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Jeudi 25 janvier 2007
 02.05.91 - Je n’ai pas parlé de L’ÉTRANGER de Camus à Fort-de-France parce qu’il n’y avait pas grand-chose à en dire.
Fanny Auguiac est une bonne organisatrice. Les quatre représentations qu’elle a achetées pour sa salle du CMAC, dont l’épitaphe « foyer » dit bien l’origine, étaient pleines à craquer, deux d’entre elles, il faut le préciser, de scolaires peu enclins à respecter l’univers de Camus. Elles furent galères pour les comédiens. Fanny Auguiac a fait du chemin depuis le temps où la mairie de Fort-de-France stigmatisait en elle les « spectacles de la Préfecture ». Il est vrai qu’entre-temps, elle s’est mise à représenter un pouvoir de gauche, et non plus de droite comme lors de son arrivée.
Quoi qu’il en soit, elle a pu cette année organiser avec le Centre Dramatique Régional d’Elie Pennont une table ronde, prélude à des « états généraux » sur le théâtre dans les Caraïbes. J’ai été chargé de besogne, à savoir, expliquer à ces messieurs et dames que le marché français était super encombré ; je leur ai suggéré d’ouvrir en Avignon pendant le festival un espace « Caraïbes », où on mangerait du boudin créole en buvant du Planteur, où on écouterait de la musique créole (dans ce domaine ils font le poids), et où on donnerait des spectacles. Bien sûr, ai-je ajouté, ils faudrait qu’ils soient extraordinaires au sens littéral… Mais ça n’inquiète pas Elie Pennont, qui va monter prochainement LA TEMPETE, version Aimé Césaire. Il est sûr de son génie. En tous cas,  maintenant, ils brodent tous dans leurs têtes. Moi, j’ai fait un tabac très personnel.
Et, je dois l’avouer, mon séjour en Martinique a été reposant en ce sens que le pays est magnifique. On y trouve toutes les commodités occidentales. Il y a des pauvres, certes, mais pas des miséreux et, je ne sais pas si on apprend aux enfants que leurs ancêtres les Gaulois avaient les cheveux blonds (je ne le crois pas), en  tout cas ils sont tous scolarisés et on n’en voit aucun mendiant ou exerçant des petits métiers dans la rue. Et puis, ce colloque a été fructueux en liens établis, par exemple Syto Cavé, que je ne connaissais pas… ou rétablis, comme Marie-Hélène Falcon, directrice canadienne du Festival des Amériques qui a convenu qu’il faudrait bien que nous fassions quelque chose ensemble.

L’arrivée en Haïti m’a remis les pieds sur terre : nous étions là depuis une demi-heure dans la salle de livraison des bagages de l’aéroport de Port aux Princes quand, enfin, Monsieur Minetti, sous-directeur de l’Institut Français, s’est pointé.  Entre-temps, j’avais essayé de téléphoner, mais le téléphone ne marchait pas. J’avais arpenté le trottoir, par trente-trois degrés à l’ombre, demandant à tous les véhicules qui paraissaient avoir été envoyés par lui si c’était le cas. J’avais eu largement le temps de m’énerver et je le lui ai fait sentir, ce qui ne lui a pas plu. Là dessus, il nous a emmenés à son institut et Jacky a été obligé de poireauter deux heures en attendant que le comptable veuille bien se pointer pour payer les défraiements. Quand il lui a été demandé s’il rembourserait les visas, il a eu l’audace de répondre que ce n’était pas dans le contrat. « Et pourquoi pas le test sur le sida ? ». Vous voyez la classe. Pendant qu’on glandait, le Directeur, Vandercruisse (ou quelque chose comme ça), est venu voir, en ayant bien l’intention qu’on lui réponde que « oui », si tout allait bien. C’est le sosie de Robert Georgin avec constamment à la bouche une pipe. Sa femme fait fonction de relations publiques. Elle a arrangé pour demain trois interviews radio et deux TV, dont une en scène jouée. Je dois dire que les gens du THÉATRE EN PIÈCES sont vraiment en or, car ils s’exécuteront sans rechigner, et même avec une bonne humeur, tandis que Jacky et Béatrice Rousseau s’échineront à un montage difficile avec l’aide d’un personnel disparaissant sans cesse et se demandant visiblement pourquoi il fallait se donner tant de mal. Le soir, cent cinquante spectateurs environ, bien sapés, à dix-huit heure trente, assisteront avec recueillement au spectacle, et lui feront, à la fin, un accueil très chaleureux.

J’ai pris quelques photos de l’Hôtel Olaffson, parce que c’est une assez extraordinaire bâtisse en style colonial, dont les chambres ont été, au fil des ans, occupées par des hôtes illustres. Graham Green y a écrit, paraît-il, quelques œuvres en contemplant de sa terrasse une végétation luxuriante, écran bien utile pour séparer les hôtes privilégiés de ce palais (au demeurant assez inconfortable si on s’en tient aux étoiles NN de notre temps, mais le cadre vaut qu’on passe sur des robinets fantaisistes et des ampoules vacillantes, voire fréquemment en panne), d’une réalité haïtienne vraiment monstrueuse. La misère de ce peuple vous saute à la gorge dès la route entre l’aéroport et la ville, avec au bord des bidonvilles d’immenses tas d’ordures accumulées, brûlant vaguement en lâchant une fumée grisâtre. Juste à côté, des femmes vendent des nourritures en chassant vaguement des essaims de mouches. Ca vous atteint d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un quartier isolé, mais de l’ensemble de la ville basse, celle qui, quand il pleut, reçoit en prime les déjections de la ville haute qui dévalent comme elles peuvent en l’absence de tout-à-l’égout. C’est dans cette ville basse, sorte d’énorme marché aux puces (sans folklore), qu’est situé l’Institut Français, « mal placé » par rapport à sa clientèle qui habite plutôt, tiens donc, sur les hauteurs (qui sont réellement hautes). L’hôtel Olaffsonn est à mi-pente. La seule note un peu gaie, ce sont des petits autobus très brillamment coloriés, et qui, tous, sont « baptisés » du genre de « Dieu t’aime », « Souviens-toi que tu es poussière », « Dans la main du Seigneur », « Dieu est ton maître », j’en passe et des meilleurs, l’obscurantisme chrétien est ici à la fête permanente.
Après la soirée du vendredi  3, Monsieur Vandermachin s’est fendu d’une invitation à dîner pour la troupe, et pour une bande de cinéastes africains qui participent, dans son Institut, à une « semaine du Cinéma Africain », dont le programme m’a paru intéressant. Cela m’a valu de faire la connaissance d’un gros Monsieur très sympathique, qui est l’auteur du film « De Hollywood à Tamanrasset ». Je lui ai dit tout le bien que je pensais de son film. Il était très content.

Samedi matin, la troupe se met en veine de faire ses achats pour les cadeaux. Nous marchons dans un soleil qui devient au fil des heures de plus en plus redoutable.
La première halte est pour un musée de l’art haïtien qui est surtout une boutique de vente, tenue, étonnez-vous, par une dame toute blanche au verbe haut. Nos amis auraient pu y trouver tout ce dont ils avaient besoin, mais nous fûmes rejoints par Patrick Potot et sa nouvelle conquête, un beau Noir nommé Frédéric, qui affirme posséder un château dans le Poitou-charentes et vouloir y monter un festival avec au programme LA TRAGÉDIE DU ROI CHRISTOPHE. Et ce mentor nous entraîna au Musée de l’Histoire d’Haïti, très bel endroit qui jouxte le Palais Présidentiel, très instructif bien sûr, et de là au marché des artisans, où nous nous trouvâmes plongés dans une ambiance de type souk arabe à la puissance dix tant il y avait de gens serrés les uns contre les autres, qui tous avaient quelques chose à vendre. Des choses curieuses d’ailleurs, allant de la peinture naïve à des objets grossiers peinturlurés sur métal ou sur papier mâché. Haïti aurait été le paradis pour le Douanier Rousseau. Malheureusement, on ne pouvait rien contempler. L’agression finissait par devenir obsédante. Nous avons fui, nous frayant un passage dans des allées super étroites, jusqu’à ce qu’un taxi brinquebalant veuille bien nous charger tous les cinq et nous ramener dans le havre de l’hôtel Olaffson. Certains avaient les bras très chargés d’objets, dont je me demande ce qu’ils en feront une fois rendus à Paris. Il faut dire que dans ce marché les touristes n’étaient pas légions. C’est la raison pour laquelle nos cinq gueules blanchâtres ont déchaîné tant d’empressements.

Je suis resté à l’hôtel, cette soirée du samedi, pendant que la troupe jouait cet ÉTRANGER que je vais finir par savoir par cœur. Ils sont remontés vers vingt-et-une heure trente, contents d’avoir eu, cette fois-ci, une salle pleine (le bouche-à-oreille a donc bien fonctionné) et chaleureuse.
Les Directeurs de l’Institut se sont excusés : il y avait à l’Ambassade une réception en l’honneur de Monsieur Péteuil, du Ministère de la Coopération, en tournée d’inspection.

RETOUR EN FRANCE

Vers le 15 mai, j’ai fait un saut à La Villette pour voir RADIX, cette coproduction franco-soviétique qui avait déplacé tant de structures au niveau du soutien. Bizarre comme les gens se laissent doper par les discours d’un type, plus entreprenant pour faire mousser son projet qu’habile à le réaliser. La liste des partenaires financeurs est impressionnante. Résultat : ce que les Allemands appellent une « bunte Abend », soirée colorée, avec un petit peu de tout, sauf qu’ici, il est clair qu’ON a eu les moyens. Une seule chose intéressante : un coureur qui, pendant toute la soirée, court un marathon devant un travelling sans césures de la ville de Leningrad. On finit pas ne plus regarder que ça.

29.05.91 - Les Piétons présentent à IVRY une réflexion en images et en son de ce qu’est la ville. Un peu du projet sur LA FOULE dont avait rêvé Michèle Guigon, peut-être. On pense aussi à Star – Job, à un certain automatisme gestuel par moments. Vingt personnes, garçons et filles, vont et viennent devant une palissade et font et refont des gestes et des choses comme dans HELTER SKELTER qu’on évoque aussi. Beaucoup de réminiscences, donc, quand on voit ce spectacle trop long mais beau, qui fait souvent rire, mais qui comporte des banalités, comme cette scène sur la plage qui est hors du sujet, où l’on voit un avion mitrailler les baigneurs de soleil.
Ca s’appelle     ESCALE À BABYLONE, une « pièce » de Jean-Marie Maddeddu, qui s’est attribué un rôle de flic au sifflet impératif. Une ambitieuse tentative qui laisse le spectateur un peu sur sa faim. C’est dommage, on n’est pas loin d’une grande chose. 

05.06.91 - Lille - Enfin j’assiste à une représentation du Théâtre de Prato. Ca s’appelle VARIETA. L’origine de l’appellation est la même que celle qui avait inspiré les MACLOMA il y a quelques  années.
Le jour où Gilles Defacque apprendra à moins éclater ses improvisations, qui rendent son spectacle pesant et interminable, au moins pour un non Lillois comme moi car le public du crû paraît prendre son pied à ses méandres pleins d’expressions locales, il aura, je crois, en main, quelque chose de très bien, et surtout, ce qui m’a surpris, au niveau des textes qui sont d’une très jolie plume, fins en diable, drôles à souhait et cependant tendres. Je n’ai pas regretté le voyage à cause de ces perles, malgré, par moments, une forte irritation.

08.10.91 - Je n’ai pas été convaincu par la lecture du MISANTHROPE de Christian Rist à l’Athénée.  D’abord, parce que rien ne me paraît justifier qu’on joue la pièce en costumes d’aujourd’hui. L’alexandrin, le discours, les caractères, le procès qui est fait à Alceste et même le comportement de l’allumeuse Célimène, veuve à vingt ans, tout situe la pièce dans son époque et le déracinement temporel est gratuit. Et puis le décor de Rudy Sabounghi fait de cadres dans lequel on n’a pas accroché les portraits, m’a paru, quoiqu’il ne soit pas laid, trimballer une symbolique simpliste. Ajoutez à cela que le générique prend soin de préciser qu’Irène Jacob a été prix d’interprétation à Cannes 91. Je me demande bien avec quoi car je l’ai trouvée nulle en Célimène, inexistante, fade, sans aucun brillant. Sans doute, en la choisissant, Christian Rist a-t-il songé à ces petites nanas du show-biz qui trimballent une idiotie visible et qui couchent à droite et à gauche pour passer le temps. Mais Célimène, c’est bien autre chose. Sans l’éclat, on la trahit et c’est le cas ici. Seuls à tirer leur épingle de cette ennuyeuse soirée, Christian Rist lui-même, qui est un honnête Philinte, et Serge Lelay qui incarne un Oronte très classique avec un bon brio. Philippe Müller en Alceste n’existe guère.

