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Vendredi 26 janvier 2007 5 26 /01 /2007 20:27
UN MOIS DE VACANCES À BELLE-ISLE
Et  puis  RETOUR À PARIS

31.08.86 - Pour mon premier spectacle de la saison parisienne, je vais au DEJAZET (dont on a changé les fauteuils). C’est bourré pour LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS, adaptation par Alain Marcel d’un show musical américain de Howard Ashman. L’auteur est certainement juif puisqu’il a situé son intrigue dans un ghetto où un pauvre fleuriste croit trouver la fortune dans une plante fabuleuse qui, en effet, attire un monde fou dans sa boutique. Mais la plante est carnivore, ne cesse de grandir et de réclamer de la chair humaine vivante. À la fin du spectacle, le végétal a bouffé tout le monde et envahi la scène. La dernière image le montre menaçant les spectateurs, qui s’en vont sur cette impression apocalyptique, après avoir beaucoup ri, ce dont vous ne douterez pas si je vous dis que le fleuriste est joué par Jean-Paul Muel, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il en fait des kilos !

04.09.86 - Rentrée au Fontaine de Jean-Paul Farré, entouré à titre d’accessoires par un piano Yamaha et par deux faire-valoir, qui sont successivement flics, infirmiers d’hôpital  psychiatrique, régisseurs d’un virtuose avant le concert etc… Farré est semblable à lui-même de toujours, c’est-à-dire qu’il est drôle, tendre, et parfois un peu trop enclin à montrer tout ce qu’il sait faire : loi du one-man-show oblige. Ca s’appelle VINGT ANS DE PIANOS FORCÉS. Ca se laisse voir gentiment.

13.09.86 - AUX ARMES CITOYENS est une pièce « poil au nez », de Louis Calaferte » poil aux fesses », écrite par son auteur « poil au cœur », dans le style débile qu’essaie d’illustrer la première phrase de ce compte-rendu.
Ils sont neuf sur la scène du Théâtre Essaïon, dont Valverde en personne, Jean-Jacques Lagarde, Sylvie Favre, « une vraie folie », dit le Directeur du théâtre, d’autant plus que le Ministère, sur lecture du manuscrit, a refusé l’aide à la création au spectacle. C’est Victor Viala qui a fait la mise en scène dans un décor banal de Patrick Tabart, qui figure une épicerie à travers une tranche d’histoire de la France, la période des rodomontades des années 39/40, de l’occupation et de son marché noir, des profits décuplés de l’après-guerre. Les personnages sont des caricatures qui jouent et chantent (mal) des couplets mis en musique vieillotte par Edgar Bishoff, dans le style des comédies musicales de Labiche, telles que les concevaient les metteurs en scène des années cinquante. Une fausse joie figée, une impression de farfelu trop voulu, la peine à rire, sauf à quelques jeux de mots (et on s’en veut aussitôt), le sentiment qu’on aurait aimé réussir ici ce que Jacques Demy a fait avec LES PARAPLUIES DE CHERBOURG mais qu’on l’a raté, parce que le langage de tous les jours est le plus difficile à faire passer, bref, on sort affligé de l’affaire, en se demandant qui est le plus coupable, de Calaferte ou de Viala. Et on enrage un peu parce que, après tout, il y avait un contenu. Ca aurait pu avoir un relent de Vitrac ou de Vian. Mais on en est loin.

17.09.86 - Il est remarquable de constater à quel point Monsieur Daniel Mesguich, acteur, dirige son jeu personnel d’une toute autre manière que quand il inculque ses préceptes à des comédiens sous sa houlette. À la fois sobre et en faisant des kilos, il éprouve de l’intérieur le rôle de Pascal, le jeune janséniste, face à un Virlogeux Descartes disert, volubile, à l’aise. Il faut dire que L’ENTRETIEN DE M. DESCARTES ET DE M. PASCAL LE JEUNE, de Jean-Claude Brisville, est un exercice intellectuel fidèle à l’histoire (sans doute à la réalité de cette conversation près). Les deux courants du Christianisme s’y affrontent, le libéral et l’intégriste. La querelle du « Salut par la Grâce », s’y exprime en une joute aimablement verbale qui ne doit pas faire oublier que quand certains courants religieux ont pris le Pouvoir, ils ont voulu s’imposer à tous par la force la plus brutale.
Mis en scène avec austérité par Jean-Pierre Miquel, cet essai de vulgarisation survole quelques points qui ont justifié, ma mémoire étant défaillante, que je me réfère au ROBERT. Eh bien, tout semble exact, de la condamnation du « Grand » Arnauld à la lâcheté de Descartes qui se hâta de planquer son « traité du Monde » quand il apprit la condamnation de Galilée. Et sans doute, Pascal, le futur parieur, était-il un fiévreux intolérant quand il préparait, avec la certitude de ceux qui ne doutent pas, ce qui serait son œuvre.
J’ai vu ce spectacle au Théâtre Moderne à sa reprise. Il avait été créé au PETIT ODÉON. On espère donc un succès commercial. Pourquoi pas ? Jésuites et Jansénistes ont parfois, dans les temps modernes, changé de visage, les seconds surtout. Mais, comme disait Brecht, « le ventre est encore fécond qui… »

19.09.86 - Monsieur Robert Wilson est lui aussi saisi par le besoin de « questionner » les Anciens. Après l’ÉLECTRE de Farid Paya, avant le PROMETHEUS  de Mehmet Ulusoy et LES BACCHANTES de Salvador Tavora, voici ALCESTIS d’Euripide, par le génial Américain chéri des festivals européens.
Nous sommes à Bobigny, c’est une affaire « Festival d’Automne ». Cela donne une grande machine ma foi fort belle à regarder, mais qui m’a paru longuette et patiner quand l’anecdote prend le dessus sur l’imagerie. À ma connaissance, Wilson ne s’était jamais jusqu’ici confronté à un texte. Comme celui-ci est dit en anglais et que je ne comprends pas tout, ça m’a donné le loisir de contempler les acteurs et, ce qui m’a frappé, c’est qu’ils exécutent fort bien les gestes qu’on leur a inculqués, mais qu’ils n’éprouvent aucun sentiment. À la toute fin, quand Héraclès vainqueur d’Artémis ramène sa femme ressuscitée à Admetos, ce dernier a l’air de s’en foutre complètement. Cela va évidemment dans le sens du spectacle glacé voulu par un metteur en scène qui ignore les obliques. Tous ses personnages se meuvent comme dans l’armée américaine, en angle exclusivement droits, avec une prédilection pour le profil. Tous, sauf le chœur, qui est signifié par un malheureux coincé toute la soirée dans cinq mètres de haut dans une statue d’Apollon, qu’il ne peut même pas évacuer pour venir saluer à la fin d’une représentation dont l’immodestie est remarquable.
Est-ce à dessein -marque d’humour ?- que le personnage de la mort, montré ailé, grimaçant, ricanant, criant, ressemble de façon frappante à Colette Godard ? Je ne sais pas. Avec ce détail, resteront dans ma mémoire un superbe décor de montagnes ravinées, dû à Bob Wilson lui-même et à Tom Kamm, et des éclairages à faire blêmir Poisson. Une espèce de pâte musicale et sonore de film d’épouvante est d’un certain Hans Peter Kühn.

21.09.86 - Il a gravement manqué un Woody Allen au YDDISH CABARET de Ben Zimet mis en scène par Rachel Salik, avec Talila, Henri Gruvman, Ben Zimet lui-même et quelques autres. Je passe sur le fond, sur la jérémiade larmoyante des éternels porteurs de valises dont vous savez à quel point ils m’agacent. Il m’est arrivé au Centre Pompidou face à ce spectacle juif la seule chose à quoi je ne m’attendisse pas : je me suis fais chier. D’abord parce que le rythme suisse est alerte auprès de celui que la metteur en scène a inculqué à sa réalisation. Ensuite parce que les protagonistes ont voulu imprimer un aspect didactique à leur entreprise, comme s’il était plus important à leurs yeux d’expliciter historiquement leur monde yddish que de chanter et danser cet univers, au demeurant fort teinté de consonances slaves et tsiganes. On aurait dit un spectacle pour jeunesses musicales. Le grand Ben Zimet efflanqué et barbu, son chapeau sur la tête, trimballant sa nostalgie au milieu de cet ennui et de ces interminables « histoires juives » racontées par ses camarades : ainsi ai-je appris qu’il y en a qui ne sont pas drôles !

23.09.86 - Curieux, vraiment curieux, que le grand Festival d’Automne couvre ce one-man-show intitulé LE DISCOURS AUX ANIMAUX, on devrait plutôt dire HYMNE à la gent animale, proféré avec talent et présence par André Marcon. Il est vrai que Valère Novarina est promu cette année auteur à la mode. Pourquoi ? Pourquoi pas ?

24.09.86 - La Compagnie Créange est de celles qui naviguent entre deux eaux, à mi-chemin du théâtre gestuel et de la danse. Celle-ci tend très nettement vers ce second genre, ce qui implique des pas et attitudes élaborés, voire parfois conventionnels. Mais elle a un souci de l’anecdote qui rend inutile l’habituel report aux intentions exprimées dans le programme pour comprendre ce qui se passe. Il est vrai que le thème, EURYDICE DISPARUE, est connu. La lisibilité est accentuée par l’appel à des musiques référenciées, notamment quand elles sont empruntées à Glück. Mais surtout Charles Créange et son équipe ont un abattage à la Pina Bausch qui justifiera qu’on suive ses progrès, et surtout de l’humour, ce qui est précieux. (Kiron)

25.09.86 - Dominique Houdart a demandé à son auteur favori, Gérard Lépinois, de lui pondre, après « LA NUIT ET SES ÉPINGLES », « LA DEUXIÈME NUIT », dans laquelle aucun mot n’est prononcé, ce qui n’empêche pas le programme d’annoncer « texte de Gérard Lépinois ».
Ce texte, ce sont des borborygmes proférés par Jeanne Houdart, qui se livre à un étonnant exercice de gorge qui n’est pas sans rappeler le japonais classique, si vous voyez ce que je veux dire ! Ces craquements, glouglous, raclements et grincements ponctuent les apparitions de « formes » magnifiques, dues à Alain Roussel comme d’habitude, autour du personnage qui, dans la première nuit était la grosse tête, qu’on retrouve ici en deux formats, très retravaillé, superbe. Mais la lisibilité anecdotique n’est malheureusement pas évidente ; et les aspects scatologiques qui apparaissent de-ci de-là, quand par exemple le personnage s’arrache un œil, ne s’explicitent pas clairement. Mon insupportable besoin de logique me joue des tours car, après tout, je devrais me laisser porter par des « émotions » et ne pas chercher à comprendre. C’est sûrement ce qu’attend de moi Dominique Houdart, dont la barbe ressemble de plus en plus à Dieu le Père.

25.09.86 - « J’aime le texte, la mise en scène dépouillée, simple. De grands pans de toile blanche sont manipulés par des architectes de l’espace qui font penser aux Parques ». C’est Catherine Dasté qui s’exprime dans le programme de LILA et j’aurais dû me méfier, connaissant le goût de la descendante de Copeau pour les choses ennuyeuses, abstruses et abscondes. Car l’œuvre d’Alain Enjary, qui a reçu l’aide à l’écriture et l’aide à la création du Ministère de la Culture, outre qu’elle a été pondue par un auteur qui semble constamment tirer à la ligne, aurait sûrement eu intérêt à être montée par quelqu’un d’autre que sa compagne dans la vie. Une autre qu’Arlette Bonnard aurait sûrement coupé au moins trois quarts d’heure de ce spectacle interminable, et je ne suis pas sûr qu’il aurait gardé les fameux pans blancs qui, pour signifier les changements de lieux, doivent être manipulés laborieusement, rompant le rythme de la saga. Sans doute aurait-il suggéré aux artistes de s’exprimer avec sentiments, et non dans une « endormissante »demi-teinte monocorde permanente comme ils le font.
Bref, on se fait chier deux heures durant et c’est dommage, car au début, j’avais cru que pourrait être intéressante cette course-poursuite entre un maître et sa servante, toute entière faite de non-dits. L’atmosphère en était curieuse, très islandaise ou scandinave. Je me suis deux fois reporté au programme pour vérifier que le texte était bien original, n’était pas une adaptation. Il y a certainement eu une influence.
C’est joué, comme je l’ai dit, par Alain Enjary et Arlette Bonnard eux-mêmes, avec le concours, pour une scène, d’un très mauvais vieillard nommé Armand Enjary. Celui-là m’a eu. J’ai dormi pendant sa prestation.

28.09.86 - HÉLOÏSE ET ABÉLARD, sous-titré JOURS TRANQUILLES EN CHAMPAGNE, aurait dû m’irriter tant y étaient réunis les ingrédients qui m’irritent depuis quelques années au Théâtre de l’Aquarium, un générique numériquement important pour aboutir à la présence sur la scène d’un acteur seul, un contenu intellectuellement intéressant mais loin des préoccupations contemporaines qui naguère faisaient de l’équipe une troupe militante, une volonté de déphaser le discours dans le temps, par le costume (Pierre Abélard revêt successivement la soutane catholique et l’habit luthérien gris austère) et par les objets : que fait ici une bicyclette alors que l’aventure célèbre des amants se situe à l’époque des conciles obscurantistes et des romans courtois ? Est-il justifié que le héros allume et éteigne ostensiblement l’électricité au gré de ses allées et venues dans un lieu informel mais construit, qui, en tournée, nécessiterait sûrement un important camion ?
Et puis, il faut bien dire que l’adaptation de Didier Bezace baigne dans un humour que la rigueur de sa mise en scène ne cherche pas à annihiler. Surtout, l’interprétation de Jean-Pol Dubois est remarquable de présence, de justesse, de force percutante. Si bien que j’ai été eu. Je me suis laissé aller à m’intéresser à l’anecdote. Il faut dire que le moment où Abélard, les couilles tranchées, s’aperçoit que ce châtiment est un merveilleux tremplin pour la promotion de sa carrière philosophique, ne manque pas de sel. Comme est amusant le spectacle de sa vanité dans ce domaine où il ne doute jamais de soi, y compris quand l’Église le condamne.
Faut-il approuver le fait qu’Héloïse ne réponde à son ami que par une sonorisation chuchotée mal audible ? Je ne sais pas. Il entre peut-être dans l’idée de Didier Bezace de pondre un JOURS TRANQUILLES EN CHAMPAGNE bis, où l’on verrait la religieuse dévorée par le désir charnel répondant physiquement à la voix désincarné du châtré bienheureux. Ca gagnerait du temps pour ne pas avoir à traiter dans d’autres spectacles d’un sujet d’aujourd’hui. Mais je suis méchant. L’AQUARIUM nous annonce un Procès de « Jeanne d’Arc veuve de Mao Tsé Toung », dont le titre laisse espérer qu’elle ne sera pas hors du temps.

08.10.86 - Le théâtre américain contemporain semble être, à travers ce que nous en transmettent ses transporteurs, sensiblement moins abscond que le nôtre. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit très intéressant : il montre des minables, des asociaux, des violents, des êtres inquiétants souvent entre deux drogues ou entre deux cuites, qui vivent d’expédients, de larcins, mais ont finalement un bon fond et le sens de la solidarité. AMERICAN BUFFALO de David Mamet, adapté par Pierre Laville et mis en scène par Marcel Maréchal n’échappe pas à ces paramètres. L’œuvre est surtout l’occasion pour trois acteurs de montrer ce qu’ils savent faire et, à ce niveau de jeu en tranches de bifsteack saignant, il faut dire qu’à côté d’Alexis Nitzer, sobre, et de Stéphane Bierry, petite frappe nerveuse et sans doute dangereuse, Philippe Léotard tire très remarquablement son épingle d’un jeu où l’on peut se demander s’il entre en scène à moitié saoul, ou seulement le feignant. Comme il tient tout le parcours (deux bonnes heures) dans cet état, je laisserai la question en suspens.

10.10.86 - Une demi-heure après le début de la représentation des AVENTURES DE PINOCCHIO à l’Espace 600 de Grenoble, Galerie de l’Arlequin, où j’avais été invité à grands frais (pour elle) par la Compagnie Jean-Vincent Brisa, la phrase qui m’avait si fort frappé à Montréal dans LES TEMPS EST AU NOIR me trottait dans la tête : « et il se demandait jusqu’où ils pourraient aller dans la médiocrité ».
L’adaptation de Christian Mazet, d’après le texte original de C. Collodi, qui, avait-on insisté auprès de moi, n’avait été trahie que par Walt Disney, brillait par sa faiblesse en vocabulaire. Les acteurs avaient tous l’air d’amateurs livrés à eux-mêmes. Jean Obé, qui faisait partie de cette distribution, en émergeait par sa rigueur, c’est vous dire ! Jocelyne Augier, qui incarnait le bout de bois animé, ne manquait ni d’abattage ni de présence. Mais elle n’arrêtait jamais de sauter, de courir, de galoper d’un bout à l’autre de l’aire de jeu et je me questionnais pour deviner pourquoi. Il m’avait été dit pour m’attirer que ce conte philosophique nourrissait un contenu très contemporain, que le film et les représentations pour enfants antérieures avaient gommé. Malgré ma bonne volonté, je n’ai rien détecté qui me concernât.
La seule chose positive était l’aire de jeu vaste dans ce lieu hexagonal, et recouverte de sable avec ici et là de belles structures en bois travaillé. Il faut citer le nom de ce décorateur intéressant, Gilles Arondeau, malheureusement trahi de loin en loin par une régie dont le professionnalisme n’était pas évident.

12.10.86 - Évidemment, c’est un one-woman-show et, de ce fait, Catherine Morlot se sent obligée de nous montrer tout ce qu’elle sait faire, ce qui, par moments, confère à son ET JULIETTE un côté exhibition de comédienne brillante, spécialement douée dans la prise d’accents de terroirs, suisse allemand, roumain, dans les imitations, telle celle d’Alain Decaux, et, si on rit franchement à ces moments qui frisent le café-théâtre, on les regrette un brin car ils rabaissent à un niveau un peu facile un propos qui, au contraire, s’élève par d’autres instants à une très haute qualité.
D’une part, parce que le texte écrit par Catherine Morlot a une incontestable tenue littéraire. Il est intelligent, joliment écrit, bien construit et il ménage une chute inattendue : au dernier moment, cette femme, que nous avons crue dépendante de son homme à la manière de celle de LA VOIX HUMAINE, se rebiffe et décide de se tirer au moment même où elle reçoit la lettre tant espérée de celui qui est allée se reposer seul à Étretat, dans laquelle il la convie à venir la retrouver. C’est cette lettre toute emplie d’amour moche qui crée en elle le déclic de la libération ! Ca m’a bien plu !
D’autre part parce que Catherine Morlot, actrice, eh bien ce n’est pas rien. Avec une admirable rigueur, elle vous manie la rupture de tons d’une façon tout à fait remarquable. C’est une grande comédienne, d’une parfaite présence, d’un abattage maîtrisé, sans jamais la moindre vulgarité, qui vous tient son public à bout de bras sans jamais le laisser. L’heure que dure son spectacle passe comme un charme. Un vrai plaisir.

14.10.86 - Que Farid Chopel ait de l’abattage, je ne le contesterai pas. C’est un professionnel qui maîtrise parfaitement son jeu. Il a de l’humour. Il a un don des langues, et du comportement propre à chaque langue, qui sont hauts en couleurs. Il passe du gentleman anglais au macho italien avec virtuosité.
Reste que son one-man-show n’échappe pas au piège du genre. À être obligé d’occuper le gros plan quatre-vingt-dix minutes sans débander, il est amené à montrer constamment TOUT ce qu’il sait faire, ce qui parfois est TROP, et à forcer le jeu, sans pour autant qu’éclate le contenu de son discours. Je n’ai pas eu l’impression, au fil de cette succession de gags souvent drôles, qu’il avait quelque chose à me dire. C’était une succession d’exhibitions, non pas nourries des profondeurs mais élaborées de l’extérieur. Avec talent. Avec art. Avec des moyens aussi, car la Maison de la Culture du Havre, co-productrice de l’affaire, a permis à l’artiste d’évoluer devant des décors chromos amusants. J’ai passé une soirée plaisante. En garderai-je le souvenir ?

17.10.86 - Le vieux Jean-Louis Barrault fête les quarante ans de la Compagnie Renaud-Barrault avec un THÉATRE DE FOIRE ringard que le tout-Paris a gentiment applaudi parce que tout de même, « on » se souvient que ce serviteur pas valet a rendu dans le passé de fiers services au théâtre. Le Ministre était là et Madeleine minaudait autour de lui comme si elle avait toujours fait partie de la bande à Léotard. À part cela, que dire de ces arlequinades conventionnelles qui ne font plus rire personne. N’en disons rien, ma foi !

21.10.86 - Michel Launay a transformé, pour le PROMETHEUS de Mehmet Ulusoy, la salle Christian Bérard du Théâtre de l’Athénée : les spectateurs sont assis de quatre côtés d’une aire de jeu centrale recouverte d’une matière translucide, mais ce carré n’est pas plat. Épousant la pente de la salle, il offre une perspective qu’accentuent des sortes de miroirs, répartis savamment en hauteur, qui prolongent, dédoublent en ombres dynamiques les actes perpétrés par les acteurs. En fait, il y a trois plans, l’escalier de sortie qui doit mener aux flammes infernales, le lieu montagneux qui occupe le plan de la salle, et au-dessus, un dispositif acrobatique par lequel arrivent du ciel en vociférant et en se tortillant les Dieux et leurs émissaires. C’est magnifique.
Est-il utile, cela dit, de jouer PROMÉTHÉE aujourd’hui ? Le théâtre antique est à la mode. Philippe Ivernel essaie de justifier politiquement l’entreprise dans le programme, en rappelant que ce PROMÉTHÉE ENCHAINÉ formait le premier volet d’une trilogie qui, selon lui, s’achevait sur le triomphe de la démocratie. Possible, mais comme les deux œuvres suivantes ont été perdues, ce n’est qu’une hypothèse et ce PROMÉTHÉE-là ne peut annoncer la fin de l’oppression des Dieux sur leurs sujets que par l’indignation qu’une telle mainmise susciterait chez ces derniers. Car, en vérité, le POUVOIR de Zeus y apparaît ABSOLU et l’entêtement du Titan qui a donné le feu aux hommes à lui résister est évidemment sans espoir. Cela est éclatant dans le châtiment infligé par Héra jalouse à la malheureuse Io séduite par son divin époux, dont on se demande de quoi elle peut bien être coupable, car avait-elle le pouvoir de résister aux charmes du Roi de l’Olympe, quand bien même elle en aurait eu la volonté. Je mets ici Io en gros plan car, dans la version que nous présente Mehmet, je trouve que ce PROMÉTHÉE aurait dû s’appeler IO. Cela tient sans doute à l’admirable performance d’Anne de Broca dans le rôle. C’est une actrice prodigieuse et on peut dire qu’avec son entrée, le spectacle décolle. Après sa sortie, il ne retombera pas, et pourtant Guy Jacquet qui joue Prométhée n’est pas décidément très grand acteur. Il est acteur mais il n’a pas le charisme des grands. Il n’en a pas la présence, et on pourrait s’inquiéter sur la fin de la représentation s’il n’avait pour partenaire en Hermès le jeune Pierre Puy, qui est amusant dans ce rôle de médiateur qui connaît d’avance les réponses.
« Et le début ? », me direz-vous, car Io est loin d’arriver en scène tout de suite. Eh bien, il m’est un peu passé par-dessus la tête, car les acteurs y vocifèrent sans nuances, gesticulant à la manière « grotowskienne », n’offrant au spectateur aucun repos. Cette violence est barbare et cette barbarie doit être conservée, mais, à mon avis, barbarie et agitation, violence et hurlements ne sont pas synonymes. Les Océanides, Océan, Héphaïstos, Pouvoir, Violence, tous ont constamment l’air d’être dans tous leurs états et d’éprouver des sentiments qui les agitent beaucoup, mais dont l’émotion ne m’est pas parvenue.
Face à ce spectacle, élaboré en langue française très belle, très pure, très claire, très nette, par Djamilia Salat, et superbement décoré, je l’ai dit, par le dispositif de Launay  mais aussi par les costumes, d’un troublant érotisme chez les femmes, faits de matières rudes avec lesquels les artistes doivent se battre -ils le font avec art-, j’ai l’impression d’un Mehmet qui m’apporte de son talent une facette nouvelle, mais qui n’a pas totalement maîtrisé l’aspect grec de sa barbarie turque. De toute manière, c’est un grand et beau spectacle. C’est pourquoi il faut être exigeant.

