Recommander

Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 13:26
 02.05.91 - Je n’ai pas parlé de L’ÉTRANGER de Camus à Fort-de-France parce qu’il n’y avait pas grand-chose à en dire.
Fanny Auguiac est une bonne organisatrice. Les quatre représentations qu’elle a achetées pour sa salle du CMAC, dont l’épitaphe « foyer » dit bien l’origine, étaient pleines à craquer, deux d’entre elles, il faut le préciser, de scolaires peu enclins à respecter l’univers de Camus. Elles furent galères pour les comédiens. Fanny Auguiac a fait du chemin depuis le temps où la mairie de Fort-de-France stigmatisait en elle les « spectacles de la Préfecture ». Il est vrai qu’entre-temps, elle s’est mise à représenter un pouvoir de gauche, et non plus de droite comme lors de son arrivée.
Quoi qu’il en soit, elle a pu cette année organiser avec le Centre Dramatique Régional d’Elie Pennont une table ronde, prélude à des « états généraux » sur le théâtre dans les Caraïbes. J’ai été chargé de besogne, à savoir, expliquer à ces messieurs et dames que le marché français était super encombré ; je leur ai suggéré d’ouvrir en Avignon pendant le festival un espace « Caraïbes », où on mangerait du boudin créole en buvant du Planteur, où on écouterait de la musique créole (dans ce domaine ils font le poids), et où on donnerait des spectacles. Bien sûr, ai-je ajouté, ils faudrait qu’ils soient extraordinaires au sens littéral… Mais ça n’inquiète pas Elie Pennont, qui va monter prochainement LA TEMPETE, version Aimé Césaire. Il est sûr de son génie. En tous cas,  maintenant, ils brodent tous dans leurs têtes. Moi, j’ai fait un tabac très personnel.
Et, je dois l’avouer, mon séjour en Martinique a été reposant en ce sens que le pays est magnifique. On y trouve toutes les commodités occidentales. Il y a des pauvres, certes, mais pas des miséreux et, je ne sais pas si on apprend aux enfants que leurs ancêtres les Gaulois avaient les cheveux blonds (je ne le crois pas), en  tout cas ils sont tous scolarisés et on n’en voit aucun mendiant ou exerçant des petits métiers dans la rue. Et puis, ce colloque a été fructueux en liens établis, par exemple Syto Cavé, que je ne connaissais pas… ou rétablis, comme Marie-Hélène Falcon, directrice canadienne du Festival des Amériques qui a convenu qu’il faudrait bien que nous fassions quelque chose ensemble.

L’arrivée en Haïti m’a remis les pieds sur terre : nous étions là depuis une demi-heure dans la salle de livraison des bagages de l’aéroport de Port aux Princes quand, enfin, Monsieur Minetti, sous-directeur de l’Institut Français, s’est pointé.  Entre-temps, j’avais essayé de téléphoner, mais le téléphone ne marchait pas. J’avais arpenté le trottoir, par trente-trois degrés à l’ombre, demandant à tous les véhicules qui paraissaient avoir été envoyés par lui si c’était le cas. J’avais eu largement le temps de m’énerver et je le lui ai fait sentir, ce qui ne lui a pas plu. Là dessus, il nous a emmenés à son institut et Jacky a été obligé de poireauter deux heures en attendant que le comptable veuille bien se pointer pour payer les défraiements. Quand il lui a été demandé s’il rembourserait les visas, il a eu l’audace de répondre que ce n’était pas dans le contrat. « Et pourquoi pas le test sur le sida ? ». Vous voyez la classe. Pendant qu’on glandait, le Directeur, Vandercruisse (ou quelque chose comme ça), est venu voir, en ayant bien l’intention qu’on lui réponde que « oui », si tout allait bien. C’est le sosie de Robert Georgin avec constamment à la bouche une pipe. Sa femme fait fonction de relations publiques. Elle a arrangé pour demain trois interviews radio et deux TV, dont une en scène jouée. Je dois dire que les gens du THÉATRE EN PIÈCES sont vraiment en or, car ils s’exécuteront sans rechigner, et même avec une bonne humeur, tandis que Jacky et Béatrice Rousseau s’échineront à un montage difficile avec l’aide d’un personnel disparaissant sans cesse et se demandant visiblement pourquoi il fallait se donner tant de mal. Le soir, cent cinquante spectateurs environ, bien sapés, à dix-huit heure trente, assisteront avec recueillement au spectacle, et lui feront, à la fin, un accueil très chaleureux.

J’ai pris quelques photos de l’Hôtel Olaffson, parce que c’est une assez extraordinaire bâtisse en style colonial, dont les chambres ont été, au fil des ans, occupées par des hôtes illustres. Graham Green y a écrit, paraît-il, quelques œuvres en contemplant de sa terrasse une végétation luxuriante, écran bien utile pour séparer les hôtes privilégiés de ce palais (au demeurant assez inconfortable si on s’en tient aux étoiles NN de notre temps, mais le cadre vaut qu’on passe sur des robinets fantaisistes et des ampoules vacillantes, voire fréquemment en panne), d’une réalité haïtienne vraiment monstrueuse. La misère de ce peuple vous saute à la gorge dès la route entre l’aéroport et la ville, avec au bord des bidonvilles d’immenses tas d’ordures accumulées, brûlant vaguement en lâchant une fumée grisâtre. Juste à côté, des femmes vendent des nourritures en chassant vaguement des essaims de mouches. Ca vous atteint d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un quartier isolé, mais de l’ensemble de la ville basse, celle qui, quand il pleut, reçoit en prime les déjections de la ville haute qui dévalent comme elles peuvent en l’absence de tout-à-l’égout. C’est dans cette ville basse, sorte d’énorme marché aux puces (sans folklore), qu’est situé l’Institut Français, « mal placé » par rapport à sa clientèle qui habite plutôt, tiens donc, sur les hauteurs (qui sont réellement hautes). L’hôtel Olaffsonn est à mi-pente. La seule note un peu gaie, ce sont des petits autobus très brillamment coloriés, et qui, tous, sont « baptisés » du genre de « Dieu t’aime », « Souviens-toi que tu es poussière », « Dans la main du Seigneur », « Dieu est ton maître », j’en passe et des meilleurs, l’obscurantisme chrétien est ici à la fête permanente.
Après la soirée du vendredi  3, Monsieur Vandermachin s’est fendu d’une invitation à dîner pour la troupe, et pour une bande de cinéastes africains qui participent, dans son Institut, à une « semaine du Cinéma Africain », dont le programme m’a paru intéressant. Cela m’a valu de faire la connaissance d’un gros Monsieur très sympathique, qui est l’auteur du film « De Hollywood à Tamanrasset ». Je lui ai dit tout le bien que je pensais de son film. Il était très content.

Samedi matin, la troupe se met en veine de faire ses achats pour les cadeaux. Nous marchons dans un soleil qui devient au fil des heures de plus en plus redoutable.
La première halte est pour un musée de l’art haïtien qui est surtout une boutique de vente, tenue, étonnez-vous, par une dame toute blanche au verbe haut. Nos amis auraient pu y trouver tout ce dont ils avaient besoin, mais nous fûmes rejoints par Patrick Potot et sa nouvelle conquête, un beau Noir nommé Frédéric, qui affirme posséder un château dans le Poitou-charentes et vouloir y monter un festival avec au programme LA TRAGÉDIE DU ROI CHRISTOPHE. Et ce mentor nous entraîna au Musée de l’Histoire d’Haïti, très bel endroit qui jouxte le Palais Présidentiel, très instructif bien sûr, et de là au marché des artisans, où nous nous trouvâmes plongés dans une ambiance de type souk arabe à la puissance dix tant il y avait de gens serrés les uns contre les autres, qui tous avaient quelques chose à vendre. Des choses curieuses d’ailleurs, allant de la peinture naïve à des objets grossiers peinturlurés sur métal ou sur papier mâché. Haïti aurait été le paradis pour le Douanier Rousseau. Malheureusement, on ne pouvait rien contempler. L’agression finissait par devenir obsédante. Nous avons fui, nous frayant un passage dans des allées super étroites, jusqu’à ce qu’un taxi brinquebalant veuille bien nous charger tous les cinq et nous ramener dans le havre de l’hôtel Olaffson. Certains avaient les bras très chargés d’objets, dont je me demande ce qu’ils en feront une fois rendus à Paris. Il faut dire que dans ce marché les touristes n’étaient pas légions. C’est la raison pour laquelle nos cinq gueules blanchâtres ont déchaîné tant d’empressements.

Je suis resté à l’hôtel, cette soirée du samedi, pendant que la troupe jouait cet ÉTRANGER que je vais finir par savoir par cœur. Ils sont remontés vers vingt-et-une heure trente, contents d’avoir eu, cette fois-ci, une salle pleine (le bouche-à-oreille a donc bien fonctionné) et chaleureuse.
Les Directeurs de l’Institut se sont excusés : il y avait à l’Ambassade une réception en l’honneur de Monsieur Péteuil, du Ministère de la Coopération, en tournée d’inspection.

RETOUR EN FRANCE

Vers le 15 mai, j’ai fait un saut à La Villette pour voir RADIX, cette coproduction franco-soviétique qui avait déplacé tant de structures au niveau du soutien. Bizarre comme les gens se laissent doper par les discours d’un type, plus entreprenant pour faire mousser son projet qu’habile à le réaliser. La liste des partenaires financeurs est impressionnante. Résultat : ce que les Allemands appellent une « bunte Abend », soirée colorée, avec un petit peu de tout, sauf qu’ici, il est clair qu’ON a eu les moyens. Une seule chose intéressante : un coureur qui, pendant toute la soirée, court un marathon devant un travelling sans césures de la ville de Leningrad. On finit pas ne plus regarder que ça.

29.05.91 - Les Piétons présentent à IVRY une réflexion en images et en son de ce qu’est la ville. Un peu du projet sur LA FOULE dont avait rêvé Michèle Guigon, peut-être. On pense aussi à Star – Job, à un certain automatisme gestuel par moments. Vingt personnes, garçons et filles, vont et viennent devant une palissade et font et refont des gestes et des choses comme dans HELTER SKELTER qu’on évoque aussi. Beaucoup de réminiscences, donc, quand on voit ce spectacle trop long mais beau, qui fait souvent rire, mais qui comporte des banalités, comme cette scène sur la plage qui est hors du sujet, où l’on voit un avion mitrailler les baigneurs de soleil.
Ca s’appelle     ESCALE À BABYLONE, une « pièce » de Jean-Marie Maddeddu, qui s’est attribué un rôle de flic au sifflet impératif. Une ambitieuse tentative qui laisse le spectateur un peu sur sa faim. C’est dommage, on n’est pas loin d’une grande chose. 

05.06.91 - Lille - Enfin j’assiste à une représentation du Théâtre de Prato. Ca s’appelle VARIETA. L’origine de l’appellation est la même que celle qui avait inspiré les MACLOMA il y a quelques  années.
Le jour où Gilles Defacque apprendra à moins éclater ses improvisations, qui rendent son spectacle pesant et interminable, au moins pour un non Lillois comme moi car le public du crû paraît prendre son pied à ses méandres pleins d’expressions locales, il aura, je crois, en main, quelque chose de très bien, et surtout, ce qui m’a surpris, au niveau des textes qui sont d’une très jolie plume, fins en diable, drôles à souhait et cependant tendres. Je n’ai pas regretté le voyage à cause de ces perles, malgré, par moments, une forte irritation.

08.10.91 - Je n’ai pas été convaincu par la lecture du MISANTHROPE de Christian Rist à l’Athénée.  D’abord, parce que rien ne me paraît justifier qu’on joue la pièce en costumes d’aujourd’hui. L’alexandrin, le discours, les caractères, le procès qui est fait à Alceste et même le comportement de l’allumeuse Célimène, veuve à vingt ans, tout situe la pièce dans son époque et le déracinement temporel est gratuit. Et puis le décor de Rudy Sabounghi fait de cadres dans lequel on n’a pas accroché les portraits, m’a paru, quoiqu’il ne soit pas laid, trimballer une symbolique simpliste. Ajoutez à cela que le générique prend soin de préciser qu’Irène Jacob a été prix d’interprétation à Cannes 91. Je me demande bien avec quoi car je l’ai trouvée nulle en Célimène, inexistante, fade, sans aucun brillant. Sans doute, en la choisissant, Christian Rist a-t-il songé à ces petites nanas du show-biz qui trimballent une idiotie visible et qui couchent à droite et à gauche pour passer le temps. Mais Célimène, c’est bien autre chose. Sans l’éclat, on la trahit et c’est le cas ici. Seuls à tirer leur épingle de cette ennuyeuse soirée, Christian Rist lui-même, qui est un honnête Philinte, et Serge Lelay qui incarne un Oronte très classique avec un bon brio. Philippe Müller en Alceste n’existe guère.

09.10.91 - Patricia Niedzwiecki est, comme son nom ne l’indique pas, un auteur belge. Elle a écrit un texte qui se veut une réhabilitation de Marie-Antoinette, Reine de France. Bernard Debroux, Directeur de la Maison de la Culture de Namur, a voulu infléchir le propos. Il s’agit, selon lui, d’un spectacle sur la femme, les femmes. Nicole Colchat, qui incarne MADAME ANTOINE avec talent, essaye de l’aider à porter sur l’héroïne un regard « critique et actuel ». J’ai appris quelques détails historiques sur le couple que formait l’Autrichienne et Louis XVI. Je ne me suis pas trop ennuyé. Je n’ai pas perçu de discours général sur la femme. (Centre Wallonie-Bruxelles)

10.10.91 - Le titre « LE TEMPS ET LA CHAMBRE » indique exactement la propos de Botho Strauss. Les gens qui vont et viennent dans cet espace conçu par Richard Peduzzi n’existent que pour ce qu’ils font dans ce lieu, le temps de leur séjour. D’où surgissent-ils quand ils y entrent, où vont-ils quand ils en sortent, et d’ailleurs sont-ils toujours les mêmes ? Oui, sans doute, pour ceux qui ont un nom, Julius et Olaf, Franck Arnold, et surtout Maria Steuber, dont on découvrira à la fin que cette maison était probablement la sienne… au moment où elle la quitte. Mais Julius et Olaf y paraissaient pourtant bien installés. Parbleu : Julius et Marie ont sans doute été ensemble jadis, mais elle est partie et Julius s’est mis avec Olaf. Homosexuellement ? Rien ne l’indique mais c’est probable. « Peut-être, sans doute, probable ».
Le spectateur est entraîné dans une série de scènes, dont certaines sont des joyaux en soi, dont le thème est la fragilité, l’incertitude, l’incommunication. Anouk Grinberg est superbement Marie Steuber. Elle est le pilier du va-et-vient, présente pratiquement dans toutes les scènes, drôle, vibrante, présente. Je raconte son arrivée. Julius (Bernard Verley) et Olaf (Pascal Gréggory) sont enfouis dans des fauteuils. Julius commente ce qui se passe dans la rue et c’est le premier morceau de bravoure d’un texte qui en comportera bien d’autres. Il décrit entre autres une fille dont la tenue lui paraît indécente. Et voici que la fille surgit. Elle a tout entendu du trottoir. Elle est furieuse. Elle devait être attendue à l’aéroport. Mais elle était impatiente. Alors au lieu d’attendre sa valise, elle a pris n’importe laquelle, et au lieu d’attendre l’homme qui devait venir la chercher, elle est partie avec n’importe lequel. Le ton est donné. Arrivent alors « l’homme sans montre » (Marc Betton), « l’impatiente » (Bulle Ogier), « l’homme au manteau d’hiver » (Jean-Pierre Moulin, qui aura plus tard avec Marie une scène grandiose, quand elle se jette à son cou et qu’il ne comprend pas que ce puisse être pour lui-même, tant il se sent laid. Ce ne peut donc être que pour son « petit » pouvoir de donner un « job »), « la femme sommeil », et le « parfait inconnu ». Un vrai capharnaüm autour d’une colonne qui, elle-même, cause à l’occasion. La scène se répètera une deuxième fois. Marie Steuber aura trouvé à l’aéroport l’homme qui l’attendait. C’est Franck Arnold (Roland Blanche) qui l’amène timidement dans cette chambre. Et elle est prête à dormir dans le même lit que lui, mais il n’ose pas. Sa timidité est touchante.
Y a-t-il une Marie Steuber dans la vie de Botho Strauss ? Difficile de ne pas le penser : on n’invente pas ce modèle de femme. Et pourtant, que je la sens évidente. Elle a recoupé ma sensibilité.
Autre question, est-ce Patrice Chéreau qui a voulu que tous les hommes de sa distribution soient mûrs ou âgés en face de Marie, jeune et vivante, mais aussi de « l’impatiente » épanouie et de la « femme sommeil » très désirable ? Patrice Chéreau signe là une très belle mise en scène. Son art de la mise en place des acteurs ne s’est pas amoindri et aucun ne paraît jamais en rade, en dépit de longs silences lorsqu’ils ne sont, très fréquemment, que témoins d’actes des autres. Lorsqu’ils forment des groupes, c’est toujours un tableau.
Bref, une grande soirée qui rend rêveur.

14.10.91 - Après avoir pendant cinq minutes sacrifié à ce qui commence, me semble-t-il, à ne plus être à la mode, à savoir qu’il y a sur la vaste scène du Théâtre des Amandiers de Nanterre quatre messieurs vêtus de noir et se ressemblant comme des frères, qui murmurent le poème de façon aussi inaudible que possible, Jean-Pierre Vincent nous offre avec son FANTASIO un spectacle plein de santé. Certes, le dispositif, un gigantesque piano à queue, sous lequel évoluent les personnages, qui a été conçu par Jean-Pierre Chambas, m’a personnellement semblé gratuit. Peut-être voulait-il symboliser quelque part le Romantisme. En tous cas il n’est pas gênant. La distribution est excellente. N’est-ce pas l’essentiel ?
Et nous avons droit à des acteurs qui jouent leurs rôles sincèrement. Remarqué surtout Claude Bouchery, merveilleux roi de Bavière, Madeleine Marion, excellente gouvernante, et François Clavier, ambigu Duc de Mantoue. Sans doute les ai-je distingués parce qu’ils m’ont fait rire. Il faut pourtant rendre hommage à Philippe Uchan (Fantasio) et Etienne Lefeulou (Spark), qui ont su nous livrer la fameuse scène de toutes les auditions avec une fraîcheur savoureuse.
Mais la mélancolie du propos n’a pas débouché sur l’émotion. Le spectacle « passe » facilement, mais sa dimension essentielle, celle d’une jeunesse qui se perd dans l’inaction, sans rêves concrets, sans illusions, révoltée mais sans projet, est édulcorée. Même quand Fantasio, grimé en bouffon, lâche quelques piques qui dénoncent l’ordre social, c’est traité avec légèreté, l’effet étant recherché pour l’effet en soi. Mais bon, on est sortis contents. Savary aurait-il pu monter FANTASIO autrement ? Je me le demande.

15.10.91 - Plus misogyne que ça, tu meurs. Dans DES BABOUINS ET DES HOMMES, mis en scène par Jean-Louis Hourdin d’après Albert Cohen, la femme n’est pas désignée autrement que comme l’idiote. L’idiote parce que, selon ce schéma, elle est crédule, et fantasme ses rapports amoureux. Elle préfère l’amant au mari parce qu’elle ne vit pas avec le premier au quotidien. Elle imagine des différences là où il n’y en a pas. En somme, elle est victime permanente par sottise. Bien sûr, on peut retourner le discours. Le cynisme de l’homme est certes exposé avec complaisance, mais il recèle sa propre critique. L’homme est un salaud, en somme. La femme aime, mais LUI ?... À la fin, l’ensemble m’a semblé refléter un certain mépris pour ces babouins que sont les hommes. Ici, j’englobe les deux sexes et je crois qu’il faut toujours réfléchir sur la très grande jeunesse de l’aventure humaine sur cette terre. Quelque part, ce discours à deux, quête mutuelle de quelque harmonie toujours introuvable, m’a fait repenser à ces quatre à six mille ans qui sont si peu de chose par rapport à l’ancienneté de ce monde. Et c’est une source d’optimisme, car que serons-nous devenus dans quatre ou six mille autres années ? Dommage que nous soyions si éphémères.
François Chattot est engoncé dans un ample manteau qui cache une échelle sur laquelle, à divers niveaux, se perche Clotilde Mollet. Il dissèque le texte, l’articule, l’assène. Elle est plus fine, plus délicate, liane tendre et même un peu acrobatique. Difficile de la trouver idiote. Au niveau de l’interprétation, c’est un spectacle parfait, d’une grande économie de décor de surcroît. Un environnement noir nu suffit. Je crois qu’il me faut pénétrer dans « le monde d’Albert Cohen ».

20.10.91 - Hélas ! Hélas ! Hélas !... Qu’est devenu le Savary d’antan ? MARILYN MONTREUIL, dont je n’ai vu que la première partie, est un spectacle débile au niveau du texte et du contenu, médiocre au niveau de la musique, pauvre au niveau de l’environnement… Curieusement, on sent un produit fait à l’économie. Bref, assez de discours, c’est nul. D’ailleurs la salle n’était pas pleine, c’est un signe, camarade, reprends-toi.

22.10.91 - Revu LE BOUFFON ET LA REINE au Ranelagh. Bolek est toujours magnifique. J’espère, vraiment, qu’il va trouver à Paris le succès qu’il mérite. Les méthodes de Madona Bouglione sont, au niveau de la promotion, inquiétantes. Elle n’a pas d’argent. Si j’étais croyant, je ferais des prières…

23.10.91 - Les MACLOMA sont au TRISTAN BERNARD. Joli théâtre, vétuste avec charme.
Ils ont retravaillé leur « TRIO » et il y a plein de nouveautés dans leur spectacle. Que dire ? Globalement, c’est bien… Ou plutôt, ce n’est pas mal. Il y a des numéros séduisants… Et puis, Guy est quand même un grand acteur. Mais des scories restent : Philippe est faible en cantatrice. Le numéro de la prise de courant est repris de DARLING DARLING, mais il est moins signifiant. Son passage en avion pendant le numéro du piano défiant les lois de l’apesanteur est médiocre et surtout cousu de corde à puits : il s’agit de bloquer Guy au moment où il va, croit-on, commencer à nous livrer quelques notes sur son violon délabré… Je maintiens que la séquence de la bonne sœur qui chie et du seau qui inonde d’immondices la tête de Guy n’est pas intéressante. Bon Dieu, pourquoi tiennent-ils tous tellement à ce pipi caca sans envergure ? La fin, avec la destruction du dispositif, est intéressante au niveau de la conception mais laborieuse à celui de l’exécution. Alain, comme d’habitude, est modeste par rapport aux autres. N’empêche que son apparition en Grock est riche de poésie. Bon, cela dit, ce n’est quand même pas mal. Je n’ai pas honte de ma collaboration avec ces têtus pleins de talents et de blocages. Il leur faudrait un metteur en scène.

25.10.91 - J’avais différé de parler du spectacle d’Ewa Lewinson, L’AMOUR… suivi de NUIT DE NOCE, parce que je ne voulais pas écrire n’importe quoi sur ce discours « soviétique » en deux périodes, et voici que le hasard m’a apporté une justification à ce délai.
Je suis allé à Liège assister à une représentation de LA PUNAISE de Maïakovski, transformée en « opéra populaire » par O. Koudriachov sur une musique de V. Dachkevitch. Disons-le très vite, c’est un magnifique spectacle, un de ceux qui te font deux heures et demi durant nager dans le bonheur, avec des trouvailles permanentes, une troupe qui sait tout faire et tout faire bien, chanter, danser, jouer, sous une mise en scène vigoureuse, rigoureuse, mouvementée, rythmée, sachant isoler l’individu au milieu d’un ensemble…
Mais là n’est pas la question : ce que Maïakovski dénonçait… en 1922, 1923, pendant la période de la NEP, l’impossibilité pour un couple de vivre SA vie de couple dans un contexte où le POUVOIR s’arrogeait tous les pouvoirs, mais où les démerdards trouvaient toujours à se démerder, c’est exactement ce que cinquante ans plus tard, à peine autrement, raconte Ludmilla Petrouchevskaia.
Et dans le spectacle modeste (car l’autre a l’air richissime à la soviétique, ils sont vingt sur la scène) d’Ewa, il est étonnant de voir qu’après la Perestroïka qui a permis à l’auteur d’écrire son deuxième volet, rien, ou pas grand-chose n’a bougé dans ce pays qui est étouffé par la bureaucratie, dont il est erroné de croire qu’elle soit le fruit du communisme : relisez Gogol, LE RÉVIZOR… L’URSS a hérité des structures tsaristes… et c’est contre ces structures  que se bat aujourd’hui (je crois) un Gorbatchev. Bon vent camarade ! La lutte sera chaude.
Revenons au spectacle d’Ewa Lewinson. Elle écrit : « L’avenir radieux s’annonce sombre, mais la comédie garde sa force. Et à la fin de cette nuit qui dure deux heures et demi et treize ans résonne timidement la déclaration d’amour ». Dans LA PUNAISE, celle d’Yvan pour Zoé passe par la lâcheté de l’homme qui choisit, mais s’en repent, la facilité du confort et par le suicide de la fiancée trahie. Si Ludmilla Petrouchevskaia écrit un troisième volet, aura-t-elle un  autre choix que de laisser son héros, ou son héroïne succomber à une tentation… et si nous la qualifiions d’occidentale ?

