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Mardi 23 janvier 2007 2 23 /01 /2007 13:47
05.02.95 - C’est dimanche ; à la TV du matin, un prédicateur afrikander tient des propos musclés. Je repense un peu aux quelques spectacles blancs auxquels j’ai assisté : ces gens-là me semblent très obsédés par le sexe. Celui d’hier était à la limite du porno, avec un strip-tease sous effet stromboscopique et un rapprochement d’une des putes avec son maq. très nettement orienté vers le touche-à-tout. Ce n’est évidemment pas ce qu’attendrait un Thibaudat d’une importation de spectacle. De même, j’ai eu tort de donner quelque espoir à Karl Fleischman avec sa MEDEA. On n’en a rien à foutre, chez nous, d’une MEDEA qui n’a pas une spécificité locale agressive. De toute manière, chez nous, je crois que seuls les Noirs ont droit de cité !
Donc c’est dimanche et Jean Liou m’a conseillé de faire une excursion à Sun City. C’est un complexe hôtelier édifié en plein désert par un milliardaire du genre de Citizen Kane, Sol Kerzner, avec une architecture et un luxe délirants. Dans le cratère d’un volcan éteint a été installée une salle de jeux, type casino dans le théâtre, il y a une revue de type Las Vegas. Je me suis plu à imaginer le volcan se mettant en colère et détruisant ce temple du vice. Vice du jeu seulement, d’ailleurs, car je n’ai pas remarqué de dames pour messieurs seuls opérant dans ces lieux, où les cars de tourisme déversent des flots de Japonais et de couples de tous âges, avides de passer une nuit dans ce palais étrange à neuf cent soixante seize Rands la chambre (mille cinq cent Francs). L’excursion, gâchée par quatre Grecques incroyablement bavardes, le verbe haut, et l’insolence affichée envers notre brave guide chauffeur noir, comportait aussi un parcours dans la réserve de Pilanesberg. C’est un immense territoire où les animaux vivent leur vie. Il est célèbre par le rhinocéros blanc. Mais en plein midi, les grosses bêtes font la sieste et j’ai tout au plus rencontré quelques zèbres, une girafe, des babouins et des faons. Il paraît que les Grecques ont aperçu un lion très loin dans la montagne. Mais je n’ai pas la vue assez bonne.

06.02.95 - Lundi. Nous revoici dans les jours ouvrables. J’ai rendez-vous avec Gary Friedman, director of « African Research and Educational Puppetry Programme ». Avec ses marionnettes, il a longtemps lutté contre l’Apartheid. Maintenant il se consacre à la lutte contre le SIDA. Il a été il y a quatre ans à Charleville-Mézières et, ô divine surprise, il parle très convenablement le français. Il connaît Dominique Houdart et, comme il dirige un festival en septembre, je lui inspire l’idée d’y inviter LA DEUXIÈME NUIT. Apparemment, il aurait préféré Philippe Genty, mais, au fil de la conversation, ça devient un projet. Reste que tout dépend de Marie Bonnel (qu’il ne connaît que par téléphone, mais ce nom le fait s’esclaffer de rire), car il est clair qu’il compte sur la France pour lui payer, éventuellement, le spectacle. Il me montre quelques vidéos de son travail. Elles sont toutes intéressantes, mais il y en a une que je lui pique, moins à cause des marionnettes qu’il joue dans les townships que pour la gueule du public. Si mes propre prises de vue sont ratées, du moins aurai-je ce souvenir-là.
En le quittant au bout d’une heure, je me fais conduire au dangereux Carlton Center. C’est un très banal centre commercial, protégé par des solides gardiens, et fréquenté par une foule essentiellement noire de genre qui ne semblent pas tous appartenir aux bas-fonds de la société. Une bourgeoisie de couleur y côtoie les éternels désoeuvrés du tiers-monde, vêtus d’un pantalon, d’une chemisette et de sandales. Je fais un tour dans les rues environnantes. L’invasion noire de ces rues, où il y a encore des boutiques évidemment pour Blancs et tenus par des Blancs, crée un contraste saisissant. Cela dit, je n’ai pas perçu dans cette foule très nombreuse de regards inquisiteurs à mon endroit. J’ai eu l’impression de passer tout à fait inaperçu… jusqu’au moment où trois lascars m’ont ceinturé en en cherchant de leurs mains expertes les poches de mon pantalon. Je me suis certainement plus débattu qu’ils ne l’avaient pensé, car ils se sont très vite enfuis après avoir piqué dans ma poche gauche mon petit porte-monnaie, qui devait contenir une dizaine de Rands, et dédaigné ma poche droite dans laquelle il y avait mon portefeuille avec quatre cents Rands. J’ai eu de la chance, mais en même temps cela m’a permis d’expérimenter mon comportement dans ce type d’événement : eh bien, je n’ai pas eu peur du tout et il ne m’est pas venu à l’idée de me laisser faire. Je crois même que j’ai lancé un méchant coup de pied à l’un de ces agresseurs. Curieux que je me sois spontanément écrié : « No ! Let me ! Let me ! » en anglais.
Échaudé quand même, je me fais, un peu en avance, conduire au Civic Theatre. J’ai l’occasion d’éprouver l’envers de mon aventure ci-dessus. Je n’ai, bien sûr, plus que des billets, or, le compteur du taxi marque onze Rands Cinquante. Le chauffeur, qui n’a pas de monnaie, préfère se contenter d’un billet de dix Rands plutôt que d’accepter celui de vingt que j’étais prêt à lui laisser…
C’est avec Tale Motsepe, « Development manager » et responsable au Civic Theatre du « New Stage », que j’ai rendez-vous. C’est un Monsieur tout noir d’une trentaine d’années, avec lequel j’ai une conversation très aimable d’une bonne demi-heure. Comme d’habitude, je ne comprends pas grand-chose à ce qu’il me raconte sur lui et son travail, mais j’explique fort bien ce que moi je fais, et il me semble que je l’intéresse beaucoup quand je parle du théâtre de rue, qui est, me dit-il, très peu développé ici. Le contact est, en tous cas, chaleureux, et si je considère que des deux interlocuteurs d’aujourd’hui sont à regarder comme des correspondants de longue haleine, cette journée est positive. Je note que ces rendez-vous sont pris d’une façon assez floue par Jean Liou. Je suis à chaque fois accueilli par un « Euh ! Euh ! Ah oui en effet ! ». Je n’ai pas été annoncé comme un V.I.P.
La fiabilité de François Drollet me semble de plus en plus douteuse. Après le lapin de samedi soir, je devais le retrouver chez Gary Friedman. Ou plutôt, il avait rendez-vous avec lui avant moi. Or quand je suis parti, il n’était toujours pas venu.
Cela dit, il m’a arrangé, à dix-sept heure quinze à l’hôtel, un rendez-vous avec une superbe plante féminine, à la chevelure rousse et aux grains de beauté éclatants sur une peau blanche lait, qui me parle avec beaucoup d’enthousiasme de son spectacle, qu’elle ne joue plus, dont elle n’a ni vidéos, ni photos ni articles de presse sur elle. Elle s’appelle Sue Pam Grant, metteur en scène, écrivain, actrice, mais pour l’instant au chômage ! Encore une dont le spectacle sera joué à Grahamstone. C’est décidément à ce festival qu’il faudrait aller . Mais en juillet, je ne m’y vois guère !

07.02.95 - Je déménage. J’en suis finalement content. Cet hôtel plus anglais que nature commençait à m’agacer. J’ai re-confirmé mon vol de retour. Un employé d’Air France purement anglophone a fini par me passer une nana française, qui m’a promis une « allée » dans le premier étage du 747. Si elle tient sa promesse, je voyagerai moins inconfortablement qu’à l’aller. On verra. Aurons-nous encore un orage ce soir ? Avant-hier, en rentrant de Sun City à la nuit, on voyait des éclairs partout et la foudre n’est sûrement pas tombée loin de l’hôtel, si j’en juge par le fracas qui m’a réveillé. Le climat du jour est chaud mais supportable.
Me voici donc à quarante Rands du centre en taxi. Et le rendez-vous que je crois avoir avec Mandie Van den Spuy se révèle faux. Il est pour demain. Merci Jean Liou. Je me console en bouffant un spaghetti dans un restaurant qui a l’air vraiment italien. Sophie, comme je le pensais bien, n’est pas arrivée hier soir. Elle est annoncée pour ce soir, mais son appel venait de huit cent cinquante kilomètres. Je commence à me demander si Jean Liou ne se fout pas de ma gueule. Il m’a acheté une place pour un spectacle dont on lui a dit du bien, mais tout ce que j’en sais, c’est le titre, « ARCADIA », et le lieu : encore une petite salle du Civic Theatre. Il me donne rendez-vous au théâtre pour y assister avec moi, mais bernique, une fois encore il aura été empêché et je devrais ramer à l’entracte pour trouver un taxi. Car, bien sûr, je n’allais pas pendant trois heures me taper une pièce de Tom Stoppard, que le Théâtre de l’œuvre affichera certainement à Paris en langue française et que je n’irai certainement pas voir, car depuis « Rosenkranz et Guildenstern sont morts », je n’ai pas beaucoup aimé la production de cet auteur. De toute manière, voulez-vous me dire en quoi ce spectacle aurait pu intéresser un visiteur en quête des réalités sud-africaines ? Ces réalités, j’en avais connues un autre aspect avec ma rencontre d’une très belle dame indienne, Firdoze Bulbullia, qui attendait, au bistrot où nous avions rendez-vous, l’heure du couvre-feu du ramadan pour tremper ses lèvres dans son café crème. Elle avait été appréhendée par Didier Mouniotte pour participer au Train des Cultures, et François lui avait dit que j’aurais pu y être lié. C’est donc de ça que nous avons parlé, ce qui m’a conforté dans l’idée que ce projet hybride, vu les pays à traverser et les hiatus, n’était pas une bonne idée.
Pour en revenir à ARCADIA, c’est une œuvre terriblement anglaise où la pomme de Newton se mélange aux amours ancillaires de Lord Byron. J’avoue n’avoir pas compris grand-chose, mais il n’est pas sûr que ce soit à cause de mes faiblesses en langue anglaise.

08.02.95 - Il fait chaud. Cet appartement d’Oxford Road, à cinquante Rands, est dirigé plein Nord, c’est-à-dire qu’il est inondé de soleil. Le bruit de la rue, qui est une grande artère, est infernal, et je n’ai pas l’air conditionné… Bref, je transpire. Et je ne sais plus ce que j’ai fait de mes boules Quiès.
Mon premier rendez-vous de la journée est avec le fameux Christopher Till, Directeur de la Culture de la ville de Johannesburg. C’est un Blanc d’une quarantaine d’années, du genre sportif bon genre. Il me réserve un très bon accueil et semble s’intéresser sur ma liste au spectacle de Mauricio Celedon. La ville organise en septembre un festival dont la programmatrice, Julia Meintjes, n’a, malheureusement pas voyagé. Au niveau des spectacles étrangers, elle se contente de ce qui lui est offert par les Ambassades. Je lui promets qu’elle sera désormais tenue au courant de nos projets.
Ensuite, j’ai rendez-vous à la Standard Bank, (le rendez-vous raté d’hier), avec une petite dame qui n’est pas la programmatrice du festival de Grahamstone (qui a lieu en juillet et est, de l’avis de tous, le seul grand festival du pays), mais qui en est l’administratrice. La Standard Bank y soutient quelques gros projets, et d’ailleurs pas seulement là. Je pose la question de la Nedbank et elle me répond que cet établissement saupoudre un peu partout des petits projets. Les deux sponsors ont donc des politiques différentes. Elle, ce sont les cirques qui l’intéressent. Je promets de lui envoyer des docs sur QUE CIRQUE et le… CIRQUE BAROQUE. Elle me demande si j’ai rencontré le super impresario du pays, Mannie Manim, et elle me promet d’essayer de m’arranger un rendez-vous avec lui. Elle s’appelle Mandie Van den Spuy.
Vient ensuite le lunch avec Barney Simon, le Directeur du Market Theatre, un monsieur d’une soixantaine d’années légèrement barbu. Il est blanc mais son combat contre l’Apartheid est connu. Sophie, qui est arrivée bronzée et enchantée de son voyage, s’est jointe au déjeuner et, naturellement, s’empresse de capter l’attention du personnage, si bien que la conversation restera sur le plan mondain. C’est qu’ils ont des relations communes, n’est-ce pas, Peter Brook notamment. Bref, je paye l’addition (sans me ruiner : ce restaurant africain m’aurait coûté au bas mot deux mille Francs à Paris -car j’oubliais : Jean Liou a réapparu et il s’est joint à nous pour manger un steack d’autruche ; ici, j’en ai eu pour quatre à moins de trois cents Francs), mais je me suis contenté d’écouter leurs échanges de pensées, qui les situent bien évidemment à un niveau élevé de l’élite de ce monde culturel. Cela dit, ne persiflons pas : c’est vrai que Barney Simon est un grand monsieur. Simplement, il n’a pas eu le temps de bien situer ce que je faisais là. Son théâtre n’est absolument pas subventionné en Afrique du Sud. Il cite sans amertume les quatre millions de Rands qui sont attribués au CIVIC THEATRE. Son soutien à lui, est international. Je mange des tripes à l’Africaine avec une espèce de polenta épaisse. C’est bon mais dur à digérer. Pas facile de digérer non plus le fait que Barney Simon ne me reconnaîtrait pas si l’occasion de le retrouver se présentait.
Est-ce pour se racheter, Sophie a tenu à me conduire en voiture chez les « marionnettistes » J. R. Jones et Adrian P. Kohler, du « Handspring Poppet Cie » ? Leur lieu de travail, 1 Magnet Street, Kensington 2094, est noyé dans la verdure en haut d’une impasse à flanc de montagne, loin du bruit et des turpitudes de la ville. Ceux-là ne connaissent pas Dominique Houdart, mais ils ont un agent en Allemagne qui n’est autre que mon vieil ennemi Thomas Petz. Ils vont faire l’ouverture du festival de Weimar et, du coup, je pense que je vais aller y traîner mes guêtres avec nos chers Pesce Crude. Car ils m’ont montré des échantillons de leur Woyzeck, et de leur DOCTEUR FAUSTUS EN AFRIQUE, qui semblent tout à fait dignes d’intérêt. Bref, je devrais trouver à mon hôtel quelques documents demain. Eux aussi vont trouver Mannie Mannim pour qu’il essaye de me recevoir avant mon départ.
Tout compte fait, c’est donc une journée positive. À noter que Mandie Van den Spuy parle français. J’ai proposé à Sophie que nous dînions ensemble afin de parler de ses affaires, puisque je m’en vais après-demain et que la journée de demain risque d’être chargée. Ô surprise, à vingt heure trente elle se pointe en effet, accompagnée par un beau mâle anglo-saxon, qu’elle entend certainement se taper après le dîner et qui a la particularité d’être unijambiste. Après Marianne Épin et son cul de jatte, j’évoquerai donc maintenant Sophie et l’excellente prothèse de ce partenaire qui se meut, ma foi, avec beaucoup d’aisance. Quant à qui il est, où elle l’a dégotté, mystère. Elle n’éprouve même pas le besoin de me présenter. Fatima n’a pas l’air plus au courant que moi, mais son fatalisme lui confère la sérénité. J’apprends d’ailleurs qu’elle ne restera à Jo Burg que jusqu’à lundi. Madame part à Bombay, pour un séminaire de six jours en Inde.
Alors quand même, où en est Sophie, qui nous emmène dîner dans un excellent restaurant italien, avec malheureusement un piano-bar ? À eux trois, ils descendront trois bouteilles d’un vin rouge qui semble les combler d’aise. Eh bien, figurez-vous qu’elle a découvert au Cap les vertus de la vidéo et qu’elle a passé ses ateliers à prendre des plans de ce que lui montraient les artistes. Elle a loué tout un matériel professionnel et semble s’être bien amusée. Remarquez bien qu’au Cap, elle ne m’avait parlé en rien de cette nouvelle orientation qui ferait suite, apprends-je, à un entretien avec Laurent Devèze. De fait, elle ne sait absolument pas comment elle va arriver à se positionner sur la Villette. Bertrand Charrette est là depuis quatre jours, mais « elle ne veut pas avoir l’air de lui sauter dessus ». L’idée serait d’insérer dans l’expo prévue par lui une galerie de portraits. Pourquoi pas ? Bref, vous le voyez, le projet primitif évolue, mais pas seulement au gré d’une inspiration artistique : il s’agit de s’imposer dans une structure qui n’est pas demanderesse. Je ne doute pas qu’elle y arrive et qu’en même temps elle se persuade de la nécessité de cet apport laborieusement mouvant. Elle sait qu’il lui faut à n’importe quel prix être présente sur le marché français, sous peine d’être lâchée par le bailleur de fond Baillon ! Elle saura très bien faire mousser le fruit, qui semble devoir être modeste, de son acharnement auprès des quelques Thibaudats nécessaires.
Tout ça, remarquez-le bien, me parvient par bribes, de même que c’est seulement ce soir que je découvre que le siège social des AMIS DE est situé au domicile de son mari, dont elle n’est aucunement divorcée. Pour bien me le prouver, elle me montre son passeport. J’en profite pour jeter un œil sur sa date de naissance : 1955. Je surprends l’unijambiste à en faire autant et à, visiblement, calculer l’âge que ça lui fait.
Quoi qu’il en soit, à mener ainsi grand train et à entretenir Fatima, les vingt-et-un mille Francs de l’A.F.A.A. et ses propres salaires filent vite. C’est moi qui prends l’initiative de lui proposer que LES AMIS DE lui versent un défraiement de trois cents Rands par jour. Après tout, elle est une artiste en déplacement. Je ne vois pas ce qui s’opposerait à cette idée. Je lui ai donc fait signer un reçu à ce titre et j’en couvrirai son compte lundi 13, ce qui ne sera sans doute pas du luxe vu l’usage qu’elle fait de sa carte Visa.
Dois-je préciser qu’à l’issue du repas, qu’elle paye, non sans me rappeler que je lui dois cent cinquante Francs pour la bouteille de Whisky achetée à Roissy le 19 janvier après que j’ai été dépouillé de mes moyens de paiement, elle nous ramène tous à la maison dare-dare. Je note qu’elle ne rentre pas la voiture au parking : l’unijambiste sera rapatrié après utilisation.

09.02.95 - À huit heure quarante-cinq, Sue Pan Grant m’apporte un petit dossier sur lequel elle me rappelle la Miss Griff de Sandrine. Elle jouera dans la Fringe d’Edimburg en septembre et caresse l’espoir que je ferai un saut pour la voir. Je ne la détrompe pas complètement. Sait-on jamais ?
À noter que l’impression que j’avais au Cap, de gens qui n’étaient pas empressés de voyager, se corrige ici un peu. Mais tout de même on reste loin de l’appétit des Russes et des Roumains. Et quant à leur désir de voir chez eux des choses venant du reste du monde, leur curiosité ne va pas plus loin que ça. Aujourd’hui, le programme comporte, en compagnie de Laurent Devèze, et d’une certaine Anne Dissez, directrice du Centre d’Art d’Amakhono, une rencontre avec, (je cite) « des théâtreux locaux », à Amakhono et Soweto.
Eh bien c’est une journée magnifique : Anne Dissez est une petite dame de quarante-cinq cinquante ans, qui est correspondante de R.F.I. ici depuis trois ans, après l’avoir été à Alger d’où elle s’est fait expulser. Elle vit à l’Africaine, et avec un Africain superbe, comédien né, bavard comme une pie, terriblement communicatif, qui s’appelle Vincent. Elle a ouvert, dans un coin de township situé entre d’anciennes mines d’or et une usine de je ne sais quoi en activité, une Maison d’Artistes qui logent et créent là. Ca ressemble à ce que les Allemands appellent un lieu alternatif. C’est très sympathique. Mais surtout, ce qui a été formidable, ça a été la visite l’après-midi à une école de Soweto où elle nous avait fait préparer un spectacle réalisé par les élèves, d’une fraîcheur, d’une énergie inouïes, et en même temps d’une qualité dans la gestuelle et la musique que pourraient leur envier moult professionnels. Les thèmes sont évidemment éducatifs, mais leur traitement prouve à quel point cela bouillonne dans ces ghettos noirs. Sans cette visite, qui s’est prolongée ensuite à la (je cite) « Maison de Culture Oncle Tom », où un professeur de danse donnait ses leçons à des jeunes adolescents, j’aurais pu croire que ces gens étaient endormis.
Laurent Devèze devait se joindre à notre équipée, mais il s’est fait excuser. Il a une angine. Bien entendu, Jean Liou n’est pas là non plus. Ca lui aurait pourtant fait du bien de constater l’existence de cette magnifique émergence, dans un contexte bien plus chaleureux que celui des Blancs. Le soir, il devait nous accompagner à Pretoria pour voir le spectacle auquel m’avait convié Walter Chikela. Mais Sophie ayant décrété qu’elle n’avait pas envie d’y aller, ça s’est nettement mis à le faire chier de m’y emmener tout seul. Il m’a donc dit que c’était très mauvais… Bref, nous nous sommes retrouvés dans une boîte où un magnifique saxophoniste a couvert de ses sons harmonieux toutes velléités de conversations. J’ai quand même profité d’un court moment de silence pour lui dire que ce n’était pas nécessaire qu’il se dérange demain pour m’emmener à l’aéroport : tous les rendez-vous qu’il m’avait donnés s’étaient soldés par des lapins. Pour celui-là, je préférais prendre un taxi. Bref, je l’ai engueulé.