25.10.86 - Voici L’AVARE de Molière, version Planchon, à Mogador. C’est Michel Serrault qui joue le rôle célèbre et il réussit à rivaliser avec des souvenirs pourtant prestigieux. Son Harpagon est souriant, heureux de vivre, heureux d’être ce qu’il est. Il est vrai qu’il n’est pas un simple thésaurisateur. C’est un capitaine de négoce. Chez lui, tout un monde de colporteurs s’affaire, un peu trop même : on se demande s’il est moliéresque qu’il ait tant de serviteurs à payer (forcément). Il officie dans une espèce d’entrepôt où il a son bureau, surélevé : de là, sans doute, il peut surveiller son univers. Le voilà pour nous replacé dans ce que Planchon pense être son contexte ! L’acteur y est admirable de fraîcheur, d’invention.
Malheureusement, autour de lui, malgré des noms connus que je ne citerai pas, on court la poste conventionnelle sans nuances, comme si le metteur en scène ne s’était pas occupé de diriger ses comédiens. Ils sont tous vraiment très mauvais.

 COURTE ESCAPADE À BARCELONE

01.11.86 - Me voici à Barcelone pour voir le DON JUAN TANGO commandé à Savary par le Centre Dramatique Catalan. Notre Jérôme a traité le personnage comme s’il était d’aujourd’hui. Pratiquement nu, le héros évolue dans un univers à la BYE BYE SHOW BIZ avec culs empanachés et seins affriolants, fait de nanas toutes plus nymphos les unes que les autres, pervers à la façon moderne, c’est-à-dire où les notions de bien et de mal telles que l’Église les promouvait dans les œuvres originales, ne sont plus évidentes.
Pour parler « au fond », il me faudrait une traduction, car le spectacle est joué dans l’imperméable langue catalane. Je n’en ai donc reçu que l’environnement, au demeurant très spectaculaire, très divertissant, très joli à la manière de l’ancien Châtelet. On n’a quand même pas l’impression que notre Jérôme se soit outre mesure cassé la tête. Tous ses trucs « somptueux », il les ressert à la sauce locale, ajoutant effet sur effet, décor sur décor, avec parfois, soyons juste, une trouvaille, comme quand Don Juan, ayant touché la main du Commandeur, se retrouve, non pas dans la tombe, mais en salle de réanimation d’un hôpital contemporain. Il ne m’a quand même pas semblé qu’une recherche de contenu ait été poussée. Je garderai de ce DON JUAN TANGO le souvenir de quelques scènes osées : au vingtième siècle, on a des gestes sexuels que Tirso de Molina ne décrivait pas. Mais, banalisés par le cinéma et la littérature, ils ne font pas scandale. Je me souviendrai aussi de ce bateau qui envahit à un moment le fond du décor. C’est de la belle imagerie.

02.11.86 - Connaissez-vous EL MOLINO ? C’est un café-concert de Barcelone qui est célèbre pour ses numéros d’un ringard absolu, dans la ligne des Folies Bergères, mais des Folies Bergères sans luxe quoique avec panache, où les filles restent engagées au rythme de deux ou trois séances quotidiennes de trois heures chacune, jusqu’à ce que, complètement croulantes, elles ne puissent plus lever la jambe. Vêtues de robes parfois incroyables, elles dansent et font des mines avec un air profondément absent, sur une scène trop petite, tandis que dans la salle le public boit, fume, participe et commente. Les branchés montent au premier, d’où ils peuvent, installés dans des loges, contempler le double spectacle de la scène et du parterre.
Il y a malheureusement pour le non hispanophone un peu trop de sketchs, encore que la revue soit menée par une dynamique petite boulotte dont l’abattage est remarquable. Dans l’univers kitsch, c’est un lieu sublime, à ne pas manquer.

08.11.86 - Avec LES PETITS PAS, Jérôme Deschamps qui, cette fois-ci, ne paraît pas sur la scène, a fait dans la tendresse.
Un jour que je lui demandais, à propos de certains de ses spectacles antérieurs, « est-ce que vous êtes méchant ? », il m’a répondu : « C’est la vie qui est méchante ». On en a en effet la sensation en contemplant ces vieux et ces vieilles qu’il est allé dénicher dans l’univers du show-biz d’avant-guerre, et qui chantent sans ostentation, sans aucun ridicule, souvent avec art et talent, les chansons qui berçaient ma propre enfance. Elles, ils sont émouvants, il y a sûrement quelque chose de cruel dans le discours que le réalisateur leur fait tenir, en décalage temporel, mais le spectateur est plutôt sous le charme de la désuétude un brin nostalgique que frappé par l’horreur d’une leçon coup de poing. Même si derrière les vieux, les clowns font des conneries dans le registre cher à l’inventeur des BLOUSES, avec des bouteilles qu’on casse, des armoires dans lesquelles les objets font un tintamarre incroyable, un chien qui, en coulisse, hurle périodiquement, des choses qui tombent impromptues et surtout, incarnée par la grosse Christine Pignet, une admirable femme de ménage indifférente au spectacle, mue seulement par son boulot, se foutant totalement de déranger les autres, avec une présence étonnante de la continuité de sa préoccupation, même si la scène où tous assis dans une lumière crépusculaire, les protagonistes écoutent l’orchestre jouer « Plaisir d’amour… » peut apparaître à certains comme terrible, c’est la PUDEUR qui me semble avoir été le moteur du metteur en scène. Il a mis la pédale moderato. Il a choisi la demi-teinte. Il a refusé qu’on puisse dire qu’il avait tiré son épingle du jeu aux dépens de ses victimes. Victimes ? Que non : ils chantent bien, ils sont consciencieux, simplement ils sont vieux. Je crois qu’ils sont heureux de participer à cette aventure.
On regrette presque, à contempler leur tenue de haute honnêteté professionnelle, que certains gags ringards viennent par moments rabaisser le niveau. Eh, Jérôme Deschamps, est-ce que celui des chaises pliantes où on se pince le doigt est digne de vous ? Attention aux facilités ! Et celui de l’angelet blond qui minaude « pédérastiquement » en entendant les paroles d’une chanson qu’il prend pour lui ? Ce mauvais goût-là n’est pas de ceux qui provoquent, mais de ceux qui flattent la vulgarité d’un public de boulevard. Ils fleurent une complaisance indigne du propos. À moins que Deschamps n’ait voulu recréer l’atmosphère d’un caf'conc' de l’époque. Il y manque dans ce cas ce qui fait EL MOLINO ! Au fait, quel beau MOLINO on pourrait faire aux Bouffes du Nord !

12.11.86 - Si la première qualité d’un spectacle burlesque doit être de faire rire, il est clair que le nouveau spectacle de COSMICOMICS et Hector Malamud a encore besoin de se chercher, car à son premier contact avec le public, LA VÉRITABLE HISTOIRE D’ISAAC J. GAGMAN au Théâtre de Vanves n’a pas déchaîné des tempêtes d’hilarité. Il est possible (probable) que dans quelques jours, et quelques coupures aidant, le spectacle actuellement trop long bénéficiera d’un rythme plus percutant et deviendra plus efficace dans le registre recherché.
Restera qu’au niveau du contenu, l’entreprise restera mince car le propos ne m’a pas semblé s’étayer sur une profondeur de l’inspiration, ce qui vient peut-être de ce qu’ils s’y sont mis à quatre, Aldo Vivoda, Judith Rogoff et Michel Grossman, pour concocter cette anecdote. Je crains que, dans le travail, chacun ait plus pensé l’affaire de l’extérieur qu’en livrant aux autres les secrets de ses intimes pensées ou émotions.
Nous sommes dans une grande métropole moderne. Les bureaux d’un producteur de films grouillent d’une remue-ménage conventionnel. Très, trop conventionnel peut-être. On a vu cent fois cette agitation, mais elle va avec les références au cinéma de papa que les réalisateurs ont accumulées pour montrer leur culture. Comme son nom l’indique, Isaac Gagman est inventeur de gags. Ce personnage typiquement américain est, évidemment juif. Il se présente avec la timidité d’un Woody Allen avec un manuscrit sous le bras et on le fait attendre. Et pendant qu’il attend, nous apprend le programme, mais ce n’est pas très lisible à la représentation, il va se réfugier dans « un parcours chaotique » qui va se partager « entre rêves et cauchemars », fait, et cela est clair pour le spectateur, des « images du cinéma, des stars et des visions poétiques de son  existence ».
Elle baigne dans le Judaïsme, cette existence qui pioche beaucoup, répétons le nom, dans l’univers d’un Woody Allen, et ceux qui connaissent les mères juives apprécieront la prestation de Judith Rogoff dans ce personnage. Faut-il chercher une signification dans le fait qu’un des rêves du petit Malamud est de séduire une des secrétaires de la firme, espèce de grand cheval germanique qui le dépasse d’une tête ? Ursula Deuker n’a qu’à paraître pour occuper sur la scène une place consistante. On nous explique que ce recours à l’onirisme est destiné à combattre l’humiliation que ressent le héros. Voire ! A-t-on été assez loin pour montrer cette humiliation ? Je n’ai vu qu’une scène banale. Quiconque a, une fois, fait antichambre chez quelqu’un qu’il vient solliciter, sait d’entrée de jeu qu’un rapport de forces à son désavantage existe au point de départ. Et il est admirable que le producteur, apparemment indifférent à son visiteur, LISE en vérité le manuscrit. Il le fait glander. On l’empêche de fumer. Mais en réalité, à l’Américaine, on lui fait des grandes tapes dans le dos. Pourquoi part-il à ce moment-là d’un air outragé ? Est-ce parce qu’il sait que le financier attendu par les autres ne viendra pas ? Son aspect outragé ne serait alors qu’une feinte pour se dégager d’une mauvaise affaire ? Éclairez, Messieurs Dames. Je crois que toute votre entreprise est trop vue de l’extérieur, superficiellement, et que le personnage du Gagman aurait mérité un traitement moins anecdotique. C’est comme si, après avoir inventé l’histoire de cette visite dans ce bureau, vous n’aviez vous-mêmes cherché qu’à ajouter des gags à la trame. On sent par instants, que Malamud acteur cherche à nourrir son personnage en profondeur. Cette exploration-là mènera peut-être quelque part. Actuellement, je ne peux espérer d’un affinement de ce que j’ai vu, que d’y rire davantage. Mais pas au niveau de quelque chose d’important.

14.11.86 - 4 LITRES 12 = 12 divisés par 4 = trois, si l’on considère seulement ceux du groupe qu’on a connus dans le CONCERTO, et qui restent visibles sur la scène, = 12 divisés par 3 = 4, si on prend en compte Michel Massé, qui reste caché derrière ses magnétophones mais qui, à la fin du spectacle, semble avoir plus qu’Odile, Éric et Philippe l’impérieux besoin de décompresser.
4 LITRES BLUES est un hommage à Odile Massé. C’est elle qui conduit la représentation dont les trois volets sont ponctués par ses changements de costumes. D’abord elle est une strip-teaseuse qui a des problèmes avec les pièces de vêtements qu’elle doit retirer. Elle n’ira jamais jusqu’à la culotte. Les gants tiendront une grande place dans cet épisode. Ensuite, elle apparaîtra vêtue d’une somptueuse robe blanche de mariée et se transmuera en une sorte de Natacha des romans dostoïevskiens. Enfin elle sera créature, d’un Frankenstein de musée des horreurs tenant des discours sur l’importance du rôle de l’eau dans le corps humain et déplorant que l’évacuation ne s’en fasse pas par le gros orteil, ce qui lui semblerait plus logique. À titre de démonstration, il montre son pénis et le pubis d’Odile. Mais à ce moment-là, un masque hideux recouvrira le visage de l’héroïne comme bientôt ceux de ses partenaires.
Que sont ceux-ci ? Ils sont là pour la servir, disons pour simplifier, l’un en qualité de régisseur, l’autre de metteur en scène allant de temps en temps jusqu’à lui donner la réplique. Il ne faut pas donner une impression fausse : ces deux-là assument, dépassent, transcendent génialement leurs personnages. Ce sont des acteurs qui savent aller au bout des choses, tout comme la diva. Eux ne confondent pas agitation et fébrilité. Ils impriment à l’entreprise un rythme d’enfer. Le spectateur est entraîné hors de toute logique, mais, tout en riant beaucoup sans jamais le regretter car rien n’est vulgaire à aucun moment, même dans les scènes scabreuses ou impudiques, il sent qu’il est confronté à quelque chose de profond, qu’on ne s’est pas attaché en montant ce spectacle à injecter du spectaculaire imaginé de l’extérieur. On a plongé dans les inconscients pour faire jaillir des gestes, des cris, des paroles, des actes et des situations authentiques : Michel et Odile ont probablement pratiqué cette psychanalyse ensemble, y compris sur l’oreiller, Éric et Philippe chacun de son côté. Je crois que eux se sont davantage investis dans des personnages inventés. Le fait que ces personnages soient des servants de la femme du patron doit avoir un sens social. La thérapeutique, en tous cas, s’il y en a une, est celle d’Odile, ou, plus probablement du couple Odile - Michel et des fantasmes que ce couple trimballe. La hiérarchie, qui est éclatante dans le spectacle, reflète un niveau différent des fantasmes et en tous cas une mise à nu plus complète de la femme que de ses deux compères.
Jusqu’où 4 LITRES 12 pourra-t-il poursuivre sa quête des univers insondables de spectacle nouveau en spectacle nouveau ? Celui-ci est plus pur, plus sobre que les précédents. Il ne requiert plus de dispositif contraignant. Les objets y sont au service des actes humains, accessoires, et non plus personnages en soi comme dans LA GUERRE DE CENT ANS. Il est certainement le plus honnête que le groupe nous ait livré depuis LE CONCERTO, honnête en ce sens qu’il a la valeur d’une introspection sans complaisance. Il ne faudrait pas qu’il devînt la révélation définitive de ce que 4 LITRES 12 = en vérité seulement Odile et Michel Massé. On n’en est pas encore au ONE WOMAN SHOW avec 4 LITRES BLUES, mais on n’en est pas loin. Au fait si, on y est déjà, à la manière du Savary de BYE BYE SHOW BIZ qui avait entouré son couple de quarante-cinq personnes mais croyait sincèrement, au départ, écrire une œuvre dont lui et sa femme seraient les seuls acteurs, entourés seulement, disait-il, de quelques comparses.
Relisant ces notes, je dois préciser que, quand je dis qu’Éric et Philippe se sont davantage investis dans leurs personnages qu’Odile, cela n’est pas tout à fait exact : Odile EST effectivement les personnages qu’elle JOUE successivement, MAIS il y transparaît plus d’elle-même. Elle s’y livre davantage. Elle offre davantage de ses secrets, même s’ils restent indécryptables. Même si je ne sais pas en quoi, car c’est moi-même qu’il faudrait psychanalyser, j’en sais, je crois, au sortir du spectacle, plus sur Odile que sur Éric qui ne m’offre en fait qu’un contrepoint de lui-même, et que sur Philippe qui est sûrement celui qui compose le plus.
D’autre part, il serait injuste de donner l’impression qu’il n’y a pas d’invention spectaculaire dans ce spectacle et qu’il ne serait qu’une exploration des cônes de Bergson. Avec Massé, l’esthétisme reste présent, l’art est au premier plan des préoccupations du metteur en scène et il tient à être efficace. Les réactions de son public au premier degré lui importent, et il faut clamer qu’il réussit sans failles à le tenir en haleine pendant quatre-vingt-dix minutes au gré d’un fil sûrement fragile, mais dont il tient très solidement les amarres. 4 LITRES BLUES est un spectacle satisfaisant, même pour qui ne va pas chercher midi à quatorze heure. Il paraît d’ailleurs que de soir en soir il est reçu, au niveau immédiat, différemment. C’est donc qu’il recèle une richesse.
Je terminerai en reposant la question : jusqu’où  4 LITRES 12 pourrait-il continuer dans une voie où il semble enfermé dans l’impasse de devoir, un peu comme Jérôme Deschamps (mais LUI, il me l’a dit, peut toujours demain revenir à l’idée de monter LE MALADE IMAGINAIRE), creuser toujours dans le même sillon, c’est-à-dire faire toujours la même chose de façon de plus en plus profonde ? Dans 4 LITRES BLUES, la nouveauté réelle c’est que, cette fois-ci, l’hommage à Odile Massé n’est plus masqué, il n’est pas avoué, il est revendiqué, affiché. Était-il lisible dans les spectacles précédents ? Sans doute en filigrane. Quel filigrane dans 4 LITRES BLUES annonce la prochaine replongée du couple dans l’encore inavoué de sa réalité ?
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Vendredi 26 janvier 2007 5 26 /01 /2007 18:29
17.11.86 - Et voici le troisième volet du triptyque du Centre Dramatique de La Courneuve. Triptyque ? J’ai beau me battre les flancs, je ne vois pas où niche le point vraiment commun entre GENS DE DUBLIN, NOUVELLES D’ODESSA et cette INVASION COMIQUE, si ce n’est qu’un même metteur en scène, Christian Dente, a dirigé les trois entreprises, et que, dans chaque cas, il s’est agi non pas d’œuvres écrites directement pour le théâtre, mais d’adaptations de textes primitivement conçus pour être seulement lus. Ici, il nous est montré deux nouvelles de Maupassant rendant toutes deux compte des rapports entre les troupes prussiennes d’occupation et la population normande, BOULE DE SUIF ET MADEMOISELLE FIFI.
Le naturalisme qui s’imposait à l’équipe l’a aidée à trouver un style étonnant de justesse. Cette fois-ci, nos amis, qui se sont adjoints quelques têtes féminines nouvelles, dont une certaine Hélène Hamon qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Lucienne Hamon, ne chantent pas, ne jouent pas d’instruments à vent. Ils ont troqué la désinvolture des bateleurs contre la raideur des militaires germaniques, ce qui leur a imposé la rigueur. Ceci est exact à travers MADEMOISELLE FIFI, qui met en présence cinq officiers coincés et cinq putains de bordel montées au Casernement pour les distraire. Dans BOULE DE SUIF, la raideur est celle, figée dans sa hiérarchie sociale, de la Société issue du Second Empire Français, celui de Napoléon III.
Remarquablement maîtrisés par Christian Dente qui a puisé son inspiration dans l’enseignement de ses maîtres staliniens, (mais ce n’est pas du tout un reproche sous ma plume), ces artistes prouvent ici leurs grandes qualités pour interpréter un certain style de théâtre, net, précis, nourri de vérité, honnête. Ils y atteignent une telle perfection qu’on peut espérer cette fois-ci que la perversité parisienne leur rende hommage. Ils le méritent. Cette INVASION COMIQUE, c’est du très travail. C’est un très bon spectacle qui remplirait sans nul doute les salles de Karlsruhe à Vladivostok et de Stockholm à Belgrade. Hélas, nous sommes à Paris où la mode est menée par des aliénés paradoxaux.

18.11.86 - Avec le Théâtre de l’Unité, c’est l’un ou tout l’autre. Nous avons eu naguère la 2 CV THÉATRE faite pour deux spectateurs à la fois ; voici L’ARCHE DE NOÉ conçue pour quatre mille personnes sous un chapiteau géant sis à l’Église de Pantin, payée par TEC et PROCAP avec une vieille vedette qui n’est pas mal du tout encore, Nino Ferrer, incarnation du « TRÈS HAUT » dans le spectacle. Installé dans une nacelle, Dieu dirige la création du monde puis le déluge et toute l’histoire qu’on connaît bien.
Bien entendu, Jacques Livchine et Hervée De Lafond, fidèles à l’anecdote, y injectent leur subtile démystification, on pourrait même dire subversion car le regard qu’ils jettent sur cet épisode de la mythologie judéo-chrétienne est évidemment critique. L’entreprise fleure son marxisme athée, ce qui, bien sûr, n’est pas à mes yeux une critique. Mais surtout, elle traite l’affaire dans la bonne humeur, et de façon très spectaculaire. Cette fois-ci, nos amis ont eu des moyens et ils n’ont pas hésité à faire dans le « riche ». Notamment leur entente avec un cirque à la ménagerie bien fournie leur a donné la possibilité d’arranger une magnifique entrée des animaux dans l’arche, qui a la taille et l’allure d’un ferry-boat. Les effets de pluie, de brouillard, de tonnerre, sont très réussis. Il y a des éclairages dignes de Poisson et une sono puissante, bref, c’est du super professionnalisme bonhomme, style fête de l’Huma des années soixante. Vachement sympa ! Surtout, c’est un spectacle sain d’où l’on sort de bonne humeur.

20.11.86 - J’avais beaucoup entendu parler de La Compagnie Patrice Bigel - La Rumeur, groupe oeuvrant aux frontières du théâtre et de la danse, faisant la part belle à la gestuelle mais ne refusant pas complètement le verbe.
CIRCUITS CLANDESTINS se passe dans l’antichambre d’un studio de cinéma où un réalisateur entend tourner un film noir au gré de ses impulsions, ce qui ne va pas sans conflit avec les producteurs et malaise avec les artistes. On n’assiste pas au tournage proprement dit, mais au va-et-vient de ceux qui s’agitent dans l’environ du lieu lui-même de l’action. Les « circuits clandestins » sont ceux par lesquels les carrières se font. Ce sont aussi les évasions oniriques que provoquent les situations réelles.
Il y a dans ce spectacle très « mode » des moments amusants comme celui où une fille, courtisée par deux hommes à la fois, les retient tous les deux, empêchant, quand elle accorde ses faveurs à l’un, l’autre de s’en aller. D’une manière générale, un certain humour baigne l’entreprise. Mais, quoique cela soit assez court, cela semble pourtant longuet par instants. Et surtout, je ne crois pas que le discours tenu soit très important. En vérité, il m’a paru résolument superficiel. Mais c’est bien fait, lisible, ce qui est une qualité dans ce domaine. Lisible ? Au fait, si j’écris que c’est superficiel, c’est peut-être parce que je n’ai pas su lire les cheminements secrets entre les pas.

21.11.86 - Wladislaw Znorko est polonais, mais, selon la biographie qu’en livre le Théâtre 71, c’est un Polonais du Nord de la France. D’après le programme très peu explicite qui est donné aux spectateurs, l’inspiration de LA PETITE WONDER lui serait venue de la contemplation du tableau de Delvaux : « La Gare Forestière ». Tout, dans le spectacle, au demeurant beau à regarder, évoque l’animation d’un tableau, tant les situations s’y recréent en une sorte de ronde permanente, entre un enfant handicapé, des bruits et fumées de locomotives, et surtout des errants, Juifs ou déplacés pour toujours, valises en main, cherchant inlassablement un introuvable chemin sous la conduite d’un soldat perdu qui ne sait pas plus qu’eux vers où ils peuvent aller. L’univers montré m’a, esthétiquement, fait songer à celui de Tarkovski. En arrière-plan, un parc avec statue et jet d’eau. Devant, un rail sur lequel la locomotive  ne s’engagera jamais, mais on la sent omniprésente. Ce train-là, qu’on le prenne ou qu’on le rate, mène au même endroit, nulle part. On nous dit que Znorko est animateur à Lyon au fameux quartier des Minguettes. Est-ce cette activité qui lui donne une telle nostalgie des brumes de l’Europe Orientale ?

22.11.86 - Richard Soudée, que  nous avons connu dans l’équipe de Mehmet Ulusoy, s’est intéressé à l’histoire du Petit Chaperon Rouge, se demandant comment les frères Grimm, grammairiens compositeurs d’un dictionnaire, avaient recueilli le conte allemand jusqu’à eux transmis par le bouche-à-oreille, et il nous entraîne dans une enquête à travers le monde d’où il ressort qu’il y a existé de nombreuses versions de la même histoire, à ceci près que ce n’est pas toujours le loup qui mangeait la gamine, mais, selon les régions, un ours, un tigre ou un autre monstre.
La réalisation d’Isil Kasapoglu et du THÉATRE À VENIR est belle, avec des beaux décors et costumes, mais elle a l’intelligence un peu intellectuelle et m’a paru un brin laborieuse dans les enchaînements. Cela dit, il y avait beaucoup de gamins à Villejuif en ce vendredi soir, et ils participaient au quart de tour. C’est donc un bon spectacle pour enfants, instructif.