27.10.91 - Geneviève de Kermabon avait avec Freaks réuni une bande assez étonnante de ratés de la nature, qui tous s’étaient fait un trou dans la vie grâce à une volonté quelque part admirable. L’exhibition qui tenait lieu de spectacle était assez dérangeante, voire insupportable, mais il y avait des performances qui frappaient l’imagination, et on pouvait se dire que le fait de montrer ce qu’ils savaient faire était bénéfique pour ces déshérités. La démarche de cette jeune femme ne m’avait pourtant pas semblé très saine ; et c’est cette impression que je retrouve accrue avec son nouveau produit qu’elle présente à Gémier : MORITURI, ou « Mes Marins dans l’arène ». Disons tout de suite que rien ne justifie ce titre, si ce n’est que les cadavres de jeunes femmes s’accumulent, un étrangleur, au demeurant charmant d’apparence, fréquentant le bistrot… (c’est le programme qui dit que c’est un bistrot) où les disgraciés sont, cette fois-ci, en minorité. Il n’y a que le petit homme tronc très poétique dont FREAKS avait fait une vedette, et qui se livre, ici, à une stance sur sa malformation d’un racoleur qui m’a gêné. À part lui, et, si on veut, une grosse dame (mais enfin est à deux jambes, deux bras, une poitrine et tout ce qu’il faut), ce sont des êtres normaux qui s’agitent en paroxysme près de deux heures durant pour ne me tenir aucun discours cohérent. Ca n’a ni queue ni tête. C’est chiant à la longue. Bref, c’est très mauvais.

28.10.91 - Le Théâtre des Déchargeurs est un lieu convivial. La hall a de l’atmosphère. Il faut le dire, ce n’est pas si courant.
Vicky Messica incarne, seul, dans un environnement d’écrivain sans surprise, BLAISE COMME CENDRARS, ce qui signifie qu’il dit des textes de cet auteur, des poèmes, et aussi de la prose, celle qui raconte la vie et surtout les tentations de mort du personnage. Dirigé par Philippe Azema, je l’ai trouvé trop confidentiel dans la première partie, mais convaincant dans la seconde. Il est vrai que la MORT est un thème qui ne laisse pas indifférent, même quand il baigne dans l’aliénation de l’enculturation judéo-chrétienne, ce qui, hélas, est le cas.

31.10.91 - Revu « Le Bouffon et la Reine ». Je fais toujours des prières pour que ça décolle. La presse vient et paraît. Il y a du public… enfin, ce n’est pas bourré, « ça monte », comme on dit.
Mais j’ai peur que Bolek n’ait pas compris le rythme parisien. À côté de moments très forts, il y a des scories, où ça traîne. Et surtout, pourquoi s’étale-t-il au point de le répéter dix fois, sur le fait que la Reine « ne maîtrise pas la langue française » ? D’une façon générale, je n’aime pas trop quand il fait des astuces parlées. Pour un Tchèque, ça doit être exaltant de connaître une langue au point de savoir le sens de « être à côté de ses pompes », mais franchement, ça ne vole pas trop haut quand il le fait. Je crois que ce BOUFFON ET LA REINE est tellement ancré dans son habitude qu’il y navigue à vue sans assez de rigueur, et c’est dommage car on passe à côté du très grand spectacle, du fait de complaisances et de facilités. Que ne se jugule-t-il ? Chantal Poullain par contre, figée dans quatre ou cinq attitudes dont elle ne peut se départir sous peine de perdre son personnage, tient la route avec fermeté. N’empêche que, même elle, vit le spectacle en routine, comme si, quelque part, tout y était gommé, estompé ! Ramolli ! Il n’y a plus de surprises.

06.11.91 - Le SIROCCO THÉATRE est invité par le Campagnol et présente LE BOUC de Fassbinder, dans une mise en scène d’Anita Picchiarini. Au début, j’ai craint que la réalisation ne soit très sophistiquée, car la mise en place des personnages devant une sorte de rideau d’avant-scène palissade était extrêmement lente. Cette lenteur se retrouvera tout au long du spectacle, au demeurant court, mais elle finira par me sembler nécessaire à l’installation de la violence.
On connaît le sujet. Le « bouc » est un immigré turc, un des premiers sans doute car l’immigration telle que l’éprouvent les loubards de Fassbinder ne semble pas encore être banalisée : les bougres découvriront que cet étranger est à la fois un (trop) bon ouvrier et un (trop) gaillard baiseur. Le racisme passe par les machos cocufiés et les nanas éconduites par le « bouc ». On va donc lui couper les couilles.
L’œuvre comme la mise en scène laissent planer un doute sur la concrétisation de la chose. Mais l’atmosphère lourde des prémisses de la violence est bien montrée. Anita a réalisé là un spectacle utile qui pose opportunément une grande question contemporaine, et elle l’a fait avec une grande maîtrise.

09.11.91 - Dominique Pitoiset est quelqu’un qu’on aime bien en haut lieu culturel. Je n’avais jamais vu son travail. J’ai donc jugulé ma crainte d’une longue soirée shakespearienne et je suis allé, en voisin, à l’Athénée, où il présentait Timon d’Athènes.
L’œuvre est singulièrement simpliste : le brave bourgeois Timon tient table ouverte. Sa générosité est sans borne, ses amis sont innombrables. Et puis, la fortune l’abandonne et il ne rencontre plus qu’ingratitude auprès de ceux qu’il a comblés de bienfaits, tandis que les huissiers le traquent en un temps où le crime de dette entraînait la peine de mort ! Le voilà donc en fuite dans un désert, le cœur gonflé de rancœur et d’esprit de vengeance. L’or, qu’il trouve dans le sol qu’il racle pour chercher des racines, l’aidera à assouvir ces desseins, mais sans esprit de retour.
Pitoiset a choisi Hervé Pierre pour incarner Timon. C’est un acteur replet, pour ne pas dire un petit gros. Il fait très « bourgeois ». Je pense que c’est un parti. À part Nadia Fabrizio qui joue son intendant (sans doute le choix d’une femme a-t-il été dicté par la tendresse que voue cet esclave à son maître), la distribution est exclusivement masculine.
Le décor d’Alain Chambon fait très « décentralisation ». C’est une boîte cyclo rigide qu’on peut poser telle quelle sur un praticable, à l’intérieur duquel il y a la terre que grattera le devenu misanthrope. À l’entracte, on enlève les plaques de bois qui forment le sol de la maison de Timon du temps de sa richesse, et voilà l’astuce bonne pour les tournées. Le même Alain Chambon, aidé d’Évelyne Poisot, a inventé des costumes sobres et austères qui ne sont d’aucune époque, sauf justement celui de Timon.
L’entreprise se laisse voir et entendre, mais il n’y a pas de quoi se battre les flancs. Elle s’intègre dans le cycle que Josyane Horville consacre à la misanthropie. Ce choix aurait-il à voir avec les états d’âme de la directrice ?

14.11.91 - À la Rotonde de Melun-Sénart, Jean-Luc Paliès propose le DON JUAN D’ORIGINE de Louise Doutreligne, d’après Tirso de Molina en deux versions : une française avec un peu d’espagnol, une espagnole avec un peu de français. Il y a donc deux Don Juan, ou plutôt deux Don « Juanes », car la distribution est intégralement féminine, la représentation étant supposée être donnée par les Demoiselles de Saint-Cyr en l’honneur de Madame de Maintenon, patronne du lieu, dont il s’agit d’égayer les vieux jours.
Je n’ai vu, bien sûr, que la version française et je confesse y avoir pris quelque plaisir. Ces jeunes filles sont charmantes, fraîches, joyeuses. Leur entrée en jeu sont fort bien orchestrées par deux gamines extrêmement sérieuses qui mettent en place sur l’escalier en spirale, qui sert d’aire de jeu, les quelques objets nécessaires. Jean-Luc Paliès a mené rondement, vivement son affaire, au moins dans la première partie. La deuxième, avec l’apparition du commandeur, est un peu plus pesante. Le DON JUAN de Tirso de Molina est également un peu diffus, moins clair que celui de Molière, avec un « Sganarelle » qui manque gravement : le contrepoint à Don Juan existe, mais sans une présence constante et vigoureuse. Mais bon : ce contact est utile et bienvenu. Et puis encore, c’est un bon spectacle…

23.11.91 - De spectacle en spectacle, j’ai assisté à la dégradation de LA MIE DE PAIN. STAR JOB contenait un discours sur le sort réservés aux jeunes de notre temps qui tombait à point et certains moments étaient forts, mais déjà une certaine complaisance au scatologique et, il faut bien le dire, à la vulgarité, entachait le propos qui n’en avait pas besoin pour délivrer son message d’un monde impitoyable, où seuls surnagent les plus féroces des battants. À laisser chacun s’exprimer devant l’examinateur supposé avec sa nature profonde, Yves Kerboul n’a pas fait son métier de flic juguleur. Il a trop laissé s’exprimer d’une manière au-dessous de la ceinture certains acteurs, à qui il aurait fallu vigoureusement interdire l’expression d’une libido sans universalité.
Il a été encore plus faible avec LES PLOMBS D’OR. Déjà, le thème retenu était loin d’être aussi intéressant que le précédent. Mais bon, la notion provocatrice en ces temps écologiques, d’un trophée délivré au chasseur le plus méritant n’était pas insignifiante. Hélas, dans le spectacle, l’argument est à peine une toile de fond. On n’a pensé qu’à faire rire, ce qui est le meilleur moyen de ne pas y parvenir, à travers des gags qui sont tous tellement téléguidés qu’on en connaît la chute à tous les coups d’avance, ce qui les désamorce. Le seul qui m’ait surpris, c’est quand le projecteur dans lequel on a mis le poulet à rôtir s’enflamme, parce que, on s’attend bien à ce que le poulet crame, mais pas à ce qu’il foute le feu au four ! Comment est-il possible qu’un vieux routier comme Kerboul ne leur ait pas dit qu’un gag attendu n’en est plus un…
Et comment a-t-il pu laisser Laurent Carovana incarner ce personnage repoussant et repoussoir de chef machiniste feignant, vicieux, glouton, odieux, caricature outrée de personnages existant certes, mais pas à ce point, et n’étant de toute manière connus que d’un certain nombre de professionnels de notre bord. Ici, la vulgarité est poussée à son comble, elle rase le dessous des pâquerettes. Je la trouve sans intérêt aucun. De surcroît, elle ne provoque chez moi aucune répulsion, ce qui serait une qualité. Je la contemple navré, c’est tout.
Gérard Chabanier a quelques bons moments quand il sniffe n’importe quelle poudre et s’éclate ensuite avec tout ce qu’il sait faire. Mais son burlesque vire vite à l’agitation. Stéphane Gallot, en Arabe souffre-douleur esclave obéissant mais qui ne fait jamais rien comme il faudrait, a plus de consistance dans son personnage. Il tire une petite épingle de ce jeu digne des plus médiocres cafés-théâtres. Son appétit de culture est estimable, et l’assassinat par lui de la poupée Desdémone à la fin pourrait être un grand moment si ce qui précède ne le desservait pas tant.
Ajoutons que le texte est important dans ce spectacle. On y cause beaucoup, sans poésie, sauf en citations. Quand Gérard commence son discours, on espère un instant qu’il le rendra quelque part inintelligible, qu’il y aura une transposition. Mais non. À part qu’il parle vite, on comprend tout.
Bref ce « produit » n’est ni fait ni à faire, et surtout il rend éclatant le fait que LA MIE DE PAIN a perdu ses meilleurs éléments : Élisabeth Cauchetiez qui avait tant de poésie, Philippe Barrier qui trimballait son contrepoint lunaire sur le burlesque.

14.01.92 - Le seul lien entre les scènes de CARTON PLEIN, c’est le rapport entre les deux locataires de ce lieu étrange où ils habitent, l’un, petit, qui ne sort jamais et reste en permanence vêtu de son pyjama, l’autre, le grand, sapé comme pour une soirée et qui, entre deux séquences, est supposé faire des courses. Le petit, c’est Maxime Lombard, le grand, Bruno Raffaelli. Serge Valetti, l’auteur, a voulu que le petit ait pouvoir sur le grand, qui lui obéit avec bonne volonté. Gabriel Monnet, vieux routier de la mise en scène honnête et efficace, les a dirigés en laissant leurs natures s’exprimer. Maxime Lombard est bien. Bruno Raffaelli est remarquable.
L’œuvre est comme toutes celles de Valetti, faite de touches drôles et sensibles. Deux sketchs se détachent, celui des compères au début qui cherchent à se rappeler le nom de leur propriétaire, et celui de l’emballage laborieux d’une œuvre d’art qu’il s’agit d’envoyer à un concours. Une soirée qui ne cherche pas midi à quatorze heure, mais qui est bien plaisante.

15.01.92 - Jean-Claude Penchenat propose en trilogie un cycle consacré « à la comédie », qui commence par un assemblage appelé « comédies griffues », qui est composé de quatre oeuvrettes d’Henri Monnier, une de Georges Darien et Lucien Descaves et une de Jean-Claude Grumberg. Disons tout de suite que cette dernière, « Les Gnoufs », est parfaitement conne et nulle. Il s’agit d’une contestation d’un certain snobisme qui rappelle, mille pieds en dessous, LE VERNISSAGE de Vaclav Havel.
Par contre, LES CHAPONS de Darien et Descaves est excellent dans le genre tranche de bifsteack saignant. Et Geneviève Rey Penchenat est très crédible dans un personnage de servante du dix-neuvième siècle tellement aliénée à ses maîtres qu’elle demande à les embrasser comme cadeau d’adieu, lorsque, par lâcheté, ils la congédient.
UN AGONISANT, UNE NUIT DANS UN BOUGE À LA BELLE ÉTOILE et MENUS PROPOS d’Henri Monnier sont à prendre comme des pièces de musée. J’ai été un peu déçu. Dans mes souvenirs, Henri Monnier était plus percutant.

16.01.92 - Une petite bonne femme pleine d’abattage et de présence, pianiste de son état mais remarquable actrice bien en chair, boudinée dans une robe trop étroite, Susy Firth, et un garçon terne qui joue du violon et du violoncelle, Gilles Petit, essayent de nous bailler un concert classique en hommage à Mozart, mais ils sont dérangés par une accordéoniste, Michèle Guigon, qui préfère Fernandel, Fréhel, Mouloudji, Edith Piaf, à Gabriel Fauré. C’est gentil. Ca ne casse pas les briques.

17.01.92 - La résidence de Christian Rist à l’Athénée se poursuit avec LA VEUVE, comédie en cinq actes, en vers, de Pierre Corneille. C’est une reprise avec une nouvelle distribution, mais de toute manière je n’ai pas vu la première, et, de surcroît, François Frappat étant souffrant, c’est Christian Rist en personne qui joue le rôle de Philiste. La comédie d’intrigue est un peu laborieuse, mais le metteur en scène a réussi à la clarifier. Les vers sont bien respirés. Chantal Neuwirth dans un personnage de nourrice pleine de duplicité est haute en couleur. Il y a de l’imagination dans les décors conçus par Rudy Sabounghi avec humour, à gros traits simplifiés. Patricia Diney, l’héroïne enlevée, ressemble à Marie Bonnel. La soirée se supporte malgré sa longueur.

24.01.92 - LA DANSE DE CIGURI, au Théâtre du Lierre, est un spectacle du Quatuor Nomade dans la droite ligne du PATIO. On y retrouve les deux garçons et les deux filles qui affectionnent les chants orientaux mi-iraniens mi-orthodoxes, et qui les chantent admirablement en prononçant des paroles dans les langues aux consonances parfois rudes, parfois roucoulantes, toujours étranges aux oreilles.
Point de décor, cette fois-ci, mais des éclairages très sophistiqués qui tracent sur le sol des trajets et cernent une aire de jeu rectangulaire d’un trait de sable blanc. À l’intérieur de cet espace, Farid Paya fait quasiment entrer ses artistes en religion. C’est beau quoiqu’un peu monotone. Finalement, tous les morceaux sont sur un même registre, même si les uns sont vifs et les autres davantage « largo moderato ». Pour moi, cela a fini par ronronner un peu, harmonieusement certes, mais sans surprise, d’autant plus que je n’ai décelé dans l’entreprise aucune anecdote. Ces gens vont et viennent, somptueusement vêtus, avec des gestes nobles et lents (le plus souvent), mais pourquoi bougent-ils ? Et que veulent-ils me dire ? Mystère. Y a-t-il une clef ? Peut-être. Pas sûr. Je n’ai rien su lire en tous cas.

29.01.92 - Ne me demandez pas de vous parler de CHAMBRES que j’ai vu au Théâtre Paris-Villette dans une mise en scène de Hans Peter Cloos ! L’œuvre de Minyana est composée de six monologues que les trois filles de la distribution, Nathalie Dontcheva, Mona Heftre (eh oui !) et Catherine Jacob s’ingénient à nous servir en tunnels impitoyables, débités avec une volubilité qui les rend inaudibles à mes oreilles, habituées à des ponctuations plus logiques. Rien n’est fait pour aider le spectateur à éprouver chose ; si ce n’est une intense absence de communication.
Ces filles sont là, sur une pelouse (pourquoi ? ) entourée de hauts murs percés de trois portes étroites en grillagées. Au-dessus d’elles, parfois, un dessin se projette. Parfois aussi, des lumières s’allument sur ce qui semble être des chambres à l’étage supérieur (mais va savoir si c’est ça). Et elles causent, causent, interminablement sans jamais ME causer. Heureusement, de temps en temps, un morceau de musique du genre « Bonnie and Clyde », Dutronc, Rita Mitsouko, Brigitte Bardot etc. vient secouer la torpeur d’un public sommeillant en attendant que ça se passe.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 11:28
30.01.92 - La laideur de l’affiche et le côté racoleur du titre, « Putain d’histoire d’amour », le côté marginal du lieu, Maison des Loisirs de Chênebourg à la périphérie de Genève, laissait supposer que le spectacle serait médiocre. Or, il n’en était rien. Cette chronique, inspirée à un certain Jacques Sallin par le livre de Paulette Houdyer, « Le Diable dans la peau », n’a certes pas d’autre ambition que de raconter le processus qui a conduit les sœurs Papin, bonnes de leur état, à assassiner sauvagement leurs patronnes, mais elle est bien assumée par deux comédiennes qui payent comptant en « tranche de bifsteack saignant », Annick Philo et Carole Coupy.
Celle qui incarne Christine, plus âgée et plus « peuple » que celle qui joue sa sœur, signifie très clairement la révolte intérieure de sa condition, sa haine des maîtres, quoiqu’elle appelle sa patronne « maman », la montée d’une certaine démence. Peut-être pas avec assez de violence. De même, on me dit que la cadette était demeurée, mais ça ne ressort pas du jeu de la comédienne, qui est simplement gentille et pas futée, mais pas malsaine. Jean Huwyler dit avec netteté des minutes du procès.
Dans un espace pour peu de spectateurs, deux lieux ont été signifiés avec réalisme, la chambre (où l’étreinte des sœurs incestueuses est montrée dans le noir avec beaucoup de pudeur), et la cuisine.
Le spectacle, qui dure deux heures, est facile d’accès pour le spectateur qui le regarde et l’écoute sans ennui.

12.02.92 - Richard Demarcy a monté pour le jeune public du Roseau Théâtre un joli conte dont il est l’auteur, l’histoire de deux bossus portugais qu’un rayon de lune incarné transformera en êtres normaux. Cela se passe dans une forêt profonde et mystérieuse. De quoi parler à l’imaginaire des enfants et ne pas ennuyer leurs parents. Beaucoup de poésie.

15.02.92 - C’est très bien, GAUDEAMUS, c’est une affaire entendue que les Russes savent tout faire, danser, chanter, jouer la comédie, manier l’émotion, s’agiter infatigablement, et par conséquent forcer l’admiration d’un public « parisien » étonné et ravi d’être confronté à du vrai « théâtre ». Quand on sait que le produit signé par Lev Dodine est le fruit « d’improvisations conçues et interprétées par les élèves de PREMIÈRE ANNÉE de la classe de mise en scène de l’Institut théâtral de Saint- Pétersbourg », on reste coi d’admiration. Je redis le mot exprès ! Et puis il y a des trouvailles, ce piano qui s’envole avec deux chanteurs dessus, ces trous dans le praticable qui avalent et recrachent personnages et objets avec toute une régie et une circulation souterraine que l’on devine. Il y a des grands moments comme celui de la grosse fille qui étend son linge, se fait baiser par un soldat et craque de remord quand son fiancé lui offre une très médiocre vareuse.
Mais je crois que c’est un bien que nous n’entendions le sens du texte qu’à travers les surtitres qui sont projetés, car je ne pense pas que sa trivialité corresponde au goût parisien du moment. Et je ne peux pas m’empêcher de trouver peu innocent le succès fait à une œuvre dont le contenu est : regardez, occidentaux, notre armée, comme elle est stupide, nos mœurs, comme elles sont dépravées, notre univers, comme il est en décomposition. Je rêvais, en voyant cela, à nos bons vieux vaudevilles militaires, au train de huit heure quarante-sept, à la vulgarité de nos « quilles » bien françaises, et je nous trouve bien hypocrites de mettre ce que nous montre GAUDEAMUS au compte d’un système politique actuellement foulé aux pieds, un peu prématurément à mon goût. Alors, bon, bien sûr, GAUDEAMUS, bravo pour la forme et pour l’exhibition. Mais restons lucides : comment réagirait notre presse face à une « critique » toute semblable de l’armée française ? Elle serait plus partagée, n’en doutons pas.

18.02.92 - Bon. Bernard-Marie Koltès se savait condamné à mort à brève échéance pour cause de sida. Au lieu de se laisser aller comme d’autres, il a écrit une œuvre testament. Ca s’appelle Roberto Zucco, et cela retrace le parcours d’un vrai tueur. Il a massacré son père, sa mère, un flic. Puis, enfermé, il s’est suicidé. La mort est au centre du discours.
Un discours, il faut bien le dire, fort bien écrit, avec des morceaux de bravoure, et notamment un monologue sur le thème des « mâles » qui ne manque pas de sel sous la plume d’un homosexuel. Le dingue, le fou, le violent, a eu, selon Koltès, un rapport amoureux avec une jeune fille qu’il a peut-être violée, ce n’est pas très clair, ce qui est clair c’est que ça a beaucoup plu à la gamine qui, avec sa famille, un rapport conflictuel. Ce rapport fille / sœur, fille / frère, fille / mère, exacerbé par la nullité d’un père réfugié dans l’alcool, tient dans la pièce une place qui la déséquilibre, si tant est que Zucco en soit le vrai héros, négatif certes, mais héros.
Est-ce que cela tient au texte, ou à l’acteur qui tient le rôle, Jerry Radziwilowicz ? Je l’ai trouvé effacé. Ce n’est pas lui qui mène le jeu, et cela d’autant plus que la distribution fait la part belle aux autres personnages, qui tous ont droit à de belles envolées, notamment Christiane Cohendy, sœur de la violée, qui outre sa gestuelle, mais fait bien passer son insatisfaction existentielle ; Jean Martin et Daniel Pouthier, très présents en gardiens de prison très professionnels ; Myriam Boyer, étonnante en « dame élégante » prise en otage par l’assassin fuyard (qui tue son fils de sang-froid, j’avais oublié de citer l’enfant dans les victimes du meurtrier). Dommage que Hubert Gignoux, vieux monsieur philosophe qui a un long dialogue avec Zucco, soit inaudible. Ce que j’ai perçu valait d’être entendu. Mais je n’en cite que quelques uns et ils sont plus de vingt, qui croisent la cavale du jeune homme.
Cavale, oui, j’explique : toute la pièce se passe lors de l’évasion du type qui est enfermé pour avoir zigouillé son père. C’est pendant cette fuite qu’il revient chez sa mère, pour troquer sa tenue de détenu contre un treillis, et qu’il la tue ; qu’il rencontre la gamine, tue l’inspecteur « mélancolique », le gamin…
Mais si je n’ai pas commencé par annoncer cet ordre des choses, c’est parce que l’errance, la fuite, ne sont pas perceptibles dans le spectacle. Et c’est fâcheux. Cela tient sûrement pour une part à la mise en scène de Bruno Boëglin qui est rigoureuse, froide, très peu ouverte à l’émotion, et qui n’a pas su signifier que ce qu’il nous montrait était l’histoire d’un homme traqué. Les grands panneaux peinturlurés de Christian Fenouillet ne font état que de lieux fixes, abstraits au demeurant. On ne passe pas de l’un à l’autre. Chaque tableau devient dès lors un tout en soi, d’autant plus qu’à chaque fois un personnage, qui n’est pas Zucco, y prend le pouvoir, et il faut bien dire Koltès a gâté tout le monde. L’ennui, c’est que Zucco ne fait pas le lien.
Sincèrement, il y a dans la pièce des instants shakespeariens, mais il n’y a pas le souffle. Dommage. On passe à côté d’un très grand spectacle.