09.10.91 - Patricia Niedzwiecki est, comme son nom ne l’indique pas, un auteur belge. Elle a écrit un texte qui se veut une réhabilitation de Marie-Antoinette, Reine de France. Bernard Debroux, Directeur de la Maison de la Culture de Namur, a voulu infléchir le propos. Il s’agit, selon lui, d’un spectacle sur la femme, les femmes. Nicole Colchat, qui incarne MADAME ANTOINE avec talent, essaye de l’aider à porter sur l’héroïne un regard « critique et actuel ». J’ai appris quelques détails historiques sur le couple que formait l’Autrichienne et Louis XVI. Je ne me suis pas trop ennuyé. Je n’ai pas perçu de discours général sur la femme. (Centre Wallonie-Bruxelles)

10.10.91 - Le titre « LE TEMPS ET LA CHAMBRE » indique exactement la propos de Botho Strauss. Les gens qui vont et viennent dans cet espace conçu par Richard Peduzzi n’existent que pour ce qu’ils font dans ce lieu, le temps de leur séjour. D’où surgissent-ils quand ils y entrent, où vont-ils quand ils en sortent, et d’ailleurs sont-ils toujours les mêmes ? Oui, sans doute, pour ceux qui ont un nom, Julius et Olaf, Franck Arnold, et surtout Maria Steuber, dont on découvrira à la fin que cette maison était probablement la sienne… au moment où elle la quitte. Mais Julius et Olaf y paraissaient pourtant bien installés. Parbleu : Julius et Marie ont sans doute été ensemble jadis, mais elle est partie et Julius s’est mis avec Olaf. Homosexuellement ? Rien ne l’indique mais c’est probable. « Peut-être, sans doute, probable ».
Le spectateur est entraîné dans une série de scènes, dont certaines sont des joyaux en soi, dont le thème est la fragilité, l’incertitude, l’incommunication. Anouk Grinberg est superbement Marie Steuber. Elle est le pilier du va-et-vient, présente pratiquement dans toutes les scènes, drôle, vibrante, présente. Je raconte son arrivée. Julius (Bernard Verley) et Olaf (Pascal Gréggory) sont enfouis dans des fauteuils. Julius commente ce qui se passe dans la rue et c’est le premier morceau de bravoure d’un texte qui en comportera bien d’autres. Il décrit entre autres une fille dont la tenue lui paraît indécente. Et voici que la fille surgit. Elle a tout entendu du trottoir. Elle est furieuse. Elle devait être attendue à l’aéroport. Mais elle était impatiente. Alors au lieu d’attendre sa valise, elle a pris n’importe laquelle, et au lieu d’attendre l’homme qui devait venir la chercher, elle est partie avec n’importe lequel. Le ton est donné. Arrivent alors « l’homme sans montre » (Marc Betton), « l’impatiente » (Bulle Ogier), « l’homme au manteau d’hiver » (Jean-Pierre Moulin, qui aura plus tard avec Marie une scène grandiose, quand elle se jette à son cou et qu’il ne comprend pas que ce puisse être pour lui-même, tant il se sent laid. Ce ne peut donc être que pour son « petit » pouvoir de donner un « job »), « la femme sommeil », et le « parfait inconnu ». Un vrai capharnaüm autour d’une colonne qui, elle-même, cause à l’occasion. La scène se répètera une deuxième fois. Marie Steuber aura trouvé à l’aéroport l’homme qui l’attendait. C’est Franck Arnold (Roland Blanche) qui l’amène timidement dans cette chambre. Et elle est prête à dormir dans le même lit que lui, mais il n’ose pas. Sa timidité est touchante.
Y a-t-il une Marie Steuber dans la vie de Botho Strauss ? Difficile de ne pas le penser : on n’invente pas ce modèle de femme. Et pourtant, que je la sens évidente. Elle a recoupé ma sensibilité.
Autre question, est-ce Patrice Chéreau qui a voulu que tous les hommes de sa distribution soient mûrs ou âgés en face de Marie, jeune et vivante, mais aussi de « l’impatiente » épanouie et de la « femme sommeil » très désirable ? Patrice Chéreau signe là une très belle mise en scène. Son art de la mise en place des acteurs ne s’est pas amoindri et aucun ne paraît jamais en rade, en dépit de longs silences lorsqu’ils ne sont, très fréquemment, que témoins d’actes des autres. Lorsqu’ils forment des groupes, c’est toujours un tableau.
Bref, une grande soirée qui rend rêveur.

14.10.91 - Après avoir pendant cinq minutes sacrifié à ce qui commence, me semble-t-il, à ne plus être à la mode, à savoir qu’il y a sur la vaste scène du Théâtre des Amandiers de Nanterre quatre messieurs vêtus de noir et se ressemblant comme des frères, qui murmurent le poème de façon aussi inaudible que possible, Jean-Pierre Vincent nous offre avec son FANTASIO un spectacle plein de santé. Certes, le dispositif, un gigantesque piano à queue, sous lequel évoluent les personnages, qui a été conçu par Jean-Pierre Chambas, m’a personnellement semblé gratuit. Peut-être voulait-il symboliser quelque part le Romantisme. En tous cas il n’est pas gênant. La distribution est excellente. N’est-ce pas l’essentiel ?
Et nous avons droit à des acteurs qui jouent leurs rôles sincèrement. Remarqué surtout Claude Bouchery, merveilleux roi de Bavière, Madeleine Marion, excellente gouvernante, et François Clavier, ambigu Duc de Mantoue. Sans doute les ai-je distingués parce qu’ils m’ont fait rire. Il faut pourtant rendre hommage à Philippe Uchan (Fantasio) et Etienne Lefeulou (Spark), qui ont su nous livrer la fameuse scène de toutes les auditions avec une fraîcheur savoureuse.
Mais la mélancolie du propos n’a pas débouché sur l’émotion. Le spectacle « passe » facilement, mais sa dimension essentielle, celle d’une jeunesse qui se perd dans l’inaction, sans rêves concrets, sans illusions, révoltée mais sans projet, est édulcorée. Même quand Fantasio, grimé en bouffon, lâche quelques piques qui dénoncent l’ordre social, c’est traité avec légèreté, l’effet étant recherché pour l’effet en soi. Mais bon, on est sortis contents. Savary aurait-il pu monter FANTASIO autrement ? Je me le demande.

15.10.91 - Plus misogyne que ça, tu meurs. Dans DES BABOUINS ET DES HOMMES, mis en scène par Jean-Louis Hourdin d’après Albert Cohen, la femme n’est pas désignée autrement que comme l’idiote. L’idiote parce que, selon ce schéma, elle est crédule, et fantasme ses rapports amoureux. Elle préfère l’amant au mari parce qu’elle ne vit pas avec le premier au quotidien. Elle imagine des différences là où il n’y en a pas. En somme, elle est victime permanente par sottise. Bien sûr, on peut retourner le discours. Le cynisme de l’homme est certes exposé avec complaisance, mais il recèle sa propre critique. L’homme est un salaud, en somme. La femme aime, mais LUI ?... À la fin, l’ensemble m’a semblé refléter un certain mépris pour ces babouins que sont les hommes. Ici, j’englobe les deux sexes et je crois qu’il faut toujours réfléchir sur la très grande jeunesse de l’aventure humaine sur cette terre. Quelque part, ce discours à deux, quête mutuelle de quelque harmonie toujours introuvable, m’a fait repenser à ces quatre à six mille ans qui sont si peu de chose par rapport à l’ancienneté de ce monde. Et c’est une source d’optimisme, car que serons-nous devenus dans quatre ou six mille autres années ? Dommage que nous soyions si éphémères.
François Chattot est engoncé dans un ample manteau qui cache une échelle sur laquelle, à divers niveaux, se perche Clotilde Mollet. Il dissèque le texte, l’articule, l’assène. Elle est plus fine, plus délicate, liane tendre et même un peu acrobatique. Difficile de la trouver idiote. Au niveau de l’interprétation, c’est un spectacle parfait, d’une grande économie de décor de surcroît. Un environnement noir nu suffit. Je crois qu’il me faut pénétrer dans « le monde d’Albert Cohen ».

20.10.91 - Hélas ! Hélas ! Hélas !... Qu’est devenu le Savary d’antan ? MARILYN MONTREUIL, dont je n’ai vu que la première partie, est un spectacle débile au niveau du texte et du contenu, médiocre au niveau de la musique, pauvre au niveau de l’environnement… Curieusement, on sent un produit fait à l’économie. Bref, assez de discours, c’est nul. D’ailleurs la salle n’était pas pleine, c’est un signe, camarade, reprends-toi.

22.10.91 - Revu LE BOUFFON ET LA REINE au Ranelagh. Bolek est toujours magnifique. J’espère, vraiment, qu’il va trouver à Paris le succès qu’il mérite. Les méthodes de Madona Bouglione sont, au niveau de la promotion, inquiétantes. Elle n’a pas d’argent. Si j’étais croyant, je ferais des prières…

23.10.91 - Les MACLOMA sont au TRISTAN BERNARD. Joli théâtre, vétuste avec charme.
Ils ont retravaillé leur « TRIO » et il y a plein de nouveautés dans leur spectacle. Que dire ? Globalement, c’est bien… Ou plutôt, ce n’est pas mal. Il y a des numéros séduisants… Et puis, Guy est quand même un grand acteur. Mais des scories restent : Philippe est faible en cantatrice. Le numéro de la prise de courant est repris de DARLING DARLING, mais il est moins signifiant. Son passage en avion pendant le numéro du piano défiant les lois de l’apesanteur est médiocre et surtout cousu de corde à puits : il s’agit de bloquer Guy au moment où il va, croit-on, commencer à nous livrer quelques notes sur son violon délabré… Je maintiens que la séquence de la bonne sœur qui chie et du seau qui inonde d’immondices la tête de Guy n’est pas intéressante. Bon Dieu, pourquoi tiennent-ils tous tellement à ce pipi caca sans envergure ? La fin, avec la destruction du dispositif, est intéressante au niveau de la conception mais laborieuse à celui de l’exécution. Alain, comme d’habitude, est modeste par rapport aux autres. N’empêche que son apparition en Grock est riche de poésie. Bon, cela dit, ce n’est quand même pas mal. Je n’ai pas honte de ma collaboration avec ces têtus pleins de talents et de blocages. Il leur faudrait un metteur en scène.

25.10.91 - J’avais différé de parler du spectacle d’Ewa Lewinson, L’AMOUR… suivi de NUIT DE NOCE, parce que je ne voulais pas écrire n’importe quoi sur ce discours « soviétique » en deux périodes, et voici que le hasard m’a apporté une justification à ce délai.
Je suis allé à Liège assister à une représentation de LA PUNAISE de Maïakovski, transformée en « opéra populaire » par O. Koudriachov sur une musique de V. Dachkevitch. Disons-le très vite, c’est un magnifique spectacle, un de ceux qui te font deux heures et demi durant nager dans le bonheur, avec des trouvailles permanentes, une troupe qui sait tout faire et tout faire bien, chanter, danser, jouer, sous une mise en scène vigoureuse, rigoureuse, mouvementée, rythmée, sachant isoler l’individu au milieu d’un ensemble…
Mais là n’est pas la question : ce que Maïakovski dénonçait… en 1922, 1923, pendant la période de la NEP, l’impossibilité pour un couple de vivre SA vie de couple dans un contexte où le POUVOIR s’arrogeait tous les pouvoirs, mais où les démerdards trouvaient toujours à se démerder, c’est exactement ce que cinquante ans plus tard, à peine autrement, raconte Ludmilla Petrouchevskaia.
Et dans le spectacle modeste (car l’autre a l’air richissime à la soviétique, ils sont vingt sur la scène) d’Ewa, il est étonnant de voir qu’après la Perestroïka qui a permis à l’auteur d’écrire son deuxième volet, rien, ou pas grand-chose n’a bougé dans ce pays qui est étouffé par la bureaucratie, dont il est erroné de croire qu’elle soit le fruit du communisme : relisez Gogol, LE RÉVIZOR… L’URSS a hérité des structures tsaristes… et c’est contre ces structures  que se bat aujourd’hui (je crois) un Gorbatchev. Bon vent camarade ! La lutte sera chaude.
Revenons au spectacle d’Ewa Lewinson. Elle écrit : « L’avenir radieux s’annonce sombre, mais la comédie garde sa force. Et à la fin de cette nuit qui dure deux heures et demi et treize ans résonne timidement la déclaration d’amour ». Dans LA PUNAISE, celle d’Yvan pour Zoé passe par la lâcheté de l’homme qui choisit, mais s’en repent, la facilité du confort et par le suicide de la fiancée trahie. Si Ludmilla Petrouchevskaia écrit un troisième volet, aura-t-elle un  autre choix que de laisser son héros, ou son héroïne succomber à une tentation… et si nous la qualifiions d’occidentale ?

27.10.91 - Geneviève de Kermabon avait avec Freaks réuni une bande assez étonnante de ratés de la nature, qui tous s’étaient fait un trou dans la vie grâce à une volonté quelque part admirable. L’exhibition qui tenait lieu de spectacle était assez dérangeante, voire insupportable, mais il y avait des performances qui frappaient l’imagination, et on pouvait se dire que le fait de montrer ce qu’ils savaient faire était bénéfique pour ces déshérités. La démarche de cette jeune femme ne m’avait pourtant pas semblé très saine ; et c’est cette impression que je retrouve accrue avec son nouveau produit qu’elle présente à Gémier : MORITURI, ou « Mes Marins dans l’arène ». Disons tout de suite que rien ne justifie ce titre, si ce n’est que les cadavres de jeunes femmes s’accumulent, un étrangleur, au demeurant charmant d’apparence, fréquentant le bistrot… (c’est le programme qui dit que c’est un bistrot) où les disgraciés sont, cette fois-ci, en minorité. Il n’y a que le petit homme tronc très poétique dont FREAKS avait fait une vedette, et qui se livre, ici, à une stance sur sa malformation d’un racoleur qui m’a gêné. À part lui, et, si on veut, une grosse dame (mais enfin est à deux jambes, deux bras, une poitrine et tout ce qu’il faut), ce sont des êtres normaux qui s’agitent en paroxysme près de deux heures durant pour ne me tenir aucun discours cohérent. Ca n’a ni queue ni tête. C’est chiant à la longue. Bref, c’est très mauvais.

28.10.91 - Le Théâtre des Déchargeurs est un lieu convivial. La hall a de l’atmosphère. Il faut le dire, ce n’est pas si courant.
Vicky Messica incarne, seul, dans un environnement d’écrivain sans surprise, BLAISE COMME CENDRARS, ce qui signifie qu’il dit des textes de cet auteur, des poèmes, et aussi de la prose, celle qui raconte la vie et surtout les tentations de mort du personnage. Dirigé par Philippe Azema, je l’ai trouvé trop confidentiel dans la première partie, mais convaincant dans la seconde. Il est vrai que la MORT est un thème qui ne laisse pas indifférent, même quand il baigne dans l’aliénation de l’enculturation judéo-chrétienne, ce qui, hélas, est le cas.

31.10.91 - Revu « Le Bouffon et la Reine ». Je fais toujours des prières pour que ça décolle. La presse vient et paraît. Il y a du public… enfin, ce n’est pas bourré, « ça monte », comme on dit.
Mais j’ai peur que Bolek n’ait pas compris le rythme parisien. À côté de moments très forts, il y a des scories, où ça traîne. Et surtout, pourquoi s’étale-t-il au point de le répéter dix fois, sur le fait que la Reine « ne maîtrise pas la langue française » ? D’une façon générale, je n’aime pas trop quand il fait des astuces parlées. Pour un Tchèque, ça doit être exaltant de connaître une langue au point de savoir le sens de « être à côté de ses pompes », mais franchement, ça ne vole pas trop haut quand il le fait. Je crois que ce BOUFFON ET LA REINE est tellement ancré dans son habitude qu’il y navigue à vue sans assez de rigueur, et c’est dommage car on passe à côté du très grand spectacle, du fait de complaisances et de facilités. Que ne se jugule-t-il ? Chantal Poullain par contre, figée dans quatre ou cinq attitudes dont elle ne peut se départir sous peine de perdre son personnage, tient la route avec fermeté. N’empêche que, même elle, vit le spectacle en routine, comme si, quelque part, tout y était gommé, estompé ! Ramolli ! Il n’y a plus de surprises.

