’Antony, chapeau, ce n’est pas à la portée de tout le monde. La façon dont il a “tourné” les règlements de la Comédie Française qui interdisent qu’un pensionnaire joue à Paris en dehors de l’Illustre Maison, milite aussi en faveur de son astuce : naturellement, Antony n’est pas à Paris, il suffisait d’y penser!
    Mais l’appui excessif de nos presses et Radio TV, et la complaisance paternelle de Pierre Dux s’expliquent quant on voit le spectacle intitulé : CITRON AUTOMATIQUE.
    Enfin! Voici, qu’en ces temps préélectoraux, nous surgit un bon jeune, qui a du talent, qui jette sa gourme dans l’esprit sain d’un canular bien français, qui ne se pose et ne soulève aucune question dérangeante : il vise à divertir d’un rire tonique et point caustique. Porté sur les ailes d’un système qui a choisi de LE privilégier, il se montre honnête vis-à-vis de ses bienfaiteurs :  juste ce qu’il faut de petites ruades bon enfant pour que les vieillards en place sentent leurs yeux se mouiller à l’évocation de ce qu’ils se rappellent de leurs frasques d’antan! Une série de sketches vivants et bien enlevés, beaucoup de facilités, une “modernité” bien enveloppée, 75 minutes de show, pas plus, on n’a pas le temps de s’ennuyer, rien ne frappe non plus, rien ne marque, c’est de la bulle de savon, c’est ce qu’on demande de nos jours aux talents ascendants. Allons! Ne soyons pas inquiets. La carrière de ce jeune homme exemplaire est assurée.

 06-03 -Il est bien possible qu’il existe SEPT MANIÈRES DE TRAVERSER LA RIVIÈRE, mais dussé-je passer pour une andouille, je n’en ai perçu aucune et je ne me suis même pas rendu compte de l’existence d’une rivière dans la pièce de Lodewijk de Boër, montrée par Albert-André  Lheureux au Théâtre Mécanique. L’auteur s’expliquant dans le programme ne cache d’ailleurs pas qu’il s’agit d’un “casse-tête (puzzle) où quelques morceaux manquent”, un rêve tel qu’il a été rêvé”, “un peu du subconscient sombre et archaïque”.
À partir de l’instant où l’on accepte d’entrer dans l’irrationnel, le spectacle est fort beau esthétiquement, avec une très belle structure mobile dûe à Jean-Marie Fievez, un environnement sonore des plus envoûtants et de fort belles académies féminines superbes dans leurs nudités. Chère Flandre, elle transpire sa personnalité par toutes les pores de ce spectacle secret, ésotérique en diable, racé,aristocratique, élitaire, réfugié dans la dépolitisation. Je pourrais dire que c’est U.D.R., mais on est au delà vers la droite : entre initiés, on “goûte” un divertissement goûtu! C’est la fête des gens très intelligents! Naturellement, le programme cite Artaud.

08-03 -    “Les ancêtres redoublent de médiocrité”, disais-je méchamment hier soir à des proches au sortir de la représentation du JEUNE HOMME de Jean Audureau, mis en scène par Pierre Debauche, au Théâtre des Amandiers de Nanterre devant une chambrée d’amis unanimement consternés.
    Le moins qu’on puisse dire est que la “lecture” de Debauche a été superficielle : là où l’on nous parle de jeunes filles à demi nues, suintant la sueur de la nuit trouble, et le vice un peu sale mais excitant, il nous montre des jeunes Amazones bottées, sanglées, casquées, (sans aucune motivation). Là où l’auteur décrit un espace où se confondent la ville de Koenigsberg et l’appartement de Kant en lignes venant évidemment de la plus grande profondeur possible, il nous sépare les lieux par une passerelle nippone horizontale qui est un contre sens patent. Là où il s’agit d’une pièce d’acteurs exigeant des monstres, il nous baille une distribution faiblarde de décentralisation, avec des insuffisances absolument éclatantes (ne nommons personne). Bref, arrêtons ce navrant débondage, il a traité l’oeuvre avec désinvolture probablement, manque de lucidité certainement, inintelligence bien sûr. Il a complètement DÉ-SERVI Audureau, dont on se demandait avec angoisse hier soir s’il pourrait jamais se relever de cette seconde débâcle.
Reste que je me suis posé quelques questions sur l’oeuvre. Qu’elle ait un beau “langage” et qu’elle reflète un univers intime des plus fascinants, oui. Qu’elle soit un matériau dont un grand metteur en scène aurait su tirer un bel envoûtement, oui. Qu’elle soit prétexte à “climat”, à “mots”, à “puzzle”, sorte de jeu magique où la question posée au spectateur est : “Quel est le sens de ce qu’on vous montre? Allez, cherchez, devinez, rêvez, supputez, extrapolez... L’auteur a tout enfoui, tout dissimulé sous l’accumulation des degrés, allez, montrez-vous intelligents, aucune clef ne vous sera dévoilée”, oui encore, je veux bien, MAIS AUDUREAU a-t-il VRAIMENT quelque chose à nous communiquer. Tout cela n’est-il pas une mystification? Je laisserai cette question en suspens...

Un petit commentaire : toute la carrière de Jean Audureau a été une série d’échecs. Et pourtant, il a fini par être joué à la COMÉDIE FRANçAISE! Le personnage était étrange. Il s’entourait de mystère. Petit, trapus, il tenait à ce qu’on sache qu’il vivait pauvrement dans un petit appartement de Saint Ouen. Je ne lui ai jamais connu de compagne, ni d’ailleurs de compagnon. A l’entendre, il écrivait, toute la journée, toute la nuit ... et il ne connaissait personne. Mais il était édité. Et ON le connaissait dans la profession : la preuve : je le connaissais!

09-03 -    Pierre Vielhescaze a été obligé d’aller monter LE GOÛTER DES GÉNÉRAUX à Toulouse pour pouvoir présenter un spectacle dont il soit le metteur en scène dans son T.O.P. Ainsi a-t-il “rusé” avec la municipalité sourcilleuse et avare dont il dépend à Boulogne. J’ai été un peu agacé au début par le parti pris de transposition de la pièce de Vian au cirque. Plantin, président du conseil = Monsieur Loyal. Wilson Audubon de la Pétardière = clown triste, et ainsi de suite, moi je veux bien, mais cela ne me paraît pas avoir bien servi l’esprit de Vian, qui trouve dans cette émigration plus une édulcoloration qu’un renforcement. La causticité du texte perd et pour rendre sa virulence à l’oeuvre, Vielhescaze est obligé de l’habiller avec des projections brechtiennes signifiantes qui l’allourdissent. On rit du reste assez peu à son spectacle dont les motivations sont finalement simplistes. Ca ne vole pas très haut.
    Reste que c’est tout de même fort honorable et pas mal joué du tout, qu’on ne s’ennuie pas.




UNE TOURNÉE A.F.A.A.

Ence temps là, l’Association Française d’Action Artistique croyait encore à sa mission première : défendre la langue Française à travers le monde.Ce combat, mené conjointement avec les ALLIANCES FRANçAISES, allait au fil des années se révéler une défaîte. A telle enseigne qu’aujourd’hui, ce sont les danseurs, les mimes, les circassiens, les musiciens qui sont, à quelques exceptions près,  envoyés promouvoir hors de nos frontières notre idiome, dont le déclin est partout éclatant. Pour exercer mon métier, j’ai dû apprendre l’Anglais, à 50 ans. J’ai ingurgité les 100 premières leçons de la méthode Assimil et quelques termes administratifs et techniques. Il n’en faut pas plus pour se faire entendre avec cette langue pauvre à peu près partout. C’est justement sa pauvreté qui fait son succès

16-03 -    Le DOM JUAN de Roger Mollien tourne en Allemagne sous le patronage de nos instituts français dans des conditions techniques et dimensionnelles qui varient sensiblement d’une ville à l’autre, avec une fréquentation qui permet de jauger du sérieux avec lequel les Directeurs font leur travail chacun dans sa ville (ici salles bourrées comme à Hambourg ou Stuttgart, là vides  comme à Fancfort!). On peut se demander si le jeu vaut la chandelle dépensée en pognon par l’Action Artistique. Car cette tournée n’a pas grand chose d’”International”. Autour des Instituts bien dirigés, gravite un petit monde bien élevé de francophones et de francophiles, vieillards et adolescents (surtout adolescentes d’ailleurs). C’est ce public de classe à l’intérieur de la classe bourgeoise qui est touché, dans la plus grande confidence au niveau de la ville visitée. Le groupuscule des amis de la langue et de la culture françaises s’offre une soirée ente soi. On est dans l’univers de la mondanité, qu’on renforce, pour faire le nombre, avec les “élèves” à qui l’on fait des prix, et qui parfois (comme à Bremerhaven) sont majoritaires tant sont peu nombreux les élitaires ci-dessus décrit, ce qui crée un climat de “scolaires” dans la meilleure tradition des tournées Borelly! Dans ce contexte, le Dom Juan en question va jouir certainement de bons rapports au Quai d’Orsay : “Vous nous avez apporté un grand texte”, a dit notre consul général à Brême. “Excellent spectacle”, a décidé le Directeur de l’Institut de Hambourg. “Extraordinaire, remarquable, nous avons eu raison d’en profiter car ce type-là -(entendez Roger Mollien)- ne fera pas longtemps des tournées, avec le talent qu’il a, a décrété notre consul à Stuttgart, “qui pourtant est d’ordinaire avare de compliments”, nous confiait  ultérieurement le Directeur de l’Institut, lui-même “emballé” par “le jeu des acteurs” et “l’invention de la mise en scène”. Je ne pense pas que ce climat soit très épanouissant pour le spectacle.
    Mon associée Monique Bertin qui l’avait vu avant moi m’avait dit que sa virulence    ne serait pas du goût de tout le monde.
    Or, tel que je vois ce Dom Juan aujourd’hui, il “plaît” dans l’ensemble, c’est certain et de toute manière, IL EST BON, il importe de le souligner, Il est de qualité. Et les motivations de Mollien sont estimables : il dépoussière le texte, le re-nourrit de la lettre, l’infléchit en lui faisant clamer ce que prêchait vraiment Molière, selon lui. Dans son jeu d’acteur, il rejette tout “effet” facile, il ne cherche pas le rire pour le rire, il fait surgir l’aspect homosexuel intime (ou en tout cas “à problèmes”) du personnage. Prenant chaque phrase dite, chaque mot prononcé, au PREMIER DEGRÉ, il illustre le comportement de cet homme (qui ne trouvait la jouissance que dans la conquête et qui a bâti toute une philosophie personnelle anti Ciel et anti conventions sociales uniquement à cause de cette tare personnelle secrète... Tare? Voire!) tel que sans doute Molière l’a imaginé (sexe d’abord, métaphysique ensuite et non l’inverse comme d’autres l’ont montré). -Encore qu’on pourrait gloser longtemps sur l’impulsion première du personnage : Sexe ---> Athéisme ou Athéisme ---> libération sexuelle ou Contestation poussée parallèlement dans tous les domaines contre un certain “système”
, mais supposons ici admise le thèse de Mollien - ... Elle est VALABLE, elle est SERVIE. Pourtant,
    ce DOM JUAN n’est PAS un grand DOM JUAN.
    D’abord, parce que si Mollien acteur a su admirablement exprimer SON point de vue sur l’oeuvre par une interprétation très nuancée et fort intelligente, il apparaît qu’hors son personnage ainsi exprimé dans une facette, il n’ait guère été intéressé par les interférences des autres personnages. Face à son Dom Juan après tout simpliste, il y a un Sganarelle qui joue son propre jeu, très bien, mais très conventionnellement et qui entretient avec son maître un rapport des plus classiques. Il ne semble pas que les autres personnages aient intéressé Mollien. Il les a distribué au rabais. Son Elvire est un mélange d’élève du Conservatoire et de Carmen Pitoëff! La famille d’Elvire manque gravement de poids. Le père de Dom Juan est du niveau d’un mauvais amateur. Seuls les paysans sont bien parce qu’ils chargent à qui mieux mieux dans la plus parfaite tradition! Non seulement autour de deux meneurs de jeu, la distribution est faible, mais elle paraît n’avoir guère été dirigée! En tout cas, je ne pense pas que Mollien se soit préoccupé de “penser” les “autres” rôles. Ils sont dits comme le peuvent les acteurs mal formés qui essaient de les promouvoir; la conception est d’UN personnage et non d’un ENSEMBLE. Ces insuffisances, cette non homogénéité, cette superficialité de conception, suffiraient à ce que ce spectacle ne soit pas un événement.
     Et puis, le dispositif “abstrait” suinte la pauvreté. Les costumes, et plus spécialement celui de Mollien, sont laids et conventionnels. Bref, il y a un saut qui ne se fait pas.
    Est-ce insuffisance ou paresse?
    Mollien serait-il SEULEMENT un acteur? En tout cas, il n’est pas ici chef d’orchestre. Il fait un duo de premier violon avec un trombone à coulisse. Derrière, il y a des deuxième rôles.
    Reste que ce DOM JUAN peut se voir pour sa thèse -encore que même en tant qu’acteur Mollien ne semble pas aller au bout de lui-même!-, et puis tout de même, soyons juste, je parle ici à un certain niveau, avec une certaine encre. Ce n’est pas de la merde.
    N’empêche que je ne donne pas cher, si le travail n’est pas repris et la distribution renouvelée, de l’accueil de la presse parisienne, au Théâtre 13, en Mai prochain. En fait, j’aimais mieux le Ruzzante..



UN GRAND SOUVENIR

24-03 -    Il y a des spectacles qui ont bonne  réputation Hier soir, à la Maison des Jeunes, Daniel Fery de Nanterre, alors qu’il ne s’agissait nullement d’une générale, on croisait Billetdoux, Caroline Alexander, Sandier, bien d’autres encore, mêlés au public authentiquement populaire et quelque peu nord-africain habitués aux lieux .Cette juxtaposition, jointe à la nature du spectacle, était extrêmement intéressante car, comme le disait Caroline scrutant un groupe de jeunes gens assez “inquiétants”, venus visiblement  pour chahuter et récupérés en trois minutes : “Sur la scène et dans la salle, ce sont les mêmes!”. SARCELLES SUR MER s’est pourtant, selon la petite histoire, accouché dans la douleur : Brouille entre Prévand et Bisson (ils se sont réconciliés après le Première!). Coupure de toute la première partie du spectacle. Oeil noir trimbalé par Debauche (éprouvé par l’échec du JEUNE HOMME) sur le succès de l’entreprise annexe soutenue par LA VILLE. Bruits de discorde entre les deux directeurs des Amandiers. Bisson, auteur, metteur en scène et principal acteur de SARCELLES SUR MER, réussit à allier une théâtralité constante, un contenu accessible au “non public”, et un style de qualité littéraire certaine. Son humour, sa drôlerie pointe comme autant de traits au détour des situations tragiques. “La passion est impossible entre quatre H.L.M.”. C’est le sous-titre de la pièce et c’est évidemment un sujet concernant joué au coeur de cet univers de béton qui environne la Préfecture de Nanterre. J’ai vu de mes yeux, ces jeunes gens décrits plus haut, se vivre eus-même transposés, dans le groupes de blousons noirs montré par Bisson. Que dire de mieux? Si je n’avais pas vu cela, j’aurai écrit que le texte me paraissait un peu trop poëtisé et j’aurai pu prétendre qu’il n’était pas “populaire”. J’aurai eu tort et il est certain que cette entreprise-là se justifie pleinement. Nous sommes loin des Faust de Monsieur Vitez ou des Antigone de Monsieur Kayat!
    Bref, on atteint à un spectacle exigeant qui s’adresse réellement à ceux qu’ils veulent mobiliser autour d’une prise de conscience. C’est une démarche politiquement parfaite. Une démarche d’un Bisson qui a mûri. SARCELLES SUR MER est son premier spectacle adulte.

Quelque 40 ans plus tard,quelqu’un a remonté ce SARCELLES SUR MER.Cela n’a plus fonctionné du tout.

5 Avril 1973    Pierre Messmer est premier ministre. Il nomme Maurice Druon, ministre des affaires culturelles, et de l’environnement

Ce Ministre là allait rester célèbre du fait de sa fameuse phrase sur la sébille et le cocktail Molotov

”EH BIEN, CONTINUONS” (J.P.Sartre - HUIS CLOS)

05-04 -    Il y a beaucoup d’éloges à formuler au sujet  du spectacle présenté par Jean-Pierre Dougnac au Théâtre 347 : LA DEMANDE D’EMPLOI de Michel Vinaver.
    D’abord au niveau du contenu de l’oeuvre qui est original en ce qu’il traite du chômage des cadres, mettant l’accent sur un aspect mal connu des crises frappant nos sociétés occidentales, et montrant que la classe ouvrière n’est pas seule à avoir maille à partir avec la cruauté implacable du “système”... Quoi de plus dur, -quand on a 40 ou 50 ans et qu’on a été habitué à une vie aisée, qu’on est flanqué d’une femme “douce et bourgeoise”, et d’une fille unique et contestatrice au point de se faire faire un enfant par un nègre, que de se retrouver quémandant un emploi face à un technocrate qui vous teste impitoyablement? Ensuite, au niveau de la forme, car la pièce est écrite en “dialogues” qui ne se répondent pas immédiatement les uns aux autres. Je pense que Vinaver a dû écrire une première version où les personnages échangeaient leurs propos directement, puis qu’il a décalé les répliques de quelques points pour créer ce qu’il définit comme “durée et espace éclatés”. L’effet recherché est de “démonter le mécanisme de la société d’aujourd’hui”. Cela sent vite le procédé, mais la recherche est intéressante.
    Enfin, il faut dire que la mise en scène est rigoureuse, sans concession aucune, un peu dans l’esprit où Planchon l’avait entendu naguère pour Paolo Paoli. C’est un beau travail exact, probe et “serviteur”, auquel on peut seulement reprocher de mal éclairer ce que l’auteur pourtant décrit en toutes lettres dans le programme : “De variation en variation, , dans un mouvement en spirale dont les cercles vont en s’amplifiant, mais FILENT de plus en plus vite, l’action progresse, se condense”. Je n’ai pas senti cette accélération et il m’a au contraire semblé que Dougnac s’attachait à gommer autant que possible ce qui apparemment devait lui apparaître comme un danger d’aliénation du spectateur qu’il réclame évidemment LUCIDE et ÉLOIGNÉ. L’ennui est que cette austérité n’aide pas le public à se tenir tout le temps aussi éveillé qu’il le faudrait. Ce “tourbillon” figé à vitesse fixe tourne un peu au ronronnement et le ressassement engendre la lassitude. C’est dommage car c’est par ailleurs fort bien joué.

11-04 -    Je n’avais pas pu voir TÊTES RONDES ET POINTUES de l’Ensemble Théâtral de Gennevilliers à sa création, et j’y suis donc allé à la reprise au Théâtre mécanique. Le spectacle y est certainement étriqué au niveau des dimensions par rapport à la salle des grésillons et la régie souffrait visiblement de manque d’espace. Par contre, il gagnait probablement en rapprochement ce qui permettait à l’oeil de l’expert de disséquer le jeu des acteurs et le travail du réalisateur. Quel réconfort n’est-ce pas que de savoir qu’il y a sur notre marché pourri un HONNÊTE HOMME! Sobel est un serviteur d’une fidélité absolument touchante! À l’heure où Beno Besson clame tous azimuts que “chaque progrès doit être tué par un autre progrès” et qu' “on n’a jamais aidé le théâtre en ne faisant que se répéter ou répéter les anciens”, (propos recueillis par J.P. Liégeois dans ATAC INFORMATION n°49), Sobel applique à la lettre les préceptes du maître défunt à telle enseigne qu’on se croirait revenu 15 années (au moins) en arrière.
    Il faut dire qu’il a mis le paquet. Sa distribution est très valable, avec Debarry, Kerboul, Raphaël Rodriguez (assez marrant en vice Roi) et  aussi une certaine Agathe Alexis qui trouve le moyen d’être drôle par l’affirmation d’une personnalité qui aurait échappé au metteur en scène que ça ne m’étonnerait pas!
    La fable inventée par Brecht (assez proche de l’ANDORRA de Max Frisch) est simple et didactique. Elle démonte le mécanisme de l’installation du nazisme en une caricature grossière qui n’est pas sans quelque vérité. Elle montre que les riches se tiendront toujours les coudes.et que hors la vraie Révolution, les pauvres seront toujours vaincus. Elle prouve que le pauvre qui veut tirer son épingle individuelle du jeu sera toujours cocu. Replacée dans son contexte historique, elle est subversive au niveau des moeurs, montrant que la prostituée n’a pas à avoir honte de son métier quand les raisons économiques dictent sa conduite. Peut-être mieux construite que d’autres oeuvres de Brecht, la pièce s’organise à mi-chemin du vaudeville et du mélo. Elle est une remarquable dénonciation de toutes les impostures et se laisse voir sans ennui malgré sa durée.
    Une fois de plus j’ai pesté contre la musique. Cette fois, c’est Hans Eisler qui en est responsable. Complètement, inadaptés aux glottes françaises, ces songs datent terriblement. Triturage des mots et sonorités désuètes, comment ne jette-t-on pas ces oeuvrettes de tâcheron indignes de l’oeuvre écrite, aux orties! Heureux Shakespeare à qui un éditeur n’a pas attaché de compositeur par contrat!

13-04 -     J’ai fait mon devoir. Je suis allé au “Théâtre Censier” (sis dans une Maison des Jeunes Catholique, simple salle polyvalente rudimentaire), voir le spectacle composé par Jaromir Knittel avec d’une part une étude dramatique de Tchekhov intitulée “Sur la grande route” et d’autre part une adaptation de “La Sonate à Kreutzer”, faite par Knittell lui-même “selon une idée de L.M. Tolstoï”!
    Le premier ouvrage rappelle beaucoup “Asile de nuit” de Gorki. Un cabaret sur le bord d’une route sert d’abri, par une mauvaise nuit, à une série d’épaves humaines bouleversantes de misère et de détresse. Tchekhov y a montré que l’homme est un loup pour l’homme et croyez-moi, quand on voit ce ramassis de déchets, on comprend que l’URSS en soit là où elle est car si ce sont ces ivrognes, ces tarés, ces mendiants et ces veules qui ont fait la Révolution, la poigne d’un Staline ne devait pas être inutile. Bref, la comparaison avec Gorki (qui n’est pas gratuite, elle s’impose!) fait éclater la moindre politisation de Tchekhov. Le second est un digest qui se passe dans le beau monde de la Russie d’hier. Ce monde ne vaut pas plus cher que l’autre. Le thème : l’égoïsme de Vassilii Vasilievitch Pozdnytchev, qui ne rend pas sa femme Lizzia heureuse, et devient jaloux au point de la tuer à cause de ses relations artistiques avec un virtuose du violon nommé Troukhatchevski! Knitetl a-t-il voulu faire du signifiant en juxtaposant les deux oeuvrettes? Ce n’est pas évident.
    En fait, je crois qu’on a tort de regarder Knitetl comme un jeune. Il est complètement tourné vers la dévotion à sa culture slave dont il s’est arrogé la “mission” de la promouvoir en occident. Il n’innove dans les formes qu’en apparance et là où il serait le plus à l’aise ce serait sûrement dans un beau théâtre à l’italienne, où il pourrait jouer complètement naturaliste, avec du vrai vent, de la vraie neige et des vrais acteurs professionnels conventionnels.
    Malgré le talent de Michèle Laurence et le métier de Robert Darmel, la troupe est insuffisante. Les “oeuvres d’atmosphère” sont impitoyables.

14-04 -    J’ai vu l’ÎLE POURPRE de Boulgakhov, adaptation de Soria, mise en scène de Lavelli, à son avant dernière représentation au Théâtre de la Ville. Entreprise spectaculaire et évidemment coûteuse, ne serait-ce que par l’importance en nombre et en noms de la distribution.

    L’ÎLE POURPRE, c’est le titre d’une pièce que répètent, dans “l’improvisation”, les artistes d’un théâtre moscovite en présence d’un représentant tout puissant de la censure. Si les protagonistes de l’affaire ont voulu dénoncer la Censure dans son ensemble, ils ont échoué car l’oeuvre est si bien située que la satire vise en toute évidence la seule U.R.S.S.. On y charie en style gentillet les petits travers d’une politique culturelle connue et ce serait résolument sympathique si cela n’avait un brin de relent réactionnaire. Olivier Hussenot est parfait en censeur. Il est plaisant de voir Terzieff dans un mauvais rôle : il incarne l’auteur, si bien que chaque fois qu’un spectateur s’ennuie, ou n’est pas d’accord, il le fixe avec réprobation! Lavelli a monté la chose en grand avec de sublimes décors en toiles peintes et un bateau porteur de la civilisation occidentale qui n’est pas sans rappeler celui du Magic Circus dans Robinson. (Mais il paraît que ce bateau était minutieusement décrit dans le texte qui date des années 25). La pièce n’aurait été jouée que quatre fois à sa création, ce qui montre que le régime ne tolérait pas la critique.
    Chevit est extraordinaire dans le rôle d’un régisseur à tout faire, pétri d’invention et de bonne volonté, supportant à bout de bras toute l’improvisation. Le rôle de soubrette qu’incarne Laurence Bourdil est tenu par elle avec netteté, vigueur et talent, mais n’apporte rien à sa gloire.
    J’ai passé une agréable soirée. J’ai ri beaucoup, du rire qu’on vous arrache au boulevard intelligent.

ESCAPADE À LA ROCHELLE

Sous l’impulsion dynamique de Dominique Bruschi, (qui quelques années plus tard allait être une des premières victimes visibles par moi du Sida, qui était peut-être déjà Sero-positif, mais il ne le savait  pas et pétait de santé), un mini festival surtout musical mais avec des exceptions avait vu le jour. La Maison e la Culture n’existait pas encore et l’essentiel se passait dans le vieux théâtre Municipal où les organisateurs s’étaient installés dans les combles.C’était une véritable ascension que d’aller les y rencontrer.

19-04 -Vu à La Rochelle MADAME HARDIE de Bruno Bayen, mise en scène de l’auteur. Une pénible et longue soirée face à un spectacle pas prêt, aux changements interminables, lourd, traînant, ennuyeux, complètement sans rythme et souffrant de non nourrissement imaginatif. Je veux dire par là qu’une idée par scène d’un quart d’heure, ce n’est pas suffisant pour qu’on ait l’impression d’une mise en scène riche. La pièce, issue d’un fait divers paraît-il authentique (une femme se fait passe pour son mari, mort fortuitement, pour ne pas perdre la place de veilleur de nuit que lui avait été offerte et vit en concubinage avec une autre femme. Une nuit, elle met K.O. un voleur et est congratulée par le patron. Mais découverte, elle est mise en prison et finira ses jours en allant sur les foires raconter son histoire. La pièce est mal bâtie avec des longueurs et un style plat. Brecht a visiblement influencé l’écrivain. Aussi son texte a un relent vieillot très surprenant pour un jeune homme. La mise en scène est clairement inspirée par Vitez, mais maladroitement. Elle s’encombre d’un fatras d’objets et de décors qui obligent à un très fréquent ménage, lequel ici se fait de surcroît dans la confusion. Deux ou trois réussites, comme le strip tease de Madame Hardie au prologue, la caravane en ombres chinoises et ...??, je me creuse la cervelle, je ne trouve rien!, ne suffisent pas à effacer l’impression que le spectacle de Bayen ne souffrait pas seulement d’un manque évident de répétitions, mais d’un bâclage au niveau de l’oeuvre écrite et d’une insuffisance à celui de la conception de réalisation. Tout ça n’est ni fait ni à faire. Bayen s’est moqué de Laville et du Festival de La Rochelle.