20.02.92 - Décidément, il y a un style Bastille. Quoi qu’on aille voir dans ce temple du théâtre branché, cela a un air de famille, un air de « non théâtre » avec des acteurs pratiquant le non-jeu. Pourtant, bon Dieu, quand j’avais lu qu’Agnès Laurent proposait une « méditation » sur le thème de la gourmandise, en s’appuyant sur des textes de trente et un auteurs classiques, de Balzac à Virgile, en ordre alphabétique, via des gens comme Brillat-Savarin, Buffon, Héraclite, le Petit Larousse, La Fontaine, Rabelais et Sade, et que cela ne durait qu’une heure quinze, je suis venu… Et je me suis fait chier tant Georges Peltier, Francesca Congiu et Xavier Legasa se sont ingéniés à faire en sorte que ça ne « passe » pas. J’ajoute que la grande table qui constitue l’unique décor méritait mieux que d’accueillir des fruits et légumes en plastique. Pouah !

26.02.92 - LA DESCENTE D’ORPHÉE est une pièce de Tennessee Williams qui raconte, sur fond de racisme et de xénophobie, dans le cadre du Sud profond américain, moite de chaleur, de bois suintant, de conformisme et de violence, le parcours d’une liaison entre une patronne de bistrot en fin de jeunesse et un jeune vagabond qu’elle engage comme garçon à tout faire. Peu à peu, Val, c’est le nom du héros, vivra sa descente aux enfers sous l’œil haineux d’un microcosme social n’attendant que sa chute. Il se laissera finalement accuser du meurtre de « Lady », qui a été tuée par son vieil ivrogne de mari.
C’est Claudine Hunault qui joue le rôle incarné jadis en France par Arletty. Gérard Watkins est Val. C’est un spectacle de LA CHAMAILLE conçu par Flaudine Hunault et Yvan Lapous en tranche de bifsteack saignant, fidèlement à l’esprit de l’œuvre. C’est sans doute pour cela que les « branchés » le trouvent ringard. Pas moi.

28.02.92 - « On » m’avait sommé d’aller à LA MAIN D’OR voir LA BROUETTE DU VINAIGRIER, de Louis Sébastien Mercier, auteur oublié du dix-huitième siècle, deuxième moitié, dans une mise en scène de Edgar Petitier, assisté de Catherine Riboli, et j’ai en effet passé une soirée sans ennui, pleine de bonne humeur, dominée par le personnage du bossu, tenu tout en sourire par Cyrille Bosc, le vinaigrier, qui a fait fortune à l’insu de tous, « pour s’être toujours levé de bon matin », et qui offre son or à son fils pour qu’il puisse épouser la fille du riche Monsier Delomer, opportunément ruiné au bon moment. Ainsi l’argent fera-t-il le bonheur d’un fils obéissant et d’une jeune fille soumise.
La réalisation, le jeu, sont tout à fait conventionnels, tout comme l’intrigue, avec toutefois une originalité : le décor est inscrit au sol sous forme de cordes qui cernent l’aire de jeu et en signalent les entrées et sorties. Quelques « figures » en théâtre d’ombres dues à Christian Pedetti n’ajoutent rien à la soirée, apparaissant sur un écran à consonance anachronique.
En fait, cet éloge de l’argent honnêtement acquis, bien économisé et généreusement donné devrait n’être qu’un prologue : j’aurais aimé voir le couple, le père de la fille et le vieux donateur si content de lui, vivre un peu ensemble !

13.03.92 - On entre ou on n’entre pas dans l’univers de 4 Litres 12. C’est un univers complètement à part de tout ce qui se fait ailleurs. Chaque spectacle est le fruit de séries d’improvisations au cours desquelles les acteurs essayent d’aller au-delà du bout de quelque chose qui leur est intime. Ce qu’on veut dire au public n’est pas écrit d’avance, et je dirai presque : tant mieux si un discours se dégage de la folie exhibée, étalée, poussée au paroxysme. Il y a un désir de faire rire, mais on ne cherche pas le gag. Le burlesque naît de l’absurde. Il peut arriver par fragments qu’une certaine logique montre son nez. C’était le cas dans LA STATION DEBOUT, puisqu’il s’agissait d’un soi-disant discours proféré par un professeur sur un thème qui imposait son ordre et sa chronologie.
Dans LA PIÈCE PERDUE, rien de semblable n’apparaît au stade actuel d’aboutissement du projet. Le programme nous explique bien qu’il s’agit d’un manuscrit retrouvé en très mauvais état que trois personnages vont s’efforcer de ramener à la vie, en fouillant dans leurs mémoires, mais cela ne ressort pas du spectacle. Loin d’être un explorateur, le professeur… pardon, le « vieil acteur étranger » qui prétend avoir joué la pièce dans le temps, est plutôt un exhibitionniste qui joue tout et n’importe quoi, en dialogue avec une « héroïne » qui se révèlera, explicitement, elle, avoir des affinités avec Émilie Brontë. Soit. J’en accepte l’aulne. N’empêche qu’il m’a manqué quelque chose dans la représentation à laquelle j’ai assisté. Je n’ai pas eu l’impression qu’on me tenait un discours. L’agitation dont j’ai été le spectateur n’est restée qu’éloignée, parce que gratuite, sans lecture apparente. Admirable au demeurant.
Une fois encore, Michel Massé se révèle être un grand acteur. Je l’imagine très bien dans LE ROI LEAR ou RICHARD III. Sa dimension tragique non plus détournée comme ici, mais assumée, pourrait être prodigieuse. Dommage qu’il s’empêtre excessivement dans un accent anglo-saxon, voire un jeu en langue anglaise, qui sont drôles un moment malgré une excessive profusion de « ok », mais qui lassent à la longue ; on aurait aimé qu’il trouve à mi-course un prétexte pour s’en débarrasser. Odile Massé donne, comme d’habitude, un peu trop dans l’infantilisme, mais elle est crédible en héroïne. Je décernerai une mention à Jean-Michel Bernard qui a su se composer un savoureux personnage de souffleur érudit. À l’affût de tout, il est témoin de toute l’agitation frénétique des deux autres, selon son rythme à lui, placide, flegmatique, de régisseur toujours prêt à rendre service ; les seuls moments où j’ai ri à gorge non retenue, je les lui dois, et notamment un gag terrible quand il est entraîné la tête en avant dans le trou du souffleur par le poids des manuscrits qu’il est allé dénicher. Car pour le reste, on ne s’esclaffe pas, on est plutôt dans un état de bonheur, parfois corrigé par un brin d’ennui lorsque les farceurs s’étalent trop.
Bon. Qu’est-ce qui manque à cette PIÈCE PERDUE ? Pour moi, c’est qu’une histoire s’y lise. Michel Massé, dans les propos qu’il tient, fait référence à Witkiewicz, Gombrowitch… et Kantor. Mais tous me disaient quelque chose, même si le message était onirique. Je souhaite donc que le stade suivant soit un pas vers un fil conducteur capable de maintenir éveillé mon intérêt au travers des méandres d’une sorte de folie qui, je le répète, est propre au 4 LITRES 12.
Il faut croire que cette folie-là recoupe encore une sensibilité contemporaine, puisque le spectacle remplit la salle Gentilly d’un public jeune et, de toute évidence, conquis. Est-ce que cette complicité entre la troupe se retrouverait dans une aventure parisienne ? En fait, je crois que cela dépendra de la réaction de quelques ténors à la mode. Face à ce produit, il se peut qu’ils le jugent ringard, surgi d’un passé dépassé. Il se peut aussi qu’ils le trouvent étonnamment jeune. Michel Massé dit très justement qu’il y a deux sortes de spectateurs, ceux qui ont déjà vu le 4 LITRES 12, et ceux qui le découvrent. C’est l’avis de ces derniers qui est intéressant à recueillir. Mais comment obtenir que les journaux envoient, pour rendre compte de cette PIÈCE PERDUE, leurs critiques stagiaires plutôt que leurs grands plumitifs ? Et 4 LITRES DOUZE souhaiterait-il cette remise de ces pendules à l’heure de ces découvreurs, qui seraient bien capables de le rejeter.

14.03.92 - Une révélation. J’ai pris un très grand plaisir à « POUR UN OUI OU POUR UN NON » de Nathalie Sarraute, qu’Élisabeth Chailloux a monté pour une tournée au Canada, et qu’elle présentait pour trois soirs au Théâtre d’Ivry.
Dans un curieux univers où il semble qu’il soit nécessaire d’obtenir une autorisation pour avoir le droit de se séparer d’un ami, deux personnages s’affrontent, deux amis de toujours qu’une crise frappe parce que l’un d’eux a éprouvé que l’autre le traitait avec condescendance. « C’est bien… ça », lui a-t-il dit sur un ton qui n’a pas plu à l’autre à propos de je ne sais plus quoi. Les deux compères échangent une heure durant des mots qui sont un vrai régal, dans un style doucement absurde qui n’est pas sans faire penser aux grands Ionesco. J’ai aussi pensé au spectacle d’hier, car ici il y a une vraie logique interne de l’absurde, celui-ci étant comme une transcendance d’une réalité quotidienne sensible.
Élisabeth Chailloux a traité cet univers qui, chez l’auteur, est feutré, « on s’entrégorge à coups d’épingles, des hommes en costumes cravate… le charme discret d’une certaine bourgeoisie », en y faisant surgir deux vrais clowns. C’est le fruit, très réussi, d’un travail d’atelier de 1990 auquel la réalisatrice avait songé à inviter Marie Bonnel !
François Lequesne, l’insulteur, cheveux peints en orange, est très bien, mais Luc Clémentin en clown blanc, l’offensé, est tout à fait remarquable avec un jeu visiblement fabriqué qu’il arrive à rendre tout à fait naturel. Ils évoluent sur une aire de jeu circulaire, cernée d’une rangée de lampes, posée sur du sable blanc. Élisabeth Chailloux retrouve là son matériau préféré.

21.03.92 - Je suis allé voir à la Tempête « La mangeuse de crottes » de Jean-Gabriel Nordmann, principalement à cause de la présence dans la distribution de Christine Pignet, la grosse partenaire, il n’y a guère,de Jérôme Deschamps.
Ici, elle est opposée à Bruno Abraham Kremer, qui a une allure de Français moyen terne. Il s’agit d’une rencontre, à l’heure de la pause déjeuner, entre deux êtres médiocres qui cherchent une communication naïve, mais ne la trouveront guère. Un peu médium, elle lui prédira la venue de la femme de ses rêves, qui fera en effet une apparition muette à la fin.
Que dire ? Je suis resté étranger à cette fable, me contentant de d’observer, de juger l’actrice. Dirigée par l’autre, elle était plus crédible. Son embonpoint y faisait partie d’un tout, d’un système. S’il gênait, c’était parce que tout, chez Deschamps, est dérangeant. Ici, elle a beau faire des mines, elle reste un phénomène qui s’exhibe. Pas convaincant.

24.03.92 - Adaptation et mise en scène de Sophie Renaud. Elle a voulu faire « russe ». Mais le « roman théâtral » de Boulgakhov, qui raconte le parcours désespérant d’un auteur à travers la Russie stalinienne, est infiniment plus riche que le digest ennuyé qu’elle présente au Théâtre Paris-Plaine, avec, malheureusement, la complicité de Yamina Hachémi. De surcroît, le surjeu imposé aux acteurs devient avec le temps insupportable. Une soirée chiante dans une salle glacée et sinistre.

28.03.92 - Vu à Genève, au Grütli, un WOYZECK mis en scène par Bernard Meister avec, allez savoir pourquoi vu qu’il s’agit d’une affaire suisse, le soutien de l’A.F.A.A.
Je ne vais pas revenir sur l’œuvre de Büchner, ce fait divers mal bâti dont le mérite a été, en un temps où ça ne se faisait pas, de décrire des choses qui ne se montraient pas : l’absurdité des choses militaires, un couple illégitime avec un enfant « sans nom », une femme peu farouche etc. Pièce difficile à monter, beaucoup l’ont fait à travers la rigueur brechtienne. Ce metteur en scène-là l’a située dans un environnement de cirque qui est sans rapport avec l’anecdote mais aide à rendre, gratuitement mais avec une certaine efficacité, l’entreprise spectaculaire. Jusqu’à un certain point. Certaines scènes lorsque l’intrigue se noue, restent longuettes.
Et puis quand même, malgré la présence d’un cheval talentueux, le parti de traiter l’affaire à côté de sa plaque, moi, je ne sais pas, ça me dérange quelque part. C’est tout de même le sourd cheminement qui va conduire à un crime qu’on nous montre, à travers de la poudre aux yeux. Distribution assez médiocre.

31.03.92 - Au milieu d’un désert, se dresse un étrange complexe où il y a un petit supermarché (sans restaurant), une piscine, et un lieu de spectacles qui comporte un cinéma (on y présente ce soir L’AMANT) et un espace semi-circulaire appelé LA COUPOLE. Nous sommes à Combs-la-ville, Melun-Sénart pour d’autres. À sept heures du soir, on ne trouve pour bouffer dans le village qu’un Chinois, bon d’ailleurs. L’unique restaurant français, « Le Louisiane », ne sert pas le soir.
Eh bien, à vingt-et-une heure, il y a queue pour voir L’AMANT et du monde pour assister à TEMPS DE CHIEN, comédie sans paroles mais avec une bande-son très efficace. Étrange spectacle que j’avais vu jadis au Théâtre des Amandiers de Paris sans trop l’aimer et dans lequel, cette fois-ci, je suis entré. Comme quoi les jugements « définitifs » sont fragiles.
Toujours est-il que Denis Chabroullet a réalisé avec Jean-Pierre Hutinet et Michel Motu, acteurs muets mais très communicatifs, Cécile Maquet et François-Xavier Prieur, manipulateurs invisibles mais efficaces, et Éric Pottier, roi en effets spéciaux, un spectacle parfaitement original, techniquement vertigineux, et qui, quelque part, tient un discours que je ne saurais pas exprimer cartésiennement, mais qui touche.
Sur un tas de sable, deux hommes creusent. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Pourquoi font-ils cela ? Les interrogations recouvrent quelque chose d’universel. Des objets surgissent, apparaissent, motos, bicyclettes, moyens de s’évader qui ne serviront pas. Les deux protagonistes visibles sont complices et concurrents à la fois. Portent-ils en eux le poids de sociétés disparues ? Peut-être. Ce qui est sûr, c’est qu’ils expriment une parcelle de mon angoisse intime, vous savez, cette angoisse qui fait rire.

14.04.92 - Pour un soir au Théâtre de la Colline, EL HAKAWATI présentait à une salle d’invités cette « Recherche de Omar Kheyyan en passant par les croisades », qui m’avait si fort déçu lorsque j’avais fait un détour par Bâle pour le  voir il y a deux ans.
Incontestablement, ce n’est plus le même spectacle et, si j’étais parti à l’entracte, j’aurais pu réviser mon impression négative. Certaines scènes spectaculaires étaient très efficaces, et l’installation de la confrontation entre l’Orient raffiné et l’Occident barbare et grossier du temps de la première croisade se faisait bien, malgré quelques chutes de rythme éparses. François Abou Salem, en Omar Khayyan était didactique à souhait et son échange de propos avec Kamal Chérif, à la fois personnage du calife et acteur, apportait une note amusante au registre « théâtre dans le théâtre ».
Malheureusement, il ne m’a pas semblé décent de ne pas assister à la deuxième partie, et là, hélas, hélas, hélas, j’ai rééprouvé que la moutarde me montait au nez. Et d’abord au niveau du contenu : qu’est-ce que François Abou Salem cherche à nous prouver, lui qui se plaint que l’O.L.P. n’ait pas soutenu son entreprise ? Que les Arabes cultivés ont été anéantis par les hordes incultes venues de l’Ouest ? Que les Chrétiens étaient des perfides face à des Palestiniens loyaux ? En quoi cela est-il transposable face à la situation actuelle ? Ce ne sont pas quelques allusions par glissement qui suffisent. Mais surtout ce qui ressort, si on veut amalgamer les choses, je veux dire justifier par une nécessité contemporaine que le cours d’histoire manichéen qui nous est montré soit signifiant, c’est que ce peuple palestinien est un vaincu chronique. J’ai ressenti tout le pathos de la fin comme un cri de désespoir, d’impuissance. Il n’y a rien à faire contre les oppresseurs, même si certains de ceux-ci ont des moments de relents d’humanité.
Malheureusement et de surcroît, cette leçon est assénée au fil d’un mélange des genres esthétiques qui va de la tragédie (pas de grands mots, on a plutôt envie de dire « le drame ») à des facilités complaisantes de type café-théâtre, dont certaines frisent la vulgarité. Voulez-vous me dire ce que l’allusion à Tapie vient faire là-dedans ?
Et par quel masochisme François fait-il « improviser » à Kamel Chérif son discours sur les Beurs, d’où il ressort qu’il n’y a qu’un Palestinien dans la troupe des « conteurs de Jérusalem » ? Hors sa référence à la Palestine, veuillez me dire ce que justifie cette troupe ? Elle fut palestinienne, je l’ai connue et aimée telle. Elle ne l’est plus, ni physiquement, ni au niveau du discours qu’elle tient. On est donc en droit d’exiger qu’elle soit parfaite et, de fait, les acteurs sont de qualité, ils ont de la pêche.
Le texte a ses beautés. Mais bon Dieu qu’il est confus dans sa façon de ne pas finir d’en finir. « Ta pièce est mauvaise », fait dire l’auteur à son personnage. C’est en effet mon avis. Elle est en tout cas mal fagotée. La dualité des genres m’a paru insupportable et je suis parti consterné.

Il y aura désormais des trous dans mes relations. Je deviens moins assidu.

.11.92 - Me voici à Lille pour la création au Prato de la version française de Boleslav Polivka : Mickey Mouse, Don Quichotte… et les autres.
L’idée de départ est amusante : le directeur d’une clinique de désintoxication d’alcooliques (Carlos Trafic) a l’idée de soigner ses malades en leur faisant jouer du théâtre. Ce soir, pour la première fois, ces « amateurs » vont être confrontés à un vrai public. Ils vont interpréter une série de scènes empruntées au célèbre roman de Cervantès. De temps en temps, petit trouble-fête ou plutôt « trouble jeu », s’introduira un Mickey Mouse qui dérangera les autres au nom d’une symbolique de modernité que je n’ai pas très bien comprise. C’est Bolek Polivka, auteur du « raccourci », qui incarne le héros célèbre. Il a chaussé des coturnes et il s’est réellement composé une tête de « chevalier à la triste figure ». À côté de lui, Sancho Pança, « l’analphabète », est joué par un magnifique acteur flamand tout rondouillard et sympathique, Luk d’Heu. Le cheval, Rossinante, est bien sûr figuré par deux acteurs. Celui qui fait le derrière, et sur lequel se hisse plusieurs fois Bolek Quichotte, est Jaromir Tichy, le gros régisseur de toujours qui fait ainsi une entrée sur la scène devant les spectateurs.
L’aspect « thérapeutique » de la représentation est souligné par le fait que Carlos Trafic, supposé metteur en scène de la chose, armé d’un sifflet, arrête les scènes, les commente, donne des ordres. Le « théâtre dans le théâtre » cher à Bolek, avec ses effets de distanciations, est ainsi présent et aide à ce que l’atmosphère soit à la folie, ce que, bien sûr, justifie la soi-disant origine des protagonistes. Il y a dans le spectacle, qui dure deux heures avec un entracte prétexté par le fait que le metteur en scène doit aller dire quelques mots en particulier à ses acteurs, TOUS MALES (il n’y a pas une seule femme dans la distribution, fût-ce une infirmière !) des moments de grande hilarité et il y a dans les détails beaucoup d’imagination foisonnante. Il y a aussi des longueurs que certains ont mis sur le compte d’une première, où les acteurs non francophones se lançaient soudain dans l’exercice d’une langue inconnue. Bien sûr que cela joue un peu, mais je crois que c’est surtout au niveau du rythme que cela pêche un peu, avec des moments qui s’étalent trop, pas parce que les artistes cherchent leurs mots, au contraire, c’est souvent savoureux, mais parce que des situations s’étalent trop avec même, parfois, une certaine lourdeur.

04.11.92 - Maintenant c’est à Metz que j’assiste, au Caveau des Trinitaires qui est installé comme un café-théâtre dans un ancien couvent du douzième siècle, au spectacle du Théâtre Bouff’ de Saint-Pétersbourg, « le meilleur cabaret satirique de Russie »… Six garçons et deux filles se dépensent sans compter pendant deux heures en chantant, dansant, faisant des clowneries et des parodies pour la plus grande joie d’un public prêt à rire et parfois à s’émouvoir. Cela dit, toute l’énergie du groupe tend à divertir les spectateurs.
Je ne le qualifierais pas de « satirique », ce qui suppose une certaine contestation sociale et politique que je ne détecte pas dans les gags qui sont offerts à profusion, ni même dans les détournements par dérision de certains chants traditionnels, un peu à la manière de Chanson Plus. Satire, si satire il y a, elle est bon enfant et secondaire. La critique de la Russie est peut-être sous-jacente, mais le but de l’entreprise n’est pas de faire trembler le nouveau régime. Cela dit, nous avons quand même droit à une scène « militaire » très gaudeamus, et nous n’échappons pas à ce qui plaît beaucoup aux Russes d’aujourd’hui, aux scènes de travestis. Il arrive aussi que le niveau s’abaisse. On songe aux soirées G.O. du Club Méditerranée quand un clown chanteur vient nous imiter la façon de chanter des Italiens, Espagnols et Tyroliens.
Mais dans l’ensemble, c’est une soirée de caf’ conc’ tout à fait excellente qui nous est apportée, avec deux garçons qui dominent remarquablement les autres. L’un, présentateur du spectacle avec un nez de clown, est en même temps un homme-orchestre qui puise son originalité dans le fait que tous ses instruments sont farfelus et faits avec des matériaux de récupération ; l’autre est plus qu’un clown, un fantaisiste plein d’humour qui domine tout le parcours avec un parfait dynamisme et deux morceaux de bravoure, un numéro de machine à laver rebelle et facétieuse, et une parodie de commentateur japonais d’une combat de sumo. Je ne sais malheureusement pas leurs noms, mais le Licedei aurait dû se les approprier.

Et puisque nous sommes dans les Russes, restons-y pour évoquer le LEM que j’ai vu il y a quelques jours au SEL de Sèvres, curieux lieu qui ressemble à un pavillon Baltard moderne et polyvalent : c’est ce défilé de mode extravagant et érotique qui avait été très remarqué aux ALLUMÉS de Nantes de l’année dernière.
Là, la contestation est claire. Mais c’est une contestation qui sent sa Perestroïka et non la Russie post-gorbatchévienne. Si les robes, les vêtements de toutes sortes, transmettent bien le message d’une libération de type cocotte-minute explosant, le texte dit, reste, lui, au niveau de la phase précédente. Il a besoin d’être réactualisé. Décidément le temps passe très vite ces temps-ci.

Octobre 92 - Parlons de quelques spectacles vus pendant ce mois d’octobre.
- LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE INSOMNIAQUE est de Rachid Boudjedra, et se joue dans une petite salle que je ne connaissais pas du Théâtre de la Main d’Or. C’est « la confession furtive et feutrée d’une femme arabe tentée par le suicide tandis que la pluie ne cesse de tomber » (sic).
Marie Plateau, dirigée par Dominique Quéhec, reste couchée pendant une heure et ira symboliquement en se dévêtant jusqu’à finir toute nue. Son texte monologue est découpé en périodes qui commencent toutes en un murmure à peine audible (pas du tout pour un sourdingue comme moi) et se terminant en hurlements. Bien entendu le plateau est enveloppé de pénombre. On le devine, c’est un spectacle plein de rigueur !

Je n’ai pas envie de parler de AU CŒUR DES TÉNÈBRES de Joseph Conrad, joué très bien par D. Warrilow dans une mise en scène de Joël Jouanneau à l’Athénée, ni du MARIN PERDU EN MER, « comédie pirate » de Joël Jouanneau. (Même lieu).

05.11.92 - Blénod-lès-Pont-à-Mousson est une municipalité encore communiste qui sait, il faut le dire, très bien recevoir ses invités. Après un repas somptueux, il aurait fallu que le spectacle de Dominique Houdart, sa « mise en scène gourmande » des FABLES DE LA FONTAINE, fût de nature à réveiller les morts pour exciter à quatorze heure trente les membres présents d’un GRAC en pleine digestion. Or, je dois dire que moi-même, je n’ai pas été exalté par le propos dont la gratuité m’a paru éclatante.
Ce peintre barbu, genre personnage de Maupassant, qui fixe sur une toile les traits d’une dame très Musset, et qui fait une pause déjeuner pour permettre à ladite dame de se reposer un brin, le couple ne s’exprimant qu’en fables de La Fontaine ayant plus ou moins (et plutôt moins que plus) un rapport avec ce qu’il fait, ou mange, je dois confesser que ça m’a paru arbitraire et pas intéressant, très ennuyeux en tout cas. Certes, cette scolaire avec adultes présents, au début de laquelle les organisateurs avaient glacé les jeunes par des discours musclés, constituait en soi un contexte réceptacle peu enclin à réagir.
Mais à quoi auraient-ils pu réagir ? Jeanne et Dominique Houdart ont l’air plus empruntés que jamais dans leur décor automnal de jardin « kitschement » réaliste. Plus ringard que la sensation de prétention qui se dégage de l’entreprise, tu ne peux pas imaginer. Ca sent à plein nez le genre « qu’est-ce qu’on pourrait bien faire pour épater la galerie ? ». Eh bien pas ça. On ne fait pas prendre une mayonnaise avec de la viande hachée. C’est la même chose ici. On plaque un texte qui n’a rien à y voir avec une situation qui ne peut rien en faire. Le décalage entre le dit et le fait est permanent, et sans rien qui le justifie. À part ça, c’est professionnellement assumé.