06.11.91 - Le SIROCCO THÉATRE est invité par le Campagnol et présente LE BOUC de Fassbinder, dans une mise en scène d’Anita Picchiarini. Au début, j’ai craint que la réalisation ne soit très sophistiquée, car la mise en place des personnages devant une sorte de rideau d’avant-scène palissade était extrêmement lente. Cette lenteur se retrouvera tout au long du spectacle, au demeurant court, mais elle finira par me sembler nécessaire à l’installation de la violence.
On connaît le sujet. Le « bouc » est un immigré turc, un des premiers sans doute car l’immigration telle que l’éprouvent les loubards de Fassbinder ne semble pas encore être banalisée : les bougres découvriront que cet étranger est à la fois un (trop) bon ouvrier et un (trop) gaillard baiseur. Le racisme passe par les machos cocufiés et les nanas éconduites par le « bouc ». On va donc lui couper les couilles.
L’œuvre comme la mise en scène laissent planer un doute sur la concrétisation de la chose. Mais l’atmosphère lourde des prémisses de la violence est bien montrée. Anita a réalisé là un spectacle utile qui pose opportunément une grande question contemporaine, et elle l’a fait avec une grande maîtrise.

09.11.91 - Dominique Pitoiset est quelqu’un qu’on aime bien en haut lieu culturel. Je n’avais jamais vu son travail. J’ai donc jugulé ma crainte d’une longue soirée shakespearienne et je suis allé, en voisin, à l’Athénée, où il présentait Timon d’Athènes.
L’œuvre est singulièrement simpliste : le brave bourgeois Timon tient table ouverte. Sa générosité est sans borne, ses amis sont innombrables. Et puis, la fortune l’abandonne et il ne rencontre plus qu’ingratitude auprès de ceux qu’il a comblés de bienfaits, tandis que les huissiers le traquent en un temps où le crime de dette entraînait la peine de mort ! Le voilà donc en fuite dans un désert, le cœur gonflé de rancœur et d’esprit de vengeance. L’or, qu’il trouve dans le sol qu’il racle pour chercher des racines, l’aidera à assouvir ces desseins, mais sans esprit de retour.
Pitoiset a choisi Hervé Pierre pour incarner Timon. C’est un acteur replet, pour ne pas dire un petit gros. Il fait très « bourgeois ». Je pense que c’est un parti. À part Nadia Fabrizio qui joue son intendant (sans doute le choix d’une femme a-t-il été dicté par la tendresse que voue cet esclave à son maître), la distribution est exclusivement masculine.
Le décor d’Alain Chambon fait très « décentralisation ». C’est une boîte cyclo rigide qu’on peut poser telle quelle sur un praticable, à l’intérieur duquel il y a la terre que grattera le devenu misanthrope. À l’entracte, on enlève les plaques de bois qui forment le sol de la maison de Timon du temps de sa richesse, et voilà l’astuce bonne pour les tournées. Le même Alain Chambon, aidé d’Évelyne Poisot, a inventé des costumes sobres et austères qui ne sont d’aucune époque, sauf justement celui de Timon.
L’entreprise se laisse voir et entendre, mais il n’y a pas de quoi se battre les flancs. Elle s’intègre dans le cycle que Josyane Horville consacre à la misanthropie. Ce choix aurait-il à voir avec les états d’âme de la directrice ?

14.11.91 - À la Rotonde de Melun-Sénart, Jean-Luc Paliès propose le DON JUAN D’ORIGINE de Louise Doutreligne, d’après Tirso de Molina en deux versions : une française avec un peu d’espagnol, une espagnole avec un peu de français. Il y a donc deux Don Juan, ou plutôt deux Don « Juanes », car la distribution est intégralement féminine, la représentation étant supposée être donnée par les Demoiselles de Saint-Cyr en l’honneur de Madame de Maintenon, patronne du lieu, dont il s’agit d’égayer les vieux jours.
Je n’ai vu, bien sûr, que la version française et je confesse y avoir pris quelque plaisir. Ces jeunes filles sont charmantes, fraîches, joyeuses. Leur entrée en jeu sont fort bien orchestrées par deux gamines extrêmement sérieuses qui mettent en place sur l’escalier en spirale, qui sert d’aire de jeu, les quelques objets nécessaires. Jean-Luc Paliès a mené rondement, vivement son affaire, au moins dans la première partie. La deuxième, avec l’apparition du commandeur, est un peu plus pesante. Le DON JUAN de Tirso de Molina est également un peu diffus, moins clair que celui de Molière, avec un « Sganarelle » qui manque gravement : le contrepoint à Don Juan existe, mais sans une présence constante et vigoureuse. Mais bon : ce contact est utile et bienvenu. Et puis encore, c’est un bon spectacle…

23.11.91 - De spectacle en spectacle, j’ai assisté à la dégradation de LA MIE DE PAIN. STAR JOB contenait un discours sur le sort réservés aux jeunes de notre temps qui tombait à point et certains moments étaient forts, mais déjà une certaine complaisance au scatologique et, il faut bien le dire, à la vulgarité, entachait le propos qui n’en avait pas besoin pour délivrer son message d’un monde impitoyable, où seuls surnagent les plus féroces des battants. À laisser chacun s’exprimer devant l’examinateur supposé avec sa nature profonde, Yves Kerboul n’a pas fait son métier de flic juguleur. Il a trop laissé s’exprimer d’une manière au-dessous de la ceinture certains acteurs, à qui il aurait fallu vigoureusement interdire l’expression d’une libido sans universalité.
Il a été encore plus faible avec LES PLOMBS D’OR. Déjà, le thème retenu était loin d’être aussi intéressant que le précédent. Mais bon, la notion provocatrice en ces temps écologiques, d’un trophée délivré au chasseur le plus méritant n’était pas insignifiante. Hélas, dans le spectacle, l’argument est à peine une toile de fond. On n’a pensé qu’à faire rire, ce qui est le meilleur moyen de ne pas y parvenir, à travers des gags qui sont tous tellement téléguidés qu’on en connaît la chute à tous les coups d’avance, ce qui les désamorce. Le seul qui m’ait surpris, c’est quand le projecteur dans lequel on a mis le poulet à rôtir s’enflamme, parce que, on s’attend bien à ce que le poulet crame, mais pas à ce qu’il foute le feu au four ! Comment est-il possible qu’un vieux routier comme Kerboul ne leur ait pas dit qu’un gag attendu n’en est plus un…
Et comment a-t-il pu laisser Laurent Carovana incarner ce personnage repoussant et repoussoir de chef machiniste feignant, vicieux, glouton, odieux, caricature outrée de personnages existant certes, mais pas à ce point, et n’étant de toute manière connus que d’un certain nombre de professionnels de notre bord. Ici, la vulgarité est poussée à son comble, elle rase le dessous des pâquerettes. Je la trouve sans intérêt aucun. De surcroît, elle ne provoque chez moi aucune répulsion, ce qui serait une qualité. Je la contemple navré, c’est tout.
Gérard Chabanier a quelques bons moments quand il sniffe n’importe quelle poudre et s’éclate ensuite avec tout ce qu’il sait faire. Mais son burlesque vire vite à l’agitation. Stéphane Gallot, en Arabe souffre-douleur esclave obéissant mais qui ne fait jamais rien comme il faudrait, a plus de consistance dans son personnage. Il tire une petite épingle de ce jeu digne des plus médiocres cafés-théâtres. Son appétit de culture est estimable, et l’assassinat par lui de la poupée Desdémone à la fin pourrait être un grand moment si ce qui précède ne le desservait pas tant.
Ajoutons que le texte est important dans ce spectacle. On y cause beaucoup, sans poésie, sauf en citations. Quand Gérard commence son discours, on espère un instant qu’il le rendra quelque part inintelligible, qu’il y aura une transposition. Mais non. À part qu’il parle vite, on comprend tout.
Bref ce « produit » n’est ni fait ni à faire, et surtout il rend éclatant le fait que LA MIE DE PAIN a perdu ses meilleurs éléments : Élisabeth Cauchetiez qui avait tant de poésie, Philippe Barrier qui trimballait son contrepoint lunaire sur le burlesque.

14.01.92 - Le seul lien entre les scènes de CARTON PLEIN, c’est le rapport entre les deux locataires de ce lieu étrange où ils habitent, l’un, petit, qui ne sort jamais et reste en permanence vêtu de son pyjama, l’autre, le grand, sapé comme pour une soirée et qui, entre deux séquences, est supposé faire des courses. Le petit, c’est Maxime Lombard, le grand, Bruno Raffaelli. Serge Valetti, l’auteur, a voulu que le petit ait pouvoir sur le grand, qui lui obéit avec bonne volonté. Gabriel Monnet, vieux routier de la mise en scène honnête et efficace, les a dirigés en laissant leurs natures s’exprimer. Maxime Lombard est bien. Bruno Raffaelli est remarquable.
L’œuvre est comme toutes celles de Valetti, faite de touches drôles et sensibles. Deux sketchs se détachent, celui des compères au début qui cherchent à se rappeler le nom de leur propriétaire, et celui de l’emballage laborieux d’une œuvre d’art qu’il s’agit d’envoyer à un concours. Une soirée qui ne cherche pas midi à quatorze heure, mais qui est bien plaisante.

15.01.92 - Jean-Claude Penchenat propose en trilogie un cycle consacré « à la comédie », qui commence par un assemblage appelé « comédies griffues », qui est composé de quatre oeuvrettes d’Henri Monnier, une de Georges Darien et Lucien Descaves et une de Jean-Claude Grumberg. Disons tout de suite que cette dernière, « Les Gnoufs », est parfaitement conne et nulle. Il s’agit d’une contestation d’un certain snobisme qui rappelle, mille pieds en dessous, LE VERNISSAGE de Vaclav Havel.
Par contre, LES CHAPONS de Darien et Descaves est excellent dans le genre tranche de bifsteack saignant. Et Geneviève Rey Penchenat est très crédible dans un personnage de servante du dix-neuvième siècle tellement aliénée à ses maîtres qu’elle demande à les embrasser comme cadeau d’adieu, lorsque, par lâcheté, ils la congédient.
UN AGONISANT, UNE NUIT DANS UN BOUGE À LA BELLE ÉTOILE et MENUS PROPOS d’Henri Monnier sont à prendre comme des pièces de musée. J’ai été un peu déçu. Dans mes souvenirs, Henri Monnier était plus percutant.

16.01.92 - Une petite bonne femme pleine d’abattage et de présence, pianiste de son état mais remarquable actrice bien en chair, boudinée dans une robe trop étroite, Susy Firth, et un garçon terne qui joue du violon et du violoncelle, Gilles Petit, essayent de nous bailler un concert classique en hommage à Mozart, mais ils sont dérangés par une accordéoniste, Michèle Guigon, qui préfère Fernandel, Fréhel, Mouloudji, Edith Piaf, à Gabriel Fauré. C’est gentil. Ca ne casse pas les briques.

17.01.92 - La résidence de Christian Rist à l’Athénée se poursuit avec LA VEUVE, comédie en cinq actes, en vers, de Pierre Corneille. C’est une reprise avec une nouvelle distribution, mais de toute manière je n’ai pas vu la première, et, de surcroît, François Frappat étant souffrant, c’est Christian Rist en personne qui joue le rôle de Philiste. La comédie d’intrigue est un peu laborieuse, mais le metteur en scène a réussi à la clarifier. Les vers sont bien respirés. Chantal Neuwirth dans un personnage de nourrice pleine de duplicité est haute en couleur. Il y a de l’imagination dans les décors conçus par Rudy Sabounghi avec humour, à gros traits simplifiés. Patricia Diney, l’héroïne enlevée, ressemble à Marie Bonnel. La soirée se supporte malgré sa longueur.

24.01.92 - LA DANSE DE CIGURI, au Théâtre du Lierre, est un spectacle du Quatuor Nomade dans la droite ligne du PATIO. On y retrouve les deux garçons et les deux filles qui affectionnent les chants orientaux mi-iraniens mi-orthodoxes, et qui les chantent admirablement en prononçant des paroles dans les langues aux consonances parfois rudes, parfois roucoulantes, toujours étranges aux oreilles.
Point de décor, cette fois-ci, mais des éclairages très sophistiqués qui tracent sur le sol des trajets et cernent une aire de jeu rectangulaire d’un trait de sable blanc. À l’intérieur de cet espace, Farid Paya fait quasiment entrer ses artistes en religion. C’est beau quoiqu’un peu monotone. Finalement, tous les morceaux sont sur un même registre, même si les uns sont vifs et les autres davantage « largo moderato ». Pour moi, cela a fini par ronronner un peu, harmonieusement certes, mais sans surprise, d’autant plus que je n’ai décelé dans l’entreprise aucune anecdote. Ces gens vont et viennent, somptueusement vêtus, avec des gestes nobles et lents (le plus souvent), mais pourquoi bougent-ils ? Et que veulent-ils me dire ? Mystère. Y a-t-il une clef ? Peut-être. Pas sûr. Je n’ai rien su lire en tous cas.

29.01.92 - Ne me demandez pas de vous parler de CHAMBRES que j’ai vu au Théâtre Paris-Villette dans une mise en scène de Hans Peter Cloos ! L’œuvre de Minyana est composée de six monologues que les trois filles de la distribution, Nathalie Dontcheva, Mona Heftre (eh oui !) et Catherine Jacob s’ingénient à nous servir en tunnels impitoyables, débités avec une volubilité qui les rend inaudibles à mes oreilles, habituées à des ponctuations plus logiques. Rien n’est fait pour aider le spectateur à éprouver chose ; si ce n’est une intense absence de communication.
Ces filles sont là, sur une pelouse (pourquoi ? ) entourée de hauts murs percés de trois portes étroites en grillagées. Au-dessus d’elles, parfois, un dessin se projette. Parfois aussi, des lumières s’allument sur ce qui semble être des chambres à l’étage supérieur (mais va savoir si c’est ça). Et elles causent, causent, interminablement sans jamais ME causer. Heureusement, de temps en temps, un morceau de musique du genre « Bonnie and Clyde », Dutronc, Rita Mitsouko, Brigitte Bardot etc. vient secouer la torpeur d’un public sommeillant en attendant que ça se passe.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 25 janvier 2007
30.01.92 - La laideur de l’affiche et le côté racoleur du titre, « Putain d’histoire d’amour », le côté marginal du lieu, Maison des Loisirs de Chênebourg à la périphérie de Genève, laissait supposer que le spectacle serait médiocre. Or, il n’en était rien. Cette chronique, inspirée à un certain Jacques Sallin par le livre de Paulette Houdyer, « Le Diable dans la peau », n’a certes pas d’autre ambition que de raconter le processus qui a conduit les sœurs Papin, bonnes de leur état, à assassiner sauvagement leurs patronnes, mais elle est bien assumée par deux comédiennes qui payent comptant en « tranche de bifsteack saignant », Annick Philo et Carole Coupy.
Celle qui incarne Christine, plus âgée et plus « peuple » que celle qui joue sa sœur, signifie très clairement la révolte intérieure de sa condition, sa haine des maîtres, quoiqu’elle appelle sa patronne « maman », la montée d’une certaine démence. Peut-être pas avec assez de violence. De même, on me dit que la cadette était demeurée, mais ça ne ressort pas du jeu de la comédienne, qui est simplement gentille et pas futée, mais pas malsaine. Jean Huwyler dit avec netteté des minutes du procès.
Dans un espace pour peu de spectateurs, deux lieux ont été signifiés avec réalisme, la chambre (où l’étreinte des sœurs incestueuses est montrée dans le noir avec beaucoup de pudeur), et la cuisine.
Le spectacle, qui dure deux heures, est facile d’accès pour le spectateur qui le regarde et l’écoute sans ennui.

12.02.92 - Richard Demarcy a monté pour le jeune public du Roseau Théâtre un joli conte dont il est l’auteur, l’histoire de deux bossus portugais qu’un rayon de lune incarné transformera en êtres normaux. Cela se passe dans une forêt profonde et mystérieuse. De quoi parler à l’imaginaire des enfants et ne pas ennuyer leurs parents. Beaucoup de poésie.

15.02.92 - C’est très bien, GAUDEAMUS, c’est une affaire entendue que les Russes savent tout faire, danser, chanter, jouer la comédie, manier l’émotion, s’agiter infatigablement, et par conséquent forcer l’admiration d’un public « parisien » étonné et ravi d’être confronté à du vrai « théâtre ». Quand on sait que le produit signé par Lev Dodine est le fruit « d’improvisations conçues et interprétées par les élèves de PREMIÈRE ANNÉE de la classe de mise en scène de l’Institut théâtral de Saint- Pétersbourg », on reste coi d’admiration. Je redis le mot exprès ! Et puis il y a des trouvailles, ce piano qui s’envole avec deux chanteurs dessus, ces trous dans le praticable qui avalent et recrachent personnages et objets avec toute une régie et une circulation souterraine que l’on devine. Il y a des grands moments comme celui de la grosse fille qui étend son linge, se fait baiser par un soldat et craque de remord quand son fiancé lui offre une très médiocre vareuse.
Mais je crois que c’est un bien que nous n’entendions le sens du texte qu’à travers les surtitres qui sont projetés, car je ne pense pas que sa trivialité corresponde au goût parisien du moment. Et je ne peux pas m’empêcher de trouver peu innocent le succès fait à une œuvre dont le contenu est : regardez, occidentaux, notre armée, comme elle est stupide, nos mœurs, comme elles sont dépravées, notre univers, comme il est en décomposition. Je rêvais, en voyant cela, à nos bons vieux vaudevilles militaires, au train de huit heure quarante-sept, à la vulgarité de nos « quilles » bien françaises, et je nous trouve bien hypocrites de mettre ce que nous montre GAUDEAMUS au compte d’un système politique actuellement foulé aux pieds, un peu prématurément à mon goût. Alors, bon, bien sûr, GAUDEAMUS, bravo pour la forme et pour l’exhibition. Mais restons lucides : comment réagirait notre presse face à une « critique » toute semblable de l’armée française ? Elle serait plus partagée, n’en doutons pas.

18.02.92 - Bon. Bernard-Marie Koltès se savait condamné à mort à brève échéance pour cause de sida. Au lieu de se laisser aller comme d’autres, il a écrit une œuvre testament. Ca s’appelle Roberto Zucco, et cela retrace le parcours d’un vrai tueur. Il a massacré son père, sa mère, un flic. Puis, enfermé, il s’est suicidé. La mort est au centre du discours.
Un discours, il faut bien le dire, fort bien écrit, avec des morceaux de bravoure, et notamment un monologue sur le thème des « mâles » qui ne manque pas de sel sous la plume d’un homosexuel. Le dingue, le fou, le violent, a eu, selon Koltès, un rapport amoureux avec une jeune fille qu’il a peut-être violée, ce n’est pas très clair, ce qui est clair c’est que ça a beaucoup plu à la gamine qui, avec sa famille, un rapport conflictuel. Ce rapport fille / sœur, fille / frère, fille / mère, exacerbé par la nullité d’un père réfugié dans l’alcool, tient dans la pièce une place qui la déséquilibre, si tant est que Zucco en soit le vrai héros, négatif certes, mais héros.
Est-ce que cela tient au texte, ou à l’acteur qui tient le rôle, Jerry Radziwilowicz ? Je l’ai trouvé effacé. Ce n’est pas lui qui mène le jeu, et cela d’autant plus que la distribution fait la part belle aux autres personnages, qui tous ont droit à de belles envolées, notamment Christiane Cohendy, sœur de la violée, qui outre sa gestuelle, mais fait bien passer son insatisfaction existentielle ; Jean Martin et Daniel Pouthier, très présents en gardiens de prison très professionnels ; Myriam Boyer, étonnante en « dame élégante » prise en otage par l’assassin fuyard (qui tue son fils de sang-froid, j’avais oublié de citer l’enfant dans les victimes du meurtrier). Dommage que Hubert Gignoux, vieux monsieur philosophe qui a un long dialogue avec Zucco, soit inaudible. Ce que j’ai perçu valait d’être entendu. Mais je n’en cite que quelques uns et ils sont plus de vingt, qui croisent la cavale du jeune homme.
Cavale, oui, j’explique : toute la pièce se passe lors de l’évasion du type qui est enfermé pour avoir zigouillé son père. C’est pendant cette fuite qu’il revient chez sa mère, pour troquer sa tenue de détenu contre un treillis, et qu’il la tue ; qu’il rencontre la gamine, tue l’inspecteur « mélancolique », le gamin…
Mais si je n’ai pas commencé par annoncer cet ordre des choses, c’est parce que l’errance, la fuite, ne sont pas perceptibles dans le spectacle. Et c’est fâcheux. Cela tient sûrement pour une part à la mise en scène de Bruno Boëglin qui est rigoureuse, froide, très peu ouverte à l’émotion, et qui n’a pas su signifier que ce qu’il nous montrait était l’histoire d’un homme traqué. Les grands panneaux peinturlurés de Christian Fenouillet ne font état que de lieux fixes, abstraits au demeurant. On ne passe pas de l’un à l’autre. Chaque tableau devient dès lors un tout en soi, d’autant plus qu’à chaque fois un personnage, qui n’est pas Zucco, y prend le pouvoir, et il faut bien dire Koltès a gâté tout le monde. L’ennui, c’est que Zucco ne fait pas le lien.
Sincèrement, il y a dans la pièce des instants shakespeariens, mais il n’y a pas le souffle. Dommage. On passe à côté d’un très grand spectacle.

20.02.92 - Décidément, il y a un style Bastille. Quoi qu’on aille voir dans ce temple du théâtre branché, cela a un air de famille, un air de « non théâtre » avec des acteurs pratiquant le non-jeu. Pourtant, bon Dieu, quand j’avais lu qu’Agnès Laurent proposait une « méditation » sur le thème de la gourmandise, en s’appuyant sur des textes de trente et un auteurs classiques, de Balzac à Virgile, en ordre alphabétique, via des gens comme Brillat-Savarin, Buffon, Héraclite, le Petit Larousse, La Fontaine, Rabelais et Sade, et que cela ne durait qu’une heure quinze, je suis venu… Et je me suis fait chier tant Georges Peltier, Francesca Congiu et Xavier Legasa se sont ingéniés à faire en sorte que ça ne « passe » pas. J’ajoute que la grande table qui constitue l’unique décor méritait mieux que d’accueillir des fruits et légumes en plastique. Pouah !

26.02.92 - LA DESCENTE D’ORPHÉE est une pièce de Tennessee Williams qui raconte, sur fond de racisme et de xénophobie, dans le cadre du Sud profond américain, moite de chaleur, de bois suintant, de conformisme et de violence, le parcours d’une liaison entre une patronne de bistrot en fin de jeunesse et un jeune vagabond qu’elle engage comme garçon à tout faire. Peu à peu, Val, c’est le nom du héros, vivra sa descente aux enfers sous l’œil haineux d’un microcosme social n’attendant que sa chute. Il se laissera finalement accuser du meurtre de « Lady », qui a été tuée par son vieil ivrogne de mari.
C’est Claudine Hunault qui joue le rôle incarné jadis en France par Arletty. Gérard Watkins est Val. C’est un spectacle de LA CHAMAILLE conçu par Flaudine Hunault et Yvan Lapous en tranche de bifsteack saignant, fidèlement à l’esprit de l’œuvre. C’est sans doute pour cela que les « branchés » le trouvent ringard. Pas moi.

28.02.92 - « On » m’avait sommé d’aller à LA MAIN D’OR voir LA BROUETTE DU VINAIGRIER, de Louis Sébastien Mercier, auteur oublié du dix-huitième siècle, deuxième moitié, dans une mise en scène de Edgar Petitier, assisté de Catherine Riboli, et j’ai en effet passé une soirée sans ennui, pleine de bonne humeur, dominée par le personnage du bossu, tenu tout en sourire par Cyrille Bosc, le vinaigrier, qui a fait fortune à l’insu de tous, « pour s’être toujours levé de bon matin », et qui offre son or à son fils pour qu’il puisse épouser la fille du riche Monsier Delomer, opportunément ruiné au bon moment. Ainsi l’argent fera-t-il le bonheur d’un fils obéissant et d’une jeune fille soumise.
La réalisation, le jeu, sont tout à fait conventionnels, tout comme l’intrigue, avec toutefois une originalité : le décor est inscrit au sol sous forme de cordes qui cernent l’aire de jeu et en signalent les entrées et sorties. Quelques « figures » en théâtre d’ombres dues à Christian Pedetti n’ajoutent rien à la soirée, apparaissant sur un écran à consonance anachronique.
En fait, cet éloge de l’argent honnêtement acquis, bien économisé et généreusement donné devrait n’être qu’un prologue : j’aurais aimé voir le couple, le père de la fille et le vieux donateur si content de lui, vivre un peu ensemble !

13.03.92 - On entre ou on n’entre pas dans l’univers de 4 Litres 12. C’est un univers complètement à part de tout ce qui se fait ailleurs. Chaque spectacle est le fruit de séries d’improvisations au cours desquelles les acteurs essayent d’aller au-delà du bout de quelque chose qui leur est intime. Ce qu’on veut dire au public n’est pas écrit d’avance, et je dirai presque : tant mieux si un discours se dégage de la folie exhibée, étalée, poussée au paroxysme. Il y a un désir de faire rire, mais on ne cherche pas le gag. Le burlesque naît de l’absurde. Il peut arriver par fragments qu’une certaine logique montre son nez. C’était le cas dans LA STATION DEBOUT, puisqu’il s’agissait d’un soi-disant discours proféré par un professeur sur un thème qui imposait son ordre et sa chronologie.
Dans LA PIÈCE PERDUE, rien de semblable n’apparaît au stade actuel d’aboutissement du projet. Le programme nous explique bien qu’il s’agit d’un manuscrit retrouvé en très mauvais état que trois personnages vont s’efforcer de ramener à la vie, en fouillant dans leurs mémoires, mais cela ne ressort pas du spectacle. Loin d’être un explorateur, le professeur… pardon, le « vieil acteur étranger » qui prétend avoir joué la pièce dans le temps, est plutôt un exhibitionniste qui joue tout et n’importe quoi, en dialogue avec une « héroïne » qui se révèlera, explicitement, elle, avoir des affinités avec Émilie Brontë. Soit. J’en accepte l’aulne. N’empêche qu’il m’a manqué quelque chose dans la représentation à laquelle j’ai assisté. Je n’ai pas eu l’impression qu’on me tenait un discours. L’agitation dont j’ai été le spectateur n’est restée qu’éloignée, parce que gratuite, sans lecture apparente. Admirable au demeurant.
Une fois encore, Michel Massé se révèle être un grand acteur. Je l’imagine très bien dans LE ROI LEAR ou RICHARD III. Sa dimension tragique non plus détournée comme ici, mais assumée, pourrait être prodigieuse. Dommage qu’il s’empêtre excessivement dans un accent anglo-saxon, voire un jeu en langue anglaise, qui sont drôles un moment malgré une excessive profusion de « ok », mais qui lassent à la longue ; on aurait aimé qu’il trouve à mi-course un prétexte pour s’en débarrasser. Odile Massé donne, comme d’habitude, un peu trop dans l’infantilisme, mais elle est crédible en héroïne. Je décernerai une mention à Jean-Michel Bernard qui a su se composer un savoureux personnage de souffleur érudit. À l’affût de tout, il est témoin de toute l’agitation frénétique des deux autres, selon son rythme à lui, placide, flegmatique, de régisseur toujours prêt à rendre service ; les seuls moments où j’ai ri à gorge non retenue, je les lui dois, et notamment un gag terrible quand il est entraîné la tête en avant dans le trou du souffleur par le poids des manuscrits qu’il est allé dénicher. Car pour le reste, on ne s’esclaffe pas, on est plutôt dans un état de bonheur, parfois corrigé par un brin d’ennui lorsque les farceurs s’étalent trop.
Bon. Qu’est-ce qui manque à cette PIÈCE PERDUE ? Pour moi, c’est qu’une histoire s’y lise. Michel Massé, dans les propos qu’il tient, fait référence à Witkiewicz, Gombrowitch… et Kantor. Mais tous me disaient quelque chose, même si le message était onirique. Je souhaite donc que le stade suivant soit un pas vers un fil conducteur capable de maintenir éveillé mon intérêt au travers des méandres d’une sorte de folie qui, je le répète, est propre au 4 LITRES 12.
Il faut croire que cette folie-là recoupe encore une sensibilité contemporaine, puisque le spectacle remplit la salle Gentilly d’un public jeune et, de toute évidence, conquis. Est-ce que cette complicité entre la troupe se retrouverait dans une aventure parisienne ? En fait, je crois que cela dépendra de la réaction de quelques ténors à la mode. Face à ce produit, il se peut qu’ils le jugent ringard, surgi d’un passé dépassé. Il se peut aussi qu’ils le trouvent étonnamment jeune. Michel Massé dit très justement qu’il y a deux sortes de spectateurs, ceux qui ont déjà vu le 4 LITRES 12, et ceux qui le découvrent. C’est l’avis de ces derniers qui est intéressant à recueillir. Mais comment obtenir que les journaux envoient, pour rendre compte de cette PIÈCE PERDUE, leurs critiques stagiaires plutôt que leurs grands plumitifs ? Et 4 LITRES DOUZE souhaiterait-il cette remise de ces pendules à l’heure de ces découvreurs, qui seraient bien capables de le rejeter.

14.03.92 - Une révélation. J’ai pris un très grand plaisir à « POUR UN OUI OU POUR UN NON » de Nathalie Sarraute, qu’Élisabeth Chailloux a monté pour une tournée au Canada, et qu’elle présentait pour trois soirs au Théâtre d’Ivry.
Dans un curieux univers où il semble qu’il soit nécessaire d’obtenir une autorisation pour avoir le droit de se séparer d’un ami, deux personnages s’affrontent, deux amis de toujours qu’une crise frappe parce que l’un d’eux a éprouvé que l’autre le traitait avec condescendance. « C’est bien… ça », lui a-t-il dit sur un ton qui n’a pas plu à l’autre à propos de je ne sais plus quoi. Les deux compères échangent une heure durant des mots qui sont un vrai régal, dans un style doucement absurde qui n’est pas sans faire penser aux grands Ionesco. J’ai aussi pensé au spectacle d’hier, car ici il y a une vraie logique interne de l’absurde, celui-ci étant comme une transcendance d’une réalité quotidienne sensible.
Élisabeth Chailloux a traité cet univers qui, chez l’auteur, est feutré, « on s’entrégorge à coups d’épingles, des hommes en costumes cravate… le charme discret d’une certaine bourgeoisie », en y faisant surgir deux vrais clowns. C’est le fruit, très réussi, d’un travail d’atelier de 1990 auquel la réalisatrice avait songé à inviter Marie Bonnel !
François Lequesne, l’insulteur, cheveux peints en orange, est très bien, mais Luc Clémentin en clown blanc, l’offensé, est tout à fait remarquable avec un jeu visiblement fabriqué qu’il arrive à rendre tout à fait naturel. Ils évoluent sur une aire de jeu circulaire, cernée d’une rangée de lampes, posée sur du sable blanc. Élisabeth Chailloux retrouve là son matériau préféré.

21.03.92 - Je suis allé voir à la Tempête « La mangeuse de crottes » de Jean-Gabriel Nordmann, principalement à cause de la présence dans la distribution de Christine Pignet, la grosse partenaire, il n’y a guère,de Jérôme Deschamps.
Ici, elle est opposée à Bruno Abraham Kremer, qui a une allure de Français moyen terne. Il s’agit d’une rencontre, à l’heure de la pause déjeuner, entre deux êtres médiocres qui cherchent une communication naïve, mais ne la trouveront guère. Un peu médium, elle lui prédira la venue de la femme de ses rêves, qui fera en effet une apparition muette à la fin.
Que dire ? Je suis resté étranger à cette fable, me contentant de d’observer, de juger l’actrice. Dirigée par l’autre, elle était plus crédible. Son embonpoint y faisait partie d’un tout, d’un système. S’il gênait, c’était parce que tout, chez Deschamps, est dérangeant. Ici, elle a beau faire des mines, elle reste un phénomène qui s’exhibe. Pas convaincant.

24.03.92 - Adaptation et mise en scène de Sophie Renaud. Elle a voulu faire « russe ». Mais le « roman théâtral » de Boulgakhov, qui raconte le parcours désespérant d’un auteur à travers la Russie stalinienne, est infiniment plus riche que le digest ennuyé qu’elle présente au Théâtre Paris-Plaine, avec, malheureusement, la complicité de Yamina Hachémi. De surcroît, le surjeu imposé aux acteurs devient avec le temps insupportable. Une soirée chiante dans une salle glacée et sinistre.

28.03.92 - Vu à Genève, au Grütli, un WOYZECK mis en scène par Bernard Meister avec, allez savoir pourquoi vu qu’il s’agit d’une affaire suisse, le soutien de l’A.F.A.A.
Je ne vais pas revenir sur l’œuvre de Büchner, ce fait divers mal bâti dont le mérite a été, en un temps où ça ne se faisait pas, de décrire des choses qui ne se montraient pas : l’absurdité des choses militaires, un couple illégitime avec un enfant « sans nom », une femme peu farouche etc. Pièce difficile à monter, beaucoup l’ont fait à travers la rigueur brechtienne. Ce metteur en scène-là l’a située dans un environnement de cirque qui est sans rapport avec l’anecdote mais aide à rendre, gratuitement mais avec une certaine efficacité, l’entreprise spectaculaire. Jusqu’à un certain point. Certaines scènes lorsque l’intrigue se noue, restent longuettes.
Et puis quand même, malgré la présence d’un cheval talentueux, le parti de traiter l’affaire à côté de sa plaque, moi, je ne sais pas, ça me dérange quelque part. C’est tout de même le sourd cheminement qui va conduire à un crime qu’on nous montre, à travers de la poudre aux yeux. Distribution assez médiocre.

31.03.92 - Au milieu d’un désert, se dresse un étrange complexe où il y a un petit supermarché (sans restaurant), une piscine, et un lieu de spectacles qui comporte un cinéma (on y présente ce soir L’AMANT) et un espace semi-circulaire appelé LA COUPOLE. Nous sommes à Combs-la-ville, Melun-Sénart pour d’autres. À sept heures du soir, on ne trouve pour bouffer dans le village qu’un Chinois, bon d’ailleurs. L’unique restaurant français, « Le Louisiane », ne sert pas le soir.
Eh bien, à vingt-et-une heure, il y a queue pour voir L’AMANT et du monde pour assister à TEMPS DE CHIEN, comédie sans paroles mais avec une bande-son très efficace. Étrange spectacle que j’avais vu jadis au Théâtre des Amandiers de Paris sans trop l’aimer et dans lequel, cette fois-ci, je suis entré. Comme quoi les jugements « définitifs » sont fragiles.
Toujours est-il que Denis Chabroullet a réalisé avec Jean-Pierre Hutinet et Michel Motu, acteurs muets mais très communicatifs, Cécile Maquet et François-Xavier Prieur, manipulateurs invisibles mais efficaces, et Éric Pottier, roi en effets spéciaux, un spectacle parfaitement original, techniquement vertigineux, et qui, quelque part, tient un discours que je ne saurais pas exprimer cartésiennement, mais qui touche.
Sur un tas de sable, deux hommes creusent. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Pourquoi font-ils cela ? Les interrogations recouvrent quelque chose d’universel. Des objets surgissent, apparaissent, motos, bicyclettes, moyens de s’évader qui ne serviront pas. Les deux protagonistes visibles sont complices et concurrents à la fois. Portent-ils en eux le poids de sociétés disparues ? Peut-être. Ce qui est sûr, c’est qu’ils expriment une parcelle de mon angoisse intime, vous savez, cette angoisse qui fait rire.

14.04.92 - Pour un soir au Théâtre de la Colline, EL HAKAWATI présentait à une salle d’invités cette « Recherche de Omar Kheyyan en passant par les croisades », qui m’avait si fort déçu lorsque j’avais fait un détour par Bâle pour le  voir il y a deux ans.
Incontestablement, ce n’est plus le même spectacle et, si j’étais parti à l’entracte, j’aurais pu réviser mon impression négative. Certaines scènes spectaculaires étaient très efficaces, et l’installation de la confrontation entre l’Orient raffiné et l’Occident barbare et grossier du temps de la première croisade se faisait bien, malgré quelques chutes de rythme éparses. François Abou Salem, en Omar Khayyan était didactique à souhait et son échange de propos avec Kamal Chérif, à la fois personnage du calife et acteur, apportait une note amusante au registre « théâtre dans le théâtre ».
Malheureusement, il ne m’a pas semblé décent de ne pas assister à la deuxième partie, et là, hélas, hélas, hélas, j’ai rééprouvé que la moutarde me montait au nez. Et d’abord au niveau du contenu : qu’est-ce que François Abou Salem cherche à nous prouver, lui qui se plaint que l’O.L.P. n’ait pas soutenu son entreprise ? Que les Arabes cultivés ont été anéantis par les hordes incultes venues de l’Ouest ? Que les Chrétiens étaient des perfides face à des Palestiniens loyaux ? En quoi cela est-il transposable face à la situation actuelle ? Ce ne sont pas quelques allusions par glissement qui suffisent. Mais surtout ce qui ressort, si on veut amalgamer les choses, je veux dire justifier par une nécessité contemporaine que le cours d’histoire manichéen qui nous est montré soit signifiant, c’est que ce peuple palestinien est un vaincu chronique. J’ai ressenti tout le pathos de la fin comme un cri de désespoir, d’impuissance. Il n’y a rien à faire contre les oppresseurs, même si certains de ceux-ci ont des moments de relents d’humanité.
Malheureusement et de surcroît, cette leçon est assénée au fil d’un mélange des genres esthétiques qui va de la tragédie (pas de grands mots, on a plutôt envie de dire « le drame ») à des facilités complaisantes de type café-théâtre, dont certaines frisent la vulgarité. Voulez-vous me dire ce que l’allusion à Tapie vient faire là-dedans ?
Et par quel masochisme François fait-il « improviser » à Kamel Chérif son discours sur les Beurs, d’où il ressort qu’il n’y a qu’un Palestinien dans la troupe des « conteurs de Jérusalem » ? Hors sa référence à la Palestine, veuillez me dire ce que justifie cette troupe ? Elle fut palestinienne, je l’ai connue et aimée telle. Elle ne l’est plus, ni physiquement, ni au niveau du discours qu’elle tient. On est donc en droit d’exiger qu’elle soit parfaite et, de fait, les acteurs sont de qualité, ils ont de la pêche.
Le texte a ses beautés. Mais bon Dieu qu’il est confus dans sa façon de ne pas finir d’en finir. « Ta pièce est mauvaise », fait dire l’auteur à son personnage. C’est en effet mon avis. Elle est en tout cas mal fagotée. La dualité des genres m’a paru insupportable et je suis parti consterné.

Il y aura désormais des trous dans mes relations. Je deviens moins assidu.

.11.92 - Me voici à Lille pour la création au Prato de la version française de Boleslav Polivka : Mickey Mouse, Don Quichotte… et les autres.
L’idée de départ est amusante : le directeur d’une clinique de désintoxication d’alcooliques (Carlos Trafic) a l’idée de soigner ses malades en leur faisant jouer du théâtre. Ce soir, pour la première fois, ces « amateurs » vont être confrontés à un vrai public. Ils vont interpréter une série de scènes empruntées au célèbre roman de Cervantès. De temps en temps, petit trouble-fête ou plutôt « trouble jeu », s’introduira un Mickey Mouse qui dérangera les autres au nom d’une symbolique de modernité que je n’ai pas très bien comprise. C’est Bolek Polivka, auteur du « raccourci », qui incarne le héros célèbre. Il a chaussé des coturnes et il s’est réellement composé une tête de « chevalier à la triste figure ». À côté de lui, Sancho Pança, « l’analphabète », est joué par un magnifique acteur flamand tout rondouillard et sympathique, Luk d’Heu. Le cheval, Rossinante, est bien sûr figuré par deux acteurs. Celui qui fait le derrière, et sur lequel se hisse plusieurs fois Bolek Quichotte, est Jaromir Tichy, le gros régisseur de toujours qui fait ainsi une entrée sur la scène devant les spectateurs.
L’aspect « thérapeutique » de la représentation est souligné par le fait que Carlos Trafic, supposé metteur en scène de la chose, armé d’un sifflet, arrête les scènes, les commente, donne des ordres. Le « théâtre dans le théâtre » cher à Bolek, avec ses effets de distanciations, est ainsi présent et aide à ce que l’atmosphère soit à la folie, ce que, bien sûr, justifie la soi-disant origine des protagonistes. Il y a dans le spectacle, qui dure deux heures avec un entracte prétexté par le fait que le metteur en scène doit aller dire quelques mots en particulier à ses acteurs, TOUS MALES (il n’y a pas une seule femme dans la distribution, fût-ce une infirmière !) des moments de grande hilarité et il y a dans les détails beaucoup d’imagination foisonnante. Il y a aussi des longueurs que certains ont mis sur le compte d’une première, où les acteurs non francophones se lançaient soudain dans l’exercice d’une langue inconnue. Bien sûr que cela joue un peu, mais je crois que c’est surtout au niveau du rythme que cela pêche un peu, avec des moments qui s’étalent trop, pas parce que les artistes cherchent leurs mots, au contraire, c’est souvent savoureux, mais parce que des situations s’étalent trop avec même, parfois, une certaine lourdeur.

04.11.92 - Maintenant c’est à Metz que j’assiste, au Caveau des Trinitaires qui est installé comme un café-théâtre dans un ancien couvent du douzième siècle, au spectacle du Théâtre Bouff’ de Saint-Pétersbourg, « le meilleur cabaret satirique de Russie »… Six garçons et deux filles se dépensent sans compter pendant deux heures en chantant, dansant, faisant des clowneries et des parodies pour la plus grande joie d’un public prêt à rire et parfois à s’émouvoir. Cela dit, toute l’énergie du groupe tend à divertir les spectateurs.
Je ne le qualifierais pas de « satirique », ce qui suppose une certaine contestation sociale et politique que je ne détecte pas dans les gags qui sont offerts à profusion, ni même dans les détournements par dérision de certains chants traditionnels, un peu à la manière de Chanson Plus. Satire, si satire il y a, elle est bon enfant et secondaire. La critique de la Russie est peut-être sous-jacente, mais le but de l’entreprise n’est pas de faire trembler le nouveau régime. Cela dit, nous avons quand même droit à une scène « militaire » très gaudeamus, et nous n’échappons pas à ce qui plaît beaucoup aux Russes d’aujourd’hui, aux scènes de travestis. Il arrive aussi que le niveau s’abaisse. On songe aux soirées G.O. du Club Méditerranée quand un clown chanteur vient nous imiter la façon de chanter des Italiens, Espagnols et Tyroliens.
Mais dans l’ensemble, c’est une soirée de caf’ conc’ tout à fait excellente qui nous est apportée, avec deux garçons qui dominent remarquablement les autres. L’un, présentateur du spectacle avec un nez de clown, est en même temps un homme-orchestre qui puise son originalité dans le fait que tous ses instruments sont farfelus et faits avec des matériaux de récupération ; l’autre est plus qu’un clown, un fantaisiste plein d’humour qui domine tout le parcours avec un parfait dynamisme et deux morceaux de bravoure, un numéro de machine à laver rebelle et facétieuse, et une parodie de commentateur japonais d’une combat de sumo. Je ne sais malheureusement pas leurs noms, mais le Licedei aurait dû se les approprier.

Et puisque nous sommes dans les Russes, restons-y pour évoquer le LEM que j’ai vu il y a quelques jours au SEL de Sèvres, curieux lieu qui ressemble à un pavillon Baltard moderne et polyvalent : c’est ce défilé de mode extravagant et érotique qui avait été très remarqué aux ALLUMÉS de Nantes de l’année dernière.
Là, la contestation est claire. Mais c’est une contestation qui sent sa Perestroïka et non la Russie post-gorbatchévienne. Si les robes, les vêtements de toutes sortes, transmettent bien le message d’une libération de type cocotte-minute explosant, le texte dit, reste, lui, au niveau de la phase précédente. Il a besoin d’être réactualisé. Décidément le temps passe très vite ces temps-ci.

Octobre 92 - Parlons de quelques spectacles vus pendant ce mois d’octobre.
- LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE INSOMNIAQUE est de Rachid Boudjedra, et se joue dans une petite salle que je ne connaissais pas du Théâtre de la Main d’Or. C’est « la confession furtive et feutrée d’une femme arabe tentée par le suicide tandis que la pluie ne cesse de tomber » (sic).
Marie Plateau, dirigée par Dominique Quéhec, reste couchée pendant une heure et ira symboliquement en se dévêtant jusqu’à finir toute nue. Son texte monologue est découpé en périodes qui commencent toutes en un murmure à peine audible (pas du tout pour un sourdingue comme moi) et se terminant en hurlements. Bien entendu le plateau est enveloppé de pénombre. On le devine, c’est un spectacle plein de rigueur !

Je n’ai pas envie de parler de AU CŒUR DES TÉNÈBRES de Joseph Conrad, joué très bien par D. Warrilow dans une mise en scène de Joël Jouanneau à l’Athénée, ni du MARIN PERDU EN MER, « comédie pirate » de Joël Jouanneau. (Même lieu).

05.11.92 - Blénod-lès-Pont-à-Mousson est une municipalité encore communiste qui sait, il faut le dire, très bien recevoir ses invités. Après un repas somptueux, il aurait fallu que le spectacle de Dominique Houdart, sa « mise en scène gourmande » des FABLES DE LA FONTAINE, fût de nature à réveiller les morts pour exciter à quatorze heure trente les membres présents d’un GRAC en pleine digestion. Or, je dois dire que moi-même, je n’ai pas été exalté par le propos dont la gratuité m’a paru éclatante.
Ce peintre barbu, genre personnage de Maupassant, qui fixe sur une toile les traits d’une dame très Musset, et qui fait une pause déjeuner pour permettre à ladite dame de se reposer un brin, le couple ne s’exprimant qu’en fables de La Fontaine ayant plus ou moins (et plutôt moins que plus) un rapport avec ce qu’il fait, ou mange, je dois confesser que ça m’a paru arbitraire et pas intéressant, très ennuyeux en tout cas. Certes, cette scolaire avec adultes présents, au début de laquelle les organisateurs avaient glacé les jeunes par des discours musclés, constituait en soi un contexte réceptacle peu enclin à réagir.
Mais à quoi auraient-ils pu réagir ? Jeanne et Dominique Houdart ont l’air plus empruntés que jamais dans leur décor automnal de jardin « kitschement » réaliste. Plus ringard que la sensation de prétention qui se dégage de l’entreprise, tu ne peux pas imaginer. Ca sent à plein nez le genre « qu’est-ce qu’on pourrait bien faire pour épater la galerie ? ». Eh bien pas ça. On ne fait pas prendre une mayonnaise avec de la viande hachée. C’est la même chose ici. On plaque un texte qui n’a rien à y voir avec une situation qui ne peut rien en faire. Le décalage entre le dit et le fait est permanent, et sans rien qui le justifie. À part ça, c’est professionnellement assumé.

05.11.92 - Verdun. Un vieux théâtre à l’Italienne aux dorures un peu défraîchies, mais avec trois balcons. C’est là que j’assiste à la troisième représentation de HÄNSEL ET GRETEL, la dernière production de NADA THÉATRE. Entreprise ambitieuse, insolite. Les enfants du conte de Grimm sont joués, ou plutôt chantés sans aucun support logistique d’orchestre, de piano, ou même, apparemment, de diapason, par deux adultes, un garçon « fort » comme on disait quand j’étais môme pour désigner les gros, et une petite aux cheveux extravagants, qui a un curieux air de ressemblance avec Babette Masson, Patrice Bornand et Aïni Iften. Le père, qui a une propension à chanter en allemand, est un grand gaillard nommé Guillaume Edé. C’est Anne-Marie Vennel qui incarne la marâtre, avec une voix claire et tranchante qui fait contrepoint musical. Christine Combe chante la sorcière, mais elle n’a pas l’air d’être une sorcière. En vérité, je crois qu’avec cette remarque, je touche le défaut du spectacle à ce moment du travail, (car de toute évidence ce n’est pas une mise en scène terminée). Jean-Louis Heckel et Babette Masson se sont entourés de collaborateurs qui, tous, ont contribué à apporter une bonne pierre à l’édifice : Annabel de Courson, qui a écrit une musique assez signifiante, qui n’est pas ma tasse de thé personnelle mais dont je ne conteste ni la qualité ni l’efficacité, encore qu’elle ait tendance à une répétitivité parfois « ralentissante » et souvent inutile. Les sculptures de Jocelyne Barquin, les décors d’Agnès Tiry et Jean-Claude Breton, sont à mon avis tout à fait conformes à l’esprit revendiqué du spectacle, « retrouver dans ce conte sa cruauté originelle »… redécouvrir « les terreurs de l’enfance, de la peur du noir, du silence, des sons que déforment les nuits », etc…  »
Or tous ces talents conjugués ne créent pas l’atmosphère, parce que les metteurs en scène attachés à les assembler n’ont pas su, ou pas pu, ou pas eu le temps, de les amener à nous raconter l’histoire de Hänsel et Gretel. Je n’ai pas compris, par exemple, que le père, pauvre bûcheron, se résolvait contre son cœur à perdre ses enfants dans la forêt. Je n’ai pas compris que la sorcière était une ogresse, et ce n’est que trop fugitivement qu’on me l’a montrée réduisant Gretel en esclavage. Tout nous est proposé à plat, sans points forts. Sans que les sentiments aient été libérés. Les acteurs chantent bien mais ne semblent rien éprouver. Du coup, les silences qui devraient être porteurs paraissent longuets, les bruits semblent se prolonger sans vraie nécessité puisque les mouvements terrorisants en principe, de la forêt, se réduisent à quelques déplacements de structures très désincarnés, même si les enfants acquiescent qu’ils leur font un peu peur.
À mon avis, il n’y a rien à retoucher à l’esthétique de ce spectacle. Il reste à le rendre VIVANT. Ce ne sera pas si facile car la musique enferme les protagonistes dans un carcan. Il ne suffira pas de dire aux artistes : « Allez-y »…
Vous me direz : pourquoi raconter vraiment l’histoire sur la scène puisque tout le monde la connaît ? Il le faut car c’est la logique de cette entreprise, qui suit scrupuleusement la trame du conte. Un metteur en scène de type Bastille n’aurait pas été aussi fidèle. Le programme nous dit que chaque spectateur peut se raconter sa propre histoire d’Hänsel et Gretel. Ce n’est pas vrai. La proposition est ici empaquetée et ficelée. Simplement, les petits Diables qui sautent à la figure quand on ouvre le paquet ne sont pas désentravés. Un Cournot ne pourra pas finir son article en écrivant : « Babette Masson et Jean-Louis Heckel ont voulu nous dire que… » Il n’y a pas d’autre lecture du propos. Est-ce une qualité ? Est-ce un défaut ? À cette question-là, il n’y a pas de réponse. Mais il est sûr qu’aux yeux de certains médiateurs, c’est réducteur.

31.10.92 - On est quelques jours avant et j’assiste, à Lyon, au Théâtre de la Platte, à une représentation par une compagnie VOLODIA d’un MESSIEURS LES RONDS DE CUIR de Courteline dans une mise en scène signée par un garçon nommé André Fornier qui est très habile, très intéressante, très personnelle, mais qui, elle aussi, impose au spectateurs une certaine lecture de l’œuvre.
Si on accepte ce parti, l’entreprise est très remarquable. D’abord grâce à une étonnante scénographie. La scène est un parquet très incliné sur lequel (physiquement) « les fonctionnaires enchaînés (concrètement) peinent pour se maintenir et essayent de grimper. » Il paraît que les acteurs ont suivi des stages d’escalade. Je veux bien le croire car leurs ascensions, descentes, « aggripages », sont tout à fait maîtrisés par  des artistes pas jeunes, tout droit sortis d’univers kafkaïens ou beckettiens. Surtout, il y a l’étonnante cruauté d’un texte qui n’a rien de vieux ni de boulevardier. La lutte pour le (petit) pouvoir que se livrent ces minables conscients de leurs droits, et qui travaillent avec acharnement à des tâches inutiles, est toujours actuelle, et il n’est pas sans leçon que le vainqueur de la lutte promotionnelle soit le fainéant qui a l’art de filer aux autres sa part de travail et d’en tirer les bénéfices.
Et puis il y a le style. On dirait du Ionesco. Et l’étonnante figure du Directeur féru d’opéra, le seul qui bénéficie d’un escalier pour gagner le sommet… de la hiérarchie. On ne rit pas aux éclats mais l’intérêt amusé est sans cesse sollicité. Les « ressusciteurs » de ce monde surréaliste, qui est loin d’appartenir partout au passé, s’appellent (il faut les citer tous) Franck Biasini, Georges Egler, Fabrice Piarre, Claude Tissot, Bernard Houal, Jean-Pierre Roos, Yves Bajard et Anny Vegel-Janin (qui fait une courte apparition très dérangeante dans cet univers masculin). Une mention spéciale à celui (mais lequel ? Ô ! Ces énoncés de noms sans distribution) qui, visiteur d’un moment, n’arrive plus à sortir du labyrinthe ministériel et réapparaît périodiquement de plus en plus déglingué.

?. 11.92 - Avec Souleymane Koly, c’est toujours la même chose. Le sujet de COMMANDANT JUPITER, ce sont les loubards d’Abidjan, les Nouchis, qui se sont emparés de la rue faute d’être assez qualifiés pour atteindre aux emplois de leurs rêves, et qui s’y adonnent à la petite délinquance. Mais au fond, ils sont bons et ne demandent qu’à se faire justiciers, et défenseurs de la veuve et de l’orphelin. La « moralité » est un peu à l’eau de rose, mais ce ne serait pas grave si le produit était mieux ficelé. Or, à cette représentation exceptionnelle qui a été donnée à l’Espace Cardin, il faut bien dire que le rythme n’y était pas. Et même, c’était moins brillant que d’habitude au niveau des chants et des danses. À se contenter ainsi d’à-peu-près, l’ensemble Koteba risque de perdre sa légende. Attention !

10.11.92 - Nicole Gautier a offert à François Cervantès une résidence grâce à laquelle il présentera dans les théâtres de la Cité U trois spectacles.
LE DERNIER QUATUOR D’UN HOMME SOURD est le premier volet de cette trilogie. Cervantès, dans le programme, raconte qu’il n’a pas écrit la pièce tout seul. Une Canadienne, Francine Ruel, partage sa signature, mais il paraît que c’est venu dans la douleur et que, heureusement, les personnages se sont libérés de la plume et ont su se mettre à jouer à quatre. Indépendamment du discours tenu qui me fait sourire, il est vrai que cette œuvre aurait pu être écrite non pas par deux, mais bien par chacun des membres du quatuor, puisque le sujet du spectacle, c’est le choc de quatre personnalités qu’une seule chose réunit : l’amour de la musique, le talent.
Un très grand talent sans doute, puisqu’un producteur a investi des sommes considérables dans la mise sur pied du « concert du siècle », au cours duquel ils interprètent le dernier quatuor écrit par Beethoven, juste avant sa mort, alors qu’il était devenu totalement sourd. Et les répétitions vont bon train. La perfection recherchée est atteinte, selon trois d’entre eux. Mais il y a quelque chose qui ne sonne pas juste dans l’oreille du quatrième, et de reprise en reprise, ce quelque chose devient omniprésent à tel point que trois jours avant la date fatidique, l’artiste décidera que le concert ne peut avoir lieu, quelles qu’en soient les conséquences. Et ce n’est pas un caprice. IL NE PEUT PAS et il en est désolé. Effectivement, le concert n’aura pas lieu et ce sera la fin de la petite formation.
Je ne sais pas si François Cervantès et Francine Ruel ont eu du mal, réellement, à pondre l’œuvrette, mais c’est un petit joyau qui m’a beaucoup réjoui et qui, visiblement, faisait mouche sur une partie du public : les professionnels du spectacle. Car nous avons tous connu ces genres de blocage qui peuvent conduire à des conclusions absurdes. Et le texte, dans ses détails, est émaillé de cent perles qui arrachent le rire ou le sourire d’une certaine connivence.
J’aurais voulu mettre en exergue l’acteur qui joue l’empêcheur de violoner en rond. C’est un grand type au visage ravagé, une vraie gueule d’artiste. Malheureusement, le programme sacrifie à la déplorable manie de citer les noms des artistes sans dire quels rôles ils jouent. Il faudra donc le repérer parmi Pierre Carrive, Dominique Chevalier, Jacques Hadjaje (je crois que c’est celui-là), et Raphaël Almosnt. Ils sont d’ailleurs tous très bien.

18.11.92 - J’avais adoré le ROMÉO ET JULIETTE du Footsbarn dans les jardins du Palais Royal. Je suis moins inconditionnel du SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ, proposé sous chapiteau dans le Parc de la Villette, mais ce n’est quand même pas si mal. Pour cette représentation en anglais, le gros plan a visiblement été mis sur les artisans qui préparent le spectacle en l’honneur du mariage de Thésée, duc d’Athènes, avec Hippolyta, reine des Amazones. Je les ai vus jadis traités en truculence, en grotesque avec force connotation de vulgarité. Je les ai vus aussi montrés comme des braves gens maladroits mais pathétiques.
Ici, le parti mélange un peu les deux systèmes, sans que jamais, toutefois, on puisse parler de grossièreté. On peut penser par contre qu’il s’agit d’un superbe discours sur le théâtre amateur, où les acteurs s’engagent par amour pur. Nick Bottom est l’auteur. Tel (peut-être) Shakespeare, il écrit d’une plume alerte le texte qu’il devra inspirer à ses analphabètes de compagnons. Tous sont charmants. Parmi les personnages magiques de la forêt, le traitement de Puck, le lutin, m’a surpris car c’est d’ordinaire un farceur un peu frêle. Ici, c’est un gaillard à la bougeotte infernale, et c’est cette agitation qui lui fait commettre bévue sur bévue.
En vérité, c’est tout très bien joué par une troupe cosmopolite qui cache ses noms. Il y a plein de trouvailles, beaucoup d’entrain, chacun y va franc-jeu et on n’a pas cherché à relire Shakespeare. C’est fidèle. On sent que les concepteurs n’ont pas eu à interroger leurs racines. Cet univers-là est le leur.