10.02.95 - C’est mon dernier jour. Ouf ! Sophie a rendez-vous à quatorze heure avec Bertrand Collette. J’indique que j’aimerais assister à l’entretien, ne serait-ce que pour en rendre compte à l’A.F.A.A qui ne manquera pas de m’interroger sur l’état de son projet. Mais elle préfère le faire en tête-à-tête. J’acquiesce, mais cela me donne l’ouverture inespérée pour lui dire ma décision de n’avoir aucune responsabilité dans « Les Amis de ». Je lui assène qu’il m’est impossible de travailler sérieusement pour une personne qui ne livre jamais ses projets que partiellement et à petit feu. Elle n’est carrément pas contente mais c’est dit. À son retour, elle aura digéré.
Il me faut quitter mon appartement à dix heure. Je dépose mes bagages chez Fatima, qui m’embrasse très affectueusement, comme si ça l’enchantait que j’ai rivé son clou à Sophie. J’essaye, dans une banque, de changer quatre cents Rands en Francs, mais bernique : notre amusante monnaie est inconnue. Je dois me contenter de cent Dollars en petites coupures, qui me sont délivrées au terme d’une laborieuse et longue procédure administrative. Enfin j’ai mon dernier rendez-vous avec Laurent Devèze, à qui je dis tout le bien que j’ai pensé du spectacle vu à Soweto. Je lui dis que si j’étais Bertrand Collette, je ferais certainement venir ces jeunes gens à la Villette, mais que s’il ne le faisait pas, moi, j’essayerais. Il paraît que l’envoyé de la Villette devait venir avec nous hier, mais qu’il avait un important rendez-vous financier, car, si j’ai bien compris, il cherche des sponsors ici. Et puis, ô surprise, voici que, redisant que la seule chose intéressante à importer serait du théâtre de rue, je cite au passage NEGRABOX… Ca fait tilt dans sa tête : « Negrabox ? Negrabox ? C’est bien cette boîte noire dont mon secrétaire général m’avait dit qu’elle était géniale quand j’étais à Cracovie ? » _« Oui, c’est elle », lui dis-je. « Mais c’est ça qu’il faut partout et partout » _« En effet, je le pense, mais il faudra convaincre Marie Bonnel » _« Marie, Marie, je vais lui téléphoner, faut pas qu’elle nous embête ». Attendons, dans la semaine à venir, l’appel à mon bureau de la décideuse de l’A.F.A.A. Effectivement, de tout ce que je propose, c’est PESCE CRUDO qui convient le mieux. DALANGUE, cela dit, ne serait pas mal dans la ville blanche de Pretoria. J’avais pensé aux SQUAMES, mais je ne suis pas sûr que rajouter la couleur du chaînon manquant entre le singe et l’homme soit une bonne idée. Elle le serait, inventée par eux, pas octroyée par la France. Il me parle aussi de Dominique Houdart, et cela tombe bien puisque je voulais lui dire l’intérêt possible de Gary Friedman pour LA DEUXIÈME NUIT. L’ennui, c’est que ce sont LES FABLES DE LA FONTAINE, qui avaient attiré son attention dans ma liste. Alors là, surtout ne le répétez pas à Dominique Houdart, mais je suis trop honnête et je n’ai pas pu l’encourager.
Terminons. Je pense qu’il y a une pièce que les Blancs de ce pays devraient jouer, c’est ANDORRA de Max Frisch. Il y en a une autre que les troupes mixtes devraient tourner dans les villages, c’est L’EXCEPTION ET LA RÈGLE de Brecht. Au fait, tout BRECHT aurait sa place ici. On ne l’a jamais joué puisque c’était un bandit communiste. Cela vous situe le chemin à parcourir.



RETOUR EN EUROPE

02.03.95 - Le dernier spectacle de la célèbre CUADRA DE SEVILLA s’appelle « Identitades » (« Identités »), « poème plastique et musical sur deux cultures ». Je l’ai vu à Barcelone où il semblait enchanter le public du Mercat des Flors.
Il existe entre les Catalans et les Andalous une vieille… comment dire ? … rivalité ? Compétition ? Hostilité ? Différence ?... Qui ne va pas jusqu’à l’affrontement, mais qui culturellement est sensible, essentiellement au niveau du langage. À Barcelone, toutes les pancartes officielles sont écrites en castillan et en catalan… Tiens… « Castillan » m’est venu spontanément sous la plume. Pourquoi pas « andalou » ? Quoi qu’il en soit, c’est cette dualité que « Identitades » a voulu exprimer, et Salvador Tavora l’a fait sous la forme d’une juxtaposition musicale et dansée qui m’a paru sacrifier davantage à l’esthétisme qu’à la signifiance. Sous l’œil d’un aigle (qui n’est qu’un faucon) vivant perché au haut d’un mât, les groupes se succèdent en sardane et flamenco, en mouvements chorégraphiés souvent symétriques. Certains n’ont pas de contenu. Ils font seulement joli. D’autres recèlent une certaine violence. Il y a une machine à broyer les drapeaux qui rappelle la grande époque de cette troupe dont j’ai dit un jour, en voyant le magnifique parcours de ANDALUCIA AMARGA, « celle-là, je la veux ».
Aujourd’hui, il me semble que la démarche s’est amollie. Elle a même, un peu, perdu de sa rigueur. Surtout, elle ne me touche pas. Mais cela vient peut-être de ce que le discours de ce spectacle est, pour moi, trop interne à l’Espagne. Ici, ce n’est pas le reste du monde qui est interpellé, mais seulement la Catalogne. Comme il n’y a pas eu de guerre sanglante, je m’en fous un peu… Que dis-je ? À un moment, on voit des paysans qui agitent des faucilles. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que les Catalans auraient dû faire leur pendant avec des marteaux. Pendant la guerre civile, c’est par Radio Sevilla que Franco diffusait son message, tandis qu’à Barcelone, les brigades étaient internationales. Oui, il y a eu du sang, mais Salvador, à travers ses poèmes et sa gestuelle, ne l’a pas évoqué. Reste que son spectacle est très beau, illustré par des superbes peintures de Josep Maria Rossello.

08.03.95 - J’avoue que j’ai balancé. En dirai-je un mot dans ce carnet ? Ou en ferai-je l’impasse ? Je connais en vérité peu ce jeune homme à la mode qu’est Stéphane Braunschweig. Je me souviens d’une très moyenne CERISAIE curieusement implantée dans un décor de restaurant japonais. Je n’ai pas vu LE CONTE D’HIVER, dont le dispositif scénique était, me dit-on, identique à celui de l’AMPHITRYON de Kleist, qu’il présente à l’Athénée en reprise du festival d’Avignon. Ce dispositif est, en fait, la vedette de cette « lecture » : c’est un plancher en pente raide qui se scinde parfois en trois morceaux. En haut, le ciel est étoilé. En haut, Colette Godard a écrit avoir vu la sincérité, en bas le mensonge. À moins que ce ne soit la contraire. L’imposture, dans cette histoire, me semble être clairement du côté des Dieux. Quoi qu’il en soit, les humains ont clairement quelques difficultés à se mouvoir sur cette pente qui, par gag, devient savonneuse pour les pieds sur raquettes de Mercure. Parfois, ils semblent être dangereusement au bord d’un gouffre. Bien sûr, ce n’est pas dans ce type d’espace abstrait que Kleist, après Molière, avait situé le lieu de l’action. Dans le texte, on parle de la maison, de la porte que le facétieux Mercure claque au nez du pauvre cocu. Pourquoi ne pas, cependant, accepter cette transposition par laquelle le metteur en scène exprime SA lecture ? Certes, à la réflexion, cette dite lecture est un brin simpliste. Mais qu’aurait pu faire d’autre ce garçon qui, bien évidemment, n’aurait pas jugé convenable de placer l’œuvre dans l’environnement décrit par l’auteur ? Au demeurant, il brouille ses propres cartes : Alcmène, comblée de jouissance par l’organe de Jupiter, apparaît demi nue en haut de la structure. Effectivement, le dieu a dû la faire monter au septième ciel ! Et elle est sincère quand elle croit avoir retrouvé un mari revigoré. Mais bon. L’œuvre aurait pu se suffire à elle-même, encore que j’ai trouvé cette version de Kleist quelque peu lourdingue. Intéressante est la fin, où Jupiter ne se dévoile pas quand il se trouve en face du véritable Amphitryon très paumé, complètement dépassé.

09.03.95 - Moi, j’avais bien aimé LES CHIENS DE LA MER, deuxième volet de la trilogie que Denis Chabroullet avait entrepris avec TEMPS DE CHIEN, mais il est vrai que ce montage autour d’un bateau naufragé avait paru longuet à certains. J’affirme que CHIENS DE FAÏENCE, dernière partie de ce curieux cheminement à travers notre chienne de vie, est un spectacle tout à fait remarquable.
La structure est artisanale. Je ne vois pour la comparer que LE GÉANT du Royal de Luxe. Non que le résultat soit le moins du monde comparable. Les matelots qui actionnaient à vue les fils complexes de la grande poupée articulée, sont ici cachés, vêtus et masqués de noir. Mais eux aussi actionnent des engrenages compliqués, avec une virtuosité anonyme qui tient incontestablement de l’univers de la marionnette, à une échelle insolite. La structure va ainsi se mettre en place sous nos yeux. Les murs vont se fermer sur ce que Denis Chabroullet appelle « la cellule de Jean-Francis », une pièce aux multiples chausse-trappes, où les objets sont des pièges ou des complices. Jean-Francis était déjà le personnage que Tonio avait quitté dans TEMPS DE CHIEN, pour aller vivre avec deux femmes dans un chalutier vermoulu, tandis que lui-même s’enfermait dans une forêt, « vivant de chasse et d’eau fraîche ». Ici, nous assistons au retour de Mario, et aux pièges que lui tend Jean-Francis. Il n’y aura pas de dialogues entre les deux solitaires.
Le spectacle est sans paroles, exclusivement fondé sur des images et sur les étonnantes qualités d’expression et d’acrobatie de Jean-Pierre Hutinet et Michel Motu. Le son y tient une grande place. Jean-Francis est suivi pas à pas par une mouche. Tonio arrive par un beuglement de taureau désespéré. Jean-Francis lui tend ses pièges avec la musique pour complice. Il n’y a pas une seconde de relâchement par Jean-Francis du dispositif qui conduira Tonio à une mort inévitable, et lui-même au bout de son chemin.
Le discours n’est pas très lisible : Denis Chabroullet nous raconte dans le programme l’histoire de ses deux héros, mais en vérité l’anecdote importe assez peu. « L’image éveille l’inconscient », écrit-il, et en effet chacun peut, quelque part, se raconter l’histoire qu’il veut, ou ne pas se raconter d’histoire en se laissant simplement porter par ce qu’il voit et entend. La trilogie sera bientôt présentée en continuité. Ce sera NOM D’UN CHIEN. Peut-être alors l’évidence du rapport entre ces deux êtres, qui débouche sur la mort, éclatera-t-elle. Mais sera-ce mieux ? Je n’en sais rien. Quand il décrit la trame qui l’a guidé,Chabroullet nous confie, me semble-t-il, une clef. Elle lui a ouvert la route d’un déroulement d’une parfaite logique, mais qu’il n’a pas voulu rendre trop claire : il s’agit d’un délabrement. Celui de notre Société. Est-ce que cela ressort de ce qu’il nous livre ? Je m’en fous. J’ai aimé son spectacle pour sa force, sa perfection, sa virtuosité. Sa leçon m’est restée confuse. Le militantisme, s’il y est contenu, est bien masqué.

26.04.95 - Nous sommes dans un quartier « à risques » de la banlieue de Toulouse. L’environnement n’est pas sordide. On a sûrement voulu adoucir le béton par quelques pelouses et plans d’eau. Mais la maintenance n’a pas suivi partout et beaucoup de murs s’effritent ! Il y a là un Centre Culturel qui, tous les ans, organise un petit festival. Ce sont les Plasticiens Volants qui ont été commis pour animer la fête. Ils ont fait appel à Coco, Didier Jaconelli, ex des Royal de Luxe et train en Colombie, pour que la grande structure qui avait fait événement aux deux Jeux de Barcelone se meuve une nouvelle fois sur un parterre d’idées.
J’arrive à vingt heure trente par le métro. Personne sur le lieu qu’on m’avait désigné. À tout hasard, je suis quelques grappes d’adolescents maghrébins qui semblent se diriger vers quelque part. En chemin, une nana m’arrête : « Le spectacle, c’est demain… » Heureusement elle poursuit : « C’est demain qu’on fait la révolution. » Je respire et me rassure tout à fait en entendant un martèlement musical et en apercevant, émergeant au-dessus des obstacles visuels, la superbe forme d’Ezili, dont je n’aurai, tous comptes faits, manqué que le gonflage. Elle est vraiment magnifique, cette structure femelle gigantesque d’où émane je ne sais trop quelle douceur, quelle humanité ! Guidée par des mains expertes, elle va parcourir un itinéraire parsemé de stations au cours desquelles se passent, au sol, des événements très « théâtre de rue », avec un échassier qui ouvre la route, quelques engins étranges style Courcoult primitif, beaucoup de fumigènes et quelques explosions, dont l’une envoie en l’air des tonnes de confettis qui, retombant sur la foule, font la joie des gamins et la consternation des agents de la voirie. Un vilain monstre, caché dans un parking souterrain, veut faire la peau de la belle Ezili, mais une toile d’araignée géante aura raison de la méchante. Beaucoup de gens suivent l’événement, surgis d’un peu partout, et pas seulement des Arabes. Il y a là des personnages qu’on aimerait pas croiser dans une rue solitaire, surtout s’ils sont en nombre. Mais là, il y a comme une trêve. Des agressions semblent impensables et d’ailleurs les flics sont absents. Au son de « La Mer » de Charles Trenet, Ezili disparaîtra à son étape finale dans une structure de vagues un peu informelle, mais dont on comprend bien la symbolique.
J’étais plutôt content en quittant cette promenade et, en même temps, je mesurais que ce qui manque au Plasticiens Volants, c’est un dramaturge et un metteur en scène. Leur titre dit bien ce qu’ils sont, des inventeurs de forme magnifiques qui, après tout, quelque part, se suffisent à elles-mêmes mais qui requièrent de l’aide si la nécessité s’impose qu’elles racontent une histoire. Ici, Coco a bien fait les choses, mais à l’intérieur d’un univers qui, à mon avis, n’était pas à la hauteur de l’œuvre qui dominait les anecdotes. Surtout, les « artistes », livrés à eux-mêmes, faisaient un peu n’importe quoi. La poésie, c’est difficile, très difficile… Mais bon. Ne soyons pas chien. Je n’ai pas regretté d’avoir pris un avion pour assister à cette performance.

27.04.95 - C’est à Rennes, dans le cadre d’un festival (avec colloque), intitulé « Mettre en scène », que Johann Le Guillerm a planté le chapiteau vert de son CIRQUE ICI. Après Archaos, après le Cirque O, le voici SEUL pendant soixante-quinze minutes. La performance est encore plus redoutable que pour l’acteur de théâtre qui affronte seul un public, car ici il ne s’agit plus seulement de meubler le temps seconde après seconde avec des mots, des mimiques et des gestes, mais avec des exercices physiques qui, selon la règle du genre, doivent aller crescendo dans la difficulté. Naturellement, il est interdit à l’artiste d’avoir des coups de fatigue, ou alors ils doivent avoir l’air voulu. De même que doivent avoir l’air voulus les numéros ratés. À moins qu’il ne dégage une zone de sympathie grâce à laquelle le public, non seulement lui pardonnera ses faiblesses, mais même pourra les prendre en compte pour asseoir son succès.
Le spectacle que propose Johann n’atteint que partiellement son objectif. Au lieu de peaufiner jusqu’à la perfection un ou deux exercices, il nous en présente dix. Du coup, l’atmosphère, qui est l’essentiel dans ce genre de proposition, a du mal à se créer. En fait, il y a un seul moment où l’on vibre avec le virtuose, c’est quand il entreprend, laborieusement, et avec plusieurs ratés, de traverser sa piste sur des bouteilles. Les maladresses, les pertes d’équilibre, jouent en sa faveur car on suspend, avec lui, son souffle à chaque pas. Autrement, bien sûr, on a droit à un remake de son « J’ai faim », avec exhibition de torse famélique. Et je confesse que ses autres numéros ne m’ont pas laissé beaucoup de souvenirs, si ce n’est qu’ils sont soutenus pas quatre excellents musiciens, qui ont su inventer une musique de cirque d’une excellente originalité au service de son physique, dont l’ingratitude est souvent un plus tant il sait s’en servir avec distance.

28.04.95 - Il y avait un professionnel du jugement, genre Jean-Pierre Lacoste, qui faisait la fine bouche à la fin du spectacle de Didier Guyon : LES BÉBÉS. Il était bien le seul, car moi, j’étais ravi et content de l’être, car cela me prouvait que j’avais su rester frais, tout comme d’ailleurs les six cents spectateurs de la PASSERELLE de Saint-Brieuc, qui ont fait un triomphe à cette charmante création de Fiat Lux. Bien entendu, les bébés sont joués par des adultes, deux garçons et quatre filles, qui ont suivi des cours de petite enfance pour nous montrer physiquement, gestuellement, l’évolution, après qu’une petite étoile tombée du firmament leur ait apporté le don de la vie, du nourrisson depuis l’instant où, irrémédiablement couché, il agite frénétiquement ses jambes, jusqu’à celui où, bien campé sur ses deux pieds, il accumule les conneries, en passant par tous les stades du progrès évolutif.
Très bien signifiées sont les montagnes d’embûches que surmontent ces petits êtres au fur et à mesure de leur ascension. Se retourner d’abord, puis s’asseoir, puis faire les premiers pas incertains et bientôt plus affermis sur des jambes arquées qu’accentuent les grosses couches qui engoncent et encombrent, la curiosité de la découverte des sexes différents, la violence destructrice qui pourrait aller jusqu’au meurtre. C’est un monde où les adultes ne sont présents que par auto affrontements lointains, soit qu’on ne les voie qu’en ombres chinoises gigantesques, soit qu’ils s’engueulent face au public, rideau fermé sur l’univers des gamins.
Didier Guyon a tiré ce petit chef-d’œuvre de ses observations personnelles. Il l’a fait avec sensibilité et tendresse, aidé, il faut le souligner, par une troupe qui y va franco et par une partition musicale, mi-en direct avec un accordéoniste et souffleur dans des instruments à vent, mi-sonorisée sur bande.
Alors, me direz-vous, qu’est-ce qui peut bien faire bisquer les grincheux ? Peut-être bien que le parcours soit trop simple, trop logique dans sa continuité chronologique, trop « sans fautes », sans déviations perverses, en somme, trop SAIN. Ils ne se rendent pas compte qu’au travers de l’évidence magnifiquement théâtralisée par l’observateur Guyon, c’est eux-mêmes qui sont, quelque part, interpellés. C’est ce refus du souvenir, de ce qu’ils ne veulent pas se rappeler, qui les dérange.
Conclusion : ceux qui n’aiment pas les BÉBÉS de Fiat Lux doivent d’urgence aller consulter leur psychanalyste. Moi, on pourra tenter de me minimiser le propos en me parlant de premier degré, de superficialité etc… Je dirai : « Creusez… en vous-même ». Et oubliez « GARCON UN KIR », qui était un superbe divertissement, certes, mais seulement un divertissement. LES BÉBÉS sont drôles, nous font beaucoup rire, mais ce qu’ils nous apportent est bien autre chose qu’un divertissement.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mardi 23 janvier 2007 2 23 /01 /2007 10:50
06.05.95 - J’ai été très choqué par le libellé des cartons d’invitation rédigés par Christian Taguet pour la création de CANDIDES. Le « nouveau spectacle » du Cirque Baroque y est annoncé sans qu’y figure le nom de Mauricio Celedon, dont le rôle dans cette très novatrice façon de mettre en scène les numéros est cependant de première importance. Si le patron a ainsi voulu signifier que c’était LUI qui avait engagé l’autre, le ramenant ainsi au rang d’un employé, j’en prends acte et en conclue que le personnage se définit lui-même et ne correspond pas à ma conception des rapports humains. Cette occultation du nom, de celui qui a imprimé un style au spectacle est, au surplus, une erreur. Car à accumuler les conneries auprès des médiateurs, Taguet a réussi à déconsidérer son entreprise, dans la mesure où ne sait jamais avec lui si le spectacle qu’on a vu est celui qu’on recevra. Le nom du sérieux Mauricio Celedon, dont la vigilance, à moins qu’IL ne l’empêche de l’exercer, est aux yeux de beaucoup une garantie, eût certainement aidé les angoissés de la programmation à prendre confiance en la pérennité de ce nouveau produit. Sa relégation au détour d’une phrase dans une feuille de présentation qui n’est, sauf erreur, distribuée qu’aux spectateurs, le minimise au point que personne ne voudra croire ceux qui clameront que c’est avec bonheur qu’après TACATACA, et avant son spectacle sur Artaud, Mauricio Celedon s’est confronté à l’univers du cirque.
Outre la rigueur de la gestuelle d’accompagnement qu’il a su imprimer à l’ensemble des gymnastes, deux idées qui ne me semblent pouvoir être attribuées qu’à LUI, font de CANDIDES une très intéressante entreprise : 1 / L’idée d’avoir costumé, et surtout masqué les faiseurs de performance, charge celles-ci de signes, voire de signifiance, comme lorsqu’un général à la casquette argentino-chilienne inquiétante dirige martialement les jongleurs. 2 / L’idée aussi d’avoir démystifié LE numéro en SOI, en obligeant les spectateurs, comme chez Barnum jadis, à en voir au moins deux à la fois. Ainsi le rythme devient-il d’enfer. On est entraîné dans un cycle bourré d’inventions, et qu’aucune déperdition d’énergie ne vient atténuer.
On sort de CANDIDES avec l’impression qu’on a assisté VRAIMENT à une remise en espaces du cirque, non pas superficielle mais profonde. Dommage que l’œil des « Candides » sur l’aventure soit trop fugitive, et que surtout il faille trop se creuser la cervelle pour trouver un rapport à Voltaire dans ce jeu. Mais bon ! Un titre n’est qu’un titre. Oublions-le.

11.05.95 - Avec NINA STROMBOLI, Jérôme Savary nous propose un spectacle pour le troisième âge, c’est-à-dire pour tous ceux qui ont été baba-cool en 68 et qui se sont assagis au fil d’une morosité grandissante. Certes, ils font rire un peu tous les publics, ces cinq croulants qui se présentent dans des fauteuils roulant de grabataires avant de se livrer à un come-back qui ne manque pas de gags. Mais la tonalité générale de l’entreprise est mélancolique, à l’usage exclusif de ceux qui se souviennent, voire, plus encore, de ceux qui sont « au parfum », qui savent qui sont Mona, Sylvie, Poisson, Dudu, Maxoche etc… Ces références ne sont pas forcément intéressantes pour tout le monde. Elles alourdissent le rythme d’autant plus qu’elles sont étayées sur un texte qui ne brille pas  par son excellence littéraire.
« Alors », me direz-vous, « c’est un échec ? » Il faut nuancer. Le public suisse de la première, (celle après laquelle viennent les coupures qui sont en train de se pratiquer au bar de l’hôtel, tandis que j’écris ces lignes dans ma chambre) a plutôt pris son pied, quoi qu’il ait été un peu trop sollicité d’applaudir. Il y a en deuxième partie un remake de certains numéros, le combat de boxe, la femme congelée qui fait fondre un bloc de glace en trente secondes (l’art de Coco manque nettement), la femme coupée en morceaux, le discours sur la solitude du lapin et sur la mort, plus quelques nouveautés, comme « Le lièvre et la tortue ». Donc, du spectaculaire. Les vieux retirés en Occitanie, qui chantent et dansent la Sardane, sont impayables. Le dur cheminement de Jérôme et Carlos à travers les univers de ce que sont devenus les anciens, Maxime vendeur à la sauvette de Chlore Closet, Dudu enfin devenue femme, petite main dans la couture, Poisson éclairagiste pour des enculeurs de mouches, n’est pas encore au point, mais se fixera. Par contre, j’ai trouvé très insuffisant le strip-tease (qui n’en est pas un) de Vanessa, supposée allécher les cinq quinquagénaires misogynes qui s’engagent « à ne pas toucher », ce qui n’est pas forcément du goût de la jeune femme. Mais bon, bon an mal an, ce discours sur la nostalgie ne manque pas de tonus. Il ne décevra que ceux qui s’attendent à se taper sur les cuisses de rigolade : c’est un spectacle poussiéreux, et qui veut l’être…

Quatre représentations plus tard, le rythme a été à peu près trouvé, et avec lui, l’esprit de l’entreprise. Je peux confirmer que c’est en tous points ce que Savary appelle un « mélodrame ». Les scories du texte ont pour la plupart été gommées. Restent quelques perles « philosophiques » proférées par Savary en allumant une lampe rouge, et quelques dialogues, un peu longs encore me semble-t-il, entre LUI et Vanessa. Les souvenirs le hantent, de toute évidence. Je dois dire qu’à la quatrième, son discours sur la solitude et sur la mort m’a ému. Et puis je dois constater que, comme naguère, la sauce prend. Le public suit Savary dans ces nouveaux adieux qui ne semblent pas cette fois-ci être des adieux à la scène, mais à la vie… En tous cas, à une certaine vie « d’aventure et d’amour ». Le spectacle reflète quelque part, d’ailleurs, de par sa conception même, la contradiction intime entre ce qu’il fut et ce qu’il est. Il y a tout un staff de théâtre national qui a été mis au service d’une « petite » réalisation, un besoin de confort rassurant. La provocation n’est plus au rendez-vous. Mais aurait-elle pu y être ? Quelque part , NINA STROMBOLI est un constat indirect et, peut-être, involontaire, sur l’état du monde.