05.11.92 - Verdun. Un vieux théâtre à l’Italienne aux dorures un peu défraîchies, mais avec trois balcons. C’est là que j’assiste à la troisième représentation de HÄNSEL ET GRETEL, la dernière production de NADA THÉATRE. Entreprise ambitieuse, insolite. Les enfants du conte de Grimm sont joués, ou plutôt chantés sans aucun support logistique d’orchestre, de piano, ou même, apparemment, de diapason, par deux adultes, un garçon « fort » comme on disait quand j’étais môme pour désigner les gros, et une petite aux cheveux extravagants, qui a un curieux air de ressemblance avec Babette Masson, Patrice Bornand et Aïni Iften. Le père, qui a une propension à chanter en allemand, est un grand gaillard nommé Guillaume Edé. C’est Anne-Marie Vennel qui incarne la marâtre, avec une voix claire et tranchante qui fait contrepoint musical. Christine Combe chante la sorcière, mais elle n’a pas l’air d’être une sorcière. En vérité, je crois qu’avec cette remarque, je touche le défaut du spectacle à ce moment du travail, (car de toute évidence ce n’est pas une mise en scène terminée). Jean-Louis Heckel et Babette Masson se sont entourés de collaborateurs qui, tous, ont contribué à apporter une bonne pierre à l’édifice : Annabel de Courson, qui a écrit une musique assez signifiante, qui n’est pas ma tasse de thé personnelle mais dont je ne conteste ni la qualité ni l’efficacité, encore qu’elle ait tendance à une répétitivité parfois « ralentissante » et souvent inutile. Les sculptures de Jocelyne Barquin, les décors d’Agnès Tiry et Jean-Claude Breton, sont à mon avis tout à fait conformes à l’esprit revendiqué du spectacle, « retrouver dans ce conte sa cruauté originelle »… redécouvrir « les terreurs de l’enfance, de la peur du noir, du silence, des sons que déforment les nuits », etc…  »
Or tous ces talents conjugués ne créent pas l’atmosphère, parce que les metteurs en scène attachés à les assembler n’ont pas su, ou pas pu, ou pas eu le temps, de les amener à nous raconter l’histoire de Hänsel et Gretel. Je n’ai pas compris, par exemple, que le père, pauvre bûcheron, se résolvait contre son cœur à perdre ses enfants dans la forêt. Je n’ai pas compris que la sorcière était une ogresse, et ce n’est que trop fugitivement qu’on me l’a montrée réduisant Gretel en esclavage. Tout nous est proposé à plat, sans points forts. Sans que les sentiments aient été libérés. Les acteurs chantent bien mais ne semblent rien éprouver. Du coup, les silences qui devraient être porteurs paraissent longuets, les bruits semblent se prolonger sans vraie nécessité puisque les mouvements terrorisants en principe, de la forêt, se réduisent à quelques déplacements de structures très désincarnés, même si les enfants acquiescent qu’ils leur font un peu peur.
À mon avis, il n’y a rien à retoucher à l’esthétique de ce spectacle. Il reste à le rendre VIVANT. Ce ne sera pas si facile car la musique enferme les protagonistes dans un carcan. Il ne suffira pas de dire aux artistes : « Allez-y »…
Vous me direz : pourquoi raconter vraiment l’histoire sur la scène puisque tout le monde la connaît ? Il le faut car c’est la logique de cette entreprise, qui suit scrupuleusement la trame du conte. Un metteur en scène de type Bastille n’aurait pas été aussi fidèle. Le programme nous dit que chaque spectateur peut se raconter sa propre histoire d’Hänsel et Gretel. Ce n’est pas vrai. La proposition est ici empaquetée et ficelée. Simplement, les petits Diables qui sautent à la figure quand on ouvre le paquet ne sont pas désentravés. Un Cournot ne pourra pas finir son article en écrivant : « Babette Masson et Jean-Louis Heckel ont voulu nous dire que… » Il n’y a pas d’autre lecture du propos. Est-ce une qualité ? Est-ce un défaut ? À cette question-là, il n’y a pas de réponse. Mais il est sûr qu’aux yeux de certains médiateurs, c’est réducteur.

31.10.92 - On est quelques jours avant et j’assiste, à Lyon, au Théâtre de la Platte, à une représentation par une compagnie VOLODIA d’un MESSIEURS LES RONDS DE CUIR de Courteline dans une mise en scène signée par un garçon nommé André Fornier qui est très habile, très intéressante, très personnelle, mais qui, elle aussi, impose au spectateurs une certaine lecture de l’œuvre.
Si on accepte ce parti, l’entreprise est très remarquable. D’abord grâce à une étonnante scénographie. La scène est un parquet très incliné sur lequel (physiquement) « les fonctionnaires enchaînés (concrètement) peinent pour se maintenir et essayent de grimper. » Il paraît que les acteurs ont suivi des stages d’escalade. Je veux bien le croire car leurs ascensions, descentes, « aggripages », sont tout à fait maîtrisés par  des artistes pas jeunes, tout droit sortis d’univers kafkaïens ou beckettiens. Surtout, il y a l’étonnante cruauté d’un texte qui n’a rien de vieux ni de boulevardier. La lutte pour le (petit) pouvoir que se livrent ces minables conscients de leurs droits, et qui travaillent avec acharnement à des tâches inutiles, est toujours actuelle, et il n’est pas sans leçon que le vainqueur de la lutte promotionnelle soit le fainéant qui a l’art de filer aux autres sa part de travail et d’en tirer les bénéfices.
Et puis il y a le style. On dirait du Ionesco. Et l’étonnante figure du Directeur féru d’opéra, le seul qui bénéficie d’un escalier pour gagner le sommet… de la hiérarchie. On ne rit pas aux éclats mais l’intérêt amusé est sans cesse sollicité. Les « ressusciteurs » de ce monde surréaliste, qui est loin d’appartenir partout au passé, s’appellent (il faut les citer tous) Franck Biasini, Georges Egler, Fabrice Piarre, Claude Tissot, Bernard Houal, Jean-Pierre Roos, Yves Bajard et Anny Vegel-Janin (qui fait une courte apparition très dérangeante dans cet univers masculin). Une mention spéciale à celui (mais lequel ? Ô ! Ces énoncés de noms sans distribution) qui, visiteur d’un moment, n’arrive plus à sortir du labyrinthe ministériel et réapparaît périodiquement de plus en plus déglingué.

?. 11.92 - Avec Souleymane Koly, c’est toujours la même chose. Le sujet de COMMANDANT JUPITER, ce sont les loubards d’Abidjan, les Nouchis, qui se sont emparés de la rue faute d’être assez qualifiés pour atteindre aux emplois de leurs rêves, et qui s’y adonnent à la petite délinquance. Mais au fond, ils sont bons et ne demandent qu’à se faire justiciers, et défenseurs de la veuve et de l’orphelin. La « moralité » est un peu à l’eau de rose, mais ce ne serait pas grave si le produit était mieux ficelé. Or, à cette représentation exceptionnelle qui a été donnée à l’Espace Cardin, il faut bien dire que le rythme n’y était pas. Et même, c’était moins brillant que d’habitude au niveau des chants et des danses. À se contenter ainsi d’à-peu-près, l’ensemble Koteba risque de perdre sa légende. Attention !

10.11.92 - Nicole Gautier a offert à François Cervantès une résidence grâce à laquelle il présentera dans les théâtres de la Cité U trois spectacles.
LE DERNIER QUATUOR D’UN HOMME SOURD est le premier volet de cette trilogie. Cervantès, dans le programme, raconte qu’il n’a pas écrit la pièce tout seul. Une Canadienne, Francine Ruel, partage sa signature, mais il paraît que c’est venu dans la douleur et que, heureusement, les personnages se sont libérés de la plume et ont su se mettre à jouer à quatre. Indépendamment du discours tenu qui me fait sourire, il est vrai que cette œuvre aurait pu être écrite non pas par deux, mais bien par chacun des membres du quatuor, puisque le sujet du spectacle, c’est le choc de quatre personnalités qu’une seule chose réunit : l’amour de la musique, le talent.
Un très grand talent sans doute, puisqu’un producteur a investi des sommes considérables dans la mise sur pied du « concert du siècle », au cours duquel ils interprètent le dernier quatuor écrit par Beethoven, juste avant sa mort, alors qu’il était devenu totalement sourd. Et les répétitions vont bon train. La perfection recherchée est atteinte, selon trois d’entre eux. Mais il y a quelque chose qui ne sonne pas juste dans l’oreille du quatrième, et de reprise en reprise, ce quelque chose devient omniprésent à tel point que trois jours avant la date fatidique, l’artiste décidera que le concert ne peut avoir lieu, quelles qu’en soient les conséquences. Et ce n’est pas un caprice. IL NE PEUT PAS et il en est désolé. Effectivement, le concert n’aura pas lieu et ce sera la fin de la petite formation.
Je ne sais pas si François Cervantès et Francine Ruel ont eu du mal, réellement, à pondre l’œuvrette, mais c’est un petit joyau qui m’a beaucoup réjoui et qui, visiblement, faisait mouche sur une partie du public : les professionnels du spectacle. Car nous avons tous connu ces genres de blocage qui peuvent conduire à des conclusions absurdes. Et le texte, dans ses détails, est émaillé de cent perles qui arrachent le rire ou le sourire d’une certaine connivence.
J’aurais voulu mettre en exergue l’acteur qui joue l’empêcheur de violoner en rond. C’est un grand type au visage ravagé, une vraie gueule d’artiste. Malheureusement, le programme sacrifie à la déplorable manie de citer les noms des artistes sans dire quels rôles ils jouent. Il faudra donc le repérer parmi Pierre Carrive, Dominique Chevalier, Jacques Hadjaje (je crois que c’est celui-là), et Raphaël Almosnt. Ils sont d’ailleurs tous très bien.

18.11.92 - J’avais adoré le ROMÉO ET JULIETTE du Footsbarn dans les jardins du Palais Royal. Je suis moins inconditionnel du SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ, proposé sous chapiteau dans le Parc de la Villette, mais ce n’est quand même pas si mal. Pour cette représentation en anglais, le gros plan a visiblement été mis sur les artisans qui préparent le spectacle en l’honneur du mariage de Thésée, duc d’Athènes, avec Hippolyta, reine des Amazones. Je les ai vus jadis traités en truculence, en grotesque avec force connotation de vulgarité. Je les ai vus aussi montrés comme des braves gens maladroits mais pathétiques.
Ici, le parti mélange un peu les deux systèmes, sans que jamais, toutefois, on puisse parler de grossièreté. On peut penser par contre qu’il s’agit d’un superbe discours sur le théâtre amateur, où les acteurs s’engagent par amour pur. Nick Bottom est l’auteur. Tel (peut-être) Shakespeare, il écrit d’une plume alerte le texte qu’il devra inspirer à ses analphabètes de compagnons. Tous sont charmants. Parmi les personnages magiques de la forêt, le traitement de Puck, le lutin, m’a surpris car c’est d’ordinaire un farceur un peu frêle. Ici, c’est un gaillard à la bougeotte infernale, et c’est cette agitation qui lui fait commettre bévue sur bévue.
En vérité, c’est tout très bien joué par une troupe cosmopolite qui cache ses noms. Il y a plein de trouvailles, beaucoup d’entrain, chacun y va franc-jeu et on n’a pas cherché à relire Shakespeare. C’est fidèle. On sent que les concepteurs n’ont pas eu à interroger leurs racines. Cet univers-là est le leur.

22.11.92 - Dans L’OPÉRA DE TRAVERS, vu à Blois en ce dimanche pluvieux, il y a le chevauchement de deux spectacles : un petit opéra d’un certain Joseph Racaille, intitulé LA SULTANE, qui raconte, sur une musique très classique et bien enlevée par un quatuor sans états d’âme musicaux, l’histoire très conventionnelle de Chadjarat ad Dorr victorieuse des Croisés et de son amant Aïbeck. C’est plutôt gentiment chanté par Bénédicte Flatet, qui a une voix très juste et harmonieuse, et par Michel Vernac.
Et puis il y a une pièce pondue par Nicolas Peskine, qui prétend montrer tout ce qui peut se passer dans un théâtre pendant une représentation. Au service de ce parti, Antoine Fontaine décorateur, et ED architectes (Alain Peskine) ont édifié un théâtre dont on voit tout, la scène, les dessous, les cintres, le bureau du directeur, la loge de la diva, les coulisses, la machinerie. Il s’agit, bien sûr, d’un théâtre à l’Italienne qui est, il faut le dire, superbe.
Le lieu dans lequel s’inscrit cette scène où tout est visible, est, de son côté, vachement astucieux puisqu’il est fait de quatre remorques de camion en bois. Le théâtre « mobile » est édifiable en trois jours et il est tout à fait convivial.
L’ennui, c’est que Nicolas Peskine, comme l’indique le titre de son spectacle, a voulu que tout aille de travers autour des deux chanteurs, dont il a d’ailleurs voulu d’entrée de jeu qu’ils se détestent. L’opéra se déroule donc alors que les incidents se multiplient, mais il ne s’agit clairement pas d’une journée ordinaire, tant il y en a, et je ne les ai pas trouvés très convaincants. L’opéra qui est chanté sur la scène est ringard volontairement. Mais il entraîne dans sa ringardise toute la production, qui fait un brin fouillis, désordre, et en tout cas ne provoque guère de réaction chez les spectateurs. Sans doute devrait-on rire à tant d’excès. Mais ça ne fuse pas. On ne s’ennuie pas, mais on n’entre pas vraiment dans l’histoire de cette femme enceinte qui trouble toute la représentation ou de ce directeur qui se pend, on ne sait trop pourquoi, ou de… La dimension n’est pas à la hauteur de l’ambition. La Compagnie du Hasard reste ce qu’elle a toujours été, de seconde classe.

25.11.92 - Ewa Lewinson est allée dénicher une pièce du jeune Goethe qu’elle a trouvé très « moderne » d’inspiration, et qu’elle a montée avec réalisme dans un lieu parisien assez étonnant qui s’appelle le Théâtre ARCANE, et dont elle a utilisé habilement le découpage des espaces.
L’anecdote de Stella est simple. La jeune femme, au demeurant de conduite « exemplaire », a été la maîtresse d’un officier qui l’a quittée pour partir faire le tour du monde, et dont elle espère secrètement le retour. En attendant, elle se cherche une jeune fille de compagnie et la trouve en la personne d’une adolescente qu’accompagne sa mère afin de faire les présentations. Cette mère a été quittée il y a longtemps par un officier dont elle est sans nouvelles. Vous l’avez deviné : c’est le même homme qui, en se tirant de sa légitime, a fait escale chez l’invitante ! Et voilà que, patatras, boum, ledit officier revient pour trouver « son ange » qui lui tombe en effet dans les bras. Vous imaginez sa confusion quand il découvre l’autre. C’est là que l’œuvre devient intéressante, car le bonhomme fait montre d’une incroyable lâcheté, incapable qu’il est de choisir, non pas entre l’amour et le devoir, mais, si on croit l’auteur, entre deux amours impérieux, qui toutefois ne s’exaltent que quand le partenaire apparaît. Sinon il est prêt, face à l’une, à évacuer l’absente. Finalement c’est la légitime qui trouvera la solution pour la plus grande satisfaction du mâle pusillanime : on fera ménage à trois. Les deux femmes tombent dans les bras l’une de l’autre.
Ewa Lewinson a très bien dirigé une troupe qui navigue dans les méandres de cette « pièce pour amants », avec suffisamment de pudeur pour que le public n’emboîte pas le ridicule des situations accentué par le style romantique, et une pointe de distanciation intelligente qui permet qu’on marche au propos, en en appréciant l’humour involontaire comme un plaisir. C’est talentueux.
Une fois de plus, le programme cite les artistes sans préciser ce qu’ils jouent. Citons donc Lina Ablad, Nathalie Carré, Thierry Duculty, Cynthia Gava, René Hernandez, Hervé Petit et Mireille Safa sans décerner de prix !

01.12.92 - L’hôpital Bretonneau désaffecté a été transformé en lieu culturel alternatif plus ou moins squatté, assez organisé toutefois. C’est là que, pour un soir, dans la salle non chauffée, j’ai vu les quatre Argentins de la PISTA 4 dont on m’avait dit des merveilles et qui, en effet, sont des mimes acrobates assez performants. Ce qui étonne surtout, c’est qu’ils n’ont pas des physiques de sportifs alors qu’ils font avec leurs corps des choses qu’on n’attendrait pas. L’insolite fait donc rire par moments.

18.12.92 - J’ai revu le spectacle NO ANIMO MAS ANIMA du Cirque Plume, que j’avais visionné une première fois dans des conditions très mauvaises. Cette fois-ci, à la Ferme du Buisson, tout était parfait pour une approche sans excuses. Technique impeccable. Visibilité excellente. Salle bourrée de jeunes bien policés.
Eh bien, ce n’est pas terrible. De bon, il y a le tout début, entrée en jeu joliment poétique avec les pieds de la funambule seuls éclairés, et la toute fin, qui est spectaculaire à grand renfort de feu. Il y a aussi le numéro de cet homme dont l’ombre écarte un rideau avec efficacité. Et puis le premier numéro de leur homme des cavernes fonctionne. Malheureusement, ensuite, il fait tout le temps la même chose. Tout le reste est médiocrité et remplissage.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 09:29
14.01.92 - Le seul lien entre les scènes de CARTON PLEIN, c’est le rapport entre les deux locataires de ce lieu étrange où ils habitent, l’un, petit, qui ne sort jamais et reste en permanence vêtu de son pyjama, l’autre, le grand, sapé comme pour une soirée et qui, entre deux séquences, est supposé faire des courses. Le petit, c’est Maxime Lombard, le grand, Bruno Raffaelli. Serge Valetti, l’auteur, a voulu que le petit ait pouvoir sur le grand, qui lui obéit avec bonne volonté. Gabriel Monnet, vieux routier de la mise en scène honnête et efficace, les a dirigés en laissant leurs natures s’exprimer. Maxime Lombard est bien. Bruno Raffaelli est remarquable.
L’œuvre est comme toutes celles de Valetti, faite de touches drôles et sensibles. Deux sketchs se détachent, celui des compères au début qui cherchent à se rappeler le nom de leur propriétaire, et celui de l’emballage laborieux d’une œuvre d’art qu’il s’agit d’envoyer à un concours. Une soirée qui ne cherche pas midi à quatorze heure, mais qui est bien plaisante.

15.01.92 - Jean-Claude Penchenat propose en trilogie un cycle consacré « à la comédie », qui commence par un assemblage appelé « comédies griffues », qui est composé de quatre oeuvrettes d’Henri Monnier, une de Georges Darien et Lucien Descaves et une de Jean-Claude Grumberg. Disons tout de suite que cette dernière, « Les Gnoufs », est parfaitement conne et nulle. Il s’agit d’une contestation d’un certain snobisme qui rappelle, mille pieds en dessous, LE VERNISSAGE de Vaclav Havel.
Par contre, LES CHAPONS de Darien et Descaves est excellent dans le genre tranche de bifsteack saignant. Et Geneviève Rey Penchenat est très crédible dans un personnage de servante du dix-neuvième siècle tellement aliénée à ses maîtres qu’elle demande à les embrasser comme cadeau d’adieu, lorsque, par lâcheté, ils la congédient.
UN AGONISANT, UNE NUIT DANS UN BOUGE À LA BELLE ÉTOILE et MENUS PROPOS d’Henri Monnier sont à prendre comme des pièces de musée. J’ai été un peu déçu. Dans mes souvenirs, Henri Monnier était plus percutant.

16.01.92 - Une petite bonne femme pleine d’abattage et de présence, pianiste de son état mais remarquable actrice bien en chair, boudinée dans une robe trop étroite, Susy Firth, et un garçon terne qui joue du violon et du violoncelle, Gilles Petit, essayent de nous bailler un concert classique en hommage à Mozart, mais ils sont dérangés par une accordéoniste, Michèle Guigon, qui préfère Fernandel, Fréhel, Mouloudji, Edith Piaf, à Gabriel Fauré. C’est gentil. Ca ne casse pas les briques.

17.01.92 - La résidence de Christian Rist à l’Athénée se poursuit avec LA VEUVE, comédie en cinq actes, en vers, de Pierre Corneille. C’est une reprise avec une nouvelle distribution, mais de toute manière je n’ai pas vu la première, et, de surcroît, François Frappat étant souffrant, c’est Christian Rist en personne qui joue le rôle de Philiste. La comédie d’intrigue est un peu laborieuse, mais le metteur en scène a réussi à la clarifier. Les vers sont bien respirés. Chantal Neuwirth dans un personnage de nourrice pleine de duplicité est haute en couleur. Il y a de l’imagination dans les décors conçus par Rudy Sabounghi avec humour, à gros traits simplifiés. Patricia Diney, l’héroïne enlevée, ressemble à Marie Bonnel. La soirée se supporte malgré sa longueur.

24.01.92 - LA DANSE DE CIGURI, au Théâtre du Lierre, est un spectacle du Quatuor Nomade dans la droite ligne du PATIO. On y retrouve les deux garçons et les deux filles qui affectionnent les chants orientaux mi-iraniens mi-orthodoxes, et qui les chantent admirablement en prononçant des paroles dans les langues aux consonances parfois rudes, parfois roucoulantes, toujours étranges aux oreilles.
Point de décor, cette fois-ci, mais des éclairages très sophistiqués qui tracent sur le sol des trajets et cernent une aire de jeu rectangulaire d’un trait de sable blanc. À l’intérieur de cet espace, Farid paya fait quasiment entrer ses artistes en religion. C’est beau quoiqu’un peu monotone. Finalement, tous les morceaux sont sur un même registre, même si les uns sont vifs et les autres davantage « largo moderato ». Pour moi, cela a fini par ronronner un peu, harmonieusement certes, mais sans surprise, d’autant plus que je n’ai décelé dans l’entreprise aucune anecdote. Ces gens vont et viennent, somptueusement vêtus, avec des gestes nobles et lents (le plus souvent), mais pourquoi bougent-ils ? Et que veulent-ils me dire ? Mystère. Y a-t-il une clef ? Peut-être. Pas sûr. Je n’ai rien su lire en tous cas.

29.01.92 - Ne me demandez pas de vous parler de CHAMBRES que j’ai vu au Théâtre Paris-Villette dans une mise en scène de Hans Peter Cloos ! L’œuvre de Minyana est composée de six monologues que les trois filles de la distribution, Nathalie Dontcheva, Mona Heftre (eh oui !) et Catherine Jacob s’ingénient à nous servir en tunnels impitoyables, débités avec une volubilité qui les rend inaudibles à mes oreilles, habituées à des ponctuations plus logiques. Rien n’est fait pour aider le spectateur à éprouver chose ; si ce n’est une intense absence de communication.
Ces filles sont là, sur une pelouse (pourquoi ? ) entourée de hauts murs percés de trois portes étroites en grillagées. Au-dessus d’elles, parfois, un dessin se projette. Parfois aussi, des lumières s’allument sur ce qui semble être des chambres à l’étage supérieur (mais va savoir si c’est ça). Et elles causent, causent, interminablement sans jamais ME causer. Heureusement, de temps en temps, un morceau de musique du genre « Bonnie and Clyde », Dutronc, Rita Mitsouko, Brigitte Bardot etc. vient secouer la torpeur d’un public sommeillant en attendant que ça se passe.

30.01.92 - La laideur de l’affiche et le côté racoleur du titre, « Putain d’histoire d’amour », le côté marginal du lieu, Maison des Loisirs de Chênebourg à la périphérie de Genève, laissait supposer que le spectacle serait médiocre. Or, il n’en était rien. Cette chronique, inspirée à un certain Jacques Sallin par le livre de Paulette Houdyer, « Le Diable dans la peau », n’a certes pas d’autre ambition que de raconter le processus qui a conduit les sœurs Papin, bonnes de leur état, à assassiner sauvagement leurs patronnes, mais elle est bien assumée par deux comédiennes qui payent comptant en « tranche de bifsteack saignant », Annick Philo et Carole Coupy.
Celle qui incarne Christine, plus âgée et plus « peuple » que celle qui joue sa sœur, signifie très clairement la révolte intérieure de sa condition, sa haine des maîtres, quoiqu’elle appelle sa patronne « maman », la montée d’une certaine démence. Peut-être pas avec assez de violence. De même, on me dit que la cadette était demeurée, mais ça ne ressort pas du jeu de la comédienne, qui est simplement gentille et pas futée, mais pas malsaine. Jean Huwyler dit avec netteté des minutes du procès.
Dans un espace pour peu de spectateurs, deux lieux ont été signifiés avec réalisme, la chambre (où l’étreinte des sœurs incestueuses est montrée dans le noir avec beaucoup de pudeur), et la cuisine.
Le spectacle, qui dure deux heures, est facile d’accès pour le spectateur qui le regarde et l’écoute sans ennui.