26.11.86 - Nous avions eu la saison dernière un BRITANNICUS farceur avec le groupe BINOME de François Rancillac. Voici un Shakespeare irrévérencieux, avec le CYMBELINE que propose dans la petite salle du TGP le ZINC THÉATRE de Gilbert Rouvière. Il y a analogie entre les deux démarches en ce sens que, cette fois-ci encore, l’irrévérence ne joue pas CONTRE l’œuvre. Au contraire, l’anecdote est lisible, le souffle épique passe. Les fils compliqués des intrigues se nouent et se dénouent avec limpidité et l’émotion n’est pas interdite aux artistes. Mais ils outrent leur jeu en un dépassement de la mesure qui rend comiques, mais pas ridicules, les situations que les réalisateurs jugent sans doute anachroniques. Et ils se permettent quelques gags qui ne sont sûrement pas de la plume élisabéthaine.
D’ailleurs, le titre du spectacle est CYMBELINE DE SHAKESPEARE de Gervais Robin. Et la comédie aux multiples lieux d’actions se passe, comme naguère chez Vilar, sur un espace informel à tout faire. Le palais, la forêt, le champ de bataille, la chambre de l’héroïne, sont cernés de Zinc, titre de la troupe oblige, avec côté cour une rangée de valises Samsonite, certaines, à trucs, et côté jardin, une série d’aquariums où nagent des poissons rouges. Il arrive que l’on ait un peu une sensation de gratuité et il y a de-ci de-là des mots qui font sursauter. Mais dans l’ensemble le parti est assumé, le pari est tenu et c’est assez bien joué par une troupe qui prend visiblement son plaisir à démystifier Shakespeare.  Car, et comment cela ne me plairait-il point, l’œuvre est, si j’ose dire, à travers ce traitement, démasquée. Rouvière a pris plaisir à souligner à gros traits les ficelles. Loin de gommer les invraisemblances, il les accentue, et les caractères des personnages sont poussés comme dans les mises en scène des Pays de l’Est, à travers un trait. Foin de subtilité, chacun, chacune, est à UNE facette. Cela tient bien le parcours. On ne sent pas le spectacle passer. Pourtant c’est un spectacle de belle dimension.

28.11.86 - Au Petit Odéon, Brigitte Jacques présente une piécette de Danièle Sallenave écrite à la demande de Michel Boudon dans le cadre de la série : « Mémoires des lycées et collèges ». On y voit deux gamines en pension, vivant une forte amitié à la veille de la puberté sous l’œil bienveillant d’un vieux loup solitaire, gardien de l’établissement, peut-être sourd et muet, inquiétant mais au cœur d’or. L’intérêt du spectacle, c’est que les deux préadolescentes sont jouées par deux vieilles routières du théâtre, Madeleine Marion et Emmanuelle Riva, qu’il n’est pas sans charme de voir minauder comme des petites filles. Ca s’appelle REGARDE, REGARDE DE TOUS TES YEUX.

29.11.86 - La « mode » est à la mode. De tous côtés, on sent, on voit des artistes, qui, stylistes ou autres, s’intéressent aux discours tenus en propre par les oripeaux dont s’habillent et se déshabillent les humains. Pour le Groupe PAKBO, auquel nous nous intéressons, c’est la robe elle-même, l’habit de l’homme lui-même, qui doivent parler, refléter un sentiment, une sensation, voire une philosophie. Pour Emmanuelle et Catherine Machado, le metteur en scène du « spectacle » ne doit être qu’un ordonnateur, un serviteur capable, ayant perçu l’âme des vêtements imposés, d’en transmettre le message avec art, éventuellement prolongement par la musique, les lumières, des textes, une certaine gestuelle, à rebours des mouvements conventionnels des défilés de maisons de couture, mais avec fidélité. Les deux conceptrices ne souffriraient aucune trahison, aucun détournement. Il sera intéressant, si leur projet « VETU DÉVETU » prend vie, de voir comment elles s’entendront avec Liliane Nataf, qu’elles ont choisie pour assumer cette tâche.
À la Maison de la Culture de Bourges, sous le titre « MODE EN SCÈNE », il nous est proposé trois spectacles qui posent le problème du POUVOIR entre ceux qui imaginent les costumes et ceux qui sont chargés de les mettre en valeur. Trois spectacles OUI, mais en vérité le troisième apporté par Pip Simmons, est une imposture de remplacement qui n’a rien à voir avec le thème puisque, sous le titre BOULEVARD ET BROKEN DREAMS, il nous montre une sorte de CONCILE D’AMOUR où la syphilis serait remplacée par le sida, sous le prétexte d’une cérémonie inspirée, dit-il, par Sade, mais en vérité menée par quelques songs chantés, heureusement, très bien, par Moira Mouse. Si j’ai bien compris, John Galliano a refusé au dernier moment de prêter sa collection, et il a fallu assumer.
LES MENINES, tableau chorégraphique mis en scène par Santiago Sempere, est, par contre, tout à fait dans l’orientation du thème. Au départ d’un tableau célèbre, les artistes promènent les spectateurs d’un lieu à l’autre, en les abreuvant d’images où le classique renvoie au contemporain et inversement avec une fantastique profusion de robes et de costumes masculins, qui donnent à penser que le Studio Berçot et la SAN MARTINS SCHOOL OF ART ne manquent vraiment pas de moyens.
Mais l’ensemble n’aurait pas valu le détour par Bourges, s’il n’y avait eu la remarquable, fantastique incursion de Jean-Philippe Guerlais, Groupe ORBE, dans l’univers du dessous masculin et de l’habit de soirée de NIKOS APOSTOLOPOULOS. Celui-là a mis sa collection à la disposition du réalisateur, et l’a laissé rêver, détourner, transposer, oublier même. Cela donne L’ÉTOFFE DES SONGES, et quelques unes de ces images qui restent gravées pour toujours dans les mémoires, tant elles sont belles et rares. Cela commence sur la place, devant la Maison de la Culture et son mur de façade, qui a bien trente mètres de haut et qui est orné d’un motif sculptural dans le style des années trente. Soudain, du toit, voici que huit alpinistes se mettent à descendre en varappe, prenant des poses au rythme d’une musique puissante. Ils s’arrêtent sur la sculpture en question, la rendent vivante. C’est fantastique et on reste cloué sur place devant la performance. J’apprendrai que les huit gaillards qui font ça sont suisses.
Et puis on entre dans le théâtre, le grand, et là, nouvelle image sublime. Guerlais a fait mettre au sol tous les cintres de la grande salle et nous assistons, comme avec des voiles se levant, à la mise en place du dispositif fait de rideau qui encadrera ensuite le spectacle, au son de l’ouverture pompière du Faust de Gounod. Cette montée dure près de dix minutes et elle est superbe. Elle débouche sur l’installation du tapis de sol et sur trois hommes en slip, qui se mirent dans des glaces, image insolite puisque dans l’imaginaire macho, ce sont les femmes qui se contemplent ainsi. Ils s’habilleront très lentement, avec soin, tandis que d’autres scènes, un peu dans la ligne des PIÉTONS, mais tellement mieux, animeront la scène, d’une manière moins forte que cette entrée en jeu, mais toujours à un très haut niveau, jusqu’à un nouveau tableau incroyable d’une meute de vingt chiens qui viennent s’agglutiner autour d’un morceau de viande et le déchirent, tandis qu’au premier plan repose une fille à moitié nue, dont on sent qu’elle est en danger. À la fin, il y aura encore un tableau vertical avec les mêmes alpinistes descendant des cintres très lentement, superbement, mais on est un peu blasé. Avec les artistes, c’est Nikos qui vient saluer le premier, mais la salle ovationne Guerlais et tout le monde parle légitimement du spectacle de Guerlais. Ainsi est posée la question du POUVOIR. Dans le théâtre et la danse, le COSTUMIER est au SERVICE du metteur en scène, et ici, Guerlais a évidemment gagné SA PARTIE dans CETTE ligne, quoique avec un matériau haut de gamme. Le rapport inverse est-il possible ? Je ne suis pas certain d’avoir une aveugle confiance en Liliane Nataf.

02.12.86 - Faute sans doute de trouver quelque chose à monter qui soit contemporain, Pierre Pradinas s’est confronté à un chef-d’œuvre de la littérature universelle et l’a modernisé. Entendez-moi. Sa MOUETTE de Tchékhov pourrait s’appeler « La Mouette chez Monsieur gazon ». Tout se passe sur une pelouse. Le rideau de scène du petit théâtre a été peint de motifs abstraits et des gadgets ornent la représentation. Surtout les costumes sont ceux d’aujourd’hui. Mais il n’a pas réussi pour autant à infléchir vers nous le contenu. Au contraire. Ce qui est bouleversant dans Tchékhov, c’est le renvoi à ce que nous sommes, nous, gens de cette fin du vingtième siècle, à ce qu’étaient ces gens, il y a plus de cent ans. Les ramener à nous est une gageure intenable car ils ne sont pas, ne peuvent pas être actuels. Il faut ajouter quelque chose de très surprenant pour un Chapeau Rouge qui m’avait habitué à plus de professionnalisme : il y a des acteurs, Catherine Frot notamment, qu’on n’entend pas. Oh ! Cela démystifie évidemment encore plus le propos. Bref, je ne suis pas entré dans le spectacle. J’ai un peu ri par instants, je n’ai jamais été ému. Tirent leur épingle du jeu Denis Lavant, en Tréplev, encore qu’il confonde juvénilité à désordre, Odette Barrois en Paulina, Laure Duthilleul en Macha (très bien !) et Daniel Jégou en Trigorine.

18.12.86 - Il y a eu le CINARS, à Montréal, et ma première sortie française au retour est pour le Café de la Danse, joli lieu de la rue de Lappe, où une troupe de Besançon qui a pris le nom (émouvant pour moi) de THÉATRE DE LA ROULOTTE joue une adaptation pour la scène des INSTRUCTIONS AUX DOMESTIQUES de Swift. J’ai dit malheureusement « joue », car quand Mireille Herbstmeyer, Jean-Claude Bolle-Reddat et François Berreur laissent parler le texte, se contentant de le dire avec la pointe de flegme britannique qui convient, ils sont très performants, mais quand, sous l’impulsion du metteur en scène adaptateur Jean-Luc Lagarce ils injectent du sentiment qu’ils croient approprié, ils tuent l’impact du verbe et deviennent inécoutables. Dommage.

21.12.86 - Les six monologues qu’a écrit Philippe Minyana, et qui mettent en scène six personnages liés expressément à l’univers de Sochaux Montbéliard, pourraient fort bien être dits sans aucun décor sur un plateau de deux mètres fois trois. Mais, encore qu’il n’ait en rien négligé la direction d’acteurs, et surtout d’actrices, car à l’évidence il se fait mieux écouter des femmes que des hommes, telle réduction n’aurait su contenter François Pesenti. Pour essayer de restituer l’atmosphère de ce coin de la France qu’il imagine, le Marseillais, pluvieux, il nous convie dans un hangar du troisième arrondissement de Marseille, quartier dans lequel le chauffeur de taxi qui m’amène me déconseille de marcher seul, humide et froid. Les pieds pataugent dans des flaques. C’est sinistre.
Une ouverture de Glück bientôt suivie du Requiem de Mozart emplit les oreilles, tandis que trois rideaux de fer, comme ceux qui closent les boutiques pauvres le soir, s’élèvent, découvrant un espace tel qu’un Tarkovski aurait pu l’imaginer, où il pleut avec réalisme, et où apparaissent l’un après l’autre quatre femmes et deux hommes, sortes de fantômes agités qui vont bientôt, chacun dans son registre, nous parler de la capitale des usines Peugeot. Mais il ne s’agit pas de dénonciation politique, sauf dans le dernier texte qui narre, par la bouche d’un Arabe que la police a tabassé, la fermeture du Centre de Loisirs. Ce sont des anecdotes impressionnistes, ancrées dans le lieu qui fut celui de l’enfance et de l’adolescence de l’auteur, inspirées par cet environnement certes, mais aussi par les fantasmes de l’écrivain (et sans doute ceux de sa mère, car les neuf mois de la gestation y tiennent la place d’une douleur insistante).
On peut reprocher à ces textes d’être un peu trop liées à ces fantasmes, qui ne recoupent par forcément l’universel. Mais ils se laissent écouter, et surtout, quand on sait que la troupe du POINT AVEUGLE est mal sortie de l’amateurisme faute d’avoir eu les moyens de jouer souvent, on ne peut qu’admirer la performance qui transforme Catherine Duflot, Françoise Ferraton, Henriette Palazzi-Seltz et Françoise Poulnot en objets que le metteur en scène manipule avec ingéniosité, imprimant à chacune SA personnalité à travers un geste, un phrasé. C’est remarquable. Pesenti est décidément un grand de cette époque. Les Allemands ne s’y trompent pas qui lui offrent de plus en plus de possibilités de s’exprimer dans leurs théâtres. Il vient de monter LES PERSES à Düsseldorf et la SCHAUBÜHNE lui demande un projet… J’allais oublier de dire que les récits de Minyana sont groupés sous le titre de « CHAMBRES ». 

28.12.86 - « Le Mariage du Père » est une pièce d’un certain Bernard Cuau. C’est un quinquagénaire, Maître de Conférences à l’Université de Paris VII, qui a été édité chez Stock et chez Gallimard, et qui a bénéficié naguère des faveurs de THÉATRE OUVERT et de Jean-Claude Fall. 
L’œuvre est fondée sur un postulat : un homme qui a divorcé il y a un an, mais a gardé à la maison son ex-femme et sa fille, va se remarier. Ca se passe le jour de la Mairie et de la fête. Mais pour lui, ce n’est pas la joie. Rongé par la mauvaise conscience, il se gâche le plaisir, allant jusqu’à vouloir recoucher avec son ancienne, tandis que la nouvelle, indifférente à la situation, sans doute par jeunesse insouciante, s’éclate avec les invités en dansant, riant et buvant avec eux. Il faut dire que le bonhomme semble être un peintre, un artiste, il ne faut donc pas s’étonner qu’il soit complexé, à l’intérieur du contexte résolument bourgeois qui baigne l’oeuvrette. Un Général à la retraite, incarné en vieux ringard parfait par Marc Darnault, donne le ton de la bienséante vertu, exprimant à n’en pas douter le point de vue de l’auteur au niveau moral face aux turpitudes de ce médiocre héros que le même auteur, ne l’oublions pas, a créé ! Quant à la gamine, quinze ans, c’est une adolescente classique. Elle partira avec sa mère quand celle-ci, décidant de faire ce, à quoi, à mon avis, elle aurait dû se résoudre depuis son divorce, se prend enfin le taureau par les cornes et fait sa valise ! Car à mes yeux, la situation de départ est impensable. En tous cas, dans mon schéma de pensée et compte tenu de mes expériences, je ne vois pas du tout l’impétrante épouse accepter la présence sous son toit de sa prédécesseur. Ou plutôt, ce ne serait pas impossible dans un milieu « moderne », où, cela dit, on verrait mal l’introduction de la notion légaliste de mariage, mais c’est qu’on en est loin. Tous les personnages sont respectueux des règles sociales conservatrices.
Absurde, on nage dans l’irrationnel et c’est pourquoi un bon acteur comme François Marié est ici ridicule. Le Chantier Théâtre que j’avais aimé au temps de L’ÉGLISE et de BAAL, ne me paraît plus possible à suivre. François Joxe devient trop décevant.

30.12.86 - Il paraît que LES TEMPLIERS vont disparaître. Un supermarché a racheté le vieux cinéma théâtre du Square du Temple. Je suis donc, solidairement, allé voir le dernier spectacle annoncé, VICTOR OU LES ENFANTS AU POUVOIR. La pièce de Vitrac reste succulente malgré une distribution à la limite de l’amateurisme, un Victor trop visiblement homosexuel, un général beaucoup trop jeune, et d’ailleurs d’une façon générale des acteurs en décalage d’âges, le tout sous une mise de Nicole Gres sans génie. Mais enfin, on prend quand même du plaisir.
05.01.87 - Quel dommage que Richard Demarcy, provocateur estimable, ne sache pas se juguler quand une facilité vient sous sa plume d’écrivain. Et quel dommage encore qu’il semble ignorer l’art, si nécessaire dans une discipline qui n’a jamais supporté le premier degré, de la transposition. Et quel dommage toujours que le metteur en scène, lui,  n’ait pas eu le courage de gommer certains mots que l’auteur, lui, a dû trouver spirituels, et qui rabaissent le propos à un niveau indigne de  la qualité globale qui, nonobstant, baigne LE REVE DE LOLITA ET LAVERDURE.
Lolita, c’est Teresa Motta, qui ne manque pas de poésie. Elle rêve qu’elle est dans un bureau, sous la férule d’un chef qui donne à ses policiers des missions à accomplir. Première de celles-ci, déguisés en femmes, les pandores devront découvrir l’assassin des vieilles dames du dix-huitième arrondissement. Deuxième, les mêmes iront en Nouvelle-Calédonie sous la fausse identité des petites-filles de Louise Michel, pour faire pencher en faveur de la France le nombre des votants anti-indépendantistes. Mais, inspirées par le souvenir de leur illustre fausse aïeule, les traîtresses voteront pour l’indépendance et le dernier tableau aura le côté positif du réalisme historique triomphant.
Faut-il dire que les critiques et le public choisi de cette générale au Théâtre 14 n’ont pas fait un triomphe à cette incursion de l’artiste dans le domaine de la politique contemporaine ? Et dois-je avouer que je n’ai pas été comblé autant que j’aurais pu l’espérer, d’abord pour les raisons exposées plus haut, ensuite parce que la démonstration n’est pas convaincante derrière la caricature, en ce sens qu’elle a été étayée superficiellement, hâtivement, de façon bâclée. Ce spectacle est un brouillon écrit par un brouillon. C’est bien regrettable car il a des instants amusants, il est parfaitement assumé par quatre garçons, dont un Noir et un Café au lait, qui jouent les travestis sans ambiguïtés. Il est simple techniquement. Demarcy donne l’exemple du retour aux tréteaux et on ne peut que l’en féliciter après les inondations coûteuses dont il nous a gratifiés. Il serait bien qu’il donne aussi l’exemple du retour des gens de théâtres à des préoccupations d’aujourd’hui. Quel dommage qu’il ait, par excès d’auto complaisance, et par manque de rigueur, raté cette rentrée-là.

06.01.87 - Très belle musique de Marc Antoine Charpentier. Superbe dispositif scénique de Guy Jacquet, avec magnifiques projections reflétées par des miroirs astucieux. Et pourtant LA LECON DES TÉNÈBRES, « dialogue solitaire pour une femme seule et trois miroirs », est un monument d’ennui. Et d’abord parce que les textes dits, qui correspondent à l’époque du silence de Racine, « écrits épistolaires, polémiques, académiques, historiques, religieux », ne méritaient sans doute pas une aussi luxueuse exhumation : la démarche est intellectuelle en diable. Bien sûr, elle a un intérêt didactique. Mais ces « larmoyances » et jérémiades confites en dévotions d’un style et d’une nature aujourd’hui dépassées, n’apportent rien à la gloire de l’auteur de PHÈDRE, dont au contraire ici éclatent la médiocrité d’âme, la petitesse et la veulerie. Heureusement l’actrice, seule en scène et superbement vêtue / dévêtue, se raccroche parfois à quelques beaux vers. C’est PHÈDRE qu’elle est supposée jouer quand le « silence » l’investit. L’ennui, c’est qu’elle ne fait pas le poids. Elle ne fait pas passer la beauté de la tragédie, et quand elle dit les textes qui sont le prétexte de l’entreprise, elle reste sur un registre monotone et pleurnichard qui n’a pas, c’est le moins qu’on puisse dire, la classe internationale. Renata Scant s’accroche ici à des branches trop hautes pour elle.
J’allais oublier de dire que le décor et les costumes sont signés Stéphane Munier et l’œuvre plastique Charles Lebrun. Ils auront été pour Guy Jacquet, scénographe et metteur en scène, de précieux auxiliaires.

07.01.87 - Datant de 1924, la pièce d’O’ Neill, « Désir sous les ormes », est une belle œuvre mi-symboliste mi-naturaliste, qui remue malheureusement des sentiments plutôt dépassés de nos jours. La Compagnie Marin Timmermann n’a rien fait pour l’actualiser et c’est bien. Ainsi assistons-nous à l’Athénée à un spectacle digne de figurer dans une anthologie. Hélène Vincent s’y donne à corps et à émotion perdus.

08.01.87 - Modestement, GRETA CHUTE LIBRE donne quatre représentations, au Centre Culturel Belge, de son nouveau spectacle LA CONFÉRENCE. Il y a un texte, signé Colin Thibert et Jean Hache, qui cette fois-ci non seulement est bien écrit mais est d’une extrême drôlerie, avec même quelques tripotages de langage, traitements farceurs d’œuvres célèbres qui sont du plus haut comique.
En vérité, le propos n’est pas très éloigné de LA VEILLÉE de Jérôme Deschamps. Sauf qu’on n’est pas ici dans les coulisses d’un C.AC., mais sur la scène d’une salle des fêtes, où une association culturelle fête son dixième anniversaire et a pour cela invité deux explorateurs célèbres à venir conter leurs exploits. Ces vedettes se faisant attendre, la Présidente animatrice meuble le temps comme elle peut. Françoise Thyrion a de l’abattage. Elle m’a un peu fait penser à Suzie Hannier. Quand les illustres attendus arriveront, ils se révèleront être deux ringards professionnels de la CONFÉRENCE bâclée entre deux trains. Jean Hache et Dominique Leconte s’en donneront à cœur joie dans ce burlesque, sans pour autant perdre la rigueur qu’on connaît bien à GRETA CHUTE LIBRE.
Malheureusement, les auteurs ont greffé autour de cette trame centrale une anecdote annexe : la Présidente est une mère abusive qui tient en sujétion un grand fils. Peut-être a-t-elle, jadis, noyé dans le marais, une fiancée de ce fils. Survient une jeune fille, Nathalie Alexandre. Elle arrachera le garçon à sa mère. C’est habilement mené. Cela aide à créer une atmosphère d’étrangeté : sur la rive de ce marais, il y a un Palace Hôtel en ruines (ou en reconstruction). On peut même dire qu’en plus de l’atmosphère, cette trame ajoute une densité aux protagonistes. Humains avec des problèmes psychologiques, ils évitent d’être de simples caricatures à une facette. L’ennui, c’est qu’ils deviennent des caricatures quand même, simplement à double facette, l’une en contrepoint de l’autre car ces traits manquent d’originalité. Cette mère, ce fils et cette jeune fille, on les a vus cent fois.
Par contre, le marais, l’univers brouillardeux et dangereux, l’hôtel sinistré, le fait que ce théâtre, où a lieu cette conférence, soit érigé au milieu de ce bizarre désert, sont bien dans la ligne du GRETA CHUTE LIBRE. À mon avis, ils auraient pu suffire à créer l’imaginaire voulu par les auteurs.
Mais qu’est-ce que je raconte ? Je vais donner l’impression d’un spectacle pas terrible alors que j’ai ri, presque tout temps, de bon cœur, sans jamais le regretter. Il est vrai que Jean Hache et Dominique Leconte nous livrent un numéro de ringards en tournée, qui ne peut que réjouir un organisateur en dites tournées. Honnêtement, cette « Veillée »-là, vaut bien l’autre.