19.05.95 - Je n’ai gardé aucun souvenir de LA PREMIÈRE NUIT de Dominique Houdart. Au point que je me demande s’il y en eu une, en tout cas, sous ce titre. C’est donc seulement par rapport à LA DEUXIÈME NUIT, très présente par contre à ma mémoire, que je peux me faire une opinion sur cette TROISIÈME NUIT présentée à LA BARBACANE de Beynes.
Le fonctionnement de Dominique Houdart oscille toujours entre une démarche intime très exigeante artistiquement, et un certain opportunisme. Il avait eu l’idée, voyant se développer le marché du théâtre de rue, de faire sortir du castelet le petit personnage à grosse tête qui supportait avec courage les misères du monde, de le multiplier par trois et de l’envoyer se promener au milieu des foules. Ce fut PADOX PARADE, qui n’eut pas le succès qu’il en escomptait ; pour des raisons simples : lâchés sans scénario précis dans la nature, les trois comparses devaient improviser en fonction de l’environnement qu’ils trouvaient. Il y eut des occasions réussies. Il y en eut aussi de moins bonnes. Ce furent malheureusement celles-là que, manque de bol, fréquentèrent les médiateurs importants. Certains de ceux-ci d’ailleurs, qui avaient aimé LA DEUXIÈME NUIT, se refusaient à faire le lien entre les deux entreprises.
Il me semble donc que le dessein de Dominique Houdart a été, précisément, dans cette TROISIÈME NUIT, dont le non texte est toujours signé par Gérard Lépinois, de montrer comment les Padox sont sortis de l’univers du théâtre de figure, pour entrer dans celui où les coups de bâton ne sont plus du guignol. Dans cette version, l’aspect musical, cette fois-ci encore orchestrée à vue par l’étonnant phénomène vocal Jeanne Houdart, est dominant tout au long de la partie manipulée. Le spectacle commence par des fils qui sont tirés les uns après les autres jusqu’à former une sorte d’Union Jack, et qui se révèleront signifier des notes de musique. Le Padox marionnette s’y accrochera, s’y emmêlera, toujours étonné de faire surgir des sons. Piqué au jeu et poursuivant son aventure au gré des ses tailles diverses, il en proférera de toutes sortes, y compris des moins avouables. Mais peu à peu, c’est à sa vraie dimension qu’il accèdera, surgissant du noir où officient les marionnettistes et y retournant, pour finalement en sortir définitivement, multiplié par trois, devenus PADOX prêts à partir dans la rue avec leur bonnes bouilles de demi singes bienveillants, je veux dire, respirant la bonté.
Objectivement, LA TROISIÈME NUIT m’a semblé encore plus réussie que LA DEUXIÈME. Elle est mieux équilibrée, sans temps faibles, parfaitement rythmée. Et tous comptes faits, sans en avoir l’air, elle raconte une histoire, pour ainsi dire celle d’un accouchement. Mais peut-être que je déconne en écrivant ça !

20.05.95 - L’Europe étant à l’ordre du jour, des gens du spectacle cherchent à mieux se connaître d’un pays à l’autre, voire d’une discipline à l’autre, et à faire des choses ensemble. Nous avons eu, entre les Français 4 Litres 12 et les Belges Nicole Mossoux / Patrick Bonté, « Les Sœurs de Sardanapale ». Les Français faisaient du théâtre et les Belges de la danse. Voici à Nuremberg BLUE LEGENDE, « revue chorégraphique », compagnie parisienne BLACK BLANC BEUR, composée, comme son nom l’indique, d’artistes de couleurs différentes. Le spectacle conçu et réalisé par la Française Christine Condun au niveau de la chorégraphie, a été décoré par l’Allemand Götz Schwörer. Il est dansé au son d’un montage musical signé de deux Allemands, Biber Gullatz et Eckes Malz.
Sur la scène, en renfort des Blacks - Blancs - Beurs, il y a sept membres du corps de ballet de l’opéra local que l’on reconnaît aisément à leur blondeur bavaroise, et aussi, malheureusement, à leur difficulté à s’intégrer dans une entreprise où ceux qui ont « le rythme dans le sang », leur donnent, tout naturellement, une leçon d’énergie. Si j’emploie ce langage un brin persifleur, c’est parce qu’il ne me semble pas que la mayonnaise ait bien pris entre les partenaires. Et c’est bien facile à comprendre : ici, vous avez un lourd Staatstheater, qui emploie six cents personnes dont des danseuses et des danseurs classiques fonctionnaires, nourris au suc d’une telle sécurité de l’emploi que, s’ils tiennent quinze ans, le théâtre n’a plus le droit de les licencier, et qui sont soutenus par une convention collective en béton, là, une compagnie française qui est obligée de travailler pour survivre, qui est de surcroît composée de gens d’origines diverses qu’aucun contrat de longue durée ne protège. Ajoutez à cela le tempérament volcanique des gens du Sud, et vous avez, au fil de la soirée, quelques morceaux de bravoure magnifiques qui montrent à quel point cette compagnie est composée de gens talentueux, et qui en veulent !
Malgré ce talent, et pas seulement à cause du handicap de cette collaboration avec une institution écrasante, je ne crois pas que BLUE LEGEND soit une réussite. L’idée est de raconter l’histoire de la conquête du monde par le blue-jean, inventé par un émigrant juif allemand Lévi Strauss, qui était parti pour vendre des toiles de tente aux chercheurs d’or et qui s’est vite aperçu qu’il fallait inventer un type de pantalon qui convienne aux aventuriers. Au fil et aiguille, si j’ose dire, de ses recherches, il en arriva à l’exemplaire parfait que nous connaissons, qui a séduit d’abord les hommes avant de s’adapter aux femmes qui voulaient garder sur leur cul quelque chose de leurs mecs partis à la guerre, jusqu’à son irruption dans l’univers soviétique, prélude à la fin du communisme dans cette partie du monde. L’ambition du projet est donc de raconter, à travers l’épopée de cet accessoire vestimentaire, l’histoire de l’Amérique et, par extension, du monde, puisque, comme chacun sait, les Américains mettent leur nez partout.
Nous avons donc droit à une série de tableaux, dont l’ordre de succession est chronologique, qui, chacun, sont supposés montrer un épisode de cette ascension du jean. Ici éclatent les limites de la danse : une fois de plus, sans référence au programme, il n’est pas toujours facile de savoir quel est le rapport direct entre le sujet et ce qu’on nous montre. De plus, qui dit danser, dit utiliser chaque seconde après chaque seconde de présence à vue du public avec une certaine gestuelle. Or, trop souvent, il m’a semblé, notamment dans premières scènes, qu’après quelques attitudes signifiantes ou utiles, les danseurs se livraient à des exercices pleins de virtuosité, certes, mais gratuits.
L’entreprise est servie par la technicité du Théâtre de Nuremberg. Le décorateur, familier sans doute de ces grosses machines, s’en est donné à cœur joie. On ne peut pas s’empêcher d’évoquer le réalisme historique stalinien face à certains tableaux et éléments de machines, malheureusement pas plus vrais que nature mais réellement trop vrais. Götz Schwörer ne fait pas confiance à l’imagination des spectateurs. Il montre tout au premier degré.
Alors, me direz-vous, tout est négatif ? Non, car il y a la merveilleuse énergie des Blacks - Blancs - Beurs mise au service d’une technique parfaite. Les quelques numéros performances en solo ou à deux qui parsèment la deuxième partie (car il y a un entracte, tradition germanique oblige), sont magnifiques, quoiqu’ils n’aient pas grand-chose à voir avec le jean. Ces gens-là conduisent de bout en bout avec virtuosité et entrain une machine qui, sans eux, serait peu crédible. Avec eux, revue et corrigée, approfondie, moins « survolante » en superficialité des événements traversés, peut-être davantage infléchie dans le sens d’une distance teintée d’humour, car, ne déconnons pas, choisir une culotte comme poisson pilote pour nous raconter l’histoire de l’humanité, ça ne peut pas ne pas avoir un parfum de canular ; alors, peut-être une deuxième tentative vaudrait-elle la peine d’être tentée.

23.08.95 - Au Festival d’Aurillac. Je n’ai rien écrit depuis que je suis allé à Nuremberg. Flemme ? Lassitude ? Désintérêt ? Détachement ? Pourtant j’ai fait des voyages. J’ai vu des choses, dont certaines auraient mérité d’être commentées. Comme ce « De la Guarda » argentin que j’ai professionnellement visionné à Saint-Herblain, et qui allie harmonieusement la performance acrobatique méprisant la pesanteur à des images d’une incontestable poésie, pour un public debout au centre d’un espace qui l’investit par dessus et tout autour.

Et puis il y a eu la création du PEPLUM, hommage rendu, à sa manière, au centenaire du cinéma par le Royal de Luxe. Dans les arènes de Nîmes, par un temps superbe, j’ai assisté à ce nouveau triomphe de la troupe de Jean-Luc Courcoult, qui recèle effectivement des moments de haute volée. Je retiens la démarche désarticulée des soldats romains, démystification de l’ordre militaire, la superbe maquette de la ville égyptienne et sa destruction, la bataille navale, et puis bien sûr, coincé entre les pyramides, la tête du GÉANT transformé en sphinx. Il y a par instants des moments d’humour, comme l’arrivée des Grecs sur fond de sirtaki. L’histoire racontée elle-même est délirante avec sa banalisation de l’inceste, deux frères se disputant la couche de leur sœur, et de la notion de mort, chacun renaissant de son trépas pour continuer le combat. Cette fois-ci, il y a du texte, beaucoup de texte même, dû, semble-t-il, plus particulièrement à la plume de Pierre Orefice, et un peu trop improvisé par des acteurs dont on aimerait que le langage soit un peu plus châtié. Cette introduction du dialogue verbal n’est pas la meilleure nouveauté de cette dérision de superproduction à la mode de Cinecitta, qui, de toute manière, est moins satisfaisante, dans le même registre, que LA VÉRITABLE HISTOIRE DE FRANCE, le sujet n’étant évidemment pas porteur des mêmes possibilités de contestation. Reste que c’est toujours du grand Royal de Luxe.
On peut craindre cependant qu’après l’extraordinaire succès du GÉANT, ce PEPLUM n’amorce le signe d’une pente descendante. Ne tirons cependant pas des conclusions pessimistes. Tout en se complaisant dans un satisfecit qui a prévu toutes les réponses à toutes les objections, Jean-Luc Courcoult garde, j’en suis sûr, un regard très lucide sur son œuvre et il est certain qu’il sait, quelque part, à quel niveau se situe ce PEPLUM dont l’accouchement de l’idée n’a pas été, au départ, évidente. Je ne crois pas que ce PEPLUM ait correspondu à une nécessité créative. Il s’est incliné devant l’obligation pour son entreprise de sortir un nouveau produit. Il l’a construit en racolant des procédés déjà plus ou moins explorés par lui. Vu sous cet angle, le PEPLUM est une réussite inespérée.
Jean-Luc Courcoult sait que son prochain rêve devra transcender les essais antérieurs. Il y pense, déjà, ce qui est un signe qui ne trompe pas car, après LE GÉANT, il n’avait pas de projet. Au cours d’un dîner à Aurillac, suite à une représentation annulée pour cause d’orage, il a lâché quelques flashs, celui d’un Rhinocéros parcourant les rues d’une ville entouré par des girafes mâchonnant des fleurs. « Il n’y a plus qu’à construire l’histoire »… Il la construira, sans doute avec l’aide de son « poète » Pierre Orefice, dont les appétits d’artiste s’aiguisent, me semble-t-il, ces temps-ci. Est-ce pour lui faire contrepoids que Jean-Luc Courcoult s’est livré à un vibrant éloge de Jean-Marie Songy, avec qui « de grandes aventures », dans le style du Cargo, pourraient être bâties ? J’ai noté dans ma tête ces « réflexions » lâchées dans mon oreille. J’ai demandé en qualité de qui il me faisait ces confidences. C’est parce que, m’a-t-il dit, je suis un « visionnaire ».

Le « Théâtre à la volée » de Michel Crespin connaît auprès des professionnels un succès auquel l’estime pour le fondateur du festival n’est sans doute pas étrangère. Revenant à ses amours de saltimbanque de jeunesse, mais à présent, avec des moyens, Michel Crespin a imaginé une structure foraine un peu comme l’avait fait Nicolas Peskine, (en moins « finie » et surtout sans sièges et à ciel ouvert).
Le public, après avoir été racolé par une parade de foire, est admis à entrer dans une sorte d’arène entourée d’un promenoir et truffée de huit estrades, sur lesquelles des acteurs ringards viendront déclamer de façon aussi traditionnelle que possible des tirades célèbres du répertoire classique. Je ne commenterai pas cette joute oratoire parfois contrariée par des lazzis et qui se veut « vivante ». En vérité, je ne vois pas trop l’intérêt de ce survol culturel qui fait passer le public de L’AVARE à CYRANO et de PHÈDRE à RUY BLAS, pour finir sur une belle envolée due à Koltès. Mais bon, la démarche se veut populaire et s’adresser aux analphabètes de passage dans les rues. Il paraît qu’une première expérience a été faite sous le titre « Théâtre à la volée, Acte 1 », avec des sociétaires de la Comédie-Française posés sur des estrades en pleine Canebière. Ils devaient avoir l’air de pantins à gesticuler ainsi en plein flot de circulation.
Avec « Acte 2 », on enferme les acteurs dans un espace clos et on convie les gens à y entrer moyennant quelques monnaies. Pour cela, un bonimenteur y va, avant l’ouverture des portes, d’un discours que j’ai cru improvisé et qui est en vérité écrit, malheureusement m’a-t-il semblé, sans poésie et en tout cas en termes trop communs pour ne pas dire vulgaires. L’entreprise est hybride, ambiguë de conception, mais l’enthousiasme et l’autosatisfaction  de Michel Crespin font plaisir à voir !

Festival d’Aurillac toujours : j’ai revu les CANDIDES de Mauricio Celedon. Toujours le même battage autour du nom de Christian Taguet et la même occultation de celui du metteur en scène, encore qu’il figure, ici, au générique, en même temps que les noms des artistes. Mais quelle merveille que cette théâtralisation masquée des numéros (d’ailleurs superbes) de cirque. C’est avec plaisir que j’ai constaté que, depuis Nanterre, le spectacle, loin de s’être dégradé, s’était affermi. Cela dit, il y a des grincheux qui n’aiment pas la musique. Il y en a qui regrettent « l’excès d’informations communiquées », traduisez : qui préféreraient ne voir qu’une seule performance à la fois, alors que moi, ce qui me plaît, c’est justement que les numéros en soi soient démystifiés par leur juxtaposition ou leur intervention dans un contexte déstabilisateur. C’est en tout cas un très beau, très grand spectacle, auquel le public ne se trompe pas.

Septembre 1995 - Double incursion dans la Flandre Belge. Une première fois à Courtrai pour voir L’OVALIUM de la troupe Victoria. Compagnie estimée. Le Théâtre de la Bastille programme un de ses spectacles en février. Bien sûr, pas celui que j’ai vu puisqu’il s’agit avant tout d’une structure ovale, cernée de rideaux. Une soixantaine de spectateurs maximum restent debout et se tournent alternativement vers des espaces de jeux que découvrent des rideaux entrouverts. Le fil conducteur est assuré par une dame à la mâchoire remarquable, qui essaye de guider les gens avec entrain d’un point à un autre. Ca ne va pas sans une certaine lourdeur, d’autant plus que la dame, néerlandophone de base, fait l’effort de dire son commentaire en français, de façon, disons-le, un peu rocailleuse. J’ai trouvé la structure décevante : OVALIUM, je m’attendais à un investissement total, y compris au-dessus de ma tête. Or pas du tout. Et puis il n’y a pas de thème. Les saynètes montrées ne s’additionnent pas pour me transmettre un quelconque message, même si certaines sont signifiantes isolément. L’une d’entre elles est très remarquable : une fille qui obéit à des ordres proférés impitoyablement pour exécuter des gestes à la longue épuisants. On la sent à la limite du possible et on peut évoquer le mot torture. Là on est vraiment remué. C’est hélas la seule fois. Dans une autre saynète, deux filles font des grimaces. L’une d’elles a beaucoup de talent dans le genre.

La deuxième fois, c’était à Anvers, dans le superbe théâtre rouge de DESINGEL. J’avais été attiré par l’annonce d’un ballet (eh oui !) dont la partition musicale était un arrangement, pour douze accordéons et un soprano, de thèmes de Purcell. On m’affirmait en outre que le metteur en scène, Alain Platel, avait très fortement théâtralisé sa chorégraphie. Effectivement, les douze « danseurs » dansent parfois ensemble, ma foi pas mal quoiqu’on puisse se demander à quoi riment leurs gestes. Le plus souvent ils sont en solo, en duo, habillés en tous les jours dans un environnement qui se veut laid. Deux font des arabesques en patins à roulettes. Certains sont quasi des acrobates. Un garçon d’une douzaine d’années est d’une belle agilité. Et puis il y en a qui restent assis un moment, qui regardent les autres avant de participer. Il n’y a sans doute aucune improvisation dans tout cela, mais il est sûr que chacun suit sa propre voie. Alain Platel le revendique d’ailleurs, qui dit n’avoir donné aux danseurs (dont un non professionnel, mais je n’ai pas détecté lequel) que des premières indications, disons orientations, tous ayant ensuite brodé à leur gré, sauf évidemment quand ils se retrouvent dans des groupes. Cela fait un peu désordre. Heureusement, l’arrangement musical est superbe, très doux et très bien soutenu par la soprano, qui a une fort belle voix. Une autre chanteuse, métis, a aussi un superbe organe. LA TRISTEZA COMPLICE est une production des ballets C. de la B. Il paraît que le Théâtre de la Ville, coproducteur du spectacle, va le présenter un mois durant cet hiver. Et il paraît aussi que Marie Collin, enthousiaste, le veut absolument pour le Festival d’Automne. Décidément, ces gens-là et moi, on n’est pas branchés pareil.

Octobre 1995 - Je n’ai rien eu envie de voir dans la rentrée parisienne. Tout au plus me suis-je laissé sortir un dimanche pour voir, à la requête expresse de Madona Bouglione, un spectacle dont elle a co-signé la paternité avec Valéry Keft : « Sur la route de Sienne ». Une bande sonore très fellinienne guide pendant trois quarts d’heure quelques clowns acrobates avec gaîté. Ils sont neuf. Ils savent tous faire quelque chose, sauf un qui ne sait rien faire, Valéry Keft en personne. Certes, ils sont loin de l’art des QUE… CIR… QUE, CIRQUE ICI et Cirque Baroque. Mais ils sont plaisants.
Malheureusement, la deuxième partie bascule dans une sinistre et chiante histoire de Roméo et Juliette, avec des accents wagnériens et beaucoup d’imagination dépensée pour nous livrer des effets sans originalité. Selon Madona, il paraît que Jean-Claude Collot veut proposer ça aux scènes nationales. Bon courage.

Ce que j’ai écrit ci-dessus ne signifie pas que je n’ai rien vu. D’abord, je suis allée au Mans, où Johann le Guilherm donnait quelques représentations de son CIRQUE ICI. L’aspect nombriliste de son one-man-show l’a moins frappé qu’à Rennes, car j’ai beaucoup plus remarqué ici l’apport des quatre musiciens qui ont beaucoup de présence et sont très intégrés au jeu. Il est frappant au surplus de remarquer que tous ceux qui parlent du spectacle commencent par évoquer les objets mobiles qui meublent les intervalles entre deux performances de l’artiste. Il n’en reste pas moins que son spectacle, très réussi, ne dégage pas comme celui du QUE… CIR…. QUE (que j’ai revu à Lausanne), une atmosphère profonde. Ses exercices sont remarquables. Ceux de Jean-Paul, Emmanuelle et Hyacinthe, créent un climat où l’émotion vient en renfort de la perfection des gestes. On regarde Johann. Eux, on vit leur aventure, Soyons juste. Il y a, je l’ai déjà dit, je le redis, un moment où Johann est immense, c’est dans sa traversée de la piste sur des bouteilles. Le public vit avec lui intensément la difficulté de l’entreprise. Il paraît qu’il réussit parfois le sans-faute. Ce n’a pas été le cas ici comme ce ne l’avait pas été à Rennes. Mais je ne suis pas sûr que ces ratés n’engendrent pas un plus.


Du 12.10 au 20.10.95 - Me voici au Brésil, invité par le festival super snob de Ruth Escobar auquel j’ai vendu PESCE CRUDO, le LEM, et EZILI. En fait d’hôte d’honneur, je voyage sur VARIG jusqu’à Sao Paulo, je suis obligé de débarquer à Rio, où je glande quatre heures avant de monter dans un avion des lignes intérieures qui oublie de débarquer ma valise à Sao Paulo. Je ne la récupérerai que le soir. Entre-temps, je reste en tenue de voyage et suis directement conduit chez Ruth Escobar, qui traitait à la cuisine brésilienne quelques amis. Heureusement, mon chauffeur était pressé, sinon il ne serait pas venu à l’esprit de cette grande dame qu’avant une bonne douche et un petit somme je n’étais pas fort mûr pour une conversation mondaine soutenue. Enfin bref, mon accueil était honnête. Je rengaine donc mes réflexions sur les conditions du voyage.
Beaucoup plus grave que ma valise, la VARIG a aussi égaré celle du LEM, dans laquelle il y a le tutu fait sur mesure de la plus grosse des ballerines, la chef, celle qui n’a pas très bon caractère, mais que je ne peux que plaindre en l’occurrence car il est clair qu’en plus, elle n’a rien à se mettre sur le cul. Cette valise-là, malheureusement, a eu un sort moins heureux que la mienne car elle ne sera pas retrouvée. Jean Jean Couto commandera donc à une couturière locale de réaliser le tutu manquant. Faut-il dire que l’intéressée ne le trouvera pas à son goût. Elle menacera de ne pas jouer. Elle me glissera, à moi, que plus jamais elle ne travaillera avec Svetlana (comme si c’était de sa faute). Finalement, bien sûr, elle assurera. 
Je vais vivre au Brésil les deux aspects contraires de mon métier, avec d’un côté un PESCE CRUDO porté par les ailes du succès et baignant dans le bonheur de la découverte d’un pays merveilleusement perçu ; et de l’autre un LEM très mal reçu par la presse et rejeté par Ruth Escobar dans le domaine inférieur des amateurs ! D’une part, un Frédéric lyrique parlant d’un accueil et d’un soutien logistique parfait ; d’autre part une Svetlana certainement mal servie par un plateau aux coulisses trop exiguës et une équipe technique assez peu performante au niveau de l’envie de l’aider. C’est qu’on est ici dans un contexte qui ne se prend pas pour de la merde. Le nom de Ruth Escobar est partout. Tout est payé en Dollars et en cash. Frédéric aurait préféré un chèque, mais non. Il lui a fallu accepter des espèces. Je ne mets pas en doute l’origine très officielle de ces sous. Je pense que ça veut inspirer la confiance dans un pays qui n’a pas très bonne réputation économique. Cela signifie : « Voyez comme je suis puissante, moi, Ruth Escobar ». Et c’est d’autant plus vrai que la monnaie officielle est le Réal, qui vaut un dixième de plus que le Dollar et, pour l’instant, ne sombre pas dans l’inflation. Les prix, en gros, sont ceux de Paris. La banque mondiale doit être contente. Dans les rues, fleurissent les petits commerces tiers-mondistes où chacun vend ce qu’il peut et n’importe quoi, et beaucoup d’artères ressemblent à des souks où l’esprit d’entreprise individuel côtoie la mendicité, l’étalage de ceux qui ont démissionné de la vie. Beaucoup de petits mômes très maigres et très vivaces, des petits « Kids », souvent des sniffeurs de colle, sont les produits à la recherche de la survie du jour même, de ce capitalisme ultra sauvage et violent. Je parle ici de Sao Paulo. Je retrouverai, amplifiée, la même amplitude de différences entre les classes sociales à Salvador, mais corrigée par la chaleur, le soleil, et une certaine joie générale qui fait que même le malheureux qui vous poursuit avec une bricole à la main pour vous la vendre, le fait dans la bonne humeur. Et puis Salvador est au bord d’une mer superbe et, ô surprise, limpide. Sao Paulo est une métropole immense, impossible à déchiffrer vite et qui fait vraiment pauvre et triste, avec un climat tropical qui ne ressemble pas à ce qu’on en imagine, avec beaucoup de pluie, de grisaille, de froid, et surtout, de pollution.

Je n’ai vu qu’une représentation de NEGRABOX. C’était à Sao Paulo. Jusqu’au dernier moment, on pouvait se demander si elle aurait lieu. Il avait beaucoup plu et le ciel restait menaçant. C’est angoissé, que Frédéric, à dix-sept heure, a commencer de débâcher sa précieuse boîte noire. Un public, de toute évidence venu là en connaissance de cause, et même, à la limite, sapé comme pour aller au théâtre, mis au courant du fait qu’il fallait s’amuser à tourner autour de l’engin, a commencé à sortir des abris alentour quand les premiers clapets se sont mis à bouger. Y étaient-ils mêlés des gens de passage, venus là par hasard ? Oui, quelques gosses de la catégorie des sniffeurs, l’un recouvert d’une simple toile écrue dont Frédéric, ravi, a entendu l’exclamation à ses copains : « Regarde, ils sont aussi fous que nous, qui respirons de la colle »… Ou aussi : les trolleybus qui passaient sur un des côtés de la place, avaient tendance à ralentir. Mais ils ne faisaient, les gamins aussi, que passer.
NEGRABOX recèle une incontestable vertu. Après tout, Frédéric Etcheverry et ses compagnons ne nous racontent rien… Rien de logique en tout cas. Ils nous offrent une série d’apparitions avec des gestes insolites parfois relativement acrobatiques. Ils misent sur l’inattendu, le choc, la surprise. L’influence de l’Espagne, introduite dans le groupe par la copine de Frédéric, a provoqué l’apparition d’un tableau rituel qui se veut une dérision de messe, mais, comme toujours, va savoir où commence le blasphème ? De toute manière, ce tableau, pour un coup intelligible, est ce que j’aime le moins. Je le trouve chiant. Je ne suis pas très fanatique non plus des exhibitions « chorégraphiques » de Gloria sur le toit de la boîte, mais elles ont le mérité d’indiquer, en gros, le sens de la marche à suivre. Incontestablement, il y a des temps morts, justifiés sans doute par les besoins de la technique, mais le public les prend en patience. Ils ajoutent presque quelque chose comme un suspense. J’avoue ne rien comprendre aux lettres majuscules qu’on m’exhibe vers la fin mais, n’est-ce pas, gratuité pour gratuité, nous friserions le surréalisme que cette référence ne dérangerait pas Frédéric. Et quant aux beaux masques qui apparaissent à la fin, là encore je ne leur trouve aucune explication mais je les aime… Comme, l’un dans l’autre, j’aime cette exhibition où chacun se raconte, s’il veut, l’histoire qu’il veut, ou pas d’histoire du tout. Peut-être NEGRABOX est-il, quelque part, un révélateur de ce qu’est chacun. Il en est, j’en connais, qui sont incapables d’entrer dans ce système. Ce sont notamment ceux qui croient pouvoir comprendre un spectacle en n’en voyant qu’un moment, les Pros, quoi, dont je dois bien confesser que je suis, parfois ; les trop distanciés.

Comme je l’ai dit plus haut, LE LAC DES CYGNES du LEM se tape ici un bide. Nuançons : la presse est, paraît-il, très mauvaise. Les amis de Ruth Escobar lui ont, paraît-il, tous dit que ce spectacle était indigne de son grand festival. Elle-même, qui en avait vu un quart d’heure, a trouvé que c’était très « amateur ». Bref, le haut du pavé fait clairement la fine bouche et le fait sentir. À la fin des représentations, aucun officiel ne vient dans les loges histoire de dire un petit bonjour. L’idée de donner quelques fleurs aux artistes est à des centaines de kilomètres d’eux. Cela dit, on nous avait dit que la moitié des spectateurs s’était tirée pendant la représentation de GAUDEAMUS. Rien de semblable ne s’est produit pour LE LAC DES CYGNES et il m’a, à moi, semblé que le public prenait plaisir à l’entreprise, même si les réactions étaient rares et constipées, du moins à Sao Paulo, car à Salvador une salle en grande majorité composée de jeunes n’a pas hésité à laisser libre cours à l’expression de ses moments de joie. Cela dit, les grincheux n’ont pas tout à fait tort car Svetlana Petrova se contente de trop peu au niveau du fini technique de ce qu’elle présente. Certes, elle a des excuses. La communication n’était avec des portugaisophones exclusifs. Et puis, il est évident que le théâtre de Ruth Escobar n’est pas, quels que soient ses prétentions, le plus performant que je connaisse question équipement, avec surtout des dégagements trop exigus et une installation sonore médiocre. Mais pour ne parler que de ce dernier détail, je ne sais pas si Svetlana est sourde, ou si elle n’avait pas pris le temps d’écouter ses balances, mais l’agression des décibels à Sao Paulo était pour moi insoutenable. Est-il de surcroît admissible que des boutons sautent des costumes, que des accessoires tombent sur la scène et y restent intempestivement, à moins qu’ils ne soient maladroitement ramassés hors toute notion de jeu. Ajoutez à cela des éclairages approximatifs, avec parfois des artistes cherchant le projecteur, une machine à fumée ne soufflant que d’un seul côté, et c’est vrai que le résultat ne fait pas propre. Il faut bien dire que sous mon œil vigilant et sévère, le montage à Salvador a été beaucoup plus soigné, ce qui a donné une représentation presque (mais seulement presque) sans bavures.
Tout cela étant certain, il y a autre chose qui m’a semblé sauter aux yeux, c’est qu’ici, l’histoire de l’U.R.S.S. est très mal connue, le rôle potiche joué par le ballet de Tchaïkovski pendant les années immobiles n’évoque pour ces publics aucun souvenir. Pour un peu, il faudrait, avant de leur montrer la contestation imaginée par Svetlana Petrova, leur jouer le ballet lui-même, puis, dans une conférence, leur expliquer pourquoi il symbolisait le conservatisme de ce qui s’affichait faussement communiste, et puis aussi, peut-être, dire que les costumes ne sont pas du Cardin ou du Paco Rabanne faits avec des étoffes riches, mais du LEM, « laboratoire expérimental de mode », utilisant des matériaux récupérés parfois même dans les poubelles. Ce sont des choses qui passaient très bien dans le Hangar 5 du Sigma de Bordeaux auprès d’un public très bien informé, mais qui, ici, défient les références, si bien que les gens ne perçoivent que les aspects superficiels du show. D’où un rejet de ceux qui, jadis, vouaient GODOT aux gémonies. Je n’excuse pas les insuffisances de la représentation du LEM et je n’affirmerai pas que la démarche de Svetlana Petrova soit aussi profonde qu’il le faudrait, mais quand Ruth Escobar prononçait avec mépris le mot « amateur », je ne pouvais pas m’empêcher d’évoquer le coup de fil de Mira Traïlovic, il y a beaucoup d’années, à minuit : « André, qu’est-ce que c’est que ce petit spectacle d’amateurs que tu m’as envoyé. Ici, à Belgrade, nous avons les plus grandes choses… » Le discours était le même et l’engueulade du même acabit : il s’agissait de Jérôme Deschamps.
Mais bon, j’écris ces lignes à Salvador après une représentation dans une grande et belle salle très prétentieuse qui m’a semblé bien marcher. Un fax reçu ce 18 annonce que le LEM va rester à Salvador jusqu’au 23, au lieu de repasser par la grisaille de Sao Paulo comme c’était prévu. Langouste à tous les repas et coups de soleil garantis. Les filles, il faut bien le dire, superbes et délurées, de cette équipe sympathique dans la vie, sont ravies de ces vacances. Parfois elles évoquent le temps qu’il doit faire à Saint-Pétersbourg, avec un petit frisson ! « Que demande le peuple ? », comme dit l’autre. Les coupables, s’il y en a, ne sont pas elles mais Svetlana, pour manque de conscience professionnelle, Ruth Escobar pour n’avoir pas visionné ce qu’elle achetait, et moi, pour n’avoir pas senti que cette affaire-là serait difficile au Brésil. Il est vrai que je ne connaissais pas le contexte. Mais si je l’avais connu, il n’est pas certain que j’aurais proposé NEGRABOX ! Alors…
Mon voyage de retour me replonge dans la modestie. La personne qui devait, à treize heure trente, venir me chercher se fait tellement attendre que c’est en taxi à mes frais que je me décide à rallier l’aéroport. Bien m’en prend, car la route est très bouchonnée, et c’est à quinze heure vingt que s’envole l’avion de quinze heure trente. Je ne savais pas ce qui m’attendrait à Sao Paulo où je devais me poser à dix-sept heure quarante-cinq… pour repartir à vingt-trois heure cinquante. J’avais imaginé que Couto, ou Malta, ou même Ruth, auraient voulu me dire quelques mots. Mais non. Mon importance à leurs yeux n’était pas suffisante, sans doute. J’aurais dû, comme Catherine Ribeiro, perdre mon passeport. Ca les aurait motivés. Ils se seraient tous pointés, au risque de laisser en plan d’autres « problèmes ». En fait, je fais mon susceptible mais je ne suis pas mécontent de me retrouver seul dans cet aéroport de Sao Paulo, où il faut vraiment ne pas être trop con pour s’orienter. Peut-être avais-je besoin de ce sas avant de rentrer.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 22 janvier 2007 1 22 /01 /2007 23:52
02.12.95 - Finalement, ce carnet devient un carnet de voyages. Ce n’est pas que je sois saisi par une fringale de bouger particulière : ce sont les circonstances qui créent les occasions. Vous vous demanderez si dans les intervalles je me précipite au théâtre pour me remettre dans le bain. Eh bien non ! L’envie n’en est pas du tout surgie et même, la seule exception que j’aie faite, pour répondre à une invitation de Jean-François Peyret à Bobigny, m’a conforté dans le fait que j’avais bien raison de rester chez moi, dans mes chaussons, le plus de soirs possibles.
Jean-François est un intellectuel et même je le tiens pour quelqu’un de très intelligent. L’année de « théâtre feuilleton » qu’il avait animée au Petit Odéon avec Sophie Loucachevsky, avait permis la création de quelques petits joyaux, dont il n’était pas, il est vrai, toujours le réalisateur, mais en tout cas le coordinateur. Cette fois-ci, à Bobigny, il s’est mis dans l’idée de donner une vie théâtrale au « Traité des Passions » de Descartes. Singulière gageure, car le texte écrit par le penseur qui était, est tout ce qu’on veut sauf vivant. Est-ce pour aller plus loin encore que Jean-François le fait annoner par ses acteurs à la vitézienne, dans une pénombre propice à provoquer le premier sommeil ? Plus ennuyeux que ce discours sur les rapports humains ainsi proféré de voix mourantes et, naturellement, poussées au volume minimum, je ne me souviens que des AVEUGLES de Maeterlinck, montés par Henri Ronse il doit y avoir deux décades ! Bon. C’est la première partie. On se fait chier mais au moins, au prix d’efforts, on entend sur le sexe le point de vue d’un ecclésiastique qui n’était pas nul en réflexion sur la matière. Mais pourquoi, bon Dieu, Jean-François a-t-il rajouté une deuxième partie, avec un digest de tragédies raciniennes découpées en saucisson et dites à contresens. Pour moi, ce type de conneries est précisément ce qui tue le théâtre

UN VOYAGE AU LAOS, VIET NAM et CAMBODGE

 J’écris cela, voyez-vous, assis sous une tonnelle et un ventilateur, à Vientiane, au Laos, où je suis arrivé à midi accompagné par Compagnie Fiat Lux qui vient jouer son fameux « Garçon un kir » dans trois pays de la Fédération Indochinoise. Quinze heures de voyage. Un décalage horaire dans le mauvais sens. En fait, il faut faire l’impasse d’une nuit de sommeil. Très sincèrement, je me demande bien quel intérêt il y a pour la France à trimballer dans ces régions un spectacle certes, très divertissant, mais, me semble-t-il, un brin mineur. Après tout, je ne parle que de souvenirs un peu estompés : la dernière fois que j’ai vu ce spectacle, c’était à Tunis. Ca remonte. Et de toute manière, le sûr, c’est qu’ils ont toujours fait un tabac partout. Pourquoi pas à Vientiane demain soir ?
En attendant, ma première impression du Laos où je viens pour la première fois de poser le pied, est celle d’un voyage dans le temps. C’est un pays communiste, mais à part les banderoles rouges qui zèbrent les édifices tristes du parti et administrations, pas grand-chose ne l’indique. Le climat ferait plutôt années trente, avec dès l’arrivée un petit aéroport bordélique et bon enfant, et puis, dès qu’on est sur la route, des Tuktuks, à trois roues qui recherchent les clients. Beaucoup de restaurants ont gardé des enseignes en français que le temps n’a pas pâlies. Pas beaucoup de vélos, des vespas en pagaille, par contre, sur lesquels les couples se juchent à deux, (ou trois avec le marmot) sans casque bien sûr. Ce n’est pas un peuple jaune. Ils et elles sont plutôt basanés, marron clair disons, et dans l’ensemble, très menus. Il y a beaucoup de très jolies filles. Je n’ai pas repéré de nombreuses têtes chenues. Tous sont délicieusement souriants, calmes, et dégagent une atmosphère paisible. La violence, qui empoisonne tant d’espaces de notre planète, semble ici absente. Ce sentiment de te balader tout seul au milieu d’une foule de toute évidence pas riche (mais pas non plus misérable), en toute sécurité, est, ma foi, bien reposant. Ce pays semble avoir été « oublié » par le reste du monde et être resté figé quelque part en dehors des évolutions d’ailleurs. Fait significatif, je ne sais pas si le régime a considéré ici que la religion fût l’opium du peuple, mais il y a des temples partout en activité, et on croise des théories de bonzes, jeunes et très jeunes, qui marchent, nus apparemment sous leurs robes, brunes, épaule dégagée, escarcelle à la main pour mendier la nourriture du jour. Ce sont des mendiants heureux. On DOIT tout leur donner. Cela dit, la ville ne semble pas souffrir de pénuries, mais on ne peut pas dire que ce qu’on trouve soit opulent. Comme dans toutes les villes asiatiques, il y a un grand marché fourre-tout où on trouve de tout comme dans les souks, mais rien de très extraordinaire. J’ai très vite coupé court à une recherche sans succès de mouchoirs en papier.
Bon. Tout ça est superficiel. Un jeune coopérant nous trimballe un peu partout, mais il n’y a pas grand-chose à voir. Si ce n’est le coucher de soleil sur le Mékong, que nous dégustons en avalant des litres de bière, assis dans un bar bien placé face à la rive thaïlandaise. Monsieur Yves Blandin, qui vient du Cambodge et en est très nostalgique, nous emmène souper dans un restaurant avec spectacle qui me paraît, et est en effet, très bon marché. Je me couche vers vingt-deux heure. J’allume la télé dans ma chambre et je tombe sur le journal de la Deux, diffusé par TV5. Je dois dire que si je n’avais pas quelques soucis pour les affaires que j’ai laissées en France, j’aurais tendance à trouver que notre pays est bien loin…

03.12.95 - Il n’est pas comme certains de ses collègues, Yves Blandin. Il nous a donné des défraiements qui nous rendent richissimes dans ce petit espace économique parallèle qu’est le Laos. Je suis sûr que je n’arriverai pas à tout dépenser.
Pendant que Jean-Yves, le régisseur, « équipe » sa table dans un théâtre propre, « gradiné », confortable, de deux cent cinquante places, mais dont la scène est exiguë et « inéclairable » correctement, je vais, dans la matinée, faire un tour au marché. C’est jour de Fête Nationale. L’indépendance de deux décennies, ou plus, je m’en fous, en tout cas c’est un chiffre rond. Ca ne se remarque guère. Ce dimanche est fort ordinaire. Peu de monde dehors. Certains, accroupis devant une bougie allumée, semblent invoquer un Dieu.
J’ai bien dormi. J’ai récupéré le décalage. Le spectacle est à dix-huit heure. Rendons hommage à Yves Blandin, il a su remplir sa salle. Les Européens ont payé trois Dollars et les Laotiens un demi Dollar. Selon notre organisateur, il y aurait soixante-dix pour cent d’autochtones. Moi, j’estimerais que la proportion avec les Français est plutôt l’inverse. Alors… GARCON UN KIR ? Disons tout de suite que ça a beaucoup plu. Le « Conseiller Culturel », qui remplaçait l’Ambassadeur, « empêché » mais qui ne s’était pas fait excuser, m’a dit « Monsieur, c’est exactement le genre de spectacle qu’il faut envoyer à l’étranger ». Son nom m’échappe, mais c’est LUI qui s’était opposé en son temps à la venue du Royal de Luxe au Chili. Cela m’a amusé de faire la connaissance de ce « connard » qui m’avait été décrit en des termes peu amènes.
Je trouve que le premier défaut de « Garçon un kir », c’est son titre, trop ciblé franco franchouillard pour l’exportation. Le second défaut, c’est qu’il y a trop de gags pour le gag, qui ne s’enchaînent pas dans une logique de fil en aiguille. Moi j’y trouve de la gratuité. Ces « garçons » ne sont pas vraiment tout le temps en train de rater la préparation de leur cocktail. Ils s’évadent oniriquement dans toutes les directions qui peuvent faire rire. En somme, je les trouve trop souvent hors du sujet. Mais soyons clair : ce que j’écris ici, c’est de l’enculage de mouche. Pendant une heure, les six protagonistes de cet Hellzapopin à la Française, font littéralement crouler de rire leur public. Ils sont d’une virtuosité étonnante, avec une pêche du tonnerre. C’est très professionnel et, mon Dieu, pas si mineur que ça. On sait ce qu’il faut penser des spectacles qui ne divisent pas. Celui-là est hautement rassembleur et il est clair que le rapport qui s’établit à la fin entre les acteurs et les spectateurs, est d’une convivialité exemplaire. Donc je me trompais. Son exportation est justifiée, puisqu’il a ce mérite de favoriser la communication entre les gens après les avoir mis de bonne, de très bonne humeur. Oui, c’est un « bon produit ». Je n’aurai que des compliments.
Et c’est bien agréable, voyez-vous, de savoir que je vais passer deux semaines avec un succès garanti (sauf grincheux improbable), et de surcroît, je dois dire, avec une équipe bien soudée de comédiens qui semblent s’estimer les uns les autres, savent vivre ensemble, encore qu’ils tiennent aux chambres individuelles et ils ont raison, sont rompus aux aventures et aux tournées. Je suis très content.
Après le spectacle, il y a ce qui serait une réception si chacun ne payait son écot dans un restaurant délicieux. On se couche à minuit. Lever à cinq heure trente. Je dors mal : le repas n’était pas soporifique.

04.12.95  La sortie du Laos commence mal . À six heure, nous sommes là, valises au poing, mais Monsieur Blandin, qui doit venir nous chercher, dort à poings fermés dans un chez-lui, dont nous ne connaissons ni le téléphone ni l’adresse. À six heure trente, avec Didier, on commence à s’inquiéter mais heureusement, la secrétaire Loo de l’Alliance se pointe, en retard, mais baste, elle est le lien. Elle va réveiller le coupable. Pendant ce temps, il y avait un petit bonhomme Lao qui s’agitait autour de nous, mais on ne comprenait pas ce qu’il voulait. En fait, c’était le chauffeur du camion où il y avait nos colis. Tilt ! Je prends les billets, les passeports, l’argent des taxes d’aéroport, on charge nos valises dans le truck et me voilà avec Jean-Yves reparti sur le terrain sus à l’aéroport pour arranger les choses. En fait, quand on arrive, le comptoir pour le vol ouvrait à peine… l’enchaînement ne fut pas ensuite compliqué. Il n’y avait pas de pagaille. Et les employés étaient compétents.
J’ai écrit ces lignes sur le 3/12 et le début du 4 à l’aéroport de Bangkok, dont le modernisme tranche avec ce que je viens de vivre, qui restera un très bon souvenir. 
L’arrivée à Hanoi se fait sans histoire, sauf que, pour entrer au Vietnam, chaque passager passe environ trois minutes à glander devant un fonctionnaire qui épluche minutieusement son passeport. L’examen de la douane n’est pas rapide non plus, si bien que c’est au crépuscule, (vers dix-sept heure trente), que nous entreprenons de partir pour la ville où nous arriverons à la nuit noire, cornaqués par un certain Hervé Chupin, « animateur culturel », qui a été T.U.C. mais ne l’est plus depuis cinq ans. Il a un beau pull-over vert. Il fait son boulot avec l’intention évidente de ne pas se laisser déborder par des nouveaux venus exigeants. Il nous conduit jusqu’à l’hôtel, qui est au cœur de la « vieille ville », et qui ne paye pas de mine extérieure. En fait, les chambres y sont superbes, vastes et très agréables. Il y a, ô surprise, le téléphone international avec ligne directe et fax. Ca s’appelle « Beau Séjour hôtel », c’est 54 Cua Dong, tél. 84 . 4 . 269007  et fax 84 . 4 . 245184. Je note ces coordonnées à toutes fins utiles. C’est bien différent d’un Cinq Étoiles moderne, mais c’est très sympa. Dommage qu’il n’y ait pas d’ascenseur.
Aller de l’aéroport à cet hôtel a tenu du parcours du combattant. À côté de la conduite à la vietnamienne, celle à la Brésilienne est d’un respectueux des règles exemplaire. Il n’y a pas beaucoup de voitures, mais elles foncent, camions compris, comme si elles étaient seules sur la route, alors que celle-ci est envahie de vélos, de motos, de piétons, qui vaquent en tous sens en donnant l’impression que personne ne se rend compte qu’il risque sa vie à chaque seconde. C’est en plus un tiers-monde à l’Africaine qui vous saute à la gueule, avec des mouflets qui réclament avec insistance dès l’aéroport des « pièces françaises », des taxis qui s’offrent etc.… etc.… On se croirait à Haïti et pas du tout dans un pays communiste. À la différence de Vientiane, les trottoirs sont noirs d’un monde qui paraît moins souriant qu’au Laos. Il y a des boutiques, des échoppes, partout, qui vendent de tout et n’importe quoi, et ne sont sûrement pas des magasins d’État. Il paraît qu’il ne se mêle aucune violence à ce déballage. Hervé Chupin affirme qu’on peut se balader dans cette ville en toute tranquillité.
Il nous largue, d’ailleurs, Hervé Chupin, après s’être assuré quand même que l’hôtel nous convenait… et nous avoir appris que nous ne toucherions des défraiements que le lendemain, parce que l’agent comptable, n’est-ce pas, à cette heure-ci, n’était plus là ! Charmant ! Il nous reste à changer des Dollars. Heureusement quand même, qu’on en a. Peu guidés, nous dînons dans un restaurant assez moyen.
Increvables, certains garçons de la troupe partent à grands pas dans les rues. Didier et moi rentrons en taxi à l’hôtel. À noter qu’il n’y a pas que des taxis. Il y a encore ici des pédaleurs, qui emmènent une personne bien calée dans un fauteuil comme un colis. Il me semble que j’aurais honte, mais il doit y avoir des fois où on n’a pas le choix du moyen de transport.

05.12.95 - On va venir nous chercher à neuf heure trente, pour nous mener à l’Alliance Française où se tiendra une « conférence de presse ». Ca nous donnera, peut-être, l’occasion de rencontrer nos invitants, car jusqu’à présent, à part le factotum Chupin, nous n’avons vu personne. Par un mot de bienvenue. Bref, accueil au minimum qui tranche avec celui, chaleureux, attentif et amical, d’Yves Blandin au Laos.
Nous passons brièvement par le théâtre, grand machin délabré avec des fauteuils instables et, sur la scène, une superbe moquette verte. Et puis nous arrivons à l’Alliance Française, où une jeune femme nous montre d’un signe où se tiendra la conférence de presse. Au début, il n’y a que Didier, moi, et un Vietnamien qui entame un dialogue sans grand intérêt en anglais avec nous. Puis, ponctuellement, se pointent des journalistes, une interprète, et, en dernier, un certain Morel dont l’interprète me dit qu’il est le numéro deux de la maison. Malheureusement, elle ne me précise pas qu’il est aussi l’agent comptable, ce qui fait que je ne le retiens pas par les basques quand, cinq minutes avant la fin, il se lève, salue, s’excuse, et se tire… avant de nous avoir remis les fameux défraiements que nous aurions déjà dû avoir hier. Je dois dire que quand je le découvre, la moutarde me monte au nez. Je le fais appeler. Il est à l’Ambassade. Il a la clef du coffre dans sa poche. Au terme d’un entretien téléphonique un peu violent, il me donne rendez-vous à douze heure trente. Et nous voilà donc, Didier, moi, et le Chupin arrivé sur le tard qui se sent obligé de nous tenir compagnie, en train de bavarder pour l’attendre… jusqu’à treize heure quinze, heure à laquelle Didier, visiblement épuisé et excédé, décidera qu’on s’en va.
Finalement, c’est ce qu’on aurait dû faire depuis longtemps, car dans l’après-midi, le Chupin l’apportera au théâtre, cette monnaie de singe. Comme quoi s’énerver a sûrement servi a quelque chose, mais ce n’était pas, ensuite, nécessaire de s’auto-punir en glandant dans le Centre Culturel assez peu avenant. Je ne sais pas, au moment où j’écris, si le comportement de ces hôtes changera après qu’ils auront vu le spectacle. Ce qui est sûr, c’est qu’ils nous prennent pour un produit qu’ils payent et dont ils ne savent pas grand-chose, et qu’ils n’ont guère de respect pour ces saltimbanques venus de Bretagne. Le mot « mépris » m’est venu aux lèvres. Ce Morel pris dans sa logique locale n’en avait rien à foutre que ces petits artistes aient dans la poche de quoi bouffer : il avait compté les liasses et les avait fourrées dans son coffre, et puis il était parti avec la clef dans la poche chez l’Ambassadeur qui l’avait convoqué (pas impromptu, je précise, il le savait à l’avance). Heureusement, cette troupe est décidément en or. L’incident ne l’a pas troublée. Ils ont tous gardé leur excellente humeur.
Le spectacle se passe bien, un peu en deçà, me semble-t-il, mais il n’est pas fragile. L’ennui, c’est qu’une partie du public, qui est au balcon, ne voit rien de ce qui se passe dans la salle en bas. Or, nombre de gags, qui mettent des spectateurs en cause, s’y passent. Mais bon : les Vietnamiens rient aux mêmes endroits que les autres peuples. Ils voudraient bien qu’on leur dise qu’ils sont différents. C’est le thème de toutes les interviews et elles sont nombreuses. Deux équipes de TV se pointent venant toutes deux de la même chaîne. On cause, mais ça ne vole pas très haut, même si Didier, par moments, semble noter que les applaudissements ne sont pas très nourris. À l’actif de nos hôtes, il faut constater que la salle, sans être bourrée, mais elle est grande (huit cents places) a été bien remplie et principalement de Vietnamiens. S’il y avait cinq cents Français, c’est le maximum. Monsieur Lavaud, Directeur de l’Alliance, speech de début oblige, était là à dix-neuf heure quarante-cinq. Morel n’a pas jugé utile de voir le spectacle !
Il n’est pas sans rappeler Tarran, ce Lavaud, qui se déplace en bicyclette dans Hanoï, et qui était pour quelque chose dans la Culture de la ville de Paris au moment où Stéphane Lissner avait fait faire « la demi-finale du Waterclash » devant le musée du Louvre. C’est peut-être dommage que mes rapports avec cette maison aient été faussés par leurs conneries. Encore que… que peut-on faire dans une ville où le théâtre de rue est en permanence celui de la rue, où la censure reste pointilleuse, et où les théâtres en salle sont gravement sous-équipés. Il y a à Hanoi un cirque, dont le Chupin me parle en des termes élogieux, mais Lavaud précise que ce sont des numéros très classiques.

06.12.95 - Je croyais que le communisme, c’était « tous pour un, un pour tous ». Ici, c’est carrément « chacun pour soi ». Je dois dire que je suis surpris de l’étalage du sous-développement dans cette ville. On nous parle d’un Vietnam moderne orienté vers l’économie de marché. Je ne sais pas ce qui se passe dans les hautes sphères, mais on me parle beaucoup de corruption. Au niveau auquel j’ai accès, c’est tout bêtement de l’économie du petit tiers-monde et je trouve qu’il y a beaucoup de gens maladroits. En tout cas, il est vraiment surprenant de retrouver ici un paramètre commun à tous les pays communistes : ce régime les a figés dans le temps. C’est possible qu’il y ait ici, cachées quelque part, des industries de très haute technologie, encore que j’en doute. Au niveau du quotidien, Hanoi est en 1950, quand ce n’est pas en 1930. Ce qui a, pour moi, incontestablement, son charme. Pourquoi faut-il que le capitalisme, avec son cortège d’injustices, d’inégalités, de cruauté impitoyable, soit le seul ressort qui fasse avancer les hommes ? On ne remplace pas l’appât du gain par l’émulation socialiste. C’est bien dommage !
Hier soir, au restaurant chinois où Lavaud s’est senti obligé d’inviter la troupe, on a quand même brièvement évoqué quelques projets. Je ne sais vraiment pas pourquoi Marie Bonnel s’est faite à ce point la promotrice des « Art-sauts », mais elle a trouvé le moyen de les fourguer, même ici, où ils ne pourront pas monter leur structure. Ils feront des stages avec les Vietnamiens… et, comme me l’a dit finement le Chupin, « c’est l’A.F.A.A. qui paye tout ». Dont acte !

À propos de Paris, je découvre dans mon fourbi le programme de ÉROS ET PRIAPE, mise en scène de Jean Lacornerie. C’est vrai : j’étais allé voir ça sur l’insistance de Marie Bonnel… Décidément elle m’obsède ; mais non : c’est Nicole Gautier qui m’avait vivement « incité ». Cela se passait à la soirée donnée chez Marie en l’honneur de l’enterrement du train à Cuba. C’était une « suite burlesque en six tableaux » d’après Emilio Gadda, romancier italien qui a écrit ce texte en 1967 en se servant « de métaphores sexuelles pour expliquer les abîmes fondateurs du fascisme : la névrose et l’hystérie », Mussolini ayant à ses yeux incarné le surmâle triomphant. Disons que les images du dictateur projetées sur écran, et qui dépassent en bouffonnerie les mimiques de l’acteur qui l’incarne, sont ce qui reste de plus frappant de ce spectacle dont la longue première partie m’a paru ennuyeuse

Parenthèse pourour mémoire : je cite souvent Marie Bonnel et je crois utile de rappeler qui elle était : C’était une grande femme qui occupait à l’A.F.A.A. un poste relativement subalterne, mais qui avait peu à peu pris le pouvoir de prendre en charge la promotion et le financement des spectacles que cette institution jugeait bon de soutenir ou de proposer directement à l’étranger. En vérité, c’est le plus souvent ELLE qui choisissait J’avas établi avec elle des rapports amicaux..

Ce matin, promenade avec Didier. Nous allons visiter le musée Ho Chi Minh, mais il est fermé. Nous nous rabattons sur son mausolée, frère de celui de Lénine, qui est sévèrement gardé. Seuls les piétons et les vélos peuvent passer devant, et encore à bonne distance. C’est un autre quartier de Hanoï, lacs, grandes avenues, parcs, calme relatif. Nous rentrons, à ma grande honte, en cyclo-pousse, mais il n’y a pas le choix. Ca coûte quinze mille Dongs, c’est-à-dire sept Francs cinquante. L’hôtel, lui, coûte trois cent mille Dongs, c’est-à-dire cent cinquante Francs. On a mangé à deux pour cent trente mille Dongs, soit soixante-quinze francs. Nos défraiements enfin touchés font de nous des millionnaires en Dongs.

Le soir, la représentation fonctionne très bien pour un public à quatre-vingt-dix-neuf pour cent vietnamien, mais, contrairement aux pronostics, la salle n’est pas bourrée, et les applaudissements sont à mon avis un peu maigres. Ca n’est sans doute pas significatif : ils ont beaucoup ri. À l’occasion de ce spectacle, j’échange quelques mots courtois et presque aimables, avec Morel, qui me donne un chèque tout préparé « oubliant » les visas. À la fin du spectacle, tout de même après avoir bu un kir, il s’éclipse à l’Anglaise sur sa bicyclette. C’est également à l’Anglaise que disparaît Hervé Chupin. Nous ne le reverrons plus. C’est le gentil petit interprète qui nous amène à un restaurant végétarien où nous mangeons entre nous !

07.12.95 - À huit heure, les trois chauffeurs vietnamiens sont ponctuels et nos voici repartis pour l’aéroport. À peine tout déchargé sur le trottoir, ils se tirent, et nous restons absolument seuls pour assurer les formalités d’enregistrement qui ne sont pas simples. En vérité, Didier, Jean-Yves, moi, on sait très bien faire ça, mais ce qui est surprenant, c’est que personne de cette Alliance ne se soucie de savoir si tout allait bien… voire de nous dire « au revoir ». Le « produit » s’est produit. Ils ont payé. Tradition oblige, il y a même eu sur la scène au moment des saluts quelques bouquets de fleurs. Mais de la vraie courtoisie, bernique… On a payé les saltimbanques. Ils ne voudraient pas, en plus, qu’on les remercie, sans blague ?...

Même topo à Saigon. Tout est en ordre, ou à peu près, au point de vue logistique. Mais l’Attaché Culturel, Monsieur Charreing, ne nous a même pas laissé un message de bienvenue. Il faudra dépasser le barrage des secrétaires pour l’obtenir au téléphone vers dix-sept heure. C’est le régisseur du I.D.E.C.A.F., un Vietnamien bien francophone qui ne me reconnaît pas, mais qui était déjà là pour GRANDIR, j’en suis sûr, qui s’occupe de nous. La salle, super sous-équipée, n’a pas changé d’un poil. Mais Didier Guyon s’en arrangera très bien. I.D.E.C.AF., cela veut dire « Institut des Échanges Culturels avec la France ». Il y a cinq ans, c’était purement vietnamien. Ce l’est encore, mais le souvenir de ce que ce bâtiment était l’Institut Français commence à ressurgir sérieusement, y compris au niveau des structures.

Le Guide du Routard nous amène dans un restaurant français où je mange une entrecôte béarnaise. Ca fait plaisir. Après quoi, comme vous le savez, les artistes sont increvables. Didier, Jean-Yves, et moi, on rentre à l’hôtel à pied, sans trop se presser, mais les autres partent en goguette au travers de rues et de places qui semblent livrées à une faune assez peu rassurante. Un travelo très maquillé me frôle dangereusement au passage et je m’en tire par un niet retentissant. Beaucoup de mômes mendient avec insistance et des mains baladeuses. Le « grand » se fait chiper sa montre. Au bistrot où nous nous arrêtons, des filles apparemment très convenables, veulent s’asseoir avec nous, mais le « patron » les en dissuade, semble-t-il. Bref, nous vivons évidemment la renaissance du Saigon d’avant…

08.12.95 - Erreur d’appréciation sur Monsieur Charreing. Didier et moi sommes invités par lui à déjeuner. Il nous traite somptueusement dans un restaurant de luxe au bord de la rivière. Je crois bien que c’est là que nous étions allés avec GRANDIR. C’est délicieux et il est charmant. Nous sommes en compagnie d’une élève énarque qui a le parfait profil de la forte en thème.
Au théâtre, tout se passe aussi bien que possible au point de vue technique. Je suis tout de même un peu surpris du fait que toutes les personnes qui le rencontrent en notre compagnie ont l’air étonnées d’apprendre qu’il y aura ce soir un spectacle à l’I.D.EC.A.F. Cela dit, selon lui, c’est déjà plein. Et l’expérience nous prouvera que c’était vrai. Public mélangé. Environ trois cents personnes dont pas mal de Français.

09.12.95 - C’est samedi. Il dort, Monsieur Charreing, chez lui, et à l’Ambassade, on ne veut pas donner son numéro. Or nous sommes à l’aéroport, il est neuf heure, notre avion part à dix heure trente… et VIETNAM AIRLINE refuse absolument de charger dans son TUPOLEV nos cinq caisses. Le petit régisseur vietnamien qui est venu avec nous est bien embêté (surtout parce qu’il voit sa matinée foutue), mais il est paumé face à l’événement qui aurait pu être prévu si les billets et l’annonce de l’excédent de bagages avaient été re-confirmés. Didier Guyon décide d’appeler Joël Dechezleprêtre à Phnom Penh et, parmi les hypothèses, il y en a une qui serait évidemment la meilleure : trois heures plus tard, il y a un avion cambodgien plus gros. Mais il faut racheter le billet… Je lui file quatre cents Dollars que j’avais. Selon Didier, qui n’a pas l’air vraiment angoissé, il trouvera la solution. Et en effet, tandis que nous déjeunions à Battambang, la nouvelle est tombée sur le portable d’un de nos hôtes, de son arrivée à Phnom Penh avec le matériel.
Nous n’avons pas beaucoup vu Dechezleprêtre à ce qui pour nous n’a été qu’une étape à Phnom Penh, mais il ne tarit pas de diatribes contre les gens d’Ho-Chi-Minh et ceux d’Hanoi en amont. De fait, il faut bien dire que leur sens des responsabilités n’est pas aigu. Que serait-il arrivé si ce deuxième avion n’avait pas été plus gros… Et pas complet ? Des solutions, il y en aurait eues, certes, mais sans leur soutien logistique, comment les aurions-nous trouvées et exécutées ? Et si nous n’étions pas partis ? Cela a été à deux doigts. Bref, je révise encore mon avis sur Monsieur Charreing. C’est un mondain. Mais ce n’est pas un organisateur responsable.
J’essaye d’imaginer que je raconte cette épopée à Paris à Marie Bonnel : « Eh bien quoi », dira-t-elle probablement, « ça s’est arrangé. Est-ce que vous n’étiez pas là, Gintzburger ? De toute manière, ça s’arrange toujours : la preuve. »
Cela dit, aucune comparaison entre l’accueil au Cambodge et ce que nous avons vécu au Vietnam. Deux responsables sont avec nous à Battambang, carrément aux petits soins. Le spectacle aura lieu, c’est à présent très probable, lundi à dix-sept heure. J’ai bien l’impression qu’entre-temps, si les moustiques me foutent la paix, je vais faire ici un week-end de repos. La troupe est excitée comme une puce à l’idée que les Khmers rouges sont à quelques kilomètres de cette ville, que beaucoup de sentiers sont encore minés. Ils ont tous loué des motos. J’ai failli le faire, mais d’une part, la vision des engins ne m’a pas rassuré. D’autre part, pour quoi faire ? Pour aller où ? Didier, si besoin est, me prendra en cavalière !
Nous sommes donc dans une zone à risques. Mais à voir la population vaquer à ses petites affaires, rien ne le laisse soupçonner. À part trois militaires sur un moto, dont l’un braquait vers le ciel une mitraillette, je n’ai vu ni chicanes ni tanks embusqués, ni « vigipirateurs ». Mais bon : impossible d’aller par voie de terre à Angkor, qui est à moins de cinquante bornes.
Curieuse ambiance. L’explosion démographique du Vietnam semble ici absente. Mais attendons : nous sommes samedi. Il y a en proportion tout autant de vélos et de motos, mais ils semblent rouler de façon moins anarchique. Au marché, ce sont des adolescents faux éclopés qui mendient en vous serrant de près. Beaucoup de tout petits mômes vous font le signe « j’ai faim », et tu penses à l’Opéra de quat’ sous et aux gangs organisés de Londres des années quatre-vingts. (1880) Didier y cherche en vain de l’herbe. Je ne le savais pas accroché à ça.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 22 janvier 2007 1 22 /01 /2007 20:54
10.12.95 - Je me réveille avec 39 ° 6 ! Merde ! Heureusement, ce bled est plein d’O.N.G. Un charmant médecin sans frontières me remet sous Augustin (c’est le nom d’un antibiotique) et m’en file jusqu’à Paris, avec la recommandation d’aller revoir mon toubib en rentrant. J’aimerais bien savoir ce que j’ai car je n’ai mal particulièrement nulle part. Les autres sont partis en équipée moto. Un de nos organisateurs m’emmène en voiture à leur recherche. Étonnante promenade par des routes défoncées jusqu’à un temple du dixième siècle très impressionnant. Habitat très précaire entrevu ici et là. Je n’arrive pas à trouver folklorique la façon dont vivent ces gens. Le soir, je partage un dîner infect avec le groupe. La bouffe, bonne dans les deux pays précédents, semble bien étrange ici. Je ne lui trouve ni saveur ni digestion aisée. Ca ne m’aide pas.

11.12.95 - La fièvre tombe un peu. La médiocrité de la bouffe se confirme à midi. À seize heure débarque Jean-Yves pour faire sa régie du spectacle prévu à dix-sept heure. Les autres ont assuré le montage. Décidément cette équipe est exemplaire. Il faut dire que le détour par ce pays perdu en valait la chandelle. C’est, dans la salle, une ruée qui rappelle le festival de Nancy au bon vieux temps. Des contrôleurs musclés filtrent les gens à travers les grilles à peine entrouvertes ; beaucoup de mômes. En tous cas, la salle est bourrée à quatre-vingt-dix-neuf pour cent d’autochtones et c’est un énorme succès. On est tous contents d’avoir vécu cela. Malheureusement, le dîner qui suit est aussi redoutable que celui de la veille. Je m’ingénie à prendre l’antibiotique loin avant les repas, tant je crains de les rejeter avec le reste !
Un bon moment a été une sortie de Dechezleprêtre contre Thibaudat, suivi d’un éloge d’Odile Quiriot que j’ai apprécié d’une façon plus nuancée. Je n’étais pas au mieux de ma forme pour alimenter les conversations, mais il faut dire que Joël était très disert. Marie Bonnel l’avait appelé cinq minutes avant le spectacle sur son portable, pour lui demander si tout allait bien. Il paraît qu’il y a des tensions entre la France et le Cambodge, et des manifs devant l’Ambassade à Paris pour que je ne sais trop qui soit libéré. En tous cas ça ne fait pas la une du journal de France 2 que nous recevons ponctuellement ici, ce qui nous permet de savoir où en sont les mouvements sociaux dans notre beau pays… Et ici, tension ou pas tension, rien ne se remarque. Je sais bien qu’en Asie il ne faut pas croire à la pérennité des rires et des sourires qui nous entourent. Cette gentillesse un peu timide, je dirais même craintive chez les jeunes filles, peut sans préavis se muer en cruauté. Ce n’est apparemment pas immédiat. L’aigu du rire des femmes, que la vue de Lambert avec son crâne rasé et sa tête de Mussolini (c’est lui qui joue le chef de rang) met en joie, nous écorche pas mal les oreilles. Après ce souper indigeste, les autres, avec Joël Dechezleprêtre, Éric et quelques autres, vont se saouler la gueule dans des boîtes. Je rentre me coucher.

12.12.95 - La fièvre n’est toujours pas tombée complètement et c’est en suant surabondamment que je pars à l’aéroport prendre l’avion pour Phnom Penh. Aucune possibilité de me changer : nos valises sont parties par la route hier soir. En assistant au spectacle hier dans cette salle complètement « inéquipée », je me demandais ce qu’on pouvait bien imaginer d’apporter ici une autre fois. D’abord, faisons notre autocritique : comment, à Paris, en partant, pouvais-je être dans l’état d’esprit de m’excuser presque d’accompagner un spectacle dont j’avais l’impression qu’il ne répondait en rien à l’attente des populations ? Lourde erreur « parisianiste ». C’est au contraire un produit parfait, qui certes, ne vise qu’à faire rire, mais qui le fait magnifiquement bien. On peut grimacer qu’il n’y ait pas le « message », encore que le rapport de pouvoir entre le chef de rang, et les trois garçons qui, tous comptes faits, se rient de ce patron en ne faisant rien de ce qu’il demande et en s’évadant dans un imaginaire toujours plus farfelu, peut être lu comme un « message ». Mais, de toute manière, quel « message » avons-nous à communiquer à ces gens qui vivent sur une autre planète ? Eh oui ! Il y a des Zürich, des Salzbourg de par le monde. Qui, de ces êtres bloqués dans cet espace dur, pourrait l’imaginer ?
La première vision de Phnom Penh est une surprise : avenues larges, circulation fluide. Un peu plus de voitures qu’ailleurs, mais pas de taxis. Si vous voulez vous déplacer, vous avez le choix entre le cyclopousse et le mototaxi, c’est-à-dire un type qui vous prend en bandoulière sur sa moto. Évidemment, les deux-roues restent les moyens privilégiés de transport, mais l’anarchie des croisements est un peu moins au rendez-vous que dans les villes précédentes. Pas d’éclairage urbain, mais comme on est en pays « capitaliste », beaucoup d’enseignes lumineuses publicitaires couronnent les toits de buildings neufs. En fait, c’est ça qui tranche : la présence un peu partout d’édifices modernes qui jouxtent souvent l’habitat précaire des pauvres. Mais contrairement à Hanoi et Saigon, il reste peu de traces de l’époque coloniale, ou alors croulantes et calcinées. Pol Pot est passé par là. Cela donne une ville aérée, avec des rues parfaitement pavées et d’autres défoncées sans revêtement aucun. Le Centre Culturel Français occupe les deux côtés d’une avenue. La tête de Lambert s’étale en façade sur deux énormes panneaux. Faut-il qu’il soit modeste, malgré sa grande gueule, pour ne pas, lui, attraper la grosse tête ! Je me sens tout brouillé de l’estomac, mais, ouf, j’arrive à manger au deuxième étage d’un restaurant situé sur le bord d’un très large affluent du Mékong, devinez quoi : un très convenable spaghetti au beurre qui me remet les aigreurs en place ! Je ne suis pas le seul, semble-t-il, d’ailleurs, à en avoir marre de la cuisine asiatique, je dirais plutôt la « cambodgienne ».

13.12.95 - Il faut re-confirmer nos billets de retour. Les garçons font des plans sur la comète. Didier retournera au Laos. Lambert veut absolument voir la Baie d’Along. Tous en tous cas feraient l’excursion au temple d’Angkor. Je les trouve bien courageux car moi, c’est avec plaisir que je retrouverai rue de Richelieu mes petites habitudes. Je ne suis vraiment pas comme eux un stakhanoviste du « il faut tout voir », un boulimique de l’excursion forcenée. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que je passe indifférent au milieu des mondes que je visite. Mais je ne suis pas trop sensible aux monuments. Et je doute que les atmosphères, ici ou là où ils iront, soient bien différentes de celles dans lesquelles je baigne depuis deux semaines. L’idée de me retrouver seul, isolé, en touriste, c’est-à-dire non protégé, dans ces contextes, ne me semblerait pas une aventure méritant l’effort à faire… de surcroît sous un climat au degré hygrométrique très éprouvant… Eric les conduit donc, et j’y vais aussi, à son agence de voyage, qui, d’entrée de jeu, ne m’inspire pas confiance, car de toute évidence l’employée chargé de s’occuper de nos cas ne comprend rien à ce qu’on veut, et puis surtout, c’est une agence sans terminal qui ne peut donc être qu’un intermédiaire. Pendant qu’ils s’expliquent longuement, je me fais conduire à la THAI par le chauffeur avec qui j’ai sympathisé, pour re-confirmer les retours des deux seuls qui rentrent, à savoir le régisseur, Jean-Yves Borey, et moi-même. Et voilà que la fille me tend la re-confirmation pour Borey… et Dausse. Je lui dis que je ne suis pas Dausse mais Gintzburger, et elle me sort que ça n’a pas d’importance puisque nous sommes un groupe. Je lui précise que, justement, le groupe désire se disloquer pour le retour et elle a l’air de me dire que ça l’étonnerait beaucoup que ce soit possible. Elle consent pourtant, heureusement, à mettre la re-confirmation à mon nom, mais je ne serai pas surpris quand, quelques heures plus tard, la nouvelle tombera qu’on ne peut pas changer les billets.
Entre-temps, nous avons visité deux marchés, le marché central, bel édifice colonial avec une très profonde coupole médiane, et ce qu’ils appellent le « marché russe », qui n’a rien de russe, mais où on trouve des choses assez belles pour pas trop d’argent.
À l’entrée du théâtre, un petit écriteau précise qu’on ne peut y entrer avec un revolver et une grenade. C’est un bel édifice ultramoderne sur le bord du fleuve, mais très mal équipé électriquement malgré un groupe électrogène qui lui est relié en prévision de coupures, toujours probables, de courant. C’est un amphithéâtre avec une scène très haute agrémentée d’une avancée fixe, du genre de ce que demande Svetlana Petrova. Bref, ce tout en largeur n’est pas l’idéal pour GARCON UN KIR, qui connaît pourtant une fois de plus un très gros succès devant près de mille spectateurs, dont quatre-vingt pour cent de Cambodgiens. Sous cet angle-là, je dois dire que toute cette tournée aura été placée sous le signe d’une double réussite : le remplissage des salles a partout été largement obtenu et les autochtones y ont tout à fait répondu. L’accueil obtenu par le spectacle peut être un tremplin pour des opérations à venir, surtout si elles sont du même type. Seulement voilà : qu’est-ce que je pourrais bien lui offrir, à Joël Dechezleprêtre, qui soit visuel, comique, de qualité, français, pas ou peu exigeant techniquement ? Si vous connaissez ça, dites-le moi.
Il me fait penser à Mathennat, Joël Dechezleprêtre. Il parle, il parle, il parle, il ne t’écoute pas. Pendant le dîner, j’essaie de lui remettre en mémoire NEGRABOX, puisqu’il veut du théâtre de rue. Il a vu la vidéo, il a lu le dossier, c’est trop intellectuel ! Je me suis demandé s’il n’aurait pas un peu raison. On s’y met à deux pour essayer de lui expliquer « Les Petites Commissions ». Mais ça ne s’imprime pas dans sa tête. Il voudrait le PÉPLUM. Je lui suggère d’inviter en mission Jean-Luc et Pierre Orefice. Pour les cirques, ils auront PLUME en 1997 ! Alors QUE…CIR…QUE, CIRQUE ICI et CIRQUE BAROQUE ?...
On dîne dans un restaurant français où je vois « choucroute garnie » sur le menu. J’ai déjà mangé deux choucroutes exotiques, l’une à Brasilia, étrange mais pas mauvaise, l’autre à Marrakech, décevante.   Celle-ci est vraiment très bizarre : choux que je dirai coréens, pas mauvais, mais saucisse de conserve et tranche de porc fumée dure comme du bois. Joël Dechezleprêtre a son portable avec lui, et je dois dire que si je refais un jour une tournée comme celle-ci, j’en aurai un, sûrement, car c’est une sécurité. Il est brave, car rien ne l’obligerait à s’occuper des fameux billets de la troupe. Or il en fait une affaire personnelle, contacte Marie Bonnel et Catherine de CONTINENTS EN FETES. C’est moi qui l’ai suggéré : si quelqu’un peut obtenir une transformation, desdits billets, évidemment, c’est le payeur.

14.12.95 - J’achève cette relation de voyage à l’ombre d’un bel arbre exotique dans le jardin de l’hôtel. Tout au long de cette tournée, jamais nous n’avons été dans des « Cinq Étoiles », mais toujours dans des établissements agréables et confortables. Je crois que les autres sont allés à la THAI voir s’il était tombé quelque chose pour eux dans l’ordinateur. Malheureusement ils reviendront bredouilles. Paris s’est montré intraitable. Je suis un peu surpris de constater qu’ils le prennent tristement, mais sans aigreur ni acrimonie. Je veux dire qu’ils ne culpabilisent personne. Ce n’est pourtant pas faute d’entendre le Dechezleprêtre seriner que si on avait prévu les choses avant de partir, ça n’aurait pas posé de problème. En fait, notre bureau n’a pas été trop dans le coup de ces billets d’avion. Tout s’est fait entre Pétra et Catherine de CONTINENTS. Aurais-je devancé leurs souhaits si j’avais été plus impliqué ? Pas sûr.
Quoi qu’il en soit, la deuxième représentation connaît le même succès que la première, mais il saute aux yeux que nos invitants, Joël Dechezleprêtre en tête, rêvent, quand ils pensent que des spectacles exigeants pourraient venir dans de tels contextes. C’est pourquoi, au souper, qui est offert par le Centre Culturel, et où l’Ambassadeur paraît pour boire un verre qui se prolongera toute la soirée, je lance l’idée qu’ils ont besoin d’une infrastructure technique… et c’est évident que sans cet investissement, ils seront condamnés à des « GARCON UN KIR », ce qui ne serait pas une catastrophe s’il y avait sur le marché des équivalences en qualité requérant aussi peu de moyens logistiques. L’ennui, c’est que, pour ma part, je ne vois pas quoi leur offrir. Ils ont déjà eu LES NOUVEAUX NEZ. Help ! Help ! Donnez-moi des idées.
Il est charmant, cet Ambassadeur, qui n’est autre que Gildas Le Lidhec, qui fut longtemps le patron en chef de l’A.F.A.A. au Ministère, donc au-dessus de l’Association, ce qui garantit sa vocation culturelle. Répondant à nos parangons de vertu qui dénoncent la corruption au Cambodge, il évoque la question posée par un frère du Roi : « Monsieur l’Ambassadeur, ce Carignon, pourriez-vous nous en parler ? » Il se demande si la France a raison de vouloir imposer SA conception des Droits de l’Homme, et surtout son « modèle de société » dans un pays qui a deux Premiers Ministres, quelque part comme si l’un était Jospin et l’autre Juppé… en même temps. Il avait eu très peur au spectacle au moment des sacs de plastique, parce que c’était comme ça que les hommes de Pol Pot ont étouffé des tas de gens. Mais il a été rassuré : la salle a bien ri, sans arrière-pensée, -surtout il a été conforté dans sa pensée que le Cambodge savait oublier le passé, alors que la France est toute entière tournée vers son Histoire.
Après le souper, très arrosé et très prolongé, ils tiennent tous à m’emmener dans une de ces boîtes qu’ils fréquentent toutes les nuits, pays après pays. Les putes, souvent mignonnes, menues et très jeunes, sont très entreprenantes avec le pépé nouveau venu, mais je ne trouve vraiment aucun charme à l’établissement dont la banalité m’étonne… et je me fais ramener à l’hôtel.

15.12.95 - Ce matin, Didier se fait payer et ça se révèle laborieux au niveau de certaines bricoles, comme le remboursement non négligeable des visas vietnamiens (quatre cent cinquante Francs fois huit). Après plusieurs diatribes contre ce con de Morel, « mais qu’est-ce qu’il est con, et puis au Vietnam ils sont tous cons »… Joël Dechezleprêtre trouve un biais pas très orthodoxe… mais enfin Fiat Lux part payé de tout… ou presque… puisqu’il reste en suspens les dix mille Francs de Vientiane, dont nous éclaircirons le mystère à Paris. On reparle de cette agence technique avec Joël qui, dans son bureau, semble tout à coup attentif. Il note l’idée de faire venir Jean-Luc Courcoult, Pierre Orefice et Catherine. Je lui glisse le CIRQUE ICI dans le crâne… mais ce ne pourrait être que pour 1998 !!!
Et puis, le temps du retour s’approche : nous serons sept à rentrer, puisque Étienne a programmé de partir pour Sydney et que, pour lui, c’était réglé. J’écris ces dernières lignes dans la salle de transit de l’aéroport de Bangkok, qui vous donne l’impression d’être déjà rentrés dans le monde de ceux qui font le monde d’aujourd’hui, ceux qui ont le pouvoir. Ici tout est clean, calme et rassurant. Est-ce qu’on est vraiment en Thaïlande

RETOUR EN FRANCE


13.01.96 - Jérôme Savary sait être tout bonnement le serviteur d’un texte quand il en décide ainsi, et il n’est pas de ceux qui imposent aux artistes un jeu à contre tempérament. Sa mise en scène de « Il importe d’être constant » d’Oscar Wilde baigne dans un réalisme et un souci de vérité historique parfaits. À peine les deux homos, qui ne se l’avouent pas, esquissent-ils un baiser furtif : Savary l’a voulu sur la bouche, mais c’est sa seule concession aux mœurs modernes. L’orage à la fin du deuxième acte est évidemment signifié par de la vraie pluie, alors que quand on annonce l’arrivée de quelqu’un, un petit train à vapeur au fond de la scène apparaît pour une traversée brève -il n’insiste pas- mais efficace. Chacun est vêtu fin dix-neuvième, très correct, très british, et la fraîche, voire audacieuse, spontanéité des jeunes filles auxquelles les convenances destinent les mâles auto-attitrés, tranche, ainsi que le veut le texte, avec la retenue coincée de ces derniers. On n’est plus tellement habitué à ce type de théâtre que j’appelais jadis du « boulevard intelligent », où le spectateur a l’impression que les personnages se parlent comme dans la vie et, mon Dieu, c’est assez rafraîchissant. Le public ne riait pas tellement, mais il suivait visiblement l’intrigue et ses dérivations, avec plaisir. Savary et Chaillot tiennent là un bon produit.

MAIS JE N’Y SUIS PAS RESTÉ

17.01.96 - Je suis allé à Genève pour revoir, à la Comédie, le spectacle « nouveau » que nous apporte Polunine Slava, qu’il a appelé « Yellow », en hommage à la salopette jaune dans laquelle il a depuis toujours enfermé son personnage de clown. J’ai écrit « revoir », parce qu’en vérité j’avais déjà assisté à ce retour au Sigma de Bordeaux et j’étais resté un peu sur ma faim. Il y avait bien deux numéros nouveaux dont l’un très brillant, mais trop de réminiscences de la « Assyssye Revue » y complétaient le programme en remplissage de seconde main. Et puis, en faire-valoir, Sergueï ne faisait pas le poids. Je l’avais trouvé terne, éteint. Ce que j’ai vu à Genève est d’un tout autre niveau. En novembre et maintenant, Slava a de toute évidence réfléchi, retravaillé, repensé la dramaturgie de son entreprise, et le résultat est tout simplement magnifique. C’est incroyable, la poésie que peut trimballer ce type-là quand il évoque la nostalgie de la Russie… avec l’aide, il faut le dire, d’une bande sonore très chiadée, mais aussi avec des mimiques très simples, des regards qui savent être tournés vers quelque chose qu’il voit mais qui n’est pas là, comme un fantasme qui le meut et l’illumine de contenu, de densité, chacun de ses gestes, chacune de ses mimiques toujours simples et sobres, étant marqués du sceau de l’évidence des grands. Entre deux rires et gloussements, il m’a tiré des larmes, le bougre.
Mais, me direz-vous, ces réminiscences de « Assissye - Revue » ont-elles disparu ? Non, mais elles ont toutes été revisitées, re-nourries, si bien que plus rien ne fait penser à ce que je disais plus haut, un remake de remplissage. Et puis ce n’est plus Sergueï qui fait le deuxième personnage. C’est un petit bonhomme bien rond, brésilien, qui s’est composé une gueule, une silhouette d’une grande présence. Il existe vraiment aux côtés de Slava, si bien que le côté performance exhibitionniste du « one-man-show » disparaît, pour le plus grand bien de l’affaire.
Le spectacle se termine sur un morceau de bravoure super spectaculaire et, dans la note nostalgique de l’ensemble, par une tempête de neige qu’une soufflerie violente pousse vers la salle, submergeant le public aveuglé. Trois gros ballons, seulement les gros, émergent de ce brouillard. La note finale est au jeu.

14.01.96 - Avant Genève, pardon de ne pas respecter l’ordre chronologique, j’avais fait un saut à Nancy pour revoir « Les Sœurs de Sardanapale ». Revoir est un verbe impropre puisqu’il s’agit d’une version nouvelle, intégralement 4 Litres 12, réalisée sans le concours des partenaires belges de la création. Mais « revoir » convient quand même, car pas un iota n’a été changé à la bande sonore, qui commande d’un bout à l’autre du spectacle toute la gestuelle des personnages. Ce sont donc les différences par rapport à ce fil conducteur qui font l’intérêt de ce second souffle.
Disons-le tout de suite : je préfère cette nouvelle version à la précédente pour plusieurs raisons. Le jeu « dansé » des trois filles m’avait semblé manquer de logique avec l’équipe belge. Avec les trois filles nancéennes qui les remplacent (sauf bien sûr Odile Massé, qui était déjà là), le parcours, sans doute plus libre, en tout cas libéré, de ces trois acolytes, m’a paru beaucoup plus cohérent, beaucoup moins gratuit. Ce qui a pour conséquence que le jeu de Michel Massé, Sardanapale, fait moins performance d’un acteur servi par des faire-valoir. En fait, j’avais dit beaucoup de bien de la version franco-belge parce que la création de Michel Massé y était immense et parce que déjà, le contenu de l’affaire, la mort en direct du tyran, y était un ressort qui m’atteignait profondément. La violence du monde en guerre à l’extérieur était déjà là. Mais c’est vrai que je ne trouvais pas très « trouvé » le comportement des filles. Tandis que là, il m’a semblé avoir « trouvé », je le redis, sa logique, son rythme, et c’est intéressant de voir qu’avec une même bande sonore conductrice, il ait été possible de codifier un rythme plus évident, sa progression vers l’aboutissement qui se veut la reconstitution d’une partie du tableau de Delacroix. Et puis il y a encore une chose qui est que Patrick Bonté s’ingéniait à dire le texte, qui rappelle à Sardanapale le temps qui lui reste, de façon peu audible. L’acteur qui entame ici avec le tyran ce qui finit par devenir un dialogue, même si l’acteur en scène ne prononce pas un mot, est beaucoup plus clair, et je crois que c’est un mieux.
Voilà. Je ne sais pas ce que sera la carrière à venir des SŒURS de Sardanapale. C’est, à mes yeux, un très grand spectacle, et il y aurait crime à ce qu’il ne trouve par un contexte national pour l’accueillir. Mais il est certain qu’il dérange ceux qu’il dérange à l’intérieur d’eux-mêmes. Or les temps ne sont pas à ces dérangements-là.

27.01.96 - S’il est vrai que les voyage forment la jeunesse, alors, qu’est-ce que je me forme en ce moment ! Me voici à Saint-Pétersbourg pour voir un spectacle qui dure plus de six heures et qui s’appelle « Frères et Sœurs », en souvenir des premiers mots que prononça Staline lorsqu’il appela le peuple russe, trois semaines après l’invasion allemande, à avoir le sursaut de stopper l’envahisseur. L’auteur, Fedor Abramov, a raconté la vie d’un kolkhoze du Nord de la Russie, du lendemain de la fin de la guerre, quand les femmes attendent (pour la plupart en vain) le retour de leurs hommes du front, au discours de Khroutchev qui a démystifié Staline aux yeux du monde entier et démoli à jamais la dynamique d’un peuple.
C’est Lev Dodine qui a mis en scène le roman et l’a adapté pour le MALI THEATRE. Apparemment, ce n’est pas vraiment un spectacle nouveau, puisque quatre représentations en avaient été données au Festival d’Automne en 1988 à l’Opéra Comique. Je ne crois pas qu’elles aient, à l’époque, fait grand bruit.
Et il s’agit d’une magnifique représentation assumée par des artistes remarquables, que le réalisateur a posés dans un dispositif à la fois beau et astucieux : deux barrières s’ouvrent à toute volée à quelques centimètres de la tête des spectateurs, et elles signifient l’ouverture vers le fleuve, seule voie de communication du village, et son enfermement selon leurs positions. Un mur fait de troncs d’arbres se meut artisanalement en plateforme, en plafond, en que sais-je ? Tous les changements de lieux deviennent rapides et évidents grâce à ses mouvements impeccablement rythmés.
Lev Dodine a l’art des tableaux de groupe composés. Un peu comme le Chéreau de L’HÉRITIER DU VILLAGE, il sait installer une attitude de groupe sans que la façon dont l’ensemble se crée ait été perceptible. Tout au long du spectacle se posent ainsi des morceaux de bravoure qui sont superbes à l’œil et qui parlent au cœur. En fait, c’est la vie même qu’il nous met en scène, la vie de quelques femmes qui ont assumé des tâches d’hommes pendant la guerre, et qui perdront, au fil des années, les illusions de lendemains chantants et leurs pouvoirs. On suit particulièrement quelques trajectoires, quelques destinées de gens liés à cette petite portion de terre ingrate pour qui le « Parti » signifie toujours plus d’efforts à faire pour fournir toujours plus de blé à d’autres, et cela toujours au nom d’un rêve de moins en moins perceptible. Pauvres vies « collectives », où cependant l’individu retrouve ses exigences à travers des histoires de cul ou d’amour, des jalousies, des rivalités, des lâchetés. En filigrane, il y a la terreur venue d’en haut, et on peut presque dire que c’est cette peur de châtiments démesurés et d’ordres, qui détruisent des impulsions au nom d’une morale conventionnelle, (qu’un adolescent s’éprenne d’une femme de quarante ans, ça ne se fait pas, « on » la déporte à la ville et « on » l’assigne, lui, à un travail dans la forêt) qui apporte la notion de spécificité soviétique à la peinture de ce monde écrasé par la machine sans visage d’un pouvoir dont les ravages sont sans pitié, mais pas sans idéal. Parce que, à des nuances près, l’exploitation de l’homme a dans d’autres pays, le nôtre, par exemple, d’autres visages. L’aspect « soviétique », c’est que la vie est beaucoup plus collective que chez nous. Le corps social est soudé. Chacun sait qui est chacun et le connaît, et est supposé répondre sans bavures au critère « un pour tous, tous pour un », sauf que les effets pervers n’ont pas été pris en compte par les philosophes penseurs de la chose et que, justement, ce sont eux qui grippent la machine.
C’est cette didactique-là, cette contradiction entre un monde imaginaire où chacun tiendrait la main de l’autre dans une prodigieuse connivence pour construire du bonheur, et la réalité du « chacun pour soi » qui sommeille en chacun, que ce spectacle dénonce admirablement, finissant par dégager au fil des heures qu’il dure, un formidable pessimisme. C’est une vision du monde singulièrement désespérante que nous livrent Abramov et Dodine, au fur et à mesure de la prise de conscience des acteurs de cette tranche de vie, du fait qu’ils ont été mystifiés et le seront toujours.
On rit souvent, mais surtout il y a dans ce spectacle, dont on pourrait qualifier la mise en scène de « réaliste » (il y a des instants qui sont du Savary pur), des moments d’émotions intense. J’ai eu plusieurs fois ma larme à l’œil. Et tous comptes faits, j’ai été pleinement heureux de ces six heures passées en compagnie d’un spectacle qui me parlait profondément et dont le message, finalement, n’est peut-être pas si négatif que ça : car la clarté avec laquelle est exposé le mécanisme de la mystification stalinienne, l’évidence avec laquelle sont affichés les effets pervers de la vie collective, sont autant de sujets de la réflexion à tenir pour que, peut-être, un jour, cette mystification n’en soit plus une. Dodine et Abramov se gardent bien de conclure. Et du reste, FRÈRES ET SŒURS ne dénonce rien. Il nous est montré des faits, sans commentaires.

22.02.96 - Voyons, voyons, qu’ai-je vu à Paris ce mois-ci ? Ah oui ! À la Cité U, un truc qui s’appelle TOC, qui est une adaptation par Olivier Maurin, jeune homme à la mode, d’un texte d’un monsieur russe qui a eu maille à partir avec le régime communiste. Ses propos sont évidemment sans risques de nos jours, et je dirai même qu’ils me dérangent un peu : ça devient un peu trop facile de dénoncer le stalinisme. C’est dans le vent.