12.02.92 - Richard Demarcy a monté pour le jeune public du Roseau Théâtre un joli conte dont il est l’auteur, l’histoire de deux bossus portugais qu’un rayon de lune incarné transformera en êtres normaux. Cela se passe dans une forêt profonde et mystérieuse. De quoi parler à l’imaginaire des enfants et ne pas ennuyer leurs parents. Beaucoup de poésie.

15.02.92 - C’est très bien, GAUDEAMUS, c’est une affaire entendue que les Russes savent tout faire, danser, chanter, jouer la comédie, manier l’émotion, s’agiter infatigablement, et par conséquent forcer l’admiration d’un public « parisien » étonné et ravi d’être confronté à du vrai « théâtre ». Quand on sait que le produit signé par Lev Dodine est le fruit « d’improvisations conçues et interprétées par les élèves de PREMIÈRE ANNÉE de la classe de mise en scène de l’Institut théâtral de Saint- Pétersbourg », on reste coi d’admiration. Je redis le mot exprès ! Et puis il y a des trouvailles, ce piano qui s’envole avec deux chanteurs dessus, ces trous dans le praticable qui avalent et recrachent personnages et objets avec toute une régie et une circulation souterraine que l’on devine. Il y a des grands moments comme celui de la grosse fille qui étend son linge, se fait baiser par un soldat et craque de remord quand son fiancé lui offre une très médiocre vareuse.
Mais je crois que c’est un bien que nous n’entendions le sens du texte qu’à travers les surtitres qui sont projetés, car je ne pense pas que sa trivialité corresponde au goût parisien du moment. Et je ne peux pas m’empêcher de trouver peu innocent le succès fait à une œuvre dont le contenu est : regardez, occidentaux, notre armée, comme elle est stupide, nos mœurs, comme elles sont dépravées, notre univers, comme il est en décomposition. Je rêvais, en voyant cela, à nos bons vieux vaudevilles militaires, au train de huit heure quarante-sept, à la vulgarité de nos « quilles » bien françaises, et je nous trouve bien hypocrites de mettre ce que nous montre GAUDEAMUS au compte d’un système politique actuellement foulé aux pieds, un peu prématurément à mon goût. Alors, bon, bien sûr, GAUDEAMUS, bravo pour la forme et pour l’exhibition. Mais restons lucides : comment réagirait notre presse face à une « critique » toute semblable de l’armée française ? Elle serait plus partagée, n’en doutons pas.

18.02.92 - Bon. Bernard-Marie Koltès se savait condamné à mort à brève échéance pour cause de sida. Au lieu de se laisser aller comme d’autres, il a écrit une œuvre testament. Ca s’appelle Roberto Zucco, et cela retrace le parcours d’un vrai tueur. Il a massacré son père, sa mère, un flic. Puis, enfermé, il s’est suicidé. La mort est au centre du discours.
Un discours, il faut bien le dire, fort bien écrit, avec des morceaux de bravoure, et notamment un monologue sur le thème des « mâles » qui ne manque pas de sel sous la plume d’un homosexuel. Le dingue, le fou, le violent, a eu, selon Koltès, un rapport amoureux avec une jeune fille qu’il a peut-être violée, ce n’est pas très clair, ce qui est clair c’est que ça a beaucoup plu à la gamine qui, avec sa famille, un rapport conflictuel. Ce rapport fille / sœur, fille / frère, fille / mère, exacerbé par la nullité d’un père réfugié dans l’alcool, tient dans la pièce une place qui la déséquilibre, si tant est que Zucco en soit le vrai héros, négatif certes, mais héros.
Est-ce que cela tient au texte, ou à l’acteur qui tient le rôle, Jerry Radziwilowicz ? Je l’ai trouvé effacé. Ce n’est pas lui qui mène le jeu, et cela d’autant plus que la distribution fait la part belle aux autres personnages, qui tous ont droit à de belles envolées, notamment Christiane Cohendy, sœur de la violée, qui outre sa gestuelle, mais fait bien passer son insatisfaction existentielle ; Jean Martin et Daniel Pouthier, très présents en gardiens de prison très professionnels ; Myriam Boyer, étonnante en « dame élégante » prise en otage par l’assassin fuyard (qui tue son fils de sang-froid, j’avais oublié de citer l’enfant dans les victimes du meurtrier). Dommage que Hubert Gignoux, vieux monsieur philosophe qui a un long dialogue avec Zucco, soit inaudible. Ce que j’ai perçu valait d’être entendu. Mais je n’en cite que quelques uns et ils sont plus de vingt, qui croisent la cavale du jeune homme.
Cavale, oui, j’explique : toute la pièce se passe lors de l’évasion du type qui est enfermé pour avoir zigouillé son père. C’est pendant cette fuite qu’il revient chez sa mère, pour troquer sa tenue de détenu contre un treillis, et qu’il la tue ; qu’il rencontre la gamine, tue l’inspecteur « mélancolique », le gamin…
Mais si je n’ai pas commencé par annoncer cet ordre des choses, c’est parce que l’errance, la fuite, ne sont pas perceptibles dans le spectacle. Et c’est fâcheux. Cela tient sûrement pour une part à la mise en scène de Bruno Boëglin qui est rigoureuse, froide, très peu ouverte à l’émotion, et qui n’a pas su signifier que ce qu’il nous montrait était l’histoire d’un homme traqué. Les grands panneaux peinturlurés de Christian Fenouillet ne font état que de lieux fixes, abstraits au demeurant. On ne passe pas de l’un à l’autre. Chaque tableau devient dès lors un tout en soi, d’autant plus qu’à chaque fois un personnage, qui n’est pas Zucco, y prend le pouvoir, et il faut bien dire Koltès a gâté tout le monde. L’ennui, c’est que Zucco ne fait pas le lien.
Sincèrement, il y a dans la pièce des instants shakespeariens, mais il n’y a pas le souffle. Dommage. On passe à côté d’un très grand spectacle.

20.02.92 - Décidément, il y a un style Bastille. Quoi qu’on aille voir dans ce temple du théâtre branché, cela a un air de famille, un air de « non théâtre » avec des acteurs pratiquant le non-jeu. Pourtant, bon Dieu, quand j’avais lu qu’Agnès Laurent proposait une « méditation » sur le thème de la gourmandise, en s’appuyant sur des textes de trente et un auteurs classiques, de Balzac à Virgile, en ordre alphabétique, via des gens comme Brillat-Savarin, Buffon, Héraclite, le Petit Larousse, La Fontaine, Rabelais et Sade, et que cela ne durait qu’une heure quinze, je suis venu… Et je me suis fait chier tant Georges Peltier, Francesca Congiu et Xavier Legasa se sont ingéniés à faire en sorte que ça ne « passe » pas. J’ajoute que la grande table qui constitue l’unique décor méritait mieux que d’accueillir des fruits et légumes en plastique. Pouah !

26.02.92 - LA DESCENTE D’ORPHÉE est une pièce de Tennessee Williams qui raconte, sur fond de racisme et de xénophobie, dans le cadre du Sud profond américain, moite de chaleur, de bois suintant, de conformisme et de violence, le parcours d’une liaison entre une patronne de bistrot en fin de jeunesse et un jeune vagabond qu’elle engage comme garçon à tout faire. Peu à peu, Val, c’est le nom du héros, vivra sa descente aux enfers sous l’œil haineux d’un microcosme social n’attendant que sa chute. Il se laissera finalement accuser du meurtre de « Lady », qui a été tuée par son vieil ivrogne de mari.
C’est Claudine Hunault qui joue le rôle incarné jadis en France par Arletty. Gérard Watkins est Val. C’est un spectacle de LA CHAMAILLE conçu par Flaudine Hunault et Yvan Lapous en tranche de bifsteack saignant, fidèlement à l’esprit de l’œuvre. C’est sans doute pour cela que les « branchés » le trouvent ringard. Pas moi.

28.02.92 - « On » m’avait sommé d’aller à LA MAIN D’OR voir LA BROUETTE DU VINAIGRIER, de Louis Sébastien Mercier, auteur oublié du dix-huitième siècle, deuxième moitié, dans une mise en scène de Edgar Petitier, assisté de Catherine Riboli, et j’ai en effet passé une soirée sans ennui, pleine de bonne humeur, dominée par le personnage du bossu, tenu tout en sourire par Cyrille Bosc, le vinaigrier, qui a fait fortune à l’insu de tous, « pour s’être toujours levé de bon matin », et qui offre son or à son fils pour qu’il puisse épouser la fille du riche Monsier Delomer, opportunément ruiné au bon moment. Ainsi l’argent fera-t-il le bonheur d’un fils obéissant et d’une jeune fille soumise.
La réalisation, le jeu, sont tout à fait conventionnels, tout comme l’intrigue, avec toutefois une originalité : le décor est inscrit au sol sous forme de cordes qui cernent l’aire de jeu et en signalent les entrées et sorties. Quelques « figures » en théâtre d’ombres dues à Christian Pedetti n’ajoutent rien à la soirée, apparaissant sur un écran à consonance anachronique.
En fait, cet éloge de l’argent honnêtement acquis, bien économisé et généreusement donné devrait n’être qu’un prologue : j’aurais aimé voir le couple, le père de la fille et le vieux donateur si content de lui, vivre un peu ensemble !

13.03.92 - On entre ou on n’entre pas dans l’univers de 4 Litres 12. C’est un univers complètement à part de tout ce qui se fait ailleurs. Chaque spectacle est le fruit de séries d’improvisations au cours desquelles les acteurs essayent d’aller au-delà du bout de quelque chose qui leur est intime. Ce qu’on veut dire au public n’est pas écrit d’avance, et je dirai presque : tant mieux si un discours se dégage de la folie exhibée, étalée, poussée au paroxysme. Il y a un désir de faire rire, mais on ne cherche pas le gag. Le burlesque naît de l’absurde. Il peut arriver par fragments qu’une certaine logique montre son nez. C’était le cas dans LA STATION DEBOUT, puisqu’il s’agissait d’un soi-disant discours proféré par un professeur sur un thème qui imposait son ordre et sa chronologie.
Dans LA PIÈCE PERDUE, rien de semblable n’apparaît au stade actuel d’aboutissement du projet. Le programme nous explique bien qu’il s’agit d’un manuscrit retrouvé en très mauvais état que trois personnages vont s’efforcer de ramener à la vie, en fouillant dans leurs mémoires, mais cela ne ressort pas du spectacle. Loin d’être un explorateur, le professeur… pardon, le « vieil acteur étranger » qui prétend avoir joué la pièce dans le temps, est plutôt un exhibitionniste qui joue tout et n’importe quoi, en dialogue avec une « héroïne » qui se révèlera, explicitement, elle, avoir des affinités avec Émilie Brontë. Soit. J’en accepte l’aulne. N’empêche qu’il m’a manqué quelque chose dans la représentation à laquelle j’ai assisté. Je n’ai pas eu l’impression qu’on me tenait un discours. L’agitation dont j’ai été le spectateur n’est restée qu’éloignée, parce que gratuite, sans lecture apparente. Admirable au demeurant.
Une fois encore, Michel Massé se révèle être un grand acteur. Je l’imagine très bien dans LE ROI LEAR ou RICHARD III. Sa dimension tragique non plus détournée comme ici, mais assumée, pourrait être prodigieuse. Dommage qu’il s’empêtre excessivement dans un accent anglo-saxon, voire un jeu en langue anglaise, qui sont drôles un moment malgré une excessive profusion de « ok », mais qui lassent à la longue ; on aurait aimé qu’il trouve à mi-course un prétexte pour s’en débarrasser. Odile Massé donne, comme d’habitude, un peu trop dans l’infantilisme, mais elle est crédible en héroïne. Je décernerai une mention à Jean-Michel Bernard qui a su se composer un savoureux personnage de souffleur érudit. À l’affût de tout, il est témoin de toute l’agitation frénétique des deux autres, selon son rythme à lui, placide, flegmatique, de régisseur toujours prêt à rendre service ; les seuls moments où j’ai ri à gorge non retenue, je les lui dois, et notamment un gag terrible quand il est entraîné la tête en avant dans le trou du souffleur par le poids des manuscrits qu’il est allé dénicher. Car pour le reste, on ne s’esclaffe pas, on est plutôt dans un état de bonheur, parfois corrigé par un brin d’ennui lorsque les farceurs s’étalent trop.
Bon. Qu’est-ce qui manque à cette PIÈCE PERDUE ? Pour moi, c’est qu’une histoire s’y lise. Michel Massé, dans les propos qu’il tient, fait référence à Witkiewicz, Gombrowitch… et Kantor. Mais tous me disaient quelque chose, même si le message était onirique. Je souhaite donc que le stade suivant soit un pas vers un fil conducteur capable de maintenir éveillé mon intérêt au travers des méandres d’une sorte de folie qui, je le répète, est propre au 4 LITRES 12.
Il faut croire que cette folie-là recoupe encore une sensibilité contemporaine, puisque le spectacle remplit la salle Gentilly d’un public jeune et, de toute évidence, conquis. Est-ce que cette complicité entre la troupe se retrouverait dans une aventure parisienne ? En fait, je crois que cela dépendra de la réaction de quelques ténors à la mode. Face à ce produit, il se peut qu’ils le jugent ringard, surgi d’un passé dépassé. Il se peut aussi qu’ils le trouvent étonnamment jeune. Michel Massé dit très justement qu’il y a deux sortes de spectateurs, ceux qui ont déjà vu le 4 LITRES 12, et ceux qui le découvrent. C’est l’avis de ces derniers qui est intéressant à recueillir. Mais comment obtenir que les journaux envoient, pour rendre compte de cette PIÈCE PERDUE, leurs critiques stagiaires plutôt que leurs grands plumitifs ? Et 4 LITRES DOUZE souhaiterait-il cette remise de ces pendules à l’heure de ces découvreurs, qui seraient bien capables de le rejeter.

14.03.92 - Une révélation. J’ai pris un très grand plaisir à « POUR UN OUI OU POUR UN NON » de Nathalie Sarraute, qu’Élisabeth Chailloux a monté pour une tournée au Canada, et qu’elle présentait pour trois soirs au Théâtre d’Ivry.
Dans un curieux univers où il semble qu’il soit nécessaire d’obtenir une autorisation pour avoir le droit de se séparer d’un ami, deux personnages s’affrontent, deux amis de toujours qu’une crise frappe parce que l’un d’eux a éprouvé que l’autre le traitait avec condescendance. « C’est bien… ça », lui a-t-il dit sur un ton qui n’a pas plu à l’autre à propos de je ne sais plus quoi. Les deux compères échangent une heure durant des mots qui sont un vrai régal, dans un style doucement absurde qui n’est pas sans faire penser aux grands Ionesco. J’ai aussi pensé au spectacle d’hier, car ici il y a une vraie logique interne de l’absurde, celui-ci étant comme une transcendance d’une réalité quotidienne sensible.
Élisabeth Chailloux a traité cet univers qui, chez l’auteur, est feutré, « on s’entrégorge à coups d’épingles, des hommes en costumes cravate… le charme discret d’une certaine bourgeoisie », en y faisant surgir deux vrais clowns. C’est le fruit, très réussi, d’un travail d’atelier de 1990 auquel la réalisatrice avait songé à inviter Marie Bonnel !
François Lequesne, l’insulteur, cheveux peints en orange, est très bien, mais Luc Clémentin en clown blanc, l’offensé, est tout à fait remarquable avec un jeu visiblement fabriqué qu’il arrive à rendre tout à fait naturel. Ils évoluent sur une aire de jeu circulaire, cernée d’une rangée de lampes, posée sur du sable blanc. Élisabeth Chailloux retrouve là son matériau préféré.

21.03.92 - Je suis allé voir à la Tempête « La mangeuse de crottes » de Jean-Gabriel Nordmann, principalement à cause de la présence dans la distribution de Christine Pignet, la grosse partenaire, il n’y a guère longtemps, de Jérôme Deschamps.
Ici, elle est opposée à Bruno Abraham Kremer, qui a une allure de Français moyen terne. Il s’agit d’une rencontre, à l’heure de la pause déjeuner, entre deux êtres médiocres qui cherchent une communication naïve, mais ne la trouveront guère. Un peu médium, elle lui prédira la venue de la femme de ses rêves, qui fera en effet une apparition muette à la fin.
Que dire ? Je suis resté étranger à cette fable, me contentant de d’observer, de juger l’actrice. Dirigée par l’autre, elle était plus crédible. Son embonpoint y faisait partie d’un tout, d’un système. S’il gênait, c’était parce que tout, chez Deschamps, est dérangeant. Ici, elle a beau faire des mines (à la « Colette »), elle reste un phénomène qui s’exhibe. Pas convaincant.
24.03.92 - Adaptation et mise en scène de Sophie Renaud. Elle a voulu faire « russe ». Mais le « roman théâtral » de Boulgakhov, qui raconte le parcours désespérant d’un auteur à travers la Russie stalinienne, est infiniment plus riche que le digest ennuyé qu’elle présente au Théâtre Paris-Plaine, avec, malheureusement, la complicité de Yamina Hachémi. De surcroît, le surjeu imposé aux acteurs devient avec le temps insupportable. Une soirée chiante dans une salle glacée et sinistre.

28.03.92 - Vu à Genève, au Grütli, un WOYZECK mis en scène par Bernard Meister avec, allez savoir pourquoi vu qu’il s’agit d’une affaire suisse, le soutien de l’A.F.A.A.
Je ne vais pas revenir sur l’œuvre de Büchner, ce fait divers mal bâti dont le mérite a été, en un temps où ça ne se faisait pas, de décrire des choses qui ne se montraient pas : l’absurdité des choses militaires, un couple illégitime avec un enfant « sans nom », une femme peu farouche etc. Pièce difficile à monter, beaucoup l’ont fait à travers la rigueur brechtienne. Ce metteur en scène-là l’a située dans un environnement de cirque qui est sans rapport avec l’anecdote mais aide à rendre, gratuitement mais avec une certaine efficacité, l’entreprise spectaculaire. Jusqu’à un certain point. Certaines scènes lorsque l’intrigue se noue, restent longuettes.
Et puis quand même, malgré la présence d’un cheval talentueux, le parti de traiter l’affaire à côté de sa plaque, moi, je ne sais pas, ça me dérange quelque part. C’est tout de même le sourd cheminement qui va conduire à un crime qu’on nous montre, à travers de la poudre aux yeux. Distribution assez médiocre.

31.03.92 - Au milieu d’un désert, se dresse un étrange complexe où il y a un petit supermarché (sans restaurant), une piscine, et un lieu de spectacles qui comporte un cinéma (on y présente ce soir L’AMANT) et un espace semi-circulaire appelé LA COUPOLE. Nous sommes à Combs-la-ville, Melun-Sénart pour d’autres. À sept heures du soir, on ne trouve pour bouffer dans le village qu’un Chinois, bon d’ailleurs. L’unique restaurant français, « Le Louisiane », ne sert pas le soir.
Eh bien, à vingt-et-une heure, il y a queue pour voir L’AMANT et du monde pour assister à TEMPS DE CHIEN, comédie sans paroles mais avec une bande-son très efficace. Étrange spectacle que j’avais vu jadis au Théâtre des Amandiers de Paris sans trop l’aimer et dans lequel, cette fois-ci, je suis entré. Comme quoi les jugements « définitifs » sont fragiles.
Toujours est-il que Denis Chabroullet a réalisé avec Jean-Pierre Hutinet et Michel Motu, acteurs muets mais très communicatifs, Cécile Maquet et François-Xavier Prieur, manipulateurs invisibles mais efficaces, et Éric Pottier, roi en effets spéciaux, un spectacle parfaitement original, techniquement vertigineux, et qui, quelque part, tient un discours que je ne saurais pas exprimer cartésiennement, mais qui touche.
Sur un tas de sable, deux hommes creusent. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Pourquoi font-ils cela ? Les interrogations recouvrent quelque chose d’universel. Des objets surgissent, apparaissent, motos, bicyclettes, moyens de s’évader qui ne serviront pas. Les deux protagonistes visibles sont complices et concurrents à la fois. Portent-ils en eux le poids de sociétés disparues ? Peut-être. Ce qui est sûr, c’est qu’ils expriment une parcelle de mon angoisse intime, vous savez, cette angoisse qui fait rire.

14.04.92 - Pour un soir au Théâtre de la Colline, EL HAKAWATI présentait à une salle d’invités cette « Recherche de Omar Kheyyan en passant par les croisades », qui m’avait si fort déçu lorsque j’avais fait un détour par Bâle pour le  voir il y a deux ans.
Incontestablement, ce n’est plus le même spectacle et, si j’étais parti à l’entracte, j’aurais pu réviser mon impression négative. Certaines scènes spectaculaires étaient très efficaces, et l’installation de la confrontation entre l’Orient raffiné et l’Occident barbare et grossier du temps de la première croisade se faisait bien, malgré quelques chutes de rythme éparses. François Abou Salem, en Omar Khayyan était didactique à souhait et son échange de propos avec Kamal Chérif, à la fois personnage du calife et acteur, apportait une note amusante au registre « théâtre dans le théâtre ».
Malheureusement, il ne m’a pas semblé décent de ne pas assister à la deuxième partie, et là, hélas, hélas, hélas, j’ai rééprouvé que la moutarde me montait au nez. Et d’abord au niveau du contenu : qu’est-ce que François Abou Salem cherche à nous prouver, lui qui se plaint que l’O.L.P. n’ait pas soutenu son entreprise ? Que les Arabes cultivés ont été anéantis par les hordes incultes venues de l’Ouest ? Que les Chrétiens étaient des perfides face à des Palestiniens loyaux ? En quoi cela est-il transposable face à la situation actuelle ? Ce ne sont pas quelques allusions par glissement qui suffisent. Mais surtout ce qui ressort, si on veut amalgamer les choses, je veux dire justifier par une nécessité contemporaine que le cours d’histoire manichéen qui nous est montré soit signifiant, c’est que ce peuple palestinien est un vaincu chronique. J’ai ressenti tout le pathos de la fin comme un cri de désespoir, d’impuissance. Il n’y a rien à faire contre les oppresseurs, même si certains de ceux-ci ont des moments de relents d’humanité.
Malheureusement et de surcroît, cette leçon est assénée au fil d’un mélange des genres esthétiques qui va de la tragédie (pas de grands mots, on a plutôt envie de dire « le drame ») à des facilités complaisantes de type café-théâtre, dont certaines frisent la vulgarité. Voulez-vous me dire ce que l’allusion à Tapie vient faire là-dedans ?
Et par quel masochisme François fait-il « improviser » à Kamel Chérif son discours sur les Beurs, d’où il ressort qu’il n’y a qu’un Palestinien dans la troupe des « conteurs de Jérusalem » ? Hors sa référence à la Palestine, veuillez me dire ce que justifie cette troupe ? Elle fut palestinienne, je l’ai connue et aimée telle. Elle ne l’est plus, ni physiquement, ni au niveau du discours qu’elle tient. On est donc en droit d’exiger qu’elle soit parfaite et, de fait, les acteurs sont de qualité, ils ont de la pêche.
Le texte a ses beautés. Mais bon Dieu qu’il est confus dans sa façon de ne pas finir d’en finir. « Ta pièce est mauvaise », fait dire l’auteur à son personnage. C’est en effet mon avis. Elle est en tout cas mal fagotée. La dualité des genres m’a paru insupportable et je suis parti consterné.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 08:32
Voici un nouveau carnet, un peu étrange. Je ne suis décdément plus assidu au théâtre. D’ailleurs j’ai eu une période où je combattais un cancer de la base de langue qui suiviait directement un voyage en Asie du Sud est avec le merveilleux GRANDIR. C’était en fin 1991 et 1992 . Mais ma « fanatique de l’art drama » s’était estompée.  Je n’allais plus au spectacle soir après soir. Ci dessous j’ évoque donc des souvenirs, mais je ne les date plus sustématiquement au jour le jour. 

Rentrée 1993 - Cet été, nous avons eu le LEAR ÉLÉPHANT de la Compagnie Foraine. Le spectacle était raté, fondé sur une fausse « bonne idée » : un vieil acteur devenu commis de cirque, revivait, le jour de sa mort, son grand rôle passé, Lear, et confondait les artistes du cirque avec les personnages de la tragédie shakespearienne. L’acteur choisi, Benoît Régent, était beaucoup trop jeune pour être crédible, et surtout, les morceaux du texte qu’il s’arrachait du gosier très conventionnellement ne s’harmonisaient en rien avec les numéros que juxtaposaient, à côté de lui, des artistes acrobates dont les spécialités ne semblaient pas avoir été choisies en rapport avec ses fantasmes. Seule la tragédiene qui apparaissait en final pouvait aux yeux de spectateurs avertis passer, quelque peu, pour Cordelia.