13.01.87 - Le discours de la danse me reste décidément imperméable. En lisant le programme avant d’accepter une invitation à Nanterre, il m’avait semblé que le propos de Jean-Claude Gallotta, qui n’est pas n’importe qui, puisqu’il vient de se voir confier la direction de la Maison de la Culture de Grenoble, n’était pas très éloigné de celui de mon DÉSERT, puisque j’y avais relevé : « Imaginons les Mammames comme des enfants de la guerre. Réfugiés par leur mère dans un désert oublié, ils vivent isolés dans un monde qu’ils se sont construit, un monde bâti sur les oripeaux d’une guerre qu’ils n’ont pas connue. Leur survivance va devenir la sublimation, la transcendance d’un passé singulier ».
J’ai vu quatre garçons, qui n’avaient pas l’air pédés, et notamment un danseur à barbiche et à lunettes fort peu classique, et quatre filles dont une grande perche froide et une brunette qui, de toute évidence, éprouvait plus que les autres ce qu’elle était censée exprimer. À un moment, les hommes se mettent nus, pas les filles qui restent revêtues de petits shorts un peu allemands de coupe. La chorégraphie ne m’a pas semblé sacrifier au classicisme et, d’une manière générale, j’ai regardé sans ennui ce beau et long spectacle (trois heures : j’ai admiré la résistance de ces artistes qui ne donnent jamais aucun signe de fatigue). Mais je n’aurais jamais deviné le message que le groupe Émile Dubois avait annoncé, si l’argument ne m’en avait été fourni par la littérature.

14.01.87 - La démarche de THÉATRE ACTION TRÉTEAUX, groupe animé par Anne Petit et Ichem Rostom, est clairement annoncée : « Notre itinéraire traverse les mythes, les textes et les auteurs de la Méditerranée », à travers des œuvres non  théâtrales nourrissant « notre réflexion sur des thèmes qui ont toujours eu encore aujourd’hui, la tragédie de l’exil, de l’indifférence, de l’exclusion, l’homme écartelé entre deux cultures » etc…
Sur ce chemin, l’équipe a rencontré Albert Camus. Elle a lu deux nouvelles extraites du recueil « L’Exil et le Royaume » publié en 1957, L’HOTE ET LE RÉNÉGAT. Elle se les est mise en bouche et en scène. Et ça donne un interminable spectacle, ennuyeux au possible, lent, lent, archi-lent sous des éclairages trop élaborés et souvent gratuits, assez beaux mais sacrifiant trop largement à la pénombre, sous lesquels évoluent, si j’ose dire, des personnages figés, disant d’un air convaincu, mais fréquemment de façon inaudible, des phrases sur la poésie du désert dans un style qui a sûrement été jugé beau en son temps, mais qui sonne à présent, en tous cas à mes oreilles, singulièrement vieillies. C’est un pathos insupportable.
Naturellement, on peut se demander si ces deux nouvelles faites pour être lues justifiaient l’entreprise qui a essayé de les théâtraliser. Mais il est sûr qu’elles recèlent un contenu. Avec un traitement moins sophistiqué, moins esthétisant, elles auraient eu la valeur d’un rappel historique du temps où, en Algérie, des cas de conscience aujourd’hui dépassés (en tous cas, modifiés) se posaient aux Européens de bonne volonté.
Dans L’HOTE, c’est un instituteur de l’Aurès qui se voit confier pour une nuit la garde d’un terroriste, à charge pour lui de le livrer le lendemain à la gendarmerie. Il laissera au bougre la possibilité de s’enfuir, mais l’autre, laissé seul, choisira d’aller se livrer. Le RÉNÉGAT, c’est un prêtre qui a perdu la foi. Il est attendu dans un douar où l’arrivée prochaine d’une garnison est annoncée et, bien entendu, il se fait scrupules !
Camus, depuis toujours, m’a donné une impression de malaise quelque part. C’était un homme entre deux chaises et toute son œuvre s’en ressent. Que seraient devenues ces stances si les événements n’avaient pas renversé une de ces deux chaises ? Nous ne le saurons jamais. Il m’étonne que le Tunisien Hichem Rostom se nourrisse de cette pâtée-là ! (Ivry)

15.01.87 - UNE AFFAIRE D’HOMME est une pièce de Kroetz, maniée au scalpel par un Daniel Girard fouailleur qui a su imprimer un jeu psychologique à Claude Alexis (Martha) et à Jean-Marie Frin (Otto), avec l’aide d’un chien remarquable. Ca rappelle les débuts de Jacques Lassalle.

16.01.87 - Un vrai, authentique plaisir. D’abord celui de retrouver un Théâtre de l’Aquarium tel que je l’ai jadis aimé, concerné par le contemporain. Ensuite, et surtout peut-être, la joie de se confronter à un jeu intelligent, mais ni abscond ni intellectuel, un jeu de l’esprit à l’état pur, à travers une situation absurde mais, ô combien, imaginable. LE PROCÈS DE JEANNE D’ARC VEUVE DE MAO TSE TOUNG fait l’amalgame entre deux héroïnes, celle qui bouta les Anglais hors de France et celle qui fut l’âme de la Révolution Culturelle.
Le Saint tribunal marxiste-léniniste juge la supposée criminelle avec une onction bienveillante et impitoyable, qui glisse d’une phrase à l’autre du vocabulaire ecclésiaste au langage communiste. Et l’on mesure avec ravissement, tant c’est fait avec art et talent, à quel point ces discours intolérants glissent l’un dans l’autre avec aisance. J’emploie avec insistance le verbe « glisser », car c’est celui qui définit le mieux le système de ce texte, qui dénonce en faisant rire non pas en soi le Christianisme ou le Communisme, encore que leur confusion les renvoie quelque part dos à dos, mais tous les « intégrismes » au nom desquels on juge et tue les gens.
Un haut moment du spectacle, c’est quand, pendant la pause de l’audience, les trois « Monseigneurs Juges » se laissent aller. La démystification de leur « mission » éclate alors avec le surgissement abandonné de la nature humaine. Il faut dire que le chameau qui incarne le jeu principal est tout à fait fantastique.
C’est Jean-Louis Benoît qui a écrit et mis en scène cette merveille de déstabilisation qui remet en place bien des choses avec opportunité. Est-ce à dire que l’entreprise aille quelque part contre mes convictions ? NON, puisqu’elle n’est QUE démystificatrice, dans la ligne des années cinquante et soixante où Ionesco se faisait l’apôtre des mystifications nouvelles à inventer puisque les précédentes étaient démasquées. La force du spectacle, c’est qu’il est sérieux, dans la mesure où seul quelqu’un qui pense politiquement a pu le faire. Mais il n’est pas agressif. Il a la puissance de l’évidence. Seuls les cons le rejetteraient, du moins l’espéré-je.
Presque jusqu’à la toute fin, Karen Recurel joue Jeanne de dos, avec fougue, morgue et raideur. À noter le personnage du soldat, seul vrai prolétaire au milieu de cette joute, pour qui le seul vrai problème philosophique du procès, c’est qu’il dure, et que sa femme va s’inquiéter.

17.01.87 - Cela s’appelle LE GRAND MAGIC CIRCUS ET MICHEL GALABRU RACONTENT LE BOURGEOIS GENTILHOMME DE MOLIÈRE.
Eh oui ! Le « Grand Magic Circus » fait ici sa réapparition et ce n’est pas seulement sur l’affiche. C’est bien l’esprit qui en souffle dans le spectacle que, six ans après, nous ressort Jérôme Savary, et on y retrouve le nain Carlos, Aurélie Balte, Violaine Barret, Maxime Lombart, Clémence Massart, Bruno Raffaelli, Mona Hefftre, François Borysse, bref la fine équipe du deuxième souffle (ceux-là n’étaient pas dans ZARTAN), et c’est un vrai plaisir, dû à l’infinité de petites trouvailles qui, sans jamais trahir Molière, égayent les scènes célèbres et poussent jusqu’au bout de leurs caractères, les prolongeant de façon presque surréaliste, les personnages. Ceux qui joueraient le moins ce jeu sont les vedettes, Nadine Alari, trop classique en Madame Jourdain, et Michel Galabru, trop seulement lui-même avec ses trucs et ses tics. Mais il est drôle… et si sympathique.

21.01.87 - C’est le thème de L’OPÉRA DE QUATRE SOUS, inspiré de l’OPÉRA DES GUEUX, sauf qu’ici, le peuple des miséreux est absent. On ne sait pas bien ce que fricotent les deux chefs de bande qui se livrent un combat sans merci, parties d’échec et de poker menteur, sous l’œil bienveillant et complice d’une police qui compte les coups. Dans cet univers où chacun joue de et avec chacun, celui pour qui la fin ne justifie pas les moyens (« des moyens médiocres », dit-il, « ne pouvant engendrer qu’une fin médiocre »), le « travailleur indépendant », l’honnête voleur qui se refuse à exercer son art sous la protection de la police, n’a pas sa place. La découverte des réseaux de collusions inavouables le conduira, par éthique, à la hache du bourreau, non sans qu’au préalable le chef de la police ne lui ai proposé d’entrer dans son service. Mais « on ne sert bien que les maîtres qu’on ignore »… J’espère que je fais ressortir le message que nous livre à travers les trajectoires entremêlées des anti-héros qu’il nous montre en actions perpétuelles, le subversif Vaclav Havel. Cette police maquée avec les truands de bonne volonté, c’est-à-dire indicateurs, jusqu’à un certain point, au nom d’on ne sait trop quoi, ce monde où l’homme seul n’a pas sa place, où tout est calcul froid y compris l’amour, il est clair que les Tchèques doivent avoir de ces signaux une lecture propre à les réjouir. L’œuvre, cela dit, est un peu longuette (deux heures trente) pour nos sensibilités occidentales, elle rame parfois dans les dialogues qui s’enterrent un peu. Mais elle est intéressante. C’est un texte. Il y a un contenu. Et dans l’ensemble, cela s’écoute.
Alain Timar a traité l’œuvre de façon étrange. Il est difficile de ne pas voir de la gratuité dans le dispositif en alvéoles, fait de cases posées les unes à côté des autres sur trois ou quatre étages, qui obligent les artistes à se livrer à un type de gymnastique que je n’avais plus vu depuis le Bourseiller des années soixante. Parfois ils rampent, ils se glissent dans des espaces étroits, parfois ils s’assoient. Heureusement, en avant de cet édifice, il y a un espace de jeu normal où ils peuvent se tenir debout. Debout mais pas immobiles, car le metteur en scène leur inculque des mouvements fabriqués, attitudes, sortes de danses souvent irritantes dans la mesure où on se demande à quoi ils correspondent. Cette verticalité aide, certes, le réalisateur à créer des rapports non horizontaux entre les acteurs, et il est probable que le labyrinthe correspond à une lecture ésotérique de la pièce. Finalement on entre dans le parti en se disant qu’après tout, il fallait peut-être cela pour que la pièce nous atteigne.
Ce n’est pas mal joué, surtout par les hommes, mais il aurait peut-être fallu des monstres plus sacrés, je ne sais pas. Les filles ne sont pas complètement satisfaisantes. C’est une distribution du Centre Dramatique.
Reste que l’entreprise n’est pas sans valeur. Montrer cela, aujourd’hui, est justifié.
J’allais oublier de dire que cela s’appelle LA GRANDE ROUE.

25.01.87 - Je suis de passage à Londres, et qu’est-ce que je découvre ? Qu’on y joue CABARET. Oui, celui de Masteroff avec la musique de Kander et les lyrics de Fred Ebb. Mais ici, au Strand Théâtre, le metteur en scène n’est pas notre Savary. Et le même spectacle, avec le même texte, car la trame est la même, avec la même musique et la même longueur, bascule dans un univers beaucoup moins brillant. C’est sur le sordide qu’a insisté Gillian Lynne. Et d’abord par le décor, car ici, il n’y en a qu’un, celui de la pension de Fraülein Schneider (ici une petite vieille un peu sale), à l’intérieur duquel s’inscrit le cabaret, le train, tout le reste. Et c’est seulement à la toute fin que la croix gammée envahit la scène. Auparavant, il y a bien la montée de quelque chose, mais les signes n’en sont pas clairs. Ajoutons que l’orchestre est tout bêtement dans sa fosse. Je dois dire que, pendant la première demi-heure, j’ai été assez séduit par cette version. Mais très vite, j’ai regretté l’autre, non pas parce qu’elle est plus luxueuse, ce qui, à la limite, militerait contre elle du point de vue de la fidélité à l’œuvre, mais parce que celle-là n’était pas très propre, entendez-moi pas très rigoureuse. Il est vrai que j’ai assisté à une deux centième et qu’il y avait peu de monde dans la salle.

28.01.87 - L’EFFET GLAPION ne me laissera pas, dans la mise en scène de Jacques Seiler, qui change de costume et de gueule tous les quarts d’heure mais ne m’a jamais paru plus mauvais, plus faux, plus pas dans le coup, un souvenir impérissable. D’autant plus qu’Annie Jouzier et Alain Courivaud qui sont ses partenaires dans l’aventure, ne brillent pas des feux de l’immortalité non plus. C’est au Théâtre Moderne.

30.01.87 - Tous, il étaient tous là, tous les vieux du tout-Paris, et, en rangs serrés, tous les critiques : Pensez donc : Pierre Franck, ce génial metteur en scène, présentait Pierre Dux en Faust et Robert Hirsch en Méphistophélès dans le MON FAUST de Paul Valéry, œuvre dont je n’avais, il faut le dire, conservé qu’un lointain souvenir. D’ailleurs Valéry, à part LE CIMETIÈRE MARIN que Monique Bertin sait encore par cœur, n’évoque pas grand-chose dans mes souvenirs. Et pourtant, quelle belle carrière il a fait, au sommet de la hiérarchie sociale,  couronné par l’Académie Française, où il fut le récipiendaire du Maréchal Pétain, et doté, à sa mort, en 1945, de funérailles nationales.
Foutre : MON FAUST m’a paru une extrapolation laborieuse et petite-bourgeoise incapable de me concerner. Ce sont des discours interminables au demeurant mal joués : si, quelque part, je dois admirer Pierre Dux, ce sera pour la conscience avec laquelle il a appris son rôle (très long) par cœur. Il n’est sûrement pas très épuisé quand il sort de scène. Hirsch s’excite un peu sur la fin. On se rappelle alors qu’il a eu du talent. Jean Martin cachetonne dans le rôle très épisodique du serviteur. Le disciple et la jeune fille, Xavier Florent et Fanny Delprice, m’ont paru avoir la fadeur que réclamait leurs textes. Comme moi, le tout-Paris s’est fait chier, mais la critique sera bonne, vous verrez. Les Barrault - Renaud vont faire du fric.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Vendredi 26 janvier 2007 5 26 /01 /2007 17:32
01.02.87 - C’est Marie Gonzalez qui a mis, à La Tempête, Stuart Seide en scène dans LA DERNIÈRE BANDE, de Beckett. Celui que je n’avais vu que diriger les autres se révèle dans ce texte tout en répons muets, un remarquable acteur. Une nouvelle carrière lui est promise. À part ça l’œuvre est ce qu’elle est, bougrement efficace tout de même, il faut bien le dire…

04.02.87 - J’ai ri. « Le nouveau Pierre Trapet », dit la publicité, « est arrivé à Montreuil. Il s’appelle LA RUÉE VERS L’ORDRE et il est, il faut le dire, très marrant, quoique ramant encore un peu. Ces premières représentations sont des ballons d’essai.
L’histoire ? Nous sommes au CIDGO, « Centre International de Dépistage des Gardiens de l’Ordre », supposés être des stagiaires assistant à l’audition d’un candidat. Mais un inspecteur supérieur (Jacques Livchine) se pointera, impromptu, et le Professeur (Jacques Bondoux) sera tellement mort de trac que l’élève (Pierre Trapet), jouera son rôle devant le juge. L’inversion des rapports sera l’occasion d’égratigner (sans trop d’agression) notre chère Police. Comment ne pas être complice de l’entreprise ? Malheureusement, Jacques Bondoux ne fait pas trop le poids et Trapet joue peut-être un peu trop décontracté, trop sûr de ses effets. Mais baste, c’est drôle, c’est sain. Que demande le peuple ?

05.02.87 - Naturellement, après la représentation, il a fallu répéter vingt fois à Mehmet Ulusoy que son spectacle était génial, qu’il était le plus grand metteur en scène de la terre, et que, sans réserve aucune, sa lecture des PAYSAGES HUMAINS de Nâzim Hikmet était admirable. À dire le vrai, il n’y avait pas en moi que de la flagornerie en abondant dans le sens de la quête exigée car, soyons juste, ce qui est de Nâzim Hikmet dans le spectacle est superbe, poétique, signifiant et, malgré (ou peut-être à cause de) l’éloignement dans le temps et l’espace, nonobstant un côté folklorique qui a l’air de nous susurrer que ces gens ne sont pas comme nous, très concernant. Parce que l’obscurantisme nous entoure, nous enserre, et parce que les révolutions manquées ne sont pas seulement du domaine de l’Histoire. Nâzim dans sa prison, Nâzim à l’hôpital, écrivait, décrivait ce qu’il voyait, entendait. Son œil était acéré, sa sensibilité à fleur de peau, sa plume merveilleuse.
Djamilah Salah, aidée ici avec bonheur par Philippe Ivernel, a réussi un découpage presque sans longueur, et il y a dans le spectacle deux artistes formidables. Emiliano Suarez, dans plusieurs rôles, éclate littéralement. Chacune de ses apparitions fait décoller, tant il a de présence, de puissance, de santé. Il est sublime dans le Paysan dont la femme a une occlusion intestinale, enfermé dans son système, le seul qu’il connaisse, qu’on lui ait inculqué face à une médecine qui ne lui semble pas franche du collier. Et pourtant ce buté machiste, pour qui l’épouse est sûrement d’abord une bête de somme, respire la gentillesse de partout. Il dégage de la sympathie. On l’aime. Ce que fait là Emiliano Suarez (qui entre parenthèses sait maintenant se faire comprendre très clairement en langue française) est d’un grand, très grand acteur. L’autre interprète remarquée est Ayla Algan, la seule femme de l’affaire, qui parle très peu et qu’on comprend mal, mais qui a une étonnante présence et beaucoup d’humour. Les rires ou sourires qu’elle arrache parfois sont un heureux contrepoint dans un univers où tout est plutôt noir.
Ceci se passe dans un astucieux dispositif de Michel Launay, qui réussit à force d’ingéniosité et de machinerie, à donner l’impression que le petit plateau du Petit Odéon n’est pas si minuscule que ça. Il en utilise la hauteur et par un simple, et manuel à vue, système de rotation, il multiplie les lieux au gré de la mouvance exigée par la succession des anecdotes racontées par le poète, incarné par Daniel Martin, dont j’ai trouvé, par contre, qu’il manquait de conviction dans son jeu. Il ronronne. Je ne l’ai pas bien senti, et c’est dommage.
Bon. Alors, c’est formidable tout ça, allez-vous me dire ? Car bien sûr, Mehmet a jonglé avec ce dispositif. Les artistes montent, descendent, rampent, marchent sur des passerelles périlleuses, sont en mouvement perpétuel. Et peut-être n’y avait-il pas d’autre moyen de monter ce découpage, qui à deux reprises reprend des textes utilisés jadis dans LE NUAGE AMOUREUX. Et je croirais au génie si je n’avais pas de tout temps suivi Mehmet. J’ai trouvé que sa collaboration avec Michel Launay finissait par faire tomber dans le procédé. J’ai éprouvé le besoin de lui dire que j’aimerais bien le voir diriger des acteurs qui seraient simplement à plat sur une scène. Ca ne lui a pas trop plus mais, que voulez-vous, j’ai maintenant l’impression que ses mises en scène sont toutes semblables. Alors je voudrais autre chose. Voilà. Mehmet doit se renouveler. Ces PAYSAGES HUMAINS, avec le même matériau de base que LE NUAGE AMOUREUX, n’égalent pas leur prédécesseur. Parce que les bidons pauvres de cet ancêtre avaient un côté vrai que la sophistication de la machine de Launay ne rend pas. On avait jadis une authenticité absolue. Aujourd’hui on a du théâtre, on sent la mise en scène, elle se veut visible. Elle s’impose au jugement. Entre les deux démarches éloignées de presque quinze ans, il n’y a pas eu approfondissement. C’est dommage. Cela dit, en soi, pour des gens qui n’auraient rien vu, avant, de Mehmet, le produit est de grande qualité. Un quart d’heure de trop, peut-être.

06.02.87 - Décidément, c’est le retour en force du théâtre de texte. À moins que ce ne soit moi qui feigne de le redécouvrir. À la Comédie de Paris, Jean-François Prévand présente LA LECON DES ALOES, pièce d’Athol Fugard qui, naturellement, a pour contenu de stigmatiser l’Apartheid en Afrique du Sud, mais qui le fait, m’a-t-il semblé, par le canal d’une anecdote dont je ne saisis pas bien pourquoi elle est si tarabiscotée, à moins qu’elle ne soit la transcription d’un fait divers authentique.
En tout cas, le début est trop long. Il est évidemment destiné à fixer le climat. Mais il dérive vers autre chose, un couple qui se survit mal à lui-même. Elle a eu une grave dépression, et même, elle a été en hôpital psychiatrique. Lui a été un militant anti-apartheid mais il a été cassé. Cassé par le pouvoir. Aussi, peut-être, mais nous ne le saurons pas explicitement, par un acte qu’il aurait perpétré sous la torture en donnant des noms. Banale, sauf que la torture décrite, elle, n’est pas banale. Toujours est-il que cet homme brisé s’est réfugié dans la contemplation et l’étude des aloès. Et voici qu’ils ont invité à dîner une famille de Noirs (intellectuels), qui ont décidé d’émigrer en Angleterre. (Étonnant que ce soient les Nègres qui choisissent ces brumes-là !). Ils les attendront (trop) longtemps et pendant tout ce temps, le vrai contenu de l’œuvre ce sera un couple en problème parce qu’elle s’est mise à le mépriser. Et puis le Noir vient SEUL. Sa femme n’a pas voulu venir chez le pourri qu’on soupçonne. Après pas mal de fadaises, les hommes s’expliqueront au travers de méandres psychologiques d’où il ressort, ce dont on se doutait sous nos habitudes délicates en matière de racisme, que l’Afrique du Sud est un magnifique pays mal barré, et que c’est bien dommage, mais qu’il est invivable pour ceux qui refusent le système qui y a le pouvoir.
Trop écrite, trop sacrifiant aux discours parallèles, la pièce se laisse écouter avec la cervelle plutôt qu’avec le cœur. Mais il faut dire qu’elle est fort bien jouée, honnêtement, sans phrasé mesguichien, bref en tranche de bifsteack saignant par des acteurs qui éprouvent leurs personnages (la presse permettra-t-elle que cela redevienne une vertu ?), Victor Garrivier, parfait en missionnaire désabusé, Jean-Michel Martial, excellent Nègre portant sur ses épaules la bible montante des opprimés de sa race, Juifs des temps d’aujourd’hui qui nous préparent sans doute les « œil pour œil » de demain dans un Israël aux dimensions d’un continent (c’est pour dans deux ou trois cent ans à mon avis), et surtout Sarah Sanders, remarquable en femme fragile, tout à fait présente malgré son personnage un peu en pièce rapportée, si je lis bien

07.02.87 - Voici encore du théâtre avec un grand T. Au Théâtre 13, Gilles Gleize, un jeune qui ne semble pas aliéné par le « Mesguichisme théophilidèzien », a monté deux pièces en un acte de l’auteur autrichien de l’avant-guerre de 14, Arthur Schnitzler. Il les a réunies sous le titre de DERNIERS MASQUES.
La première, qui s’appelle effectivement ainsi, montre un malade à la veille de mourir à l’issue d’une vie médiocre où il n’a cessé de décliner, parallèlement à l’ascension sociale de son ami de jeunesse contre lequel il a nourri au fil des ans une haine croissante. Caprice de mourant, il veut revoir ce compagnon devenu illustre pour lui apprendre, ultime vengeance, que sa femme, jadis, fut sa maîtresse. Puant de suffisance, l’ami (Albert  Delpy, remarquable de retenue) vient visiter le moribond (Alexis Nitzer), mais celui-ci se dégonflera et mourra en emportant le secret qui devait empoisonner son ennemi.
L’autre s’appelle à juste titre LA GRANDE SCÈNE. Cela se passe dans la loge d’une vedette de  la scène qui va, dans une heure, jouer Hamlet. Sa femme, qui l’avait quitté il y a deux mois parce qu’il la trompait avec une jeune femme, l’attend. Elle est revenue à l’appel du directeur du théâtre qui voit en elle le garant du talent de son acteur à recettes. Et en effet, celui-ci (Alexis Nitzer) paraît. C’est l’artiste imbu de lui-même par tous les pores, égocentrique au maximum et qui surtout ramène tous les événements de la vie à une dimension théâtrale : est-il amené à s’expliquer avec le fiancé de son ex-maîtresse, il demande s’il a été bon. Ecoeurée par son exhibition, l’épouse aimante voudra repartir mais, ultime scène, le mari déclarera alors qu’il ne jouera pas ce soir et, finalement, la femme se laissera fléchir. Du moins ai-je cru le comprendre car il y a une ambiguïté sur la fin de l’œuvre. Chantal Mutel incarne ladite épouse. Delpy, en directeur de théâtre, dit un texte d’une remarquable insolence tranquille. Il y a aussi dans la distribution deux jeunes, Isabelle Larue et Pascal Ternisien. Tous incarnent leurs personnages avec honnêteté. Décidément, cela devient une ligne de force.

12.02.87 - Un homme, Pierre Constant, crâne luisant (de dos j’ai évoqué Pierre Aimé Touchard), trois femmes, une seule actrice, Claire Deluca, remarquable dans la diversification de ses prestations, femme d’un écrivain en renom, directrice d’un établissement psychiatrique, infirmière à la bonne humeur de commande dans la même clinique. La rapidité de ses changements de costumes et de personnages fait un peu « performance ». On admire la virtuosité.
La pièce est de Jean-Jacques Varoujean. Elle s’appelle PAPIERS D’ARMÉNIE. Elle raconte l’itinéraire « descente aux enfers » d’un illustre homme de lettres. Elle s’inspire, nous apprend le programme, de l’œuvre d’un poète roumain, Gabared Ibarileanu, dont le drame était d’avoir du sang arménien dans les veines.
Pierre Constant, metteur en scène et acteur, semble avoir été très impressionné par cette « différence », si j’en crois le dossier de presse que j’ai réclamé au Théâtre Essaïon. Mais je ne l’avais pas « lue » dans le spectacle. Ou alors quelque chose m’a échappé. Reste un homme, illustre, frappé par une dépression (qui semble plus grave APRÈS qu’il ait été « libéré » qu’à son entrée dans le monde où les libertés sont entravées), confronté successivement à une épouse, infidèle puis suicidée ai-je cru comprendre, à une directrice stricte et à l’infirmière déjà citée, puis à la solitude. Ca donne beaucoup de rigueur, d’exactitude, de force. C’est par moments un peu impitoyable pour le spectateur. Mais on ne peut sous-estimer la qualité.

13.02.87 - Rien dans le passé de Michel Geslin, le créateur de LA DIVINE CLOWNERIE, rien dans celui des deux interprètes, Francis Lebarbier et Hugues Roche, n’indique qu’ils aient eu un itinéraire ecclésiastique. Il est vrai que les biographies publiées dans le programme de LA PETITE COMPAGNIE MATAPESTE ne remontent pas très loin dans le temps. Tout dans leur divertissement inspiré par LA DIVINE COMÉDIE de Dante, m’a fait penser à un spectacle pour fin d’année scolaire d’un collège religieux, avec au premier rang le Monseigneur Proviseur assumant avec une onctueuse bonne volonté le rôle du pompier. Ces clowns en effet font jouer les spectateurs, et j’avais l’impression au Théâtre des Amandiers de Paris qu’ils étaient tous de la paroisse, tant ils mettaient de cœur à exécuter les gestes de type feu de camp sympa qu’on leur inculquait. Ce genre de « participation » peut être amusante et, même si MOI, lâchement, je préfère rester voyeur, je n’en tire pas la conclusion qu’elle soit haïssable. N’ai-je pas, d’ailleurs, usé du procédé dans certains de mes spectacles ? Mais ici, nous naviguons dans une telle débilité de bon aloi de petits moinillons coquins, que j’ai craqué. En plus c’est interminable. L’agitation des deux protagonistes se prolonge sans queue ni tête à travers l’idéologie toujours omniprésente du discours. On vous assène les vérités chrétiennes comme au catéchisme, là où ceux qui discutent s’entendent répondre : « Ayez la foi ! ». Je ne l’ai pas…

03.03.87 -Vu au Marie Stuart un assez joli one-man-show de Patrick Brunel qui, aidé d’un pianiste, joue avec sincérité dans une belle langue française son homosexualité et quelques autres choses.

05.03.87 - Revu à l’Espace Kiron ACTE 2 de Brigitte Fontaine et Areski. Retrouvé tout le charme de cette délirante scène de ménage surréaliste. 

08.03.87 - Le Théâtre des Chimères, que je viens voir à Bayonne, a monté L’AUTRE, d’après un texte d’Andrée Chedid, et c’est un très bon spectacle. Le thème est simple : sur sa route, un vieux paysan passe devant un hôtel. Un jeune homme ouvre des volets et entre ces deux êtres, l’espace d’un coup d’œil, le courant, fugitif  mais fort, passe. Là-dessus, catastrophe, un tremblement de terre engloutit l’hôtel. Les sauveteurs arrivent, fouillent, abandonnent le site. Seul le paysan insistera pour qu’on creuse encore. Sa certitude que l’adolescent est vivant l’emportera sur les doutes, le mépris, les sarcasmes. Et l’événement donnera raison à sa ténacité. C’est un hymne à la volonté selon la devise de Guillaume d’Orange, vous savez : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer… »
Dans un astucieux décor d’André Acquart, Jean-Marie Broucarel, qui incarne avec émotion le vieillard têtu, a monté honnêtement l’ouvrage. Malheureusement, dans son souci de ne pas faire un one-man-show, il s’est entouré de trois comparses, deux femmes et un homme, non sans gratuité puisqu’à certains moments il dialogue avec un chien invisible et est supposé se heurter à des foules laissées à nos imaginations. Une des femmes, Michèle Parent, est la narratrice. Elle dit, sans le jouer, le texte d’Andrée Chedid, que je supporte quand il est joué, mais dont le style fleuri m’irrite quand on laisse dominer sa forme littéraire. Et puis elle m’a agacé. Safy Nabbou, par contre, est bien, et on ne peut que rendre hommage à Laurence Pekar, qui fait ce qu’elle peut pour rendre crédible, à son âge, le rôle de petite fille qui lui a été attribué, gamine, qui, à un moment, est seule à croire aux délires du vieillard et à entraîner les villageois à le suivre.

12.03.87 - Vu au Festival de Madrid, sous le titre ALCANTARILLA, un intéressant spectacle d’un groupe hollandais, Studio Hinderik, variation en termes « branchés », sur un rapport amoureux homosexuel. Très mode !

18.03.87 - Joli, drôle, tendre, mélancolique tour à tour, BEAU RIVAGE est une série de huit piécettes écrites par Jean Bois et jouées par lui avec l’inestimable Dominique Constantin en réplique. La finesse des dialogues est réjouissante, la virtuosité des interprètes est fascinante : ils changent de peau et costume avec un art consommé. La violence chère à l’auteur jadis, a été gommée. Du moins, la violence apparente car, sous la légèreté, le paradoxe et, de-ci de-là le presque boulevard, se cache un regard posé sur le monde qui est sans complaisance. L’écriture, d’où presque tout « scatologisme » et absolument tous gros mots ont été proscrits, est d’une belle langue. Bref, ce semble être une réussite à la Comédie de Paris.

19.03.87 - Malheureusement, l’homosexualité de Serge Hureau est un peu trop visible. À part cela, YASMINA ou L’ORIENTAL INCOGNITO qu’il propose dans la grande salle de la Cité U, d’après, selon le programme, un conte d’une certaine Isabelle Eberhardt qui, vêtue en homme, parcourait, paraît-il, le Maghreb à la toute fin et à l’orée des dix-neuvième et vingtième siècles (mais elle est absente du ROBERT où j’espérais trouver confirmation de son épopée), est un étrange spectacle qui ne laisse pas d’être assez drôle.
L’anecdote, ce sont les amours entre un militaire français et sa femme de ménage, quelque part du côté de Timgad et de Batna. La fille, superbe à travers l’interprétation de Rachel des Bois, lui offre sa virginité et l’éternité d’un lien dont la gravité lui échappe. Banal choc des mentalités et des cultures, IL ne comprendra jamais l’engagement qu’il a pris, même religieusement, envers la jeune fille, à telle enseigne qu’il s’étonnera qu’elle se jette à son cou quand, quelques années plus tard, IL repassera par là mariée à une « Roumi ». Il croira se libérer en offrant quelque argent à son ancienne maîtresse devenue phtisique.
En vérité, cette « lecture » au premier degré peut être révisée si on admet, comme l’indique la publicité, que « Rachel, jeune Beur, et Monsieur Serge, écrivain, rêvent qu’ils sont la bergère bédouine et le lieutenant Jacques… » Et la démystification du roman-photo éclate lorsqu’on entend le héros parsemer son aventure de chansons sur le désert, empruntées au répertoire de Piaf, Fréhel, Trénet, Damia etc…, toutes inspirées par l’épopée nord-africaine avec fortes connotations cocardières. C’est cette partie musicale, accentuée par la partition parfois en contrepoint pour un décor de cinéma muet de Pierre Sauvageot et Michel Risse, qui fait le prix du spectacle et lui confère sa personnalité. C’est cette référence à l’aliénation trimballée durant l’ère coloniale par plusieurs générations d’artistes populaires, qui lui apporte un contenu signifiant. Volontairement, l’histoire a été transposée dans un univers contemporain quasi design, la fille n’entrant chez son amant que par le sas d’un ascenseur anachronique, et les chansons couvrent une longue période, sauf peut-être, (coquetterie ?) celle précisément où l’auteur situait cette histoire.
Élisabeth Chailloux a dirigé les acteurs. Elle l’a fait avec discrétion.

26.03.87 - Et voici le spectacle sur lequel Élisabeth Chailloux travaille depuis un an, cet ALEXANDRE LE GRAND, tragédie de jeunesse de Racine, qu’elle a entrepris de sortir des brumes de l’oubli. À juste titre ? Il faut être nuancé. Certes, l’œuvre est celle d’un grand auteur en devenir et elle recèle quelques beaux vers. Certes, elle est bien construite, bien équilibrée, le « politique » l’emporte sur les sentiments. Il n’y a pas ici de personnage dévoré par une passion balayant tout. Point de Phèdre, point d’Hermione, point de fatalité, point de déraison inexplicable. Tout est poli, bienséant. Trop pour être. À dire le vrai, je n’ai rien trouvé qui me concernât vraiment dans ces échanges de vues entre grands sur la façon de savoir s’il fallait ouvrir les bras au conquérant irrésistible ou le combattre.
La règle des trois unités impose ici une curieuse convention, puisque les chefs causent bien gentiment dans le « vestibule à tout faire », tandis que leurs soldats s’étripent sur un chant de bataille. Je crois que le texte mérite d’être étudié en classe de seconde d’un lycée à vocation littéraire. Peut-être serait-il justifié qu’une Comédie-Française le mette de temps en temps à son affiche.
L’entreprise du Théâtre de la Balance ne m’a pas semblée très justifiée, d’autant que le parti pris par la réalisatrice a été tout à fait castrateur : elle a refusé tout éclat, tout élan lyrique. Les vers sont dits avec leurs douze pieds et sont parfaitement articulés, encore qu’aux derniers rangs du Théâtre de la Tempête l’audition en était généralement trop faible, mais aucun souffle ne les envole. Tout a été retenu, rentré, et de ce fait, la démonstration recherchée, à savoir qu’il y avait déjà du grand Racine dans ce texte, a été annulée. Du moins pour moi. Je ne citerai pas les artistes. Ainsi dirigés, j’estime qu’ils n’ont pas eu l’occasion de montrer vraiment ce qu’ils savaient faire. On a voulu qu’ils ne déclament pas. Soit ! Mais de là à les tenir en laisse… Bref, je ne suis entré pas dans ce qu’Élisabeth Chailloux a voulu me dire. Le fait d’habiller le conquérants grecs en militaires baroudeurs, style armée des Indes face à des rois orientaux, n’a pas suffi à me téléguider que les guerres coloniales n’ont pas d’époque ! Et la magnanimité du vainqueur, sa générosité octroyée, hommage flagorneur à Louis XIV… bon, Racine était un courtisan. Le suis-je ?

27.03.87 - Je suis allé voir LES CHAUSSURES DE MADAME GILLES de Pierre Trapet à Romainville, et je dois dire que cet EXERCICE DE STYLE m’a fait bien rire, quoiqu’il soit de temps en temps un peu laborieux.

14.04.87 - Vu à l’Espace Kiron le JULIETTE qu’Anne de Broca a consacré, seule en scène, et sous la houlette de Catherine Dasté, à l’amoureuse de Victor Hugo. Elle dit, incarne, éprouve les lettres que l’amante avait écrites à son grand poète pas toujours aussi présent qu’elle l’aurait voulu.
Anne l’impudique a voulu cette fois-ci montrer l’inverse de sa nature exhibitionniste. Elle fait dans la retenue, le contenu, le vêtu, même quand elle se découvre en sous-vêtements. Elle ne se laisse pas aller à la violence. On l’entend parfois à peine dans sa monotonie, sous des lumières parcimonieuses. C’est ennuyeux.

VOYAGES

25.04.87 - Je suis venu à Hambourg voir le dernier crû Savary, en allemand, à la Schauspielhaus : COCU AND Co.
Mon impression est que notre ami y court après ce qui a été son GRAND MAGIC CIRCUS sans s’y recaser réellement à l’aise. C’est d’autant plus frappant que des sketchs nouveaux y sont juxtaposés à des numéros déjà vus, comme celui de la trapéziste paralytique et aveugle des MÉLODIES DU MALHEUR, le numéro de la femme coupée en morceaux de BYE BYE SHOW BIZ, la chanson du clown Tino, les lions qui ne sont pas des vrais lions… mais des lionnes. Il est vrai que la troupe allemande n’a pas l’abattage des anciens du Magic. Cela est éclatant quand Carlos Paulidis entre en scène, apportant avec lui un style que les « acteurs » n’ont pas. Ceux-ci ont le rythme germain dans le sang et on ne peut qu’espérer une transformation de l’essai actuel quand la version française, avec des Maxime Lombard, Bruno Raffaëli et des Violaine se créera, avec aussi Mona, m’affirme-t-on.
Pour l’instant, j’ai vu une succession de tableaux avec beaucoup de baissers et de levers de rideaux, et des effets parfois inachevés. Mais aussi quelques images-clefs très drôles. Il y a une ouverture puis le tableau ADAM ET ÈVE bien dans la ligne que je vous laisse à imaginer : après le péché, Ève est réduite à laver les chaussettes pendant qu’Adam dans un hamac lit le journal en se prélassant. La mère de l’humanité s’enverra en l’air avec un orang-outang. Ensuite, nous voyons un charpentier nerveux qui n’arrive pas à équilibrer le tabouret qu’il fabrique parce que sa femme va accoucher d’un enfant, il ne sait pas de qui. Arrivent successivement un Nègre, un prince arabe, un grand blond. Puis le mur du fond s’élève et nous avons l’image d’une très fidèle irrespectueuse Nativité. C’est un tableau réussi. Napoléon et Joséphine qui suit est un remake (Savary s’est beaucoup pillé lui-même dans ce spectacle). Puis la première partie se poursuit avec un tableau à l’usage des Allemands : Hitler et Eva Braun avaient des sosies pour décourager les attentats et, du coup, ni l’un ni l’autre ne savaient s’ils couchaient avec le vrai. Un peu grinçant et appuyé. Comme cette Cendrillon femme à barbe, qui serait un conte de fée subversif comme les affectionne Savary s’il était moins explicité dans les moindres détails. En deuxième partie, il y a un long sketch qui se moque gentiment des « Verts », tableau « gioniaque » découpé en tranches : des tennis vont envahir un terrain bucolique.
Et pour finir, c’est le « cirque » qui ne comporte aucune nouveautés. Tout cela est un salmigondis prometteur mais, pour l’instant, c’est trop inégal, mal fagoté, avec des grands moments. Avec un mois de travail, cela deviendra bien sans doute. L’orchestre est dans la fosse et joue surtout des airs connus. Je n’ai guère repéré de musique originale. Frappante aussi est la pudeur de cette production qui ne fait aucune place à la nudité.


09.05.87 - Madrid. Le Teatro Espanol est un magnifique théâtre tout en or et en rouge, mais il a des loges d’honneur qui sont de côté. Ainsi ai-je dû voir deux fois LES BACCHANTES car, la mise en scène de Salvador Tavora étant résolument frontale, destinée à être goûtée depuis le centre de l’orchestre, je n’en ai eu le premier soir qu’une vision oblique et fragmentaire.
À part un discours de Lilyane Drillon sur l’identité méditerranéenne des cultures, je n’avais pas bien saisi avant de voir le spectacle, où et en quoi la tragédie d’Euripide, ancrée dans l’imaginaire de la Grèce Antique et fondée sur le rapport mortels, demi-dieux, dieux, pouvait recouper la réalité andalouse contemporaine. Sans que l’idée m’en parut vraiment saugrenue, elle me semblait un brin gratuite, voire tirée par les cheveux. En vérité, je n’avais rien compris : Salvador Tavora nous raconte et nous montre une anecdote qui est, sans extrapolation, celle des BACCHANTES. Simplement, là où d’autres essaient d’imaginer comment les autres pouvaient danser et chanter, lui introduit son folklore à titre d’illustration, à tous les niveaux, musique, danse, gestuelle, costumes, et aussi, en effet, certains rituels à mi-chemin du Christianisme et du Paganisme encore en cours dans ces régions, et une petite provocation en habillant Tirésias en ecclésiastique catholique. Naturellement, il y a une machine, magnifique, une espèce de roue à laquelle s’accrochent les Bacchantes, figurant à l’ascension du Citéron. Là s’accrochera aussi Agave, quand, tombée dans le piège des dieux, elle ira recueillir la tête de son fils assassiné. Il y a aussi des candélabres, des tambours, des guitares et cette musique brillante qui vous remue les tripes dont Salvador Tavora a le secret.
Et il faut dire que, clefs en main, c’est-à-dire le discours d’Euripide remis en mémoire, le spectacle est visuellement et « sonorement » superbe, et parfaitement assumé par une troupe hautement professionnelle, sauf par, peut-être, un certain Paco Pinero, qui m’a semblé brailler un peu faux les chants typiques du Sud espagnol. Agave est interprété par Manuela Vargas, dont l’apport, même s’il fait un peu numéro, est remarquable. Dans un pays où tout le monde apprend à taper du pied dès l’âge le plus tendre, elle fait figure de virtuose de la délicatesse, comme ceux qui caressent les touches d’un piano par opposition à ceux qui tapent dessus.
Reste que cette magnifique production est, pour Tavora, le produit d’une commande. Il a glissé de-ci de-là quelques peaux de banane sous le discours que tenait le poète grec. Reste que la morale de l’histoire, c’est que les dieux triomphent et qu’il est vain, quand on n’est qu’un mortel, de les contester. Il n’y a pas eu, comme Brecht l’avait fait pour ANTIGONE, une relecture avec leçon infléchie. Surtout quand on n’est pas, comme moi, un familier de la langue et des coutumes espagnoles, on ne reçoit qu’un magnifique, superbe produit culturel de luxe. Où sont les préoccupations sociales de LA CUADRA d’hier ?
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Vendredi 26 janvier 2007 5 26 /01 /2007 16:34
12 et 13.06.87 - Emmanuel Genvrin m’a invité dans son Île de la Réunion pour voir son nouveau spectacle RUN ROCK.
L’anecdote est très enracinée dans le contexte local, où le volcan, La Fournaise, tient forcément une grande place. Ici, c’est, soi-disant en 2050, un volcan qui surgit de la mer et crée une terre nouvelle, une île, qui est aussitôt interdite d’accès par les autorités. Mais on sait bien qu’elle appartiendra au premier occupant.
Le spectacle montre une foire d’empoigne, des conflits, des arrangements entre quelques personnages, une sorte de gourou géant et silencieux, non violent témoin de l’agitation des deux autres groupes, l’un formé d’un illuminé, de sa maîtresse et de son serviteur, l’autre d’une famille de petits colons blancs, qui vient là dans l’espoir de faire pousser des salades. Il y aura aussi un capitaine australien, faux pécheurs de langoustes et véritables espion, que l’éruption a détourné de sa mission aux Kerguelen. (Où la France, dit-on, va installer une base atomique pour remplacer Muruora qui s’enfoncerait sous la mer), et puis un gendarme, borné comme tous les gendarmes, qui est venu arrêter tout le monde et choisira à la fin, comme les autres, la liberté en Australie quand la terre s’enfoncera pour disparaître sous les flots.
Emmanuel Genvrin a choisi de traiter le sujet en comédie musicale. Sa troupe joue un peu de plusieurs instruments, elle chante, elle danse. Certains acteurs, comme le petit Arnaud Dormeuil, et les trois actrices, Nicole Augama (surtout), Nicole Leichnig et Rachel Pothin, ont de l’abattage. Tous ont du dynamisme, de la santé, et on imagine ce qu’ils pourraient faire, dirigés avec plus de rigueur et en sacrifiant moins aux facilités, à toutes les facilités. La chorégraphie qui leur est inculquée manque gravement d’imagination. La musique est entraînante mais a, malgré ses rythmes, un côté désuet qui m’a fait songer aux opérettes qu’on jouait du côté de Pigalle dans les années cinquante, comme par exemple QUELQUES PAS DANS LE CIRAGE, ou QUEL BEAU VOYAGE.
Et la mise en scène dans son ensemble est banale, sent son laisser-aller, laisser-faire. Revendiquant hautement un statut professionnel et étant sur le point de devenir Centre Dramatique Régional, il serait temps que le THÉATRE VOLLARD sorte d’un amateurisme trop évident en s’imposant de travailler plus à fond ses spectacles. Car, de Nina Segamour en Torouze) et en Colandie pour arriver à RUN ROCK, je ne sens pas un progrès, mais au contraire un recul. Il y avait des perles dans ce spectacle, du bon grain au milieu de l’ivraie. Ici, je ne trouve aucun morceau de bravoure, rien à choisir dans l’ensemble de ce qui m’est montré. C’est décevant. On ne dépasse pas le niveau du café-théâtre. Il n’y a aucune transposition. L’imagerie locale est livrée au premier degré et elle fait rire un public qui en possède les clefs. Mais comme ce public rigolerait au discours d’un chansonnier ne se cassant pas la tête.
Ajouterai-je que la pièce est plutôt mal ficelée ? À la lecture, je n’avais pas perçu à quel point, au niveau même de l’écriture, elle manque de poésie et combien elle est laborieuse dans sa construction. Les dialogues avec le gendarme (très mal joué par une espèce de Jean-Paul Muel sans talent) sont inintéressants et ralentissent encore un rythme qui n’est pas toujours ce qu’il devrait. Bref, on sort de ce RUN ROCK avec le sentiment qu’Emmanuel Genvrin est passé à côté de son projet. Mais c’est sans doute en moi, le Parisien qui parle, car son public est très nombreux et semble très enthousiaste. Six mille pétitionnaires ont signé contre la mairie, qui expulse la troupe du « grand marché », en pleine ville. Et les applaudissements en cadence étaient nourris à l’issue des deux représentations auxquelles j’ai assisté.

LES CHOIX  PARISIENS  DE STÉPHANE LISNER

Juin 1987 - Le « Printemps du théâtre » à Paris s’ouvre le 9 à LA CIGALE, ancien caf’ conf’ rénové, superbe d’apparence avec son style 1900 conservé, et bien conçu par ses architectes à condition que les spectacles s’y déroulent sur la scène.
Or, François Rancillac (LE BINOME) à qui l’on devait un BRITANNICUS farceur, n’a pas su maîtriser son espace. Il a voulu jouer en avant du plateau, là où jadis sans doute s’asseyaient les consommateurs, si bien qu’une bonne partie du public très nombreux qui se pressait à la première n’a pas vu LE FILS de Christian Rullier, sorte d’hommage exploration à travers les facettes d’un écrivain disparu.
Malheureusement encore, le fait d’entendre sans bien voir m’a amené à mieux écouter le texte dont le vide m’a paru être la qualité principale. On y raconte tous les faits et gestes du héros, mais sans jamais nous livrer ce que fut le contenu de son œuvre. Du moins fut-ce le cas dans la première partie du spectacle, car je n’ai pas vu la seconde. Om m’a dit que le tout durait trois heures et quart.
Rancillac a engagé pour cette sorte d’imposture affichée une centaine de comédiens en chômage provisoire, certains de renom. C’est une affaire à l’esbroufe peu estimable.

À Saint-Germain-des-Prés, pendant trois jours, une autre mystification est créée par LE PHUN. Ca s’appelle LA VENGEANCE DES SEMIS et c’est l’invasion par la nature d’un carrefour sur urbanisé. Un matin, les passants sont soudain confrontés à du fumier, des salades, une vache, des fruits, des légumes, un alambic. Des agriculteurs s’y affairent en toute innocence apparente, ne répondant bien sûr jamais aux citadins questionneurs qu’ils sont des farceurs. C’est, au niveau des spectacles de rue, une amusante novation.

À la Grande Halle de la Villette, la compagnie DÉCOR d’Hector Zazou et Hélie Lasaigne nous offre avec LA VERSION DÉFINITIVE un autre hommage à un grand disparu, David Klimberg, compositeur génial décédé dans des circonstances tragiques.
Ici, nous sommes conviés à une cérémonie. On offre à chaque spectateur une rose, mais celle-ci devra être déposée à la fin sur le tombeau du musicien, dont on aura auparavant joué réellement, avec deux orchestres et deux chefs, la dernière symphonie, inachevée à sa mort et reconstituée par « l’ami fidèle » dont on se demande s’il ne revendiquait pas, sournoisement, la paternité de l’ouvrage. Car son éloge, quelque part, n’est pas tout à fait franc du collier.
J’ai assez bien aimé le côté pince-sans-rire de l’entreprise qui a dû, soit dit en passant, coûter une fortune. La démystification du « politique » n’est pas haïssable dans le spectacle, encore que les intrigues moldaves, pardonnez-moi, ne m’agitent guère…

Et puis, je n’ai pas vu les spectacles suivants. Le bruit s’est insinué que ce PRINTEMPS-là du théâtre n’était pas d’un bon crû. On dit que Lissner, qui va prendre la direction du T.M.P., renoncerait l’an prochain à cette compétition. Comment choisir avec honnêteté parmi tant de « jeunes » compagnies ? Il semble que, esprit « de droite » aidant, l’esbroufe, l’étalage de moyens hors de proportions avec les sommes officiellement allouées aient pesé dans la balance. De toute manière, les jeux étaient faits dès la première et c’est en effet, selon ma prédiction, François Rancillac qui a eu le prix. Il sera donc l’an prochain présent en « In » à Avigno

ET JUSTEMENT, AVIGNON 1987

Juillet 1987 - J’ai eu l’idée de faire cette année le « off » d’Avignon avec une de mes pièces, LE DÉSERT. Montée il y a quatre ans au Petit Athénée par Albert Delpy, celui-ci en avait infléchi la représentation vers une provocation excessivement naturaliste, et nombreux avaient été les journalistes et professionnels qui me l’avaient reproché.
La nouvelle présentation, règles du off aidant (nécessité de monter et de démonter en vingt minutes) allait donc être beaucoup plus épurée. L’acteur n’aurait à sa disposition que les meubles et accessoires indispensables. Il lui serait inculqué un jeu sans agressions. Du texte seraient gommés les mots trop crus, choquants pour certaines oreilles.
J’ai repris en main à mon corps défendant la direction de l’acteur, mais ce fut sans doute une erreur que de redemander à Albert Delpy de rejouer le rôle, car tout au long de répétitions laborieuses, il n’eut que deux préoccupations : retrouver ce qu’il avait fait la première fois… et apprendre le texte qui, sur certains passages, ne voulait pas entrer dans sa tête, têtue lorsque, intimement, il ne sentait pas ce qu’il avait à dire. Ainsi sommes-nous arrivés sur le « marché » avignonnais avec un produit qui se cherchait encore, qui n’avait pas trouvé son rythme, et surtout, qui infléchissait la représentation vers le dramatique, comme si l’humour de l’œuvre avait disparu. Les premières salles furent peu remplies et les spectateurs invités qui en sortaient n’étaient pas comblés de joie. On n’entendait pas de rires. L’acteur donnait l’impression de bien jouer parce qu’il avait l’air d’éprouver son rôle avec émotion. En vérité, il ne nourrissait pas le personnage, il ne l’inventait pas, il le récitait, le rendant morne et ennuyeux.
Avais-je su bien le diriger ? La réponse est que je n’ai pas eu le temps : nous avons commencé à répéter trop tard. Il aurait fallu un mois de plus. Mais cet alibi est sans doute une excuse destinée à me rassurer, car en vérité je ne crois pas qu’Albert Delpy se serait laissé faire.
Certains me disent que la pièce aurait mérité un autre traitement, hors de tout réalisme. C’est possible. Il y a autour de moi un petit cénacle qui m’affirme qu’elle est belle. Je m’en gargarise. Mais j’ai l’esprit objectif et je dois constater ceci : LE DÉSERT en Avignon a été un échec. Pas un seul journaliste ne s’est dérangé pour le voir (presse locale à qui j’avais antérieurement envoyé le texte en lecture) ou le revoir (presse parisienne qui ne tenait pas à corriger son impression négative d’il y a quatre ans, sans doute parce que ces chroniqueurs n’estimaient pas la chose importante). Et quant au public, il n’est venu qu’en très petit nombre. Le bouche-à-oreille n’a pas fonctionné. Pire, il a été plutôt mauvais.  Cette année, il y avait trois cent quarante troupes dans le « Off ». Certaines ont rempli leurs salles mais, bien entendu, pas d’autres. LE DÉSERT, s’il n’a pas été la lanterne rouge absolue du train, n’en a pas été loin. Pour me rassurer, je me suis dit un moment que l’œuvre était trop  ambitieuse pour un public davantage tourné vers le café-théâtre. Mais non. Dans le même lieu que nous se jouaient des choses qui n’avaient rien de rigolo… et le public s’y pressait. C’est donc bien LE DÉSERT qui n’a pas marché et c’est dommage pour moi, car j’avais mis beaucoup d’espoirs dans cette aventure. C’était comme une dernière chance que je m’offrais dans ce registre, où je suis du côté des artistes et non pas des vendeurs d’artistes. Désormais, je le sais, je n’ai pas de place dans cet univers des créateurs, et, vu mon âge, je dois me méfier très fort si je veux conserver mon « aura » dans celui des marchands. Il ne s’agit pas de s’endormir, il n’est plus temps de ronronner. Il faut garder son avance, qui existe encore (un  peu) sur les jeunes loups aux dents longues qui guettent mes faiblesses.
À ce niveau d’ailleurs, je dois dire que l’aventure avignonnaise aura sans doute été positive, car tous ceux qui proclamaient mon vieillissement ont été obligés de me voir plutôt juvénile, distribuant mes tracts, collant mes prospectus, retrouvant des voies de communication avec des gens de passage. Cette excursion de l’agent dans le monde des jeunes troupes, ce retour aux sources a été, je crois, bien perçu. À tout le moins il a amusé sans me nuire. Reste que maintenant, c’est l’entreprise commerciale qui doit redevenir numéro un  de mes préoccupations. Je le regrette bien, mais les dieux ont choisi pour moi. Et cette entreprise doit retrouver un dynamisme qui soit sans complaisance, loin de tout ronronnement et de toute autosatisfaction. Nous devons nous demander si les services qu’elle rend sont suffisants, aujourd’hui. JE NE LE CROIS PAS.

Jamais je n’avais couvert un Festival d’Avignon de bout en bout et je dois dire que l’expérience est intéressante.
D’abord parce qu’il n’y a pas UN mais DEUX publics, celui du « In » et celui du « Off ». Je ne dis pas qu’ils ne se recoupent jamais, mais c’est sûrement exceptionnel quand cela se produit. Quand, tracts en main et brosse à reluire à la bouche, « Off » ostensiblement, vous vous approchez d’une personne qui lit le journal du « Off », elle vous accueille toujours aimablement. Faites pareil avec un quidam qui lit le journal du « In », il vous tourne le dos. De toute évidence, il vous méprise, et cette attitude est la même que celle de la presse, qui ne fréquente que les jardins et les spectacles du festival officiel, que celle du personnel dudit festival, qui est bêcheur comme pas deux (encore qu’il ait fait montre cette année d’une amabilité de façade sans doute inculquée par la direction suprême). En vérité il y a DEUX festivals, et on peut se demander si le « Off » disparaîtrait au cas où le « In » se saborderait. Je ne lis pas dans le marc de café, mais ce n’est pas impossible, en partie au moins, qu’une survivance existe. Les couches sociales ne sont pourtant pas très différentes. Disons qu’il y a les prévoyants qui ont organisé leurs loisirs culturels à l’avance. Ce sont des fourmis. Et il y a ceux qui débarquent le nez au vent, cigales assoiffées de divertissements, pas très riches mais quand même pas pauvres. Ces derniers sont plus aventureux, plus curieux probablement, davantage désireux de trouver eux-mêmes ce qui leur plaira que d’écouter les docteurs qui ont fait des pré-choix, leur disant par exemple qu’il est temps aujourd’hui de découvrir Pinget. Malheureusement sans guide et ballottés au gré des noms qui leur rappellent quelque chose, ils ne vont pas au bout de la démarche. C’est pourquoi LE DÉSERT par exemple… etc… etc…

« In » ou « Off », il y a une dimension de routine que ne perçoit pas le visiteur de quelques jours. Les distributeurs de tracts, les colleurs d’affiches du « Off » ont des itinéraires quasi-immuables à des heures identiques. Les mêmes têtes se retrouvent avec les mêmes gestes, le même discours, aux mêmes heures.
Et dans le « In », il y a le rendez-vous au Jardin, vers onze heures, midi, avec la conférence de presse, rarement originale, basée sur les clichés que les médiateurs estiment. Paul Puaux disait d’ailleurs que personne nulle part ne s’adressait au public avec le langage du public, mais avec celui des intermédiaires, professionnels de la presse ou du spectacle. Les journées sont à la fois relax et affairées avec, très vite, pour chacun, ses habitudes. Ainsi moi, j’ai chaque jour débarqué vers onze heure du matin au PARIS où se jouait LE DÉSERT, sorti sur le trottoir le panneau l’annonçant, pris ma moisson de tracts, visité l’Office du Tourisme pour voir où en était l’approvisionnement en pub de ce lieu, remonté l’Avenue de la République en mettant des prospectus sur les pare-brises des voitures, effectué une distribution « personnalisée » sur la Place de l’Horloge, serré des mains au Jardin du Festival, puis à la Maison du Théâtre, puis à la Civette, mangé à treize heure trente avec X. ou Y. À quinze heures dix, j’étais au théâtre. J’écoutais des fragments du DÉSERT tapi dans l’escalier. Puis il y avait le changement, avec ANONYMUS dans un premier temps, Brigitte Fontaine dans un second.
Après la recette, on buvait quelques coups au café du coin, et là, seulement, le soir, le programme pouvait changer.

Je n’ai pas, MOI, vu LE SOULIER DE SATIN dont l’image annoncée n’était guère Claudel et seulement Vitez. La propagande insistait sur le fait que cela durait onze heures, de vingt-et-une heures à huit heure du matin. C’est la performance qu’il fallait admirer. Je l’ai fait par personnes interposées. Cela dit, il paraît que c’était épatant.

Zingaro a accouché de son CABARET ÉQUESTRE ET MUSICAL n° 2. « C’est mieux, donc c’est moins bien », a dit un quidam non sans esprit. En effet, tout est plus « clean », les numéros sont impeccables et il serait injuste de ne pas saluer le travail de Bartabas, qui a très finement fait évoluer ses chevaux.
Il y a deux interventions nouvelles superbes, une magnifique bête blanche qui semble en liberté dans l’arène et qui dégage une belle poésie. Et puis, guidée par le cavalier, une jument qui fait des « claquettes » sur une piste de bois. Il y a toujours aussi le superbe étalon noir qui course son maître. D’une façon générale, tout tourne autour de la musique et du cheval. Il ne reste en dehors de cela que le numéro du chat et quelques exhibitions féminines de deuxième ordre. Bartabas est le roi de la fête. Igor est ramené à un rôle presque exclusif de musicien et l’absence de Branletin (qui va, paraît-il, quitter Zingaro) est sensible.
Malheureusement, il manque, sous ce beau et propre chapiteau joliment décoré avec des beaux lustres, l’atmosphère qui était l’essentiel du précédent spectacle. À commencer par le fait que les Micos ne donnent plus un verre à chacun, mais une bouteille à chaque table. Ca va (un peu) plus vite, mais c’est moins… émouvant. Et je ne suis pas sûr, nonobstant les symboles, que le corbillard de la fin remplace avantageusement le chariot d’hier aux cloches astiquées. Cela dit, seuls ceux qui ont vu le premier spectacle font les grincheux. Ceux qui voient pour la première fois Zingaro sont ravis. Il est vrai que, spectateurs du « In », c’est un produit du « In » qui leur est bâillé.

« In » également, LES PETITS PAS de Jérôme Deschamps trouvent au Théâtre Municipal un espace à leur mesure. Deschamps a pu y réaliser pour son tableau final (vous savez qu’il aime pour conclure ses prestations minimales) un effondrement de son décor, absolument bouleversant parce qu’il symbolise toute la destruction des êtres et des choses après que, pendant quatre-vingt-dix minutes, malgré les pitreries des clowns, nous ayons été émus par les prestations (un peu systématiques) des vieilles et des vieux pleins de santé qui chantent tout au long de la soirée.
Je ne saurai jamais si le regard que veut nous inspirer le metteur en scène doit être ironique, cruel, méchant ou plein de tendresse. Je pencherai pour cette dernière hypothèse. Le sûr est que les vieux artistes concernés ont l’air d’être très contents d’être là. Et le sûr encore, est qu’ils savent très bien se défendre et tirer leurs épingles du jeu.

Parlons maintenant de ce que j’ai vu dans le « Off ».
Douby est un fantaisiste qui opère dans le même registre que Devos. Mais il n’est pas Devos.

« Chansons plus bifluorée » est un spectacle joyeux mené par quatre garçons pleins de vitalité qui chantent avec humour. Ils font notamment une INTERNATIONALE en chanson de charme qui vaut à elle seule le détour. Ils sont, paraît-il, invités à la Fête de l’Huma. C’est bon signe pour le P.C.

Petite histoire du festival, le pauvre René Praile a été empêché de décerner son prix comme d’habitude dans les jardins du Festival. Pas de cérémonie, pas de fête. Crombeque avait organisé le même jour un lunch pour la S.A.C.D. et ne se souciait pas que les pique-assiettes du « Off » se précipitent sur le buffet dressé. La pauvre a dû proclamer son lauréat à La Civette !!! Et il n’était pas content, je vous prie de le croire.

Ce prix, c’est le Théâtre de la Rampe, LA TRIPE de Caen, qui l’a eu pour un spectacle intitulé QUEL PETIT VÉLO À GUIDON CHROMÉ AU FOND DE LA COUR. C’est un texte de Georges Pérec, pas une œuvre théâtrale, un « récit épique » en prose agrémenté d’ornements versifiés tirés des meilleurs auteurs », selon Pérec lui-même. La mise en théâtre de ce théâtre littéraire est dû à Jean-Pierre Laurent (qui ne m’a pas semblé être un jeune homme). Il a partagé le texte entre trois diseurs qui, ma foi, s’en tirent fort bien. Le régal, c’est la langue de Pérec, qui est magnifique dans la trituration, la déformation des mots. Un vrai plaisir pour une oreille intellectuelle. Et puis le récit, qui nous replonge en nous faisant rire, dans le contexte de la guerre d’Algérie, se laisse écouter. Dommage que quelques chœurs parlés fassent un peu boy-scout.

Trituration linguistique aussi dans LA LETTRE À SAINT-EXUPÉRY que propose François Bourcier, mais cette fois-ci à un niveau bébête et irritant. Il faut dire que le personnage du soldat, la nuit de Noël, qui dialogue en vue des lignes ennemies avec un « Jésus » bondieusard en diable (si j’ose dire), tout en rêvant à un « Petit Prince » de récitation enfantine pour gamins de bonne société, avait tout pour m’agacer.
La mise en scène est laborieuse, avec des noirs qui n’en finissent pas de tromper un public qui croit être arrivé au bout de sa route au moins cinq fois, mais non ça reprend… Et l’interprétation, toute en compositions, sent ses amateurs à plein nez.
Cela dit, ce spectacle a ses défenseurs. Je suis peut-être injuste étant venu le voir à vingt-trois heures quarante-cinq, alors que je sortais du BEAU RIVAGE de Jean Bois, décidément de très haute et belle qualité.

ARCHAOS se définit « cirque de caractère ». « Ce n’est pas un cirque, ce n’est pas un théâtre, ce n’est pas une fanfare. Avant tout, c’est un chapiteau. Constitué d’un enchevêtrement de cordages, il est plus qu’un simple chapiteau de toile. Il en est l’ombre. Là où d’habitude s’arrêtent les regards, ici se trace un volume, une carcasse en pointillés. Il y a dans son mystère, dans son inutilisé presque, une porte ouverte vers un extraordinaire » (sic).
Surtout, sous cet enchevêtrement tissé au-dessus des têtes de fils laissant passer le noir de la nuit, il y a des loubards qui font encore de-ci de-là du cirque habituel (numéros de chien, de jonglage par exemple qui ne sont ni pires ni meilleurs qu’ailleurs), mais qui, surtout, sont en train, avec violence, intrépidité et dangereusement, d’en inventer des formes nouvelles. Ici, les chevaux sont des motos. On se bat à la tronçonneuse. Le rythme est celui du rock. Les clowns ont changé de look, de style, de fonction. Témoins de la brutalité, ils sont acrobates eux-mêmes, et sont vêtus en bourgeois qui vivent leur vie au milieu de l’effervescence ambiante.
Surtout, il y a de l’humour, et à ce niveau, comment ne pas citer le funambule qu’on voit surgir très loin au-delà de la toile d’araignée, venant de la nuit, et maugréant à travers la sono sur les périls de son entreprise.
Le thème du Festival d’Avignon l’an prochain sera « le cirque ». Peut-être en effet est-ce là que se situent des formes de surgissement, indices de renouveau. Comme Zingaro, quoique très différemment, ARCHAOS en est un signe. Pierrot Bidon devra-t-il gommer tout ce qui n’est pas sa spécificité, tout comme Bartabas rêve de supprimer un jour tout ce qui n’est pas cheval ? Les deux hommes sont de la même race. Et ce qu’ils cherchent navigue sur les lignes de forces.
On ne s’ennuie en tout cas pas sous ce CHAPITEAU DE CORDES où évoluent six musiciens, huit « comédiens et circassiens », deux techniciens, trente « poules savantes » (il y a surtout un petit coq à long cou rouge qui est très actif), et sept motos. Une trapéziste sur corde clôt le spectacle au-dessus de la tête des spectateurs en les faisant frissonner. 

J’avais déjà vu le ROMAN PHOTO du ROYAL DE LUXE à Clichy et je n’en avais pas parlé en juin parce que le spectacle s’était déroulé sous le froid et la pluie devant très peu de gens. Ici, sur la Place du Palais des Papes, en « Off sauvage » (car Crombecque avait donné un avis négatif à la Mairie sollicitée pour une autorisation légale, parce que le bruit dérangerait certaines manifestations prévues à l’intérieur de l’édifice historique -De fait, Piccoli, qui disait des textes, s’est plaint !), malgré le vent un peu violent, ce démontage de la fabrication d’un tel roman, cette démystification grandguignolesque de la plus lucrative des entreprises de presse (« Confidences », « Nous Deux » etc), cette dénonciation par les actes d’une des plus stupides inventions des marchands de plaisirs à ras de terre, prend la valeur d’un prodigieux coup de poing. On hurle de rire, en contemplant ces trucs et ces ficelles. Royal de Luxe n’explicite pas une leçon, mais le parcours, admirablement rythmé, équilibré, en recèle une. Ce sont trois quarts d’heure de trouvailles toutes plus drôles les unes que les autres. Le public ne s’y trompe pas, qui entoure miraculeusement la représentation mal annoncée et l’ovationne. PARFUM D’AMNESIUM, c’est le titre du ROMAN PHOTO joué, est une parfaite réussite. Le nettoyage de l’emplacement après le spectacle prend trois bonnes heures.

NADA - THÉATRE ÉCARLATE propose au CHIEN QUI FUME  son nouveau spectacle, EFFRACTIONS, qui, quelque part, m’a moins comblé que GRANDIR, mais peut-être est-ce parce que la démarche est différente.
Ce sont quatre cambrioleurs cernés dans un château. L’un d’eux a caché les diamants volés dans un ballon, mais il y a quatre ballons, plus un cinquième avec lequel joue un gamin.
Le temps est trituré pendant ce spectacle qui commence par la mort des quatre héros, frappés par les balles des tireurs postés à l’entour. Mais ce qui suit n’est pas un simple flash-back. En fait, et l’enfant en est une clef, tout n’est que jeu et on meurt et renaît dans cette aventure comme le font les mômes en faisant semblant. Il m’a semblé que la démarche gestuelle et mimée n’allait pas toujours au bout d’elle-même et que le jeu réaliste et parlé prenait trop de place. Mais ne soyons pas chiens. C’est très bien tout de même.

J’avais assisté à une répétition de EVEREST ANAPURNA par le groupe « Beaux Quartiers » et j’avais été déçu. À la représentation en Avignon, je me trouve devant un produit certes plus abouti. On est loin cependant de LA PATIENCE. Il est vrai que TINTIN n’est pas Balthus et que deux gamines fantasmant à travers la célèbre bande dessinée, sur le Tibet, ne sont pas faciles à rendre crédibles quand elles sont interprétées par deux comédiennes visiblement femmes, même si l’une d’elles, Anne-Laure Poulain, chante à ravir dans un registre inculqué jadis par Farid Paya, et si l’autre se révèle une pianiste accomplie. Thierry Roisin n’a pas retrouvé son inspiration. Les jeux des « fillettes » ne m’ont pas fasciné, et le rythme est lent, lent, trop lent. Je me suis ennuyé.

Palais des Papes bourré pour le ballet Martha Graham. Premier ballet, seize minutes puis quinze minutes d’entracte. Je suis sorti de cette représentation techniquement parfaite, mais qui ne m’a pas semblé novatrice.

Vu aussi au Roseau Théâtre « En Souffrance », « l’Issue », et revu à la salle Gogol le joli « Et Juliette » de Catherine Morlot.

RETOUR À PARIS
Après un mois de  vacances à Belle-Islde

15.09.87 - Rentrée parisienne à la Bastille. Ah ! Si j’avais eu pour mon DÉSERT
le pognon qu’a eu Joël Jouanneau pour monter « l’Hypothèse » de Pinget, que de merveilles aurais-je su réussir ! David Warilow, naturellement, est seul en scène pour échafauder ses thèses et antithèses.
J’imagine que l’auteur l’a rêvé sur une scène du genre de La Huchette. Ici, on a construit une sorte de grenier avec des itinéraires qui montent et qui descendent, et qui crèvent le plafond et qui passent sous la salle. L’acteur ne cesse de se mouvoir dans cet univers, et débite son texte d’abord sans rapport avec sa gestuelle. Il exécute ce qu’on lui a inculqué mécaniquement et ne semble pas très à l’aise, dans ce décor frappé de gigantisme qui le bouffe. Et puis comme le texte de Pinget est pétri d’intelligence, on finit par l’écouter et lui-même se met à le jouer. C’est une production du Festival d’Avignon.

17.09.87 - Je pense que Marcel Maréchal touche de confortables droits d’auteurs, puisque son CAPITAINE  FRACASSE est de « Marcel Maréchal d’après Théophile Gautier ». Que n’a-t-il profité de cette originalité pour enlever du texte original les leçons de « théâtre » et de « philosophie des artistes » dont l’auteur original a été prolixe, et qui, de nos jours, enfoncent des portes dont il est faible de dire qu’elles ont été enfoncées depuis longtemps ? Installé dans le confort de son tout-puissant T.N.M. (en fric), le réalisateur ne s’est pas cassé la tête et sa fresque manque gravement de panache, d’autant plus que sa troupe cachetonne mollement, à commencer par Tatiana Moukhine, qui ne doit pas être bien épuisée quand elle sort de scène. Pour moi, sa non présence est honteuse. Heureusement il y a le merveilleux Monsieur Robin, dont la présence adorable réveille, et quelques combats bien réglés.
Dans ce type de spectacle, on devrait avec profit remplacer le vieux Maréchal par le juvénile Robert Hossein. Médiocrité au pouvoir pour médiocrité, autant choisir celle qui est pute en ne le cachant pas sous des dehors « culturels ». Dommage. J’avais bien aimé le BADA de Maréchal.

20.09.87 - Michel Berto a écrit et mis en scène à la Tempête une pièce sur Brecht et deux de ses concubines, Marie-Louise Fleisser et Polly (qui lui a donné son fils, actuel dépositaire des droits du génie disparu). Les deux femmes s’entendent plutôt bien, faisant front CONTRE l’irrésistible misogyne qui, selon cette version, ne s’en laissait pas conter par les nanas et leur imposait très vigoureusement sa loi.
ALLER RETOUR, le titre, traduit le va-et-vient de Marie-Louise entre Ingolstadt et Berlin entre 1920 et 1930. Elle tiendra six ans dans la mouvance du grand homme odieux, avant d’épouser un brave garçon de son  pays bavarois. Jean-Paul Comart joue Brecht sans rondeur ni jovialité. Personnellement, si j’avais été Brecht, j’aurais préféré garder dans ma couche la jolie et tolérante Anouck Dupont (Polly), plutôt que la petite-bourgeoise compliquée, ne faisant l’amour que dans le noir, Marie Dubuyst (Marie-Louise). Il est vrai qu’il semble avoir su se conserver les deux… et nous laisse-t-on entendre, beaucoup d’autres. Sacré Brecht ! Berto ne l’épargne pas ! Sa pièce est écrite avec quelques bons mots. Elle se laisse écouter.  

24.09.87 - Je ne sais pas si Liliane Nataf et les clowns Macloma 2 ont été bien inspirés en présentant aux professionnels un moment de leur travail sur QUI A TUÉ OSCAR CLAP. Car voici maintenant figée dans la tête des gens une version que les artistes se proposent maintenant de retravailler, une version qui, il faut le dire, s’est révélée décevante et peu susceptible d’amélioration, le film avec lequel les acteurs jouent sur scène étant immuable, à moins qu’on ne le refasse ou au moins le redécoupe. Tel qu’il est, il impose son rythme aux clowns qui y brillent assez, mais qui, en chair et en os, semblent ne pas savoir où, quand et comment se traîner.
Clowns ? Nous sommes très loin des Maclôma qui savaient si bien s’exprimer par les gestes. Ici, ils rament et même ils prononcent des phrases articulées, ce qui les démystifie complètement, le plus nul étant en l’occurrence Philippe Azoulay qui s’écrase carrément à côté d’Alain Catone qui, étant le plus comédien de la bande, arrive à tirer quelque épingle de son jeu. Le film, certes, permet d’apprécier Philippe qui, en troisième couteau bossu, est très convaincant.
Et il faut dire que ce film, quand il se fait décor, est intéressant. Sa pauvreté ne gêne pas. Les passages de l’univers « image » au monde physiquement réel sont astucieusement réalisés, leur maladresse même étant un atout. Il est probable que, hors des séquences qui imposent le rythme, celui-ci se resserrera, notamment pour raccourcir l’interminable début et, je l’espère, la fin, qui est belle mais en mineur, dans l’émotion, ce qui est toujours dangereux pour les spectateurs à la paupière lourde.
Ce n’est pas un spectacle dans la lignée des Maclôma. Peut-on dire qu’il soit dans celle de Liliane Nataf ? Sans doute, dans la mesure où elle me semble avoir un univers personnel triste. La JOIE est gravement absente de cette entreprise sans aucune de ces subversions auxquelles nous avaient habitué les clowns, au temps où ils exerçaient leur Art « politiquement ».
Le pire, dans ce spectacle qui se dit burlesque, c’est qu’il ne tient aucun discours. Son anecdote, complètement réussie dans sa réalisation, ne pourrait que m’amuser. Or, ce n’est même pas le cas. Que reste-t-il ?

28.09.87 - « Le petit bruit des perles de bois » de Marie Rouvray est une jolie pièce pas gaie, qui montre un malade moribond, acariâtre, exigeant, odieux, soigné par une fille fantastiquement dévouée, mais qui, de-ci de-là, craque au point de souhaiter qu’arrive vite l’issue inévitable. La délicatesse des touches, la tendresse qui baigne ce répétitif quotidien des gestes, la sensibilité de cette femme sont émouvants.
Jean Darie, en malade chiant, est parfait, et Marie joue elle-même le rôle de la soignante avec son talent habituel
(Café de la Danse pour trois jours : à quoi peut servir ce type ruineux de présentation parisienne ?).

29.09.87 - Ne me faites pas dire que « LE MYSTÈRE BOUFFE » du Théâtre du Radeau soit sans qualités. La critique, concernant cette troupe implantée au Mans, se situe à un haut niveau, et de fait, pendant trois quarts d’heure sur une heure quarante, le spectacle au début est fascinant. C’est une série d’images étranges, animée par des personnages masqués, sortes de grandes marionnettes vivantes bizarrement harnachées, qui s’expriment en un « grommelo » feutré (qui ressemble à de l’italien), sans la faconde qui va d’ordinaire avec ce type de discours. Au contraire, ils sont posés, ils murmurent. Figurent-ils un monde d’oiseaux comme le programme semblerait l’indiquer ? Peut-être… Tout est « peut-être », comme le contenu de cette exhibition esthétisante qui ne parle qu’à mon sens de la beauté et à mon goût de l’insolite en utilisant des oripeaux, guenilles, remarquablement recyclés.
Mais il est sûr qu’au bout d’un moment, compte tenu du fait qu’on ne me raconte pas une histoire continue (ou ne l’ai-je pas décryptée ?), quand on a compris la combine, le système, on ne peut que trouver que ça s’étale languissamment. Or, il se trouve que cette équipe sélectionnée, s’il vous plaît, par le Festival d’Automne, bénéficie d’une couverture médiatique, à travers Le Monde et Libé, considérable. Cela m’a semblé d’autant plus bizarre que les deux articles, une demi page dans l’un, une entière dans l’autre, sont fondés sur les mêmes schémas : description du hangar où ces jeunes gens vivent et créent au Mans ; impossibilité de faire dire quoi que ce soit à François Tanguy, le metteur en scène ! L’attachée de presse de la troupe est à chaudement féliciter.

27.09.87 - Après-midi à Malakoff. Je reviens en arrière pour raconter LA GUILLOTINE, spectacle pour place publique, disons carrément « place de grève », du Théâtre de l’Unité. L’entreprise est franchement didactique : austèrement vêtue de noir, micro en main, Hervée de Lafond raconte sans sentiments ni fioritures l’histoire de la manière dont on tuait en France les condamnés à mort, jusqu’à l’invention par Guillotin de cette machine réputée plus commode, plus propre et moins cruelle. L’exposé est rigoureux, sans commentaires. La narratrice se contente d’asséner des faits, des informations. Et puis, les quatre bourreaux, Jacques Livchine en tête, vont entreprendre d’édifier ladite guillotine. Là encore, les commentaires sont objectifs. C’est un cours. Avec travaux pratiques. La conscience professionnelle des acteurs est tout à fait remarquable et finit par tendre au rituel. D’ailleurs c’en est un, c’est une cérémonie.
Quand la machine est dressée, on va procéder à l’exécution, et là, le côté farceur de l’équipe reprend le dessus. Le condamné est un joli petit cochon de lait, qui couine, la tête dans le billot, avec beaucoup de talent. Le public exigera sa grâce, mais un flic qui passe ensuite courra au moment du vote des risques plus grands. Une petite fille va heureusement le sauver en offrant en holocauste à sa place son poupon en celluloïd. Ainsi l’exécution pourra-t-elle avoir effectivement lieu.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 23:13
COMMENTAIRE a POSTERIORI :

A partir de cette fin d’année 1987 vous allez contater que mon assiduité à fréquenter ce que je me suis mis à appeler « le théâtre comme d’habitude » va se raréfier. Mon intérêt s’est porté vers une nouvlle ligne de force avec ce qu’on appelle « le nouveau cirque » et « les spectacles hors les murs ». La lassitude ressort des compte rendus que vous allez peut être survoler plutôt que les lire en profondeur. La plupart seront d’ailleurs d’une briéveté à laquelle je n’avais pas habitué mes lecteurs.  Bien sûr, il y aura des exceptions.
 
19.10.87 - Jacques Weber joue Don Juan avec placidité. Francis Huster, mince et petit, incarne un Sganarelle plein de vivacité. Fanny Ardant en Elvire n’a rien pour inspirer l’amour et on s’étonne même que le célèbre séducteur ait eu envie d’en tâter. Ca se passe au Rond-Point.

20.10.87 - Claude Nicot raconte à sa « REINE MÈRE » (Tsilla Chelton qui, sous le baguette de José Quaglio, a appris à articuler) qu’il a mangé sa femme. C’est une pièce italienne d’un certain Santanelli. J’ai un peu dormi.

22.10.87 - Avec MILLÉSIME 49, Sylvie Chenus qui, depuis son départ du 4 L 12 ne m’avait pas semblée avoir tiré beaucoup de leçons de son séjour chez Massé, trouve, me semble-t-il, une voie personnelle intéressante aux confins de l’absurde, voire du surréalisme, mais selon un rythme calme qui lui est propre. Son exploration dans le monde des dégustateurs, à travers une sombre histoire de faux vin fabriqué par un chimiste à la papille géniale, est à la fois soûlante et rigolote. On sort du Théâtre de Vanves de bonne humeur. Comme si on avait bu !

05.11.87 - Alors voilà : pour moi, le mystère est complet. Qu’est-ce qui explique, qu’est-ce qui justifie que les mêmes qui boudent un spectacle prometteur comme BAMBINO - BAMBINO s’esclaffent devant LES FILLES DU CHEF de la troupe nommée GRAND MAGASIN. Je redirai ce que j’ai dit pour le précédent spectacle de Pascale Murtin (aux lèvres minces et au front buté : elle doit être méchante à la manière pincée) et François Hiffler, (dadais bêta), « c’est impeccable, mais c’est débile ».
Ajouterai-je que les deux complices sous jouent tout ce qu’ils font et usent de procédés (petits gadgets, voix haut perchée systématique pour souligner leurs gros plans, en un chant monotone ou à note unique) qui, une fois explorés, ne se renouvellent pas ?… mais, suis-je con, c’est sans doute volontaire ! L’anecdote (si j’ose dire ! Vous pensez bien qu’ils ne s’abaissent pas à la rendre lisible !) semble indiquer qu’il s’agit d’enfants qui s’amusent à travers les dédales de ces trajets compliqués, dont les enfants ont le secret. S’agit-il d’un spectacle pour enfants ? Je me le suis demandé. Peut-être les huit - douze ans se trouveraient-ils en phase avec ces « artistes » qui ne tiennent aucun discours. Au fait, c’est peut-être parce qu’ils ne tiennent aucun discours et donc qu’ils ne dérangent personne, mais qu’ils le font professionnellement, je dirai « conscieusement avec ostentation », qu’ils plaisent aux distributeurs d’opium, aux intellectuels. Quand j’évoque la débilité qu’en son temps la « majorité » prêtait à un Ionesco, je vois que cette débilité-là est à l’image du monde que l’ON nous prépare. (Théâtre de la Bastille, évidemment)
 
08.11.87 - Claude Confortès, dont j’ai oublié (pardon) de dire qu’il avait supervisé le travail de Sylvie Chenus pour MILLESIME 49, a pondu, sous le titre « L’ÉPROUVETTE », une série de sketchs sur le thème des mères porteuses, bébés congelés etc. Il a présente deux fois vingt minutes de ce travail à la Conciergerie (lieu sublime mais imparfait du point de vue de la visibilité) devant huit cents médecins qui étaient venus là pour banqueter au pot au feu. J’ai eu le plaisir de partager leurs agapes. ILS se sont beaucoup éclatés au spectacle qui, soyons justes, les chatouillaient dans le sens professionnel sans les contraindre à des réflexions profondes.

09.11.87 - Il paraît que le Carrefour de la Différence va être exproprié. Encore donc un de ces lieux informels de Paris (où l’espace scénique est honorable) qui va disparaître.
LE DEMI THÉATRE DE BASILE y présentait un « tableau en quatre actes » de Claire Mosser sous le titre « Le temps le fou ». Deux filles, l’auteur et Sylvie Dageon, qui se revendiquent « comédiens danseurs », s’y investissent d’une façon fort gestuelle pas trop lisible, vêtues et enveloppées de sacs plastiques à tel point que je les en ai crues sponsorisées. Mais leur exhibition se laissait voir…

11.11.87 - Il ne faut pas prendre au pied de la lettre le titre « L’Age d’or du genou féminin » que Simon Bakhouche et Béatrice Camurat proposent aux professionnels au Théâtre de la Jacquerie. Tout au plus s’agit-il d’une citation fugitive, dans la bouche d’un détenu, qui vit son incarcération sous l’aile protectrice d’une hirondelle voyeuse. L’actrice, qui mime l’oiseau avec la gestuelle qui convient, devient parfois la compagne du prisonnier, qui s’évadera à l’occasion d’une petite fête organisée dans la prison à titre de distraction.
Marc Adjadj a mis en scène cette anecdote joliment poétisée en utilisant au maximum le local. C’est frais, point ennuyeux et même distrayant.

13.11.87 - La Compagnie Melpomène qui présente au Palais des Glaces un spectacle appelé KLEEN travaille sur le même registre, exactement, que LA MIE DE PAIN, avec toutefois moins de rigueur professionnelle et d’invention créatrice. Cela dit, ces six personnages typés, qui vivent en rythme sous la baguette d’un chef de bureau la monotonie d’une salle d’administration, avec de temps en temps le fracas d’un train qui passe, rêve d’évasion inatteignable, sont assez crédibles pour être de temps en temps sinon drôles, comme ils le voudraient, du moins intéressants, quoique peu originaux.

13.11.87 - Dans l’autre salle du Palais des Glaces, la petite, bourrée et surchauffée, trois nanas de toute évidence gouines, s’éclatent pour le plus grand bonheur d’un public épanoui dans un tour de chant qui s’appelle PIANO PANIER « création musicale ». Leur groupe se nomme DEUX QUI + EST, ce qui n’est pas gratuit car en fait Aïda Sanchez (« compositeur interprète pianiste ») et Brigitte Monseur (« auteur interprète ») sont seules à s’exhiber, il faut le dire avec abattage, talent et dynamisme. La troisième, Isadora, peint pendant ce temps-là des feuilles de plastique, qu’elle vend trois cents francs à la sortie. C’est, bien sûr, une fille, Nathalie Bensard, qui a fait la mise en scène, vive et cocasse, autant que le permet le plateau minuscule du lieu. Tout ce monde avoue des âges dans les vingt-cinq, vingt-six ans. Je les ai trouvées bien tapées pour une telle jeunesse. Sans doute cela vient-il d’une sexualité fatigante. 

14.11.87 - Plus prétentieux que ça, plus nul, tu meurs ! Albert Delpy l’a échappé belle, lui qui se faisait scrupule d’aller tourner un film alors que Gérard Gelas lui avait fait l’honneur de le distribuer dans son MAIS NE TE PROMÈNE DONC PAS TOUTE NUE !
Saviez-vous que le petit vaudeville de Feydeau se passait dans un cuirassé ? À moins que ce ne soit, ce que j’ai cru d’abord, un sous-marin ! Mais peut-être est-ce un phare ? À moins que ce ne soit un blockhaus de la guerre de 14, ce qui est probablement l’explication puisqu’on entend périodiquement le bruit du canon et qu’à la fin le journaliste du FIGARO s’habille en bleu horizon. Dans cette acception, Clemenceau, le voyeur des exhibitions (d’une extrême pudicité) de Clarisse, doit être posté avec des jumelles sur la Forêt Noire ! Saviez-vous aussi que l’oeuvrette était une tragédie ? En tous cas on n’y rit pas une seule fois. Et saviez-vous qu’Auguste, l’enfant du couple Clarisse - Ventroux était un handicapé moteur idiot ? Ô Gelas, qu’es-tu devenu, à baigner dans cette gratuité, dans cette inutilité, dans cette VANITÉ VAINE ? Pourquoi, après tous les terroristes qui ont rendu chiants les Marivaux, les Beaumarchais et les Musset, veux-tu faire entrer Feydeau dans le cercle des auteurs, tel Labiche, à tuer dans l’esprit du public ? Tout ça pour TE faire remarquer. Mais tenir un discours ne suffit pas. Encore faut-il qu’il soit intelligent.

21.11.87 - Le rapport du théâtre au cinéma semble fasciner les Belges d’aujourd’hui. L’ÉTRANGE MONSIEUR KNIGHT réalisé par le THÉATRE DE LA MANDRAGORE, nous montre, comme l’avait fait naguère le Royal de Luxe, des acteurs en chair et en os jouant un faux film muet à l’accéléré, ce qui suppose, en pantomime, une belle performance. Mais ici, l’illusion est poussée à l’extrême, puisque ce que les spectateurs ont devant eux au Centre Culturel Belge, c’est un écran qui alternativement est vrai avec d’authentiques morceaux de films, et à d’autres moments simple membrane transparente permettant aux artistes présents de s’exhiber physiquement. C’est un travail de jonction, de juxtaposition, qui suppose une remarquable exactitude. Ce « Cinémodrame » intéresse donc, amuse, remplit d’admiration. Mais est-ce une bonne voie « théâtrale » ? Je ne sais pas.

30.10.87 - J’avais parlé à Strasbourg des ACTEURS DE BONNE FOI et j’avais négligé de dire que la pièce de Marivaux montée par Lassalle ne constituait que le lever de rideau d’un spectacle dont l’essentiel, après une demi-heure d’entracte, était LA CONQUETE DU PÔLE SUD de Manfred Karge, dans une mise en scène de quelqu’un que j’estime, Philippe Van Kessel.
Hélas ! Hélas ! Que n’a-t-il coupé dans le texte interminable de l’auteur allemand, dont le rythme de pensée ne correspond aucunement à la vivacité latine ? Avec une anecdote savoureuse et qui ne manque pas de contenu, il nous livre un produit souverainement ennuyeux. Cinq jeunes gens mordus d’histoire et de géographie s’imaginent revivre l’épopée d’Amundsen, marchant jusqu’au Pôle en 1911, et leur délire finit par frôler l’aliénation, tant est grand leur besoin de s’évader du monde quotidien (qu’incarnent, ce qui ne manque pas de sens, les femmes !). Ils ne quittent jamais, en vérité, leur mansarde. Le trajet de chacun est malheureusement trop exploité.
L’auteur veut tout boucler dans le détail des psychologies individuelles et en vérité on s’en fout. Dommage : je serai moins inconditionnel de Van Kessel désormais.

24.11.87 - L’hôtel Lutétia s’ouvre au théâtre, et Gilles Gleizes a édifié dans un de ses salons un décor à l’intérieur duquel les spectateurs prennent place, soit sur des chaises de bistrot autour de petites tables rondes, soit sur des banquettes disposées tout autour. Nous sommes dans un café hongrois du début des années trente. Un garçon surveille le va-et-vient d’un personnage qui n’a sans doute pas de quoi payer ses consommations et qui parle, racontant des histoires, pendant soixante-quinze minutes. LE TRADUCTEUR KLEPTOMANE est le titre de l’œuvre. L’auteur s’appelle Deszo Kosztolànyi. Le bavard, qui malheureusement ne fait pas tout à fait le poids, est Robert Lucibelle. Il y a aussi un dormeur, Gilles Baladou, qui écoute le discoureur. L’œuvre sent son époque mais se laisse écouter avec plaisir.

25.11.87 - Jean Louis Martin Barbaz a monté BAROUF À CHIOGGIA de Goldoni, avec bonne humeur et santé. Cela plaît beaucoup à un public que les extrapolations des docteurs sur le contenu social des œuvres de Goldoni n’effleurent plus. Nous sommes pourtant à la galerie de la Cité U. Je dois dire que j’ai pris plaisir à cette représentation qui ne cherche pas midi à quatorze heure, mais qui est jolie, enlevée, jouée avec verve par des actrices et des acteurs qui, un peu « ringards syndiqués » au début, je veux dire « coincés », se laissent peu à peu entraîner à s’amuser eux-mêmes, pour le bonheur des spectateurs. Il faut dire que le côté « faiseuse de salades » des femmes, et celui « macho » des hommes qui partent au quart de tour pour défendre leurs honneurs, sont croustillants. Le metteur en scène joue lui-même sans insister sur l’aspect trouble d’un personnage qui a le pouvoir, le juge, à qui étourdiment les petites gens ont conté leurs différents ; il y a juste la suffisance qui le distingue et il a l’air de s’amuser. Sans appuyer sur le contenu.

29.11.87 - BIG BANG BANLIEUE est un petit festival qui essaie d’animer un peu la ville de MANTES-LA-JOLIE ( !). J’ai assisté dans l’ex-magasin Parunis, (un supermarché désaffecté), qui offre des espaces de jeu considérables, à un espace antiraciste mis en scène par Ahmed Madani, composé de deux pièces de Grumberg, la première « Les Rouquins », où l’on voit grandir une situation de terreur dans un monde où le POUVOIR a décidé de faire disparaître les hommes et les femmes ayant le poil roux (la transposition est transparente), la seconde, « RIXE », qui est complètement au premier degré, montre un Français moyen qui a eu un accrochage de bagnole avec un Arabe, et qui se monte, se monte, se faisant tout un cinéma, se croyant poursuivi, jusqu’à tirer au fusil dans le tas d’un groupe qui n’est peut-être même pas de « bougnoules ».
Grumberg a un peu beaucoup tiré à la ligne dans cette oeuvrette, mais c’est superbement joué par Claude Barrichasse et Jean-Pierre Durand (qui fait une étonnante composition de femme soumise) et, pour les rouquins, par Christian Pouquet. Des amateurs du crû et un architecte Pop jouent des rôles complémentaires signifiants.

30.11.87 - Dans le cadre sublime de l’Orangerie du Parc de Sceaux, Jacques Nichet présente une adaptation pour le théâtre du REVE DE D’ALEMBERT de Diderot, et c’est un vrai plaisir que d’entendre ce texte, qui date de 1769 et qui est vraiment prérévolutionnaire, dans la mesure où il parle, en des termes très neufs, de l’évolution des espèces et de la situation de l’homme dans le concert de la création. Surtout quand ce sont Mademoiselle de l’Espinasse (Emmanuelle Grangé) et le Docteur Bordeu (appelé au chevet du philosophe délirant - Jacques Échantillon), remarquablement incarné par le vieux Gabriel Monnet, que c’est un vrai bonheur de voir ÉCOUTER sa partenaire, réagissant de l’intérieur à chaque proposition (rien que pour lui, le spectacle mérite l’attention), qui dissertent.
Je me souviens d’avoir entendu Cournot jadis affirmer qu’il détestait Diderot. Comment un « grand » critique peut-il ainsi stigmatiser cette « jubilation de l’intelligence » ? J’emploie cette formule parce qu’elle rend compte, je crois, exactement de ce qu’on ressent en regardant Monnot… J’y ajouterai pourtant une nuance de vice dans le regard. Certaines répliques sont d’ailleurs de l’audace de Sade ou de Crébillon fils. Il est un peu dommage que Marc Berman soit un peu fade en Diderot. J’avoue que, pendant le premier quart d’heure, j’ai eu un peu peur car son dialogue avec Échantillon n’avait pas de présence. Mais ce dernier est ensuite très bien en dormeur agité.
Bref l’ensemble, dans une belle, sobre et presque abstraite scénographie d’Alain Chambon donne un spectacle de haute qualité.

15.12.87 - Cette fois-ci, avec L’EMBALLAGE THÉATRE, les spectateurs ne sont point conviés à se balancer. Pourtant les actrices et les acteurs que dirigent Éric Da Silva dans un dispositif que j’ai envie de dire « en sept stations », sont toujours aussi agités. Ils se sont vus refuser le droit de jouer OFF LIMITS d’Adamov, qu’ils avaient commencé à répéter. Alors ils ont pondu un montage qui s’en inspire, qui n’est pas sans qualités, mais qui nécessite formellement, pour que le spectateur s’y retrouve, qu’il se réfère au guide qui est publié dans le programme, donnant un titre à chaque séquence et une idée de ce qu’on a voulu dire ! Ca s’appelle « Nous sommes si jeunes, nous ne pouvons pas attendre ». Via la médiation d’Adamov, ça rappelle le « Je voulais dire quelque chose mais quoi ? » d’Isabelle Pousseur … en moins étonnant.

03.01.88 - Il y a quelques années, Alexis Nitzer avait sous le titre « UN certain Plume… et quelques textes », proposé un récital Henri Michaux, dont la simplicité, la sobriété, la finesse dans un jeu sans ostentation, avaient fait merveille pour illustrer l’œuvre du poète révolté contre le monde et contre le langage.
J’aime beaucoup moins le montage à trois personnages qu’a réalisé Jean Loup Philippe sous le titre « La nuit remue ». Je veux bien que le décor imaginé par Daniel Louradour réponde, comme l’a détecté Pierre Marcabru, aux « Paysages secrets » que suggéraient les tableaux de l’auteur. Qu’on me pardonne de n’avoir pas trop aimé cette grotte verdâtre qui m’a rappelé le décor de Yannis Kokkos pour MACBETH à l’Opéra, mais ô ! combien en moins fou. Avec des éclairages qui se veulent savants et qui sont trop souvent des pénombres « endormissantes », Jean Loup Philippe et Annie Bertin murmurent les textes à la limite de l’audible, tandis qu’au contraire José Valverde les tonitrue de sa voix rave, qu’il affecte de telle sorte que sa fabrication sonne constamment faux.
Je ne le cacherai pas : cette version prétentieuse ne m’a pas atteint, les textes ne me sont point parvenus, et c’est sans doute parce que les intonations inculquées par le metteur en scène viennent toujours en paraphrases pléonastiques de ce qu’a écrit Michaux POUR QU’ON LE LISE, ou pour qu’on le récite SANS TÉLÉGUIDER les intentions. Bref, je me suis fort ennuyé, et plus particulièrement quand Annie Bertin avait la parole. Je l’ai trouvée très mauvaise.

05.01.88 - Le jour où Tout-Paris « inaugure » le « Théâtre de la Colline » avec LE PUBLIC de Federico Garcia Lorca, mise en scène de Jorge Lavelli, l’homme des scandales calculés, je vois au THÉATRE DE LA VILLE la reprise de « La Savetière prodigieuse » du même Lorca. Difficile d’imaginer qu’il s’agisse du même auteur, ou même de celui de YERMA ou de BERNARDA, tant il s’agit d’une oeuvrette légère, à vocation comique, dont le scénario aurait pu avoir été inventé par un Goldoni, un Lope de Vega, ou un Shakespeare au petit pied. Je dis « au petit pied » car la pièce est plutôt mal bâtie, un genre de MÉGÈRE APPRIVOISÉE sans suc ni panache.
Comment de surcroît un auteur du vingtième siècle a-t-il pu ressortir la tradition du type qu’on ne reconnaît pas parce qu’il s’est affublé d’une fausse barbe et déguisé en gitan ? J’avais vu jadis cette petite chose jouée par Madeleine Ozeray, et Rellys dans le rôle du Savetier. Olivier Perrier y est moins crédible, question âge et classe. Mais il est charmant et en vérité Nichet a su monter l’ouvrage avec beaucoup de finesses, d’intelligence et de trouvailles, dans un décor et des teintes goyesques, si bien qu’on passe une bonne soirée.

06.01.88 - Jacky Viallon est fasciné par les rats. À chacun sa passion, n’est-ce pas. Celle-ci lui a inspiré une pièce assez joliment écrite, qu’il joue seul avec pour partenaire un joli rat blanc apprivoisé, au terme de laquelle le héros, représentant en mort-aux-rats, se transforme peu à peu en vendeur de rats, puis en ami des rats, enfin en rat lui-même. Cela pourrait être du Kafka, ce n’est que du Jacky Viallon, mais cela se laisse voir et entendre sans qu’il soit nécessaire de se laisser envahir par la pensée philosophique de l’auteur acteur. (Essaïon)

07.01.88 - Sur la grande scène de la Maison de la Culture de Créteil, devant une toile de fond d’opéra, le Théâtre de l’Unité a installé une espèce de petit Kiosque, à l’intérieur duquel une quarantaine de privilégiés sont admis à la faveur de s’asseoir autour d’un petit espace douillet, style dix-huitième siècle, dont le meuble principal est un piano. Ces spectateurs ont été choisis à l’entrée, et priés d’incarner un familier de Mozart, ou une notoriété de son époque. Personnellement, j’ai été invité à être Beethoven. Des hublots tout autour du Salon permettent au surplus de spectateurs de se muer en « voyeurs ».
Selon Hervée de Lafond, maîtresse des lieux, tous les personnages sont des morts ressuscités le temps d’une soirée viennoise, au cours de laquelle on verra Mozart faire ses pitreries et jouer, tout en dégustant un délicieux chocolat (d’où le titre MOZART AU CHOCOLAT), et sur la fin une boisson plus forte qui m’a semblé être du Cointreau. Ca donne un mélange de concert, parfaitement assumé par un virtuose du piano, une excellente chanteuse et un chanteur (Pierre Benusiglio, Francis Vidi et Mélanie Jackson) plus Hervée de Lafond bien sûr, et Jacques Livchine, qui signifie le Directeur de l’Opéra de Vienne, bien sûr oublié par la postérité ; et d’autre part c’est un ramassis de vulgarités qui sortent de ces gosiers sublimes, comme si on avait voulu mettre l’accent entre le sublime des notes divines, et le voler bas des réflexions de pauses.
Bref, ce spectacle est exquis, encore que les spectateurs acteurs du troisième rang apprécieraient que celui-ci soit un peu surélevé. La vision fragmentaire ne va pas avec le propos.

11.01.87 - QUARTETT de Heiner Muller est une œuvre singulièrement peu positive qui met face-à-face deux désespérés, un homme et une femme (mais l’auteur travaille dans l’ambiguïté des sexes et il assez croustillant de voir Albert Delpy ouvrir sa chemise pour montrer ses seins en déclarant « Je suis une femme »), qui se disent des choses fort crues au seuil de leur mort.
À mon avis, l’écoute attentive des choses dites indique que l’humour n’est pas absent du texte. À plusieurs reprises, il m’a semblé qu’il aurait été nécessaire de se marrer. Mais le metteur en scène de ces « répétitions privées » ne l’a pas voulu ainsi et il a inculqué à ses deux interprètes, Delpy déjà cité et Sylvie Artel, un jeu en demi-teintes plein de retenue, de pudeur, ce qui est un comble, vu le texte de l’ouvrage, dont on ne perçoit que des bribes quand c’est l’actrice qui parle, comme si elle avait honte de son vocabulaire et de son discours. Au demeurant, j’ai trouvé Sylvie Artel fort mauvaise et inécoutable, pas seulement parce qu’on ne l’entendait point. Et puis laide aussi, je n’ai pas eu de plaisir à la regarder.
Bizarre entreprise que ces prestations du Théâtre OFF SHORE à la Maison de l’Allemagne de la Cité U, sans autre décor qu’une grande baie vitrée donnant sur le parc. Tout l’environnement du spectacle avait un petit côté amateur. Albert Delpy bridé, guindé, coincé, proférant des horreurs sans les asséner, les éprouver, les régurgiter, ne semblant même pas les déguster, valait pourtant le détour.

13.01.88 - François Roy s’est lancé, en montant LE CANDIDAT de Flaubert, dans une entreprise ambitieuse que je ne suis pas sûr qu’il ait pleinement maîtrisée. Il n’y a pas une ligne directrice dans le jeu des dix-huit acteurs qui incarnent les personnages de l’intrigue, qui date, n’en déplaise au promoteur qui s’est éclaté à l’idée de montrer à la veille de nos présidentielles un magouillage d’il y a cent ans. Elle date parce que les antagonistes ne représentent pas des INTÉRETS mais des appétits individuels, et parce que de nos jours un marchandage autour d’une fille à marier serait problématique dans la plus conservatrice des sociétés.
Il me semble qu’il aurait fallu davantage caricaturer certains traits. Yamina Hachémi le fait, pour ce qui la concerne, mais trop d’acteurs jouent « vrai », sans transposer. On assiste à une honnête représentation là où il aurait fallu des plans successifs de transpositions contrariées. Facile à dire, m’objecterez-vous. Sans doute, mais je l’ai senti ainsi. Je n’ai pas pu m’empêcher d’évoquer Benno Besson qui aurait sûrement su tirer autre chose de ce texte.

14.01.87 - Je ne suis pas certain que Stéphanie Loïk ait été bien inspirée en montant LES RACINES DE LA HAINE, d’un certain Suédois NIKLAS RADSTRÖM, qui s’est demandé comment l’éducation du jeune Adolphe l’avait conduit à devenir Hitler, c’est-à-dire un monstre.
D’abord parce que, à mon avis, le thème relève beaucoup plus d’un traité de psychanalyse que d’une pièce de théâtre. Ensuite parce que le traitement qu’elle a infligé à l’œuvre, constamment en jeu vocalement paroxystique et en gestuelle au ralenti rigoureux, rend la représentation irritante, voire insupportable. Et puis, c’est dangereux le théâtre, à force de voir le garçon humilié, battu, terrorisé par son père, douanier obtus, sous l’œil passif d’une mère qui semble morte avant d’avoir fini de vivre, on risquerait de se prendre de sympathie pour lui et de se dire qu’on le comprend de s’être vengé plus tard.
Stéphanie Loïk a transposé le réalisme probable de la pièce en enveloppant la représentation dans une atmosphère lourde, pesante, où tout est figé, où seul le hurlement est admis comme mode de discours, où les déplacements sont presque chorégraphiques. Elle a assumé un gros travail. Mais Denise Peron a beau articuler avec énergie ce qu’a été plus tard l’antisémitisme du « plus grand assassin de l’Histoire », et l’intention globale de l’entreprise étant, n’en doutons pas, pure, l’ambiguïté suinte de partout, rendant suspect le projet. Mais surtout, soyons clairs, on se fait chier. 

15.01.88 - Il y a des troupes qui rament pour déplacer les « médiateurs », mais ce n’est pas le cas du Théâtre du Radeau. En ce vendredi soir à Cergy-Pontoise, on rencontrait Bernard Dort, venu là ès qualité du T.N.S., Marie Dunglas, représentant La Salamandre, et puis, signe de mode, Viviane Théophilidès accompagnant le critique branché de l’Huma, Léonardini. Et je suis resté avec eux, Monique Bertin et beaucoup d’autres, à regarder et à écouter pendant deux heures et demi, un « Jeu de Faust » parfois fort beau, mais trop long, beaucoup trop long.
Au surplus, pour qui a vu le MYSTÈRE BOUFFE, on ne peut s’empêcher de penser que les trucs de Tanguy sentent un peu le procédé : murmures indistincts des personnages masqués ou sur grimés, vêtus d’oripeaux étranges et affublés de postiches. Gestuelle lente et prolongée, souvent acrobatique, toujours parfaitement assumée. Tableaux soutenus par des musiques brillantes, qui aident à les apprécier. Absence totale voulue de progression dramatique, le parcours intime de l’équipe exigeant d’être décrypté par des spectateurs auxquels « on » refuse les repères. Le titre du spectacle indique bien qu’il s’agit d’une variation autour du thème de Faust, selon un itinéraire RADEAU qui a sûrement son système de références. Mais comme le programme nous invite à oublier nos souvenirs culturels, il reste des images et des sons qui par moments sont forts, malgré un goût excessif du metteur en scène pour les déménagements à vue de chaises.
Bref, ce RADEAU à la mode, qui rejoint quelque part le théâtre de figure, mérite certainement qu’on s’intéressé à lui. De là à un engouement inconditionnel qui donnerait la grosse tête à un Tanguy terroriste, il y a un pas que je ne franchirai pas.

18.01.88 - Ne cherchez pas un sens au titre « La Rue où l’éléphant est tombé ». Un groupe qui s’appelle « La Fabrique d’Utopies fantaisistes », qui œuvre à Reims et qui, selon le programme, bénéficie de nombreux soutiens, a créé ce spectacle sans queue ni tête, mais qui se laisse voir avec plaisir… au Centre Culturel de Kinshasa. L’A.F.A.A, l’Alliance Française, l’Événement du Jeudi, Hutchinson, le F.IC.A., l’Office Régional, Radio France, Polaroïd, U.T.A. et quelques autres semblent, selon le programme, avoir sponsorisé l’entreprise. Je l’ai visionné à la Maison de la Culture de Reims sur les injonctions très fermes et vachement militantes de Pierre Ménasché.
Eh bien, ce n’est pas mal, mais ça ne vaut pas le détour, d’abord parce qu’il ne s’agit que d’une série de sketchs malheureusement sans fil conducteur « lisible » ; (je mets « lisible » entre guillemets parce que, paraît-il, il y en aurait un dans la tête de l’auteur, le parcours montré serait celui d’un itinéraire intérieur, et ce serait la raison pour laquelle Jean-Michel Bruyère est présent sur la scène du début à la fin de la représentation, opérant comme une espèce de chef d’orchestre deus ex machina, un brin agaçant à la longue) ; ensuite parce que ce n’est pas impeccable au niveau de l’exécution gestuelle. Ce ne l’était pas non plus au temps du MAGIC CIRCUS des origines, mais il y avait dans les imperfections de Savary un contenu, une dynamique, qui sont absents ici. Les « allégories de la mort de l’enfance et de son souvenir » (sic) ne sont porteuses d’aucun discours qui m’atteigne, même si le programme m’indique qu’il s’agirait de « Jéricho », enfant qui joue, qui rêve et qui meurt. Cet enfant-là, à mes yeux, ne recoupe pas l’universel. Cela dit, on ne s’ennuie pas et même on s’amuse parfois. On a envie de dire qu’on reverra le groupe quand ses membres auront passé une heure de leur vie à se demander où et comment ils se situent dans ce monde. Quand ils seront vraiment des Zartans, et non pas des Tarzans de série télévisée.

02.02.88 - En ses ateliers du Boulevard Victor Hugo à Clichy, Dominique Houdart propose à quelques amis ou acheteurs potentiels, la PHÈDRE qu’il a montée en mars 86 dans la salle des Subsistances du Fort de Dogneville, transformée en catacombes. L’itinéraire initiatique pour accéder au lieu du spectacle a été tant bien que mal suggéré. Nous passons par des couloirs que des tombeaux ornementent, de ceux au-dessus desquels se sculptaient les défunts au Moyen Age.
Six de ces corps empierrés encadrent l’aire de jeu sur laquelle va évoluer, seule, une heure cinquante durant, Jeanne Heuclin, Phèdre, et quelque part Oenone. Les autres personnages, auxquels elle prête les tessitures diverses de sa voix par sono interposée, lui renvoient des répliques raccourcies. Certains, comme Aricie, sont carrément supprimés. Un petit Bonzaï frémissant quand il cause signifie Thésée. Un rai de lumière suffit à symboliser les autres. Une statuette, Hyppolite. La performance de l’actrice est admirable. Jeanne Heuclin s’y confirme tragédienne à part entière. Elle a la puissance, le souffle, le sens du balancement des vers, la sensibilité et, plus que tout, le professionnalisme. Raison de plus, à mon avis, pour regretter qu’elle ne joue pas vraiment le rôle avec d’authentiques partenaires. Car on pourra m’objecter tout ce qu’on voudra, c’est à un « one-man-show » que j’ai assisté, à une exhibition exhibitionniste, d’autant plus que le metteur en scène lui a inculqué des mignardises gestuelles d’inspiration nippone qui sont hors du sujet, car elles sont plaquées gratuitement, sans justification, sur la tragédie.
Ajouterai-je que le Requiem de Gilles qui ponctue le discours ne m’a pas semblé FORT. Il surgit par moments gentiment, ne soutenant en rien le drame. Bref, mon impression est que, pour mettre en valeur sa vedette maison, qui est, répétons-le, une valeur inestimable, qu’elle doit sans doute à son art de contrôler sa respiration, (un peu selon la vieille méthode Ligier, m’a-t-il semblé), Dominique Houdart a accumulé des recettes qu’il affectionne et maîtrise, sans JUSTIFIER en profondeur leur emploi en l’espèce. Une crypte magique, une grotte que seuls des candélabres illumineraient, transformerait peut-être mon impression. Celle que j’ai aujourd’hui est que TOUT LE TRAJET n’a été imaginé que pour des raisons économiques. Ce rituel païen qui est peut-être une « messe janséniste » n’en est pas moins prenant. La critique se situe à un niveau élevé.

02.02.88 - Ô Federico Garcia Lorca, que ne laisse-t-on dormir les œuvres que tu n’avais pas, lorsque tu vivais, livrées au PUBLIC ? De quel droit des fouille-merde ont-ils publié en 1976 un texte écrit en 1929, remanié en 1936, et JAMAIS ÉDITÉ du vivant de l’auteur, un texte surréaliste beau par instants, mais informe, ni fait ni à faire, et surtout (mais c’est bien sûr ce qui leur a plu, bien plus que l’engagement « politique » de YERMA ou de BERNARDA), baignant dans l’angoisse sexuelle qui a été la tienne, dans ta pédérastie, qu’ils s’annexent, brandissent comme leur drapeau et comme si elle était essentielle de ce que tu fus.
Jorge Lavelli, pour inaugurer son nouveau THÉATRE DE LA COLLINE, a trouvé dans ce relatif non texte un matériau grâce auquel il a monté une somptuosité baroque. On croirait revoir les GOMBROWICZ de ses débuts, sauf que les nudités masculines et féminines ne choquent plus personne aujourd’hui. Un moment, Maria de Medeiros, qui incarne Juliette dans ce discours où l’héroïne changera de sexe, fait passer un souffle de charme et de fraîcheur sur le spectacle. Il faut aussi citer Jean-Jacques Scheffer, qui incarne une sorte de Christ agressif très rigolo. Autrement, c’est spectaculaire, c’est du théâtre dans le théâtre, c’est « audacieux » avec mesure. Avec Lavelli, Léotard a fait un choix judicieux. D’entrée de jeu dans cette promotion, il se situe comme agitateur « raisonnable ».

03.02.88 - Le Grand Duché du Luxembourg, terminus de l’horreur pour Brigitte Fontaine, a, depuis trois ans un nouveau théâtre, le THÉATRE DES CAPUCINS, qui n’est autre que l’ancien Théâtre Municipal, celui dont tout un côté était occupé par la somptueuse loge de la Grande Duchesse, en face duquel une brasserie était restée célèbre dans ma mémoire par les spaghettis à l’oignon qu’on y servait. Le lieu rénové a rendu ses droits à l’ancienne chapelle qui fut en cet emplacement l’édifice primitif. En plus froid, plus moderne, on se croirait au Chêne Noir d’Avignon.
Marc Olinger, presque aussi massif que son voisin de Liège Jacques Deck, essaye d’y avoir une politique de création avec la conscience affichée d’œuvrer dans un pays qui « sort à peine à peine du Moyen-Âge. » Le Centre Culturel Français lui apporte avec dévouement un appui paternel, quasi-colonialiste, qui semble être accepté sans complexes. Pendant trois jours, Marc Olinger a organisé une sorte d’exposition de ce qui se fait à Luxembourg en matière de théâtre vivant.
Pour la première soirée, il propose un BALCON de Genêt dont la représentation sera malheureusement interrompue vers le milieu de la deuxième partie par un accident. L’actrice qui joue Irma, Claudine Pelletier, s’est fait sectionner quatre doigts de pied par un élévateur du plateau. 
J’ai quand même eu largement le temps de me rendre compte du fait que le spectacle, mise en scène par Olinger, manquait singulièrement de professionnalisme. L’amateurisme de bonne volonté suintait à la fois du jeu, très conventionnel, des artistes, et de la mise en scène, sans imagination et souvent maladroite. Toutefois j’ai vu un mérite dans ces imperfections en ce sens que, pour une fois, au lieu de noyer cette œuvre dans la brillance d’un environnement qui la masquait, on me l’a proposée à nu, telle qu’en son verbe elle fut écrite, « ternement », et cela m’a aidé à ne pas la trouver très bonne. Et même à me demander où était écrit le « cérémonial rituel » dont il est bon ton de l’entourer.

04.02.88 - Philippe Noesen est un ancien pensionnaire de la Comédie-Française qui a choisi de s’installer (j’allais écrire « se retirer ») au Grand Duché du Luxembourg et d’y diriger une troupe qui s’appelle THÉATRE DU CENTAURE. Il présente ce soir une pièce d’un certain Marc Phéline, que L’AVANT-SCÈNE a jugé bon de publier, qui fut primée au Concours National de L’ACTE à Metz, tranche de bifsteack saignant qu’Adamov aurait qualifiée de Bould’hum : URGENCES.
Ca se passe dans le hall d’entrée d’un hôpital. Une petite vieille devenue dingue à la suite de la mort de ses deux fils, insomniaque mais douce, ce qui explique que l’infirmière chef Caporal énergique chargée de la surveillance de nuit (pour la dernière fois, car elle part à la retraite le lendemain matin) soit indulgente avec elle, y téléphone interminablement à une famille imaginaire. Un couple de fêtards débarque avec une minette victime, croient-ils, d’une overdose, en vérité d’une méningite cérébrospinale. Le médecin de service a « l’habitude » de tout ça. Ces personnages s’empoignent selon des schémas psychologiques prévus. Ca ne dure qu’une heure.

Et puis, divine surprise, voici qu’en deuxième partie de cette soirée, Marc Olinger propose sous le titre « L’INTERRUPTEUR » une pièce d’une inconnue, Claire Hinschberger, qui en une minute s’impose, grâce, il faut bien le dire, surtout, à l’interprète unique qui est en scène, une grosse dame, qui ressemble à Christine Pignet (de chez Jérôme Deschamps), qui s’appelle Christine Faber, dont j’apprendrai plus tard qu’elle est une amatrice, épouse de l’Ambassadeur du Luxembourg auprès des Nations Unies de Strasbourg. Elle incarne en trois séquences une petite fille demeurée (mais de bonne volonté) qui cherche en vain la communication avec une mère toujours absente ou occupée à la cuisine. Jamais cette mère, qu’on entend parler et s’agiter en coulisses, n’apparaîtra et peut-être n’existe-t-elle plus qu’à travers les fantasmes de la petite fille handicapée.
Chaque séquence répète la précédente. Apparemment le temps remonte, puisque la taille des meubles et des objets augmente de l’une à l’autre. La continuité est signifiée par un interrupteur qui terrorise la gamine car il y a « un fil qui pend », et qui, en même temps, la fascine au point qu’elle ne cesse de jouer avec. Et puis elle se souvient qu’elle doit prendre des médicaments, de plus en plus gros, sortis de boîtes de plus en plus imposantes rangées dans une armoire de plus en plus gigantesque, et dures à atteindre.
L’actrice joue admirablement cette difficulté croissante de chaque geste. Elle ne se déplace qu’à petits pas maladroits. Attraper les pilules, les poser sur la table sont pour elle une escalade laborieuse. Et quand elle s’assoit sur son gros cul, c’est une souffrance insupportable qu’elle éprouve et communique. Le tout avec une parfaite rigueur, une totale maîtrise. L’œuvre, beckettienne et minimale, lui doit tout ainsi qu’à Olinger. Ce spectacle-là (cinquante-cinq minutes) valait le détour.

Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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