Une très bonne surprise a été le spectacle de La Huchette, « Ionesco, théâtre en miettes ». Nicolas Bataille a réuni en une continuité habile, quelques petites pièces de l’auteur, notamment « L’impromptu de l’Alma », « La jeune fille à marier » et surtout « Le nouveau locataire ». C’est sain et magnifique.
Il y a dans la distribution un certain M. Cuvelier. Ionesco n’a rien, pour sa part, perdu de son comique ni de sa subversion par l’absurde.

Au Théâtre Silvia Montfort, Micheline Uzan présente un pamphlet qui lui a été inspiré par un texte de Daniel Pennac : « Comme un Roman » s’insurge contre le fait que les jeunes ne lisent plus, mais en même temps l’explique. Certes, sa leçon enfonce des portes que d’autres ont largement ouvertes et qui, est-ce un bien, est-ce un mal ?, ne sont pas prêtes de se renfermer. Entre la civilisation de l’image que chacun se crée dans la solitude de la lecture, et celle de l’image qui lui est octroyée par les techniques audiovisuelles, le combat est trop inégal. On n’arrête pas « le progrès ». Il y aurait sûrement d’autres choses à dénoncer : ces gens qui ont les yeux toute la journée fixés sur un ordinateur. Ces écrivains qui ne savent pas tenir un porte-plume et travaillent sur des machines à traitement de texte ! Que sais-je encore ? Il faut vivre avec son temps et, de toute façon, la race des lecteurs assidus est loin d’être éteinte grâce au métro, aux trains et aux avions, et jusqu’à nouvel ordre, il n’y a pas d’autre moyen de passer le temps.
Micheline Uzan a mis en scène deux garçons et quatre filles qui font des chœurs parlés et chantés (sur une musique d’Aïda Sanchez musclée et heurtée comme du Dessau) et s’échangent des pensées le plus souvent sous forme de monologues. Tous ou presque sont supposés être des enfants ou des adolescents, ce qui ne va pas sans être un peu gênant. En tout cas, ce traitement est impitoyable. Il y a ceux qui ont de la présence (les deux garçons et une des filles, la plus jeune, sacrée meneuse de la revue avec un abattage terrible. Je crois qu’elle s’appelle Isabelle Kirkland mais je n’en suis pas sûr, le programme ne disant pas qui est qui) et celles qui ne « passent » pas la rampe. Selon les moments, le spectateur écoute et bien souvent s’amuse, ou se prend à penser à ses petites affaires, heureusement brièvement, car le rythme est soutenu. L’entreprise, finalement, aide à se passer d’avoir à lire le livre !

23.02.96 - Jean-Luc Bideau a été, quelque part, le dépositaire des souvenirs, érotiques et autres, laissés à sa mort, à Noisy-le-Grand, par Michel Simon. Entre autres objets et écrits, il a exhumé un petit texte qui raconte la fin paisible dans un hôtel des environs de Montreux d’un certain Monsieur Dumoulin, homme inutile s’il en fut à l’existence inexistante, mais mû par une passion pour un grand chêne cinquantenaire.
Jean-Luc Bideau est seul à parler, dans ce spectacle appelé « Hôtel de l’Ours et des Anglais réunis », mais il s’est entouré d’une fanfare suisse, qui chante des airs du temps avec des paroles adaptées au sujet traité et s’essouffle de façon ringarde voulue dans des instruments à vent ; et il s’est encombré d’un dispositif lourd qui n’a qu’un seul avantage : il le hisse au premier étage, ce qui assure aux spectateurs, où qu’ils soient, une bonne visibilité. À part ça, cette plateforme qui veut sans doute signifier la terrasse de l’hôtel suisse est sans aucun intérêt esthétique. À mon avis, elle nuit, de surcroît, à la communication du message, car, ainsi juché, Jean-Luc Bideau se croit obligé de jouer, alors qu’il serait beaucoup plus efficace si, à la face, sans hurler, confidentiellement, il se contentait de raconter, et Monsieur Dumoulin, et Michel Simon. Il le fait d’ailleurs, dans une deuxième partie où il s’assoit dans un fauteuil, mais pourquoi diable l’installe-t-il au fond de son dispositif, créant ainsi un phénomène d’éloignement contraire à l’effet recherché.
« Présence » ou pas « présence », j’ai l’impression de ressentir la même chose qu’au spectacle d’hier. Il y a ceux qui l’ont, et ceux qui ne l’ont pas. Je crains que Jean-Luc Bideau n’ait trop de métier pour en avoir tout le temps ! Cela dit, le personnage de Michel Simon serait-il capable, raconté plus intimement, de m’émouvoir ? J’en doute. Heureusement qu’il y a le bon Monsieur Dumoulin, et avec lui, en filigrane, la Suisse et le balayeur de l’hôtel dont l’auteur se demande ce qu’il peut bien avoir dans la tête.
Bref, je ne trouve pas que l’entreprise de Jean-Luc Bideau soit réussie telle qu’elle est. Je n’ai pas du tout aimé les contrepoints musicaux, injectés fort maladroitement et avec des textes pas terribles, qui en tout cas, n’élèvent pas le niveau de la prestation. Je répète que le dispositif est encombrant et inutile. Et puis, est-ce que j’ai tellement envie de savoir par le menu qui fut cet homme, Michel Simon, que j’ai tellement aimé comme acteur. On l’entend, à la fin, enregistré, et ce seul moment fait regretter qu’il y ait eu le spectacle auparavant. Est-ce un fait exprès ? ARTE, dans sa soirée thématique, du 25 sur Prévert, a rediffusé l’admirable DROLE DE DRAME avec la fameuse scène « Bizarre… Vous avez dit « bizarre ». Pardonnez-moi, mais au niveau des monstres sacrés, quand on vient de revoir l’affrontement Jouvet -Simon, on trouve que Bideau ne fait pas vraiment le poids !

06.03.96 - L’intelligence n’étant pas par les temps qui courent la chose du monde la plus répandue, je dois dire tout le plaisir que j’ai pris, une fois n’est pas coutume, au Théâtre de la Main d’Or, à retrouver le merveilleux et savoureux BANQUET de Platon, à travers l’habile adaptation de Dominique Paquet et la mise en scène de Patrick Simon. Cela s’appelle : « Au bout de la plage », « le banquet ». En effet, il y a du sable sur le sol et la scénographie de Claire Belloc évoque vaguement une grève. Une espèce de rocher qui pourrait être un arbre permet de-ci de-là aux personnages de se cacher ou de se jucher. Ces personnages ? Autour de Socrate, Aristophane, Alcibiade et quelques autres compagnons de beuverie du philosophe, qui vont disserter sur l’amour avec l’esprit tordu des Grecs, leur goût de la rhétorique et du paradoxe. Entre deux libations, chacun y va de son discours, chacun contredisant l’autre, l’ensemble étant parfaitement dialectique. Selon Dominique Paquet, qui passe les trois quarts de la soirée endormie sur la grève, c’est la femme qui répondrait à la question : qui est l’amour ? Qu’est-ce que l’amour ? Son but est-il la procréation ? Que dire de l’homosexualité, évidemment omniprésente dans cette assemblée ? Les mœurs de Socrate étaient publiques. Moi j’ai surtout aimé le magnifique exposé sur l’androgyne, que l’adaptatrice a confié à Aristophane, dont on se demande par quel miracle il participe à cette beuverie-là, dont la paillardise et le hoquet tranchent avec la distinction des « beaux garçons », mais qui, avec une superbe présence, raconte comment l’être primitif, à la fois homme et femme, a été coupé en deux moitiés qui, depuis lors, n’ont d’autre souci que de se ressouder l’une à l’autre. Tout cela est parlé avec sobriété et ordre, chacun prenant la parole à son tour après qu’un toast ait été porté.
Quel dommage, ne pouvais-je m’empêcher de penser, que le Grec soit de plus en plus une langue morte oubliée, tant j’ai retrouvé dans cette joute oratoire brillante, le sens de ce que j’éprouve vis-à-vis de notre civilisation toute scientifique, à savoir qu’elle tue l’humanisme. Et puis il y a la tournure d’esprit de la langue grecque. En voyant Socrate écouter les autres à la manière d’un tireur de confidences, dont les leçons seront tirées par un Platon qui lui a peut-être prêté plus propos qu’il n’en a lui-même tenus, je repensais à Alquier, mon Prof. du lycée Condorcet, qui commentait précisément, pour les adolescents que nous étions, ce texte que le groupe 3.5.81 vient de me remettre en mémoire : « Oui, certes, ainsi, d’une part, assurément, bien sûr ! », répondait Socrate, en hochant la tête.
Excellente distribution, mais à part Dominique Paquet reconnaissable en sa qualité de femme, je ne saurais dire qui joue qui, le programme, selon la regrettable coutume actuelle, ne le disant pas.

UN FESTIVAL À BOGOTA

27.03.96 - Et voilà : j’avais dit que le précédent carnet serait le dernier. Et puis non : ma vie joue les prolongations. « Du rab », comme dirait Savary. Et je suis toujours un incorrigible voyageur. C’est à Bogota que je me trouve aujourd’hui. Il y a là un festival dont on peut se demander, à voir certains spectacles, comment la programmation a été choisie par Fanny Mikey et Clarisa Ruiz, mais qui est, mon Dieu, fort sympathique. Difficile de au surplus de porter un jugement global puisque le festival dure jusqu’au 7 avril et que je pars demain. Je suis arrivé le 22 au soir avec Jean-Marie Songy.

Je ne m’étendrai pas sur KAOSMOS, ou « Le rituel de la perte » de l’Odin Théâtre. Avec Eugéni Barba, on est en face d’un monde immobile : ce rituel-là, j’aurais pu le voir il y a vingt ans sans une seule nuance. L’injection de quelques chants folkloriques scandinaves n’apporte même aucune notion d’humour. Je n’ai pas eu l’impression qu’on me communiquait un quelconque message, sinon qu’on me méprisait, moi spectateur, puisque, à la fin, « on » ne daignait pas venir me saluer. Il y a juste un régisseur, genre malabar danois pédé, qui traverse l’aire de jeu avec morgue d’un air de dire « tirez-vous, on a fait notre boulot, on vous a assez vus ».

Je ne m’étendrai pas non plus sur « Delirio Habanera » du Théâtre Mio de Cuba, spectacle trop parlé pour que j’y pénètre bien, par des acteurs (une femme et deux hommes) très conventionnels mis en scène approximativement avec une régie pleine de couilles, comme si le but de l’entreprise était de démontrer que rien ne marche à Cuba.

Impeccable, par contre, la technique du Woosher Group, qui vient, lui, des Etats-Unis, avec « Finished Story ». C’est typiquement un spectacle pour AMS Electronica de Linz, mais pas très intéressant.

J’ai par contre bien aimé le traitement actualisé à l’intention des jeunes de Roméo et Juliette réalisé sous le titre de VERONA, par une troupe australienne nommée MAGUIE THÉATRE. C’est sans paroles, fondé sur la gestuelle et l’acrobatie. La guerre entre les clans est une banale affaire de linge qu’on met à sécher et l’histoire d’amour se trame entre deux godiches. Un très joli moment, c’est quand les deux ados se dévêtent, loin l’un de l’autre, avec l’audace pudique de ceux qui le font pour la première fois.

Vu aussi un spectacle irlandais du groupe MACWAS qui montre, également sans paroles, une légende celte installée dans un décor wagnérien, avec le support d’une musique signifiante et de très nombreuses injections de fumées.

Au cours des journées et soirées très occupées, j’ai aussi vu un spectacle de « rues » dans un parc et un autre dans un gymnase. Les masques (dont presque toujours celui de la mort), les échassiers et les grands morceaux de tissus qu’on agite comme des ailes ou des drapeaux y tiennent beaucoup de place dans l’un, les machines à la Coco dans l’autre.

N’oublions pas, hors festival, un opéra rap, lui aussi masqué, et qui montre carrément la mort faisant vivre à un jeune homme ses derniers moments. Ces moments dansés sont malheureusement plaqués sur l’anecdote sans justification.

Et puis j’ai fait avec Jean-Marie Songy, Marie-Hélène Falcon et Rose Fenton le parcours proposé sous chapiteau par Enrique Vargas sous le titre « Oraculos ». Ca ressemble beaucoup au Labyrinthe. Même type de voyage dans le noir, avec des mains délicates qui vous guident jusqu’à des stations où il se passe des choses. Ici, il s’agit de savoir si la carte tarot qu’on vous a remise à l’entrée après vous avoir dépouillé de vos oripeaux, chaussures et chaussettes comprises, va, quelque part, rencontrer sa sœur.

Voilà : je n’ai revu ni « Le bouffon et la reine » ni « Tacataca, mais les deux spectacles ont fait un tabac.

Je pars demain. Il me semble que l’organisation s’est un peu relâchée aujourd’hui et je me demande comment elle fonctionnera les derniers jours, mais pour l’instant, ils assurent.

À part ça, on vous parle beaucoup de l’insécurité à Bogota et il y a des chauffeurs de taxi qui pètent de trouille à vous emmener dans certains quartiers. Mais il ne m’est rien arrivé, la fameuse Candelaria m’a paru peuplée surtout d’artistes et de marginaux, genre John du Footsbarn. Il y a aussi des petits mômes qui dorment la nuit, dans les embrasures des portes cochères, et pas mal de gens qui vendent des bricoles aux feux rouges. Est-ce que cette ville est du tiers-monde ? Elle est polluée, la circulation est délirante, mais moins qu’il y a deux ans. Les conducteurs attachent leur ceinture et les taxis mettent sans se faire prier leurs compteurs en marche. D’une façon générale tout le monde est très gentil, mais il y a une pléthore de flics, mitraillette prête à tirer, y compris à l’intérieur des lieux publics. Tous les restaurants ferment à vingt-trois heure et les boîtes à une heure. La « Carpa » du festival, où s’exhibent des groupes de musique et où se rencontrent les artistes, n’échappe pas à la règle. Il y a aussi des portiers un peu partout, et ceux-là sont très chiants car on a l’impression qu’ils ont pour consigne de ne laisser entrer personne, y compris ceux qui sont attendus à l‘intérieur. Il n’y a pas une seule maison « respectable » qui ne soit ainsi protégée.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 22 janvier 2007 1 22 /01 /2007 10:55
28.03.96 - Je suis à l’aéroport. L’avion de dix-neuf heure quinze pour Paris est annoncé pour vingt-trois heure ! J’ai passé ma dernière journée avec Georges Vargas qui a un grand projet de montage d’une école de cirque. J’ai partagé le repas de sa troupe, le Teatro Taller de Colombie, dont j’avais vu le spectacle d’échassiers qui dégageait beaucoup d’énergie et de santé, mais tenait plus du carnaval, voire des majorettes améliorées, que du théâtre de rues. Tous ses acteurs gagnent mille cinq cent Francs par mois et ils ont l’air heureux. Lui, Georges, c’est un chef, et il le montre.
J’ai aussi dit au revoir à la charmante Clarisa Ruiz, qui a toujours l’air de planer, et qui n’arrête pas de vanter auprès de tout le monde un « cirque des puces », qui lui a réellement fait une très grosse impression. Jean-Marie et moi, nous pensons que c’est surtout LA dresseuse de puces qui a dû la séduire, et nous nous sommes demandés comment se passe une nuit d’amour avec une montreuse de puces, si une des ces bestioles se montre jalouse. Les photos que nous avons vues prouvaient en tout cas que les dressées ne rechignaient pas à piquer la dresseuse.
Je viens d’évoquer Jean-Marie Songy : savez-vous que c’est un affreux Jojo, increvable quelque part et soudain très sérieux quand il parle d’affaires. Sur l’exportation des productions d’Enrique, il a eu une idée, qui est que dans chaque ville, il vienne seul, ou avec quelques comparses, et monte son labyrinthe comme un workshop, avec des artistes amateurs ou volontaires du crû. Quand je suis parti pour l’aéroport, je l’ai laissé écouter ce discours tenu par Jean-Marie. Moi, j’en étais resté à sept personnes à quoi il pouvait réduire son staff ! Mais tous comptes faits, je ne suis plus si sûr que cette performance mérite autant de soins. Ce cheminement dans le noir et dans un univers de rêve est tout de même celui d’un homme ayant démissionné du combat militant. Et je préférerais qu’il accepte de revenir à ce qu’il a été dans sa jeunesse, un combattant de la cause des peuples hispaniques aux Etats-Unis, plutôt qu’un distributeur de plaisirs élitaires fugitifs à des publics triés par des structures très riches.
Ce séjour à Bogota a été, avec Jean-Marie et Markus Luchsinger (qui est très bien pour un Suisse, et même très bien tout court), l’occasion d’échanges de pensées, au cours desquels le « out » de Nicole Gautier en a pris un vieux coup. Comment ne se rend-elle pas compte que les jeunes qui ont le vent médiatique en poupe, les Pitoiset, Braunschweig et compagnie, n’en ont rien à foutre d’elle. Sa course après une jeunesse qu’elle n’a plus l’entraîne à donner des chances à des jeunes de deuxième zone alors qu’elle pourrait, au moins sur un des ses lieux, redonner une chance à ce qu’elle appelle des « out » ! Beurrrk   !!! Quelle mentalité. C’est elle qui devrait être out. On a beaucoup parlé de l’art du metteur en scène et je n’ai pas écrit mon article pour « Cassandre », mais je l’ai construit dans ma tête, et il ne me vaudra, s’il est publié et lu, pas que des amis… Mais aussi des amis.
Vous vous rendez bien compte que si j’écris tout ça, c’est parce que je me fais chier à glander dans cet aéroport. À mon arrivée, j’étais attendu sur la passerelle même du débarquement par trois personnes. Mais pour le départ, un taxi du festival suffisait, qui m’a laissé sur le trottoir me confronter tout seul avec la complexité des taxes d’aéroport, qui coûtent plus ou moins cher selon le nombre de jours que vous avez passés dans le pays, et avec la non amabilité des employés d’AVIANCA qui savent bien vous faire sentir que vous n’avez pas payé le plein tarif ! Tout est simple à l’accueil : vous ne voyez ni les flics ni les douaniers. Mais au départ, ces derniers vous fouillent les bagages et les premiers questionnent longuement leur ordinateur pour savoir si vous avez le droit de partir.

AUTRE VOYAGE

20.04.96 - Encore un voyage de onze heures sans escale dans une bétaillère 747 d’AIR FRANCE. La destination est, cette fois-ci, LA RÉUNION où le Théâtre Vollard présente un spectacle intitulé « LE PERVENCHE », que je croyais être une création, or il date de 1990, dont je pensais voir la dernière, or pas du tout : de « salles » pleines en « salles » beurrées, le spectacle est sans cesse prolongé. La capacité du public semble inépuisable. Il est vrai que c’est un peu l’histoire de leur île qu’Emmanuel Genvrin raconte à ce public (en majorité blanc ce soir, je ne peux rien affirmer pour les autres). Et toujours, ou presque (car UBU colonial n’est pas pour autant situé dans le temps), à travers la période des années trente, quarante, qui ont apparemment été charnières au niveau de la prise de conscience politique du peuple.
Etonnant personnage que ce Genvrin aux allures de père de famille tranquille, et qui vit dans une belle maison coloniale noyée dans la végétation tropicale. Il dit d’ailleurs qu’il en a marre de son séjour qui a duré dix-sept ans et qu’il a envie de faire autre chose dans la deuxième partie de sa vie. Il a quarante-trois ans. Incontestablement, c’est un chef qui semble respecté par ses troupes (ici, vingt-cinq personnes). Son discours politique est de gauche, mais il n’écarte pas, dans la vie, les appuis de droite s’il peut les obtenir. Esthétiquement, il est rattachable à une certaine tendance des années soixante-dix, celle qui a fait le Magic Circus et le Théâtre de l’Unité. Comme Savary, il sait souffler dans une trompette et il raffole des parades en musique. Son équipe a de l’énergie, du dynamisme, de l’entrain, de l’abattage. Beaucoup de ses actrices et acteurs ont du talent. Il écrit lui-même ses œuvres et les met en scène. Lui-même est comédien. Bref, c’est un homme complet que je pourrais qualifier d’apôtre du premier degré. Il ne pratique pas la transposition, si ce n’est pour modifier d’une lettre le nom d’un personnage réel ou pour n’évoquer qu’en allusion un événement dont la narration directe pourrait lui valoir des ennuis. Pour lui, un chat est un chat. À la limite, son art s’assimile au « boulevard », sauf que les thèmes ne sont pas les mêmes. Et l’exigence artistique non plus.
LE PERVENCHE appartenait à une riche famille de l’île. Gagné par les idées communistes, il devient en 1936 le meneur estimé du mouvement de grèves qui réclamait pour les travailleurs réunionnais l’égalité des droits avec ceux de la métropole (les quarante heures, les congés payés, le paiement des jours de grève, les soins). Devenu cheminot, c’est de la compagnie des chemins de fer qu’il a fait partir le mouvement, qu’il dirigeait depuis un wagon surnommé SPARTACUS. Il y a en effet eu un train à La Réunion, qui est maintenant désaffecté mais il reste un petit tronçon utilisable et, à la POSSESSION, une très jolie gare.
L’idée de Genvrin pour raconter l’histoire de cet homme, a été d’installer des gradins face à la gare. Entre les spectateurs et l’édifice, il y a deux voies en état de fonctionnement et derrière, il y en a encore une. Tous les décors vont et viennent ainsi sur des plateformes, en un ballet des changements qui est tout à fait réussi et apporte même, par la richesse d’invention qui l’a inspiré, un plus certain à l’entreprise. Pour ajouter une note « saltimbanquesque », c’est en train que les spectateurs sont amenés sur les lieux. À l’entrée d’un tunnel, ils attendent l’arrivée du « ti-train », d’où surgissent, pancartes au poing, des militants si véridiques qu’on se demande un instant si ce ne sont pas des vrais. Et nous avons droit pendant l’embarquement des gens, à une « Internationale » bien troussée, qui aura son rependant plus tard, à l’entracte avec un « Maréchal nous voilà » des années quarante-deux. Ces musiques indiquent la succession des tribulations de l’île : les pétainistes ont brisé l’élan syndical de trente-six. Les Gaullistes ont recréé les partis. Et ce souffle de l’Histoire en marche est montré à travers le personnage du héros pur et incorruptible, que sa liaison avec une « femme de mauvaise vie », son amitié avec un individu pas très clair, un certain Docteur Raymond Vergès -dit Docteur Papa, père de Paul et Jacques Vergès- qui deviendra au fil des ans collusion, sa démission » découragée pendant la période vichyste, rendront peu à peu ambigu, comme un Ivanov, comme la vie.
Genvrin est comme Dodine : il ne conclue pas. Il montre. Son spectacle se termine par la grande victoire espérée de trente-six : combat des communistes réunionnais jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent, plus tard, que ce changement de structure administrative ne changeait pas fondamentalement leurs vies. Comme Dodine aussi, c’est à travers des individus qu’il décrit l’épopée, puis, il faut bien le dire, l’effondrement en eau de boudin de ce qui a été un grand mouvement local dont l’aspect « tout petit » à l’échelon du monde, voire « négligeable », à celui de la France, est souligné par quelques répliques éparses de-ci de-là. C’est un des aspects émouvants du spectacle qui peut éclairer le sens des mouvements indépendantistes, cet appétit, que d’autres aventures ont prouvé n’être qu’un leurre, de ne plus dépendre d’une lointaine « grande » puissance. D’autres moments sont émouvants, comme ces chants a capella proférés d’une voix frêle mais superbe et écoutés religieusement par le public, que nous accorde périodiquement une étrange fille homosexuelle (dans le spectacle en tout cas) nommée, je crois, Leïla Neigrau. Intéressante dans la démarche de Genvrin, est la part qu’il accorde au bordel de Madame Paola. Certes, l’histoire de ces filles pas du tout montrées comme des putes, mais au contraire comme des travailleuses tout à fait intégrées au combat politique et sociaux de l’île, est liée à celle de Le Pervenche. Mais il y a tout de même dans ces moments très dialogués des longueurs qui viennent du fait qu’on (Moi) s’intéresse assez peu au sort de ces individus-là. Qu’il le veuille ou non, c’est le combat révolutionnaire, ses vices de forme d’entrée de jeu (on fait la Révolution ou du syndicalisme ? Vieille question pernicieuse qui est posée en filigrane) qui m’intéresse. Et c’est bien de montrer que le bordel de ce temps-là était autre chose qu’une simple machine à sexes, mais c’est trop long et, notamment en deuxième partie, j’ai décroché. Marie-Hélène Géranium veut absolument se faire épouser chrétiennement par Le Pervenche. Elle y parvient. C’est SON combat à elle, son accession à l’honorabilité et à la bourgeoisie. Qu’elle y entraîne le militant est, hélas, une démonstration que les gens les plus forts ont leurs faiblesses. À mon avis, et quoique cette dimension soit importante, elle pourrait être raccourcie.
Là est bien, quelque part, le problème de Genvrin : il s’étale trop. Dans UBU aussi, il s’étalait trop. Il y a de l’énergie dans son spectacle et beaucoup, beaucoup d’astuces. Mais entre des moments où le rythme est soutenu, il y en a où le temps s’effiloche. Et on a parfois l’impression qu’il a été plus rigoureux pour diriger le ballet de ses wagons que pour orchestrer certains mouvements d’ensemble, qui se perdent un peu dans l’espace. Ce n’est pas assez « propre », pas assez impeccable. J’évoquais Savary : LE PERVENCHE rappelle par son flou certains DE MOÏSE A MAO ou ROBINSON. Savary a, depuis, atteint à une parfaite maîtrise de la mort et du tempo. Il est vrai qu’il a par là perdu de la fraîcheur et de la spontanéité. Genvrin pourrait-il concilier les deux ? S’il vient en métropole avec ce spectacle, en ayant dans la tête, comme après UBU, d’entrer dans un marché qui l’accueillera avec des herses, tant il est dépolitisé, il doit apprendre à imposer son premier degré avec tant de force et d’évidence que les détracteurs en resteront sur le cul. Avec ce que j’ai vu, il leur donne trop de petits bâtons pour se faire massacrer. À moins, bien sûr, qu’il ne joue la carte du Parti Communiste. Dans ce cas, il pourrait ne jouer que la première partie ! Ouais ! Mais comme j’ai dit, il ne tire pas SA leçon de ce qu’il décrit, raconte. Qu’est-ce qu’il pense, LUI ? Voilà ce que se demanderont les bien-pensants des courants divers qui agitent les camarades !