Il faut croire que Lear est dans le vent puisque, quelques semaines plus tard, Bernard Sobel nous en propose un « Deux trois Pennys », en son théâtre de Gennevilliers. LEAR ELEPHANT était un digest de quatre-vingt dix minutes. Ici nous avons droit à l’œuvre intégrale en trois heures et quinze minutes sans entracte. Alors, me direz-vous, si c’est l’œuvre telle quelle, pourquoi ces trois Pennys du titre, qui impose de se contenter d’une suite… de vingt-cinq chevaliers ! Noblesse oblige… s’agissait-il pour Shakespeare d’une critique de belles mœurs ? Hum ! Voire !
Enfin… Il n’y a dans Lear ni peuple paillard, vicieux et vulgaire, ni soldats violeurs et cruels. Tout se passe au niveau d’une classe sociale élevée qui s’étripe entre elle. Les habituels comparses secondaires sont absents. Les références « historiques » sont au niveau du MALET et ISAAC de mon enfance, qui ne parlait que des batailles entre puissants et jamais du sort des gens ordinaires. Ces « étripailles » de fiction se mélangent ici avec des épisodes qui ont plus ou moins existé. Shakespeare était un facétieux qui fait invoquer Dieu par des combattants élisabéthains sous le nom de Jupiter ou de Junon. Ca sonne étrange !
Importante conclusion : ces trois heures quinze se laissent vivre sans somnolences. Un faux entracte (pas annoncé) de cinq minutes, n’est pas inutile pour les vessies délicates.

Sophie Loucachevsy est un cas très spécial. Son assistanat d’Antoine Vitez il y a quelques années l’a, d’entrée de jeu, propulsée dans l’univers des privilégiés du système, avec une subvention de départ de cinq cent mille Francs, et son MADAME DE SADE lui a valu d’être regardée avec considération par les médiateurs de tous poils. C’est une personne très exigeante, qui épuise facilement ses compagnons de route. Elle a la réputation d’être « infernale ». Mais elle a du charme et, l’un dans l’autre, ceux qu’elle excède ne la larguent généralement pas pour autant. Depuis cette fameuse MADAME DE SADE, elle n’a plus guère connu de triomphe, sauf ces SIX PERSONNAGES EN QUETE DE… qu’elle a concoctés avec des Roumains avides d’identité culturelle, à Bucarest dans le cadre d’une mission de l’A.F.A.A., et, sur lesquels un article de LIBÉ a jeté les projecteurs. Mais ça n’empêche pas qu’elle ait droit au Festival d’Avignon In (où elle s’offre, sans que ça ait des conséquences définitives) le luxe de présenter un spectacle pas prêt du tout et de rater, de surcroît, la série des SIX PERSONNAGES qui semblait un succès assuré. La voici maintenant au Théâtre de l’Athénée, et elle va dès janvier 94 prendre la direction (ou quelque chose comme ça) d’un PETIT ODÉON qu’elle a fait casser et remodeler. Bref tel le Phénix, elle a l’art de resurgir de cendres accumulées et toujours évacuées.

Je serai curieux de lire les critiques qui vont paraître sur ce qui en Avignon s’appelait MON POUCHKINE, et qui est devenu POUCHKINE « Les petites tragédies », scènes dramatiques d’Alexandre Pouchkine. Pour moi, sortant du spectacle, je suis partagé entre l’envie de lire Pouchkine pour essayer d’y comprendre quelque chose, et l’angoisse de me dire que si c’est ça Pouchkine, on peut se demander pourquoi les Russes l’honorent comme un grand auteur. Remarquez qu’ici, « on » a remis les piécettes dans l’ordre, ce qui n’était pas le cas en Avignon où la réalisatrice, qui est une reine du collage, s’était ingéniée à mélanger les répliques au grand dam des spectateurs qui ne comprenaient rien. Mais l’ennui est que, ainsi juxtaposés et sans doute réduits à l’ossature, ces six saynètes semblent tout à fait inintéressantes, voire débiles. Sophie Loucachevsky les a noyées dans un dispositif, (dû à Lou Gaco) qui est une imposante structure métallique dont l’utilité n’apparaît pas avec évidence. Seul intérêt d’une réalisation à l’intérieur de laquelle des artistes du niveau de Jean-Marc Bory et Jany Gastaldi semblent s’ennuyer ferme, sa verticalité divertit un moment avec les personnages qui n’arrêtent pas de monter et descendre, surgissant des dessous et s’élevant, telle la sirène qu’incarne avec courage Simona Maicanescu, au rythme d’un fil tombé des cintres, au bout duquel elle évolue gracieusement. Je crains, malheureusement, que la démarche de Sophie Loucachevsky ne soit exemplaire (ô combien démonstrativement, car elle l’assume et avec elle, quand on dit « assumer », c’est « assumer ») des méfaits de l’ère vitézienne. Souvenez-vous de la thèse fameuse selon laquelle il ne fallait livrer au public que des visions « fragmentaires ». Ici, le puzzle d’Avignon a été recollé, mais cette remise en ordre n’a pas pour autant délivré la clarté du message. Comme quoi le cérébral peut rejoindre l’hébétude !

On ne jouait plus guère Jean Vauthier lors de ses dernières années de vie… du moins à Paris, car, à Marseille, Marcel Maréchal en avait fait un de ses auteurs « maison », à tel point qu’il avait commandé au vieillard une pièce inédite, L’ILE, pour laquelle il lui versait une mensualité. De là à ce que le Directeur de La Criée estime avoir des droits sur l’ensemble de l’œuvre, il n’y avait qu’un pas à franchir… d’autant que L’ILE en question n’a jamais été achevée, loin s’en faut ! Fidèle à l’esprit du grand homme, Monique Bertin, que la S.A.C.D. a désignée pour gérer son héritage littéraire, a dénié que l’argent procure au Maréchal une telle plus-value. Il aura donc versé cette rente pendant quatre ans en pure perte. Ne s’en doutait-il pas un peu d’entrée de jeu ? Pouvait-il honnêtement penser qu’un homme comme Vauthier se sentirait OBLIGÉ de livrer le produit commandé ? N’était pas au contraire éclatant que cette contrainte agirait sur l’auteur comme un repoussoir ? L’ambiguïté du rapport entre ces deux hommes , « Je t’aime, moi non plus », me paraît tout à fait illustrée par la création de ce rapport inacceptable pour l’un, voire humiliant, imposé par l’autre pour un inatteignable but, donc illusoire !

Deux pièces de Jean Vauthier sont en ce mois d’octobre affichées à Paris. L’une, LES PRODIGES, se joue au Théâtre de la Colline, l’autre, CAPITAINE BADA, au Théâtre 18. Le choix de ces lieux situe les protagonistes : à la Colline, c’est Maréchal qui présente le spectacle, au 18, c’est le modeste NADA THÉATRE.

C’est de haute lutte que Maréchal a obtenu de jouer LES PRODIGES à Paris. Monique Bertin, dépositaire des intentions les plus fouillées de Vauthier, estimait qu’il n’était pas le personnage de cet « homme dans la maturité, mais sans graisse », que l’auteur a appelé Marc, qui est plutôt un « scientifique », et qui se débat entre une vieille nourrice bonne à tout faire, trop maternelle, omniprésente, et une maîtresse qui veut se tirer parce que, justement, elle ne supporte plus la matrone qui, de son côté, ne peut pas l’encadrer. En vérité, Maréchal n’est peut-être pas ce Marc, mais que peut-il être sinon Maréchal soi-même, avec ses tics « maréchalesques », ses attitudes et, il faut bien le dire tout de même, sa santé. Car je veux bien que quelque part, les personnages masculins imaginés par Vauthier se différencient à la base, mais ils ont tous un point commun : ce sont des marathoniens du paroxysme avec des traits de caractère qui sont de l’auteur, quelque chose de sournois dans la sincérité, d’excessif en tout et de violente verbalement, d’écorché mais avec une nuance de distance comme s’ils se moquaient d’eux-mêmes en se lâchant les brides… Cela exige évidemment des acteurs puissants, capables de tenir la distance avec un souffle exceptionnel. Maréchal est un tel acteur…
Il est aussi un metteur en scène qui appartient à cette génération qui ne se satisfait pas de servir bien un texte. Pour ces gens-là, si l’écrivain a décrit l’environnement qu’il rêve, c’est précisément autrement qu’il commandera le dispositif. Vauthier a imaginé un décor, certes petit-bourgeois, mais qui correspondait à la psychologie des protagonistes, « une sorte de grand vestibule faisant office de salle de séjour » où « de beaux meubles voisinent avec des meubles de bois blanc ». Est-ce un clin d’œil à l’île défaillante, nous avons droit à une espèce de plateforme suspendue reliée par des passerelles aux commodités du théâtre. La gratuité de cet espace dû à Nicolas Sire est aussi totale que celle du dispositif (encore pire) inventé à Chaillot par Claude Régy il y a quelques années pour la même pièce.
Cela dit, grâce à l’abattage de Maréchal, à l’exceptionnel talent de Sophie Barjac, qui joue la « copine » excédée mais qui a tout de même beaucoup de mal à quitter l’homme qu’elle aime, et au faux effacement de Marie Mergey, le spectacle se laisse voir et entendre. L’embrasement final de la servante qui crame « horriblement » devant sa cuisinière s’y introduit en douceur tant le climat global de l’affrontement, émaillé de mots que l’on connaît mais que seul Vauthier sait distiller, comme « mets, maux, Meaux », « tu m’épouvantes », « invincible tendresse », « tu me bouscules », « atroce », « désespoir » etc… (il faudrait citer chaque page), fait peu à peu entrer l’auditeur dans un univers où le fait divers « horrible » n’a plus rien d’insolite.

Jean-Louis Heckel montant CAPITAINE BADA est moins gratuit dans sa trahison de l’environnement, car sa transposition visuelle de l’univers de l’écrivain sec l’a amené à l’enfermer dans un cocon de papier vide. On sent le marionnettiste derrière cet habile habillement qui fait un peu pauvret au début, mais auquel on s’habitue vite, d’autant plus qu’ici le décor est actif, participant de l’évolution du spectacle. Nada n’a pas les moyens de LA CRIÉE, mais, tous comptes faits, se révèle plus astucieux.
« Bada » est, à mon avis, une pièce plus intéressante que LES PRODIGES. D’abord, c’est la première pièce de Vauthier. Ensuite, elle couvre la vie d’un couple et non pas, comme l’autre, un court moment, même si « ce moment » est exceptionnel. Elle est plus intimement autobiographique et on ne peut s’empêcher d’évoquer l’angoisse du créateur qu’elle trahit, puisque l’écrivain décrit est en vérité un imposteur qui aura bâti toute une vie sur un mensonge dont la finalité était, peut-être, d’asservir une femme simple mais généreuse. La Gilly des PRODIGES se révolte. Alice est soumise. Elle aime son bouffon de compagnon et s’est mise sciemment à son service. Sans doute est-elle une face cachée du même personnage ; elle croit en le génie de celui qui SAIT ne pas en avoir et déguise son impuissance en pitrerie.
Cette richesse passe par « l’interminabilité » du tissage. Écrite, l’œuvre dure quatre heures et la couper la réduit à l’ossature. Les glissements deviennent abrupts, voire illogiques. Le seul défaut de cette mise en scène est de ne pas avoir assumé la dimension de l’entreprise. Vitez, en son temps, n’aurait pas hésité à annoncer une intégrale. Il aurait eu raison, d’autant plus qu’à mon avis les interprètes choisis par Jean-Louis Heckel, François Frapier et Anne-Marie Venel, pouvaient assumer l’épreuve. Seulement voilà : NADA n’est que NADA et n’a pas osé relever le défi.

Cela soulève un vieux débat. Tel qu’il est, le spectacle de Maréchal est beaucoup moins honnête que celui de Jean-Louis Heckel. Mais il fait riche. Entendez-moi : c’est sans ostentation. On ne sort pas de La Colline en criant au scandale du pognon dépensé. Mais on sait sur quelle planète on est : l’entrepreneur Maréchal s’affirme sans vergogne. Il est quelqu’un, il le sait, « on » le sait.
Il y a de la timidité dans l’équipe de Nada. Ils ont du talent, mais pas l’audace insolente qui fait les carrières. Seule la presse pourrait les aider à faire le saut. Nous sommes le huit octobre. On nous dit que les journalistes viennent. Certains pensent même faire un seul article PRODIGES - BADA. Prions, comme l’auteur qui s’affirmait chrétien, pour qu’ILS  ne se trompent pas de message. Mais… S’ils faisaient pencher la balance vers Maréchal, se tromperaient-ils ?... au fond. Si on tient compte de l’imposture dans l’œuvre de Vauthier, il n’est pas si con de se poser la question ?

 Puisque je me suis remis à pondre des petits discours à usage interne sur certains spectacles, je peux bien remonter un peu en arrière et évoquer LE SAS de Michel Azama, que j’ai vu en Off - Avignon au Collège de la Salle dans un lieu minuscule. Le générique cite un metteur en scène, Olivier Maurin, un concepteur de lumières, Bernard Revel, et un autre du son, Alain Chignier. La subtilité des images sonores de ce dernier devait être grande, car je n’ai pas entendu grand-chose. Il est vrai que je suis dur d’oreille. N’empêche que je ne souffre habituellement pas trop de cette infirmité dans les salles de trente-cinq places. De même, je n’ai pas vraiment été frappé par les lumières ni par la mise en scène. Cette dernière devrait plutôt s’appeler « direction d’actrice », car celle-ci ne bouge pratiquement jamais, ce qui ne l’empêche pas d’être remarquable.
Raymonde Palcy défend avec ses tripes et beaucoup de conviction un texte qui n’est pas incontestable, car il pêche par manichéisme et par intellectualisme. Une détenue qui vient de purger, pour meurtre, seize ans de prison, est placée pour une nuit dans ce qui, paraît-il, s’appelle LE SAS, c’est-à-dire une cellule entre dedans et dehors où on la laisse méditer, pendant une nuit, sur ce qui l’attend. J’ignore si un tel « SAS » existe vraiment, mais qu’importe. Dans une belle langue qu’elle n’a sûrement pas apprise avec ses co-détenues, l’héroïne raconte les horreurs de l’univers carcéral et ses angoisses de la liberté annoncée. Son crime, pourquoi elle a été coupée du monde, c’est évoqué succinctement.
L’œuvre se veut une dénonciation. Elle l’est. En cela elle est utile. Mais elle ne propose pas de solution. Que doit la société faire de ceux qui transgressent ses lois, entre autres de ceux qui ôtent la vie à d’autres personnes ? Il y a de la facilité à hurler CONTRE le système en place sans pour autant essayer d’en imaginer un autre. Je serais curieux de savoir comment Azama estimerait qu’il faille punir quelqu’un qui aurait zigouillé quelqu’un qu’il aimerait ! Donc l’intérêt du spectacle n’est ni dans le message, banal et trop facile, exprimé de surcroît dans un langage qui ne sonne pas « vrai », ni dans la réalisation qui est inexistante, mais dans la prestation de Raymonde Palcy, sorte de môme Piaf  basanée, qui parvient à faire passer une émotion à force de sembler en être investie elle-même. Toute seule sur cet espace, elle est touchante parce qu’elle est paumée. Elle a l’air de parler à tous les paumés du monde. C’est une très belle performance d’actrice… du moins quand elle a la pêche.

Retour à la rentrée parisienne. J’ai vu un soir un peu par hasard, au Guichet Montparnasse, un petit spectacle pas si anodin que ça dans lequel on voyait deux filles, « sœurs de sang, sœurs de lait, sœurs tout court » et peut-être bien sœurs incestueuses, dresser par petites annonces des pièges à hommes. Cela s’appelait LE JOUR OU LA PLUIE VIENDRA, en hommage à Dalida dont la chanson ponctue ce duel « aigre-doux » qui s’achève en folie. Cendre Chassanne et Christine Moreau affirment n’avoir rien eu à exorciser en imaginant leur scénario, qui, quelque part, conduit à évoquer les sœurs Papin de sinistre et illustre mémoire ! Croyons-les sur parole avec une pointe de doute.

La compagnie s’appelle le « Zéro Théâtre ». Elle porte bien son nom. « Théâtre nul » pourrait aussi lui convenir. Ce n’est pas que l’idée du spectacle, « LES DORMEURS », soit absurde : ces quatre personnages qui ne pensent qu’à dormir et qui sont constamment dérangés par les irruptions de la vie pourraient être intéressants.
L’ennui, c’est qu’ils inspirent irrésistiblement aux spectateurs l’envie de les imiter, tant la gestuelle du spectacle est répétitive. Il faut dire qu’au Théâtre d’Orly, Ita Aagaard (c’est un nom hollandais, nous révèle le programme) et Benoît Théberge ont eu à occuper un espace scénique vaste. Ils ont donc imaginé un banc dans un jardin public, à l’automne pour qu’il y ait plein de feuilles mortes en tas parterre, près d’un chantier, ce qui permet d’utiliser certains instruments et même une échelle qui conduit à une plateforme en mezzanine. Les « dormeurs » et leurs partenaires s’y épuisent en rondes et recommencements, nous entraînant dans leur épuisement. Cela passerait s’ils n’usaient que de la gestuelle et du son, mais non, ils causent, les bougres, et ce qu’ils disent est nul. Les auteurs ne sont pas des poètes. Quant à la musique originale de Jean Pacalet, elle est pléonastique, figurative et redondante. Quelques belles images ne corrigent pas l’impression négative d’ensemble. La plus touchante est celle où les dormeurs un instant éveillés entrouvrent un coffret d’où s’échappe une lumière « d’ailleurs ». Comme actrice, Ita Aagaard se détache de la médiocrité ambiante par une présence qui se remarque.

Il y a des souvenirs qu’il vaut mieux ne pas réactiver. La représentation de EN ATTENDANT GODOT par Gilles Defacque, du Théâtre du Prato de Lille, n’est certes pas remarquable. L’aire de jeu, parfaitement rectangulaire, est trop « clean ». Gogo et Didi n’ont pas l’air de clochards, et ils ont tendance à jouer en clowns : sans nez rouge, sans excès, mais l’indication y est. Pozzo et Lucky manquent de grandeur d’âme et, d’une façon générale, le spectacle manque de souffle. L’œuvre est réduite dans sa dimension.
Mais à la vérité, la déception ne se situe pas au fait qu’on s’emmerde. Elle vient de ce que le public ne ressent plus qu’il est PROVOQUÉ. « On » lui a dit que c’était un chef-d’œuvre. Il ne lui vient donc même pas à l’esprit de réagir, comme le faisaient ses aînés d’il y a quarante ans. Singulière évolution… Cela dit, me direz-vous, la pièce est-elle encore provocatrice ? Moins, c’est sûr, dans ses détails. Voir un homme qui pisse en scène avec difficulté ne choque plus guère, et la violence a été à tel point banalisée que le pouvoir de Pozzo sur Lucky serait plutôt regardé comme comique que comme horrible. Reste la sensation de l’inutilité de la vie exprimée par celui des deux qui oublie toujours d’apporter une corde pour se pendre…

Étrange de se retrouver dans la même ville de Lille confronté le lendemain à ce qui pourrait être le troisième acte de la pièce de Beckett. Dans ce « chemin oublié », ce sont des jeunes qui font une halte, quelque part, sur une lande désolée. Où vont-ils ? Et vont-ils tous au même endroit ? Mystère. Ils parlent peu et font de longs silences au rythme d’un fil conducteur qui est une musique, ou plutôt une accumulation de sons harmonieusement agencés. François Cervantès signe le texte et la mise en scène.
Mais il serait cruel de ne pas citer Akosh Szelevenyl, qui apparaît au générique après les concepteurs des costumes, décors et lumières ! C’est lui qui est à mes yeux le vrai « texte » du spectacle qui, sans son apport, serait certainement beaucoup plus provocateur. Mais alors, pourriez-vous me dire, cette musique est-elle une trahison, un édulcorant de ce qui pourrait être encore beaucoup plus un cri de désespoir, celui de gens pour qui rien n’est plus motivant ? Va savoir ! Tel quel, le spectacle dure cinquante minutes. J’y vois une preuve que Cervantès et Szelevenyl ont été complices. Sans musique et en trois heures, leur démonstration aurait-elle été plus efficace ?
Et puis, ne nous y trompons pas : il y a de l’esthétisme au rendez-vous, et là, c’est la décoratrice Anne Legroux qu’il faut citer. À mesure que la représentation chemine, une étrange et superbe dentelle rougeâtre s’éclaire en toile de fond et en contrepoint de la froidure du sol. C’est très beau.
Et puis enfin, il faut citer les acteurs de la « Compagnie de l’Oiseau Mouche ». Sont-ce des professionnels ? Je n’en jurerais pas. Mais ils s’expriment avec un tel savoureux accent du Nord qu’on a envie de les aimer.

MAISON D’ARRET d’Edward Bond, mise en scène de Jorge Lavelli, est au Théâtre de la Colline après avoir reçu un accueil mitigé au Festival d’Avignon.
La pièce est bizarrement fagotée. Pendant trois bons quarts d’heure, au début, on voit un père excédé par le fait absolument anodin que sa fille refuse de boire une tasse de thé qu’il lui a préparée. Il se monte, il se monte dans un monologue (qui gagnerait à être raccourci), et finit par l’étrangler sans le faire exprès. Il faut noter le nom de Nathalie Boileau qui joue, si j’ose dire, le rôle de ladite fille, absolument sans bouger, avant comme après avoir été trucidée.
En deuxième partie, l’assassin malgré lui purge évidemment une peine dans un établissement qui justifie le titre de la pièce. Mais durant ce séjour, le gros plan bascule sur un autre personnage, un garçon qui se pend la veille du jour où il allait être libéré. Quel rapport avec notre assassin, allez-vous me dire ? Eh bien c’est lui qui voulait utiliser la corde, mais au moment de passer à l’acte, il a eu envie de pisser. Il avait entendu dire que les pendus arrosent le sol s’ils ne sont pas vidés. C’est pendant qu’il accomplissait cet ultime rite que le gamin en a profité pour s’expédier dans l’autre monde. Du coup surgit une nouvelle intrigue entre la mère du jeune homme et Mike, appelons par son nom le personnage joué par Didier Sandre. Elle veut culpabiliser celui qui a manqué son acte, mais finalement, on la retrouvera au tableau final toute nue sur un lit avec lui. Deux autres personnages ont, autour de Mike, des parcours annexes. Vera, que joue Christiane Cohendy, rêve avec lui d’une existence à deux quand il sortira, dont il rejette la médiocrité.
Et Franck, flic obtus et cruel, veut quant à lui la peau de Mike pour une confuse histoire d’appartement, et organise pour cela un scénario d’une incroyable violence en utilisant la crédulité d’un demeuré alcoolique. Dominique Pinon ressemble à Mickey Rooney de mon enfance.
Donc, certes, au passage, nous avons droit à une petite visite dans l’univers carcéral : les détenus y font la LOI dans un contexte toléré par des matons corrects et indifférents. Mais ce n’est qu’une toile de fond momentanée. Le discours, à travers ces méandres, est ailleurs en essayant d’épouser la non linéarité de la vie : mais quelle vie, bon Dieu, d’une violence incroyable que la mise en scène de Lavelli se garde bien d’édulcorer ? Qu’est-ce qu’ils se mettent sur la gueule, physiquement ! C’est vachement bien réglé. Tout en tranche de bifsteack saignant ! On baigne dans un théâtre d’action qui a le mérite d’interdire l’ennui aux spectateurs. L’expiation de Mike, car c’est cela le fil conducteur, n’est jamais qu’en contrepoint d’actions qui ne sont pas suscitées par lui. C’est clair, limpide. Le deuxième degré s’impose de lui-même, sous la forme d’une réflexion assez simpliste sur les rapports entre les gens dans une « société qui ne pardonne pas »… (Peut-être n’est-elle quand même pas aussi impitoyablement violente), et où l’homme juste a toujours (selon Bond) la tentation de se « punir d’être vivant ».
Jorge Lavelli n’est pas un metteur en scène traître. Il sert l’œuvre avec des très bons acteurs qui semblent éprouver leurs rôles et les jouent sans distance. C’est aussi un metteur en scène riche, et il est le patron d’un grand beau théâtre super bien équipé. Du coup, Graciela Galàn, sa décoratrice, a pu imaginer un espace à transformations où la technique est omniprésente, et où les lieux de la vie « libre » s’inscrivent sans heurts dans celui de la prison. Rendons un hommage aux techniciens du théâtre qui, après la bagarre au cours de laquelle les « combattants » cassent tout, doivent nettoyer et remplacer… Ce sont des héros !
Que dire de cette soirée à côté du théâtre intellectuel habituel de distribution d’opium aux intellectuels ? Qu’elle me laissera des traces ? Ma mémoire me le dira.