Mais il y a eu un grand événement dans ce festival et cela s’est passé dans un lieu informel qui, justement allait (j’ai trouvé cela presque dommage) être détruit puisque c’est là, justement qu’on allait édifier  le lieu culturel officiel :détruit

20-04 -    Cette fois-ci, le Grand Magic Circus crée un oratorio : CENDRILLON Ou LA LUTTE DES CLASSES. Une fois encore, Savary joue et gagne un pari difficile. La dernière fois, on s’en souvient, c’était à Munich où le Magic avait su en peu de mots et une parade contester en profondeur les jeux que d’autres stigmatisaient moins efficacement dans des torrents verbaux aussitôt récupérés par l’organisation “libérale”. Cette fois-ci, la question était : comment tourner en dérision sans lui porter préjudice un très sérieux festival de musique contemporaine et comment intégrer dans cette compétition la population de LA ROCHELLE, généralement assez indifférente aux exploits des virtuoses?

    Savary, chef d’orchestre vêtu de noir la baguette à la main a donc ouvert des ateliers au cours desquels il a recruté des “choristes” au nombre de 70. Il a engagé un célèbre orchestre de jazz, quatre violonistes classiques, la fanfare municipale et en la personne de Guy Gallardo un “récitant” qui lisait dans le style “parlé” des lyriques le conte de Perrault : Cendrillon. La troupe elle-même se partagea la “direction” de ces comparses locaux et obtint un spectacle VIVANT, UN JEU COLLECTIF suffisamment réglé pour être lisible, dans une étonnante spontanéité avec une réelle efficacité. En fait, il s’agissait de paraphraser le texte tout en l’infléchissant vers l’illustration de ce qu’il comporte de “contestable” et de le ponctuer par des chansons. Ces dernières étaient naturellement l’essentiel de l’apport du Magic. Les partenaires étaient invités à jouer de la musique “improvisée” en se référant les uns aux autres. On peut dire que tout a été monté en deux jours. Mais tout avait été préparé dans la tête de Savary.
    Certains ont parlé de “manipulation” des populations. C’est vrai. Mais aussi, quel résultat! 1.500 Spectateurs ravis, 1.000 retenus dehors, la ville demandant une séance supplémentaire. Ce type-là de spectacle est vraiment un jeu collectif. Là ou d’autres balbutient, Savary réussit. Cela vient de ce que lui et sa troupe ne font pas du théâtre figé. Leur habitude du “contact” porte ici ses fruits. C’est une nouvelle forme de divertissement qui s’indique. Périlleuse car le talent de la troupe ne suffit pas. Il faut en plus celui des participants. Les “animations” de l’été dernier ont sûrement aidé à ce que le “dialogue” soit constructif. En tout cas, bravo. La soirée du 19 avril 1973 à La Rochelle est de celles où on doit se réjouir d’avoir été là.

et je n’ai jamais oublié ce CENDRILLON ou LA LUTTE DES CLASSES, qui pour moi marque le sommet de la carrière de Savary. Il n’a jamais été repris. Nous ne l’avons pas “tourné”.

FESTIVALDE NANCY 1973

Le Teatro TABANO de Madrid a le courage de travailler dans cette ville et d’y porter un certain message anti franquiste. Je dis bien un “certain” message car les possibilités de s’exprimer dans la péninsule sont limitées, et d’ailleurs l’historique de la troupe depuis 1968 est un incessant exposé d’interdictions et de démêlés avec la Censure. Est-ce parce que les deux spectacles qu’elle montre en une seule (trop) longue soirée, sont autorisés en Espagne qu’on a l’impression que pourtant ces gens-là ne contestent pas grand chose? C’est possible, mais c’est quand même embêtant d’être obligé de se contenter des certificats de combat qu’ils se décernent dans le programme.
    Cela dit, si le deuxième spectacle, consacré à des sketches stigmatisant “la propriété, la publicité, la télévision, l’impérialisme, la bourgeoisie, la famille, le sexe”, sous le titre CASTANUELA 70, m’a paru de la veine d’un JE SUIS UN STEAK trop bavard, en tout cas d’un niveau ne dépassant pas celui du cabaret, déplacé dans le cadre grandiose du Théâtre de Nancy, je dois dire que j’ai bien aimé l’attaque presque GRAND MAGIC CIRCUS du premier spectacle, et l’ingéniosité de la transposition pour marionnettes humaines du RETABLE DE DON CRISTOBAL (de Lorca). Il faut d’autre part rendre hommage à la grande rigueur professionnelle de cette troupe qui joue avec une étonnante aisance de la Pantomime, et qui a d’incontestables idées amusantes dans le détail, un foisonnement de petites trouvailles réjouissantes. J’ai regretté de mal comprendre la langue espagnole. Certains, dans la salle, riaient beaucoup.

    - C’est une véritable pièce que nous montre le THÉÂTRE LIMITED de Kampala (Ouganda). Je veux dire que ces beaux nègres et ces belles négresses ne se contentent pas de taper sur leurs instruments et de chanter. Ils jouent, avec du texte, une histoire de leur pays, sans que j’ aie pu détecter s’ils exaltaient ou contestaient ces rites cruels issus de leur civilisation. Le spectacle est fort beau et la partie musicale est très agréable à entendre. Mais j’ai éprouvé que cette réalisation était très organisée, trop occidentale, pas spontanée. Robert Serumaga a fait ses études à Trinity College à Dublin et cela se sent : la mise en scène vient d’un bon faiseur de Royal Shakespeare Company! Et je doute que les harmonies musicales soient totalement ougandaises tant je leur ai, par instants, trouvé un petit air britannique! Bref, ces gens-là feront sûrement le tour du monde blanc sous des égides très commerciales.

- Des Togolais font sous chapiteau du “théâtre de rue” sans doute intéressant, mais inaudible dans le brouhaha d’une salle inattentive.

- Les Ensembles populaires de Haute Silésie (attention! Ne vous y trompez pas : c’est en Pologne!) montrent un espèce de carnaval de tradition populaire riche en couleurs, avec des beaux costumes et des beaux masques. Ca a un certain entrain encore que ça manque de rythme dans les enchaînements. Il aurait fallu lâcher ces Polonais dans la Fête foraine de la Place Carnot, aux heures d’affluence.

- Encore une victime de Grotowski : Joseph Szajna, qui avec la troupe du TEATR STUDIO de Varsovie, nous montre sous le titre “Répliques”, un spectacle esthétiquement assez beau mais pas marrant inspiré par ses souvenirs d’Auschwitz. Sol fait de terre rougeâtre. Tas d’immondices et de membres épars en celluloïd d’où émergent les protagonistes, véritables épaves humaines vêtues de toiles de sacs, ne s’exprimant que par des sons angoissés et se traînant au rythme de tremblements intérieurs très vécus! 50 minutes de cauchemar.

- Languissant spectacle de Tayeb Saddiki intitulé MAQAMAT BADDI AZ ZAMAN AL HAMADANI. C’est très causant en arabe et le programme ne m’a guère donné d’éclaircissements sur le propos si ce n’est qu’il ne traite pas du tout des problèmes contemporains du Maroc. Réfugié dans l’évocation du philosophe syrien El Hamadini dont le spectacle montre des “discussions” persanes vieilles de mille ans, (quoique ses héros “soient toujours vivants parmi nous”), Saddiki se fait contester dans son rôle d’homme de théâtre “officiel” par un tract de l’Union des Étudiants Marocains de Nancy. Visuellement, la représentation m’a paru manquer singulièrement d’entrain.

- Le Duro Lapido  National Theatre du Nigeria m’a semblé à la fois beaucoup plus authentique et singulièrement plus sympathique que le Theatre Limited de Kampala avec qui la comparaison s’impose évidemment puisqu’il s’agit dans deux jeunes nations africaines de deux recherches “théâtrales”. Ici d’abord, tout est chanté, et l’oreille ne décèle pas l’influence occidentale. Ensuite, il y a bonhomie : ces noirs “jouent à jouer”. Ils n’ont pas l’air de se prendre très au sérieux et il semble qu’ils se moquent gentiment de leurs coutumes. Le Roi qui mesure deux mètres de haut crache le feu à chacune de ses entrées. C’est un Roi sage. Il veut le bien de son peuple et la paix. Mais ce n’est pas facile avec des généraux ingouvernables qui ne rêvent que de batailles!
Il y a dans cet opéra intitulé OBA KORO une apparente grande liberté d’expression. Mais chaque personnage a son registre et celui-ci est très précis : dans les pas de danses exprimés, dans les modulations (très riches) de voix, dans les gestes et les manières de se tenir ou d’utiliser les costumes. Ces gens ont une visible joie à jouer et nous la communiquent dans un rythme endiablé qui ne retombe jamais. Mais ce qu’ils montrent est le fruit d’un travail rigoureux de coordination à l’intérieur d’un contexte qui se réfère, il est vrai, à des traditions populaires. Car quel chorégraphe moderne aurait su inventer les figures de danses très compliquées que signifient certains protagonistes? Quel musicien actuel aurait su tirer de ces instruments “rudimentaires” apparentés aux tam-tams, des sons aussi divers, aussi perfectionnés et souvent aussi extraordinaires. Il y a là une riche culture ancestrale que Duro Lapido a su utiliser. Il faut noter que lui n’a pas fait d’études à Dublin. “Après avoir fait ses études primaires (dit le programme), il devint aussitôt instituteur”. Je crois que sa voie est réellement populaire.

Et heureusement enfin, un événement :

- La troupe brésilienne PAO  E CIRCO de Sao Paulo montre LA NOCE CHEZ LES PETITS BOURGEOIS de Brecht.
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“La fidélité à ce jeune homme merveilleux, anarchique, inexpérimenté, désarticulé, ce serait (dit le programme) de retrouver un type de création à l’état sauvage, par la direction des acteurs, par la musique, les accessoires, le maquillage. Le texte de notre spectacle n’est pas seulement celui des NOCES de Brecht, C’EST UN SPECTACLE SUR LE JEUNE BRECHT”.
Ailleurs, je lis : “Un montage fidèle de l’auteur (sous entendez aujourd’hui dans notre contexte brésilien), serait un contre sens. Ce serait une absurdité d’autant plus triste que le pauvre B.B. est de plus en plus momifié...” De tels propos ont naturellement fait courir à la salle Foucotte toute l’intelligentia présente à Nancy. Le spectacle vu dépassait toutes les espérances, car ce qu’on voyait, c’était effectivement Brecht ressuscité, décoconisé, et SURTOUT rendu à son âge de 1918 / 1919. L’absurdité du propos des Docteurs ès Brecht éclate car en effet, c’est évident, il faudrait être complètement con pour monter aujourd’hui ces oeuvres de jeunesse (il n’y a pas que LA NOCE) selon les règles d’un petit organon inventées TRENTE ANNÉES PLUS TARD par un  homme mûr AYANT FAIT SON CHOIX POLITIQUE et son entrée dans un système organisé, par un théoricien honoré et installé qui ne se souvenait peut-être plus de l’époque où il se cherchait en territoire hostile, par UN HOMME D’UN CERTAIN POUVOIR et non plus par un opposant impuissant se cassant la tête contre les murs. (BALL, LA JUNGLE DES VILLES, etc...).
Oui, c’est clair, les Docteurs nous ont aveuglés car ils ont oublié que l’histoire s’écrit minute après minute et qu’en 1919, on ne pouvait prévoir ni Hitler, ni la D.D.R., ni même encore Staline. Nous a-t-on pourtant assez rabattu les oreilles à propos de Molière et autres classiques sur le fait qu’il importait de “replacer les oeuvres dans leurs contextes”? Il a fallu que ces Brésiliens vivent dans leur pays un contexte qui leur semble apparenté à celui de l’Allemagne pré nazie pour qu’ils TROUVENT, et APPORTENT MAGISTRALEMENT sur notre vieux monde le clef perdue d’une serrure rouillée!
Et quelle joie que de DÉCOUVRIR un Brecht vivant, MATÉRIAU pour la création et non plus pièce de musée. La folie balaye cette représentation qui sait passer de la clownerie la plus tarte à la crème au frisson wagnérien de la mort triomphante, qui sait utiliser les songs au rythme du carnaval de Rio, la hideur humaine côtoyant la tendresse. Tout va jusqu’au bout dans ce spectacle où la destruction symbolique du mobilier n’est pas propre comme chez Jean-Pierre Vincent, mais immonde physiquement, SOUILLANTE et où la découverte mutuelle du couple à la fin se fait dans une étonnante pureté sur un tas d’immondices. On regrette que ces jeunes gens ne fassent pas vraiment cet Amour sauvage et désespéré qu’ils esquissent. Là seulement, on sent une autocensure, un tabou.
Mais à part ce détail, quelle élaboration dans cette proposition subversive en profondeur, dans cette contestation réelle de la culture bourgeoise. C’est une tempête protestatrice, un cri, mais ce n’est pas improvisé: c’est tout à fait au point et admirablement joué par une équipe sans faible, où chacun sait être grotesque ou terrible. Spectacle novateur, fera-t-il école?
Si Savary montait LA NOCE, voyez-vous, je crois que ce serait un peu comme ça!
Serait-ce mal? Dites? Serait-ce mal?

en tout cas, je me suis engoufré au service de cette extraordinaire réussite. Nous l’avons tournée avec succès.

- Le THÉÂTRE MOBILE de Genève nous apporte sous le titre WESTERN un spectacle gentiment contestataire, parfaitement bon enfant et tout à fait divertissant quoique pas d’un niveau à mettre le feu au lac.
Nous, spectateurs, sommes censés être les clients d’un saloon où s’affrontent tous les archétypes du genre depuis le pasteur, l’instituteur, le sheriff et le riche propriétaire de la ligne de chemin de fer, jusqu’au justicier et à l’Indien. L’hypocrisie de ceux qui détiennent le pouvoir capitaliste est stigmatisée et à la fin fin un duel oppose le défenseur de l’ordre à celle de la vraie justice. On fait voter les spectateurs pour savoir s’ils veulent une fin optimiste ou une fin pessimiste. Moi, j’ai vu la fin optimiste, où le peuple triomphe et où la Révolution s’installe au milieu des réjouissances.
Je me demande s’il y a vraiment en réserve une fin pessimiste! En vérité, je pense qu’à Genève, le spectacle doit être plus subversif qu’ici, car l’oeuvre (collective) est conçue en référence à des événements locaux.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 9 avril 2007
LA ROUTINE TOUJOURS

10-05 -    Je me suis rendu hier après-midi au Château de Vincennes pour assister à une représentation de VENDREDI OU LA VIE SAUVAGE monté par Antoine Vitez pour le Théâtre National des Enfants de Christian Dupavillon et Jack Lang. Quatre chapiteaux. Dans l’un se produisait Meschke, dans un autre, des Polonais. Des bruits de Pink Floyd sortaient du troisième. Beaucoup d’enfants se pressaient là, venus en rang sous la conduite des maîtres. Le VENDREDI d’Antoine Vitez se laisse voir assez facilement à mon âge. Il suit avec une certaine fidélité l’anecdote de Daniel de Foe. Quelques innovations “politiques”, tel le jeu d’inversion des couleurs de peau auquel se livre Vendredi, montrent que Vitez a voulu tirer des leçons utiles d’une histoire à l’origines profondément raciste et tout à fait conventionnelle quant aux rapports sociaux. Qu’est-ce qu’en peuvent retirer des mouflets de 6 ans? Je me demande bien s’ils n’approuvent pas un rapport où le blanc est le Maître et le noir l’esclave! De toutes façons, le spectacle est trop long. Il leur passe par dessus la tête. Ils décrochent souvent, et vers la fin complètement. C’est fort bien joué par de bons copains.

11-05 -    À l’époque de Louis XIV, les Bretons écrasés d’impôts se soulevèrent. Les bourgeois (quoiqu’avec précautions et en assurant leurs arrières) firent cause commune avec les paysans. La rébellion fut écrasée par la noblesse avec la complicité du clergé et avec l’aide des troupes dépêchées de Paris.
Sur ce sujet historique, Paul Keineg a écrit LE PRINTEMPS DES BONNETS ROUGES, oeuvre de combat qui vise à montrer que la Bretagne a toujours été et est encore colonisée, opprimée et exploitée par la France. Pour bien prouver qu’il n’y a aucune différence entre le sort des populations du Finistère et celui des Guadeloupéens, Martiniquais et autres Réunionnais, le metteur en scène Jean-Marie Serreau a truffé sa distribution de gens de couleur. Moi, je veux bien, mais je trouve quand même qu’au niveau de la signifiance, il y a quelqu’aberration à faire jouer Louis XIV par un Arabe et Bécassine par une négresse. Je ne vois pas en quoi la dénonciation recherchée gagne en crédibilité, et je prétends qu’il y a quelque danger à faire croire aux spectateurs que la situation dans les territoires d’Outre-Mer soit identique à celle de la Bretagne. Si j’adhérais à ce propos, je me dirais qu’après tout Monsieur Paul Vergez a bien tort de gueuler comme un âne contre la mère patrie car franchement le “drame” breton ne me semble pas le moins du monde agitant sous les points de vue raciste, ou oppression d’un peuple par un autre! (Ce qui n’est pas du tout le cas à la Réunion). Le problème breton ressort tout simplement de la lutte des classes et s’il est vrai que cette province a été longtemps sous-développée, elle rattrape maintenant le retard, et est l’objet, grâce au fait qu’elle vote bien, de la sollicitude du pouvoir où elle est du reste bien représentée. Je ne vois pas au surplus quel avantage la Bretagne tirerait d’un “indépendance” que seuls réclament d’ailleurs quelques excités folkloriques guère suivis. La démarche de Serreau me paraît donc erronée, pernicieuse, voire malhonnête, en tout cas irraisonnée, mal réfléchie, simpliste. Mais ce simplisme-là rejoint l’imposture.
Le spectacle proprement dit n’aurait pas mérité deux pages de commentaires. Il est chiant, long, guère mis en scène, mal rythmé, dans un dispositif de Rafaëlli pesant. Jacques Roussillon est très bien en Colbert et les autres cachetonnent sans âme mais consciencieusement.

 15-05 -    Je ne pense pas que FUTURA apporte grand chose à la gloire du Grupo Tse. C’est un spectacle complètement esthétique quoique pensant, mais pensant avec une certaine simplicité, d’où il ressort principalement que la capsule spatiale de l’avenir enveloppera l’homme du futur comme le ventre de la mère le fait depuis toujours du foetus, et que la structure familiale est le principal obstacle à l’épanouissement naturel de l’homme jeune.
Un commentaire en 59 points est dit d’une voix neutre par une Marucha Bo enregistrée, qu’on retrouve nue sur un espace scénique revêtu de peinture verte fluorescente symbolisant la première femme au côté du premier homme également nu Tobi Schummer. L’éclairage de son corps m’a fait dire que le spectacle aurait dû s’appeler “le zizi vert”. À l’autre bout, Facundo Bo et Amélie Berg vêtus de maillots noirs démodés et stricts figurent en deux espaces d’une part les objets créés par l’homme “qui rendent possible l’apparition dans le présent d’une image du plaisir (par l’eau et l’enveloppement), d’autre part, “une image utopique du futur”. Au milieu, la famille illustre les entraves au passage de l’homme du premier au quatrième secteur.
    Le défaut du spectacle est qu’il est terriblement monotone et que la rigueur de Rodriguez Arias confine ici au procédé
    On ne voit pas de plus à quoi servent des comédiens sur la scène, car à tout prendre, pour faire les gestes requis par le metteur en scène en illustration du texte, des gymnastes eussent mieux fait l’affaire car ils auraient pu aller plus loin en des gestes plus spectaculaires. Un peu d’acrobatie n’aurait pas nuit, et aurait permis au “discours théorique” annoncé par le programme d’atteindre à un “traitement théâtral” mieux “paroxystique”. En somme, je crois que l’ennui suinte ici de ce que le spectacle sort ici étriqué. Est-ce voulu? Je ne le crois pas? En tous cas, la mathématique de la soirée m’a laissé insatisfait et indifférent. Je me suis senti aussi demandé si Alfredo était capable d’un vrai renouvellement.

19-05 -    Benito Gutmacher fait un numéro de grande tenue, exprimant un certain nombre d’essences” telle que (je cite les plus réussies). “Non, pas de violence”., “Vous travaillez”, “Maman, pourquoi?” et “Universellement”, au Centre Latino-américain de la rue Henri Barbusse. Son expression corporelle n’est pas très inventive mais parfaite. Surtout, il SAIT allier les sons (enregistrés ou directs) avec son action physique. Il a aussi (dans une petite salle... Qu’est-ce que ça donnerait ailleurs?...) une étonnante présence physique. Son travail ne va pas sans un certain narcissisme. Mais enfin on est pris.


18-05 -    J’ai vu LULU de Wedekind monté par Hermon. C’est Monique Bertin qui fera le compte-rendu, parce qu’elle a beaucoup plus aimé que moi.

A ce moment là, j’ai décidé de prendre 4 semaines de vacances à Belle-Isle.   Belle-Ile est très liée à ma vie. Depuis plusieurs années déjà, j’y passais régulièrement quelques jours. Mais c’était, je crois, la première fois au Printemps, et c’est l’époque où elle est la plus splendide, couverte de fleurs aux couleurs éclatantes et pratiquement sans “vacanciers” : ceux là arrivaient plus tard.  Je n’avais pas de voiture:   Je n’ai jamais eu le permis de conduire. On louait des vélos et on faisait tout en deux roues sans moteur autre que nos jambes, les ballades comme les courses.  Beaucoup plus tard, j’ai acheté un Solex. Il rouille maintenant dans ma cave à Paris.
C’est quand j’étais petit enfant, que j’avais découvert Belle-Isle : mon père et ma mère m’avaient emmené à Penthièvre dans la presqu’ile de Quiberon et nous avions fait une excursion d’un jour. Même que ma mère avait eu le mal de mer, car en ce temps là le bateau qui faisait le service n’avait pas de stabilisateur et les vagues sont rudes dans le détroit. Il s’appelait le GUEDEL et, bien sûr, tout le monde l’appelait le DEGUEL. A chaque escale, les marins lessivaient le pont à grande eau. Mes yeux d’enfants avaient aimé le port de Palais et je m’ étais juré, du haut de mes 8 ans, d’y retourner un jour.  Pendant 30 ans, Belle Isle fut le seul endroit qui fût synonyme de “vacances”.

 
06-07 - Après un mois de vacances, et des soirées de retour consacrées au cinéma, me revoici au Théâtre Cyrano, rue de la Roquette, pour constater que notre profession est toujours aussi triste, aussi grise, aussi désespérante de médiocrité. Le directeur, qui s’appelle Ulysse quelque chose, a bien aménagé pour la polyvalence cette salle de 350 places mais un ravalement par la peinture et une équipe plus diligente de femmes de ménage n’aurait pas nui. On sent la pauvreté dès l’entrée et comme vous le savez, ce n’est jamais bon. Nous étions quelques uns à nous regarder les uns les autres pendant que l’équipe de la Maison de la Culture de Nevers jouait LA GRANDE IMPRÉCATION DEVANT LES MURS DE LA VILLE de Tancred Dorst. Je confesse que je ne connaissais pas cette pièce, qui m’a paru absolument admirable et exemplaire. L’histoire de cette femme qui dans cette Chine de convention, réclame son mari à l’Empereur et, ne sachant  le reconnaître parmi les soldats qui lui sont désignés de trop loin, choisit n’importe quel homme tandis que cet homme surgi du hasard se prête publiquement au “jeu” cruel auquel les “grands” s’amusent aux dépens de ces deux déshérités qui jouent leur avenir ou leur mort à quitte ou double, a un relent de Brecht et de tragédie grecque. Jean Lauberty a eu l’idée de figurer les puissants par un décor exclusivement sonore. Ainsi, ressort-il clairement que les opprimés se battent contre d’inatteignables moulins à vent. Malheureusement, sa bande sonore est hachée de silences démystificateurs. Il est évident que le brouhaha aurait dû être permanent. D’un autre côté, à part Solange Oswald dont la présence et le pathétique ont à peu près la dimension voulue, les interprètes sont des ringards de décentralisation et ils sont gravement insuffisants. Là où devraient passer les souffles puissants d’une lutte de classe concrète et d’une implacable démonstration sociale, on n’a que la petite brise d’un fait divers.
Cette médiocrité des interprètes éclate encore plus dans la deuxième pièce présentée : LA PARLERIE DE RUZANTE REVIENT DE GUERRE. Le texte de Michel Arnaud pèse cent tonnes et redit quatre fois les mêmes choses. Lauberty n’a pas voulu jouer le “mouvement” pour que ses personnages soient réellement réalistes sans transposition.. Mais il n’échappe pas à une “truculence” qui dans ce parti n’est pas drôle du tout et guère signifiante pour autant. On a l’impression que les personnages rament pour s’exprimer contre les vagues ingrates d’une lourdeur provinciale impitoyable. Je suis sorti très accablé.


09-07 -    Théâtre de Poche - LE PREMIER d’Israël Horovitz est un aimable divertissement d’été qui n’a pas l’air de se prendre au sérieux, et qui est monté au premier degré par Michel Fagadau avec une distribution qui s’est bien homogénéisée et s’en donne à coeur joie. On pense à un EN ATTENDANT GODOT de boulevard et c’est bien plaisant, pas long et réjouissant parce que bien fait. Au bout d’un quart d’heure, on se demande comment l’auteur va tenir la gageure de tenir une soirée avec un argument aussi mince : cinq personnes font une queue, nous ne savons pas et ils ne savent pas pourquoi, mais tous ils veulent être “le premier” et tous les moyens leur sont bons pour cela, chacun agissant avec son “caractère” propre. Eh bien, Horovitz réussit à maintenir l’intérêt 90 minutes, sans qu’on s’ennuie. On rit, on sourit, parfois, on s’émeut délicatement. Bref, c’est bien fait. Pas de “message” et pas de “philosophie” (ou alors Fagadau les a tellement enfouis et l’auteur si bien cachés sous des “degrés”, qu’on ne les perçoit pas). Nos critiques peuvent être contents : cela ne dérange pas l’ordre social U.D.R.. Aussi, ont-ils dit  leur contentement dans leurs articles et Madame Delmas, directrice du lieu, a-t-elle pu partir en vacances avec la certitude de remplir son théâtre en Juillet, même le Lundi soir.

11-07 -    À part le dernier tableau qui hausse soudain le ton, et pose avec beaucoup de dignité que “l’avenir ne se fera pas tout seul” et qu’il nous appartient de nous mettre à le forger (sans que d’ailleurs il nous soit indiqué selon quel chemin), le spectacle AH! AH! AH! SOURIEZ, NOUS FERONS LE RESTE, du Théâtre école de Montreuil, ne dépasse pas les ambitions de son titre. C’est un aimable divertissement contestataire qui “chine” les entreprises d’abêtissement (et plus spécialement la TV) et d’asservissement des hommes.     C’est amusant, bien vu et bien senti, enfonce des portes qu’il est juste de rouvrir sans cesse, c’est bien joué par une troupe pleine d’entrain et de bonne volonté, c’est une suite de sketches signifiants sur le thème des “bonheurs” que nous fabrique la société de consommation. Le principal éloge que l’on puisse faire est que cette prise de conscience, pour jeunette qu’elle soit, est parfaite de ligne et de lucidité. Mais elle ne va pas du tout assez loin. Il manque à cette troupe vouée à la création collective, l’équivalent d’un Nichet.

12-07 -    Je ne voulais pas faire de compte-rendu sur LA FLEUR DES SANS CULOTTES que j’ai vu au LOVE THÉÂTER (ex Comédie de Paris) sur l’invitation de Sophie Jeney, et puis tout compte fait, je crois qu’il y a au moins une chose à dire, qui est que si j’avais assisté à cette “Comédie libertine” due à “une idée originale de Georges Clair”, “spiritualisée” dans le sens que vous devinez par Maurice Bray, mise en scène par Georges Carmier, et interprétée outre Carmier et Sophie par Claude Bauthéac, Léon Lesacq, Patrice Chapelain Midy et deux jeunes minettes aux culs déshabillés qui sont jolis à voir mais pas au point de casser les briques, si j’avais assisté, dis-je, à cet exposé légèrement érotique, fortement cocardier et très réactionnaire sur l’histoire de France de Louis XVI à Sainte Hélène, en payant ma place et celle de ma compagne au prix affiché de 60 Francs, soit pour 120 Francs, alors qu’il n’y a pas de vedette et que le “luxe” du spectacle n’arrive pas à faire riche (parce qu’à la Comédie de Paris, rien jamais ne fera riche), je crois que j’aurai hurlé qu’on me prenne pour un gogo et que je me serais mis fortement en colère.
    De fait, les acteurs ne cachent pas que chaque séance est un combat, et qu’il leur faut en deux heures conquérir “au théâtre” des gens qui ne sont pas entrés dans la salle pour voir une pièce. Ils affirment qu’ils y parviennent sept fois sur dix! La soirée d’hier faisait partie des trois restantes!

UNE FOIS ENCORE, EN ROUTE VERS LE SUD

20-07 -    Il est clair que Maria Casarès est une “grande actrice” et il est clair aussi qu’elle “possède” un don réel du magique. Mais il est clair encore qu’elle n’a ni l’âge, ni la beauté qui sont décrits par Kleist dans sa PENTHESILEE pour son personnage. (Châteauvallon).
    On m’expliquera que cette remarque est du premier degré et que ç’eût été simpliste que de la faire jouer par une actrice qui fut une “superbe vierge” à la recherche de son mâle. Moi, j’ai toujours été gêné par les walkyries de 140 kilos chères à l’Opéra wagnérien et je retrouve ici pour les mêmes raisons un sentiment d’insatisfaction : il me paraît impensable, dans cette distribution qu’Achille, tout bouillant qu’il soit, devienne fou amoureux de cette vieille peau déchaînée. Ce n’était en tout cas pas le propos de Kleist que de nous montrer un minet affolé par une mémère. Ressentie aujourd’hui comme à demi sérieuse dans son humour noir et ses excès d’horreur et de sentiments, l’oeuvre (qui dure 3 heures 30) sort dans la réalisation pudique de Jean Gillibert comme une belle tragédie qui renvoie dos à dos les Grecs, cons comme des balais et les Amazones en quête d’une impossible modification de la condition féminine. La guerre dans laquelle s’affrontent les sexes est implacable, impitoyable. L’union créée par l’Amour est celle d’êtres inconciliables, “étrangers”, ennemis. Avec beaucoup de délicatesse, Gillibert fait ressortir l’impossibilité de trembler complètement face à cette destinée humaine. Du coin de l’oeil -et c’est ce qu’il y a de plus réussi dans son spectacle- il nous signifie sans cesse qu’il vaut mieux sourire que pleurer.
Le messager des Grecs est ainsi très joliment campé par une parodie de jeune Dieu Académique incarnée admirablement avec drôlerie par Claude Aufaure. Bruno Sermone est plus vrai que nature en Achille “brute stupide”, têtu et obtu .Ce n’est pas le superbe Achille de la tradition. C’est Achille, beau si l’on veut, mais surtout la ramenant. Je suis un peu moins d’accord avec l’Ulysse de Jean Gillibert, qui me paraît un peu trop bien baraqué. Mais tout de même, il fait bien passer ce “sourire en coin” qui est si insupportable à Achille.
Grecs archi cons menant sous les murs de Troie une guerre dont Kleist souligne la dérisoire motivation, les hommes représentent pourtant l’éternel masculin avec vigueur et foi. Ces bonnes femmes leur paraissent complètement absurdes. Ils ne “comprennent” tout bonnement pas. Et le recours à l’explication que cette émancipation aussi insolite qu’intempestive ne peut être qu’un coup des dieux, prend alors toute sa saveur. Comme prend toute sa saveur le “c’était une erreur”, de la Reine re-surgissant à la raison après avoir déchiré et dévoré son “fiancé” dans un acte de rage riche de contenu psychanalytique. Tout au long de son exploration, Gillibert met l’accent sur l’antitragédie, mais en même temps il joue le jeu tragédie : tirades héroïques déclamées, groupes virils (surtout lorsqu’il s’agit des Amazones), se formant et se mouvant avec énergie, précision, rigueur. Déplacements amples sur un dispositif pas très beau, mais permettant de varier les plans avec noblesse. Gros plans émouvants, telle la scène d’amour d’Achille et de Penthesilée, qui est très belle et dure une demi-heure.
Après tout la tragédie n’est-elle pas puérile? (car quoi de plus puéril que le postulat de la Reine : “Je ne peux t’aimer que si je suis victorieuse. Puéril oui, mais pas seulement!). Mais le public a peur de rire. Peut-être Gillibert reste-t-il trop au niveau de la subtilité. Il indique mais ne va pas assez loin. Il semble trop jouer “la tragédie”. L’anti tragédie est trop timide. Ca ne vous surprendra pas.
Sauf Maria Casarès qui a fait refaire son costume et qui m’a semblé attifée comme la Célestine, toute la distribution est magnifiquement habillée et l’idée d’avoir peint en bleu les Amazones et en chocolat  les grecs n’est pas seulement belle esthétiquement. Elle aide le spectateur à toujours savoir quel camp cause. (et ce n’est pas toujours inutile).
Je n’ai pas toujours été d’accord avec certains phrasés gratuits et visiblement pas inventés par les acteurs, comme avec certaines psalmodies (pourquoi Gillibert veut-il toujours faire chanter Danièle Sabbagh?), comme avec un certain ton geignard par moments, de Maria Casarès.
Reste que cette PENTHESILEE est un grand beau spectacle suprêmement intelligent quoique pas tout à fait abouti, et tout compte fait, pas si inutile que ça!

AVIGNON 73

21-07 -     Les phantasmes d’Antoine Bourseiller sont très esthétiquement mis en scène dans ONIROCRI au Palais des Papes. Tout y passe, la guerre, l’exploitation de l’homme par l’homme, l’interrogation angoissée sur la vocation de la culture, ce qu’est le théâtre, Édith Piaf, la Pop Music, l’agression, la route meurtrière, les animaux du zoo de Dresde victimes de la folie meurtrière des hommes. Après m’avoir fortement agacé pendant un quart d’heure, le spectacle a fini par me prendre à son jeu, car il y règne une incontestable sincérité et il est bien certain que je ne suis pas plus content qu’Antoine du monde dans lequel nous vivons. Au surplus, d’un point de vue formel, cette représentation est clairement le fait d’un homme de métier ayant étendu son registre par la fréquentation des gens de musique, de danse et de variétés. Le mélange des genres pratiqué en osmoses ou en ruptures de ton, crée un type de spectacle original et relativement convainquant.
Reste que malheureusement ce saupoudrage de mélancolies rêvées n’est qu’un passage en revue superficiel. Rien absolument n’est approfondi et naturellement aucune esquisse de solution n’est proposée. Bourseiller ne se sent pas à l’aise, pas heureux dans son environnement. Et voilà. Il le dit en projetant son univers intime. Dommage qu’il ne soit pas plus riche.

27-07 -    J’ai eu grand plaisir à voir MISS MADONA, le dernier spectacle de Gérard Gélas. Il faut dire que le jeune animateur avignonais m’inspirait les plus vives inquiétudes. Je craignais que l’âge et l’expérience ne l’aient orienté vers un certain opportunisme, vers un certain arrivisme générateur de concessions à l’essentiel, c’est-à-dire à la foi révolutionnaire. Or la parabole du Pouvoir dispensateur de sommeil abrutissant au peuple telle que la montre Gélas, est dérangeante, gênante pour les nantis, à telle enseigne que les défenseurs du système n’hésitent pas pour contrer la subversion de l’entreprise, à prétendre qu’elle manque ... de contenu! Eh oui! On nous montre un Résident d’une République Royale qui fait tous les soirs à la télé son numéro de danse destiné à détourner le peuple de toute idée qui ne signifierait pas “l’ordre”, on nous montre la sujétion de l’artiste à l’argent et la nécessité où il est pour survivre de se vendre et de se prostituer, on nous montre comment il est contraint de se mettre au service de la cause soporifique, on nous montre comment au charme de l’endormeuse professionnelle dispensatrice de “conseils” officiels, est opposé un repoussoir, artiste encore, incarnant dans la hideur la révolte matée des hommes, on nous montre ceux-ci impuissants, perdus, marionnettes dans un monde où quelques-uns tirent les ficelles, flagormeurs au demeurant mais profiteurs...
Une voix off émouvante et sobre constate la fin des espérances de la jeunesse, ET IL N’Y A PAS DE CONTENU? Qui sont-ils, ceux qui accomplissent cette besogne d’étouffement? Serviteurs de quel ésotérisme de classe? De quel intellectualisme d’oppression?
Gélas, fils d’Avignon, qui s’est fait tout seul avec son équipe loin des courants de la mode, a tenu bon. Quoiqu’étonnant esthétiquement, et spécialement personnel, l’important de son spectacle est qu’il est politique. Mais Gélas a mûri depuis LA PAILLASSE AUX SEINS NUS. Depuis AURORA, sa contestation s’enveloppe, se généralise. Le poing n’est plus brandi directement. Le jeune manoeuvrier essaie de ne plus faire peur à l’ennemi au premier degré (mais il n’y parvient guère, voyez les réactions ci-dessus). À qui, à quoi raccrocher l’Art de Gélas? Les acteurs se meuvent  très lentement. Leurs gesticulations et leurs phrasés sont excessifs et l’on songe à une parodie d’expressionisme allemand. C’est un peu l’ANGE BLEU, MÉTROPOLIS au théâtre.
L’apport musical est très important et contribue à un envoûtement de type magique très puissant par moment, ce qui accentue encore la référence au cinéma des années 20 / 30.
Les personnages semblent surgis d’un univers cauchemardesque à la Frankestein, avec pour ceux du cirque, une nuance fellinienne.
Tout est de toute manière précis, voulu, vigoureux, impeccable. C’est maintenant à part entière du travail professionnel. Et par moments, surtout vers le début du spectacle, Gélas a découvert un sens que je ne lui avais pas tellement décerné jusqu’ici, celui du comique. Son conseil des Ministres est un peu du cabaret, encore qu’il soit à mes yeux un remarquable raccourci transposé de la farce qu’on nous joue chaque mercredi, mais il est drôle. J’y ai particulièrement apprécié la trouvaille du “Ministre de l’opposition”.
Dommage que le rythme tombe parfois un peu. Des séquences s’appesantissent et il arrive que l’on décroche un peu. Mais n’est-ce pas le brin d’imperfection qui est nécessaire pour que soit humain un spectacle presque parfait? MISS MADONA doit trouver ses publics malgré les censeurs en place qui chercheront à faire écran. Comment y parviendra-t-il sorti d’Avignon? Là est la question.

28-07 -    À THÉÂTRE OUVERT, Raffaëli propose FILS CARLOS DECEDE, théâtralisation d’un fait divers avec des moyens un peu bateaux, mais efficaces. En fait, cette “lecture” est presque un montage, avec gros apport musical, meubles, accessoires et localisation des actions. La semaine dernière, j’avais vu au même THÉÂTRE OUVERT la pièce de Pommeret montée par Vitez : M = m et je ne voyais pas de différence au niveau des moyens employés et de la finition avec l’antérieur FFK qui s’appelait vraie représentation. Ici, disons que seuls manquent les costumes, et ce qu’on est convenu d’appeler l’art du metteur en scène. Ce dernier est ici réduit (si j’ose dire), à l’essentiel, c’est-à-dire à la direction d’acteurs et à la trouvaille des grandes respirations de l’oeuvre. Il est contraint à servir l’auteur, et on peut se demander si la formule ne mériterait pas de déborder d’Avignon et d’être généralisée. D’autant plus que dans un cas comme FILS CARLOS DECEDE, je ne vois pas ce que de vrais décors et des costumes ajouteraient à l’impact d’un texte qui soulève et remue de vrais problèmes actuels qui n’ont besoin ni d’être noyés ni d’être soulignés dans un environnement. (Paradoxalement, Raffaëlli apporte ici comme une démonstration de l’inutilité du décorateur!). Il y a deux ans, LE CAMP DU DRAP D’OR de Rezvani avait atteint toute sa signifiance dans cette formule et d’aucuns craignaient que ce ne soit moins bien dans une représentation fastueuse. Au fond, Attoun rejoint un peu ma thèse du rejet du théâtre pauvre au profit du théâtre misérable. Son action trouve me semble-t-il, son équilibre. Il faudrait maintenant que son objectif déborde la simple finalité de France Culture. On devrait pouvoir exploiter dans une salle régulière à Paris le Théâtre ouvert.
Revenons à FILS CARLOS DECEDE. C’est une démarche généreuse pour dénoncer le sort des travailleurs portugais en France, le rôle de la police, et surtout l’isolement paumé dans lequel se trouvent chez nous ces gens illettrés et ignorants de notre langue. On aurait presqu’envie de dire comme Lerminier qu’”on sait tout ça”, que c’est “traité en clichés”, que ça “manque de transposition”. De fait, c’est presque du théâtre journal et ça ne fait que redire ce qu’on lit tous les jours dans la presse de gauche. Mais le dira-t-on jamais assez? À noter qu’entre Gélas et Raphaëli, je ne trouve pas jusqu’ici ce festival si dépolitisé que ça. Il est vrai qu’en Avignon, nous sommes entre gens de bonnes compagnie libérale.

REMARQUE     A POSTERIORI

Je tiens à préciser que le mot “libéral” n’avait pas le même sens en 1973 qu’aujourd’hui. Il se référait à une certaine liberté de penser et non à une démarche économique visant à offrir à ceux qui sont devenus les maîtres (provisoires, espérons le) du monde le pouvoir d’asservir leurs serviteurs et de priver de moyens de survie les gens à leurs yeux inutiles.

29-07 -    Je n’aurais bien sûr jamais été voir LA VIE DE JEAN-BAPTISTE POQUELIN dit MOLIÈRE par le Théâtre de la Salamandre, si je n’avais été alerté par un bouche à oreille quasi unanime.
De fait, la rumeur était justifiée et ce survol en 16 séquences est drôle, cocasse, inventif, gentiment démystificateur de quelques idées reçues (Molière n’est pas mort pauvre par exemple!), bien joué avec esprit et exactitude en forme de revue vivante, avec appui irrévérencieux de musiques. Gildas Bourdet est un disciple des brechtiens authentiques : il a replacé Molière dans son époque et dans sa classe sociale, insisté sur l’aspect tyran exigeant, tout puissant, et préférant sa louange en tant que guerrier qu’en tant que défenseur des arts de Louis XIV, montré le Molière courtisan, brutal avec ses inférieurs, arriviste, choisi comme environnement un cyclo blanc etc... Dans le programme, je lis d’ailleurs que “tous les membres du collectif de création se réfèrent au matérialisme dialectique comme GARDE FOU de leur travail”. C’est sûr, mais imaginez un peu une compagnie Fabbri des premiers âges avec cette référence politique : ça vous donnera la “Salamandre”  de cette vie de Molière qui rappelle en mieux politisé LA FAMILLE ARLEQUIN.

29-07 -    Le pauvre Dominique Houdart montre un SAVANT MONSIEUR WU à Villeneuve-les-Avignons dans un très beau cloître, mais qui l’étrique, et dans une incroyable atmosphère de tristesse. Je ne parle pas du spectacle, mais de l’ambiance dans laquelle il baigne : il n’ y a QUE le spectacle. L’exposition de marionnettes de TONE (Belgique) est terne. Les éclairages pour le public sont lugubres. Aucune musique ne vous accueille, ne vous aide à attendre. Un long entr’acte, justifié par l’épuisement du maniement des marionnettes, n’est aidé par aucune animation, par aucune buvette.
Houdart fait son TRAVAIL. C’est tout. Il est sérieux comme un pape, pas drôle mais consciencieux, à un niveau de recherche extrêmement intéressant mais qui ne décolle pas (ici, je parle du spectacle). Je pense que ses longues marionnettes filiformes de quatre mètres de haut, faites de métal et de papier d’argent blanc, manipulées à vue par des acteurs qui jouent en même temps qu’ils font jouer les personnages qu’ils tiennent en mains souvent à plusieurs passionneront  les spécialistes. Car tout ici est original, inventé sans référence  Les “corps” sont réduits à des tiges essentielles, les visages à des yeux et à des bouches signifiants. La démystification est permanente et la distanciation du spectateur est téléguidée à la puissance 100 puisqu’on voit toujours par quelle mécanique chaque geste est obtenu. (Au prix parfois d’efforts qui semblent bien laborieux hélas!). Sans doute des publics spécialisés seront-ils séduits et je présume qu’il y aura des études consacrées à cette recherche. Mais ce n’est pas satisfaisant au niveau de l’aboutissement. Ce n’est pas un spectacle recevable en tant que tel par des non-initiés. Pourtant le texte est excellent, et même parfois drôle, la pièce est  riche d’un contenu intéressant puisqu’elle stigmatise la condition du savant réduit à n’être qu’un pique-assiette dans une société hiérarchisée. On a envie de dire que tout est très bien. Mais il manque l’étincelle. Dommage. À revoir quand même lorsque les manipulateurs mieux habitués seront plus à l’aise, et dans un cadre plus vaste.

30-07 -    Pour sa première mise en scène, le jeune Stéphane Lissner se tape le seul bide au point de vue affluence d’Avignon, et je pense que cet échec mettra du plomb dans sa cervelle qui eût risqué peut-être de s’enfler un peu trop en cas de succès. Il faut dire qu’il a joué la difficulté en choisissant la pièce de Hugo Clauss : VENDREDI SOIR, dont la forme “réaliste” va à contre-courant total de la mode. Quand je dis “réaliste”, c’est trop faible : tout est vrai dans la petite maison de cet ouvrier de Courtrai qui a été en prison pour avoir couché avec sa fille de 15 ans et dont la femme pendant ce temps s’est mise avec un voisin vendeur de TV. Pourtant la peinture est moins celle de trois caractères que celle d’un milieu social dans une région bien définie de la Belgique. On peut reprocher à Lissner d’avoir trop gommé l’aspect profondément situé à Courtrai de l’oeuvre. Il se défend en disant qu’il ne voulait pas faire de folklore qui eût conféré à la pièce son universalité. En fait, Lissner a manqué d’un dramaturge et il manque à son spectacle l’ancrage du drame montré à sa réalité historique. Il eût fallu d’autre part dépasser le style suranné de l’écriture en allant beaucoup plus loin qu’il ne le fait dans la démesure. Tout reste beaucoup trop “tranche de bifteck saignant” et c’est dommage car déjà, tel que c’est joué en “Bouleversant d’humanité”, cela atteint à des sommets de comique qui n’effacent pas l’intérêt qu’on porte à une anecdote exotique (et se passant néanmoins si près de nous).
Lissner a pêché par timidité d’une part, et par insuffisance de documentation d’autre part. Mais son montage est prometteur. Il est exact. L’utilisation du lieu est remarquable. Et il y a des trouvailles intelligentes. Surtout, sa distribution est extraordinaire avec Jean-Paul Muel, Marie Pillet et Jean Paul Farré. À elle seule, elle confère l’indication de ce qu’ont été ses intentions. Allons! Lissner n’est pas vieux. Il apprendra. Peut-être devrait-il aller à l’école un an ou deux. Il est encore trop autodidacte et la classe sociale dans laquelle il a grandi lui colle aux pieds. Mais il a de la bonne volonté.

COMMENTAIRE A POSTERIORI

En vérité ce n’est pas comme metteur en scène que Stéphane Lissner a fait carrière. Lié quelque part à la droite politique, ce qui lui a donné une grande liberté d’action,il deviendra  bientôt  un agitateur raisonnable à qui beaucoup de choses seront permises. En fin de carrière  son irrésistible ascension l’amènera, après avoir remis en selle le théâtre moribond du Chatelet sous le titre  “théâtre de la musique”avec des subventions municipales fabuleuses, à devenir le directeur du prestigieux festival d’Aix en Provence et en 2005 celui des Wiener Festwochen. En 2007 il est directeur de la SCALA DE MILAN. Belle carrière en vérité 

31-07 -    Avec EN REVENANT DE L’EXPO de J.-C. Grumberg, Jean-Pierre Vincent ramène le Théâtre Ouvert d’Attoun à des dimensions plus originelles, puisqu’ici les acteurs tiennent les brochures en mains. Il s’agit d’un vraie lecture sans travail “en demi profondeur”, avec juste une mise en place succincte privilégiant des lieux. Il s’agit de l’évolution d’une famille de comiques troupiers à travers les événements qui vont de 1900 à 1914. Certes, les circonstances politiques ne sont pas exactement les mêmes que de nos jours. Reste qu’on frémit en comparant ce que disait la gauche en 1908 et ce qu’elle dit aujourd’hui et que le démontage du processus qui a amené le peuple français quasi unanime à vouloir bouffer du boche en 1914 en reniant les rêves de l’Internationale, à de quoi faire frémir. Ce “spectacle” a d’ailleurs pour principale mérite de poser la question de la fonction du théâtre : s’il s’agit d’un simple exposé historique, il ne m’intéresse qu’à titre accessoire parce qu’il est drôle, bien fait et instructif. S’il est destiné à m’alerter sur la similitude des faits en condamnant l’immobilisme de la gauche depuis 65 ans, en faisant éclater avec quel bonheur le Capitalisme s’est défendu pendant tout ce temps-là, s’il est un appel à ma lucidité face au bourrage de crâne quotidien dont il me fait prendre (encore) un peu mieux conscience, alors je me demande : nous bornerons-nous à CONSOMMER  DE LA CONSTATATION? Et sinon, QU’EST-CE QU’ON FAIT , MAINTENANT, AYANT COMPRIS CE QU’IL NE FAUT PAS FAIRE?

Le problème, c’est qu’il n’y avait que les “initiés” à se poser la question

01-08 -    Je ne vois pas bien ce qui a incité le jeune Bruno Boeglin à montrer DRACULA. Mais ne parlons pas de cette “austère” soirée. L’animateur dit qu’il va “repenser” son montage. Espérons que ça le rendra plus signifiant, plus ramassé et donc moins chiant, plus ou moins fantastique mais l’un ou l’autre, plus professionnel, moins inutile.

COMMENTAIRE A POSTERIORI

Dans mes souvenirs, je confonds souvent les deux Bruno, le Boeglin et le Bayen. Je n’ai jamais compris comment ils ont pu faire carrière, car tout ce qu’ils faisaient était toujours raté. Du moins selon moi. Vous le verrez au fil des compte-rendus qui vont s’échelonner année après année ... jusqu’à ce que je choisisse de ne plus aller m’emmerder à leurs spectacles. Dommage pour Bruno Boeglin, car j’aimais bien son père, Jean Marie, l’ex militant FLN Algérien, et sa façon de jeter sur le monde un regard désabusé plein d’humour.

01-08 -    HISTOIRE DE SORTIR par le Théâtre d’Apremont nous fait consommer de l’information sur la vie concentrationnaire dans une prison “moderne” pour jeunes délinquants.
    À dire le vrai, cet exposé écrit et mis en scène par Nicolas Peskine, “qui y a passé un certain temps”, ce qui confère à sa protestation la valeur de la première main, ne nous apprend pas grand chose que nous ne sachions déjà. De plus, il ne résiste pas au plaisir de “faire de l’art”, et on ne peut s’empêcher par moments de penser que ses détenus causent rudement bien. Ce style “poëtique”, m’a agacé parce qu’il sonnait faux. L’aspect “troublé” introduit par la sensuelle jeune dentiste qui semble avoir envie de se faire trousser par ses “clients”, est peut-être le fruit d’une expérience de l’auteur, mais ce ne saurait dans ce cas être qu’ un événement exceptionnel. Quelques généralisations “philosophiques” du genre “Nous sommes tous des assassins”, ou “L’information n’est pas honnête”, noient l’essentiel et pour ceux qui, comme moi, ont vu en son temps l’exemplaire THE BRIG, il apparaît que ce spectacle bien trop spectaculaire est un brin complaisant, en tout cas maladroit, guère percutant. Je doute qu’il soit utile du fait de ces défauts. Et cela ajoute-t-il quelque chose au plaidoyer que d’avoir fait ressortir longuement le racisme qui existe entre détenus? Au niveau de la mise en scène, le réalisateur a fait ce qu’il a pu avec des moyens pauvres et des comédiens inexpérimentés. Mais pourquoi mime-t-on un ballon invisible alors que les pommes de terre qu’on épluche sont de vraies pommes de terre? L’ensemble ne manque pourtant pas de tenue. Je me suis un peu ennuyé.

02-08 -    Il paraît que le Maire de la ville de Valence supprime à Alain Rais la moitié de sa subvention parce qu’il voudrait que les “spectacles de la vallée du Rhône” portent le nom de leur ville d’attache.
Alain Rais gueule comme un âne qu’il ne doit pas accorder à une seule cité les bienfaits de son action artistique et il publie des manifestes selon lesquels l’exigence de Mr Ribadeau Dumas s’inscrit dans le cadre de la campagne instaurée par Monsieur Druon contre la liberté d’expression. MOI, étant en train d’assister à la représentation de L’AUTRE VENISE, je me prends à rêver qu’Alain Rais manque vraiment de reconnaissance. Car quand on a aussi peu de talent, on devrait baiser les pieds de ceux qui tiennent à vous au point de vous châtier! Qu’ils soient de Valence ou de la Vallée du Rhône, les spectacles d’Alain Rais n’ont (du moins au travers de ce Ruzzante) AUCUN INTÉRÊT, AUCUNE UTILITÉ. Et on n’a pas le droit d’emmerder à grands frais les populations citadines et campagnardes.
Je veux bien qu’à la différence de Mollien et (moins) de Lauberty (qui l’un et l’autre se sont attachés ces temps-ci au personnage de Ruzzante), Rais ait eu le soucis de ne pas faire rire avec les aventures signifiantes de l’auteur padouan. Mais ce n’est pas cela. Je crois bien qu’il aimerait qu’on se marre. Sans quoi, pourquoi ces grimaces, ces contorsions, ces “effets” téléguidés, ces allusions?
Je crois bien qu’il aimerait aussi qu’on soit saisi d’horreur et de dégoût aux visions de cette Venise du peuple et des coulisses où les mangeurs de puces trompent la faim en attendant la moisson, mais la “truculence” de ces scènes n’atteint pas son but, CAR RIEN NE PASSE parce que tout est FAUX. Amateur sans imagination à la tête d’une troupe d’amateurs sans imagination, Rais et son équipe desservent le THÉÂTRE. Puisse le Maire de Valence leur supprimer tout  pognon, le Conseil Général et l’État en faire autant. Il y a des troupes qui font la queue pour entrer dans le cercle des privilégiés

03-08 -    LE CHÂTEAU DANS LES CHAMPS de Bernard Chartreux présenté par Robert Gironès au cloître des Carmes in Festival, est une fable exemplaire montrant avec tonicité et santé comment le peuple a pris le pouvoir dans un royaume imaginaire à la limite du conte de fée, et au régime originel très féodalement fasciste. On songe souvent à DU MILLET POUR LA HUITIÈME ARMÉE, et on sort ravi parce qu’après 3 heures d’un spectacle joyeux et gaillard, la révolution triomphe inévitablement, les bons convainquent (presque) tous les méchants après une guerre d’opérette où la ruse et la bonne foi l’emportent sur la force bornée et la morgue méprisante. La décadence de la société noble est constamment illustrée face à la vérité du bon sens paysan. J’estime que Gironès a très bien monté ce conte pour grandes personnes d’où il ressort que tout espoir n’est pas perdu et contrairement à pas mal de moroses, je n’ai rien trouvé de gratuit dans sa réalisation, y compris l’érotisme quasi porno des gens de la classe dirigeante, qui éclaire à quel point cette sexmanie est significative de la décadence d’un système. (Dénonciation complètement originale à ma connaissance dans l’Art occidental, qui se gausse généralement, sans bien l’analyser, du “puritanisme” des pays de l’Est où pourtant la libération de la femme est bien plus avancée que dans nos régions).
L’analyse est d’ailleurs dans l’ensemble complètement juste et même “orthodoxe”, y compris la peinture du paysan parvenu traître à ses frères et qui, l’heure de “l’Albanie” venue, sera le seul à choisir l’exil parce qu’ayant tâté du luxe et du stupre, il ne saura plus s’en passer.
Les serviteurs de notre régime pompidolien font la grisemine devant ce bain de Jouvence et on peut très bien expliquer pourquoi : ici, non seulement la victoire du peuple apparaît comme la seule issue morale possible tant les traits des oppresseurs sont grossis au point qu’ils soient indéfendables, mais encore l’exposé est mené en termes clairs, populaires et modernes, en un langage aimable et actuel. L’oeuvre n’est pas à ranger dans l’armoire des musées de la Révolution, mais dans la vitrine de ceux qui s’interrogent, en regardant vers l’avenir, sans bien comprendre les “philosophies” qui réservent cette “révolution” à une élite d’initiés.
Soudain le but à atteindre est là, proche, d’apparence facile à appréhender (et de fait, il le serait sans les noyeurs de poisson marxistes complices objectifs des oppresseurs trop contents de les voir disserter en des termes que le peuple ne peut percevoir). Il y a donc DANGER et il importe donc de contester le spectacle sur les plans annexes pour qu’ayant surgi par hasard, il sombre dans l’oubli AVANT que le public qu’il pourrait concerner ait le temps d’être atteint. Moi, je dis que ce CHÂTEAU DANS LES CHAMPS malgré quelques défauts mineurs est à soutenir à fond. Mais que pourra mon avis?

04-08 -    Soirée décevante où j’aurais pu, pour mon dernier jour, voir QUICHOTTE au Palais des Papes, et où j’ai choisi le Théâtre Ouvert avec une pièce de Philippe Madral montée par Philippe Adrien : “Qui est-ce qui frappe ici si tôt?” La personne en question est un Portugais qui veut tuer un Dimanche son patron et la famille dudit.
L’inaudibilité du texte (du fait principalement de François Perrot), jointe à l’insipidité de la forme boulevardière de l’ouvrage écrit en suspense “éloigné”, m’ont fait quitter discrètement les pénitents blancs vers 22h15. Comme Jean-Loup Philippe jouait MARILYN à 22h30 à l’hôtel Sorbier, je me suis dit que cela lui ferait plaisir que je vienne. Laurence Imbert incarne la grande Monroë ressuscitée avec quelque crédibilité, mais l’anecdote est mincette, le style “riche” agaçant, et la régie était déplorable.
Comme Thérèse, qui était avec moi, avait envie de voir Jean-Loup Philippe tout nu, nous sommes restés pour NU ET BLEU dont j’ai déjà rendu compte, qui m’a semblé toujours aussi impénétrable, mais fortement raccourci.
Je quitte Avignon satisfait parce que j’ai le sentiment du devoir accompli et que je suis content maintenant d’en partir. Si je résume brièvement mon sentiment, il est le suivant : le “politique” n’est pas mort pour de très nombreux “producteurs” de spectacles, auteurs comme réalisateurs. La “demande” du public désireux de consommer de l’espoir est évidente. Mais les valets de Druon jettent le masque et feront écran à toute promotion d’oeuvre révolutionnaire populaire. (On appelle cela du “théâtre naïf” et on met en avant pour écarter ces spectacles des circuits les moindres failles de réalisations). On sait maintenant où sont les amis et les autres. Ces derniers ne se camouflent plus. VIVE LA CLARTÉ!

SAISON 1973 / 74

12-09 -    Rentrée Parisienne. Hier, c’était un Claudel chez Silvia Monfort en présence de Druon, mais je n’étais pas convié.
 Aujourd’hui, c’est la réouverture du mécanique avec le “Château dans les champs”. Le spectacle garde toutes ses vertus d’Avignon, mais il est un peu étriqué sur ce petit plateau. On sent, à voir de si près les interprètes, que Girones a conçu sa mise en scène pour le plein air et l’espace. Tout sort donc un peu trop gros, un peu trop large. Mais ça passe quand même très bien. Il y a de la prouesse dans cette adaptation.

Pour mémoire, rappelons que Druon a été ce célèbre ministre de la culture qui s’est illustré par une sortie célèbre contre « ceux qui tendent la sébille d’une main en cachant le cocktail molotov dans l’autre »

18-09 -    Le spectacle du “Collectif d’Action et de Diffusion Culturelles Arabe en France”, (plus spécialement tunisien) groupant des étudiants et des travailleurs émigrés, intitulé LES DEUX DERNIÈRES JOURNÉES DE LA VIE ÉDIFIANTE ET PÉNIBLE DE KACEM HAZEZ, CITOYEN ET CHÔMEUR PATENTE, QUI MEURT D’AVOIR TROUVÉ UN TRAVAIL est brechtiennement décontracté, d’un contenu sans surprise, mais d’une incontestable qualité. Je pense que pour ceux qui comprennent l’Arabe, il est parfaitement populaire et sans doute riche d’impact. Dommage que par sa forme il soit si conventionnel dans la ligne de nos périphériques, fait de “séquences exemplaires désaliénantes”, volontairement dépassionnalisé, en un mot : DISTANCIÉ. On riait autour de moi, parfois. Je crois qu’il y avait des “effets” (de boulevard?). C’est un peu amateur mais sympathique, probablement UTILE, un peu long pour quelqu’un qui ne comprend pas la langue. Très appuyé dans les mimiques et attitudes. L’opposition entre les classes à l’intérieur de la société arabe est impitoyablement dénoncée. Pas tendre pour nos frères. Bref, intéressant.

19-09 -    Que l’homme réactionnaire Paul Claudel ait eu l’idée, vers les années 1934 ballottées entre l’annonce du Front Populaire et la montée du fascisme, d’écrire cette “Conversation dans le Loir et Cher” où trois hommes et une femme expriment sentencieusement des “idées” sous le prétexte d’une panne d’auto en pleine nature, cela se conçoit. Qu’il ait trouvé un éditeur pour imprimer ces “réflexions” mal dialoguées, aucunement dramatisées, accolées les unes aux autres sans construction, exprimées dans un style lourd et guère poëtique, cela s’imagine, surtout si l’éditeur en question avait le souci de publier les oeuvres complètes, super complètes et archi complètes parce que ça se vendait, d’un auteur réputé grand par ailleurs. Mais qu’il se soit trouvé un metteur en scène (Guy Lauzin) et un théâtre d’accueil, pour “donner vie” (si j’ose dire!) à ces échanges de vue ennuyeux, qu’on fasse ressortir dans le programme leur “brûlante actualité” alors qu’ils illustrent surtout l’aspect figé, et pour ainsi dire déjà mort en 1934 d’une société qui n’en finit pas à coup d’arguments toujours les mêmes de se prolonger au détriment des hommes, que Silvia Monfort actrice ne sorte de l’ennui profond qu’elle semble éprouver à jouer que pour nous décocher avec flamme une phrase visant à ridiculiser la “Révolution”, voilà qui rend un singulier son politique en cette fin de 1973. Le Carré Thorigny jouit d’une grande considération rue de Valois et Druon soi-même a honoré la Première de sa présence. Voilà donc la culture de droite qu’ON nous souhaite. Je me suis mortellement ennuyé, sauf aux moments où Gabriel Jabbour prenait la parole. Est-ce que c’est parce que par sa voix s’exprimait “l’anarchiste” (Ô combien civil! Ô combien poli! Ô combien modéré!)? Ou plutôt parce que dès que cet acteur ouvre la bouche, un degré d’humour se met à souffler? Toujours est-il que je lui ai dû les seuls moments passables de cette mortellement morne soirée. Il m’a même arraché quelques rires. Merci Jabbour.

20-09 -    La tarte à la crème, la tarte aux myrtilles, la tarte aux framboises, la poudre aux yeux, le bonnet blanc le blanc bonnet, tel m’apparaît le spectacle de Richard Foreman qui d’entrée de jeu donne le ton au Festival d’Automne en montrant des vessies qui ont l’air de lanternes : “Une semaine sous l’influence de... ou Thérapie classique” par le “Ontological - Hysteric Theatre” de New York. Bravo aux pourfendeurs de la cultures pompidolienne car ils n’auraient pas pu trouver plus ésotérique, plus inaccessible aux intelligences moyennes, plus “mystérieux” pour les snobs de bonne volonté, plus isolé dans l’insolite, plus enfermé dans l’introspection putative, plus élitaire et plus antipopulaire que ce spectacle consacré - si j’ai un peu compris quelque chose - aux problèmes d’un homme qui n’arrive pas à trouver un costume à sa taille. Suivez mon regard, ce costume est un symbole... MAIS DE QUOI AU JUSTE? Il y a un train qui va tout submerger, un avion miniature qui vient de temps en temps, une contrebasse qui joue deux notes inlassablement, des bruits stridents, des voix sonorisées qui causent, des gens sur la scène qui restent immobiles 13 secondes (j’ai compté) puis bougent avec une gratuité qui laisse loin derrière elle celle d’Antoine Bourseiller. Bref, on ne s’ennuie pas tant on est “alerté”, tant on a envie de détecter quelque chose dans ce fouilli impénétrable! Mais c’est du temps perdu : il vaudrait mieux dormir en attendant que les “agents” du style Koslweiss fassent faillite.
Alors, leur “besogne” démystifiée, on pourrait enfin REvoir à Paris des troupes américaines signifiantes.
Mais notre Pouvoir fait bonne garde. Il ACHÈTE Foreman et il OUBLIE Vaccaro, Schumann, Chaïkin, Schechner... QUI? Encore, que nous ne connaissons pas grâce à l’écran de l’O.A.I.? Oui, le spectacle de Foreman donne le ton au Festival d’Automne. Bisson , Lavelli, Arias, y sont en mauvaise compagnie. Alerte pour eux!
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 9 avril 2007
UNE DÉCOUVERTE À BRUXELLES

21-09 -     Nonobstant l’extrême ambiguïté du propos qui renvoie dos à dos chrétiens et athées dans un même état de suspicion réservée, le MISTERO BUFFO de Dario Fo, monté par Arturo Corso pour la NOUVELLE SCÈNE INTERNATIONALE est un remarquable spectacle. Partant d’une “conférence spectacle” au cours de laquelle l’auteur “exécute 4 ou 5 monologues” transposant des récits de tradition populaire (nécessairement chrétiens d’inspiration, puisqu’il est italien) en pamphlets contestataires, voire révolutionnaires, le réalisateur va au bout de l’intention, rajoute et recompose des chants, et crée un édifice qui, s’il ne fait pas l’unanimité au niveau des idées, force l’admiration à celui du théâtre. Jamais, je crois je n’ai vu tant d’imagination déployée. Jamais, je crois je n’ai vu aboutir de façon convaincante tant de gestes et de tableaux avec si peu de moyens : une quinzaine de bâtons, un drap de lit blanc, trois tables et une douzaine de chaises, il n’en faut pas plus à cette équipe pour refaçonner le monde de la façon la plus convaincante qui soit. Il est vrai que la troupe sait tout faire : jouer la comédie (pas mal), s’exprimer corporellement avec habileté et exactitude (bien), chanter de façon bouleversante (admirablement). La beauté des tableaux obtenus fait songer à Chéreau. La rigueur de l’exécution, pourtant aisée d’apparence et libre, confond, comme remue cette musique venue du fond des coeurs prolétariens. On est irrité parfois, mais constamment tenu en éveil, même en haleine, par ce rythme, ce nourrissement permanent, cette perfection.
Comme le titre l’annonce, il s’agit d’un mystère”, c’est-à-dire d’une vie du Christ, mais cet évangile est “bouffe”. C’est-à-dire à proprement parler qu’il se rebouffe soi-même après s’être dégluti. Un Évangile en somme Anthropophage. Un Évangile “détourné”. Les personnages disent ce que leur a fait dire l’histoire sainte, et puis ils déraillent, se révoltent, se gauchisent, crient la révolte actuelle face à la religion décadente, pervertie, aliénante, hurlent et chantent la Révolution, l’Espérance de l’Homme en l’Homme, engueulent et stigmatisent le Dieu imposteur et mystificateur. Hélas, ils en parlent trop et parfois se laissent prendre au jeu des imageries d’Épinal. Le voilà repris en compte une fois de plus, ce bougre de Christ! Une fois de plus, il est au centre de la contestation, et c’est tout ce que demandent, par ces temps de consciences troublées, les Docteurs ès sciences éternelles! Nous nageons dans le sacrilège (ne serait-ce pas seulement de “l’irrespect” de bon ton?), dans la recherche “entre chrétiens” d’une nouvelle voie qui puisse faire le poids en face du marxisme qu’on a pris au sérieux trop tard au Vatican et dans ses provinces! Ce n’est peut-être pas TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN, mais c’est CHRÉTIEN ROUGE! Arturo Corso s’en défend. Pour lui, Dario Fo ne parle du christiannisme que pour le jeter aux orties. Pour lui, la Passion de NCUC n’est qu’un moyen de parler de l’actuelle revendication du Peuple. Pour lui, ces événements “historiques” sont un véhicule comme un autre de subversion. Monique Bertin abonde parce que la pièce ne parle ni de la “Rédemption” ni de la “Résurrection”. Reste que MOI, par moments, j’ai été gêné par un côté DON CAMILLO. Parce qu’ici on ne fait pas comme en Albanie DISPARAÎTRE la Religion, seule solution pour que les hommes l’oublient et se reforgent seuls une nouvelle promotion. La Bible demeure ici le support de la Révolution. Dire le contraire de ses enseignements, c’est ENCORE considérer ces enseignements comme DISCUTABLES, c’est-à-dire valables.
Quoi qu’il en soit le spectacle est formidable. Et il m’éclaire enfin sur les raisons du succès de Dario Fo.

28-09 -    J’ai revu MAÎTRE ET SERVITEUR à Arras, et je dois dire que j’ai trouvé le spectacle de Prévand bien vieilli. D’abord parce que c’est avant tout un divertissement “culturel”. Le survol en forme de puzzle d’un certain nombre de scènes du répertoire en un rébus semé de chausses trappes (une phrase de Voltaire au milieu de EN ATTENDANT GODOT / un passage de l’ Ecclésiaste déguisé en morceau théâtral, / Biron et Dancourt mélangés à des passages “rares” de Sheakspeare / la scène du sac de Scapin traitée brechtiennement etc...).
Tout cela ressemble à un jeu intellectuel pour adhérents de la MAISON DES LETTRES. Ce n’est pas populaire du tout et c’est même anti-populaire dans la mesure où c’est écrasant de connaissances étalées devant l’ignorant. Je veux bien que cela ait présenté de l’intérêt au niveau de l’animation scolaire, mais ce n’est pas un spectacle à commercialiser. Je regrette de le dire, mais je serai contre l’idée de l’envoyer en pâture aux nègres d’Afrique. J’aurais l’impression d’y faire du néo-colonialisme paternaliste. Certes, le rapport MAÎTRE / ESCLAVE (et son inversion finale), a un contenu - encore qu’il soit un brin téléguidé et quasi cousu de cordes à puits-, mais il est enfermé dans le cocon des initiés et cela me gêne.
Ce qui m’a paru vieilli aussi, c’est l’agression dont le public est l’objet. Cela allait bien à Arras, mais je crois bien qu’à Paris ce type de rapport scène / salle a vécu. On veut maintenant de l’amitié, de la gentillesse, des mains ouvertes et tendres. On n’en à rien à foutre de se faire engueuler par des ringards qu’on paye. Et on n’a pas à accepter à se faire donner des ordres. Popaul l’a d’ailleurs expérimenté à ses dépends. Il n’a guère réussi à se faire obéir. Il est vrai qu’il n’était pas au mieux de sa forme. Il forçait et se forçait et cela se voyait, et il avait l’air pédé. Jean-François Prévand avait au pied levé repris le rôle de serviteur. Il y était un peu frais en ce qui regarde la mémoire, mais très juste par rapport aux intentions du metteur en scène.

05-10 -    Jean-Pierre Vincent a repris sa NOCE CHEZ LES PETITS BOURGEOIS au Cyrano. Il est vraiment dommage que l’opération n’ait pu être complétée par la juxtaposition avec le spectacle du PAO E CIRCO. La réalisation de J.-P. Vincent est en effet parfaite, d’une très grande classe, drôle quoique brechtienne, absolument satisfaisante pour tout le monde. Elle fera l’unanimité. MAIS JUSTEMENT, c’est ce qui me gêne. Elle n’est pas dérangeante parce que personne ici ne s’identifiera à ces petits bourgeois surgis de l’histoire, prodigieusement “situés” dans l’espace et dans le temps, et surtout propres. Du PAO E CIRCO tout le monde ne sortait pas ravi, comme c’était le cas hier soir au Cyrano.
C’est que la version brésilienne, quoique folklorisée, était fabuleusement contemporaine! Celle-ci fait ressurgir un univers montré comme MORT. Vive donc, par ricochet, notre Société, la “nouvelle société” : oui, réellement c’est dommage. Il eût été passionnant de voir dans la foulée, le traitement imposé à un texte par un grand metteur en scène français dans le vent et carriériste, et celui imprimé par une troupe se servant du même texte comme d’un matériau d’authentique combat.

03-10 -    Nous sommes assis sur les bancs du PALACE et en face de nous sur la scène, il y a le PALACE inversé, tel que nous le verrions dans un miroir géant. Et dans ce miroir se reflète toute la DÉCADENCE de notre société. Nous ne nous voyons pas nous-même, mais transposés en terre de revue de music-hall. C’est LUXE d’Alfredo Rodriguez Arias, admirable satire d’une exemplaire lucidité et d’une étonnante férocité. Dans cet univers où l’argent coule à flots, s’étale insolemment, triomphe dans le mauvais goût du clinquant, tout est figé, mort, factice. Les sourires sont des rictus. La musique est une fontaine sirupeuse. C’est tout notre “système” que “critique” Arias AVEC les moyens du système. La démarche est la même que pour COMÉDIE POLICIÈRE mais avec beaucoup plus d’évidence. Certains spectateurs reçoivent cela comme une gifle magistrale. Aussi n’aiment-ils pas tous.Il n’est pas “agréable” d’être aussi clairement invité à considérer la poutre qui est dans son propre oeil. Il y a heureusement pour eux, quelques faiblesses dans le spectacle et notamment le texte qui m’a paru un brin simplet. De toute manière on ne le comprends guère et les ânonements de Zobeïda Jaua sont difficilement perceptibles à une oreille française.
Il y a aussi par moments des longueurs. C’est dommage car réellement, il arrive que l’on s’ennuie un peu. Mais aucun spectacle n’est, ne peut être, ne doit être parfait. Tel qu’il est, LUXE est remarquable et les vingt dernières minutes sont fabuleuses.
Allons ! L’argent de la cour a été bien employé!

LA Belgique À LA MODE

13-10 -    Je pense que si Mickery a sommé la moitié de l’Europe de venir voir le CAMERA OBSCURA en des termes si convaincants que je me suis rendu à GAND tout express pour assister à une représentation de ORACLES, c’est parce qu’il doit avoir avec cette troupe U.S. des attaches d’agent commercial ou de sentiments. Remarquez bien que si votre Oedipe vous travaille, vous prendrez plaisir à ce jeu extrêmement intelligent autour du mythe célèbre.
Antigone y provoque son papa en des gestes qui prouvent que si ledit était coupable d’avoir couché avec sa mère, ça n’empêchait pas la fille de désirer se faire baiser par son père. Laïos n’y est point mort et vient semer une sacrée merde en réclamant sa Jocaste. C’est lui qui à l’issue d’un repas réunissant toute la famille et qui ressemble au banquet de MACBETH, tend à Oedipe la fourchette et le couteau qui lui permettront de se faire crever les yeux. Les protagonistes de cette “remise en généralisation” n’y vont pas de main morte quand ils se tapent les uns sur les autres, d’où il ressort que la violence et inséparable de l’inceste. Bref, c’est une “variation” qui nous vient de Jameston (N.Y.) et qui est due à un groupe de jeunes gens venus de l’Amérique (blanche) toute entière, réunis selon le programme, par leur “préoccupation commune” ...
Ils jouent bien, ces incestueux qu’a dirigés Franz Marijnen sur un texte de Andy Wolk. Ils sont jeunes, beaux, violents, ils n’ont pas l’air drogués et les acteurs qui incarnent Jocaste et Oedipe portent bien leurs nudités lorsqu’ils s’étreignent en des poses pleines d’esthétisme qui doivent sortir des 143ème et 144ème positions en amour, après qu’Oedipe eût  échappé à une tentative de la Sphinx, qui, vaincue au niveau de l’énigme, voulait visiblement se faire vaincre de surcroît sur le plan sexuel (sans doute pour mourir de la “petite mort” au lieu d’aller bêtement se fracasser sur les rochers comme le dit une légende “inventée après coup par ceux qui voulaient l’utiliser au service de l’ordre moral”). Le montage a un grand parti de pauvreté. On joue dans un espace rectangulaire avec les spectateurs sur des gradins tout autour. Que puis-je dire, c’est très bien, mais la gestuelle n’est pas très nouvelle et l’ORBE faisait mieux dans l’ORATORIO CONCENTRATIONNAIRE. Et puis ces extrapolations intellectuelles et physiques ne m’aident en rien dans ma libido. Elles me paraissent inutiles, ressortir de la voie de garage. Mickery serait-il du même bord que Ninon Tallon? Qui cela pourrait-il intéresser à Paris, hors les snobs. Ce n’est pas assez “riche”, pas assez “curieux”, pas assez “nouveau”. Alors QUI? Les étudiants de l’U.J.P.? Ils sont bien trop convenables!

Mickery était un  Producteur Hollandais très estimé à travers le monde et de toute manière un remarquable serviteur du grand théâtre. Je me souviens du discours qu’il prononça devant 500 directeurs de structures et de festivals internationaux réunis à l’occasion dun meeting le jour où il annonça qu’il abandonnait son métier parce qu’il souffrait de l’incompréhension qui trop souvent existait entre les artistes et des gens comme lui, de l’indifférence avec lequel d’exigeances en exigeances,certains créateurs acculaient le producteur qu’il était à une faillite certaine s’il cédait.

14-10 -     J’ai profité de ce séjour pour voir  NOSFERAT à Bruxelles. C’est un spectacle de Maurice Rabinowicz écrit par Yvette Michelems et monté avec la collaboration de la RTB de Liège qui a fourni une très importante bande sonore en bruits et musiques qui jouent leurs rôles de façon permanente. C’est sur cette partition que les acteurs jouent. C’est une extrapolation autour de l’anecdote de Jack l’Éventreur, qui situe ce dernier comme un fils de la bonne bourgeoisie londonienne et le montre “exécutant” les prostituées “au nom de la Vertu, de la Morale et de l’ordre”, conséquemment à une éducation répressive qu’il a reçue, spécialement sur le plan sexuel.
L’idée est intéressante et je dois dire que les motivations des classes sociales en jeu sont très clairement opposées. (Le monde des “filles” est naturellement rejoint par celui des “pauvres” et il y a une très belle scène où l’on voit une jeune personne pas encore putain mais “qui veut se débrouiller seule”, engager chez un prêteur ses uniques chaussures pour pouvoir se payer un lit dans un asile. Elle se prostituera plus tard, se fera éventrer par l’assassin et accouchera dans la scène finale du drapeau rouge -sic!-. Il y a aussi une scène très signifiante où l’on voit le Préfet de police et la Reine Victoria décider de raser le quartier “réservé”, l’un pour assainir l’air moral de la ville, l’autre parce que, en Grande Reine, elle devine tous les bénéfices qu’apportent les travaux de reconstruction).
Malheureusement le parti de la mise en scène appelle des réserves : le spectacle est tout entier monté au ralenti, et ce qui pourrait être intéressant lorsqu’il s’agit de “dénoncer” une société morne, morte, figée, drapée dans ses tabous, sa Dignité et ses hypocrisies, devient PROCÉDÉ pur en se généralisant sur toute la soirée.
Rabinowicz renvoie finalement dos à dos deux univers grossis à la loupe et simplifiés au degré de la caricature, mais vivant au même rythme interminable. Ce n’est pas qu’on s’ennuie, mais quand un acteur met 2 minutes pour franchir un plateau de 6 mètres, j’estime qu’il doit répondre à une motivation que j’approuve.
Je pense que ce spectacle eût gagné par des ruptures de mouvements. Il y a cela dit des trouvailles : chaque scène est annoncée par un signe dans une scène précédente. Et c’est fort bien joué. Mais cela reste au niveau de la bonne intention quoique impeccablement réalisé avec rigueur et dignité.

15-10 -    Outre que DON QUICHOTTE me paraît être un des romans les moins adaptables au théâtre, parce qu’il y manque ce qui fait le ressort du théâtre, c’est-à-dire une intrigue, une évolution des personnages, l’indigente pauvreté d’imagination dont a fait preuve Gabriel Garran au niveau du montage m’a amené très vite à songer que ce spectacle était la médiocrité elle-même réincarnée!
Non que Rufus ne soit un chevalier à la triste figure plausible, ni que Santini, quoique un peu mincet pour le rôle, n’incarne un Sancho acceptable. Rossinante et la baudet ont été conçus avec art par Hortense Guillemard.
Mais tout dans cette entreprise PUE la tâche accomplie sans joie. Les acteurs cachetonnent et cela se voit. Ganzl ne s’est pas cassé la tête, et c’est lisible. Garran a fait son boulot de propagateur du théâtre “populaire” et rien de plus et c’est sensible. Aucune DIMENSION ne surgit. Je reste indifférent à ces pitres sans contenu! (ou plutôt VIDÉS du contenu qu’y avait mis Cervantès!) et je m’irrite aux pitreries des comparses, qui semblent sortir tout droit d’un spectacle du J.T.N.! Bon, j’en ai assez dit. Je suis parti à l’entr’acte.

17-10 -    Je n’avais pas bien compris en son temps, pourquoi Attoun avait éprouvé le besoin de publier LA CHASSE d’Elie Pressmann. Du moins avais-je lu une pièce. Il semblerait que la compagnie de la grande cuillère n’en ai pas fait autant car rien ne m’est parvenu de sa vision, pas plus d’ailleurs que de l’oeuvre! Je n’ai rien retrouvé de mes souvenirs et je n’ai rien trouvé d’autre. Le programme cite largement Nietzsche. Ca ne m’a pas aidé. (Cyrano 22h)


18-10 -    Curieux spectacle désespéré et désespérant que celui du MEDICINE SHOW. L’Amérique s’y reflète dans ce qu’elle a de complètement moribond et cela donne comme une espèce de MAGIC CIRCUS triste, au ralenti, qui raterait tous ses numéros et aurait un goût de mort. Le MEDICINE SHOW vient d’une tradition de l’Ouest américain. Des charlatans y vendaient à la criée des médicaments miracles en appuyant leurs commerces sur des spectacles de tréteaux (danseuses, prestidigitateurs etc...). La troupe en fait de minables exploits qu’elle débite d’un air absent (un peu trop : on se demande parfois où est la part du vrai et celle du jeu), tandis qu’au premier plan des scènes “idylliques” mornes de l’Amérique bien pensante accentuent en contre poids ce “démontage” en profondeur de l’American Way of Life. C’est je dois le dire, assez étonnant et fort unique sur le plan esthétique dans la mesure où tout est éloigné, mécanisé, déglingué, plutôt dérangeant. Aucun journaliste n’est encore venu au THÉÂTRE MÉCANIQUE, qui n’a jamais mieux porté  son nom, et c’est bien dommage.

19-10 -    J’ai passé une bonne soirée aux Amandiers de Nanterre avec LE DIABLE EN COLLANT VERT de Tirso de Molina. L’événement vaut d’être souligné puisqu’il s’agit d’une mise en scène de Pierre Debauche. Saisi par l’aile de la fantaisie, notre docteur de l’Université de Louvain a réussi à me faire rire et à ne pas me faire regretter de n’assister QU’À un spectacle de divertissement  pur : joli décor, rythme, bonne humeur sur un texte “d’intrigue” amoureuse dépourvu de (presque) tout contenu (juste deux répliques tout à la fin rajoutées par les adaptateurs viennent réveiller impromptu un éclairage MLF ; il y a même des valets qui ne semblent pas “s’insurger contre les conditions”. En vérité, une certaine modernisation du verbe n’est pourtant pas toujours du meilleur goût. En vérité aussi, le jeu est disparate et celui de Françoise Danell en travesti m’a paru ressortir de la plus pure convention tandis que le défaut de prononciation de Pierre Baillot m’a plusieurs fois irrité et fait décrocher. MAIS Jean-François Prévand est remarquable et surtout il y a eu une idée qui fait basculer le spectacle dans le positif : c’est d’avoir fait jouer DON JUAN par François Lalande. ça, c’était génial d’abord parce que cet acteur est admirable et déchaîne la joie de par sa seule apparition, mais surtout parce qu’il est l’anti DON JUAN type, le DON JUAN démystifié par excellence.

20-10 -    Autant j’avais été enchanté par la répétition à laquelle j’avais assisté il y a une quinzaine de jours du NUAGE AMOUREUX de Memet d’après Nazim Hikmet, autant je n’ai pas été pleinement convaincu par la première représentation vue hier soir à Nanterre. Je pense que le spectacle va trouver son équilibre, mais pour l’instant, il ne l’a pas et le POETIQUE l’emporte beaucoup trop sur le VIOLENT, la bluette sur le politique. Au surplus, les ruptures manquent de netteté et l’ensemble sort un peu monotone, pour ne pas dire confus. En fait, ce spectacle n’est pas “libéré” de ses bidons, matériau d’environnement superbe et signifiant, mais lourd et dangereux. Au lieu de “jouer” les acteurs pensent à ces cylindres et cela se sent.
Bref, pour l’instant on a un joli conte oriental un peu guindé, mal contrebalancé par un contenu contestataire qui existe mais ne s’extériorise pas suffisamment. Je crois qu’il faudra que je revoie ce spectacle. Il n’est encore qu’à l’état de promesse.

24-10 -    C’est du théâtre de COMBAT. En ces temps d’oppression ascendante, Alain Scoff et son Théâtre Bulle font comme si la liberté de contester restait totale, et il montre au Théâtre Mouffetard J’AI CONFIANCE EN LA JUSTICE DE MON PAYS ou comment on fabrique une émission “objective” de TV pour “informer” le public sur les circonstances de la mort suspecte dans les locaux de la police de Chambéry d’un jeune homme de 20 ans qui se serait suicidé. On se souvient : il s’agit d’un fait divers authentique sur lequel jamais la lumière n’a été faite.
Tout y passe : l’hypocrisie de la TV, son “style” faussement jeune, gai et dynamique, la brutalité des flics, la complicité de la Justice. Bref, c’est un spectacle TRÈS VIOLENT, très courageux et pourtant très plaisant, très agréable à voir et à entendre, un peu à la limite du cabaret. La dénonciation est forte. Mais elle demeure un peu trop au premier degré (oui, c’est moi qui l’écris : je veux dire à un degré simplet. Attoun pourra parler de “naïveté” et d’autres moins bienveillants de “puérilité”). Elle ne décolle pas. Elle ne débouche pas sur une colère du spectateur. Elle reste “constat”. Même je dirai qu’elle ne prend pas assez parti : des gens pourront sortir en pensant qu’il y a un doute, que ce jeune homme n’a peut-être pas été assassiné. La démarche est pourtant à encourager. Scoff est jeune, trop jeune, mais il promet. À suivre.

25-10 -    Un marquis pervers qui n’est pas sans rappeler celui de Sade, s’amuse à des expériences sur la nature humaine et enferme pendant vingt ans quatre enfants, deux garçons et deux filles pris au berceau. Élevés dans un total isolement, chacun dans son cloisonnement recevant d’un même couple de nègres une éducation semblable, ils sont soudain mis en présence les uns des autres à la faveur d’une soirée mondaine : le marquis et ses invités, cachés, observent le comportement de ces jeunes hommes et filles découvrant tout à coup, et qu’ils ne sont point les seuls, et qu’il existe un sexe opposé. L’objet de la “DISPUTE” est de décider qui de l’homme ou de la femme possède la meilleure “nature”, qui est le plus constant.
Ce thème d’une étonnante cruauté et d’une remarquable modernité, a été inventé par Marivaux et à la Comédie Française on l’eût montré dans un rythme “alerte” et “léger”, au nom d’un sautillant, divertissant et aimable “marivaudage”. Je ne doute pas que les Docteurs ès tradition ne crient à la trahison devant la réalisation de Patrice Chéreau. Et pourtant ce qui m’y a frappé, moi, c’est que le génial enfant prodige du T.N.P. de Villeurbanne, ait extraordinairement SERVI son auteur, éclairant avec une fantastique lucidité ses motivations.
OUI, c’est bien cela Marivaux, au moins celui de cette pièce, et j’imagine qu’il avait inventé son marivaudage (si tant est que l’initiative vienne de lui et date de son temps), pour faire passer les pilules amères entre les griffes d’un Pouvoir répressif auprès duquel le nôtre fait figure d’enfant de coeur.
Est-ce à dire que j’ai été pleinement, complètement comblé par cette soirée super intelligente?
Oui, pendant une heure, en gros entre 21h et 22h30, en fait pendant l’acte consacré à l’éveil de la jeune fille incarnée par Laurence Bourdil.
L’actrice y est pour beaucoup, tant elle est fraîche, juste, spontanée, drôle et touchante, vive et toujours diverse. OUI, à certaines trouvailles comme la périlleuse traversée de la fosse d’orchestre sur une étroite passerelle par l’équipée des “voyeurs”, symbolisant à la fois le passage dans l’univers concentrationnaire et la séparation de la scène et de la salle.
NON durant l’interminable et chiant prologue où les “mondains” (quelques dames et Roland  Bertin) expliquent leur “dispute” dans une pénombre quasi totale au milieu de la salle en des termes guindés qui rappellent la “Conversation dans le Loir et Cher”.
NON durant toute la fin. Cela vient-il des trop fréquents baissers de rideau?
Cela vient-il de ce que la deuxième cobaye, Hermine Karaghouz, ne fait pas le poids après Laurence Bourdil? Faut-il accuser un patinage du texte ou un épuisement des acteurs?
Chéreau a-t-il callé en imagination ou cet étirement qui correspond à un resserrement du décor autour des protagonistes (symbole sans doute de ce qu’ils prennent conscience de leur prison tandis que nous comprenons davantage à quel point l’univers inventé est concentrationnaire, la “Connaissance” engendrant la disparition de l’illusion de “liberté”), est-il voulu?
Toujours est-il que j’ai décroché et que je me suis senti tout étonné d’y voir clair lorsque les lumières de la salle se sont rallumées après 3 heures de pénombre.
Très belle pénombre cela dit et pour une fois suffisante pour qu’on l’accepte sans être gêné (du moins après le prologue où vraiment notre Patrice exagère. Son pinceau lumineux dont on suit les mouvements reflétés par un miroir est très beau, mais réellement pas suffisant). Immense et magnifique décor oppressif.
Bref, c’est un admirable spectacle au niveau des intentions. Mais si vous ajoutez à ce que j’ai déjà dit qu’on ne comprend rien à ce que disent les deux nègres (pourtant censés d’après le texte avoir appris le français aux enfants!), vous comprendrez qu’on n’en sorte pas très satisfait. On peut même se demander ce qui aurait “passé” s’il n’y avait eu Laurence Bourdil!
Enfant prodige, aussi enfant prodigue des deniers de l’état, Chéreau nous baille du PARFAIT IMPARFAIT. Cela évoluera-t-il vers le PARFAIT? Peut-être s’il sert de son splendide isolement et de son égocentrisme au front bouillant.

27-10 -    Après le “dépolitisé” voici que Ninon Karlweiss pourvoie maintenant Paris (Espace Cardin) en dégueulasse. THE KARL MARX PLAY est une opération qui vise à minimiser, voire à ridiculiser l’auteur du CAPITAL, en tout cas à montrer qu’il était paresseux, incapable de gagner la vie de sa famille, mû par une inspiration de romantique “illuminé”, et, ô merveille des trouvailles, Juif croyant : c’est Yaweh, imploré par lui, qui lui insufflera le courage d’écrire “le livre”!... Engels, “ami de jeunesse” de Marx est de son côté montré comme un gandin. Visiblement, le seul personnage qui bénéficient des sympathies de l’auteur est Jenny, épouse du philosophe, aristocrate à l’esprit bourgeois, dont le souci essentiel est de marier ses filles avec de bonnes dots!
Le marxisme est au fil de cette entreprise constamment écorné par des piques.
Mais la “contestation” est présente sous l’incarnation d’un Noir américain du XXème siècle qui “regarde” ces personnages désuets avec l’oeil distancié du contemporain détenteur de “vérités” destinées à irriter le blanc Américain : le salut, pour lui, viendra des Africains!
L’auteur de cette opération est un nommé Rochelle Owens. La réalisation est de Mel Shapiro qui a mis en scène ce texte avec des moyens directement empruntés au Boulevard (disons : à Broadway). Le jeu est conventionnel, appuyé au niveau des “effets”. Les acteurs cachetonnent visiblement, mais avec un grand contentement d’eux-même.
Mais j’allais oublier de dire que c’est une comédie musicale : Galt Macdermot, l’auteur de HAIR, a pondu une vingtaine de chansonnettes violoneuses où l’on ne retrouve en rien son inspiration précédente, et qui sont de surcroît mal chantées. On veut penser qu’il a fait cette besogne pour de l’argent!

28-10 -    Installé maintenant à Choisy le Roi, le THÉÂTRE DES HABITANTS grossi d’acteurs comme Alain Olivier, Sylvie Fischer, Roséliane Goldstein, dont les origines montbéliardaises me semblent douteuses, monte GEORGES DANDIN pour l’inauguration de son activité exilée.
C’est Jacques Roch qui a fait la mise en scène dans un décor abstrait qui fait un gros appel à l’imagination du spectateur, dans la mesure où les lieux concrets n’y sont suggérés que par les itinéraires impartis aux interprètes.
Naturellement, le spectacle est tout à fait SIGNIFIANT des barrières sociales du siècle de Louis XIV et pour accentuer le fait que les “classes” y constituaient une frontière EN SOI, Georges Dandin n’est montré ni comme un balourd, ni comme un paysan : très correct de mise, pas mal fait de sa personne, il pourrait constituer pour Angélique un mari acceptable S’IL N’ÉTAIT PAS SON INFÉRIEUR. Roch n’a toutefois pas été jusqu’au bout de son parti à mon avis en ce sens qu’il est tombé dans la tradition qui consiste à caricaturer les Sottenville et même Clitandre, montré comme un jeune gandin, déjà irrémédiablement marqué par les tics de sa classe.
Angélique et sa dévouée servante Claudine, sont aussi campées en termes très conventionnels et on est loin de la réhabilitation de la jeune fille VENDUE par ses parents qu’avait si intelligemment su montrer Rousillon. Naturellement, rien ne tire au rire dans cette réalisation et s’il n’y avait la connerie du prolétaire Lubin pour nous dérider un peu parfois, je crois qu’on ne sourirait jamais.
De toute manière, on s’emmerde pas mal. Mais c’est intéressant. On sent une jeune patte, mais une poigne vigoureuse derrière ce montage rigoureux, et en tout cas impeccable et bien joué.

31-10 -    Je suis retourné voir LUXE et je corrige un peu ce que j’ai écrit précédemment. À cette seconde vision, la surprise ne joue pas de la même manière et il apparaît que toutes les scènes qui précèdent le final sont réellement lentes, laborieuses, emmerdantes et appliquées. Il est vrai qu’Alfredo Rodriguez Arias nous renvoie l’image de notre propre décadence à travers le miroir de la revue. MAIS, il me semble clair que cette décadence EST AUSSI LA SIENNE et celle de son équipe. La vision “critique” est aliénée par l’adhésion à NOTRE civilisation. D’où l’ambiguïté du spectacle.
Au fond, je pense que si Alfredo avait disposé de trois milliards comme c’est le cas de Gyarmathy, le LUXE de l’entreprise eût effacé la contestation du propos. Dans les dernières minutes, d’ailleurs, ce sont les propres recettes du genre qui emportent l’adhésion. Et je suis sûr que pour les spectateurs “ordinaires”, c’est le clinquant qui gagne. Le propos n’est donc pas très FRANC. Il est roublard et je rêvais que cette midinette décrite à la conquête de la gloire, elle vit une aventure qui tout compte fait n’est pas si éloignée de celle de ce groupe d’immigrés venus du fond de l’Argentine et qui au terme d’une ascension calculée et bien organisée, a réussi à conquérir un certain PARIS. Et en voyant très loin là-bas, sur la scène Alfredo faire le pitre, Marucha et Facundo impeccables et guindés, je pensais que leur vrai but, c’est la vraie gloire et la vraie fortune, celles qui s’acquièrent quand on passe, avec talent, de la contestation à l’utilisation du système. Le TSE a compris qu’il pouvait, DANS LE SYSTÈME, acquérir un statut de privilégié. Je serais surpris que l’avenir ne me prouve pas le bien fondé de cette analyse.

31-10 -    Comme j’étais au PALACE, j’ai assisté dans le sous-sol à la Couturière des QUATRE JUMELLES de Copi, réalisation de Lavelli. Le bruit courait que ce spectacle frapperait d’effroi le public et que l’horreur de la situation ne permettrait peut-être pas à la représentation de se dérouler jusqu’au bout.
En fait, je me suis plutôt pas mal marré durant la soirée et je n’ai pas remarqué que quiconque se soit évanoui dans la salle.
Le sujet est assez confus à dire vrai : deux soeurs droguées livrent un combat sans merci et (au sens propre) sans culottes, à deux autres soeurs qui cherchent à leur piquer leur pognon et leurs stupéfiants. Bataille sans merci où chacune meurt ou fait la morte dans un style qui curieusement n’est pas sans rappeler Beckett. L’humour de Copi est toujours sous-jacent et c’est pourquoi on ne peut être horrifié. La “subversion” est d’autre part limitée à un divertissement d’intellectuels de gauche. Ces jumelles qui s’étripent de façon dégoûtante ne gêneront sûrement pas le populaire, qui d’ailleurs les recevrait très haut au dessus de sa tête, à moins qu’il ne soit charmé par les visions plaisantes de ces cons et de ces toisons aimablement exhibées sous couleur de réalisme. Bref, un vrai spectacle signé “Festival d’Automne”. Ninon Karlweiss était là!... Un spectacle d’avant-garde à la mesure de l’ère pompidolienne!




Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Dimanche 8 avril 2007


Il y a un trou dans ces mémoires. Il manque les deux derniers mois de 1973.  En fait,  j’étais en tournée avec cette CELESTINE  que j’avais jugée sévèrement. Mais des contrats avaient été signés et il fallait les honorer. J’ai toujours essayé d’assurer un équilibre équitable entre mes rêves et mon métier de marchand. Mais l’erreur est humaine et je ne suis qu’un homme!. Et puis,il faut bien vivre. Et puis cette tournée était largement désirée par des décideurs de l’A.F.A.A. qui m’en confiaient la gestion comme une mission. Et puis il s’agissait de l’Amérique du Sud. Et puisGillibert était un ami. Maria Casares ne me mésistait pas. Vous trouverez plus tard sur ce blog un compte rendu de cette tournée qui ne manque pas de sel

Entretemps :

RETOUR À LA ROUTINE

17-01 -     J’aime beaucoup Claude Confortès. C’est un type sincère et il se dégage de ce qu’il fait une profonde humanité.
    On sait le sujet du MARATHON : trois toquards courent le Marathon Olympique. L’un est un vétéran, c’est sa dernière course et il le sait, l’autre est un “professionnel” qui connaît tous les trucs, toutes les “combines, et qui ne vise pas à gagner, mais à être classé, même dernier. Le troisième est un jeune cultivateur qui ne sait même pas courir, mais qui voudrait briller aux yeux des gens de son village. Unis dans la médiocrité, ils sont en queue de peloton, puis lâchés...
    Mais tous les autres se trompent d’itinéraires et ils se retrouvent miraculeusement en tête. Alors ils éclatent littéralement. Leurs meilleurs et leurs pires instincts se déchaînent. Ils tiennent à bout de bras leurs vies, ces vies qui sont, dit la chanson “un drôle de Marathon”. Inutile de dire qu’à force de musarder, de s'épancher sur eux-même, ils seront rattrapés et rejetés dans le néant après avoir vécu en rêve éveillé un monde où ils auraient pu faire ce qu’ils auraient voulu, quand ils l’auraient voulu, s’ils l’avaient voulu.
    On se marre évidemment beaucoup. Et puis on admire la performance : ces mecs-là, ils causent tout en courant pendant une bonne partie du spectacle et ils courent vraiment, et ils n’ont pas l’air essoufflés, ni crevés, sauf quand le texte l’exige.
    Chapeau! Il faut retenir le nom de ces athlètes : Confortès lui-même, Dominique Maurin et Charles Schmitt.
    On se réjouit aussi de voir que l’auteur n’a pas abandonné son esprit contestataire de “Je ne veux pas mourir idiot”. Le “sport” commercialisé sort vigoureusement égratigné de la représentation, mais pas seulement le sport.
    C’est tout le “système” qui est en cause, et si on ne rigole plus tellement sur la fin, c’est parce qu’on se sent atteint, concerné par tout ce que se disent ces trois minables qu’on voit physiquement se dégrader sous nos yeux. Confortès tourne ses regards vers l’avenir, et il ne voit rien. Il n’est pas le seul!
    Jean-Jacques Gautier était à deux fauteuils de moi. C’était merveille que de le voir “dérangé” par le contenu, comme par la forme du spectacle. Pas une seconde, il ne s’est laissé aliéner. Je l’ai vu exercer l’art du critique minute après minute, inatteignable et braqué parce qu’attaqué au niveau de la classe sociale qu’il “conseille” dans le FIGARO. La méchanceté se lisait dans ses réactions. Et le crayon en main, il notait les phrases qui moi me touchaient, rageur.
    Rarement, comme hier soir, j’ai compris à quel point ce type-là n’est pas un spectateur mais un juge imbu de sa toute Puissance. Quel danger!

18-01 -    Il y a du spectacle, c’est assez beau à voir et c’est monté soigneusement, mais qu’est-ce que ça veut dire, Bon Dieu, et quelle UTILITÉ cela a-t-il? Je parle de LA GROTTE D’ALI de Richard Demarcy. Il y a un bel apport de musique lyrique. Il y a des personnages qui vont et viennent et qui semblent mus par des motivations intenses (mais lesquelles?). C’est l’histoire d’Ali Baba commentée. (Mais de quel commentaire s’agit-il? Tout semble gratuit. Les gens se marrent quand un comédien cause ou baragouine anglais. Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle!). Effectivement, tout le monde a l’air de jouer quelque chose (mais quoi?). En ce moment précis, (21h50), les gens rigolent parce que Colin Harris sort (en anglais), une tapette, un poireau, et divers objets d’une même boîte à malices. Quel est le sens de cette série de gags?
    Maintenant (21h52) on fout un type à poil (slip gardé) et des mecs tournent autour de lui comme des anthropophages avant le festin. Colin nettoie l’intérieur d’un chausson avec un plumeau vert. Un acteur imite les oiseaux, les copains rient dans la salle.
    21h54 : le type dénudé se rhabille tandis qu’un autre fait du patin à roulettes. Un Arabe parle de “corruption” mais je ne saisi pas bien sa pensée.
21h55 : On met une cocarde tricolore, au type à poil qui s’est redéshabillé pendant qu’un type dit : “Souviens-toi, tout Pouvoir est pervers”. Là dessus, tout le monde se met des bandeaux sur les yeux et part à la recherche de la maison d’Ali” sur une musique rock. Voyage très pop au cours duquel les aveugles se mettent à revoir. Puis tout le monde décide sur une musique très HAIR de se “vêtir” et de se masquer, “ce qui sera un très grand plaisir”. Le “jeu” à l’État pur s’empare des protagonistes.
    22h03: Ca devient assez fou et la musique aide à ce qu’on marche. Puis Ali Baba offre poëtiquement des plumes à une jeune Anglaise qui lui offre bien volontiers l’hospitalité qu’il requiert. Fracas de moteurs divers. Bruits variés; du genre guerre. Il y a des morts. Les bruits durent. Un type démolit le mobilier.( Les autres sont par terre). Ali Baba en haut d’une échelle, tient la nana dans son bras... Bon, j’arrête là ce résumé. C’est un spectacle très onirique! Merci Lucien!

Quand même, je n’étais pas très sérieux. Pourquoi ce “merci Lucien” qui semble faire allusion à Attoun? Etait il le producteur? Et dans quel lieu cela se passait il? Qu’il it été le bailleur d’argent j’en doute. Mais qu’il ait été le promoteur de cette inutilité, en toute bonne foi bien parisienne,  j’en suis certain.

Peut –être faudrait  il que je développe mon parcours avec Lucien Attoun. Je n’entrerai pas dans les détails Je  dirai seulement que ce fut longtemps un ami et artistiquement un complice. A telle enseigne qu’un soir, à LA COUPOLE, il me proposa une certaine forme de collaboration que je refusai parce qu’il se réservait le choix des auteurs, des œuvres et des réalisateurs.  Ensuite les conceptions de nos rôles à jouer dans le monde du spectacle ont divergé.


20-01 -    Le THÉÂTRE DE L’UNITÉ ne progresse malheureusement pas. LE REVIZOR est un spectacle médiocre qui fleure son “amateur” et où l’on ne retrouve pas l’invention qui existait dans L’AVARE AND CO.
    Oh, on en causera de ce REVIZOR parce que c’est une nana qui le joue. Ca surprend, hein? D’une façon générale, Livchine a fait sa distribution sans tenir compte des sexes des acteurs de sa troupe. Vous allez me dire que c’est un “parti”. L’ennui, c’est que RIEN ne le justifie.
    Edith Rappeport interrogée, -parce que naturellement, je cherchais les motivations- m’a dit qu’il y avait dans la troupe, tant de garçons, tant de filles, qu’on n’avait pas les moyens de prendre des comédiens extérieurs et qu’on avait donc décidé de s’arranger entre soi. Faut-il souligner la gratuité extrême d’un tel choix, qui désarçonne et égare, et naturellement gêne. D’autant plus que le procédé n’est pas, si j’ose dire, assumé sexuellement. (Ils) et (elles) font ça, comme si de rien n’était, un brin honteusement. Heureusement que c’est une fille qui joue la jeune héritière du gouverneur. Ca donne un piquant homosexuel à l’idylle qu’elle noue avec le Revizor.
    À part cela la pièce est ce qu’elle est. Pour nous, elle sort anachronique, étrangère, éloignée, pas du tout concernante, alors qu’après tout, elle pourrait l’être. La dramaturgie n’a pas dû être très pensée, car enfin, la corruption n’est pas étrangère à notre système, les fonctionnaires qui contrôlent existent, le petit monde provincial décrit n’est pas si éloigné de celui qui règne à Romorantin ou à Bressuire!
    Alors? Le fils Acquard a fait un décor joli mais inutile. Une belle musique russe intervient comme les cheveux sur la soupe durant les noirs.
    Entreprise loupée donc! Et dire qu’il va sans doute s’en vendre...

... et que c’est moi qui vais m’en charger. Mais nuançons par rapport à ce que j’ai écrit  à propos de LA CELESTINE. J’avais une “histoire” avec le THEATRE de l’UNITÉ. il ne s’agissait pas avec Jacques Livchine de faire des “affaires” isolées, je veux dire d’attendre le succès pour que la vente soit aisée. Je le suivais y compris lorsque une de’ ses réalisations était plus faible. Cette “liaison” a duré très longtemps et même lorsqu’elle s’est achevée, j’ai continué à soutenir moralement cette équipe qui, au fil des années, a appris à n’avoir peur de rien et à ne jamais démissionner d’une certaine façon d’appréhender la VIE.

25-01 -    Je suis en principe plus ouvert à ce qui parle à la raison qu’à ce qui cause aux zones obscures de mon individu. Georges Bataille fonctionne dans l’inintelligible, dans un désert onirique inexprimable et tout au plus perçoit-on que sa quête est tournée vers un Dieu à qui il reproche des tas de choses. Philippe Adrien, en montant l’EXCÈS, n’a rien fait pour clarifier le propos, et s’il n’y avait pas le programme, il serait indétectable que le spectacle est découpé en 14 séquences qui portent des titres tels que “L’accouplement”, “Les guenilles”, “Le baiser”, etc...
    Et pourtant, cela fonctionne parce que c’est très beau à voir, incarné par des acteurs extrêmement présents dans leur lenteur figée à la Wilson, accompagné par une très saisissante musique d’un nommé Rosengart et par une bande sonore très bien faite. On fait pendant deux heures un voyage dans l’inconnaissable. pourquoi pas?

UN VOYAGE À STRASBOURG

26-01 -    J’arrive, et je lui dis bonjour. Et voilà qu’il m’engueule, parce que “c’est une honte”, je suis Alsacien, et je m’adresse à lui en français, c’est-à-dire dans la langue de l’occupant, du colonisateur. Moi, je bredouille, parce que n’est-ce pas , Alsacien, je le suis, d’origine, mais je suis né à Paris et c’est en 1871 que mes aïeux ont franchi le col de Schlucht, parce qu’ils préféraient vivre dans la France de la IIIème République plutôt que dans l’Allemagne des Bismarck et des Guillaume. Et puis, langue originelle pour langue originelle, moi, ce serait plutôt le yiddish que je devrais savoir et je le lui dis. Mais là, il me rétorque que les Juifs sont chez eux en Alsace, que c’est le pays où ils sont implantés depuis le plus longtemps, et que, s’il fallait à tout prix leur donner une terre à eux, ce n’est pas la Palestine qu’il aurait fallu choisir, mais l’Alsace!
    De toute façon, il me reproche de rester à Paris. Il faut rentrer dans sa patrie et lui, l’a fait. Il a abandonné une carrière mondaine pour aller s’installer dans un village nommé Eschenswiller. Il a renoncé à sa barbe hirsute et à ses cheveux gauchistes. Maintenant, c’est un grand gaillard blond et cravaté. En Alsace, on attache de l’importance à la tenue, et Ehni s’est mis au diapason. Cela dit, dans le village en question, il habite une maison très accueillante où l’on festoie souvent et les paysans du coin enlèvent bien poliment leur chapeau quand le “fada” (comment dit-on “fada” en alsacien?) leur explique, à eux, ce que cela signifie qu’être Alsacien. Dois-je ajouter qu’il gagne sa vie en écrivant des émissions pour la TV de Munich!
    Ce personnage de déraciné revenu à la terre, mais incapable de se “re-sourcer”, René Ehni l’a porté à la scène dans sa pièce L’AMIE ROSE, qui est créée au TNS, avec une lucidité qui lui fait honneur. Car “le Roi”, c’est vraiment Ehni, personnage factice d’auteur “gauchiste” à succès, “arrivé” à Paris au prix de trahisons diverses, au niveau de la langue et de la classe sociale. Le problème de la langue est spécifique à l’Alsace (qui est moins coupée de ses racines que la Bretagne, ou l’Occitanie, ou le Pays Basque, parce qu’il y a la TV allemande et que dans 92% des foyers c’est celle-là qu’on regarde), mais celui de la classe est universel, et JAMAIS je crois ne l’avoir vu poser au théâtre avec une telle puissance d’émotion. Car il ne s’agit pas ici de bourgeois d’un côté et de prolétaires de l’autre, incapables “par définition” de se comprendre et en lutte à mort “historiquement”, mais DES PARENTS restés au village et DES ENFANTS partis chercher fortune ailleurs, qui dans la littérature, qui dans le cul, qui dans l’immobilier. Et de par cette coupure, ILS NE SE RECONNAISSENT PLUS quand ils se retrouvent après des années et des années. En fait, L’AMIE ROSE montre comment on passe d’une classe à l’autre et comment ceux qui passent à l’échelon “supérieur” sont mal dans leurs peaux face à la sérénité de ceux qui demeurent, et comment ces derniers SEULS détiennent les clefs de ce qui sera peut-être un jour la Révolution. C’est important et malheureusement “original”. Belle mise en scène de Thamin. Un beau spectacle utile.

Il m’arrivait en ce temps là, sous le pseudonyme de patrice Destouches, d’écrire des articles pour le journal LIBERATION. Pas celui qui a été “sauvé” après un été de disparition par une transaction entre Serge July et le groupe Seydoux, mais celui dans lequel beaucoup de journalistes travaillaient à l’oeil parce qu’ils croyaient à la mission d’une feuille de gauche indépendante. le journal visait avant tout un public jeune. Il avait SON style qui agaçait beaucoup ma jeune compagne de l’époque surtout quand j’essayais de m’y conformer. Je crois amusant de publier ici le compte rendu que j’ai écrit pour ce LIBÉ disparu sur ce même L’AMIE ROSE:

“Je suis allé à Strasbourg et j’ai vu L’AMIE ROSE de René Ehni au TNS. Je vous le dis carrément: si vous avez la chance d’habiter l’Alsace ou l’occasion d’y passer ces jours ci, profitez de l’aubaine, car cette AMIE ROSE là, c’est quelque chose d’épatant et d’UTILE.
Oh! ce n’est pas jeune de forme.ça se passe sur la scène de la façon la plus traditionnelle du monde  entre des aqcteurs qui causent entre eux, et nous, on est assis dans nos fauteuils, et tout ce qu’on a à faire, c’est de regarder et d’écouter. En plus, ça n’est pas Brechtien, pas distancié du tout. C’est du théâtre sans théorie, écrit et joué avec le coeur. Et puis il y a des moments un peu intellectuels, ceux où l’auteur exprime son avis sur ses confrères en littérature, sur l’Académie, sur l’Alsace et sur l’impossibilité d’être efficace par le théâtre en matière bde contestation politique.
Mais quel pied, les enfants! A part les instants ci-dessus décrits, j’ai pleuré §tout le temps! et qu’est ce que ça peut être bon de pleurer lorsqu’on se rend compte qu’on chiale parce qu’on est touché, atteint profondément, concerné intimement, troublé utilement et dérangé dans ses stéréotypes
Parce que ce qu’il nous montre, René Ehni, c’est que la lutte des classes - eh oui, la fameuse lutte des classes -elle n’oppose pas nécessairement comme dans PUNTILA des gens que tout séparait d’entrée de jeu, issus d’extractions originellement fondamentalement inconciliables, mais possiblement des hommes et des femmes d’une même famille, nés de la même souche pauvre. Seulement les uns sontrestés “au Pays”.et sont devenus “prolétaires”, tandis que les autres sont allés chercher fortune ailleurs, l’ont trouvétiques efforts ée au prix de leur aliénation au “systèmpe” et sont DEVENUS les alliés objectifs des pâtrons des premiers. Et c’est bouleversant de voir à quel point  les uns et les aqutres NE SE COMPRENNENT PLUS, malgré l’amour mutuel qui survit et malgré de pathétiques efforts de rapprochements désormais impossibles. La leçon de la pièce, c’estv que le chemin qui mène à l’embourgeoisement  est sans retour. C’est un “devenu  bourgeois” qui vous le dit, avec un langage bourgeois: René Ehni qui s’eest campé lui-même dans un personnage et croyez moi, sans complaisance, voudrait se re-sourcer, mais en quittant l’Alsace il y a 20 ans pour aller faire à Paris une carrière mondaine de gauche, il a creusé le fossé derrière lui, et ce fossé, jamais nplus ilo ne pourra le combler.
Le particularisme alsacien permet d’accentuer l’exemplarité du proppos par l’utilisation EN PLUS de la barrière des langues. C’est anecdotique et, de toute manière, le problème alsacien n’’est pas traité ici. Peu importe.”

Cet article n’a pas plus du tout à certains lecteurs. J’ai reçu au journal un abondant courrier d’insultes.

DE NOUVEAU PARIS ET QUELQUES PÉRIPHÉRIES PLUS OU MOINS LOINTAINES
 
 30-01 -    José Valverde est décidément quelqu’un que j’aime bien parce que c’est un tout à fait honnête directeur de théâtre périphérique. Pour lui, monter un spectacle dans sa banlieue rouge signifie d’abord satisfaire son public et non pas se servir soi-même d’une tribune comme tremplin mondain pour briller au niveau d’une carrière arriviste. Cela l’amène à réaliser ses mises en scènes au premier degré, ce qui naturellement lui vaut derejets. Ces moues auront pourtant du mal à gagner la partie dans RUY BLAS, car  si la pièce est effectivement montée telle qu’elle est, sans transposition “dramaturgique”, Victor Hugo étant “servi” comme pourrait le rêver tout auteur contemporain, la recherche au niveau de la présentation est pourtant intéressante.
    D’abord, la distribution est réduite à son essentiel, c’est-à-dire aux huit personnages principaux, les comparses étant joués par des poupées. Non seulement, ce n’est pas gênant, mais à mon avis, cela éclaire la pièce en la débarrassant d’une foule qui n’existe que pour servir la soupe et qui en l’ocurrence la sert effectivement sans bavure. C’est, bien sûr, un parti d’économie”, à la base, mais c’est si intelligemment  fait que ça ne se sent pas.
    D’un autre côté, c’est distribué sans éclat mais de façon très plausible, sans “vedettes”, ce qui est peut-être une manière de contester la tradition, et en tous cas avec homogénéité.
    Le travail sur les éclairages a été parfaitement mené, avec un soin minutieux, et l’atmosphère de l’oeuvre est fort bien rendue. Que dire? Ce travail peut-être qualifié de modeste et il est au service de l’environnement de la pièce qui ressort ainsi telle quelle, fort signifiante ma foi.
    Mais est-il vraiment modeste? La non recherche dramaturgique sur RUY BLAS qui éclate dans cette réalisation est-elle VOLONTÉ ou INCAPACITÉ, et l’excellent résultat obtenu est-il HASARD ou DÉTERMINATION? Nous laisserons en suspens ces questions.

Il semble que ce soit la première fois qu’apparaisse dans un de ces compte-rendus le mot “dramaturge”. Fut ce un mérite ou une tare? La génération montante des metteurs en scène français branchés a incontestablement créé des emplois qui auparavent n’existaient pas Certains de ces emplois étaient  au départ justifiés par les progrès techniques. Pour être “éclairagiste”,par exemple, il fallait s’être initié à des races de jeux d’orgue qui deviendraient de plus en plus inaccessibles aux non initiés. Mais bientôt, les “éclairagistes” allaient se revendiquer “créateurs de lumières” et on a peu à peu lu des génériques qui mettaient plus en valeurs des “créateurs” de toutes sortes entourant le metteur en scène que les artistes en scène.
Parmi ces nouveaux professionnels, il y a donc eu les “dramaturges”. En Allemagne, dans les Stadt et Staats Theater, ce personnage existait depuis longtemps : Attachés à un théâtre,il avait mission de lire les oeuvres envoyées par les éditeurs et aussi directement  par des auteurs  Son rôle consistait à attirer l’attention des “régisseurs” qui dans la maison pourraient peut-être leur donner vie. Je ne sais pas s’il était souvent écoutés. Du moins avait il son utilité, car il apportait la garantie aux écrivains qu’à un premier échelon, ils feraient l’objet d’un premier examen.

Dans les scènes nationales et centres dramatiques français, on n’estimait pas d’une façon générale (et cela perdure) nécessaire de lire les textes des inconnus, le mot a désigné une sorte d’assistant cultivé du metteur en scène. Pour caricaturer, disons qu’un André Clavé quand il montait LES FEMMES SAVANTES vers les années 50 savait qui étaient Molière, Louis XIV et comment on,s’habillait et portait perruque dans une certaine société du XVIIème Siècle. Le “créateur” noiuveau look  s’est mis à avoir besoin qu’un (parfois plusieurs) « dramaturge » lui explique le contexte et l’oriente vers les infléchissements soc iaux, politiques, poëtiques ou imaginaires qui l’aideraient à plaire aux critiques savants du dernier quart du XXème siècle

01-02 -    TURANDOT, d’après Carlo Gozzi et l’Opéra de Puccini, monté par le Roumain Lucian Pintilié, c’est LUXE à l’Opéra, avec TOUS les moyens dont on aurait pu rêver Alfredo Rodriguez Arias, c’est-à-dire que c’est notre décadence renvoyée à notre gueule par le truchement d’un conte de fées dont s’était déjà servi Brecht à d’autres fins signifiantes.
    Ou alors, si ce n’est pas cela au niveau de la “leçon”, ce sont deux décadences réunies, l’occidentale et la “réaliste historique” roumaine, alliées pour nous apporter un spectacle superbement concernant, quoiqu’au premier degré parfaitement “Art pour Art”. Le décor, admirablement baroque, aurait pu à lui seul, par son coût présumable, permettre le montage de 10 SARCELLES SUR MER et de 20 LÉGENDES À VENIR plus une trentaine de MISS MADONA. Au niveau du gigantisme, et du fignolage du détail, Chéreau est enfoncé et en plus, on y voit clair quoique les éclairages soient beaux.
    Il est certain que cette princesse TURANDOT fera couler de l’encre et jusqu’à un certain point constituera un événement majeur par exemplarité de ce que souhaite évidemment jeter en pâture aux foules un pouvoir qui sait choisir ses serviteurs : Lang a conquis hier soir ses galons de grand directeur car son choix est inattaquable au plan de la qualité. Le montage est dérangeant parce que le “peuple” y est présenté par de vrais nains difformes et qu’il faut un moment pour s’habituer à leur (parfaite) exhibition qui ressort (presque) de la provocation.
    L’Opéra est contesté dans sa forme et utilisé avec distanciation pour obtenir des effets d’aliénation. La putasserie est poussée au degré extrême car la conquête de la grosse ogresse Andrea Ferréol par le lilliputien Bouzid atteint à des sommets d’émotion très étonnants.
    La perfection de la réalisation défie toutes les critiques.
    C’est dans son genre le spectacle PARFAIT et même si on n’est pas d’accord, on ne peut pas ne pas marcher, et je dirai même courir. La RAISON n’a pas grand chose à voir dans ce spectacle qui touche et atteint, et dont le seul défaut est d’être insolent par sa richesse et inutile au niveau de quelque combat que ce soit. Mais c’est du “théâtre populaire d’élite”. Vitez devrait en prendre de la graine. Car si le “peuple”,ici, ne se sent que diverti, (et secrètement concerné quand même), du moins passera-t-il une inoubliable soirée. Ca compte.

J’avais connu Bouzid lors d’une tournée en Algérie. Je ne sais plus pour quel spectacle, on avait demandé au Théâtre National Algérien de nous fournir un enfant et Mohamed Ben Ghana, le régisseur, nous l’avait présenté comme un petit garçon de 6 ans. Nous l’avions tous trouvé très éveillé et intelligent. Dans l’autocar, il aimait venir sur les genoux des comédiennes. C’est là que nous avons eu des soupçons, car l’une d’elles ayant eu un geste un peu égaré, nous avait dit l’avoir trouvé “très bien monté”. Quoi qu’il en soit, c’était un acteur très professionnel sur la scène et c’est lui-même, le jour de la dernière, qui nous a dit son âge, 26 ans si ma mémoire est bonne. J’ai longtemps conservé, à toutes fins utiles, ses coordonnées.

03-02 -    J’aime beaucoup la première des deux pièces de Philippe Madral qui constituent le spectacle DEUX ET DEUX FONT SEULS. La seconde, il est vrai, plairait beaucoup à Mlle Bertin puisqu’elle se passe sur un escalier qui monte de toute évidence vers le Paradis : deux hommes le gravissent marche après marche en y clouant un tapis. L’un est “communiste,matérialiste, athée”, l’autre beaucoup plus “spiritualisé”. Il croit et l’autre ne croit pas, mais on perçoit bien que par le fait de sa seule présence sur ce mystérieux chemin qui fait “une trouée dans le ciel”, il devra se rendre à l’évidence. Déjà, il a des doutes, vous voyez ce que je veux dire, suivez mon regard, ça m’a agacé et étonné car je ne m’attendais pas à cette démarche venant de Madral. Reste que c’est une jolie pièce sur la recherche de la communicabilité. Mais la première, qui pourrait s’appeler “confession d’un flic”, est extra. Car ce flic a été viré pour avoir tiré sur un jeune homme lors d’une manif et il ne comprend proprement rien à ce qui lui arrive. C’est la connerie du cogneur étalée et c’est remarquablement joué par Patrick Chesnais.

05-02 -    Il ne manquera bientôt à Michel Dubois pour être un grand metteur en scène que ce je ne sais quoi qui distingue les Chéreau des Rosner. Tel qu’il est aujourd’hui, la décentralisation peut se flatter de le posséder et son montage du PRÉCEPTEUR de Lenz / Brecht est certainement le meilleur que j’ai vu dans ma vie bien remplie en précédents PRÉCEPTEURS. D’abord, on ne s’emmerde pas parce qu’un astucieux parti de multiples petits rideaux brechtiens permet de sauter d’un lieu de l’action à l’autre selon un rythme lent mais soutenu. Ensuite parce qu’une “dramaturgie” habile fait ressortir de l’oeuvre ce qui jusqu’ici ne m’avait pas paru l’essentiel, à savoir que la castration du personnage incarne celle du corps professoral lorsque ses membres se mettent au service du Pouvoir. Il est vrai que pour aboutir à ce résultat (qui réjouit fort les étudiants de Caen), il a fallu procéder à quelques rajouts au texte. Je dirai presque que c’est heureusement, car sinon cette vieille pièce mal bâtie et trop située dans un contexte anachronique tout autant que géographiquement éloigné du nôtre n’aurait une fois de plus apporté au spectateur actuel aucune leçon profitable.
    En fait hormis la leçon ci-dessus, l’utilité de ce remontage ne m’a pas sauté aux yeux. Il a permis à Dubois de faire un bel exercice de style. Et à de bons acteurs de s’affirmer. Après tout, c’est déjà quelque chose.


15-02 -    J’avoue que je comprends assez mal, en écoutant le texte de BAJAZET, l’entêtement avec lequel l’occident chrétien hurle au scandale quand des Chinois détruisent quelques oeuvres de leur “Patrimoine” au nom de la Révolution Culturelle. Car sincèrement, je ne verrai aucun inconvénient à ce que ce théâtre de cour au style précieux, de surcroît apologue du mensonge et de la délation, exclusivement fondé sur la hiérarchie de quelques auto contempteurs de nombrils, politiciens primaires réglant leurs puériles affaires de coeur sous les yeux de leurs esclaves serviles et au mépris de leurs peuples “épouvantés”, s’enfouisse dans les brumes de l’oubli. Sa résurgence périodique dûe à des dévôts nostalgiques d’une civilisation en train de crever, n’apporte RIEN que de l’ennui, de la surprise et de l’indifférence à l’homme que je suis et je confesse que je me sens de plus en plus étranger par rapport à cet “art” comme par rapport à ceux qui semblent jouir à sa contemplation. Car l’objectivité me force à le reconnaître : ça semble plaire à des tas de gens. Quelles “racines peuvent-ils bien trouver dans cette parenthèse culturelle historique que les Druons et Pompidoux aimeraient voir renaître pour mieux asseoir leur Pouvoir économique. L’austère montage murmuré, disséqué, interminable, de Jean Gillibert, ne modernise en rien l’ouvrage et ressort au contraire comme une représentation vieille, jouée vieillement par des vieux. Lui-même n’est vraiment pas possible avec son profil de hérisson aigu et abruti. Tonia Galiewski m’oblige à reprononcer le mot de “Balachovisme” dans ce qu’il a de plus péjoratif. Quant au couple Maria Casares / Claude Aufaure, il semble avoir été inventé par un Dubout qui ne serait pas drôle. Elle est “belle”, présente, c’est vrai, mais elle est évidemment trop âgée pour le rôle, surtout en face de ce minet dont la virilité n’est pas la principale vertu. On perçoit, cela dit, que la mise en scène a dû être très fouillée, psychologiquement et psychanalitiquement. Mais l’intelligence de la dissection ne suffit pas à m’exciter, puisqu’elle s’exerce sur des personnages que je ne puis approcher avec mon être propre. Bref, l’entreprise est inutile, très “parisienne”, très UD 5ème; nous allons tourner ça et je suis sûr que cette HAUTE qualité sera appréciée des classes privilégiées des pays lointains que nous visiterons! L’image de la France restera telle que notre Pouvoir le souhaite. Baste! Ça nous fera un “alibi”!... J’appréhende quand même les scolaires!

CONTRADICTION ? TRAHISON ? NÉCESSITÉ ?

Effectivement ma petite entreprise a été chargée de monter cette tournée “officielle” par l’AFAA dont le directeur à ce moment-là était mon ami Burgaud (vous savez, la “Maison des Lettres”, l’occupation, la guerre, ma jeunesse). Vous auriez refusé, vous, à 51 ans, le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, le Pérou, et le Mexique sous le prétexte que vous n’étiez pas d’accord avec la pièce choisie par les autorités culturelles françaises? Souvenez-vous du premier vers de l’oeuvre de Racine :
“Entrons dans le sérail, j’en connais les détours”.

Je vais raconter tout ce voyage en détail. Mais nous n’en sommes pas là puisque ces souvenirs respectent (presque) l’ordre chronologique.

18-02 -    KHOMA, par l’Orbe Théâtre d’Irène Lambelet et Jean Philippe Guerlais est, comme diraient les curés, un spectacle pour adultes avertis. Non qu’il ait du cul. C’est au contraire austère et pas drôle. Mais c’est difficilement pénétrable. La démarche, comme on dit, est “ésotérique”.
    KHOMA est un montage de théâtre musical conçu au départ de textes d’Henri Michaux qui montrent “un homme morcelé, écrasé par la peur” évoluant dans un “monde mouvant”, évoluant “selon le flux et le reflux de sa pensée, pensée qu’il ne maîtrise pas”. Il faut se laisser emporter par ces flots incertains, se baigner dans cette musique des vers désespérés et des instruments à sonorités indiennes du groupe CYMA. C’est beau et religieux comme une messe de Bach. Mais ça n’a pas le même contenu : ce que le groupe traduit, sous ce prétexte “culturel”, c’est l’Apocalypse présente, actuelle, inévitable. Il le fait avec une inégalable rigueur, une admirable tenue, une formidable exactitude, et une certaine puissance des décibels qui fait parfois frissonner la moëlle épinière avec un petit goût nazi. Ca n’est pas gai, pas exaltant, ça parle aux nerfs et pas à la raison. Ca fonctionne terriblement. Ca “force” l’admiration et le respect. C’est magnifique, mais bon Dieu, qu’est-ce que ça peut être pessimiste.
    Après ORATORIO CONCENTRATIONNAIRE et L’AUTRE-LÀ, l’Orbe réaffirme son originalité. Je l’aimais quand même mieux contestataire que résigné. KHOMA, c’est une jeunesse qui n’espère plus rien trouver. L’AUTRE-LÀ, c’était la révolte. La quête d’on ne sait quoi, on ne sait où dans quel ciel de Khatmandou, sans espérance ni foi n’est pas une fin, je l’espère. Ce superbe esthétisme fait d’expression corporelle et de notes sublimement rythmées mérite d’être au service d’une voie “positive”.

Au risque d’enfoncer des vérités premières et de me répéter, je dois dire que ce genre de commentaires relus plus d’ un demi Siècle après, me semble interpeller au delà de moi l’humanité riche tout entière. La même désespérance habite une jeunesse contemporaine qui n’a plus de repères.Son seul choix, c’est de “faire avec” ou de se rebeller souvent avec violence. Contre quoi? elle le sait. C’est clair. Le monde capitaliste qu’on appelle actuellement libéral affiche au grand jour ses égoïstes idéaux. Mais pour QUOI se battre? Pour quelle autre forme de Société qui soit plus juste? En ce début du XXIème Siècle, ce sont dans beaucoup de régions du monde les religieux qui sont devenus les “guides, c’est à dire des “Führer, des “Caudillo”, des “Duce”, des “Staline”. Ils sont les seuls à savoir embrigader des enfants et à les pousser jusqu’à un degré d’obscurantisme qui peut aller, au nom de leur combat, jusqu’au sacrifice suprême
Je crois que ceci met en cause la notion même de ce qu’on appelle la “démocratie”. ‘D’ailleurs les peuples souhaitent ils être « souverains » ?  Ne préfèrent ils pas être asservis sous des lois, des règles ? Dans le cas particulier de la France, il m’arrive de me demander si beaucoup de mes compatriotes ne regrettent pas le régime de Vichy et sa RÉVOLUTION NATIONALE ». Et  je répète souvent du haut de mon total agnostisme : Merci Yahveh d’avoir envoyé les Arabes pour remplacer les Juifs  dans le besoin qu’ont les gens bien-pensants d’avoir un bouc émissaire à fustiger.
Hasard ou coïncidence, voici ce que j’ai commenté le lendemain

19-02 -    Il ne faudrait pas croire que Guénolé Azerthiope soit un joyeux drille. Ou alors, il l’est comme l’était Buster Keaton, prince sans rire, à froid, profondément triste et parfaitement désillusionné. On rigole au RETOUR DE MISS UNIVERS, mais il n’y a pas de quoi. On devrait plutôt réfléchir au sens de cette démarche anti culturelle, qui évoque le MAGIC CIRCUS, mais un MAGIC CIRCUS qui serait sinistre et impitoyablement pas drôle. Tout est ridicule, grotesque, démystifié, lâché du bout des doigts dégoûtés, et quasi inexécuté.
    L’imperfection du spectacle fait partie d’une volonté : pourquoi même aller jusqu’à une mise en forme? Spectacle scorpion qui se mord la queue, MISS UNIVERS par tous les autres moyens va dans le même sens décillié que kHOMA. Ici aussi on ne conteste plus. On “constate”.

SANS COMMENTAIRES  a posteriori:

21-02 -    Cher grand petit bourgeois JEAN-MICHEL RIBES qui se livre avec son ODYSSÉE pour une TASSE DE THÉ au jeu charmant de l’irrévérence intellectuelle. Cette ODYSSÉE-là est de la veine du HAMLET de Laforgue, des ELPENOR, GUERRE DE TROIE et ELECTRE de Giraudoux : c’est fin, cultivé, amusant ; c’est littéraire, référencié; c’est doucement modernisé, mais pas au point d’être concernant : qu’Ulysse chasse à son retour les colonels qui s’étaient emparés du pouvoir à Ithaque a dû semblé à Ribes fort audacieux au niveau de la dénonciation politique, mais il a oublié qu'”Ulysse reprenant son trône devenait ipso facto dictateur à son tour. Il est vrai que ce “bon” Roi chéri de tous est aussitôt tué par les effets d’un sortilège à retardement de la magicienne Circé, mais la Démocratie ne s’installe pas dans l’île pour autant.
    Que l’antichambre de la mort soit le hall d’un grand hôtel est amusant en SOI, mais n’est pas “original”. J’ai déjà vu ça dans des pièces de l’entre-deux guerres, je ne me rappelle plus lesquelles mais j’en suis sûr.
    Que les Dieux de l’Olympe soient montrés sous des dehors ridicules, Athéna grosse fille excitée (Marie Pillet!), Jupiter (Claude Vega) précieuse petite chose affamée de soins à son visage et à son corps, Poseïdon intraitable, coléreux, n’est guère nouveau non plus et Ribes en profite pour régler une nouvelle fois son contentieux avec “le Père de Monsieur Christ”, ce qui signifie qu’il prend en compte cet au-delà.
    Mais enfin, si nous prenons le spectacle pour ce qu’il est, ce jeu de normalien est divertissant, bien écrit et bien fait, fidèle l’un dans l’autre (sauf sur la fin et c’est ce qu’il y a de moins bien) à l’esprit d’Homère. Quoique trop long (3h3/4), ça se laisse voir comme un film d’aventure, et c’est monté dans un style presque Châtelet avec de très beaux tableaux que la machinerie du théâtre de la ville aide à bien s’enchaîner. C’est du beau boulevard d’évasion qui réclame des spectateurs une connaissance de l’oeuvre originale. La partie “canularde” qui sommeille encore en moi, a bien aimé.

22-02 -    Inspiré par un petit texte de Victor Hugo intitulé L’INTERVENTION (que je ne connaissais pas, je le confesse), LE PIED de Bruno Bayen, est un joli spectacle qui montre la séduction exercée sur un couple de gens simples - et qu’une vie désargentée a conduit à se haïr - par un baron imbu de sa “naissance” et par une cantatrice - sa maîtresse - issue de souche pauvre, et “arrivée” grâce à sa voix et à son cul. C’est caustique et drôle. C’est “signifiant” et c’est à la fois un peu court et un peu bref. Mais ça n’est pas sans arrière plan de dénonciation, puisque cela stigmatise, en somme les mirages à la France Dimanche et le fossé des classes. Bruno Bayen a voulu que le couple riche apparaisse moins comme réel que comme issu des phantasmes du couple pauvre. Aussi a-t-il par le costume et le maquillage, rendu le premier “éloigné”. Le dispositif également, un lieu réaliste et un presque éthéré, séparés par une longue allée, va dans ce sens.
    Bruno Bayen a un grand amour pour le début du XXème siècle. Sa distanciation l’a donc conduit à situer son spectacle à la “fabuleuse époque du cinéma muet”. Pourquoi pas?

26-02 -    Mon Dieu, honnêtement, elle n’est pas mal cette MÉGÈRE APPRIVOISÉE de Le Guillochet et elle a même une vertu au niveau du contenu : Katharina n’y est pas montrée sous les traits d’une furie gratuite, mais comme une RÉVOLTÉE face à l’hypocrisie et aux conventions bienséantes. Elle incarne l’HONNÊTETÉ intransigeante et sa conquête par Petruccio apparaît moins (à mes yeux en tous cas) comme la soumission de la femelle à un mâle mal embouché que comme l’ACCEPTATION par une fille refusant les concessions d’un homme qui lui semble authentique.
    Sur ce “parti” excellent et neuf, Le Guillochet a bâti un spectacle vif et alerte, de type “festival”, avec grands mouvements de groupes, torches et virilité, qui n’échappe pourtant pas à l’ennui par moments. Le traitement infligé au texte le ramène d’autre part par moments au niveau de À TOUT COEUR. La pièce devient un peu une bande dessinée pour midinettes éprises de pureté morale et sociale. Une fois de plus, Shakespeare ne se laisse pas trahir et malgré tout, la misogynie du propos saute aux yeux. Katharina est AUSSI subjuguée par le mec. Il est vrai que c’est Jean-Pierre Andréani et que pour une nana comme Maria Laborit, un type comme ça, c’est une aubaine à ne pas laisser passer.

27-02 -    Je crois que la discrétion dont Rezvani entoure la création de sa pièce à un personnage joué par Nicole EVANS dans une mise en scène de Voutsinas, -le premier et le troisième nom devraient normalement déplacer tout Paris- a un sens, qui est que BODY doit être une oeuvre de commande bâtie à la hâte pour faire plaisir à une actrice déjà mûre et pourtant folle de son corps, qui avait du pognon pour faire un film et qui rêvait de s’exhiber (dans le même registre, mais avec quelle timidité!) là où Rita Renoir avait triomphalement un an durant montré son cul. Le mieux, c’est encore le film que Nicole Evens commente devant nous en voyeuse participante. BODY, c’est une poupée gonflable. Vous voyez de quoi il retourne. Eh bien non, on est frustré parce que vraiment, avec son “homme objet” (oh! on a compris le symbole, soyez tranquille, Madame), elle ne sait apparemment pas faire grand chose. DÉCEVANT.

28-02 -    Il existe un troupe qui s’appelle le THÉÂTRE POÉTIQUE NATIONAL. Elle a visiblement des moyens : beaucoup de projecteurs, une sono excellente, un dispositif construit, des costumes, des accessoires. Elle a réussi à s’installer à l’Église St Roch et à habiller le lieu de gradins très commodes. Elle est dirigée par un nommé Guy Shelley qui, d’après le programme, ne semble pas en être à ses débuts, et elle a récupéré un laisser pour compte de la Compagnie Barrault des années 68 : LES CHRONIQUES MARTIENNES de Bradbury. L’adaptation de Louis Pauwells, et c’est un certain Jean-Claude Amyl qui a fait la mise en scène, dirigeant une vingtaine d’acteurs pas mauvais dont je ne connais aucun.
    Je dois vous dire que ça se laisse voir. Bien sûr, Bradbury y est pour beaucoup et son “dialogue cruel” entre Mars et la Terre reste à travers l’affadissement de la transposition scénique marqué au coin d’un génie philosophique certes au petit pied mais riche d’incitations au rêve et à la réflexion. Mais la réalisation est vigoureuse, enlevée, FIDÈLE à l’esprit du créateur, résolument PROFESSIONNELLE et marquée au coin d’une école conventionnelle qui n’efface pas le plaisir.
    À mon avis, ce Jean-Claude Amyl et ce Guy Shelley sont à compter au nombre des “bons jeunes” que soutient le Pouvoir. Il n’en reste pas moins que -de leur faute ou non- le spectacle sort féroce pour une humanité qui est intégralement MADE IN USA.
    Dans le cadre d’un spectacle “d’ évasion” qui n’est ni ennuyeux, ni esthétiquement insuffisant, ce n’est pas mal. À travers la “fiction”, c’est à l’Amérique de Truman que s’en prenait Bradbury. Celle de Nixon sort écornée du spectacle actuel.

1er Mars 1974
Pierre Messmer, toujours 1er Ministre nomme Alain Peyrefitte ministre des affaires culturelles et de l’ environnement

05-03 -    En ce temps-là, c’était il y a très longtemps, 55 ans déjà, il y avait dans un pays qui s’appelait la Russie des hommes et des femmes qui se battaient pour que le régime féodal qui avait opprimé leurs pères et leurs aïeux s’effondre et ils avaient affaire à forte partie car les privilégiés n’avaient pas l’intention de se laisser déposséder sans combat. Et parmi ceux qu’animait l’espoir d’un monde nouveau, plus juste tout de suite et lointainement communiste, il y avait des anarchistes et il y avait des bolcheviks. Et les premiers étaient mûs par une foi ardente. C’étaient des révolutionnaires intransigeants, d’une farouche honnêteté. Ils avaient créé entre eux l’ÉGALITÉ. Chacun se réprouvait et se revendiquait LIBRE. Leur ligne était pure et dure mais elle n’allait pas sans un certain désordre. Face à des ennemis organisés, ils étaient une proie vulnérable et leur courage n’y pouvait rien. En outre, manquant de culture politique, ils étaient manipulables. Parfois, ils se laissaient entraîner à des excès.
    Les bolcheviks étaient aussi mûs par une foi ardente. Ils étaient des révolutionnaires intransigeants, MAIS ils ne croyaient pas que les temps soient venus de rompre avec l’ordre et la discipline. La hiérarchie leur semblait encore nécessaire, et face à un adversaire structuré, ils entendaient opposer une armée où il y aurait eu des chefs, des sous-chefs et des obéissants.
    La TRAGÉDIE OPTIMISTE de Vichnievsky montre comment une commissaire bolchevik, frêle jeune femme sincère et sûre de la bonté de SA voie, a réussi à entraîner un régiment de marins anarchistes à accepter SON ordre au nom de la nécessité stratégique, au prix d’une certaine collusion avec des ennemis de classe, parce qu’ils étaient des spécialistes (officiers, quartier maître), et comment ces soldats ainsi galvanisés sont partis en rang et au pas cadencé à la guerre,  où ils se sont fait tuer jusqu’au dernier, devenant des “héros de l’Union Soviétique” et des “exemples” livrés ensuite à l’exaltation des masses stalinisées.
    Pièce passionnante, qui laisse à rêver car avec le recul du temps, on peut se demander ce qui serait arrivé si ces anarchistes l’avaient emporté vers les années 20. Oui, dans un premier stade, ils auraient été sûrement balayés par leurs ennemis BLANCS. Mais ensuite? Et l’Union Soviétique ordonnée d’aujourd’hui est-elle sur la voie du Communisme?
    Tzar pour Tzar, hiérarchie pour hiérarchie, que peut-on penser actuellement de ce chemin bolchevik dont Vichnievsky nous montre avec éclat et conviction les débuts enthousiastes? Vincent et Jourdheuil nous convient à tirer les leçons d’une situation historique DONT nous CONNAISSONS LES ABOUTISSEMENTS. Ils ne prennent pas parti. Ils nous disent que TOUS étaient SINCÈRES mais ils ne choisissent pas et c’est en cela que leur spectacle, au demeurant admirable esthétiquement, est ACTUEL. Car il laisse OUVERTE  la grande question de la ligne à suivre pour que les lendemains se mettent à chanter VRAIMENT. Leur PROPOSITION est juste et utile. Naturellement elle ne semble pas telle à ceux qui sont convaincus que l’URSS est le paradis socialiste.

07-03 -     Finalement, honnêtement, objectivement, LA FLEUR ET LES GODASSES de Pierre Baillot (Nanterre, M.J.C.), c’est plutôt une bonne surprise. Et si l’auteur avait 20 ans au lieu de la quarantaine, on pourrait dire qu’il promet. Car son texte ne manque pas ni de poësie, ni de drôlerie, et au niveau du contenu, il n’est pas sans intérêt puisqu’il montre l’expulsion d’un locataire hors du logement auquel l’attachent ses souvenirs. Il est vrai qu’au niveau “politique”, il éclate que la pièce n’a pas fait l’objet d’une étude, comme MARCHANDS DE VILLE par exemple. C’est écrit d’inspiration et ça sent les “informations” de seconde main et la superficialité. Mais enfin cette appréhension sentimentale du problème est touchante et le dialogue Jean avec ses doubles a du charme et de la drôlerie. Il est dommage que la fiancée du héros soit joué par Claude Valère, femme dans la vie du metteur en scène auteur, car elle a passé l’âge de dire qu’elle vit chez sa mère! C’est pourtant un détail. Le spectacle est “utile” quoique pas très virulent, et le mot pour le définir serait “tendresse”, ce qui n’est pas si courant.


09-03 -    Moi, je me demande pourquoi il y a des mecs qui font la queue, s’aglutinent, se bousculent et se battent presque pour aller filer du pognon à un type qui s’en fout plein les poches et se moque littéralement d’eux, j’ai nommé Romain Bouteille. Je ne sais pas ce qu’a été le café de le gare. Mais je sais qu’aujourd’hui c’est un attrappe gogos qui se croient gauchistes et qui en vérité sont des futurs (ou même des actuels) P.D.G. U.D.R.. C’est du Show Bizness méprisant du spectateur en ce sens que Bouteille se borne à y ressasser ses vieux trucs qu’on connaît par coeur, entouré de deux nanas dont l’une est moche et l’autre antipathique, et de quatre gars parfaitement nuls sauf Andrew Cranmore qu’on souffre de voir faire si peu de choses avec une si mauvaise utilisation. Ce ne sont pas quelques réflexions “philosophiques”, sur Einstein et la responsabilité des savants qui suffisent à charger de contenu un produit qui ne fait que voltiger d’un sujet à l’autre. Bref, Bouteille, moi, je vous le mets dans les chiottes, je tire la chasse, je n’irai plus le voir dans ses égouts. Na!

Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 7 avril 2007
UN  DETOUR PAR LA SUISSE

12-03 -     Voici bien longtemps que je suis fidèle au Suisse François Rochaix bien longtemps que de JUNGLE DES VILLES en BAAL en passant par LE FANTOCHE LUSITANIEN, le CABARET BRECHT et autres, je le vois s’approcher toujours d’une haute qualité, voire d’une grande classe, sans pourtant jamais arriver à me satisfaire totalement. Le Français dont il se rapprocherait le plus serait Jean-Pierre Vincent et c’est un peu sous l’angle des “évolutions comparées” que j’ai abordé à Genève LE BOURGEOIS SCHIPPEL d’un certain Sternheim, auteur allemand des débuts du siècle, bourgeois lui-même et féroce critique de sa classe. L’argument de la pièce est drôle : un quatuor vocal, composé d’hommes respectables d’une petite ville d’Allemagne du Sud, chante traditionnellement chaque année devant le Prince. C’est un honneur et une obligation. Or, voici que le ténor passe l’arme à gauche. Il faut le remplacer. Or, la seule VOIX possible dans la cité est celle d’un prolétaire mal embouché, un nommé Schippel, honte et terreur de la “société” bien installée, d’autant plus qu’il est bâtard. La “lutte des classes éclate donc à deux niveaux : entre le prolo et les bourgeois. Entre les bourgeois et le Prince qui se situe au dessus des lois et des convenances au nom du droit divin. Mais tandis que le premier est au départ haine vivante face aux seconds, ces derniers sont toute soumission devant le troisième, même après qu’il ait défloré une fille de la classe des seconds. Les “mérites” vocaux de Schippel, sa hauteur d’âme et ses “vertus” au duel le feront en fin de compte accepter par la bourgeoisie. En somme la moralité, qui devrait plaire à la CGT, est qu’il est promotif de devenir bourgeois.
    La pièce est violemment anti bourgeoise, autant que LES CORBEAUX de Becque et le traitement dramaturgique que lui a infligé Rochaix est très brechtien d’esprit. Les personnages sont grossis à souhait, l’odieux ressortant chez les bourgeois, le grotesque chez le prince et la violence arriviste chez l’homme du peuple. En contrepoint de l’action, et d’une manière très réussie, il montre l’Empereur Guillaume II prêchant l’Union du peuple allemand à travers sa musique qu’il encourage vivement, et le tribun Karl Liebknecht qui prêche contre l’arbitraire et l’oppression.
    Tout cela est très bien, très signifiant, divertissant et instructif. On ne s’ennuie pas quoique ça dure 3 heures, et pour une fois, Rochaix a eu le sens du rythme. Mais, malheureusement, CELA RESTE HISTORIQUE et je reproche au réalisateur de n’avoir pas su actualiser son propos.
    Toute la presse suisse lui est d’ailleurs favorable et cela a un sens qui est que cet  événement ne dérange pas. Rochaix a fait un travail important MAIS qui nous reste éloigné. C’est dommage.
    Reste que ce BOURGEOIS SCHIPPEL est excellent, bourré de trouvailles et qu’il ferait sans doute un tabac à Paris. Mais justement, est-ce que c’est bien que j’en sois si convaincu?

EXCÈS DE DÉRIVES ANNONCÉES

18-03 - Décidément Daniel Mesguich ne m’est pas très sympathique. Je n’aime pas beaucoup sa démarche. Mais je crois qu’il arrivera. Il fait en tout cas ce qu’il peut pour se faire remarquer. Et son PRINCE TRAVESTI au Bio Théâtre est tout à fait ce qu’il faut pour que se braquent sur lui les projecteurs des fabriquants de parisianisme. Il est vrai qu’il a eu au Conservatoire un bon Maître en la personne d’Antoine Vitez. Oserai-je dire que ça se voit? Nous avons trois princesses (!), un roi de Castille qui dort toute la soirée sur un côté de la scène, une vision du “gynécée” qu’on peut tour à tour qualifier d’espiègle et d’hystérique, à grand renfort de cris et de sanglots virginaux, mais que j’aurais surtout tendance à trouver misogyne, des moments “distanciés” où l’acteur reprends sa réplique jusqu’à avoir trouvé le ton juste, des “références” dont l’une à Chéreau, est drôle, une volonté de tragédier Marivaux jusqu’au paroxysme, des gestes gratuits et un phrasé décartésianisé, enfin un gommage de l’anecdote, des coupures, des raccourcis, des répétitions, qui rendent l’oeuvre inintelligible. Mais pourquoi serait-elle intelligible? On ne s’adresse qu’à des enculturés! Alors? J’espère que le bon Maître invitera son élève dans ses quartiers d’Ivry : il est exemplaire de la nouvelle école, complètement empêtré dans les degrés et noyé sous les motivations indétectables. Il paraît que Cournot, enchanté, serait venu trois fois!


 20-03 -    Les classiques étant faits pour qu’on s’amuse avec, je ne reprocherai certes pas à Michel Hermon d’avoir choisi PHÈDRE comme champ d’exercice libre, et même je le féliciterai sur un point : l’interprétation de Michèle Oppenot  fait de Phèdre d’un bout à l’autre une victime aux abois, une paniquée manipulée, une pauvre fille sur qui la calamité de l’amour s’est abattue. Était-il pour autant nécessaire qu’elle se rase le crâne à la manière des putains tondues de 1944. Ce détail cruel pour l’actrice est d’autant plus surprenant qu’Hermon a fort négligé d’apporter des soins aux autres chevelures et notamment à la sienne qui est tout à fait gauchiste.
    Qu’il n’y ait pas d’Ismène, Aricie disant les répliques de sa confidente comme si les questions de celle-ci lui remontaient aux lèvres, est aussi une bonne idée. Et qu’Oenone soit dédoublée, un homme et une femme, enveloppant Phèdre dans leurs conseils, identifiés aux Parques (elles tricotent constamment), sortes de corbeaux toujours présents, et remplaçant aussi Panope, pourquoi pas?
    Et que les personnages signifient qu’ils jouent leurs rôles paroxystiquement, mûs par des vagues violentes qui secouent leurs corps et remontent de leurs entrailles, assez peu logiquement mais comme des ressurgissements d’inconscient, c’est un parti. Je me suis pourtant demandé si tout était motivé, car je le confesse, cette gymnastique rampante et acrobatique, esthétiquement belle (et qui n’est pas sans rappeler celle du jeune Bourseiller de naguère), m’a paru souvent gratuite.
    J’ai été agacé par les jeux violents et troubles d’Hippolyte et Théramène, qui ne disent pas une réplique sans s’enlacer ou s’étreindre en contrepoint d’un texte qui a priori ne les y inviterait pas.
    Mais enfin, j’ai bien aimé des choses : qu’Aricie se fasse aux 3/4 violer au moment où Racine la fait parler de sa “pudeur alarmée”, le récit de Théramène, la mort de Phèdre, l’interprétation de Thésée par Hermon lui-même. Et puis, je le répète, cette Phèdre paumée, ces Oenone Parques. Et puis les corps des hommes presque nus, sont beaux et grecs, un peu complaisants. On voit bien qu’Hermon aime les garçons? Il les “soigne”. Et seule Sylvie Février, vigoureuse Aricie, échappe un peu à sa misogynie.
    Reste que cette PHÈDRE n’est pas plus que ce que j’écrivais au début, un exercice libre, je dirai un exercice de style dont je ne voit pas bien comment il passerait devant un public moins érudit et moins averti que celui du Petit Odéon. Quelques ricanements de “pisseuses” (comme dit Hermon pour désigner des jeunes filles scolarisées) donnaient hier une timide préfiguration de ce que pourraient être certaines séances en province!

UN SOUVENIR GÂCHÉ

24-03 -    On devrait vivre sur ses souvenirs et ne jamais chercher à les raviver. J’avais gardé d’ONDINE de Giraudoux, que j’avais vu à sa création par Jouvet en 1938 avec Madeleine Ozeray qui y faisait ses débuts, une image très présente. Je me rappelais avoir été très atteint par ce conte de fée inventé du Germanique et y avoir beaucoup pleuré. La scène finale, où Ondine oublie le chevalier mort, le considère, et dit : “C’est dommage. Comme je l’aurais aimé” m’avait semblé être le comble du pathétique et d’une grande richesse de pensée philosophique. Il faut dire que Jouvet dans le rôle de Hans, écrit pour lui au niveau du phrasé, c’était quelque chose, et je suis sûr de ne pas me tromper en me rappelant que sa “bêtise” pétillait de malice.
    Reste qu’aujourd’hui à la Comédie Française, dans une mise en scène spécialement peu inventive de Raymond Rouleau, ce qui éclate c’est la mièvrerie, et l’indigence du texte. On a envie de dire que ça a vieilli, mais aussitôt après on se demande POURQUOI, puisque cette histoire n’est pas située dans un temps véritablement historique, ne traite que de l’Amour avec un grand A, et le fait en des termes qui semblent éternels (au moins pour une société qui garde comme valeur essentielle la “fidélité” dans ce domaine). Eh bien je crois que c’est parce que maintenant, on ne se contente plus d’à peu près. Et j’ai envie de dire que Giraudoux n’aurait pas pu de nos jours écrire ONDINE sans faire au préalable une étude précise sur ces légendes allemandes, leurs motivations, leurs incidences dans la vie quotidienne, sans replacer ce peuple crédule dans le contexte d’un Moyen-Âge obscuranté, aliéné par une Église Inquisitrice. Il n’aurait donc pas pu nous montrer une “Ondine” à la fois si humaine et soi disant poisson sans âme. L’opposition entre un monde non chrétien (disons le mot) doté de pouvoirs surnaturels et une humanité obligée de s’en défendre, ne pourrait plus être traitée qu’au niveau de la projection par cette humanité de ses propres fantasmes. On a besoin AUJOURD’HUI de COMPRENDRE. Or Giraudoux s’est contenté de faire du poëtique, au demeurant assez bon marché, avec du surnaturel qu’il nous impose comme tel, parce qu’il fait “curieux”, parce qu’il donne à rêver. Mais justement, on ne rêve plus. Peut-être que si Vincent montait ONDINE, après lui avoir fait subir un traitement dramaturgique, ce pourrait-être intéressant au titre d’un essai d’approche de l’âme allemande au plus fort de l’époque nazie. LA mythologie imposée pourrait prendre alors un sens, encore qu’elle n’irait guère avec le style pour midinettes qui édulcolore complètement le côté inquiétant de cet univers de forces occultes sur lequel Hitler appuyait son Pouvoir.
    De toute manière, Rouleau n’a en rien fait un tel travail. Les comédiens français jouent au premier degré, “dans le sentiment”, et en tout cas, j’en suis sûr, n’ont pas retrouvé le climat qu’avait su créer Jouvet, dont on aurait tort d’oublier qu’il était le roi de la distanciation (sans doute sans le savoir)

DES DIVERSES SORTES DE “ONE MAN SHOW”.

25-03 -    Depuis qu’André Frère a lancé le genre il y a une trentaine d’années, le ONE MAN SHOW (curieux qu’il n’y ait pas d’expression française courante pour dire “un spectacle fait par un seul homme”), a de loin en loin permis à des artistes d’affirmer sans contingences leurs personnalités.
    Le mot “performance” est généralement venu sous la plume des chroniqueurs, qu’il se soit agi de Raymond Devos, de Fernand Raynaud, de Rufus ou de Bernard Haller tant ce qui paraissait le plus admirable aux yeux des spectateurs était l’aspect sportif d’un marathon ne laissant à un acteur aucun répit durant 1 heure ou 2.
    Réservé tout un temps à ces athlètes, le one man show est devenu cette saison monnaie courante, et nombre de jeunes artistes s’y essayent, espérant y montrer ce qu’ils savent faire et rebondir vedettes d’un tremplin où ils se seront montés essayistes. Il y a évidemment des raisons économiques à cette prolifération. Mais pas seulement beaucoup de comédiens rechignent à se laisser cantonner dans les emplois que croient devoir leur réserver les metteurs en scène. Certaines individualités entendent s’exprimer librement et dire ce qu’elles pensent devoir dire, sans contrainte. Rares en effet sont ces artistes qui jouent les textes des autres. La recherche spectaculaire passe à l’invention totale et ce à quoi nous sommes conviés d’assister, c’est une mise à nu d’un homme par lui-même. À part ça, les uns ont des moyens originaux d’artistes, et les autres moins.
Moro, qui n’est qu’un comédien, fait au Café d’Edgar une série de courts sketches pas très désopilants. Il cherche à faire rire, mais un peu seulement. Il est mû avant tout par des préoccupations politiques et ce qu’il exprime principalement, c’est ce qu’on a coutume d’appeler “la contestation”. Son art est honnête mais pour lui, le contenu prime la forme.
Daniel Laloux est aussi d’abord un comédien, et également un contestataire. Mais il a plus de souffle et son VER SOLITAIRE est quasi une vraie pièce qui raconte avec un humour froid assez piquant et à grand renfort d’imagination les tribulations d’un provincial débarqué à Paris et à qui il arrive toutes sortes d’aventures dont certaines sont signifiantes. Le prétexte est qu’il écrit “naïvement” à sa “chère Maman”, procédé qui nuit un peu au rythme du début, mais se révèle efficace ensuite par sa répétition. Ce pauvre jeune homme a des aventures multiples où les objets bricolés tiennent une grande place. (un balai = cheval, un moulin à café = gouvernail).
Benito Gutmacher est à un tout autre niveau. Acteur, acrobate, mime, étonnamment mobile, maître à l’extrême de soi au point qu’il puisse passer sans transition de la plus extrême émotion à l’humour le plus fin, ce jeune Argentin à l’impeccable technique, exprime lui aussi la contestation, mais avec très peu de mots. Son procédé consiste à en prendre un, ou une courte phrase comme “pas de violence”, ou “maman”, ou “peuple” (quand il feint d’être un dictateur s’adressant à son peuple), et à le répéter inlassablement, en faisant passer dans ce “verbe” tout ce qu’il lui inspire. La contestation de Gutmacher atteint d’ailleurs le général plus que l’immédiat. C’est la violence en tant que telle qu’il stigmatise, le manque de poësie dans le monde, l’obsession du travail, l’oppression, la protestation envers la mère et les références à l’actualité se résument à quelques accessoires signifiants (un casque de CRS notamment). Autrement, c’est un spectacle poëtiquement transposé qui parle à l’épine dorsale plus qu’au cartésianisme. Et dont l’efficacité est très grande ... parce qu’entre autres on admire la performance.

28-03 -    Un nommé Dimitri Kollatos a ouvert sur un flanc du Théâtre du Châtelet un théâtre nommé THÉÂTRE D’ART où une certaine Arlette Baumann est vedette dans des oeuvres qui sont de lui. Je n’ai pas vu LA FEMME DE SOCRATE, mais PHILIPPE PÉTAIN qui est un montage mi figue mi raisin sur “le Maréchal”, sorte de dossier parlé où s’affrontent comme au procès les thèses à sa gloire et celles à sa honte. Toutefois, si sont survolées les exécutions sommaires “pour l’exemple” de 1917, et par la bouche d’une jeune communiste, les lâchetés du chef de l’État pendant l’occupation, si une jeune Juive maigre et toute nue est exhibée en témoignage de la faiblesse montrée par ce Pouvoir envers l’antisémitisme criminel, il semble que la sympathie du réalisateur aille au grand héros historique et que son objectivité ne soit qu’apparente. Le “pour” l’emporte en effet nettement en poids sur le “contre” et c’est en fait à un plaidoyer que nous assistons. L’entreprise est donc de droite. Ca fait drôle!

29-03 -Une heure et demie de spectacle extraordinaire, une heure pas mal où on s’ennuie un peu et une 1/2 heure assez chiante, c’est TAMBOURS DANS LA NUIT du jeune Brecht, mise en scène de Girones. Ce dessin semble être celui de l’oeuvre elle-même, à moins que ce ne soit le réalisateur qui ait moins bien dominé son affaire vers la fin. En vérité, je crois que les deux démarches vont de concert et que Girones a fort bien maîtrisé un texte lui-même solide, et a perdu pied quand l’oeuvre elle-même s’effiloche et se bâcle. Pour bien suivre cette évolution, il faut résumer la pièce.
    Nous partons dans le réalisme -et c’est joué en expressionnisme allemand- avec une famille bourgeoise guindée dont la fille a oublié de rester fidèle à un fiancé parti à la guerre (celle de 14/18). Il n’a pas donné de nouvelles depuis 4 ans. Sa photo trône dans le salon, mais la jeune fille a couché avec un jeune planqué qui a beaucoup d’avenir économique devant lui, ce qui plaît aux parents. La voilà enceinte. On va la marier à ce jeune homme qui est un excellent parti. Après avoir fait quelques manières, la jeune engrossée accepte et tout le monde décide d’aller fêter l’événement dans un bar à la mode, le Picadilly, quoique dehors, le calme ne règne pas : c’est la “nuit des journaux” de la Révolution spartakiste. Juste au moment de partir, André (c’est le fiancé disparu) surgit, retour du Maroc où il était détenu. Il vient chercher asile et sa promise. Un jeu de va et vient fait que la jeune fille ne le voit pas à cette apparition. Le père, furieux de voir ses projets dérangés, éconduit l’importun mais la bonne lui révèle que la famille est au Picadilly, Il va donc y aller aussi. Là, nous basculons, décor aidant, dans un presque surréalisme. En même temps que le drame familial se joue, la révolution dehors, se fait plus insistante et la direction du restaurant veille à ce que ses clients s’en aperçoivent le moins possible. Mais le personnel devient inquiétant. Tout se joue donc entre deux classes sociales, l’une figée dans sa cruauté, absolument indifférente aux événements, préoccupée seulement de ses misérables petits problèmes, l’autre espérante, très présente hors de la scène par le son, et signifiée devant nous par des indices. André, éconduit, se sentira proche du peuple, et quand la direction du Picadilly décidera de renvoyer ses clients, lui, partira avec les employés dans un bar à putains qui sert de refuge aux conjurés. Ce bar est décrit un peu à la Gorky, très naturaliste, cru. On devrait sentir un climat opposé à celui du restaurant, chic, mais Brecht a préféré faire une peinture de moeurs et là où le spectateur devrait éprouver le souffle de l’histoire qui passe, il reste contemplant un petit monde désespéré, qui ne semble pas avoir vraiment la Foi en ce qui arrive dehors. La faiblesse est évidemment chez Brecht, qui à l’époque  n’avait pas encore trouvé sa voix et qui à l’évidence toutefois pensait qu’une révolution doit réussir ou ne pas être. Une émeute qui ne gagne pas n’est pas estimable.
  Girones n’a pas corrigé. Là encore j’accuse le son qui est insuffisant pour faire éclater que ce qui se passe dehors en pleine guerre (nous sommes en 18) et un vrai soulèvement populaire, une authentique vague de fond. Nous éprouvons plutôt être chez des attentistes et quand quelques personnages, putains en tête, décident quand même d’aller dans la rue, entraînant André, c’est si lentement, si désespérément, qu’on ne ressent en rien un souffle qui aurait quelque chose de révolutionnaire. Et quand on y est enfin, dans cette rue, on n’éprouve en rien que c’est dangereux, qu’on s’y bat, et ce nonobstant quelques bruits de mitrailleuses épars. L’écrasement du mouvement par des cavaliers de l’empereur nous reste lointain, pas terrifiant, car Brecht a laissé l’accent sur son problème particulier. André et la jeune fille se rencontrent. Elle lui avoue qu’elle est enceinte, il la récupère et quitte ses compagnons d’un moment pour se réengager sur le chemin bourgeois.
    Leçons à tirer : quand on est bourgeois, c’est pour la vie, et ce n’est pas une épreuve momentanée qui peut vous en détourner vraiment. 
    Évidemment, on peut tirer un enseignement actuel de ces deux conclusions. Reste que la pièce est mal fagotée et qu’elle oscille entre des formes diverses, et que Girones ne l’a pas prolongée par une réflexion qui l’eût rendue exemplaire pour nous. De plus, son parti de lenteur valable au début, devient ensuite pesant et nuit précisément à ce qu’on éprouve la violence des événements. L’épopée spartakiste est gommée par tant de silences mal meublés et nous regardons ces personnages d’un autre âge, trop situés au niveau de la réalisation, pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des gens du passé, sans le recul avec lequel Vincent nous avait montré le régiment de LA TRAGÉDIE OPTIMISTE. En fait, nous pouvIons nous sentir concernés au Palace. Au Théâtre Mécanique, c’est plus difficile car nous ne sommes en vrai conviés qu’à un honnête travail classique, qui montre une pièce de 1920 comme une pièce de 1920, c’est-à-dire VIEILLIE. Girones a-t-il été trop respectueux? Toujours est-il que là où il faudrait que nous décollions, nous retombons dans l’accablement. C’est dommage, mais Girones repensera peut-être sa fin.

Au fil de ces compte-rendus, vous avez déjà lu des réflexions sur ces TAMBOURS DANS LA NUIT, qui, ne l’oublions pas, avaient en 1960 précipité ma faillite. Périodiquement, il y a eu des gens qui voulaient se confronter à ces trois oeuvres de la jeunesse de Brecht, celle-ci, BAAL et DANS LA JUNGLE DES VILLES.Mais ce crois que c’est seulement dans celui-ci que je raconte en détail l’anecdote et que j’essaye d’en tirer la leçon.

A PART CELA ...

18-04 -    Nous avions eu deux Hitler. Voici deux Pourceaugnac. L’un est interrogé à la manière moderne dans un commissariat. L’autre revit réellement les mésaventures contées par Molière, transposées dans un univers trouble moralement et sexuellement pervers, actualisé au gré de références, “gratuit par rapport au texte qui, s’il est à peu près fidèlement dit tel qu’il est écrit, n’en subit pas moins un traitement au niveau des intentions de détail qui s’il permet des effets heureux, n’en infléchit pas moins jusqu’au contenu de l’oeuvre, qui vire à la condamnation d’une société citadine pourrie, d’une police brutale, d’une jeunesse feliniennement partouzarde, face à un honnête provincial, pur et sympathique, victime de certaines moeurs plus que d’une machination. Les classiques étant fait pour qu’on s’amuse avec, pourquoi pas, n’est-ce pas? Le genre est à la mode et en haut des marches des coulisses, ce n’est sans doute pas hasard si la première personne à féliciter le réalisateur Daniel Benoin était Daniel Mesguish. Du PRINCE TRAVESTI à ce POURCEAUGNAC, la route qui passe par la PHÈDRE d’Hermon chemine à travers une même campagne où se dressent les édifices d’écoles nouvelles distillant une anti culture culturelle (si j’ose dire), une singulière décadence, un étrange goût du triturage, école où je discerne au filigrane l’apport du maître Antoine Vitez!
    Benoin se distingue pourtant de Mesguish en ce que son traitement est moins élitaire, plus lisible par conséquent, semé de trouvailles réellement ingénieuses et parfois carrément drôles. Il est aussi moins dégagé du politique et son spectacle ne manque pas d’être le reflet d’une certaine vision de notre monde présent, qui, pour n’être pas positive, est cependant signifiante d’une nouvelle tendance car les serviteurs y sont montrés tout aussi méprisables que les maîtres, et le conflit n’est pas au niveau des classes sociales mais à celui de l’opposition entre le naïf, pur, sympathique et un autre dé-moralisé par l’usage mal employé de la culture. En somme, c’est la tendance Royer!
    La langue de Molière se prête assez mal à ces jeux. Elle sonne anachronique. Et aller jusqu’au bout de la démarche consisterait à réécrire le texte ou à le rendre inintelligible (on y viendra). Que dire de ce POURCEAUGNAC du point de vue “jugement”. Il est intelligent, intéressant, il confirme que Benoin est un décortiqueur de textes et un directeur rigoureux d’acteurs. Il convient de noter les réels progrès de sa troupe. Mais enfin après LES CORBEAUX et DEUTSCHES REQUIEM, il tourne ici un peu à vide et semble s’être un peu forcé à accoucher à tout prix d’un troisième spectacle pour son année vincennoise. Je n’ai pas eu l’impression qu’il ait été mû par des motivations profondes impérieuses.

19-04 -    Tandis que, si j’en crois les chroniques, Lang et Vitez poursuivent spectacle après spectacle que je ne vois pas leur entreprise de distribution d’opium au peuple, les animateurs sans feu ni lieu continuent à essayer de survivre et il apparaît une fois de plus ce soir que le jeu d’intelligence autour d’un texte classique aura été une des dominantes de l’ère fin pompidolienne. Après Hermon et sa PHÈDRE, Mesguich et son PRINCE TRAVESTI, Benoin et son POURCEAUGNAC, voici Bisson avec un “jeu” autour de MADEMOISELLE JULIE de Strinberg intitulé CE QUE LES FEMMES PRÉFÈRENT. Ce raccrochage aux oeuvres reconnues du passé aura été significatif du déclin d’un règne où la libre expression directe était devenue difficile. Rassurés par leurs tuteurs, les réalisateurs pouvaient laisser sans risque d’exprimer leurs natures, apolitique, misogyne, esthétisante et se voulant originale coûte que coûte chez Hermon, arriviste et courant après la mode chez Mesguich, frais émoulu du Conservatoire, soutenu par les amis de ses maîtres et tenant à montrer qu’il a de la culture ; moins innocente chez Benoin qui n’a pas hésité à transposer Molière à notre époque dans un monde où la police est brutale et où la jeunesse est pervertie. Bisson, à la différence des trois autres, a été jusqu’au bout de la démarche en ce sens qu’il a réécrit complètement la pièce de Strinberg. Cette DEMOISELLE JULIE-là est de Bisson de la première à la dernière ligne, et cependant elle ne trahit pas son original. Au contraire, car Bisson est tellement un enfant de CE siècle, qu’il a rendu toute sa puissance au propos devenu désuet dans la langue de l’auteur scandinave. L’ambiguïté des rapports de classe constamment entretenue par les “Patronnes” (Mlle Julie est scindée en une Julie agissante et une Lili passive) fait éclater l’incompatibilité totale de conciliation possible entre des maître et des serviteurs.
    C’est la “nouvelle société” de Chaban qui est en cause, elle qui veut maintenir des rapports hiérarchiques entre les hommes tout en essayant de las faire s’aimer mutuellement. Bisson trouve donc intuitivement le moyen d’être complètement politiquement actuel dans un climat de licence sexuelle qui est absolument contemporain, tout en n’ayant pas déraciné apparemment l’oeuvre dans le temps. Il est à la fois Bisson ET Strindberg. Il nous rend ce dernier concernant. C’est un remarquable résultat auquel n’est pas étranger le souffle romantique qui passe d’un bout à l’autre du spectacle, au surplus admirablement joué et réglé à grand renfort de musique. Bisson est un Musset du XXème siècle et l’auteur nous montre la maladie du temps qu’il vit, sa mélancolie, son désespoir. Mais le metteur en scène prouve qu’il est rigoureux, précis, (on pense à Chéreau par moment) et qu’il sait manier la référence avec humour (la première chanson “brechtienne” de Christine Fersen est à hurler de rire). Il se classe avec ce spectacle à un très haut et beau niveau.

ENTR’ACTE

Je n’ai pas beaucoup parlé de mon “métier” de “tourneur” au fil de ces pages de souvenirs. Une espèce de pudeur m’incitait à récuser cette appellation par crainte d’être assimilé à ceux qui ne conçoivent ce travail qu’à des buts lucratifs. Je m’étais paré du titre immodeste de “conseiller en organisation de spectacles vivants pour le compte de compagnie désirant effectuer des tournées sous leurs propres enseigne et responsabilité”. En vérité je me donnais à moi-même des alibis, car bien évidemment il me fallait gagner ma vie, mais je ne voulais pas qu’on croit que, comme certains de mes “confrères”, je m’enrichissais aux dépends des artistes. Ce n’était vraîment pas le cas, ce qui n’empêchait pas certains de le penser. Surtout, j’avais gardé du temps où j’officiais au CENTRE DRAMATIQUE DE L’EST cette conception du non rapport entre le temps de la prospection, puis des contacts, des négociations, des contrats, et celui où j’engrangeais une rentrée d’argent. A l’époque, j’étais fonctionnaire, c’était à la fin de chaque mois. A présent c’était  parfois un ou deux ans plus tard. Etrange ce métier qui consiste à “vendre du vent”. Il y a quelque chose de miraculeux dans le fait que les défections soient rarissime. 

L’entr’acte va être un peu long. Généralement je m’efforce de n’intervenir qu’en faveur de spectacles que j’avais aimés. Remontez quelques pages plus haut : J’ai cité ce BAJAZET monté par Jean Gillibert avec Maria Casares que je n’avais pas du tout apprécié. Voici la relation que j’ai écrite de mon voyage de prospection d’abord, puis de la tournée elle-même. Chaque jour je m’imposais de noter mes réflexions. Les voici. Je n’en change pas une virgule

“22.04    Le bel oiseau d’AIR FRANCE louvoie majestueusement entre les montagnes qui enserrent Rio et qu’éclaire le soleil du petit matin. Ici il est 7 heures. Ma montre marque encore 11h00. Une nuit dans ce Boeing 707 tout à fait inconfortable ne m’a pas spécialement reposé. Je me suis quand même rasé dans les toilettes, à tout hasard, au jour levant. Dès fois qu’on ne me conduise pas à l’hôtel tout de suite en arrivant.
Au moment où on se pose, l’hôtesse, d’une voix suave, annonce aux passagers qui vont plus loin que l’avion s’arrêtera ici. C’est la grève en France. Le personnel est solidaire. Moi, je m’en fous, mais il y en a des qui ne sont pas contents. Ca gueule tous azimuths, et quand, après avoir passé les formalités, je demande au bureau d’AIR FRANCE si quelqu’un a laissé un message pour moi, les malheureux employés brésiliens, qui, eux, ne font pas grève, et qui ne semblent pas avoir été recrutés grâce à leur excellente connaissance de la langue Française, ont autre chose à faire que de s’en souvenir!
Heureusement, je repère dans la foule de cet aéroport bondé un Monsieur qui me parait pouvoir être un attaché culturel ou quelque chose comme ça : bien vêtu, alors que dans l’ensemble, ici, tous font plutôt pauvrets, (un pantalon et une chemise à manches courtes, voilà la tenue nationale) une barbiche et des moustachettes rousses, il mêle l’élégance du diplomate français à la désinvolture  du “culturel”. Lui même parait chercher quelqu’un. J’ose l’interroger. C’est bien lui, Bernard Schnerb. Il s’est dérangé. C’est gentil et c’est bon signe. Cela dit, il n’entend clairement pas s’être levé de bon matin pour mon confort et il m’emmène direct à son  bureau, valise au poing. Je ferai la sieste après le déjeuner auquel il a convié pour 13h15 (pour moi encore 17h45), un important critique brésilien. Je me réjouis donc de m’être rasé ... et au boulot
Puisque je suis là pour règler les détails de cette tournée j’utilise gaillardement son téléphone et sa secrétaire. Il est nettement surpris de mon dynamisme car 4 heures plus tard, j’ai fortement avancé. Je suggère même quelques changements. On appelle son agence de voyages, Brasilia, Montevidéo (où le téléphone semble fonctionner comme à Ouarzazate: on est coupé trois fois, et Schneb qui a la fierté du Brésil, ne manque pas à chaque fois de préciser que c’est l’Uruguay qui coupe). On bosse à l’américaine, en bras de chemise, col ouvert ... et on se cravate tous les deux vers 11h00 pour aller rendre une visite protocolaire au Consul Général, un vieux de la carrière, qui échange avec moi quelques mots profonds sur Racine ... mais BAJAZET précisément, n’est pas très présent à sa mémoire et il intîme à Schnerb l’ordre de faire beaucoup de propagande. Tout ceci sous l’oeil hautain du Général de Gaulle qui nous toise  du haut d’un portrait de belle facture!
J’apprends que la culture française est en baisse de fréquentation au Brésil parce qu’on a montré dans ce Pays qui se pique d’invention trop de spectacles conventionnels. Certes il y a eu Planchon, mais ce n’a pas suffit à remonter la pente. Et puis il a fait des embarras : il a refusé de jouer à Brasilia parce que la salle ne lui convenait pas. En plus il a fait des déclarations politiques. (à travers cet exposé péjoratif je devine qu’il a obtenu la libération d’un détenu Brésilien. “Pas si mal que cà, Planchon” me suis-je dit en a-parte.)
Quel métier : j’affirme qu’il n’y a rien de semblable à redouter de la part de la troupe qui va venir et que BAJAZET ne recèle aucune subversion ... mais à mon grand étonnement, je constate que mes interlocuteurs, à qui je remets en mémoire le contenu de l’oeuvre, ne paraissent pas du tout certains que le climat de cour nourri d’intrigues secrètes et chuchottées, pétri d’assassinats et de complots, décrit par notre poête du XVIIème Siècle soit perçu par les autorités comme sans rapport aucun avec la situation intérieure du Brésil.
“Ben merde alors” me dis-je, “voila que je fais la promotion d’un théâtre de combat sans le savoir!”. Schnerb choisit cet instant de mes réflexions pour me montrer la lettre qu’il m’a envoyée à Paris et qui a dû arriver après mon départ: dans cette missive, il annonce que la censure serait en droit d’exiger pour elle toute seule une représentation ... et ceci éventuellement dans chaque ville visitée. Il me demande ingénument si cela créerait des difficultés avec la troupe. Je lui dis de n’en pas douter. Et j’espère que Gillibert, une fois le contrat signé avec l’A.F.A.A., aura l’idée d’envoyer cette lettre à Burgaud avec un commentaire lui rappelant une de nos vieilles règles, à savoir que l’interdiction d’un spectacle par la censure n’est pas à nos yeux un cas de force majeure.
Dans la foulée, Schnerb m’emmène visiter le théâtre qui est au rez-de chaussée de ce building qu’on appelle “la maison de France”. Le lieu est géré comme la salle de l’Alliance Française l’est à Paris depuis mon éviction. Il y a une compagnie brésilienne qui joue là en régulier. Elle devra démonter son décor la veille de l’arrivée de la “troupe officielle”. C’est dans son contrat. Voilà une équipe qui va bénir BAJAZET car à vue d’oeil ce déséquippement ne sera pas facile. A part ça la salle est laide mais dans les normes exigées. 500 places, 300 en bas et 200 en haut. Techniquement c’est très faible, mais Schnerb qui a monté là lui même des spectacles d’amateurs connait les problèmes. On aura ce qu’on demande ... moyennant finance.
Comme prévu, nous déjeunons avec le journaliste au restaurant de la Maison de France qui, bien entendu, est français: entrecotes frites, camembert etc ... et très cher. Après quoi Schnerb me met dans un taxi qui pour l’équivalent de 8 Francs va me conduire en une bonne demie heure à mon hotel qui s’appelle Carlton, mais qui est en réalité un établissement modeste de deux étages coincé entre deux gratte ciels, sur la plage de Leblon (au delà de Copacabana que j’aperçois au passage). Je saurai plus tard que le même trajet en bus m’aurait couté 0,30 Frs et que j’aurais fait le parcours en moitié moins de temps, parce que les chauffeurs de ces engins se prennent tous pour des Fangio!
A Leblon, se ballader en short torse nu dans la rue, c’est banal. Les métis sont légion et les filles paraissent ne pas savoir du tout ce que c’est que la pudeur. Elles se moulent les fesses dans des machins trop étroits de deux pointures environ et cachent vaguement leurs seins sous des foulards noués lâches. On se bécotte, on se tripotte un peu partout. Il parait que les redoutables colonels qui dirigent le Pays ont autorisé la pillule.
En fin d’après midi, je fais un tour en ville. C’est animé. Beaucoup de flics, colts sortant ostensiblement de la poche arrière du pantalon qui se trimballent négligemment au milieu de la liesse populaire. Beaucoup de putes, beaucoup de bruit, beaucoup de lumières. Les magasins restent très tard ouverts ... plus tard que moi, car il est ici 21h00 (01h00 encore pour moi
J’entre dans un restaurant et je commande un plat au hasard. Il m’arrive un poisson infect; 1e suis au lit à 21h45. A 21h46, je dors. Il n’y a personne auprès de moi pour me dire si je ronfle.

23.04    On m’apporte à 7h00 dans la chambre un petit déjeuner qui me réconcilie avec la nourriture brésilienne : café exquis, toutes sortes de petits pains, du beurre, un melon, une orange douce absolument délicieuse. Moyennant un pourboire conséquent, le portier me négocie pour 45 Cruzeiros (30 Frs) un taxi et me voici en route pour l’aéroport. Je manque louper l’avion pour Brasilia car je ne pensais pas qu’il fallût plus d’une heure à travers un labyrinthe incroyable de tunnels, bouts d’autoroutes, déviations cahotantes, feux rouges interminables, embouteillages surmontés par l’audace, pour faire le trajet. Heureusement ici c’est l’Amérique et quand on arrive une minite avant le départ de l’avion, on monte dedans en traversant le terrain au pas de course, valise en main, en espérant ne pas se tromper en montant dans l’appareil qu’on vous a vaguement désigné dans une langue inconnue. mais bref, je m’en tire. on me place entre un anglais placide et un brésilien qui ne supportait pas le soleil, si bien que, comme il avait baissé les rideaux de son hublot, je n’ai rien vu pendant le voyage. Je me suis vengé sur un plateau repas très arrosé à la bière et au whisky! (il est 9h00 heure locale!!!)

A Brasilia, je suis attendu par un chauffeur qui me conduit jusqu’aux locaux culturels de l’Ambassade de France : un trois pièces cuisine au 2ème étage d’un HLM dans le bloc G d’un ensemble d’immeubles signalés par des chiffres et des lettres. notre attaché culturel (Demarigny “en un seul mot”, m’a précisé Schnerb) est un diplomate qui a connu le Chili d’avant Allende, le Pérou, et qui me demande d’entrée de jeu si j’ai de l’influence sur les gens de l’AFAA parce que (je cite) “les brésiliens en ont marre de notre théâtre classique conventionnel”. Et il m’indique que la troupe qui a marqué à Brasilia, c’était l’AQUARIUM. Il se demande pourquoi on n’envoie pas plus souvent des compagnies comme ça.Il espère beaucoup de ce BAJAZET qu’on lui a décrit comme “signifiant de tendances audacieuses”.Hum! Je lui explique qui je suis. Je lui promets de lui envoyer mon programme et comme il vient en Juillet en France, je l’incite à se rendre en Avignon. Je crois qu’il ira mais ce qui me semble sûr, c’est qu’il m’appellera en arrivant pour que je lui fasse un choix de spectacles à voir.

BRASILIA, née de l’imagination de l’architecte Niemeyer, est une ville qui “vaut le détour”. Ca a quelque chose de Berlin-est, mais à une échelle de gigantisme délirant.C’est supposé être une “cité idéale” au sens marxiste du terme, elle est d’ailleurs à la fois inhumaine et plaisante, complètement socialiste en apparence, aucun bloc ne semblant plus riche qu’un autre ,           ( mais nos diplomates ont des villas dans la banlieue lointaine). Chaque quartier a sa destination: Il y a ceux où on loge, celui des ministères, très sagement rangés les uns à côté des autres le long d’une avenue monumentale. Il y a le bloc des banques, toutes concurrentes et unies dans un même périmètre. Il y a le shopping-center, plus folklorique, un quartier des hôtels, tous égaux en catégorie apparente, sauf un qui est dans la campagne près d’un lac, mais Maria Casares n’ira pas parce que la chambre y est à 50$ la nuit. Il y a à 10 kilomètres à l’écart une université dont on se demande pourquoi les étudiants en sortiraient puisqu’ils ont tout absolument sur place. Il y a la Cathédrale, stupéfiante, enfouie dans la terre rouge Bref c’est une ville “heureuse” POUR LES RICHES, car les pauvres en ont été bannis.Leurs cités à eux sont à 3/4 d’heure de pistes ... et on n’avait pas le temps de m’y emmener! Pour cette visite au pas de course, je suis cornaqué par un brésilien barbu du nom de Juan Antonio que j’invite à déjeuner entre deux moments fonctionnels. Là, entre quatre z’yeux, il me parle librement de son Brésil où il est lui-même un privilégié relatif puisqu’il gagne 3.000 Frs par mois (dont 600 partent pour le loyer d’un logement à 1.800 Frs qu’il partage avec deux amis.Je pose des questions: oui, la sécurité sociale existe, mais elle est plus avantageuse dans les grandes villes (sic). La scolarité est obligatoire mais seulement dans les grandes villes et le nombre des illétrés reste très grand. Les journaux de Rio tirent à 70.000 “parce que ça suffit”!
Les “informations” sont imprimées après “auto-censure” du rédacteur et”censure du censeur” qui siège dans la salle de rédaction même.Selon Juan, être censeur est un métier de tout repos.
La culture est l’objet d’une active surveillance, et comme on a le droit d’interdire un spectacle après qu’il ait été monté, on voit comment on peut plus aisément encore que chez nous amener les déraisonnables à la faillite!
Lavelli vient de monter LA MOUETTE à Sao Paulo, et le grand événement “érotique” de l’année a été à Rio LA TRAVIATA dans une mise en scène de Béjart. Mais, me dit-il, après le départ du metteur en scène, “on” a rhabillé les artistes. Il me parle en termes émus de Victor Garcia, et de sa YERMA. Et aussi du BALCON “mais pourrait il encore le faire aujourd’hui?”
Le théâtre où on jouera BAJAZET a, vu de l’extérieur, l’aspect d’un temple Aztèque. Une scène centrale sépare deux salles, une grande et une petite ... comme à l’AKADEMIE der KÜNSTE de Berlin (ouest), mais seule la petite est opérationnelle ... et encore: le jeu d’orgue (qui n’a pas dix ans) est un modèle de vétusté et d’incommodité. Molliens, le régisseur de la tournée, devra prouver son génie!  Il y a 500 places en gradins. Le rapport scène-salle est bon; malgré un éloignement dû à une fosse d’orchestre recouverte. De toute manière, on n’espère pas une audience de plus de 300 francophones éclairés. C’est pour des raisons purement diplomatique qu’on va venir jouer dans la CAPITALE.
Je repars à 19h00 dans un Boeing de la VARIG, que j’ai failli louper (encore) parce que Demarigny m’avait dit que je trouverais très facilement un taxi. Ouiche! J’ai dû en catastrophe en supplier un de vouloir bien m’amener à l’aéroport. Excellent voyage agrémenté d’un repas chaud avec pavé de boeuf, bière et whisky à gogo. c’est bien mieux qu’AIR FRANCE!
Bref à 20h30 je me retrouve dans la moiteur de Rio. Je suis fatigué. Demain re-Schnerb, déjeuner avec un autre attaché culturel, puis j’irai à Sao Paulo après m’être occupé du logement de nos chers comédiens. Ils seront à l’hôtel Gloria où je négocie que les chambres soient ramenées de 26 à 18$ petit déjeuner compris  Ils seraient malvenus de se plaindre. L’établissement est sur les bords de la baie de Rio. Il a une piscine et est de grande catégorie. Pour moi
Je  me tape de nouveau le trajet jusqu’à à Leblon, au petit hotel Carlton. Je me couche.

24.04    re-Schnerb.
Je n’ai pas encore précisé que ce voyage de prospection n’est pas seulement destiné à baliser les aspects logements, repas, transports, diffusion de la tournée, mais aussi à trouver sur places des éléments techniques que la troupe n’amènera pas de Paris. Là je commence vraîment à sympathiser avec Schnerb, car il rêve d’accompagner ce spectacle en qualité de technicien. et son aide m’est évidemment formidablement précieuse car il sait où on trouve tout. C’est ainsi que je lui raconte les insuffisances du théâtre de Brasila. Qu’à cela ne tienne, il ira sur place le 16 Mai avec un petit jeu d’orgue de campagne qui aidera Molliens à être moins génial. Et puis il faut un tapis de scène! On achète du feutre car la moquette la moins chère coute 100Frs le mètre.
Je raconte tout: L’attaché culturel du Consulat (ne pas confondre avec Schnerb qui est celui de l’Ambassade) nous invite à déjeuner chez lui et sa bonne métissée nous régale d’un exquis repas folklorique arrosé d’un vin du Pays.
Je constate que ma personne, et surtout mon activité, intéresse beaucoup ces messieurs. J’en profite pour parler du GRAND MAGIC CIRCUS, des élections (avec prudence sur mes propres options) et finalement de Dominique Houdart, qui intéresse fortement Schnerb.Je note qu’il espère recevoir dès que possible une documentation solide sur cette compagnie. Il a envoyé un message à Burgaud demandant des informations, mais il n’a pas été honoré d’une réponse.

Me voilà maintenant dans un DC4 à moteurs de la VARIG en train d’aller à Sao Paulo. J’ai un coin fenêtre, mais le jour tombe déjà. Il est 17h10. A l’arrivée on tourne pendant 20 minutes à 500 mètres de haut avant de se poser en pleine ville sur un aéroport entouré de buildings. J’ai eu le temps de mesurer combien est vaste cette cité de 9.000.000 d’habitants.
Queue aux taxis. Me voici conduit à mon hôtel par un chauffeur indien qui ne connaît visiblement pas le chemin..Au milieu d’embouteillages incroyables et d’ une heure un quart de trajet, je repère l’hotel Sao Raphael devant lequel on est passé trois fois.
Thiériot avec qui j’ai rendez-vous dans le hall, est là depuis une heure.

Type sympathique, ce Thiériot, grand, moustachu, la quarantaine, marié à une très belle et très jeune Brésilienne qui fait des études de théâtre et doit, en guise de thèse de sortie présenter un spectacle monté par elle. Ce soir elle est dans tous ses états: la censure de l’université a joué contre elle, et elle ne pourra présenter son travail qu’à 21 professeurs, l’entrée de la salle étant interdite aux étudiants! Décidément cette censure brésilienne arbitraire et apparemment stupide, cruelle et sans appel, est au centre de toutes les préoccupations.

Nous survolons rapidement mes problèmes techniques raciniens qui me semblent pouvoir être résolus facilement dans cette métropole avec un tel interlocuteur. Et nous allons elle, lui et moi manger un spaghetti à l’huile et à l’ail (recette U.S.) dans un restaurant fréquenté par des artistes. Je m’y sens dans une atmosphère très “Coupole”. Agréable soirée : Thiériot a été Théophilien. ça nous crée des affinités. Il lui semble comme à moi qu’on se connait, mais la recherche ne donne rien. On parle des élections (je n’éprouve pas le besoin d’être aussi réservé qu’avec mes précédents  interlocuteurs), du MAGIC CIRCUS : C’est à Sao Paulo que Savary a fait naguère ses premières armes, financé par Ruth Escobar, que j’aimerais bien rencontrer. Un coup de fil : elle est en Europe. Bien ma chance! Je me sens en confiance avec ces deux là et je rentre à 2 heures du matin de bonne humeur.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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