RETOUR EN « MÉTROPOLE »

19.07.96 - Chalon-sur-Saône propose la première du nouveau spectacle de la compagnie dijonnaise « 26000 couverts », « Sens de la visite », parcours mi-chèvre mi-choux à travers des rues supposées, prétextes à stations au cours desquelles sont racontées des histoires revisitées du patrimoine local, anecdotes probablement inventées mais présentées avec la conviction de la véracité.
Cela commence par un pastiche de discours des « élus » qui ont invité le spectacle. L’Adjointe à la Culture de la Ville, flanquée de son petit chien qui ne la quitte jamais, et le Directeur du Patrimoine y vont de leurs allocutions plus vraies que nature, et particulièrement réjouissantes pour des oreilles comme les miennes, tandis que le metteur en scène, sapé en metteur en scène, semble préoccupé par différents problèmes. Inspiré peut-être par l’exemple du Royal de Luxe, lorsque celui-ci avait installé des spectateurs sur les toits de voitures pour qu’ils assistent à un concert d’opéra, il a imaginé que dix-huit privilégiés pourraient suivre les artistes assis dans des fauteuils que manipuleraient des « pousseurs » (dont une « pousseuse ») experts. C’est au poids que s’achèteraient ces sièges
Heureusement, la direction du festival a choisi un quartier isolé avec des rues que n’encombre aucun « off », car il n’est pas facile aux suiveurs qui accompagnent pédestrement ces choisis de voir et d’entendre ce qui se passe pendant la déambulation. Mais au premier arrêt sérieux, le metteur en scène fait asseoir le public par terre et tout le monde peut profiter de la première histoire soi-disant redécouverte du patrimoine de la ville. Au croisement de rues où nous sommes, il y aurait eu là « la maison sans toit » que les travaux d’urbanisation effectués en… a fait disparaître. Toute une aire de jeu est installée de part et d’autre d’un écran hissé comme une voile. Certains spectateurs voient l’illustration du conte en direct, et les autres en ombres chinoises. C’est très joliment réglé et, sous des apparences artisanales, parfaitement réalisé techniquement. Pascal Rome y épanouit ce qui fait la réussite de son entreprise et qui est si difficile à réaliser, le maintien permanent de ce qu’il montre et dit sur le fil fragile qui sépare le vrai du faux, le réussi du raté. Il a su atteindre à ce sommet qui fait que le raté qu’il nous octroie tout au long de cette soirée a toujours l’air voulu (et l’est en vérité, sauf à la fin du spectacle qui est moins parfaite, je vais y revenir).
Mais que nous chante la maison sans toit ? Dans laquelle opérait le boulanger Maître Coquelin qui fabriquait des délicieux pâtés de bébés ? Une version réécrite de la comptine célèbre « Ils étaient trois petits enfants qui s’en allaient glaner aux champs », et qui seront ressuscités par le bon Saint Nicolas. Je dois dire que j’ai nagé un peu pour essayer de subodorer jusqu’à quel point l’équipe se distancie, ou non, de l’imagerie chrétienne. Il y a dans son propos, tel qu’elle le livre, à la fois une prise en compte et un clin d’œil qui a l’air de me dire : « Suis pas dupe ». De toute manière, il est sûr que 26000 Couverts aime beaucoup ces chansons folkloriques. À plusieurs reprises, les « pousseurs » se réunissent en chœur pour nous en chanter une absolument sans fioritures, comme le font les petits-enfants. Il est sûr aussi que les auteurs aiment bien les interventions de saints pour dénouer les situations. À une autre station, c’est Saint Georges qui rencontre une jeune vierge que le dragon local va dévorer. Bien sûr, il trucidera le monstre.
D’un point à un autre, c’est une fanfare (plus ou moins) municipale qui ponctue le mouvement et meuble les moments d’installation des dispositifs. Certes, il y a aux emplacements prévus des éléments préparés, mais on a toujours l’impression que l’intendance se déplace en même temps que la foule. Et en tout cas le fini se fait à chaque fois à vue, et avec cette apparente maladresse qui fait le suc de l’aventure.
C’est avec l’histoire de « l’omniscient de la Bourboule » que 26000 Couverts arrive à l’apogée de ce travail : parodie des jeux télévisés, c’est l’exhibition très TF1 d’un faux vieillard de cent quarante trois ans supposé lire dans les âmes et même dans les bandes magnétiques, et être capable de transformer la vie de ceux qui l’ont rencontré. Ici, la parodie se rapproche du cabaret et les caricatures de présentateur gominé vulgaire, de son assistante sexy, du témoin illuminé et de celui qui est maniaque de documents sont un peu faciles, mais bien observées. Sauf que peut-être dans ce sketch (vous voyez, ce mot n’est pas venu sous ma plume pour raconter les autres moments du spectacles), on pourrait regretter que le premier degré ait pris un peu trop le pouvoir. On pourrait aussi dire que cette dénonciation des émissions racoleuses n’est pas originale, voire qu’elle est complaisante car elle s’adresse d’un côté à un public acquis d’avance, et de l’autre à des gens qui riront un bon coup mais s’empresseront de se rebrancher sur Nagui à la première occasion. Limites du théâtre, hélas !
J’ai dit que je reviendrais sur le dernier tableau. Oui, car ici le « raté » ne m’a pas semblé « réussi ». La trame est simple : le metteur en scène explique que le camion qui transportait les artifices et les accessoires nécessaires a été volé, qu’il est donc impossible de représenter ce qui a été prévu. Il propose d’arrêter là le spectacle, mais les organisateurs ne sont pas d’accord. Il va donc lire le script et les « pousseurs » vont essayer de mimer ce qui n’est pas visible avec des objets trouvés sur place, une enseigne de boucherie chevaline, des panneaux de signalisation, n’importe quoi. L’Adjointe et le Directeur du Patrimoine voudront aider et le feront mal. L’amateurisme est ici quelque part mis en cause et c’est sur cette note-là que finira le spectacle, avec le Conservateur du Patrimoine, dont les affiches électorales n’ont cessé de s’exhiber tout au long du parcours, seul sur la piste, essayant d’apporter une apothéose avec l’apport d’un feu d’artifices offert par la ville et qui est, bien sûr, complètement raté. C’est beaucoup trop long et un peu confus. On comprend bien que 26000 Couverts a voulu stigmatiser l’ingérence des « fonctionnaires » dans le monde des artistes. Et j’ai beaucoup ri quand, au début du spectacle, comme pour le tableau anti-TV, le premier degré est ici trop appuyé et, « raté » pour « raté », l’impression est que ce final n’est pas bien maîtrisé. Ce ne sont pas quelques chansons qui le sauvent.
Mais foin de critiques : ce « Sens de la visite », pour un second spectacle d’une équipe découverte il y a un an, et qui a su capter la confiance de quelques coproducteurs qui lui ont donné de vrais moyens, est incontestablement une grande et belle chose qui installe l’équipe sur une orbite prometteuse. Peut-être un jour viendra-t-il où, s’étant mis à réfléchir un peu plus en profondeur sur le monde dans lequel nous vivons, elle pensera qu’il y aura d’autres choses à y dénoncer que les jeux télévisés et la suffisante incompétence des élus. Avec son  visionnaire médiatisée, c’est la crédulité du public qu’elle stigmatise. Cela me semble une bonne base pour creuser un peu dans des degrés moins confortables. Oui, tout compte fait, si j’ai un reproche à faire à ce « Sens de la visite », c’est qu’il reste très superficiel… même si la notion de classe y est effleurée avec les dix-huit spectateurs pesés (à ce propos, qui se rappelle que l’Aga Khan qui hantait les casinos d’avant-guerre avec sa célèbre épouse, la Begum, recevait chaque année de son peuple, un des plus pauvres du monde, l’équivalent de son poids en or, et que les médias de l’époque admiraient fort son embonpoint ? ), celle de la démocratie et de la décentralisation avec les « municipaux », celle de la place des artistes dans la société, celle du théâtre professionnel et du théâtre amateur, celle du rôle néfaste de la TV… et peut-être celle de l’imprégnation en chacun de nous des imageries de la culture judéo-chrétienne. Tout cela fait un survol en deux heures quinze très divertissantes. Seulement un survol. Mais tout de même un survol pas inutile s’il doit déboucher sur un peu plus de risques. Dans le prochain spectacle ? On verra. En attendant, bravo !

19.07.96 - Dans ce même festival, Délices - Dada présentait ses TRAGÉDIQUES. On sait en quelle estime je tiens cette troupe, qui a su élever très haut les ambitions du théâtre de rues. LES 24 HEURES DE LA POÉSIE restent pour moi un magnifique spectacle d’intelligence. Avec cette sortie hors de la poussière d’une salle conventionnelle, de quelques personnages éblouis par la lumière du jour et cherchant, à travers une foule compacte, un chemin vers une scène improvisée où ils pourront, tout à loisir, s’entredéchirer à mort une fois encore, Délices Dada fait preuve de culture et de parfaite maîtrise du jeu. Ce sont des acteurs admirables. Et leur parodie canularesque de drame shakespearo-hugolien est de surcroît fort bien écrite.
Donc, rien à dire, que des compliments ? Oui, si l’on se contente de ce divertissement EN SOI, ne lui demandant rien d’autre que de nous faire rire avec en prime une bonne dose d’admiration pour la performance des artistes, dont on mesure l’ampleur et le danger, lâchés tels qu’ils sont au milieu de la horde : y tenir le rang de son personnage avec un second œil vigilant, qui remet constamment sur les bons rails l’itinéraire voulu à coup d’improvisations jamais visibles : c’est du grand art. Mais cela reste au niveau de l’exhibition. Cela ne marquera pas.

20.07.96 - Marcos Malavia présente en Avignon, en collaboration avec Renata Scant, une version « actualisée » de LA GRANDE LESSIVE de Maïakovski. « Actualisée » signifie que tout ce qui dans le texte original est une critique de la bureaucratie, telle qu’elle était sous Staline en train de se mettre en place en U.R.S.S., est remplacé par des allusions à l’économie de marché. Il faut un peu de bonne volonté pour admettre que cela colle à peu près. Mais il est vrai que les détracteurs de la nouveauté en art, les conservateurs de tout poil et les fonctionnaires, pour qui la fin en soi est de mettre un tampon sur un dossier (voyez « Messieurs les ronds de cuir »)  sont de tous les régimes. Ils ont même fortement tendance sous le nôtre actuel, qui n’a rien de soviétique, à prendre de la vigueur.
Quelque part, les représentants maïakovskiens du pouvoir sont les frères jumeaux du Directeur du Patrimoine des 26.000 Couverts. On connaît le sujet : un inventeur de génie a créé une machine à voyager dans le temps et il se heurte à l’incompréhension des décideurs dispensateurs de subventions. Heureusement, les hommes de l’an 2096, qui ont atteint apparemment un haut niveau de sagesse, dépêchent à notre époque une messagère chargée de transporter quelques personnages dignes de partager une félicité future. L’anecdote simpliste n’était qu’un prétexte pour Maïakovski (qui s’est suicidé très peu de temps après), à dénoncer les dérives du rêve communiste.
Antoine Vitez en a fait jadis un magnifique spectacle où il ne me semble pas, en son temps, avoir détecté qu’il fut pauvre, alors que le manque de moyens, voire d’imagination, saute aux yeux de celui de Marcos Malavia : sa machine est figurée par une piste de cirque. Les instruments de l’inventeur sont une pince anglaise et quelques écrous. Parti ?, me direz-vous. Mais tout cela est laid et fait dispositif pour tournée de décentralisation. La coproduction (réalisation ?) de Renata Scant y est peut-être pour quelque chose, de même que le jeu excessif, outré, paroxystique, inculqué à tous les acteurs. Certes leurs « personnages » sont supposés être des entités. Mais tout de même ils en font beaucoup. Tous… sauf un : Marcos Malavia campe un personnage très poétique et fin de clown factotum.

10.08.96 - Je dis souvent que parmi ceux qui pratiquent le théâtre « hors les murs », il y a deux catégories : les amuseurs qui n’ont d’autre ambition que de divertir ou d’épater le bon peuple ; et puis ceux qui ont, sinon un « message », du moins quelque chose à me communiquer. Pour certains, ce quelque chose est simple, pour d’autres il faut le décrypter. Thierry Paquet enfouit ce qu’il entend me communiquer sous tant de degrés qu’il en est quasi indéchiffrable sans clefs ; mais cela n’a pas d’importance car son spectacle « EFFLUVES », est très beau. Au surplus, je ne suis pas certain qu’il veuille m’imposer une lecture car tout est bâti dans son entreprise pour que le spectateur n’ait que des visions fragmentaires de son opéra.
« Opéra », le mot est prononcé. C’est à un opéra qu’il nous convie. Le fil conducteur est une partition chantée par un homme et une femme. Comme à l’opéra, on ne comprend pas les paroles mais la musique est signifiante et les voix sont superbes. Ces deux meneurs du jeu entraînent le public à suivre leur lente déambulation autour d’une très belle structure, sorte de tour de Babel sur laquelle sont tracés des itinéraires, sorte de passerelles montantes et descendantes, qui aboutissent à des aires de jeu où simultanément il se passe des choses. Les gens tournent autour de cet édifice, mais il y a aussi des scènes derrière eux et, d’ailleurs, de la tour elle-même se détacheront des éléments qui créeront, poussés à travers la foule, de nouveaux pôles d’attraction. En somme, le spectacle commence un peu comme dans NEGRABOX par une ballade autour d’un lieu, mais peu à peu le public est sollicité derrière lui et au milieu de lui. On a envie de parler de spectacle total et, en fait, c’est bien ça. « Opéra », donc, mais opéra d’un nouveau genre puisque les spectateurs ne sont pas assis devant une scène unique, mais sont conviés à choisir, parmi les propositions qui leur sont faites (le plus souvent) simultanément, celles qu’il préféreront, à moins que ce ne soit le hasard de là où ils se trouvent, noyés dans la horde qui décide pour eux. C’est cette dialectique entre la réalité de la proposition artistique, dont le collectif ORGANUM est le seul à détenir la globalité, et la recherche par chacun, par la nécessité qui lui est imposé de se mouvoir sans cesse, donc d’être ACTIF, d’informations suffisantes pour comprendre l’histoire racontée ou pour s’en raconter une puisée au fond de soi-même, qui fait l’absolue originalité de cette réalisation. En cela elle fait novation dans le double univers de l’opéra et du théâtre de rue. C’est dire son importance culturelle, car il y a là un renouvellement (je crois) unique, des deux genres.
Évidemment, ces réflexions n’auraient pas de sens si techniquement et artistiquement, l’entreprise n’était pas parfaite. Or, elle l’est. Les costumes sont extraordinairement beaux, les lumières sont magnifiques. L’œil et l’oreille sont constamment sollicités.
Tout au plus peut-on regretter que les protagonistes ne soient pas de très bons acteurs. Et puis, bien sûr, on ne peut pas être « aliéné ». La station debout, le fait qu’on bouge sans cesse d’un point à un autre, créent un effet de distanciation. L’intelligence reste donc constamment en éveil : les « effluves » ne viennent pas caresser notre libido. C’est peut-être dommage, car cette lucidité amène le voyeur à se demander où Thierry Paquet veut l’entraîner. Tout son spectacle est, quelque part, un rituel et, de toute évidence, il nous parle de la mort, ou plutôt de la vie qui est aussi la mort et peut-être le contraire. Tout cela a un parfum de secte.
Au fait, ils sont trois auteurs de ces « chants », Guy Fabre, Jean-Pierre Liétard et Thierry Poquet qui, lui, signe seul la mise en scène. En vérité, ce sont les lumières que revendique Guy Fabre. Jean-Pierre Liétard a composé la musique. C’est lui qui chante les chants. Il est ténor. Virginie Sernave, soprano, lui donne une superbe réplique. Les textes, eux, sont de la plume de Thierry Poquet, une plume belle et hermétique, non pas surréaliste mais hors du réalisme, faites d’images piochées au fond de l’inconscient.
À la fin du spectacle, la tour de Babel se désintègre. Elle se vide de toutes ses parures. Elle devient, dit la brochure, « ventre de la baleine ». Et le public applaudit des acteurs qui ne reviennent pas, sans doute parce qu’ils sont trempés. Un jet d’eau puissant les a copieusement arrosés. La baleine se venge, eux se lavent. Doit-on dire qu’ils se purifient ? Vous le voyez, EFFLUVES ne répond pas à des questions et n’a pas l’air de les poser, mais il est évident que cette production du COLLECTIF ORGANUM est riche et laissera des traces dans ma mémoire, peut-être plus profondes qu’il n’y paraît au premier abord. Bref c’est un beau et grand spectacle. J’ai envie de dire que c’est du « théâtre autrement ». En tout cas certainement le premier « opéra autrement ».

12.10.96 - L’Île de la Réunion se veut exemplaire, du moins à travers le festival d’art métis organisé à l’usine de Pierrefonds, lieu étonnant qui vaudrait à lui seul le détour, ancienne usine de canne à sucre que les organisateurs ont superbement éclairée) par le Théâtre Talipot. Au vingt-et-unième siècle, selon Philippe Pelen, toute la terre sera métissée. Ce point de vue est étayé par une vision pour le moins idéalisée de la coexistence sur cette île, déserte à l’origine, de communautés différentes qui seraient supposées, à terme, se fondre, si j’ai bien compris, en un entité unique. À l’heure où l’on voit la Yougoslavie voter résolument pour le chacun pour soi des races après une guerre ethnique sanglante, à l’heure où François Pesenti, parti à Taiwan pour construire un théâtre fondé sur la connaissance mutuelle, en revient accablé par la difficulté du chemin (ce que nous allons voir à Marseille sous le titre « 1949. If 6 was 9 », devrait au contraire illustrer que les « différences » existent bel et bien et qu’il arrivent qu’elles soient insurmontables), on ne peut qu’applaudir à une initiative et suggérer à l’UNESCO, qui est partenaire de l’entreprise, de l’installer d’urgence à Jérusalem, à la porte de Jaffa, ou à Chypre, sur la ligne de partage des Grecs et des Turcs, ou à Belfast entre les quartiers catholiques et protestants, où à Grozny, où à… mais arrêtons ce tour du monde de l’intolérance.
MA, le spectacle que j’ai vu et qui a été écrit et mis en scène par Philippe Pelen, essaye de justifier cette philosophie en projetant sur l’aire de jeu des acteurs de couleurs différentes, selon des esthétiques issues des racines de chacun. Le dispositif est beau et figure une sorte d’île entourée d’eau et les costumes sont magnifiques, avec une évidente dominante indienne. Je n’ai pas, de ce fait, trouvé la démonstration très convaincante. De plus, il y a là-dedans une sorcière qui est jouée par un homme et qui joue en sorcière conventionnelle tout au long du spectacle, avec un tunnel d’un quart d’heure où elle raconte comment elle a perdu son enfant et est devenue ogresse. L’anecdote est l’histoire d’une princesse stérile, qui finira quand même par faire un enfant à force de le vouloir. On aimerait voir le couple (elle est blonde, lui est noir) copuler, mais ce n’est pas le genre de Philippe Pelen, dont les origines ecclésiastiques éclatent dans le comportement onctueux qu’il ne peut pas dissimuler. En vrai, il a été moinillon dans sa jeunesse et c’est dans les bagages de l’évêque de la Réunion qu’il a débarqué sur cette terre lointaine. Pour lui, la politique passe par le spirituel. Il est bien clair que son ennemi intime est Genvrin. Plus que le Directeur du Théâtre Vollard, il considère que le théâtre est investi d’une mission civilisatrice. Son Théâtre Talipot fréquente Madagascar, les Comores, Mayotte. Il aime la brousse. Jouer pour des gens qui n’ont jamais rien vu, c’est ça son truc. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir des ambitions comme écrivain (MA est écrit en français, créole, malgache et… que sais-je ? ) et comme metteur en scène. Ses acteurs jouent au premier degré, mais l’entreprise ne manque pas de sophistication. À propos, MA, vous l’avez deviné, c’est la mère nourricière, reine du matriarcat qui, dit-il, prédomine dans cette région du monde.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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