Avec sa « Comédie dramatique en quatre actes d’après la Traviata de Verdi, et par conséquent LA DAME AUX CAMÉLIAS de Dumas fils », Jean Bois pourrait bien avoir mis dans le mille. « Et vogue L’ÉPERDUE », pourrait-on paraphraser, puisque c’est le nom d’une barque qu’un grand dessus de lit recouvre, signifiant le lieu des ébats de la péripatéticienne célèbre.
En vérité, Jean Bois n’a pas pris tellement de libertés avec l’anecdote, mais sous sa plume, tout se trouve transposé dans un monde où la langue française se vautre avec humour et complaisance, y compris des morceaux de bravoure en alexandrins que l’auteur a réservés à son Jean Bois acteur. Certes, il a changé les noms. Ici, Marguerite s’appelle Violette et le fils Duval s’appelle Alexandre D. … et il est inconstant. Jean Bois lui-même campe un Comte de Giray mûr et profondément épris de la belle tuberculeuse, personnage très riche, extraordinairement bien élevé, qu’il en faut beaucoup pour qu’il sorte de ses gonds, mais cela peut arriver !
Voilà : avec ce spectacle et cette « variation sur un thème connu », on  a envie de parler des acteurs et de la densité des personnages qu’ils incarnent, avec leurs sensibilités que Jean Bois, metteur en scène, s’est gardé de détourner. Dominique Constantin, en Violette, est, quelque part, la plus conventionnelle mais cette convention-là projette tellement d’émotion qu’on ne saurait lui reprocher cette apparence de premier degré. Marie Mergey en « Rose », fidèle servante maquerelle qui a élevé la prostituée de haut vol et l’a, pour ainsi dire, façonnée, apparaît ici dans la continuité directe de son rôle de fausse « Maman » des PRODIGES de Vauthier.  Seule Élisabeth Maby, « Pivoine », amie intime de Violette et son contrepoint vulgaire, m’a un peu irrité parce qu’elle en fait trop.

Que Dido Likoudis soit une magnifique actrice, c’est sûr. Qu’elle soit aussi une femme très belle, ce n’est pas non plus douteux. Qu’elle soit un grand metteur en scène, je n’en suis pas non plus certain. Son travail sur ŒDIPE À COLONE ne m’a en tous cas pas convaincu. Je crois qu’il est toujours périlleux de vouloir adapter les chefs-d’œuvre classiques à nos préoccupations actuelles. À tout le moins faut-il, comme l’osait Brecht, triturer le texte lui-même. Or Dido a plaqué ses angoisses de Gréco Éthiopienne en mal (dans son fors) d’identité culturelle, sur la traduction la plus ringarde (celle de Leconte de Lisle) d’une pièce de Sophocle profondément ancrée dans l’imaginaire de la mythologie ancienne. Quand Œdipe pénètre, à Thèbes, dans le bois sacré interdit aux humains, ce n’est pas à « l’étranger » que s’en prennent les gardes, mais au profanateur (d’ailleurs innocent puisque ignorant, du moins le croit-il jusqu’à ce qu’il se soit vraiment démasqué). Et puis cet « errant » volontaire qui s’est exilé après s’être arraché les yeux, pour expier les crimes que lui ont fait commettre les Dieux pour qu’ils servent plus tard aux psychanalystes à expliquer les troubles des humains, il est difficile de l’identifier dans nos têtes actuelles aux « errants » gitans, juifs, arabes, nomades de toutes races, que les peuples sédentaires s’emploient à canaliser, chasser de chez eux, parquer, rejeter, enfin tout ce que nous savons.
Il est donc tout à fait gratuit de faire arriver le vieillard dans une République « démocratique » mais musclée, gérée par un monarque éclairé dont les valeurs, c’est le moins qu’on puisse dire, ne sont pas les nôtres. On est, dans ce spectacle, constamment gêné par la contradiction entre ces costumes militaires modernes (ou le complet veston un brin colonial du roi), et le discours tenu par ces personnages. Mais surtout il y a quelque chose qui me semble irrecevable, injustifiable, c’est d’avoir choisi pour jouer Œdipe une femme, Jenny Alpha, dont on m’affirme qu’elle fut bonne actrice ailleurs, mais qui est ici inaudible, inécoutable, avec une étrange manière de mettre un vigoureux accent tonique sur les première syllabes de chaque phrase (que dis-je ? Quasi de chaque mot). Mais ce n’est même pas la question : s’il y a un rôle qu’il est impensable de faire incarner par une femme, c’est bien celui de ce symbole des complexes. C’est curieux cette manie qu’ont les metteurs en scène de vouloir se faire remarquer par des idées aussi gratuites. Déjà le Lear de Maria Casarès m’avait semblé bien injustifiable. Mais bon, il y avait la fiction d’une troupe en soi-disant recherche, en répétition. Mais Œdipe, enfin, c’est absurde !...
Voilà, j’étais donc bien triste au sortir de cette représentation donnée à la Ferme du Buisson. Je l’étais de surcroît pour une autre raison : la salle était bourrée d’adolescents, et ces jeunes gens, qui ne pouvaient que s’emmerder face à ce qu’on leur bâillait, sont restés pendant toute la soirée d’une sagesse incroyable. Respect pour l’œuvre et le travail ? Je pencherais plutôt pour de l’apathie. Cela m’a terrifié. Naturellement à la fin, les artistes ont eu droit à des applaudissements nourris et cadencés. On a dû leur dire que ça se passait comme ça ! J’étais terrifié.
Je dois conclure en risquant une brève comparaison avec le même spectacle vu en Avignon au Cloître des Célestins. Œdipe y était joué par un homme, un très bel acteur noir. Ca n’apportait pas la symbolique voulue de la « différence », mais ça ne gênait pas. Dido en outre avait utilisé les espaces verticaux proposés par le lieu et l’effet d’éloignement rendait moins étrange le choc des époques. Et puis le chœur, au demeurant peu utilisé, de musiciens éthiopiens s’intégrait mieux dans les arcanes du cloître.
Au fait, ces Éthiopiens, c’est bien le peuple de Thèbes qu’ils sont supposés incarner. Pourquoi se sont-ils donnés un roi et des flics blancs ? Comment la réalisatrice arrange-t-elle ce salmigondis racial dans sa tête ? Ouille ! Ouille ! Ouille !

J’aime beaucoup Gilles Zaepffel. Mais il faut avouer que depuis LA BRASSE À L’ENVERS et GRANDIR, il s’est isolé dans un univers ésotérique où le bonheur du spectateur n’est pas sa préoccupation première.
Pourtant, avec ALICES EN AFRIQUE, le dessein est clair. On part de Lewis Caroll et de l’aventure de son héroïne. On multiplie cette dernière et on en transporte les étapes dans un monde africain. Le résultat, présenté au Centre Wallonie-Bruxelles, ressemble à un exercice d’école où on n’a pas cherché la logique, mais un prétexte à s’exprimer pour les protagonistes, chacun selon sa nationalité (Burkina-Faso, Mali, Niger, Bénin) et sa spécialité. Il y a aussi quelques Blancs, dont une gamine, Judith La Bouverie, qui fera certainement une carrière car elle est formidable de présence, de rigueur, et d’envie visible de jouer. Naturellement, les Noirs, dont chacun sait qu’ils ont le rythme dans le sang, se voient confier surtout la partie musicale et dansée. Il y a quelques années, Richard Demarcy avait déjà fait baigner les artistes d’une Alice dans une scène emplie d’eau. Gilles Zaepffel le savait-il en infligeant le même pataugeage à son petit monde ? Sans doute pas.

« Les Trois Sœurs ». On semble ne plus savoir monter Tchékhov en France. Les metteurs en scène entendent tous accommoder les chef-d’œuvres du génial médecin à leurs sauces propres. Et tous se plantent (ou presque), parce qu’ils ont oublié ce que me disait Jacques Pruvost en 1950 et quelques : « Tu vois, quand je m’assois à mon piano dans le salon des Trois Sœurs pour créer l’atmosphère de la « fête » qu’elles donnent en l’honneur des officiers de la garnison de passage dans leur petite ville provinciale, c’est comme si je m’apprêtais à mettre de l’ambiance chez moi pour des amis. » C’était aux MARDIS DE L’ŒUVRE dans une mise en scène de Sacha Pitoëff, qui tenait le secret du mode d’emploi de son père : « Quand ça paraît long, c’est qu’il faut respirer encore plus lentement ». Je n’oublierai jamais le trio Tatiana Moukhine, Marie Mergey, Carmen Pitoëff (cette dernière inécoutable au point d’être admirable !).
Mais il faut reconnaître que l’adaptation au goût (russe) du jour qui nous est apportée au Théâtre de la Bastille par le Théâtre Krasnajapiesnja, a su, quelque part, restituer aux nostalgiques du vrai Tchékhov quelque chose de son âme. Pourtant, les facilités, clins d’yeux à l’Occident, foisonnent dans la mise en scène, à commencer par la démystification du Moscou d’aujourd’hui qui ne ressemble en rien à la terre utopique rêvée par les héroïnes. Au lieu de l’installation de chacun des quatre actes dans SA problématique, Youri Pobrebnitcko a imaginé une circulation de cour à jardin (surtout) et inversement qui fait que chaque scène est isolée de son (véritable) environnement. Et puis il multiplie les gadgets, comme celui du soupirail par lequel passent épisodiquement des gens et des choses.
Seulement voilà : il a su nous faire éprouver la trajectoire de chaque personnage et même, quelque part, son « parti » y aide. Car c’est en fait ça, le génie de Tchékhov qui veut que chaque protagoniste vive au rythme qui est le sien, intervenant lorsqu’il le sent, comme si chaque rôle avait été écrit d’un trait et ensuite injecté à petite touches dans l’univers commun. Certes, il y a une unité, qui vient de ce qu’un seul auteur a tenu la plume. Chez un autre, on pourrait le regretter pour que chacun ait encore plus une personnalité. Mais Tchékhov a su se diversifier dans l’unité du style. Ce génie-là est fidèlement restitué ici. Surtout, il y a les acteurs russes qui savent tranquillement injecter leur présence et le monde qu’ils sont chargés de présenter, chacun son monde intime sourdement exacerbé et disséqué au scalpel, mais sans ostentation et, pourrait-on dire, sans vedettisme des uns par rapport aux autres. Ils sont « un pour tous, tous pour un ». Pourvu qu’ils n’oublient pas ce riche enseignement qu’ils ont reçu. Il faut se réjouir de ce que Youri Pogrebnitchko ait su, si intelligemment, se montrer grand serviteur d’un texte et metteur en scène inventif.
La question que posait Jean-Jacques Gautier en 1950 demeure toutefois intégrale après cette « version très originale », qui démystifie l’utopie par une interruption brutale de la réalité d’aujourd’hui : et si la pièce se passait à Romorantin au lieu de cette cité provinciale russe, qu’en resterait-il ? Il est vrai que l’exotisme reste total pour moi. Le rêve des trois sœurs d’aller à Moscou reste russe et seulement russe, et la réalité vulgaire qu’on nous montre à la fin et aux saluts est celle d’un pays dont l’histoire n’est pas le nôtre. Mais justement, l’universalité du discours reçu ne vient-elle pas, précisément, de cet « éloignement » ?
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mercredi 24 janvier 2007 3 24 /01 /2007 23:34
EL ESPRESO DEL HIELO

18.11.93 - Me voici à Santa Marta, en Colombie, pour assister à la première étape de EL EXPRESO DEL HIELO, le train de la glace, qui va, de station en station, remonter les rails de l’ancien EXPRESO DEL SOL jusqu’à Santa Fe de Bogota. Je vais le suivre jusqu’au 28 de ce mois. Il est à Santa Marta jusqu’au 25, jour où il s’ébranlera pour ARACATACA.
La concrétisation de ce projet baptisé LOCOVIA est l’histoire d’un enfantement dans la douleur financière, mais dans l’enthousiasme, d’une équipe jeune, qui a continué l’entreprise même après qu’elle ait compris que non seulement personne ne gagnerait un sou, mais que, selon toute vraisemblance, les lendemains ne chanteraient pas.
Tout a commencé quand Coco, Didier Jaconelli, Napoléon dans la véritable Histoire de France, qui participait à l’épopée du CARGO 92 avec le ROYAL DE LUXE, a profité d’un trou de trois semaines dans le périple pour aller se promener en touriste à travers la Colombie. Il raconte avoir remarqué des voies ferrées, des gares proprettes avec des chefs de station et du personnel, et pas de trains. Au lieu de se contenter de cette simple observation qui prouvait seulement que ce pays, comme presque tous les autres sur ce continent, s’était asservi au « tout par la route », il s’est mis en tête, avec l’aide de Catherine Benaïnous, une jeune femme infatigable et d’un dynamisme pétant le feu, de remonter aux sources, c’est-à-dire à Monsieur Villegas, le patron de Ferrovias, la SNCF du pays. Apparemment le contact a été fructueux : Villegas affirmait avoir envie de remettre sur ses rails des trains de voyageurs. Coco a dit : « Et si, en préfiguration, on fabriquait un train spectacle ?... Et puis, tiens, puisque ce train serait sur la route de l’Expreso del Sol, pourquoi ne pas faire de la glace le thème de cette aventure : il y aurait un pain de glace de dix tonnes à l’intérieur d’un wagon tout en flammes. On ferait à chaque station une fête foraine, mais pas n’importe laquelle. Là encore le leitmotiv en serait la glace… » Excité, Villegas a annoncé qu’il trouverait un million de Dollars pour que ça se fasse. Jean Digne, pour l’A.F.A.A., a accordé d’abord cinquante mille Francs pour une « mission exploratoire ». Par sympathie pour une équipe du CARGO 92 qui avait su nouer des liens amicaux avec lui, au moment où Philippe Bouler et Pierre Orefice commençaient au contraire à l’agacer très fort.
Là-dessus, j’étais à Nantes pour voir la PARADE du Royal de Luxe pendant LES ALLUMÉS, et, tandis que je cherchais un restaurant pour apaiser ma faim, voici que Coco me saute au cou, m’embrasse, m’entraîne dans une pizzeria où il y avait déjà Cati, me dit qu’il quitte le Royal (il faut dire que la fin du « Cargo » n’a pas été très harmonieuse au niveau des rapports sociaux), me raconte son projet et me propose tout à trac d’en assurer l’administration. « Hum ! », fais-je, flatté de sa confiance et ému de ses marques d’amitié, mais conscient du fait que je me sais incapable de trouver l’argent si je n’ai pas à vendre quelque chose dont l’acheteur ait besoin évidemment. Je sais que je n’ai pas cet art, et je le leur dis. Mais Cati se récrie que ce n’est pas ce qu’ils attendent de moi. Le pognon, elle se charge de le trouver. Ils me demandent de le gérer.
En vérité, j’ai compris qu’ils avaient besoin d’une potiche, d’un Monsieur qui fasse sérieux et respectable, qu’on puisse trimballer dans les Ambassades et les Ministères et qui fasse rassurant. Il est certain que les gens du Royal n’ont pas laissé le souvenir partout d’un comportement sans reproches. Et que quand on voit la gueule de Coco, on peut se poser des questions avant de mettre sa main au portefeuille.
Entre parenthèses, je goûte assez le rôle qui m’est dévolu ici après avoir passé toute une partie de ma vie à retrouver une respectabilité, et trente années à n’être pas un citoyen à part entière. J’accepte donc, tout en me disant qu’il faudra être d’une très grande prudence. Ô prémonition !
Mais bon, l’A.F.A.A., sous la pression de Michèle Goldstein, Conseiller culturel, et de Denis Ven, numéro deux de notre Ambassade à Bogota, débloque cinq cent mille Francs, « en attendant de l’argent colombien », et voilà l’affaire partie.
Je ne vais pas en raconter ici les péripéties. À mesure qu’il apparaissait que ledit argent colombien serait tardif et sans doute insuffisant, j’ai multiplié les mises en garde. Très vite il est apparu que tous les participants dépensaient une belle énergie qui ne serait pas récompensée par un salaire. Il est même devenu rapidement évident que le budget voyages, fournisseurs etc. aurait du mal à être bouclé. Éric Fiévet, qui était un des artisans du propos, s’en est retiré au mois d’août. Je me suis vu reprocher de décourager les troupes par mes fax parisiens. Cela ne les a pas empêchés, je l’ai su plus tard, d’examiner entre eux la situation et de conclure que ce train, ils voulaient le faire, même à leurs corps défendant, même sans un sou à gagner.
Bel exemple, qui contredit ce que j’écrivais récemment sur l’apathie des adolescents d’aujourd’hui. Attention : ceux qui ont fait ce train ont dix à quinze de plus que les jeunes gens en question. Qu’est-il donc arrivé pendant cette décade ?
Donc, quoi qu’il en soit, me voici en ce milieu de journée du dix-huit novembre, sur les bords d’une piscine d’un hôtel de Santa Marta. Je pensais avoir ma couchette dans le train, mais Cati a prétendu qu’il n’y avait plus de place. En vérité, cela doit être la réalité à moins que ce ne soit une délicatesse,vu les conditions d’entassement et d’hygiène relative dans lesquelles vivent ces travailleurs, dont plusieurs ont été amochés, sous la chaleur moite de ce climat équatorial. Moi, j’ai l’air (relativement) conditionné. Je suis dans le quartier chic, côté cité balnéaire, de la ville, et cette ville est charmante. Tout y respire la paix et les vacances. Eux sont dans la gare, accablés par le soleil qui tape sur les tôles des wagons-lits dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ont été équipés succinctement.
À part ça, ma première impression au vu des wagons spectacles dispatchés sur plusieurs voies, ce qui veut dire que je n’ai pas vue sur le convoi construit, c’est que j’ai déjà dans ma vie rencontré des affaires à la bourre. Mais à ce point-là, rarement !
Restons calmes : la fête est pour dimanche et on n’est que jeudi. Mais ce tableau de gens dégingandés, sales, visiblement fatigués, errant au milieu et autour de wagons pas très frais eux-mêmes, ne correspond pas vraiment à l’image utopique que je m’en étais faite de loin. C’est d’ailleurs vrai : j’aurais dû y être préparé puisque les mots « romanichels », « gitans », « nomades », figurent dans le scénario.

19.11.93 - Eh bien mon impression en arrivant aujourd’hui vers douze heure au terrain est beaucoup moins pessimiste. C’est comme si un coup de balai et de rangement avait été donné. En fait, tous bossent, sans se presser outre mesure apparemment, à la préparation de la fête et je découvre que le désordre d’installation des wagons est en réalité l’ordre voulu pour la disposition de la fête foraine avec en retrait, mais de ce fait en vedette, la plateforme de la Mano Negra surmontée d’une grue. À côté, l’abominable homme des neiges est en train de s’articuler, pièce métallique étrange, sorte d’armature d’un petit géant à contexture d’animal préhistorique. Plus loin, le wagon dans lequel il y aura le pain de glace de dix tonnes, le fameux hielo, exhibe bien sa carcasse qu’on a déjà enflammée pour les essais. Mais la glace est en retard parce que je ne sais plus quel appareil, dont on m’a dit le nom mais j’ai oublié, a été confisqué plusieurs jours par la guérilla dans le camion qui l’acheminait. Ceci explique peut-être l’omniprésence autour du train de soldats, mitraillettes littéralement prêtes à tirer. Ca fait un peu étrange de voir tous ces Romanos sûrement tous vachement antimilitaristes, ainsi encadrés par des para sans humour. Et c’est vrai que Santa Marta a l’air vachement paisible comme ça, avec une population dont une bonne partie est pauvre, mais qui est en moyenne très gentille. Mais la première page des journaux annonce (en deuxième page, pleine page il y a des articles sur le train) l’assassinat d’un personnage sûrement important, puisqu’il avait des gardes du corps et que ceux-ci y ont passé aussi !
C’est dans ce climat qu’est venue la nouvelle que Medellin voulait aussi avoir le train et serait prêt à le payer cinquante millions de Pesos, ce qui sauverait la partie colombienne des frais à assumer. Si c’est la municipalité, n’est-ce pas, on n’a pas à se demander d’où vient l’argent. Cati et Coco sont donc tentés. Toujours aussi dynamique, Cati, transformée ici en chef de chantier, et quel chef, faisant face à tout et jamais de mauvaise humeur. Elle est vraiment exceptionnelle.
Voilà pour aujourd’hui. Le coucher de soleil (à dix-sept heure quarante) est magnifique sur la mer des Caraïbes et c’est l’heure où les moustiques attaquent.

20.11.93 - Journée entre parenthèses de vacances pures. Avec le papa de Cati, gros, très gros Monsieur proche de la soixantaine, et sa copine, une certaine Lili  beaucoup plus jeune que lui et très délurée, nous partons jusqu’à un village nommé Taganga et j’ai l’impression en y arrivant de me retrouver dans la Catalogne d’il y a quarante ans, c’est-à-dire d’avant le béton. Tout y est, y compris l’agression par les décibels, sauf que, bien sûr, ici, il ne s’agit pas de Sardane mais de disco très branchée. Nous avons fait une ballade en bateau jusqu’à une île très pelée où quelques personnes festoyaient d’un poisson au milieu de poules et de chats. Puis nous sommes arrivés à une crique où un restaurant nous attendait. Halte très sympathique auprès de ces gens qui ne communiquent avec le reste du monde que par bateau, et qui ont l’air heureux ! Nous étions leurs seuls clients. Ni bière ni vin chez eux. Seulement de l’eau, apportée par jerricanes. Ni radio ni télé. Les décibels sont pour le continent. Ils y sont, eux, pourtant, sur ce continent, mais derrière leur havre, il n’y a que des cactus et une espèce de garrigue vierge. Qui s’y aventurerait ? Il n’y a ni routes ni chemins et c’est très escarpé, rocailleux à souhait. Les serpents y pullulent sans doute. C’est la Sierra Nevada (la leur) qui se jette dans la mer direct, tout comme les Pyrénées là où je disais. Mais dans nos Pyrénées, il y avait des sentiers. Bref le terrain est idéal pour les maquis ! Mais quelle paix !!!


21.11.93 - C’est le grand jour. Assez tôt le matin je fais un tour au campus. Beaucoup dorment encore. Certains s’affairent, dont Coco, pas rasé depuis trois jours, qui s’agite pour honorer avec son fameux wagon le titre de l’Expreso del Hielo. Cati, impeccable de propreté, veille à tout, mais il y a un problème qui est qu’un des soldats chargés de la sécurité a été pris la main dans le sac en train de piquer un magnétophone. L’affaire est évidemment délicate à gérer. Je m’inquiète de quelques bricoles : le sol est dégueulasse, jonché de mille détritus. On m’affirme qu’un service de nettoyage a été pressenti. Et puis l’espace n’est pas immense. Comment vont-ils le gérer si vingt mille personnes se pointent : « Elles circuleront », répond Cati, qui commet là sa première erreur d’estimation, car quand je me repointe vers dix-sept heure, étonné de constater que la fête bat déjà son plein, c’est pour voir des gens innombrables plantés là où sont parce qu’ils sont dans l’impossibilité de bouger. Je crois que c’est une situation qui aurait pu faire basculer l’entreprise dans le mécontentement. J’ai vu des mamans qui cherchaient la sortie, entraînant leurs mouflets,d’un air de se demander ce qu’elles étaient venues foutre là.
Et ce d’autant plus que sur le podium central s’escrimaient deux marionnettistes peut-être pas mauvais, mais perdus devant cette foule compacte, et néanmoins interminables. Dans les trous, un Colombien dynamique vantait les mérites de CARACOL, et tout là-bas, enflammé, le wagon de Coco était ouvert. Pour y entrer, il fallait avoir un numéro. Le plus dur était d’y arriver. Et puis quelques gouttes ont commencé à tomber. Ca a un peu dispersé la foule et Cati en a profité pour lancer ce qu’ils appellent Roberto, c’est-à-dire un pur produit du Jurassic Park, tout en métal et crachant du feu, monstre articulé magnifique dont ne rougirait pas Jean-Luc Courcault. Il devrait même en être jaloux. Cette prestation est venue à point pour sauver l’entreprise, car les quelques gouttes s’étaient transformées en pluie drue. Les coupures de courant ont commencé. Je me suis dit que je n’étais pas équipé pour ce temps-là et que j’allais faire un aller et retour jusqu’à mon hôtel pour me mettre en tenue adéquate. Eh bien, j’ai été heureux de pouvoir faire l’aller dans un bus transformé en hors-bord, roulant dans des rues recouvertes déjà de plusieurs centimètres d’eau. On espérait que l’ondée serait passagère. Mais celle-ci s’est révélée durable.