22.11.92 - Dans L’OPÉRA DE TRAVERS, vu à Blois en ce dimanche pluvieux, il y a le chevauchement de deux spectacles : un petit opéra d’un certain Joseph Racaille, intitulé LA SULTANE, qui raconte, sur une musique très classique et bien enlevée par un quatuor sans états d’âme musicaux, l’histoire très conventionnelle de Chadjarat ad Dorr victorieuse des Croisés et de son amant Aïbeck. C’est plutôt gentiment chanté par Bénédicte Flatet, qui a une voix très juste et harmonieuse, et par Michel Vernac.
Et puis il y a une pièce pondue par Nicolas Peskine, qui prétend montrer tout ce qui peut se passer dans un théâtre pendant une représentation. Au service de ce parti, Antoine Fontaine décorateur, et ED architectes (Alain Peskine) ont édifié un théâtre dont on voit tout, la scène, les dessous, les cintres, le bureau du directeur, la loge de la diva, les coulisses, la machinerie. Il s’agit, bien sûr, d’un théâtre à l’Italienne qui est, il faut le dire, superbe.
Le lieu dans lequel s’inscrit cette scène où tout est visible, est, de son côté, vachement astucieux puisqu’il est fait de quatre remorques de camion en bois. Le théâtre « mobile » est édifiable en trois jours et il est tout à fait convivial.
L’ennui, c’est que Nicolas Peskine, comme l’indique le titre de son spectacle, a voulu que tout aille de travers autour des deux chanteurs, dont il a d’ailleurs voulu d’entrée de jeu qu’ils se détestent. L’opéra se déroule donc alors que les incidents se multiplient, mais il ne s’agit clairement pas d’une journée ordinaire, tant il y en a, et je ne les ai pas trouvés très convaincants. L’opéra qui est chanté sur la scène est ringard volontairement. Mais il entraîne dans sa ringardise toute la production, qui fait un brin fouillis, désordre, et en tout cas ne provoque guère de réaction chez les spectateurs. Sans doute devrait-on rire à tant d’excès. Mais ça ne fuse pas. On ne s’ennuie pas, mais on n’entre pas vraiment dans l’histoire de cette femme enceinte qui trouble toute la représentation ou de ce directeur qui se pend, on ne sait trop pourquoi, ou de… La dimension n’est pas à la hauteur de l’ambition. La Compagnie du Hasard reste ce qu’elle a toujours été, de seconde classe.

25.11.92 - Ewa Lewinson est allée dénicher une pièce du jeune Goethe qu’elle a trouvé très « moderne » d’inspiration, et qu’elle a montée avec réalisme dans un lieu parisien assez étonnant qui s’appelle le Théâtre ARCANE, et dont elle a utilisé habilement le découpage des espaces.
L’anecdote de Stella est simple. La jeune femme, au demeurant de conduite « exemplaire », a été la maîtresse d’un officier qui l’a quittée pour partir faire le tour du monde, et dont elle espère secrètement le retour. En attendant, elle se cherche une jeune fille de compagnie et la trouve en la personne d’une adolescente qu’accompagne sa mère afin de faire les présentations. Cette mère a été quittée il y a longtemps par un officier dont elle est sans nouvelles. Vous l’avez deviné : c’est le même homme qui, en se tirant de sa légitime, a fait escale chez l’invitante ! Et voilà que, patatras, boum, ledit officier revient pour trouver « son ange » qui lui tombe en effet dans les bras. Vous imaginez sa confusion quand il découvre l’autre. C’est là que l’œuvre devient intéressante, car le bonhomme fait montre d’une incroyable lâcheté, incapable qu’il est de choisir, non pas entre l’amour et le devoir, mais, si on croit l’auteur, entre deux amours impérieux, qui toutefois ne s’exaltent que quand le partenaire apparaît. Sinon il est prêt, face à l’une, à évacuer l’absente. Finalement c’est la légitime qui trouvera la solution pour la plus grande satisfaction du mâle pusillanime : on fera ménage à trois. Les deux femmes tombent dans les bras l’une de l’autre.
Ewa Lewinson a très bien dirigé une troupe qui navigue dans les méandres de cette « pièce pour amants », avec suffisamment de pudeur pour que le public n’emboîte pas le ridicule des situations accentué par le style romantique, et une pointe de distanciation intelligente qui permet qu’on marche au propos, en en appréciant l’humour involontaire comme un plaisir. C’est talentueux.
Une fois de plus, le programme cite les artistes sans préciser ce qu’ils jouent. Citons donc Lina Ablad, Nathalie Carré, Thierry Duculty, Cynthia Gava, René Hernandez, Hervé Petit et Mireille Safa sans décerner de prix !

01.12.92 - L’hôpital Bretonneau désaffecté a été transformé en lieu culturel alternatif plus ou moins squatté, assez organisé toutefois. C’est là que, pour un soir, dans la salle non chauffée, j’ai vu les quatre Argentins de la PISTA 4 dont on m’avait dit des merveilles et qui, en effet, sont des mimes acrobates assez performants. Ce qui étonne surtout, c’est qu’ils n’ont pas des physiques de sportifs alors qu’ils font avec leurs corps des choses qu’on n’attendrait pas. L’insolite fait donc rire par moments.

18.12.92 - J’ai revu le spectacle NO ANIMO MAS ANIMA du Cirque Plume, que j’avais visionné une première fois dans des conditions très mauvaises. Cette fois-ci, à la Ferme du Buisson, tout était parfait pour une approche sans excuses. Technique impeccable. Visibilité excellente. Salle bourrée de jeunes bien policés.
Eh bien, ce n’est pas terrible. De bon, il y a le tout début, entrée en jeu joliment poétique avec les pieds de la funambule seuls éclairés, et la toute fin, qui est spectaculaire à grand renfort de feu. Il y a aussi le numéro de cet homme dont l’ombre écarte un rideau avec efficacité. Et puis le premier numéro de leur homme des cavernes fonctionne. Malheureusement, ensuite, il fait tout le temps la même chose. Tout le reste est médiocrité et remplissage.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 25 janvier 2007
14.01.92 - Le seul lien entre les scènes de CARTON PLEIN, c’est le rapport entre les deux locataires de ce lieu étrange où ils habitent, l’un, petit, qui ne sort jamais et reste en permanence vêtu de son pyjama, l’autre, le grand, sapé comme pour une soirée et qui, entre deux séquences, est supposé faire des courses. Le petit, c’est Maxime Lombard, le grand, Bruno Raffaelli. Serge Valetti, l’auteur, a voulu que le petit ait pouvoir sur le grand, qui lui obéit avec bonne volonté. Gabriel Monnet, vieux routier de la mise en scène honnête et efficace, les a dirigés en laissant leurs natures s’exprimer. Maxime Lombard est bien. Bruno Raffaelli est remarquable.
L’œuvre est comme toutes celles de Valetti, faite de touches drôles et sensibles. Deux sketchs se détachent, celui des compères au début qui cherchent à se rappeler le nom de leur propriétaire, et celui de l’emballage laborieux d’une œuvre d’art qu’il s’agit d’envoyer à un concours. Une soirée qui ne cherche pas midi à quatorze heure, mais qui est bien plaisante.

15.01.92 - Jean-Claude Penchenat propose en trilogie un cycle consacré « à la comédie », qui commence par un assemblage appelé « comédies griffues », qui est composé de quatre oeuvrettes d’Henri Monnier, une de Georges Darien et Lucien Descaves et une de Jean-Claude Grumberg. Disons tout de suite que cette dernière, « Les Gnoufs », est parfaitement conne et nulle. Il s’agit d’une contestation d’un certain snobisme qui rappelle, mille pieds en dessous, LE VERNISSAGE de Vaclav Havel.
Par contre, LES CHAPONS de Darien et Descaves est excellent dans le genre tranche de bifsteack saignant. Et Geneviève Rey Penchenat est très crédible dans un personnage de servante du dix-neuvième siècle tellement aliénée à ses maîtres qu’elle demande à les embrasser comme cadeau d’adieu, lorsque, par lâcheté, ils la congédient.
UN AGONISANT, UNE NUIT DANS UN BOUGE À LA BELLE ÉTOILE et MENUS PROPOS d’Henri Monnier sont à prendre comme des pièces de musée. J’ai été un peu déçu. Dans mes souvenirs, Henri Monnier était plus percutant.

16.01.92 - Une petite bonne femme pleine d’abattage et de présence, pianiste de son état mais remarquable actrice bien en chair, boudinée dans une robe trop étroite, Susy Firth, et un garçon terne qui joue du violon et du violoncelle, Gilles Petit, essayent de nous bailler un concert classique en hommage à Mozart, mais ils sont dérangés par une accordéoniste, Michèle Guigon, qui préfère Fernandel, Fréhel, Mouloudji, Edith Piaf, à Gabriel Fauré. C’est gentil. Ca ne casse pas les briques.

17.01.92 - La résidence de Christian Rist à l’Athénée se poursuit avec LA VEUVE, comédie en cinq actes, en vers, de Pierre Corneille. C’est une reprise avec une nouvelle distribution, mais de toute manière je n’ai pas vu la première, et, de surcroît, François Frappat étant souffrant, c’est Christian Rist en personne qui joue le rôle de Philiste. La comédie d’intrigue est un peu laborieuse, mais le metteur en scène a réussi à la clarifier. Les vers sont bien respirés. Chantal Neuwirth dans un personnage de nourrice pleine de duplicité est haute en couleur. Il y a de l’imagination dans les décors conçus par Rudy Sabounghi avec humour, à gros traits simplifiés. Patricia Diney, l’héroïne enlevée, ressemble à Marie Bonnel. La soirée se supporte malgré sa longueur.

24.01.92 - LA DANSE DE CIGURI, au Théâtre du Lierre, est un spectacle du Quatuor Nomade dans la droite ligne du PATIO. On y retrouve les deux garçons et les deux filles qui affectionnent les chants orientaux mi-iraniens mi-orthodoxes, et qui les chantent admirablement en prononçant des paroles dans les langues aux consonances parfois rudes, parfois roucoulantes, toujours étranges aux oreilles.
Point de décor, cette fois-ci, mais des éclairages très sophistiqués qui tracent sur le sol des trajets et cernent une aire de jeu rectangulaire d’un trait de sable blanc. À l’intérieur de cet espace, Farid paya fait quasiment entrer ses artistes en religion. C’est beau quoiqu’un peu monotone. Finalement, tous les morceaux sont sur un même registre, même si les uns sont vifs et les autres davantage « largo moderato ». Pour moi, cela a fini par ronronner un peu, harmonieusement certes, mais sans surprise, d’autant plus que je n’ai décelé dans l’entreprise aucune anecdote. Ces gens vont et viennent, somptueusement vêtus, avec des gestes nobles et lents (le plus souvent), mais pourquoi bougent-ils ? Et que veulent-ils me dire ? Mystère. Y a-t-il une clef ? Peut-être. Pas sûr. Je n’ai rien su lire en tous cas.

29.01.92 - Ne me demandez pas de vous parler de CHAMBRES que j’ai vu au Théâtre Paris-Villette dans une mise en scène de Hans Peter Cloos ! L’œuvre de Minyana est composée de six monologues que les trois filles de la distribution, Nathalie Dontcheva, Mona Heftre (eh oui !) et Catherine Jacob s’ingénient à nous servir en tunnels impitoyables, débités avec une volubilité qui les rend inaudibles à mes oreilles, habituées à des ponctuations plus logiques. Rien n’est fait pour aider le spectateur à éprouver chose ; si ce n’est une intense absence de communication.
Ces filles sont là, sur une pelouse (pourquoi ? ) entourée de hauts murs percés de trois portes étroites en grillagées. Au-dessus d’elles, parfois, un dessin se projette. Parfois aussi, des lumières s’allument sur ce qui semble être des chambres à l’étage supérieur (mais va savoir si c’est ça). Et elles causent, causent, interminablement sans jamais ME causer. Heureusement, de temps en temps, un morceau de musique du genre « Bonnie and Clyde », Dutronc, Rita Mitsouko, Brigitte Bardot etc. vient secouer la torpeur d’un public sommeillant en attendant que ça se passe.

30.01.92 - La laideur de l’affiche et le côté racoleur du titre, « Putain d’histoire d’amour », le côté marginal du lieu, Maison des Loisirs de Chênebourg à la périphérie de Genève, laissait supposer que le spectacle serait médiocre. Or, il n’en était rien. Cette chronique, inspirée à un certain Jacques Sallin par le livre de Paulette Houdyer, « Le Diable dans la peau », n’a certes pas d’autre ambition que de raconter le processus qui a conduit les sœurs Papin, bonnes de leur état, à assassiner sauvagement leurs patronnes, mais elle est bien assumée par deux comédiennes qui payent comptant en « tranche de bifsteack saignant », Annick Philo et Carole Coupy.
Celle qui incarne Christine, plus âgée et plus « peuple » que celle qui joue sa sœur, signifie très clairement la révolte intérieure de sa condition, sa haine des maîtres, quoiqu’elle appelle sa patronne « maman », la montée d’une certaine démence. Peut-être pas avec assez de violence. De même, on me dit que la cadette était demeurée, mais ça ne ressort pas du jeu de la comédienne, qui est simplement gentille et pas futée, mais pas malsaine. Jean Huwyler dit avec netteté des minutes du procès.
Dans un espace pour peu de spectateurs, deux lieux ont été signifiés avec réalisme, la chambre (où l’étreinte des sœurs incestueuses est montrée dans le noir avec beaucoup de pudeur), et la cuisine.
Le spectacle, qui dure deux heures, est facile d’accès pour le spectateur qui le regarde et l’écoute sans ennui.

12.02.92 - Richard Demarcy a monté pour le jeune public du Roseau Théâtre un joli conte dont il est l’auteur, l’histoire de deux bossus portugais qu’un rayon de lune incarné transformera en êtres normaux. Cela se passe dans une forêt profonde et mystérieuse. De quoi parler à l’imaginaire des enfants et ne pas ennuyer leurs parents. Beaucoup de poésie.

15.02.92 - C’est très bien, GAUDEAMUS, c’est une affaire entendue que les Russes savent tout faire, danser, chanter, jouer la comédie, manier l’émotion, s’agiter infatigablement, et par conséquent forcer l’admiration d’un public « parisien » étonné et ravi d’être confronté à du vrai « théâtre ». Quand on sait que le produit signé par Lev Dodine est le fruit « d’improvisations conçues et interprétées par les élèves de PREMIÈRE ANNÉE de la classe de mise en scène de l’Institut théâtral de Saint- Pétersbourg », on reste coi d’admiration. Je redis le mot exprès ! Et puis il y a des trouvailles, ce piano qui s’envole avec deux chanteurs dessus, ces trous dans le praticable qui avalent et recrachent personnages et objets avec toute une régie et une circulation souterraine que l’on devine. Il y a des grands moments comme celui de la grosse fille qui étend son linge, se fait baiser par un soldat et craque de remord quand son fiancé lui offre une très médiocre vareuse.
Mais je crois que c’est un bien que nous n’entendions le sens du texte qu’à travers les surtitres qui sont projetés, car je ne pense pas que sa trivialité corresponde au goût parisien du moment. Et je ne peux pas m’empêcher de trouver peu innocent le succès fait à une œuvre dont le contenu est : regardez, occidentaux, notre armée, comme elle est stupide, nos mœurs, comme elles sont dépravées, notre univers, comme il est en décomposition. Je rêvais, en voyant cela, à nos bons vieux vaudevilles militaires, au train de huit heure quarante-sept, à la vulgarité de nos « quilles » bien françaises, et je nous trouve bien hypocrites de mettre ce que nous montre GAUDEAMUS au compte d’un système politique actuellement foulé aux pieds, un peu prématurément à mon goût. Alors, bon, bien sûr, GAUDEAMUS, bravo pour la forme et pour l’exhibition. Mais restons lucides : comment réagirait notre presse face à une « critique » toute semblable de l’armée française ? Elle serait plus partagée, n’en doutons pas.

18.02.92 - Bon. Bernard-Marie Koltès se savait condamné à mort à brève échéance pour cause de sida. Au lieu de se laisser aller comme d’autres, il a écrit une œuvre testament. Ca s’appelle Roberto Zucco, et cela retrace le parcours d’un vrai tueur. Il a massacré son père, sa mère, un flic. Puis, enfermé, il s’est suicidé. La mort est au centre du discours.
Un discours, il faut bien le dire, fort bien écrit, avec des morceaux de bravoure, et notamment un monologue sur le thème des « mâles » qui ne manque pas de sel sous la plume d’un homosexuel. Le dingue, le fou, le violent, a eu, selon Koltès, un rapport amoureux avec une jeune fille qu’il a peut-être violée, ce n’est pas très clair, ce qui est clair c’est que ça a beaucoup plu à la gamine qui, avec sa famille, un rapport conflictuel. Ce rapport fille / sœur, fille / frère, fille / mère, exacerbé par la nullité d’un père réfugié dans l’alcool, tient dans la pièce une place qui la déséquilibre, si tant est que Zucco en soit le vrai héros, négatif certes, mais héros.
Est-ce que cela tient au texte, ou à l’acteur qui tient le rôle, Jerry Radziwilowicz ? Je l’ai trouvé effacé. Ce n’est pas lui qui mène le jeu, et cela d’autant plus que la distribution fait la part belle aux autres personnages, qui tous ont droit à de belles envolées, notamment Christiane Cohendy, sœur de la violée, qui outre sa gestuelle, mais fait bien passer son insatisfaction existentielle ; Jean Martin et Daniel Pouthier, très présents en gardiens de prison très professionnels ; Myriam Boyer, étonnante en « dame élégante » prise en otage par l’assassin fuyard (qui tue son fils de sang-froid, j’avais oublié de citer l’enfant dans les victimes du meurtrier). Dommage que Hubert Gignoux, vieux monsieur philosophe qui a un long dialogue avec Zucco, soit inaudible. Ce que j’ai perçu valait d’être entendu. Mais je n’en cite que quelques uns et ils sont plus de vingt, qui croisent la cavale du jeune homme.
Cavale, oui, j’explique : toute la pièce se passe lors de l’évasion du type qui est enfermé pour avoir zigouillé son père. C’est pendant cette fuite qu’il revient chez sa mère, pour troquer sa tenue de détenu contre un treillis, et qu’il la tue ; qu’il rencontre la gamine, tue l’inspecteur « mélancolique », le gamin…
Mais si je n’ai pas commencé par annoncer cet ordre des choses, c’est parce que l’errance, la fuite, ne sont pas perceptibles dans le spectacle. Et c’est fâcheux. Cela tient sûrement pour une part à la mise en scène de Bruno Boëglin qui est rigoureuse, froide, très peu ouverte à l’émotion, et qui n’a pas su signifier que ce qu’il nous montrait était l’histoire d’un homme traqué. Les grands panneaux peinturlurés de Christian Fenouillet ne font état que de lieux fixes, abstraits au demeurant. On ne passe pas de l’un à l’autre. Chaque tableau devient dès lors un tout en soi, d’autant plus qu’à chaque fois un personnage, qui n’est pas Zucco, y prend le pouvoir, et il faut bien dire Koltès a gâté tout le monde. L’ennui, c’est que Zucco ne fait pas le lien.
Sincèrement, il y a dans la pièce des instants shakespeariens, mais il n’y a pas le souffle. Dommage. On passe à côté d’un très grand spectacle.

20.02.92 - Décidément, il y a un style Bastille. Quoi qu’on aille voir dans ce temple du théâtre branché, cela a un air de famille, un air de « non théâtre » avec des acteurs pratiquant le non-jeu. Pourtant, bon Dieu, quand j’avais lu qu’Agnès Laurent proposait une « méditation » sur le thème de la gourmandise, en s’appuyant sur des textes de trente et un auteurs classiques, de Balzac à Virgile, en ordre alphabétique, via des gens comme Brillat-Savarin, Buffon, Héraclite, le Petit Larousse, La Fontaine, Rabelais et Sade, et que cela ne durait qu’une heure quinze, je suis venu… Et je me suis fait chier tant Georges Peltier, Francesca Congiu et Xavier Legasa se sont ingéniés à faire en sorte que ça ne « passe » pas. J’ajoute que la grande table qui constitue l’unique décor méritait mieux que d’accueillir des fruits et légumes en plastique. Pouah !

26.02.92 - LA DESCENTE D’ORPHÉE est une pièce de Tennessee Williams qui raconte, sur fond de racisme et de xénophobie, dans le cadre du Sud profond américain, moite de chaleur, de bois suintant, de conformisme et de violence, le parcours d’une liaison entre une patronne de bistrot en fin de jeunesse et un jeune vagabond qu’elle engage comme garçon à tout faire. Peu à peu, Val, c’est le nom du héros, vivra sa descente aux enfers sous l’œil haineux d’un microcosme social n’attendant que sa chute. Il se laissera finalement accuser du meurtre de « Lady », qui a été tuée par son vieil ivrogne de mari.
C’est Claudine Hunault qui joue le rôle incarné jadis en France par Arletty. Gérard Watkins est Val. C’est un spectacle de LA CHAMAILLE conçu par Flaudine Hunault et Yvan Lapous en tranche de bifsteack saignant, fidèlement à l’esprit de l’œuvre. C’est sans doute pour cela que les « branchés » le trouvent ringard. Pas moi.

28.02.92 - « On » m’avait sommé d’aller à LA MAIN D’OR voir LA BROUETTE DU VINAIGRIER, de Louis Sébastien Mercier, auteur oublié du dix-huitième siècle, deuxième moitié, dans une mise en scène de Edgar Petitier, assisté de Catherine Riboli, et j’ai en effet passé une soirée sans ennui, pleine de bonne humeur, dominée par le personnage du bossu, tenu tout en sourire par Cyrille Bosc, le vinaigrier, qui a fait fortune à l’insu de tous, « pour s’être toujours levé de bon matin », et qui offre son or à son fils pour qu’il puisse épouser la fille du riche Monsier Delomer, opportunément ruiné au bon moment. Ainsi l’argent fera-t-il le bonheur d’un fils obéissant et d’une jeune fille soumise.
La réalisation, le jeu, sont tout à fait conventionnels, tout comme l’intrigue, avec toutefois une originalité : le décor est inscrit au sol sous forme de cordes qui cernent l’aire de jeu et en signalent les entrées et sorties. Quelques « figures » en théâtre d’ombres dues à Christian Pedetti n’ajoutent rien à la soirée, apparaissant sur un écran à consonance anachronique.
En fait, cet éloge de l’argent honnêtement acquis, bien économisé et généreusement donné devrait n’être qu’un prologue : j’aurais aimé voir le couple, le père de la fille et le vieux donateur si content de lui, vivre un peu ensemble !

13.03.92 - On entre ou on n’entre pas dans l’univers de 4 Litres 12. C’est un univers complètement à part de tout ce qui se fait ailleurs. Chaque spectacle est le fruit de séries d’improvisations au cours desquelles les acteurs essayent d’aller au-delà du bout de quelque chose qui leur est intime. Ce qu’on veut dire au public n’est pas écrit d’avance, et je dirai presque : tant mieux si un discours se dégage de la folie exhibée, étalée, poussée au paroxysme. Il y a un désir de faire rire, mais on ne cherche pas le gag. Le burlesque naît de l’absurde. Il peut arriver par fragments qu’une certaine logique montre son nez. C’était le cas dans LA STATION DEBOUT, puisqu’il s’agissait d’un soi-disant discours proféré par un professeur sur un thème qui imposait son ordre et sa chronologie.
Dans LA PIÈCE PERDUE, rien de semblable n’apparaît au stade actuel d’aboutissement du projet. Le programme nous explique bien qu’il s’agit d’un manuscrit retrouvé en très mauvais état que trois personnages vont s’efforcer de ramener à la vie, en fouillant dans leurs mémoires, mais cela ne ressort pas du spectacle. Loin d’être un explorateur, le professeur… pardon, le « vieil acteur étranger » qui prétend avoir joué la pièce dans le temps, est plutôt un exhibitionniste qui joue tout et n’importe quoi, en dialogue avec une « héroïne » qui se révèlera, explicitement, elle, avoir des affinités avec Émilie Brontë. Soit. J’en accepte l’aulne. N’empêche qu’il m’a manqué quelque chose dans la représentation à laquelle j’ai assisté. Je n’ai pas eu l’impression qu’on me tenait un discours. L’agitation dont j’ai été le spectateur n’est restée qu’éloignée, parce que gratuite, sans lecture apparente. Admirable au demeurant.
Une fois encore, Michel Massé se révèle être un grand acteur. Je l’imagine très bien dans LE ROI LEAR ou RICHARD III. Sa dimension tragique non plus détournée comme ici, mais assumée, pourrait être prodigieuse. Dommage qu’il s’empêtre excessivement dans un accent anglo-saxon, voire un jeu en langue anglaise, qui sont drôles un moment malgré une excessive profusion de « ok », mais qui lassent à la longue ; on aurait aimé qu’il trouve à mi-course un prétexte pour s’en débarrasser. Odile Massé donne, comme d’habitude, un peu trop dans l’infantilisme, mais elle est crédible en héroïne. Je décernerai une mention à Jean-Michel Bernard qui a su se composer un savoureux personnage de souffleur érudit. À l’affût de tout, il est témoin de toute l’agitation frénétique des deux autres, selon son rythme à lui, placide, flegmatique, de régisseur toujours prêt à rendre service ; les seuls moments où j’ai ri à gorge non retenue, je les lui dois, et notamment un gag terrible quand il est entraîné la tête en avant dans le trou du souffleur par le poids des manuscrits qu’il est allé dénicher. Car pour le reste, on ne s’esclaffe pas, on est plutôt dans un état de bonheur, parfois corrigé par un brin d’ennui lorsque les farceurs s’étalent trop.
Bon. Qu’est-ce qui manque à cette PIÈCE PERDUE ? Pour moi, c’est qu’une histoire s’y lise. Michel Massé, dans les propos qu’il tient, fait référence à Witkiewicz, Gombrowitch… et Kantor. Mais tous me disaient quelque chose, même si le message était onirique. Je souhaite donc que le stade suivant soit un pas vers un fil conducteur capable de maintenir éveillé mon intérêt au travers des méandres d’une sorte de folie qui, je le répète, est propre au 4 LITRES 12.
Il faut croire que cette folie-là recoupe encore une sensibilité contemporaine, puisque le spectacle remplit la salle Gentilly d’un public jeune et, de toute évidence, conquis. Est-ce que cette complicité entre la troupe se retrouverait dans une aventure parisienne ? En fait, je crois que cela dépendra de la réaction de quelques ténors à la mode. Face à ce produit, il se peut qu’ils le jugent ringard, surgi d’un passé dépassé. Il se peut aussi qu’ils le trouvent étonnamment jeune. Michel Massé dit très justement qu’il y a deux sortes de spectateurs, ceux qui ont déjà vu le 4 LITRES 12, et ceux qui le découvrent. C’est l’avis de ces derniers qui est intéressant à recueillir. Mais comment obtenir que les journaux envoient, pour rendre compte de cette PIÈCE PERDUE, leurs critiques stagiaires plutôt que leurs grands plumitifs ? Et 4 LITRES DOUZE souhaiterait-il cette remise de ces pendules à l’heure de ces découvreurs, qui seraient bien capables de le rejeter.

14.03.92 - Une révélation. J’ai pris un très grand plaisir à « POUR UN OUI OU POUR UN NON » de Nathalie Sarraute, qu’Élisabeth Chailloux a monté pour une tournée au Canada, et qu’elle présentait pour trois soirs au Théâtre d’Ivry.
Dans un curieux univers où il semble qu’il soit nécessaire d’obtenir une autorisation pour avoir le droit de se séparer d’un ami, deux personnages s’affrontent, deux amis de toujours qu’une crise frappe parce que l’un d’eux a éprouvé que l’autre le traitait avec condescendance. « C’est bien… ça », lui a-t-il dit sur un ton qui n’a pas plu à l’autre à propos de je ne sais plus quoi. Les deux compères échangent une heure durant des mots qui sont un vrai régal, dans un style doucement absurde qui n’est pas sans faire penser aux grands Ionesco. J’ai aussi pensé au spectacle d’hier, car ici il y a une vraie logique interne de l’absurde, celui-ci étant comme une transcendance d’une réalité quotidienne sensible.
Élisabeth Chailloux a traité cet univers qui, chez l’auteur, est feutré, « on s’entrégorge à coups d’épingles, des hommes en costumes cravate… le charme discret d’une certaine bourgeoisie », en y faisant surgir deux vrais clowns. C’est le fruit, très réussi, d’un travail d’atelier de 1990 auquel la réalisatrice avait songé à inviter Marie Bonnel !
François Lequesne, l’insulteur, cheveux peints en orange, est très bien, mais Luc Clémentin en clown blanc, l’offensé, est tout à fait remarquable avec un jeu visiblement fabriqué qu’il arrive à rendre tout à fait naturel. Ils évoluent sur une aire de jeu circulaire, cernée d’une rangée de lampes, posée sur du sable blanc. Élisabeth Chailloux retrouve là son matériau préféré.

21.03.92 - Je suis allé voir à la Tempête « La mangeuse de crottes » de Jean-Gabriel Nordmann, principalement à cause de la présence dans la distribution de Christine Pignet, la grosse partenaire, il n’y a guère longtemps, de Jérôme Deschamps.
Ici, elle est opposée à Bruno Abraham Kremer, qui a une allure de Français moyen terne. Il s’agit d’une rencontre, à l’heure de la pause déjeuner, entre deux êtres médiocres qui cherchent une communication naïve, mais ne la trouveront guère. Un peu médium, elle lui prédira la venue de la femme de ses rêves, qui fera en effet une apparition muette à la fin.
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