22.11.93 - Ce matin le ciel est bleu et la journée s’annonce chaude. Naturellement, hier soir, le spectacle a été interrompu. La Mano Negra n’a pas joué. Et le public est rentré chez lui comme il a pu.
J’arrive vers neuf heure trente et je tombe sur une réunion un peu houleuse. Tous se rendent compte qu’il faut mettre de l’ordre dans la fête. Personnellement, j’essaie de soulever le lièvre du présentateur de Caracol, mais il n’entre pas en gros plan dans les préoccupations. C’est une erreur, car ce personnage vulgaire, espèce de Guy Lux qui répète toutes les trois phrases le nom de son patron Caracol, est en passe de donner à la fête un ton qui n’était pas celui que voulaient les protagonistes français. En outre, il donne à penser que ledit Caracol est le seul sponsor de cette affaire. Il se livre, me semble-t-il, à une véritable O.P.A. sur l’entreprise, qui est par lui récupérée comme purement colombienne. Si les journalistes français qui vont venir à Aracataca sont soumis à la prise de pouvoir de ce personnage, cela confortera les chagrins dans la pensée que la culture n’a rien à voir avec cette « variété », même si quelques numéros sont de qualité. Dans cette réflexion, j’ai le malheur d’ajouter que, Caracol pour Caracol, il serait bon de citer l’A.F.A.A. à Aracataca, et je me fais jeter par des gens qui ont dans la tête que s’ils ne sont pas payés, c’est la faute à l’A.F.A.A. Curieuse et dangereuse dérive. J’aimerais dire mes impressions à Cati, mais elle n’est pas disponible. Je voudrais aussi soulever le lièvre des marionnettistes qui ont tenu le podium central pendant une heure, portant une grande responsabilité dans le fait que la foule se bloquait elle-même. Je m’entends dire qu’ils ont plu aux enfants. Lesquels, grand Dieu ? Ceux du premier rang peut-être. Ou ceux que les parents portaient sur les épaules. Qu’on leur donne, en bout de piste, un espace « ninos », et tout le monde s’en portera mieux ! Mais bon, laissons-les réfléchir au-delà des répliques à l’emporte-pièce. Nous verrons le résultat demain.
Autre sujet de préoccupation : il y a dans le pays une certaine recrudescence des attentats. Ils visent les membres « repentis » de la guérilla. Et Fernando, qui a la responsabilité de l’organisation du voyage de la presse, s’inquiète du retour en bus en pleine nuit de cette fine équipe de Aracataca à Santa Marta, où elle restera logée, l’infrastructure hôtelière de Aracataca étant insuffisante pour ces Messieurs Dames. Je le trouve en train de s’ingurgiter du rhum avec le directeur local de Ferrovias. Je lui suggère de ramener les journalistes non pas en bus, mais dans un wagon du train, et le voilà qui s’exclame que c’est la bonne idée, que je suis génial de l’avoir trouvée, avec un enthousiasme que je trouve un brin suspect. J’en aurai l’explication plus tard. Il cherchait justement à convaincre le directeur en question d’adopter cette solution et l’autre faisait des embarras. Je lui ai apporté un appui inespéré car, du coup, le bougre n’a plus osé dire non.

23.11.93 - La deuxième représentation à Santa Marta est pour tout à l’heure. L’horaire a été allégé. Il n’est plus question de dix-sept heure à deux heure mais de dix-huit heure à vingt-deux heure, et chaque prestation artistique a sa place et son horaire assignés. Il paraît que le problème du présentateur a été résolu. On verra.
Je me suis informé sur « Roberto ». Je l’aurais bien managé pour des festivals de rues en France car c’était réellement un superbe « produit ». L’ennui, c’est qu’il a été fabriqué ici par une équipe franco-colombienne directement sur son wagon plateforme ! Il faudrait donc le refaire et je crains que le coût ne soit rédhibitoire. Dommage, mais je ne ferme pas complètement l’hypothèse quand même… À part ça, le temps est au beau moyen. Cette nuit, il a tonné mais il n’a pas plu.
Et voilà que dès seize heure il y a foule sur le terrain. Il y a de la dynamique dans l’air et de la fausse improvisation qui s’étale à droite et à gauche dans l’espace. Malheureusement à dix-sept heure, la même faute qu’avant-hier est commise : les marionnettistes prennent pendant une heure possession du podium central et, comme c’est forcément par là que les gens arrivent, un bouchon ne tarde pas à se créer, les arrivants venant s’agglutiner à ceux qui sont déjà là. Il devient bientôt impossible de bouger. En plus, c’est le moment que choisissent les militaires pour faire évacuer le premier étage de la gare où il y a une terrasse. Des mamans qui y avaient installé leurs mômes pour qu’ils voient le spectacle, à eux destinés, ont été expulsées manu militari et rejetées au fond de la foule du rez-de-chaussée.
À dix-neuf heure, les French Lovers ont effectué une prestation tout à fait performante qui a remis de l’ambiance. Il y en a qui avaient besoin de ce coup de fouet, c’étaient ceux qui, sagement, faisaient une interminable queue pour être admis à visiter le « musée de la glace » qui, franchement, avec ses cinq ou six objets mal gelés, et même fondants, vue la chaleur environnante, ne valait pas le détour. Le fameux wagon au glaçon géant était, lui, fermé au public, le glaçon n’étant pas encore « pris », responsable : la guérilla ! Ce concert des French Lovers aurait pu, me semble-t-il, se prolonger un peu, mais « on » leur avait imparti vingt minutes et ils ont eu la discipline de ne pas dépasser trente minutes. Dans leur style, ils sont très bien, avec une solide et sympathique pêche.
A suivi une heure que je n’ai pas trouvée franchement réussie, malgré les exhibitions amusantes et appréciées de quelques trapézistes, l’exhibition sur scène de « tambours », le jeu de la Capoeira (lutte brésilienne dont Cati est ceinture brune ou noire, je ne sais plus). Il n’y a pas eu l’apparition annoncée du Yéti. Surtout, il y a eu cette foule trop compacte qui restait trop immobile, attendant elle ne savait pas trop quoi et qui n’est venue qu’à dix-neuf heure trente quand la Mano Negra, après une interminable (et très décontractée) installation, a commencé à jouer un morceau d’outre planètes pour annoncer Roberto, qui est décidément un produit remarquable. À partir de ce moment, la fête a tenu le parcours jusqu’à la fin du concert de la Mano Negra. À la fin du « Roberto », le canon à neige est venu combattre le monstre, mais sa neige n’était pas très performante. Elle avait la fraîcheur de l’eau glacée, mais la couleur blanche n’était qu’un peu au rendez-vous. Le jet de flotte authentique sur la carcasse métallique, effectué par les pompiers, a été plus spectaculaire. Un enfant a dit : « Tu te rends compte, il a fallu les pompiers pour le calmer ».
Je me rends compte en relisant ces lignes que je donne trop d’importance aux imperfections, car nonobstant, ce fut globalement une réussite. D’ailleurs les gens ne voulaient pas partir et tout autour du campus, signe qui ne trompe pas, s’étaient installés des petits vendeurs de bouffe, qui n’avaient d’ailleurs pas le succès espéré : à vingt-et-une heure trente, il m’a semblé qu’il leur en restait beaucoup à écouler. La gratuité de la fête n’avait peut-être pas inspiré aux gens d’y dépenser des sous.
À propos de la fête, dont il me semble certain que son problème à Santa Marta aura été la difficulté à gérer un espace trop exigu, peut-être faudrait-il la couper plus franchement en deux parties, soit dans le temps, soit, surtout, dans « à qui elle s’adresse ». Car d’une part, il y a les familles, avec mômes, qui viennent, politique en moins, à quelque chose comme une « Fête de l’Huma  bon enfant. Et puis il y a le concert de la Mano. S’il y avait deux cents jeunes à l’accompagner en sautant, mains en l’air, tous plaqués contre la scène, c’est un maximum. Derrière, une foule sage regardait les contorsions des artistes avec tranquillité.
À noter qu’à deux reprises je suis allé sur la Croisette de Santa Marta, à quelques encablures de la fête. Là aussi il y avait beaucoup de monde, pas toujours très rassurant et, pour la première fois, j’ai eu l’impression d’y croiser des mômes ayant faim, agglutinés aux grilles des restaurants de plein air. Ceux-là avaient dû être chassés de la fête s’ils y étaient venus, par le service d’ordre.
J’allais oublier de dire qu’on avait dû sermonner le présentateur Caracol, car il était devenu singulièrement discret. Il ne m’a pas manqué.
Une réflexion : ma faible connaissance de la langue colombienne m’a fait me demander plusieurs fois de quel pays j’étais. Et quand je répondais « Français », ça ne semblait pas dire grand-chose à mes interlocuteurs populaires. En dessous d’un niveau social certain, notre contrée lointaine est inconnue, et notre monnaie soi-disant « forte », itou. 

24.11.93 - Cati m’avait donné rendez-vous à dix heure pour qu’on fasse le point. Mais quand j’arrive, elle est en train de distribuer les défraiements et Fabrice, en face d’elle, copie les passeports de tout le monde à la requête de l’immigration.
Les French Lovers doivent tout à l’heure monter dans la montagne, pour donner une aubade aux enfants d’un village protégé par un restaurateur belge qui tient une pizza. J’irais bien, mais il y aura tout à l’heure une réunion préparatoire à la venue de la presse et je préfère y être. Il semblerait que les nouvelles de Paris soient assez bonnes question fric pour LOCOVIA, mais j’attends d’être sûr pour respirer. Ici, je ne suis plus trop inquiet. Je ne crois pas maintenant que CARACOL et les autres « sponsors » laisseront tomber l’équipe, qui n’a plus en poche que cinq jours de défraiements. Disons qu’à Paris la situation, sans être désespérée, est sérieuse. Ici elle a toujours l’air désespérée mais elle n’est pas sérieuse.
En fait, ce qui est inquiétant, c’est le temps. Hier soir il n’a pas plu pendant la féria, mais c’est venu après et aujourd’hui c’est très menaçant. Plus que menaçant même. Nous avons droit à un gros orage. Je revêts mon imperméable qui fait l’objet de l’intérêt un peu trop voyant d’un sergent bedonnant de l’armée colombienne. Mais je résiste à ses sollicitations.
Et puis il faut bien dire que les relations entre les partenaires ne sont pas toutes au beau fixe. Cati ne cesse d’enregistrer des doléances, de calmer des conflits internes qui ne sont pas encore bien graves. Mais il ne faudrait pas qu’elle-même craquât. Car elle est vraiment seule à tenir l’affaire à bout de bras. Bouchon lui est sur le terrain un auxiliaire précieux (j’apprends incidemment que les quarante mille Francs qui font partie des dettes de LOCOVIA concernent un emprunt qu’il a personnellement fait à sa banque, pour dépanner les copains en difficulté d’argent à Bogota). Mais c’est une tête de lard. Et Coco, handicapé par son accident à l’œil, qui le fait souffrir et dont on craint qu’il ne mette sa vue en danger (n’oublions pas qu’il est borgne), est de plus en plus isolé, préoccupé par son musée et son pain de glace, qui ne prend pas comme il aurait voulu (or le prétexte de la machine confisquée par la guérilla commence à ne plus être aussi valable à mesure que le temps passe). Concepteur du projet, il n’en est pas le patron. Ce n’est pas un chef. En plus, lui non plus n’est pas toujours aimable avec tout le monde.

25.11.93 - C’est le jour du départ du train pour Aracataca. L’horaire annonce dix heure, mais à neuf heure vingt le train est toujours coupé en morceaux, dans la disposition du spectacle à Santa Marta, et les manœuvres n’ont pas commencé. Bouchon maugrée parce que, en plus, « il y en a qui se réveillent, il y en a qui déjeunent ».
Coco va rester à Santa Marta pour se faire soigner. Il accueillera la presse française avec Fernando. Très bien. Je n’étais pas trop tranquille de savoir nos journalistes en tête à tête avec ce Brésilien homosexuel dont Cati est enchantée, mais qui ne me paraît pas personnellement très fiable. Je le trouve flou. Je me suis, en attendant le départ, installé dans le wagon-bar. Ce départ se fait fortement attendre, puisque c’est seulement à douze heure quarante-cinq que le convoi, laborieusement reconstitué au prix de multiples manœuvres qui me rappelaient, en travaux pratiques, les équations de mon enfance : sachant qu’une voie de garage a deux cents mètres de long et qu’il faut y caser vingt-deux wagons ayant de dix à dix-huit mètres de long, compte tenu d’une voie annexe qui a un butoir de soixante-dix mètres, quel est l’âge du chef de gare ? Je ne fais pas le voyage jusqu’à Taracataca, car l’index  m’indique que je ne pourrai pas rentrer le soir. Il n’y aurait plus de bus après dix-huit heure, rapport aux bandits qui les arrêteraient pour rançonner les voyageurs. Je profite donc d’une circonstance pour me rapatrier à Redadero et je le regrette un peu, mais pas tellement car le temps se met carrément au très mauvais et nos pauvres journalistes vont atterrir sous une pluie battante.
Reste que ces deux heures passées dans le train seront pour moi un souvenir grandiose, car tout au long de la voie, le passage du train faisait événement, et il fallait voir ces myriades de mômes le saluant avec enthousiasme… Enthousiasme qui ne se retrouvait pas toujours sur la gueule d’adolescents butés. Un hélicoptère nous a survolés un moment, mais j’y ai vu à tort la main de la police car Ramon Chao en est descendu tout content d’avoir fait un reportage pour CARACOL. Les militaires ont d’ailleurs quitté le train à un arrêt qui avait été arrangé pour eux.
En fait, si je compare cet étonnant convoi hétéroclite, mais quand même avec une sorte d’unité, c’est évidemment à une caravane de cirque qu’il fait penser, avec ses wagons-lits qui ont l’air de roulottes et ses wagons spectacles et publicitaires. Archaos pourrait se trimballer ainsi.

26.11.93 - Ca m’a pris tout à coup d’avoir envie de rentrer chez moi. Je me suis dit que deux heures de voyage dans le train, c’était suffisant pour me faire une opinion, puisque je n’étais là, en somme, qu’en touriste. Je suis passé à AVIANCA et j’ai fait changer ma réservation pour samedi.
Et puis j’ai été attendre l’arrivée de la presse française et du secrétaire général de l’A.F.A.A. à l’hôtel que Fernando m’avait indiqué. Ces pauvres journalistes sont arrivés avec six heures de retard. À cause des orages, leur avion est allé se poser ailleurs et n’est reparti que lorsque la piste avait cessé d’être mouillée. Il n’y a pas vraiment de ténor parmi eux. Fabienne Pascaud et Colette Godard viendront à Bogota. Armelle Héliot a dû se faire excuser. Elle avait oublié de prévenir son rédacteur en chef. Franchement je préfère ça. Cette salope aurait été capable de confirmer le point de vue de Toubon, pour qui cette entreprise est un « enfant bâtard du Cargo », le genre de choses que la France ne devrait plus faire. Il y a là un type de LIBÉ, une fille de NOUVEL OBS, quelqu’un d’ANTENNE 2, deux ou trois représentants de LA VIE DU RAIL, très intéressés par l’écartement des voies : quatre vingt et onze centimètres, et un type du JOUR.
Tandis que je les attendais, j’ai vu se pointer Chantal Colas. Cette nana est venue en Colombie avec une mission de l’A.F.A.A. à l’initiative de Coco. Elle devait suivre le train et raconter sa vie tout au long du parcours. Mais elle s’est faite jeter par Cati, qui lui a déclaré tout à trac qu’elle ne se souciait pas que quelqu’un racontât les petites histoires des Locoviens. Version de Cati : « Elle a rédigé ses dix premières pages et c’était complètement nul. Manu a dit qu’il n’en voulait pas. C’est encore une des idées à Coco. » J’ai cité cette réponse parce qu’elle recoupe plusieurs détails antérieurs, d’abord sur les rapports entre Cati et Coco : elle n’aime pas qu’il prenne des initiatives. C’est à elle de décider, de choisir ses collaborateurs, elle seule, avec de surcroît une certaine allégeance à PATCHANKA, c’est-à-dire à l’entreprise de production de la Mano Negra. Je l’avais bien ressenti moi-même quand j’avais pris l’initiative de commencer à négocier un film avec ARTE. J’avais mis les pieds dans un domaine réservé. À l’époque je ne l’avais pas trop bien pris, d’autant que ça m’avait embarrassé par rapport à des personnes qui s’y étaient mouillées. Mais je vois que ce qui était en cause était plus général.
Quoi qu’il en soit, la Chantal Colas a quand même sans vergogne utilisé les deux billets d’avion que Jean Digne lui a accordés au titre de cette « mission » qui a tourné court, et à présent elle s’agglutine au voyage de presse. Je ne suis pas trop rassuré sur ce qu’elle raconte car je crains qu’elle ne soit très langue de vipère.
Cela dit, il paraît que l’arrivée du train à Aracataca a été grandiose. L’harmonie municipale attendait et les gens se précipitaient pour toucher les artistes. Plusieurs heures durant ils étaient restés là, à « esperar »… car le convoi est arrivé à la nuit tombée, vers dix-neuf heure…
Pour ce qui est de nous, je veux dire la presse et moi, nous avions rendez-vous à dix heure avec Fernando qui devait accompagner ces V.I.P. en bus jusqu’à Aracataca. Nous l’avons tous attendu jusqu’à onze heure. Si c’est ça le collaborateur fiable de Cati, merde alors… Faire glander une heure des journalistes… Heureusement qu’ils étaient de bonne humeur. Mais ça m’étonnerait bien qu’il n’y en ait pas un, ou une, pour dire qu’ils auront passé une bonne partie de leur voyage à attendre. Valérie Samuel a su, très bien, s’occuper d’eux.
Aracataca est une ville de quarante-cinq mille habitants, mais on dirait vraiment un village. C’est très pauvre, très délabré, avec une population qui, visiblement, court jour après jour après sa nourriture. C’est la ville natale de Garcia Marquès qui est ici l’objet d’un authentique culte de la personnalité. On a fait visiter à nos journalistes la maison de sa jeunesse, et je n’ai pu m’empêcher d’évoquer la visite que j’avais faite en 1969 de la maison d’Enver Hodja en Albanie. Ce culte est pathétique venant de ces gens à quatre-vingt pour cent analphabètes. Ce plongeon dans un monde à des milliers de kilomètres du nôtre, a plu à nos chroniqueurs qui ont résolu, pour la plupart, d’y passer toute la soirée de la fête, et la nuit à l’hôtel. On l’a trouvé, cet hôtel, baptisé « Résidence Montpellier » et répondant, tous comptes faits, à la définition du Un Etoile NN. Le déjeuner s’était fait non pas dans un restaurant, mais dans le patio d’une mamma qui avait fait un pot-au-feu géant, très semblable aux nôtres, sauf que les légumes étaient un peu différents.

27.11.93 - Je n’aurai pas vu le spectacle à Aracataca. À cette heure-ci, il se déroule et je suis dans l’avion qui me ramène à Paris. Mais, ayant vu ce que j’ai vu, je l’imagine très bien, événement dont cette population se souviendra certainement toute sa vie, avec surtout, plus que les concerts et les numéros, le souvenir de l’irruption dans sa quotidienneté de ces énergumènes tatoués, mal fringués, admirablement bricoleurs DE LEURS PROPRES MAINS, quelque part OUVRIERS comme eux quoique surgissant d’un univers dont ils ne voient jamais que la facette riche, et pourtant artistes, acrobates, marionnettistes, lutteurs… il ne manquait que les clowns… La grande, très grande originalité de ce train, c’est que l’installation de la fête se fait à livre ouvert et que ce sont les protagonistes eux-mêmes qui la font.
Je crois que Coco avait pressenti à quel point son entreprise dépassait le niveau d’un simple produit « culturel ». Il peut être content. Sa caravane ferroviaire dans ce pays instable est quelque chose de très fort, y compris parce qu’elle court des risques. Il y a eu quarante assassinats de personnalités en Colombie ce dernier mois. L’ambassadeur de France est contre l’aventure. Qu’il vienne donc, sur place, et Toubon avec lui, se faire une idée de ce qu’une certaine France peut faire dans un pays, même si on ne parle pas tellement d’elle ostentatoirement.
Reste que je pousserai un soupir lorsque, le trente et un décembre, l’aventure s’achèvera.

Je crois que je dois ajouter que cette épopée a couté très cher à mon agence de voyages car LOCOVIA a été en fin d’un parcours qui s’est révélé de plus en plus médiocre et qui ne s’est pas achevé comme prévu au cœur de BOGOTA mais, presque clandestinement dans la banlieue de la capitale dans l’ncapacité de lui payer une quarantaine de voyages. Il n’y a eu aucun procès. Mes amis ont assumé.

06.12.93 - Ca va faire un peu snob, mais à peine revenu de Colombie, voici que je me retrouve à Bucarest pour assister à une représentation en langue française d’une pièce de Matei Visniec, qui s’appelle « Théâtre Décomposé ». Elle est jouée par trois très bons acteurs et par la vedette du « CHÊNE », le film de Pintille, Maia Morgenstern, qui vient justement de se voir décerner en Allemagne le Prix de la meilleure actrice européenne.
Tout de suite, la comparaison avec les SIX PERSONNAGES de Sophie Loucachevsky s’impose puisque, là encore, il s’agit de la Roumanie, des Roumains et de leurs problèmes existentiels de l’après dictature. Visniec, émigré en France, a écrit ces monologues directement en français. Le spectacle, installé devant et dans une sorte de castelet d’où sortent les protagonistes et qui lui-même se déplie parfois pour montrer un décor simple et un brin surréaliste, se présente donc à la manière de Philippe Minyana comme une série de discours proférés par une personne à la fois. Une passerelle négligemment jetée sur les fauteuils de la salle permet aux artistes d’aller chercher le contact des spectateurs très près d’eux, mais jamais agressivement. C’est par cette passerelle qu’Horatiu Malaele ouvre le spectacle avec une convivialité désinvolte, avant d’entreprendre un exposé brillant sur les vertus du lavage de cerveau. Son successeur, Mircea Diaconu, nous parle du cercle à l’intérieur duquel nous sommes tous enfermés.
L’apparition de Maia Morgenstern est un très grand moment. Cette superbe femme dégage une présence très forte. Un peu plus tard dans le spectacle, j’ai trouvé qu’elle en faisait un peu trop dans l’agitation par rapport à la sobriété des garçons, mais son apparition première était très émouvante. Je ne vais pas tout vous décrire. Chaque monologue est un tout en soi. La dernière scène réunit les quatre protagonistes autour de la prononciation du mot « ficelle », qu’ils finissent par faire scander par les spectateurs.
Par rapport au spectacle de Sophie Loucachevsky, on peut parler d’un thème traité ici au premier degré, alors que la transposition de cette révolution étrange dans les discours d’auteurs français introduisait une notion de distance. Le public roumain a préféré cette approche venant d’un écrivain roumain. Elle est sûrement plus authentique. Mais il n’est pas sûr qu’en France la démarche ne paraisse moins riche. D’autant plus que la metteur en scène d’ici, Catalina Buzeianu, sympathique mémère qui a su s’accommoder des contraintes chaucesquiennes, est une honnête servante des textes qu’elle a cherché à rendre vivants avec l’aide d’artistes au métier parfait. On est loin avec elle d’une « relecture ».
Concluons en rendant un hommage à la francophonie très audible de ces acteurs roumains, qui semblent manier notre idiome comme si c’était le leur avec à peine un léger accent.

Début décembre - Ceux qui pensaient voir en MASQUES, le dernier spectacle de François Cervantès, le troisième volet de la trilogie nomade entreprise avec ON A MARCHÉ SUR LA TERRE et QUELQUE PART AVANT L’ÉQUINOXE DE PRINTEMPS, sont un peu étonnés car ils n’y retrouvent guère le thème de l’errance, et en tous cas pas du tout les images de la fin du voyage. À moins que justement dans l’esprit de l’auteur, ces masques ne soient le symbole de son impossibilité de conclure. Tout dans ce spectacle présenté à la BARBACANE de Beynes, avec la participation active de Didier Mouturat qui signe les masques eux-mêmes, le distingue des deux précédents : le dispositif scénique très simple, en sol de praticable à nu, seulement percé par le même trou dans lequel s’inscrivent les musiciens ; et surtout le fait qu’ici le langage parlé soit prépondérant.
C’est un langage parfois très écrit. Cervantès signe d’ailleurs le texte. Mais on a souvent l’impression que ce qu’on entend est le fruit d’improvisations. Et en vérité tout le spectacle apparaît comme un travail d’atelier, où les masques auraient été prétexte à obliger les corps à devenir expressifs puisque les visages se fermaient à la mimique. La recherche a beaucoup emprunté aux techniques orientales. Forcément : elles sont de bons guides en l’occurrence. Amusants sont à l’occasion les discours tenus, les histoires racontées. Il n’y a pas de fil conducteur. Chaque séquence est un tout en soi. Cervantès éprouve le besoin d’en avertir le public un peu comme s’il s’en excusait, non pas de cette absence d’anecdote globale, mais de n’avoir pas abouti son projet. En bref, on assiste au spectacle avec un esprit qui se sent le droit de vagabonder, de rêver, sans trop chercher les repères, et sans ennui avec de temps en temps des perles à déguster.
Comme dans les autres spectacles de cette équipe, la musique est essentielle, faite souvent de simples indications sonores et à connotation orientale, bien sûr, quand elle se structure. Elle s’est évidemment fabriquée au fil des ateliers.
Pour finir, je dirais que le moins satisfaisant, ce sont, me semble-t-il, les masques eux-mêmes. Les acteurs ont un grand besoin du renfort des costumes pour donner la vie avec des démarches et des gestuelles très composées, aux personnages à travers lesquels ils espèrent nous communiquer « ces aspects d’humanité qui cristallisent les questions, les contradictions, les élans, qui nous traversent, qui puissent esquisser un paysage des années que nous vivons. » (extrait du programme signé François Cervantès).
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander

Calendrier

Décembre 2009
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus