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Samedi 27 janvier 2007
06.11.85 - Les hasards du calendrier m’amènent le lendemain à La Courneuve, pour le nouveau spectacle de cette équipe qui, une saison durant, avait espéré trouver en Mehmet Ulusoy un patron pour remplacer le volage Pierre Constant.
C’est Christian Dente qui signe la mise en scène des NOUVELLES D’ODESSA et c’est son troisième compagnonnage avec ce Centre Dramatique de La Courneuve autogéré. Incontestablement, il y a un style Christian Dente. Je ne sais pas s’il est encore au P.C., mais il y a été longtemps à la grande époque du stalinisme et cela l’a marqué de façon indélébile. Dans mon esprit, ce n’est pas une critique. Mais ce n’est pas à la mode. Cela rend un son désuet. Malheureusement, il y a peu de chance pour que Dominique Brodin et ses camarades aient le pouvoir de renverser cette mode-là, un Brook le pourrait sans doute ou un Lavaudant. Pas eux. Ils ne sont plus à la mode non plus depuis que Constant les a quittés. Et c’est bien dommage car ils représentent une somme de talents tout à fait remarquable. Dominique Brodin, Damiène Giraud, Marc Algeyer, Jean-Luc Mathevet, progressent d’année en année. Ce sont des grands acteurs, et qui pensent qu’un discours doit être tenu sur la scène quand on s’adresse à un public.
Ici, le discours est du crû d’Isaac Babel et ça leur donne une chance que les médias s’intéressent à eux, puisque c’est un Juif  Soviétique que Staline a sans doute liquidé, vers les années quarante et un. Ils en seront pour leurs frais, d’ailleurs, ces médiateurs, car ils ne trouveront dans le spectacle aucun anticommunisme primaire. Au contraire. Tout le texte de ces contes chante l’exaltation quelque part romantique de ceux qui ont cru à la Révolution d’Octobre, et il n’a pas été écrit assez tard pour que la désillusion y prenne le pas sur la critique positive. En fait, il raconte comment « un petit peuple » a réagi face à l’événement, pas toujours facile, pas toujours habile, de ce qui est perçu encore comme une ère nouvelle.
Christian Dente, par ailleurs chanteur populaire chantre des petits peuples parisiens, a choisi quelques nouvelles signifiantes, et il leur donne la vie par le prétexte d’un bateleur de cirque bonimenteur dont les discours dérapent sur des scènes vraiment jouées. Honnêtement, le procédé m’a paru un peu artificiel, un peu voulu. Peut-être est-il trop explicité et ne laisse-t-il pas assez de place à l’imagination du spectateur. Tout est précisé sans zone d’ombre ! Et les liaisons m’ont paru un peu laborieuses. Cela tient sans doute au fait que le bon gros Jean-Pierre Rouvellat est employé dans ce que tout le monde croit être son emploi, les saltimbanques de cirque, alors que je crois qu’il réussit mieux quand on lui accorde le droit à l’émotion. Les défauts de cet aspect « bateleurs » sont accentués par le fait que Rouvellat est soutenu par un orchestre… et là, je maintiens spectacle après spectacle, (« Gens de Dublin » excepté) que ce n’est pas « promotif » pour les artistes de La Courneuve que de les voir et entendre souffler dans des instruments à vent, même si, maintenant, ils ne font plus de couacs !
Mais bon. L’essentiel, ce ne sont pas les liaisons. Ce sont les anecdotes jouées, décrites, racontées, qui nous font de façon savoureuse pénétrer dans cet univers exotique et roublard qui, après tout, est celui des personnages de Tchékhov et de Gogol. En vérité, ce sont les mêmes hommes et femmes russes à une autre époque et confrontés à un autre contexte historique. À tout le moins, cela donne un spectacle intéressant, utile. Mais c’est trop peu dire. Cela donne un bon spectacle que seuls vilipenderont les plus grincheux du complot !

12.11.85 - Cette fois-ci, la KLOWN KOMPANIE fait mouche. Son HISTOIRES… D’ALLER AU THÉATRE, réalisé à Bourges, mêle allègrement la parodie théâtrale à la clownerie la plus joyeuse, sur fond d’acrobatie et avec accompagnement d’une musique amusante.
La fiction est simple : une troupe va jouer OTHELLO. Le régisseur pique une colère avant le lever du rideau et part en claquant la porte. Le metteur en scène vient annoncer au public qu’il faut annuler la représentation. Une spectatrice de bonne volonté, Dominique Lannes, se propose pour sauver la situation. Le spectacle aura lieu sous sa conduite improvisée et, dois-je le dire, pleine d’imprévus. Un pompier placide et indifférent, Henri Thébaudeau, assiste à l’entreprise. Peu à peu, il sera séduit par la régisseuse intérimaire et, parallèlement à l’action sur la scène, s’ébauchera entre eux, de cour à jardin, une idylle croustillante.
Car ils sont l’un et l’autre en coulisses, à vue pour nous autres spectateurs. Entre eux, il y a le théâtre lui-même, où se jouera vraiment un digest d’OTHELLO, voulu évidemment aussi ringard que possible, et tout le fonctionnement du spectacle vise à opposer ce qui se passe en scène aux multiples événements qui se déroulent hors de la vue du public.
Ce sont deux heures de gags éblouissants avec tout au plus une faiblesse vers la fin, quand le couple de clowns vient couper la scène de strangulation de Desdémone par le Maure, rompant le rythme de l’aventure à un moment où il aurait fallu laisser courir Shakespeare, un Shakespeare selon mon cœur puisqu’il est démystifié, ô combien, avec un Iago troisième couteau et un Cassio bellâtre genre maquereau corse. Dommage que Desdémone ne soit pas aussi ravissante que le dit le texte mais, à poil, elle est regardable. Othello est joué par un vrai Noir.

13.11.85 - Dès le début du spectacle, on est frappé de plein fouet par la vigueur, la rigueur, l’exactitude professionnelle, le punch, de Brigitte Fontaine et Leïla Derradji qui jouent LES  MARRAINES  DE DIEU, œuvre écrite par la première et mise en scène par Areski Belkacem. Tout au long de la représentation, les deux femmes, qui se préparent et se parent pour « le bal des coquettes sales » où elles sont invitées, soutiendront un rythme remarquable entrecoupé de quelques ruptures.
Entre deux échanges brillants au vocabulaire riche d’un haut niveau de réflexion sur le monde, celui que Brigitte Fontaine exprime en clair et en psychanalyse, puisant dans ses souvenirs et ses fantasmes, il y a une bassine que sa mère rapporte toujours au bon moment et qui permet à ce texte paroxystique de respirer. Cette bienfaisante bassine crée la distance par rapport au point parfois paradoxal que se font les deux héroïnes vis-à-vis de la vie, de la mort et de Dieu, et aide à ce que la philosophie du propos baigne dans l’humour. Très peu de musique. C’est du vrai théâtre à l’état pur, du beau théâtre bien écrit et bien fait.

14.11.85 - Il n’y a pas grand-chose à dire sur BOULEVARD DU MÉLODRAME, offert par Alfredo Arias à Aubervilliers pour son entrée au Théâtre de la Commune, sauf que c’est très bien, très divertissant, très joli (les décors et les costumes de Fabio Palamidese sont ravissants), très bien joué, avec, dans le rôle de Robert Macaire, un Jean Rochefort très à son aise et fin dans l’art de placer ses effets, soutenu par une troupe de qualité, avec Benguigui, Facundo Bo, Zobeida et quelques autres professionnels de l’abattage. DE L’AUBERGE DES  ADRETS à LA DAME AUX CAMÉLIAS, cette exploration du mélodrame plaira, c’est sûr, et ne dérangera personne. Elle est signée Juan Pineiro. C’est lui qui encaissera les droits d’auteurs.

22.11.85 - Déjà, avec VARIETA, les MACLOMA étaient tombés dans le piège de la revue italienne ringarde des années trente. Voici que Pierre Ascaride, à son tour, a été attiré par ce genre pauvre. Cela s’appelle MA FAMILLE REVUE et cela veut chiner la famille italienne et le music-hall italien.
L’échec est patent sur les deux plans : il a une bonne idée, le père, mannequin ou poupée regardant de la salle par une fenêtre ménagée à bonne hauteur dans le mur à droite des spectateurs, à qui s’adressent, à l’occasion d’un anniversaire minable, membres du clan et invités (ils sont six en tout). Malheureusement, Ascaride, qui a un fort accent juif  pied-noir, n’a pas, et ses acolytes non plus, le rythme de la faconde italienne. Ses textes de liaison sont lourds. Malheureusement aussi, les formes minables du music-hall, les girls ringardes, les illusionnistes médiocres, les fantaisistes sans abattage sont très difficile à exprimer en des termes de second degré. Ici, la médiocrité n’a pas l’air, comme l’eût certainement fait sentir Eduardo de Filippo lui-même, d’être voulue. Elle est, simplement. Le sketch du magicien Sik Sik à ce sujet est exemplaire malgré la participation d’Ariane Ascaride en faire-valoir enceinte jusqu’aux yeux. On ne peut s’empêcher d’évoquer Savary dans BYE BYE SHOW BIZ. Le succès de ce dernier s’explique alors tout naturellement !!!
Cela dit, composé essentiellement de sketchs de De Filippo, le spectacle se laisse regarder. Dommage qu’au lieu de les jouer à part entière, de les laisser faire leurs effets, le metteur en scène les ait désamorcés en essayant toujours de signifier leur désuétude ; en leur enlevant leur brillance, il les a privés de leur efficacité. En se mettant entre eux et nous, il nous a empêchés de nous faire une opinion par nous-mêmes sur eux. Nous ne sommes mis en présence que d’un produit qui se veut signifier le regard d’un médiateur. Erreur fondamentale. Qui nous montera un jour une VARIETA véritable, avec le dessein de plaire vraiment, et non pas une VARIETA pour tournées de petites villes ? Isabelle Caubère, charmante, participe au spectacle avec un abattage trop bridé. Et mon Dieu qu’il est triste, ce THÉATRE 71 de Malakoff quand il est rempli à peine au quart !

23.11.85 - Voilà le talent, je repense à Ascaride : Jean-Luc Courcoult aurait pu, comme lui, parodiant le tournage d’un ROMAN-PHOTO, vouloir en signifier le côté ringard. Il n’en a rien fait. Dans les halls de gare il montre, tout au plus à l’accéléré, un tel tournage, et l’histoire est débile mais la mystification est complète. L’histoire pourrait être une de celles qu’on lit dans NOUS DEUX ! Et les trucages utilisés sont du même ordre que les vrais ! Résultat, en quinze minutes, c’est tout un monde de rêve et d’illusions qui est démonté sous les yeux de passants dont beaucoup, sans doute, lisent les journaux spécialisés. Aucune leçon n’est téléguidée. Mais quand ils regarderont une photo de roman, sans doute, désormais, se demanderont-ils un peu comment elle a été prise ! Remarquable !

24.11.85 - Il est certain que si j’avais vu le spectacle tiré du texte de Marcel Aymé, « Le confort intellectuel », en 1949, date où il fut écrit, j’aurais hurlé à la réaction droitière tant je faisais partie moi-même de la bourgeoisie romantique qu’il décrit, faisant, par snobisme, le lit du Communisme idéalisé. Quarante ans plus tard, il faut bien reconnaître que le son rendu par l’œuvre est tout simplement prémonitoire. On ne peut qu’admirer la lucidité d’un auteur qui, tout bonnement, ne se laissait point mystifier. Pour point de comparaison, je citerai « Que ferez-vous en novembre ? » de René Ehni, car la démarche est la même : il ne s’est pas agi de contester le communisme et la classe ouvrière, mais le comportement de la bourgeoisie et plus spécialement de ses élites intellectuelles. Le dialogue, si l’on peut dire, est d’une brillance extrême : rendant visite à un « maître » qui aime à s’entendre causer, et qui a des opinions sur tout, un écrivain se cherchant s’entend dire que le seul avenir du poète est dans le roman policier. Au passage, le directeur de pensée, vieux garçon maniaque, fustigé un certain nombre de valeurs intellectuelles, démontant par exemple avec drôlerie le contenu, à son avis vide de sens, d’une poème de Baudelaire.
Il faut dire que le personnage est incarné avec une superbe aisance par cet inimitable acteur qu’est François Lalande. Dans sa bouche, son discours sur le glissement « de gauche », qui veut que le fait d’être pédéraste ait une consonance révolutionnaire, ne manque pas de piquant. Michel Prud’homme, le visiteur, est un peu falot en face de lui, et surtout j’aurais préféré que le jeune « disciple » fût plus… jeune. Mais  Marie-France Santon campe épisodiquement une silhouette très réussie d’intellectuelle de gauche branchée. Elle est magnifique quand elle raconte le Grand Soir, où elle sera certainement fusillée, mais elle en aura été.
Régis Santon a monté la chose avec honnêteté. Jacques Nerson a adapté le texte pour la scène.

26.11.85 - Vu L’ÉCOLE DES  FEMMES d’André Gide ! Oublions-la. On se demande ce que fait Philippe Lemaire dans cette entreprise où Baillon cachetonne comme metteur en scène au service de Mademoiselle Marchewska, qui s’est octroyée la part du lion dans ce qu’elle croit, en tant que productrice, être du gâteau.
Couché sur un lit, il est supposé être Gide malade et il se tourne, se retourne, se met sur son séant, fait quelques pas, dit parfois trois mots en réplique à ce que profère sa partenaire, flot de paroles interminable, monologue littéraire qui ne fut jamais écrit pour être joué, et qui narre la résistible vie de l’épouse du pédé célèbre, modeste et exemplaire, vertueuse et irréprochable, y compris pendant la guerre de quatorze, ce qui, apparemment, ne fut pas le cas de son illustre et attentif époux ! Elle joue mal l’injouable. Gide n’est pas servi. Marchewska non plus ! (Palais des Glaces)

PROMENADES EN PROVINCE

04.12.85 - Me voici à Grenoble où le Théâtre de l’Unité a accepté une commande du TEC, à savoir de monter, en collaboration avec le cirque Bouglione, , « une libre adaptation » de CESAR CASCABEL de Jules Verne.
Jacques Livchine, incarnant Jules Verne en personne, se fait le Monsieur Loyal narrateur de l’anecdote, qui conte l’odyssée d’une famille de saltimbanques entreprenant le voyage de la Californie à la Normandie à la fin du siècle dernier, via le Détroit de Behring ! Au cours du périple, les embûches décrites par l’auteur seront ponctuées par des numéros de cirque authentiques, acrobates, dresseurs de chiens, d’ours et de tigres. Ces prétextes sont plus ou moins bien intégrés à l’histoire, le lien étant assuré par une belle charrette roulante, refuge, domicile, seul bien réel et moyen de transports de la famille Cascabel, décor unique et signifiant du spectacle qui est posé sur le vaste podium d’un chapiteau capable d’accueillir trois mille personnes dans un confort relatif. C’est Claude Acquart qui a conçu ce véhicule. Il faut le mentionner.
Apparemment l’entreprise a été montée à la va-vite et elle souffre par moments de manque de trouvailles imaginatives. Et à travers le fil conducteur un peu lâche, elle n’a pas toujours le rythme et la rigueur qu’on pourrait exiger. Mais elle sympathique, plaisante, bon enfant, et elle atteint son but, qui est de faire rêver des mômes à travers une fabuleuse aventure. Dommage que la séance de quatorze heures ait été ponctuée de « délestages » EDF intempestifs.

04.12.85 - Ma visite, toujours à Grenoble, à la compagnie Yvon Chaix au Théâtre du Rio, le même soir, a été une surprise d’autant plus étonnante pour moi que l’auteur annoncé était Sam Shepard, dont je me demande pourquoi il est si à la mode actuellement, à travers une œuvre dont le titre me semblait agaçant : « Je me souviens avoir essayé d’imiter le sourire de Burt Lancaster après l’avoir vu, lui et Gary Cooper dans Vera Cruz. » Eh bien le spectacle, qui rappelle en plus violent LA STATION SERVICE de Bourdet, est excellent. La vague somnolence qui me guettait dans les premières minutes s’est très vite envolée : une pièce qui me réveille, voilà qui n’est pas coutumier !
En vérité, je ne sais pas pourquoi Yvon Chaix  met tellement Sam Shepard en avant dans sa publicité, car le texte joué est un montage dont il est l’auteur, au départ de « Motel Chronicle » effectivement de Shepard, mais aussi des « Souris et des hommes » de Steinbeck et de « Virginia Woolf » d’Albee. Curieusement, le résultat rappelle surtout Tennessee Williams. On n’est pas loin du PARADIS SUR TERRE, avec sa chaleur oppressante qui rend moite, sa lubricité, son alcoolisme, et ces personnages américaines paumés qui rêvent de vies meilleures, minables aux confins de la folie.
Quatre personnages. Une station-service motel sans clients. Un homme et une femme. Elle le méprise. L’amour, si tant est que le mot ait ici un sens, s’est mué en haine. L’ennui est permanent, et, pour le tromper, il n’y a que la télé, la bière et le bourbon. Et puis, sur une moto arrive un couple. Elle a une cervelle fragile et se soigne au cognac. Lui, a jadis fait du cinéma, tout comme le tenancier du motel. Ils se sont connus il y a six ans et, entre eux, il y a le souvenir d’un meurtre, à l’époque, inaccompli. Provoqué par la femme, le jeune homme achèvera sur elle le crime jadis commencé. La référence au cinéma est évidemment constante et le texte a été écrit comme celui d’un film doublé.
Le dispositif n’est pas frontal. Les spectateurs, une centaine au maximum, sont disposés des deux côtés d’une aire de jeu recouverte de sable : « Encore », direz-vous, mais ici on est à l’orée du désert. Une vieille bagnole est arrêtée là, sans doute pour l’éternité, et dans un tonneau il y a de l’eau, dont on s’asperge parfois pour tromper la chaleur. Le motel est sur un côté, la route sur l’autre. L’apport de Shepard, c’est ça, la route, sur laquelle aucune voiture ne passe jamais, et le désert où l’on marche, droit devant soi, sans savoir où l’on va.
Yvon Chaix a traité les personnages en gros plans permanents, mais leurs paroxysmes, quoique sans cesse menaçants, sont épisodiques. Tous sont à fleur de peau et leurs crises surgissent comme des cataclysmes, entre des moments de dépression et de détente. Je me suis demandé si Tchékhov n’aurait pas montré de tels personnages s’il avait été américain. La voie américaine dans la vie en prend en tout cas un sérieux coup.
Certes, ce n’est pas MA voie européenne qui est décrite au gré de ces ruptures de ton, et le clin d’œil à Hollywood n’est pas absent de l’entreprise dont il est difficile de détecter si elle s’est voulue signifiante. Mais, quelque part, je me suis senti concerné, peut-être après tout parce que cet univers m’est familier : curieuse civilisation que cette américaine qui colonise le monde par ses turpitudes. Reagan dit que l’URSS, c’est le diable. Et si c’était l’Amérique ?
Il serait inique de ne pas citer les deux actrices et les deux acteurs qui, dirigés avec maîtrise, vivent visiblement leurs personnages loin, ô bonheur, de toute distanciation : Rafaël Aguilar, Charlie Brezzoni, Laurence Helaine et Elena Pastore. Ils viennent, paraît-il, d’Annecy !

05.12.85 - Je ne sais pas ce que je m’attendais à voir en faisant un détour par Marseille pour assister à une représentation de DON JUAN de Molière, annoncée avec trois acteurs, deux hommes et une femme, par LE BISCUIT QUI CRAQUE. Le nom de cette troupe me disait vaguement quelque chose. En effet, elle s’était jadis signalée par un truc que je n’avais pas vu, mais dont le titre m’avait frappé : LA GRANDE MAGIE CIRCULE.
Le DON JUAN mis en scène par Yves Fravega est un jeu théâtral à l’état pur. Marie Vayssière, Pit Goedert et François Monnie s’y amusent à jouer tous les personnages autour d’un grand lit qui leur sert de trampoline. Les répliques vont de bouche en bouche et glissent au gré de ce qui m’a semblé n’être qu’une fantaisie gratuite. Dans le détail, il y a des moments amusants et, à condition de connaître l’œuvre par cœur -ce qui est mon cas- on peut prendre plaisir à voir certaines scènes interprétées à contresens ou en déviation.
Mais l’entreprise, dans son ensemble, est tout de même d’une inutilité frappante. C’est un exercice de cours d’Art dramatique pour élèves doués. En sortant du « Théâtre des Saints Anges », je me demandais ce qui justifiait la réputation de ce BISCUIT QUI CRAQUE dont tout le monde vous dit du bien ! Déception !

06.12.85 - Il semblerait que la CARRIERA soit devenue un peu paumée quant à ses objectifs. La célèbre troupe militante de l’Occitanie pourrait bien, en ayant perdu Claude Alrene il y a quelques années, avoir subi un préjudice du même type que le CENTRE DRAMATIQUE DE LA COURNEUVE, abandonné par Pierre Constant.
Ballottée au gré de metteurs en scène de passage, l’équipe, toujours talentueuse, paraît ne plus savoir dans quel sens s’orienter. Et voici que, à l’imitation d’Ascaride fasciné par la Varieta italienne, elle sacrifie au music-hall marseillais de la même époque avec FOLIES MES AMOURS, « théâtre musical, textes du patrimoine, création collective, mise en scène J. Negulesco, composition musicale O. Andréa », et qu’elle tombe dans le même piège, à savoir qu’elle joue la ringardise, ce qui rend son spectacle ringard !
Heureusement, par moments, le genre prend le dessus, par exemple quand un vieux fantaisiste local qui a été jadis partenaire de Fernandel, fait dériver la contestation vers la célébration nostalgique en chantant « Félicie aussi », dont la salle de 1985 reprend le leitmotiv avec autant de joie que ses devancières. On s’aperçoit, là, qu’il aurait été plus judicieux de laisser courir la revue marseillaise en lui laissant la chance de ses armes, sans nous signifier la désuétude, et que l’effort aurait dû porter sur le professionnalisme des numéros montrés au lieu de mettre l’accent sur leurs faiblesses. Car on peut se demander jusqu’à quel point ces faiblesses ne sont pas tout bonnement les insuffisances à danser, à chanter et à jouer les illusionnistes des artistes de la Carriera s’exerçant devant le public dans un genre peu exploré par eux antérieurement. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas dans le détail quelques bons instants, quelques belles images. Mais l’ensemble est insatisfaisant, n’est pas très drôle ni très entraînant. Le spectacle manque gravement de joie. C’est un travail qui semble avoir été mené sans amour pour ce qu’on ressuscitait ! Intelligence n’est pas cœur.

07.12.85 - Il n’est évidemment pas question de juger définitivement un spectacle que j’ai eu le privilège de voir, deux mois avant sa présentation à la presse et au grand public, à un moment du travail que les intéressés eux-mêmes décrivent comme un tremplin.
TERMINUS HOPITAL montre dans une clinique quatre malades affreux jojos, qui sont surveillés par une infirmière garde-chiourme au service d’un médecin fou qui cherche la Panacéïne, médicament qui guérira tous les maux. Un camelot croque-mort intervient épisodiquement pour vendre aux moribonds ses cercueils.
Si j’ai bien compris la méthode de travail de LA MIE DE PAIN, chacun a cherché à travers sa réflexion et des improvisations sa propre trajectoire, et même a inventé son personnage. Yves Kerboul n’est intervenu que pour mettre de l’ordre dans ce qui, sans son œil arrivé neuf au terme de ces exercices, risquerait de n’être que salmigondis. Force est dès lors de constater que l’inspiration n’a pas baigné tous les protagonistes au même niveau. L’un d’eux, Philippe Barrier, se détache nettement. Il a composé un personnage de paysan sourd à tout, sauf aux bruits de sa campagne, qui est d’une très jolie poésie. Souffre-douleur des autres, il encaisse tous les coups avec sérénité. Peut-être pourrait-il faire plus sentir encore que sa philosophie est enracinée dans sa terre à laquelle il est viscéralement lié. À un moment, il devient lui-même végétal. Ses pieds s’incrustent dans deux pots et ses oreilles se transforment en feuilles de choux. Je regrette qu’il interrompe ensuite cette mutation pour virer à l’animal. Son apparition en poule est moins rare.
Les autres ne m’ont pas paru avoir déjà trouvé des personnages forts et, dans ce domaine, la plus faible est certainement Léa Coulanges, dont j’attendais mieux après ce qu’elle a su faire dans SÉANCE FRICTION et SEUL… LES REQUINS. En vérité, il n’est pas facile d’échapper à la vulgarité quand on campe un personnage de femme au ventre gonflé, qui se soulage périodiquement en pétant. Mais soit, le parti serait tenable si une transposition intervenait quelque part, ou une dimension. Il faudrait une HÉNAURMITÉ UBUESQUE, au lieu de quoi elle joue minaudière, rieuse, en complet contre-emploi, gamine, ce qui pourrait être drôle si elle l’assumait. Seulement ce n’est pas le cas, et quand elle cause, ça ne passe pas du tout.
Parlons d’ailleurs un instant de ce problème du verbe dans le spectacle. À mon avis, dans le travail que va faire la troupe maintenant, il faudrait au maximum remplacer le texte dit par d’autres choses, car si tous excellent dans la maîtrise de la gestuelle, ce n’est pas le cas dans celle de la parole. Et d’abord parce que ces textes n’ont pas de vertu poétique. LA MIE DE PAIN manque d’un écrivain. Si elle veut abandonner le spectacle purement visuel, elle ne peut se contenter de dire les mots qui sont venus à chacun au hasard des improvisations. Il faut que quelqu’un lui imprime un style. Entre-temps, moins elle parlera et mieux ce sera.
Mais continuons à faire le tour des « malades ». Je mets le mot entre guillemets, justement parce qu’ils ne m’ont pas paru très malades, les uns et les autres, et Léa, notamment, à part ses gonflements intestinaux, m’a semblé avoir une belle santé. Aucun ne paraît jamais souffrir. Peut-être serait-il bon, sans aller jusqu’à rendre l’entreprise lugubre, qu’ils en donnent le signe, de-ci, de-là. L’infirmière autoritaire Marie-Noëlle Bordeaux règne sur des mourants et non pas sur des collégiens facétieux ! Je n’ai pas grand-chose à dire sur ce que font Gérard Chabannier, clown expert en l’art des niches à faire aux autres, dont la composition ne m’a pas paru très riche, et Jean-Marc Molinès, qui s’est enfermé dans un rôle de dingue qui se prend pour une moto. L’exploration de son univers est limitée, et il ne peut rien faire que tout le temps la même chose. Je crains pour lui que son idée de départ ne soit pas très bonne.
Tel est donc le petit monde de farceurs sur lequel règne l’infirmière revêche, acariâtre, méchante, secrètement tourmentée par un penchant sexuel violent pour son patron. Je crois que Marie-Noëlle Bordeaux ne va pas assez loin dans sa caricature à double face et qu’elle a encore quelque chose à trouver, entre autres dans le domaine du maquillage. Tel qu’il est, ce personnage, au demeurant pas très original au niveau de la conception, est un peu terne. Je le voudrais plus… moins… je ne sais pas quoi, mais quelque chose.
Gilbert Epron est le médecin-chef génial et cinglé. Je crois que j’aimerais que sa folie soit plus froide, qu’il se souvienne davantage du chef d’orchestre de  SÉANCE-FRICTION. Ici, il est trop agité, excité, paroxystique. Il n’est pas inquiétant, et les remèdes qu’il inflige à ses patients appartiennent trop à l’univers des clowns, et d’ailleurs sont insuffisamment différenciés.
Cela m’amène à parler des accessoires. Il y en a beaucoup et sans doute trop, et ils ne sont pas assez personnalisés, si j’ose dire. En retravaillant, de même qu’on éliminera des mots, on devrait en supprimer bon nombre ?
Le septième de la bande, Laurent Carovana, est sur la bonne voie dans sa recherche du personnage du représentant de la firme des pompes funèbres. Il pourrait sans doute jouer davantage de la contradiction entre son métier, qui l’oblige à une austère componction de façade, et son côté bellâtre gominé séducteur. Pourquoi n’essayerait-il pas de troubler l’infirmière, par exemple ? Son texte à lui n’est pas mal écrit, et il a un beau morceau de bravoure quand il vante comme un camelot les mérites de la marchandise qu’il vend. Ce moment arrive malheureusement un peu tard dans le spectacle et semble en partie une redite à cause des approches antérieures, où il a trop déploré son propos. De toute manière, même mieux écoutable, lui aussi parle trop et il doit se faire hara-kiri sur ce plan avec courage. Pour lui aussi, d’autres voies d’expression sont à explorer. Voilà pour le détail.
Pour le fond, je crains -je ne sais pas, peut-être que je me trompe- que l’équipe n’ait pas vraiment approfondi son propos dramaturgiquement, ne se soit pas demandé ce qu’elle voulait dire à travers le sujet choisi. Non que j’attende une leçon du spectacle. Mais tout de même, le choix de l’univers hospitalier annoncé clairement dans le titre et à travers le représentant de la Maison Granier comme l’antichambre de la mort, n’est pas innocent. Quand on cite en exergue la phrase de Woody Allen, « Bien sûr que je ne crois pas à une vie future, j’emporterai quand même des sous-vêtements de rechange », c’est qu’on a une idée qui n’est pas seulement d’accumuler les gags pour faire rigoler le public. Je crois qu’au stade actuel du travail, il faut considérer que chacun, à la mesure de son imagination, a apporté un matériau de base. Celui de Philippe Barrier est presque à conserver tel quel. Y toucher trop risquerait de le gâcher. Les autres ont besoin de se prendre la tête à deux mains « politiquement » et de réfléchir à pourquoi ils font ci et ça. Pour l’instant, le spectacle tel qu’il est a ses drôleries. On ne s’y ennuie pas. La troupe s’y déchaîne dans une folie qui trouvera, je n’en doute pas, sa rigueur, son exactitude, son professionnalisme avec quelques représentations. Mais ce n’est pas un spectacle IMPORTANT. Il n’est pas trop tard pour transformer l’essai. 

09.12.85 - Une mauvaise mère. Un père envolé au Canada. L’enfant est née alors que le couple  battait déjà de l’aile. Elle se venge en ne mangeant pas, forme de suicide particulièrement cruelle pour soi-même, puisqu’elle implique une autre punition lente. À treize ans, la gamine est internée pour anorexie mentale au « Pavillon des enfants fous ». C’est ce séjour de quatre mois que Valérie Valère raconte dans un récit que François Roy a décidé de porter à la scène avec une actrice, Yamina Hachemi, et un acteur, Christian Sinniger, qui se partagent le texte en incarnant tour à tour et indifféremment l’héroïne, ses parents, ses soignants et le petit peuple de l’hôpital des fous. La parti est gratuit mais, soyons juste, assumé sans gêne par les interprètes qui parviennent, sur la fin du spectacle, à créer une authentique émotion. L’entreprise est un peu racoleuse, mais son efficacité est certaine.

12.12.85 - Quand on connaît Catherine de Seynes, on ne peut que faire appel à la psychanalyse pour essayer de comprendre pourquoi elle s’est investie dans l’œuvre d’un Belge à la forme singulièrement désuète, Hugo Claus, à travers une œuvre de théâtre comme on n’en fait plus, VENDREDI JOUR DE LIBERTÉ.
Un type sort de prison. Il a été enfermé pour inceste. Il a couché avec sa fille. En vérité, c’est celle-ci  qui l’a excité au point qu’il se laisse violer. Mais le lendemain, la petite garce est allée se plaindre auprès des flics. On apprend qu’elle mène maintenant une vie peu conforme aux canons moraux de la région, la Flandre du textile, où les ouvriers ont une autre tenue que ceux du fer un peu plus loin ! Libéré pour bonne conduite, le bougre rentre chez lui, trouve sa femme devenue la maîtresse de son ancien meilleur ami. Au terme du spectacle, il la lui reprendra après lui avoir demandé,  pour exorciser le péché, de la baiser une dernière fois. Malheureusement, ça ne peut pas se faire, elle a ses règles !
Tout cela baignant dans une certaine violence, entretenue par la mise en scène réaliste à l’extrême de Catherine de Seynes, qui a dirigé Fernand Berset, la mari, Jacques Gamblin, l’amant, Geneviève Lemeur, la femme, et, pour un flash-back érotique, Nathalie Schmidt, la fille, avec un vérisme que je ne qualifierai pas de premier degré, car il n’a sans doute pas été facile de dégrossir le mélo pendant le travail, mais qui en donne l’apparence.
J’ai employé un instant le mot « péché ». C’est qu’en effet j’ai eu l’impression de patauger pendant cette représentation dans un univers chrétien. C’est en tout cas aux valeurs chrétiennes que se réfèrent, et font allusion, les personnages. J’ai pensé à l’existentialisme chrétien de Gabriel Marcel.

14.12.85 - LA NUIT DES JOUETS est un joli spectacle musical et féerique, écrit et mis en scène par Jacques Coutureau pour les enfants. Un soir de Noël, les jouets déjà placés devant une cheminée géante (c’est le décor) s’animent, prennent vie. Les jouets de l’année dernière viennent leur rendre visite. Cela parle à l’imagination avec poésie. Ce n’est malheureusement pas très bien joué par une troupe recrutée dans la Drôme, qui a encore bien besoin de progresser. 

21.12.85 - Le seul défaut de GRANDIR, dernière réalisation du THÉATRE ÉCARLATE, c’est que c’est trop court : cinquante-cinq minutes seulement de spectacle. Vous me direz que nous en connaissons d’autres dans le même cas : PIEL DE TORO de la CUADRA DE SEVILLA ne fait guère que cinq minutes de plus. Mais le « nourrissement » interne n’est pas le même. Celui de l’équipe Zaepffel s’étire au gré d’un rythme qui entraîne, séduit, comble, chaque fois qu’une idée éclate, insufflant l’énergie qui s’essouffle également à chaque fois, parce que l’exploitation de chaque effet est trop longue.
Je n’ai pas pu m’empêcher d’évoquer l’origine alsacienne du promoteur, ne disons pas le « metteur en scène » ou l’ « auteur », puisque l’entreprise se revendique collective aux noms de Babette Masson, Jean-Louis Heckel et Gilles Zaepffel. Et pourtant il est certain qu’un poète a écrit le texte, car il est beau, de belle forme littéraire et de bonne construction dramaturgique, et il est évident que les images proposées sur la scène du Petit Rond-Point ont trop d’unité pour être le fruit du travail d’un groupe. Ou alors, quel groupe, digne de la formule exemplaire : « Un pour tous, tous pour un ». Car il est vrai que l’imagination a été au rendez-vous des artistes, et que ce qu’ils appellent « théâtre d’objets » mériterait le projecteur de tous les médiateurs qui s’intéressent aux formes animées.
D’abord, il y a la cocasserie du point de départ : les trois aventuriers, qui ont survécu à une guerre génocide, ont parcouru tout un itinéraires semé d’étranges embûches pour atteindre un bizarre géant qui ne cesse de grandir. Ils se sont cachés dans son mouchoir, et quand il éternue, c’est un ouragan qui déferle sur eux. Ils s’accrochent à une table dont on s’apercevra que les tiroirs recèlent des secrets. Physiquement, ce qu’ils font au niveau de la gestuelle est difficile et remarquable. L’utilisation qu’ils font d’objets, tels que des pierres ou de la ferraille, est astucieuse. Les acteurs se dédoublent en marionnettes, et trois bouts de chiffon avec un nœud pour figurer la tête y suffisent. On se surprend à s’intéresser à leur impossible aventure, à laquelle on souhaite ne devoir attacher aucune signifiance. J’ai préféré ne pas me demander qui était le géant en expansion perpétuelle. Admettons que ce soit notre galaxie !
 
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007
QUELQUES RÉFLEXIONS

Au début étaient les auteurs. Ils mettaient leurs pièces en scène eux-mêmes. Le plus souvent cela consistait à seriner le texte aux acteurs dans un environnement dont ils décidaient le style, au demeurant sans beaucoup d’imagination, leurs choix oscillant entre le naturalisme, le réalisme, et puis, à partir d’un certain moment, le surréalisme et l’hyperréalisme. Un grand nombre faisait imprimer, avec les dialogues, comment ils rêvaient les mouvements de leurs personnages, et ils décrivaient, avec un grand luxe de détails, les décors, les meubles, les accessoires. Ne remontons pas au-delà du groupe Copeau : pour les Dullin, les Jouvet, et puis pour leurs compagnons d’ailleurs, les Pitoëff ou les Baty, ceux qui ont fait le « cartel », bien servir avec respect des grands textes était l’ambition essentielle. Ils savaient marquer les œuvres du sceau de leurs personnalités. À l’Athénée, le style de ce qu’on voyait n’était pas le même qu’à l’Atelier. Georges Pitoëff avait son approche et, au Montparnasse, on savait Baty fasciné par les machineries. Reste qu’ils ne tiraient jamais leurs épingles du jeu au détriment des textes. Pour les trois premiers, c’est d’ailleurs surtout une certaine façon de jouer qui m’est restée en mémoire. Cette école s’étant perpétuée jusque dans les années soixante. Certes, les metteurs en scène y prenaient de l’importance, mais c’était surtout d’abord parce qu’ils étaient des découvreurs d’auteurs nouveaux, écrivant des choses nouvelles dans un langage nouveau. Sylvain Dhomme avait lancé le mouvement avec Ionesco, bientôt repris en compte par Jacques Mauclair, Nicolas Bataille, Marcel Cuvelier, Robert Postec, Jean-Marie Serreau, Jose Quaglio. Des familles se créaient, des couples spirituels, Jean Vauthier et Reybaz, puis Barrault (encore jeune alors), Audiberti et Vitaly, Beckett et Blin. J’ai cité Jean-Marie Serreau. Il joua avec son théâtre de Babylone un rôle inestimable d’animateur, d’incitateur. Il était la dynamique même. Sa vitalité était fabuleuse. Mais quand il montait un spectacle, c’était, lui aussi, dans l’esprit de bien servir un poète. C’est ainsi qu’il introduisit Brecht en France avec ce petit joyau qu’était L’EXCEPTION ET LA RÈGLE. Intelligent jusqu’au bout des ongles, il vit autour de lui commencer la danse des docteurs scolastiques ès distanciation. Il s’en moquait gentiment. Je me souviens qu’un jour il me dit avoir inventé « le théâtre en boule avec effet de rapprochement ». Il n’entendait pas que le public sortît de ses spectacles avec mal à la tête, à force d’avoir été incité à réfléchir au non dit » entre chaque réplique. Il appartenait à une race qui plaçait l’efficacité avant tout.
La première fois que je fus confronté au terrorisme vis-à-vis des spectateurs, ce fut en ma qualité de directeur du Théâtre d’Aujourd’hui en 1957, quand j’avais invité le jeune Lyonnais en pleine ascension Roger Planchon, à jouer PAOLO PAOLI d’Adamov à Paris. Entre chaque tableau, il y avait un noir interminable avec toujours la même petite musiquette. Et les scènes me paraissaient être jouées avec une lourdeur  lente qui ne correspondait pas à mes habitudes. J’osai m’en ouvrir au réalisateur, pensant rendre service à l’auteur, et je me retrouvai ravalé par les deux au rang du « producteur » inculte, dont on accepte l’argent parce qu’on ne peut pas s’en passer, mais qui est prié de rester pudiquement à sa place. Ce que je fis, avec curiosité, et force est de constater qu’il existait un public, pas très nombreux mais réel, qui se complaisait dans cette règle de jeu qui se résumait finalement à ceci : qu’il soit ou ne soit pas apte à capter le message communiqué par les artistes, ça n’était pas le problème de ces derniers. On ne l’aiderait pas.
Du moins cette voie était-elle explorée par un couple auteur / réalisateur complice. N’ayant pas été admis dans l’intimité des créateurs, je n’en jurerai pas, mais je crois bien qu’en l’occurrence Planchon était l’honnête interprète de la volonté d’Adamov. Sa carrière ultérieure a du reste montré qu’il n’entrait pas bien dans le cadre en train de se dessiner, qui aboutissait, quelques années plus tard, à la naissance d’un type de metteurs en scène dont l’objectif était de réaliser, à propos d’une œuvre écrite, éventuellement à son détriment, voire en la trahissant, leur propre œuvre, éphémère mais dont les médiateurs prolongeraient le souvenir à longueur d’articles. Pour les critiques avides de se démarquer du commun des « voyeurs » passifs, cette démarche était, bien sûr, plus attrayante que celle des braves modestes qui croyaient de leur devoir de donner vie fidèlement à ce qu’un écrivain avait mis sur le papier. 
Attention : cette évolution n’a jamais touché ce qu’on appelle le « théâtre de boulevard », y compris celui qui, sérieux, a su s’emparer à temps de gens comme Albee et Pinter. Mais elle a touché tout un secteur classique, et d’une façon générale, sauf la Comédie-Française, toute la zone dite « culturelle » du théâtre français, c’est-à-dire, en somme, celle qui bénéficierait de subventions, entraînant dans la foulée ceux qui se sont mis à espérer. Au début, la préoccupation des dispensateurs de vérités, sur lesquelles il importait que le public méditât, en faisant effort, dans le cours même de la représentation, était politique et de gauche. Des mots nouveaux ont surgi dans la foulée de la « distanciation », et par exemple la « signifiance », « le contexte ». Des personnages ont surgi autour du metteur en scène mandarin. Dullin ou Jouvet n’avaient pas besoin d’un dramaturge pour comprendre le contenu de Jules César ou de l’École des Femmes, et ils savaient faire leurs éclairages eux-mêmes. Maintenant, dans leurs grandes maisons, il y a des émargeurs de budget dont ce sont les fonctions. L’un décortique la pensée présumée des auteurs en fonction de leurs amis, parents, flirts, voyages, autres écrits, lectures. Il les replace dans leurs époques vues du point de vue du peuple. Il ne craint pas l’extrapolation. L’autre manie les faisceaux lumineux et lui aussi doit montrer qu’il est un artiste, sans quoi son utilité serait contestée. Il aura donc tendance à compliquer les éclairages, à les sophistiquer à l’extrême. Complice parfois de metteurs en scène épris de visions fragmentaires, il multipliera les pénombres, plongeant les spectateurs dans une atmosphère propice à un doux endormissement. Il est vrai que, pour une grande part, l’effort que demandent aux spectateurs ces metteurs en scène-là, consiste d’abord à avoir une grande faculté de lutte contre le sommeil. Car souvent même des insomniaques n’y auraient pas résisté. Je me demande si des médecins ont jamais songé à cette thérapie-là.
Du moins le message politique asséné à longueur de communisme encore croyant à un public forcément bourgeois, grand ou petit, avait-il un sens tant qu’il ne se prolongeait pas outre mesure. Ce fut malheureusement le cas et il arriva que plus personne ne voulût plus entendre ce discours-là. Ceux qui le dispensaient avaient pour la plupart perdu leur foi. Hélas, le flambeau fut repris par une horde culturelle dépolitisée qui asséna au public un nouveau produit de type « Art pour l’Art » qui, malheureusement, n’était pas toujours digne de déplacer des spectateurs. C’est alors que je me mis à divertir mes amis en leur parlant de ce que j’appelais « le complot », c’est-à-dire « une collusion objective entre certains créateurs, certains médiateurs et certains diffuseurs pour distribuer de l’opium aux intellectuels ».
En vérité, le processus se démonte aisément : pour que l’œuvre propre au metteur en scène soit mieux visible, il importe qu’elle se distingue facilement de celle de l’auteur. Avec les classiques, pas de problème et, de surcroît, les plus grands n’ont rien à perdre. Torturez LA TEMPETE de Shakespeare et il restera, au-delà de tous les traitements, une pièce de Shakespeare intacte. Mais les auteurs nouveaux, ou simplement vivants, eux, ne comprennent pas toujours l’intérêt qu’il y a pour eux à se voir montés en contresens, ou pire, en faux sens. Une lutte s’engageait donc entre les plus volontaires d’entre eux et ces réalisateurs nouvelle race qui, peu à peu, aidés par certains éditeurs également nouvelle cuisine, se sont mis à préférer des textes minima, avec peu de mots et surtout peu de phrases claires. Ainsi pouvaient-ils faire leurs lectures de l’illisible, offrant aux critiques le bonheur de produire des articles originaux, chacun déchiffrant dans les galimatias proposés une autre lecture. Ah, qu’il devait être bon d’annoncer à des lecteurs qu’on avait compris ce qui, en vérité, ne méritait aucune attention.
Et de fil en aiguille, les auteurs dignes de ce nom se décourageant, et les élèves des metteurs en scène ci-dessus décrits évoluant vers la conception qu’après tout un texte écrit n’était pas nécessaire, en tous cas pas un texte conçu pour le théâtre, on commença à disserter, non sans complaisance, sur une prétendue crise des auteurs. Parbleu, on ne les éditait plus, ou guère, sous le prétexte que les lecteurs n’achetaient pas le théâtre imprimé. Surtout sans promotion, c’est d’ailleurs vrai ! Et on ne les voyait plus. Les « créateurs » s’arrogeaient le pouvoir d’asséner au public des produits conçus pour eux depuis A jusqu’à Z. Et comme pour la plupart ils n’étaient ni Molière ni Shakespeare, une grande médiocrité s’installa sur nos scènes et les médias purent alors parler de la « crise du théâtre ».
Ici, il faut bien préciser qu’une fois de plus Paris et ce qu’on appelle le « parisianisme » jouèrent dans l’aventure un rôle de pointe. C’est là que le complot prit naissance et s’épanouit. C’est là aussi qu’il fut accueilli par certains directeurs. Le fait qu’ils soient subventionnés les mettaient à l’abri des contingences commerciales. Ainsi pouvaient-ils se soucier davantage de plaire aux médiateurs qu’aux spectateurs et ils lancèrent de la sorte une mode qui, pour la première fois, ne correspondait pas à une ligne de force venue de quelque profondeur culturelle. Tout au plus son élitisme de club, son ésotérisme de classe la situait-elle résolument dans ce qu’il est convenu en France d’appeler la droite. C’est sans doute pour cela qu’elle s’est amplifiée démesurément depuis 1981, nos intellectuels ayant toujours goûté avec délectation les vertus de la contradiction. Les perspectives électorales françaises ouvrent de ce point de vue des perspectives réjouissantes : la mode virerait prochainement à gauche que ça ne m’étonnerait pas. Signe avant-coureur, on voit réapparaître des œuvres sur nos scènes et les grands succès populaires du dernier trimestre de 1985 ont été des grands textes, certes servis par des mises en scène brillantes marquées au sceau de leurs concepteurs, mais dont l’objet était de bien présenter la chose écrite sans la détourner de son sens.
Le mot « diffuseurs » appartient au vocabulaire récemment apparu. « Celui qui diffuse », selon le dictionnaire, est celui qui met un instrument, une structure, au service d’un produit. Il y a eu, je l’ai dit, des éditeurs et des directeurs de salles. Ces derniers, malgré leurs subsides, se trouvaient contraints de chercher des concours économiques extérieurs, et cela s’explique : puisque le texte n’était plus le support essentiel du théâtre, il fallait bien que l’environnement naguère accessoire, devenu essentiel, s’enrichisse. Ce besoin de recherche de moyens amena les parisianistes à se tourner vers la province et l’étranger. Il se créa ainsi un réseau du complot à l’échelle européenne, dont les principaux promoteurs furent certains festivals qui, acculés à la nécessité d’apparaître originaux pour survivre, s’engouffrèrent dans le créneau proposé, d’autant plus volontiers qu’étant à vocation internationale dans la Tour de Babel linguistique qu’est notre continent, il leur était délectable de promouvoir un théâtre qui parlât peu, ou en tous cas dont les vertus fussent principalement visuelles.

Commentaire a posteriori :

En relisant ces réflexions plus de 20 ans après, je m’interroge : Pourquoi n’ai je cité Beckett que fugitivement ? Le contenu de EN ATTENDANT GODOT était pourtant tellement subversif que l’œuvre fut longtemps interdite dans les pays de l’est. Et j’y fus pour quelque chose puisque en ma qualité de « tourneur », j’ai trimballé cette pièce à travers toute l’Europe.Le certain est qu’il était devenu tellement commercial qu’il pouvait se permettre de ne pas se laisser « adapter ». Alors les parisiens trouvèrent un truc : après sa mort, ils se mirent à fouiller dans les écrits qui n’avaient pas été joués de son vivant. Brecht eut plus de chance : La vigilance des éditions de l’Arche interdisait  toute initiative de détournement, parfois jusqu’à l’absurde. Le résultat fut qu’on joua Brecht de moins en moins, sauf les trois oeuvrettes de sa jeunessedont ses héritiers opposèrent longtemps un droit d’interdction. D’autres, comme Vauthier qui fut massacré par Claude Régy et Audureau qui le fut d’entrée de jeu par Bourseiller n’eurent pas un tel soutien. Le premier eût pourtant un serviteur fidèle en Marcel Maréchal,il faut le dire. Mais n’est il pas aujourd’hui « oublié » ?

par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Vendredi 26 janvier 2007
08.01.86 - J’avais conservé le souvenir d’une très belle pièce. C’est par elle que j’avais découvert Marie-José Weber, quand elle l’avait exhumée triomphalement au Studio des Champs-Élysées vers les années 1969. Je pense que « nous » avons changé, car je n’ai pas retrouvé ma béatitude d’alors à l’Athénée, où Alain Bézu reprend VINCENT ET L’AMIE DES PERSONNALITÉS de Robert Musil. Est-ce parce qu’Isabelle Janier ne vaut pas Laurence Bourdil qui incarnait Alpha, espèce de Lulu prostituée de luxe pour messieurs haut placés et protecteurs ? Sans doute son interprétation est-elle moins forte. Mais surtout son personnage, quelque part, ne m’intéresse plus qu’anecdotiquement tant le scandale de telles mœurs s’est banalisé.
Sans doute aussi le metteur en scène a-t-il trop tiré les « personnalités » vers la caricature. Et puis, pourquoi a-t-il tiré vers le contemporain les costumes et l’environnement, qui m’a rappelé, par son modernisme détonnant, le traitement infligé jadis à la MÉNAGERIE DE VERRE par Antoine Bourseiller ? La gratuité de l’univers montré, avec lunette astronomique, squelette préhistorique et objets désignés m’a gêné, comme m’ont frappé les insuffisances dans ce genre d’une troupe qui avait excellé dans des comédies de Corneille, qu’elle avait su rendre intelligible. Il est vrai que pour clarifier MELITE ou LA PLACE ROYALE, il suffisait de mettre en harmonie une analyse littéraire rigoureuse, avec une façon de jouer non conventionnelle. Musil est autrement confus, incernable. Dans le programme du spectacle, l’accent est mis, à juste titre, sur la difficulté à identifier Alpha et son « presque » frère », peut-être amant, (sûrement dans cette mise en scène qui, au contraire, rejette demi-teintes et insinuations au profit d’affirmations) « chercheur en relations sociales ! » En vérité, il est certain que la lecture du Théâtre des Deux Rives manque de branche. Jean-Pierre Klein en Vincent n’est qu’un petit maquereau escroc sans classe  et Isabelle Janier n’a ni grandeur, ni morgue, ni insolence. En un mot, ces personnages ne valent que par la dimension que peuvent leur inculquer leurs interprètes. Ils doivent être ambigus, mystérieux, dangereux. Bézu a voulu nous les rendre clairs et il les a affadis, rapetissés. Ainsi livrés à notre voyeurisme, ils n’atteignent pas. Mais peut-être aussi leur déracinement par rapport à une époque précise, l’entre-deux guerres, l’émergence d’une petite Autriche privée tout récemment de sa famille impériale, de ses processions territoriales et de sa puissance, joue-t-il dans la désaffection que j’éprouve. Cette version manque de poussière. Bref, je crois que Bézu s’est fourvoyé de fond en comble.
N’accusons pas Musil trop vite. Il pourrait bien être de ceux qui ne supportent pas les « traitements », qu’il faut jouer, simplement, en les distribuant bien. Ce qu’avait fait Marie-José Weber, qui n’avait que trop prouvé ensuite qu’elle n’était pas géniale. 

12.01.86 - Ce n’est plus la distribution d’opium aux intellectuels. C’est de la débilité à l’état pur : une gestuelle volontairement étriquée. Un texte dit de façon neutre et pressée, aussi monocorde que possible. Mais c’est de la débilité impeccable. La maladresse heurtée des mouvements est organisée avec une rigueur toute professionnelle. Le travail montré par Pascale Murtin et François Hiffler est parfait. Le parti est assumé.
Et puis, ce qui est dit a une référence absolument exacte culturellement : Géorgie Vasari, peintre, architecte médiocre du seizième siècle florentin, écrivit un livre d’histoire de l’art qui reste un ouvrage précieux pour les chercheurs en la matière. Il y parle, et c’est ce qu’il en dit que nous livre LE GRAND MAGASIN, d’un certain Paolo Ucello, peintre, mosaïste, décorateur et marqueteur florentin des débuts du quinzième siècle qui finit, après des années de recherche dans diverses voies, par se consacrer exclusivement à l’étude de la perspective !
En une heure minimaliste, « La vie de Paolo Uccello » survole cette destinée avec un « langage » irritant, qui doit sûrement recouper une ligne de force puisque la salle du Théâtre de la Bastille était bourrée en ce dimanche après-midi. Il est vrai qu’à la fin les applaudissements n’étaient pas trop nourris. Avant de condamner toutefois cette production Coquet-Penin, il faut réfléchir à la signifiance d’une démarche qui étaye aussi solidement un produit qui, à la livraison, a l’air, quelque part, de se foutre de la gueule du public. Attention de ne pas réagir en vieux con !
 
13.01.86 - « Refusant l’analyse psychologique et l’introspection, Dos Passos », nous dit LE ROBERT, « se définit comme le romancier du comportement humain dans la société, observant les réactions et les gestes, leur donnant un sens par la complexité des angles de vision et la structure même de l’œuvre ».
Très passionné par l’univers cinématographique, il avait fait de New York le personnage principal de son roman MANHATTAN TRANSFER. Ca se résume à peu de choses : les émigrants d’Europe y arrivent plein d’espoir (on est dans la période de 1910-1920), ils se heurtent à une jungle impitoyable et, au terme d’une lutte sans merci pour le « bonheur » identifié à « l’argent », la plupart sont investis par le désespoir et l’idée de suicide s’insinue en eux.
Je n’ai pas assisté à cette phase finale intitulée « La Party », dans le spectacle que Christian Peythieu a tiré de ce roman, se défendant d’ailleurs d’en avoir proposé une adaptation, se vantant au contraire de l’avoir trahi ! Quand, au bout d’une heure et demi de représentation, l’animateur du Studio Berthelot de Montreuil a annoncé le quart d’heure d’entracte, j’ai fui, et je ne saurai donc jamais quel traitement LES CORPS ÉLECTRIQUES, (c’est le titre du spectacle) infligeait aux personnages inconsistants que j’avais sous les yeux pendant quatre-vingt dix minutes, dont une certaine Jane apparemment indifférente aux sollicitations dont les hommes l’accablent, et dont ces mâles ne cessent de prononcer le nom, avec l’accent anglais, toujours sur un ton quémandeur plaintif. Ceci dans un dispositif d’une certaine Pascaline Riccardi, d’une pauvre laideur.
La trahison de l’adaptateur metteur en scène n’a consisté qu’à réduire le texte de l’auteur à quelques phrases citations signifiantes, et à montrer des gens pressés qui vont en tous sens dans une agitation qui aurait une signification si elle était justifiée, explicitée. On comprend vaguement que ces errantes se cherchent sans se trouver. Bon, ce n’est pas très original et c’est confusément présenté.
Après PAQUES À NEW YORK, AMÉRIQUE AMÉRIQUE, et même LA STATUE DE LA LIBERTÉ, cette nouvelle incursion dans la psychanalyse U.S. ne s’imposait pas.
À noter tout de même que les acteurs et actrices ne sont pas mauvais, et qu’ils dansent bien. 

14.01.86 - Quand on lit le générique du T.G.P. new-look, dirigé par Daniel Mesguich, on constate que, sur un effectif de vingt-cinq permanents, il y a deux préposés au « marketing », une préposée à la « promotion » et une attachée de presse. Imaginez par là quelle part du budget doit être consacrée au faire-valoir de l’entreprise. Il y a aussi trois dramaturges, dont on peut se demander en quoi ils ont éclairé Daniel Mesguich metteur en scène sur le personnage de Lorenzo de Médicis, tant l’aspect principal de sa démarche est illisible dans le LORENZACCIO qui inaugure la nouvelle gestion : de tous temps, j’avais cru qu’il s’agissait d’un jeune homme vertueux qui, pour délivrer Florence d’un tyran vicieux, avait choisi de se salir, de s’avilir, de devenir le compagnon de débauche du potentat, afin de capter sa confiance et de pouvoir ainsi l’assassiner. Son dessein était POLITIQUE. Dans le dictionnaire, je lis : « L’échec dérisoire de la Révolution de 1830 dont ce drame est la pathétique illustration, la personnalité complexe de Lorenzo, reflet fidèle de l’âme de l’auteur, et surtout la grandeur tragique de l’épisode, font de cette pièce un des chefs-d’œuvre du théâtre français ! »
Est-ce dû au fait que Redjep Mitrovitsa, à qui le rôle a été confié, n’est pas un grand acteur ? Faut-il incriminer la direction qui lui a été infligée ? Je n’ai RIEN perçu de sa déchirante ambiguïté. Toute sa trajectoire m’est parvenue froide, désincarnée, lointaine, avec des moments gratuitement parodiques. On sait que je n’ai rien, bien au contraire, contre les démystifications. Encore faut-il que les mythes soient lisibles pour que leur contestation soit perceptible. Or ici, les jeux de la révolution et du pouvoir, de l’arbitraire et de la générosité sont réduits à une vision parodique, et les stances du héros, juste avant qu’il commette son crime, le font apparaître comme un débile infantile bien plus que comme un justicier troublé, ayant, au fil d’une amitié nouée à son insu, perdu le goût de l’acte qu’il va pourtant commettre. Le dessein d’une vie contestée dans cette scène superbe est ici ridiculisé, avili, si bien qu’on ne comprend plus du tout pourquoi l’assassin court, une fois la chose accomplie, au-devant d’une mort certaine au lieu de prendre à son tour le pouvoir pour conduire, ainsi qu’il l’avait rêvé, le peuple du Duché vers le bonheur.
Dans un décor unique assez beau dû à Alain Batifoulier, qui signe aussi des costumes souvent magnifiques, les personnages s’agitent au fil d’une mise en scène qui, formellement, est brillante mais qui est beaucoup trop visible avec d’étranges gratuités. Jérôme Angé, qui joue Alexandre de Médicis, a la bougeotte et, dans les scènes à deux, il laisse son partenaire en plan sur la scène, va en coulisse, revient d’un pas jamais psychologique par une autre issue, dit sa réplique, ressort, revient par ailleurs et ainsi de suite sans raison apparente.
D’une façon générale, tous vocifèrent ou chuchotent. Ils n’ont les uns et les autres aucune PRESENCE, ne trimballent aucun ROMANTISME. Ils ne trahissent pas Musset, ILS JOUENT AUTRE CHOSE, à côté de la plaque ! « C’est ce qui est désespéré qui est le plus beau », disait l’amant de George Sand. La désespérance ne transparaît qu’un instant dans les phrases de Philippe Strozzi, quand sa fille Louise meurt empoisonnée. Il faut dire que Sarah Mesguich, qui joue le rôle de l’enfant, doit sans doute à sa parenté avec le metteur en scène d’avoir eu le droit de jouer son petit personnage avec simplicité. Elle dit « je vais mourir » sans connotation psychanalytique. Tout au plus est-elle un peu grassouillette, comme cela arrive parfois aux fillettes de son âge. Mais soyons juste, le père qui lui donne la réplique, Denis Gravereaux, réussit de son côté à être un peu émouvant.
Ah, comme je voudrais être sûr que Mesguich a voulu nous bâiller un canular. Mais non. Ah ! J’allais oublié de dire qu’il a pratiqué des coupures, ce qui aurait été une bonne chose si elles n’allaient pas toutes dans le sens d’une désincarnation du contenu de l’œuvre.

21.01.86 - Ne vous droguez pas, sinon, vous finirez comme « Jeff », déchet d’humanité en manque sur un quai de métro désaffecté, abandonné de tous, y compris  d’une copine en « voyages » qui, sous l’influence d’une bonne « Marie » distributrice de cafés aux clochards, rentrera au bercail malgré l’amour que continue de lui inspirer le paria.
L’auteur, Yves Heurté, se plaint dans le programme des coupures pratiquées à son insu dans son texte par les metteurs en scène Antoine Liebayle et Maryse Degoutin. C’est une production de la Comédie de Lorraine.

22.01.86 – Elles sont deux, ils sont trois, et en vérité ils sont n’importe qui, vous et moi, invités à un repas entre amis, où il faut meubler la conversation, avoir l’air content, joyeux, tout en restant suffisamment superficiels pour que ça se passe sans vagues. Les répliques fusent entre ces cinq personnes qui s’affublent de prénoms changeants et qui bouffent, dans le désordre, un pantagruélique repas, en réalité plusieurs repas, car dans cette BAIE DE NAPLES, la notion de temps est oubliée, on nage dans une irréalité intemporelle.
Evidemment, le spectacle de Joël Dragutin fait penser à L’APOLOGUE d’Azerthiope, mais la charge critique est chez lui moins violente. Il ne dépasse pas, lui, l’aimable niveau d’un divertissement pour bourgeois se chinant entre eux. On s’amuse, on rit, on admire la solidité apparente des estomacs des acteurs. L’absurde gentil de l’univers illustré est plaisant. Ca n’est pas vulgaire. Ca n’est pas loin du boulevard. Ca manque peut-être d’anecdotes en contrepoints. (Petit Mathurin)

PROMENADES  CULTURELLES

23.01.86 – J’ai dû aller jusqu’à l’Espace Tonkin, à Villeurbanne, pour assister au dernier spectacle d’Hector Malamud, Benito Gutmacher et Carlos Trafic : THE PROVOCATION OF SHAKESPEARE, traduit en français par LE DEFI A SHAKESPEARE !
Interprétant et s’échangeant tous les rôles, les trois lascars jouent HAMLET. Dans un coin, il y a un téléphone qui, de temps en temps, sonne. C’est l’auteur qui intervient pour se plaindre qu’on le trahit. En effet, les bougres s’en donnent à cœur joie avec un irrespect plein de santé, accumulant les gags avec, généralement, beaucoup de bonheur. Loin des pièges du one-man-show, leurs personnalités différentes se complètent et s’épanouissent en un délire collectif qui passe très bien.
Il est seulement dommage que la régie du spectacle ne soit pas impeccablement propre, ce qui fait que les enchaînements manquent de rigueur. Le fait que la salle soit un gymnase pour basketteurs plutôt qu’un théâtre, et qu’ils soient venus les mains dans les poches avec seulement une valise d’accessoires et seulement à quatorze heures, et qu’ils n’aient pas eu le temps de répéter alors qu’ils n’avaient pas joué depuis trois semaines, n’est pas une excuse. J’aimerais qu’ils fassent subir le même traitement à une de ces œuvres de Shakespeare que nos docteurs veulent rendre signifiantes à contre intentions, telles LA TEMPETE, LE MARCHAND DE VENISE,  CORIOLAN, LES  RICHARDS et autres… Bref, une de ces pièces où il y ait le « peuple » et les « grands ».

24.01.86 - Pour la deuxième fois me voici à Grenoble. Cette fois-ci, c’est au Théâtre Municipal qu’Yvon Chaix propose à un public singulièrement clairsemé (j’assiste à la deuxième d’une série de cinq séances en « reprise ») Italie RACONTE, quelque chose qui ressemble, a justement écrit un critique, à « un bout à bout de rushes de films italiens des années cinquante »…
À lire ce que le réalisateur a fait imprimer dans son programme, je m’attendais à une exploration des nouvelles annoncées, paraît-il, de Pasolini, Sciascia, Moravia, Pirandello, etc., dans un style de type VARIETA ; mais Yvon Chaix n’est pas Ascaride, et son entreprise, beaucoup plus exigeante, vise plus haut. S’il avait, lui-même, davantage de présence, et si les textes qu’il joue avec Elena Pastore avaient été choisis plus politiques, on trouverait plutôt comme référence un Dario Fo… en moins drôle, car on ne rit pas beaucoup durant la séance qui, après un monologue de douze minutes devant le rideau, nous amène, dans un décor de campagne dénudée, à suivre les méandres d’un couple à bord d’une Fiat spectaculaire, sous les ordres d’un metteur en scène, dont la voix étonnamment sonnante arrive de derrière les spectateurs.
L’entreprise saucissonne malheureusement les anecdotes et fait beaucoup trop appel à la culture, supposée acquise à l’avance, des auditeurs. Ce qui m’est raconté ne m’a pas paru très lisible et le discours tenu ne m’est guère parvenu. Je garderai de cette affaire le souvenir de quelques belles images, rendues « brouillardeuses » par trois rangées de rideaux de tulle, et celui de la ressemblance d’Yvon Chaix avec Buster Keaton. J’ai été agacé plutôt par l’exubérance italienne d’Elena Pastore, quand elle incarne la star sur le retour ou l’inévitable prostituée romaine. Une scène de pantomime sur une musique guillerette, dans le style Roman-Photo du Royal de Luxe, est réussie. Dans l’ensemble, l’affaire ne valait pas le voyage. Elle ne s’est pas suffisamment souciée de « rapprochement » (en opposition à « distanciation »). Elle sent un peu son « complot ».

25.01.86 - Au Théâtre de la Platte, à Lyon, le public n’est pas clairsemé et, une demi-heure à l’avance, la petite salle commence à se remplir. Vers vingt-et-une heures, l’administrateur ne sait plus où donner de la tête pour placer les gens et on en assoit même sur le plateau. Il faut dire que Capezzone reprend ici un de ses grands succès, et qu’il joue une œuvre en français lyonnais. Le chauvinisme joue donc son rôle dans cet engouement. À part ces gens, il y a sur la scène un piano, une machine à coudre, quelques oripeaux suspendus à des cintres, un meuble avec quelques objets et un portrait. Le tout de style rétro, comme est rétro la cage suspendue aux cintres et le rideau rouge replié dont on devine qu’il va tomber plus tard, pendant le spectacle. Pas d’autre décor. Le mur noir du théâtre en fait office.
À l’heure dite, on voit entrer par la salle une femme de ménage affublée en Madame Michu et avec la tête de Benny Hill, le comique anglais de la télé. Elle a l’air surprise de voir du monde : « On vous a laissés entrer ? », s’étonne-t-elle ! C’est que son ménage n’est pas fini et qu’il faut qu’elle fasse vite avant l’arrivée du comédien qui va jouer la pièce et qui ne saurait tarder, vu l’heure qu’il est. C’est le sujet de BENOIST MARY STORY. Pendant quatre-vingt-dix minutes, nous allons attendre l’arrivée de cet artiste qui est supposé jouer une œuvre « qu’il faut avoir fait des études pour comprendre », et la matrone va s’épancher dans notre giron en nous racontant des histoires, son histoire, des anecdotes, dont quarante pour cent sont empruntées à des textes lyonnais de la fin du dix-neuvième siècle, écrite par Benoist Mary, et soixante pour cent du crû de Christian Capezzone, qui incarne, en travesti, la truculente jacassière. Ce parler lyonnais, en vérité, c’est surtout un accent qui n’est pas loin du vaudois et en a la saveur. Capezzone y ajoute des déraillements verbaux, un peu comme fait Muche.
Et le tout est incontestablement très drôle, parfois à la limite du boulevard et du chansonnier, mais jamais vulgaire, et surtout ne donnant jamais l’impression du one-man-show. Capezzone ne joue pas à la performance. Il incarne tout bonnement son personnage, avec naturel, dialoguant avec le public tout simplement. Il a l’air d’être chez lui. Il y est en vérité. C’est un bel acteur qui n’a rien à voir avec ceux du complot.

28.01.86 - Slawamir Mrozek appartient à cette catégorie de dissidents des Pays de l’Est qui doivent au fait d’avoir choisi de vivre exilés en Occident, de bénéficier de la faveur des comploteurs parisiens. Sa dernière pièce, LE RÉSIDENT, ne répond en effet à aucune des règles exigées par nos médiateurs ordinaires : son intrigue est ultra lisible, je dirai même qu’elle est simpliste, et la mise en scène de Georges Werles, dans un décor sans ambiguïtés d’André Acquart, est d’une honnêteté décourageante pour les détecteurs de deuxième et de troisième degré. Par-dessus le marché, les acteurs jouent avec simplicité, comme si ni Vitez ni Mesguich n’avaient jamais enseigné. Il est vrai que cela se passe au Théâtre des Mathurins, à la frontière du boulevard.
Quoi qu’il en soit, Maurice Barrier, qui s’est fait la tête de Lech Walesa, a été arrêté par les autorités, mais Victor Garrivier, qui s’occupe personnellement de ce prisonnier spécial, ne l’a pas enfermé comme ses camarades dans une prison infecte, mais dans un somptueux château, où il a tous les biens de ce monde qu’il pourrait rêver : alcools, bouffe, nanas. Et le vilain, tout en profitant de ces plaisirs, n’est quand même pas content. Il faut dire que son privilège est forcément suspect aux yeux de son vieux compagnon André Weber, qu’on sort de sa cellule entre deux séances de torture pour lui rendre visite, comme à ceux de Monseigneur Igor Tyezka, qui subodore quelque chose de pas très catholique dans son comportement. En effet, le héros a péché. Il a succombé au charme très offert et, avouons-le, diaboliquement tentant, de la petite pute, Marianne Basler. Heureusement pour la morale, la jeune personne a des états d’âme psychologique, quand elle découvre une lettre dans laquelle son amant avoue à sa femme légitime son moment d’égarement ! Elle s’enfuit dans le parc. Il s’aperçoit alors qu’il l’aime et court derrière elle. Mais c’était justement par là qu’il ne fallait pas aller. Les gardes tirent. Au cours d’une sobre cérémonie funèbre, le souvenir du grand homme sera évoqué avec émotion. Voilà ! L’ai-je bien raconté ? Que dire de plus ?

07.02.85 - Je l’avoue avec honte : j’ai craqué ! J’étais venu à midi sur la pelouse de Reuilly dans l’esprit d’assister à l’intégrale de WALLENSTEIN, qu’Anne Delbée présente sous un chapiteau en annonçant clairement que cela dure de midi à minuit ! J’ai vu la première partie, qui dure environ trois heures et qui s’appelle LE CAMP DE WALLENSTEIN, sur quoi on nous a octroyés un entracte d’une heure, pendant lequel j’ai fait une ballade au bord du lac de Daumesnil gelé.
J’ai vu la deuxième partie qui dure seulement une heure et demi et qui s’appelle LES PICCOLOMINI ! Quand on nous a annoncés après ça un entracte de deux heures au cours duquel on nous servirait du veau aux olives, une endive au jambon, une tarte aux pommes et un quart de vin rouge, j’ai renoncé. Quelques heures plus tard, bien au chaud dans mon lit, j’ai eu un frisson en pensant que je pourrai y être encore. Il était vingt-trois heures. Je venais d’éteindre ma télé sur la vision de Bébé Doc Duvalier arrivé dans sa résidence d’exil sur les bords du lac d’Annecy, gelé lui aussi !
Pourquoi ai-je ainsi fui ? D’abord, sans doute, parce qu’il faisait sous la tente édifiée par la compagnie un froid d’autant plus rigoureux qu’il faisait moins sept dehors et que le chauffage avait… gelé ! Aucun spectacle au monde ne justifierait que je crève d’une pneumonie. « Voir Naples et mourir », déjà j’exprime des réserves, mais « voir Wallenstein et trépasser », je suis formel, c’est NON ! Et d’abord parce que je ne suis pas sûr qu’il était justifié de ressusciter cette grande machine de Schiller, drame historique construit autour d’un héros « providentiel » qui voulait détacher à son profit la Bohême de l’empire germanique, non pas, soyons clair, pour arracher le peuple tchèque au joug de l’oppresseur allemand, mais tout bonnement par ambition personnelle. Autour du noble sûr de soi et plein de morgue, les vassaux s’offrirent en gages d’inconditionnelle fidélité, mais quand l’empereur, qui n’est pas si con, commence à réagir, on voit bien que le puzzle des trahisons probables commence à s’assembler.
Le titre annoncé de la troisième partie interdit d’ailleurs tout suspense et le moindre doute puisqu’elle s’intitule : LA MORT DE WALLENSTEIN ! Sauf erreur, cette partie-là dure quatre heures trente ! A part une curiosité culturelle, cette affaire ne me concernait donc en rien. Du moins aurais-je pu être conquis par la mise en scène. Or là, c’est une déception gravissime qui m’a envahi car le spectacle est mauvais, mal joué par des acteurs ringards qui ont été dirigés de façon ringarde, complètement classique comme on l’entend dans les matinées scolaires. C’en était même incroyable de les voir hurler en cachetonneurs peu investis par ce qu’ils faisaient. Cela avait mal commencé dès le début par une manipulation assez maladroite de marionnettes conçue par Alain Recoing, signifiant les armées en présence, leurs chocs et les charniers qui en résultaient. Cette exposition de la situation politique n’est malheureusement pas seulement montrée, mais explicitée par un discours que profère Alain Recoing lui-même. Il est à chier. Ca ne dure pas très longtemps. Mais ensuite rien ne se rachète. C’est bien triste.
N’y a-t-il rien de positif à dire ? Si : le dispositif en éperon est beau, sombre et brillant, malheureusement glissant (nous avons eu droit à quelques chutes) et les tentes de l’armée, au fond, ont l’air de pyramides. Et puis Pascal Tedes, qui joue le personnage de Wallenstein, a son propre style de jeu dans le registre de la suffisance. Il a, lui, de la présence. Il dégage une certaine force.
J’allais oublier de dire que nous étions une trentaine de spectateurs vers midi trente… Et que je ne suis pas le seul à m’être tiré vers dix-sept heures trente…

08.02.86 - Il était amusant d’aller revoir LES NONNES de Eduardo Manet, lors même que HAITI tient le haut du pavé de notre actualité.
La pièce, en effet, y a été située par l’auteur cubain dissident, en 1791, au moment de la fameuse révolte des esclaves. Une riche propriétaire veut fuir la ville de Port-Au-Prince que les révoltés ont mis à feu et à sang. Trois obligeantes religieuses lui ont proposé leur aide. Cette nuit, un bateau les emmènera toutes les quatre vers des contrées moins agitées. La Seniora est venue avec toutes ses richesses transportables. Le vrai dessein des charitables nonnes était de la dépouiller et de l’assassiner, ce qu’elles font effectivement.
L’exposition écrite par le poète n’est pas limpide. Le contexte est supposé connu du public. De même que je n’ai pas repéré dans le texte s’il s’agit d’authentiques porteuses de cornettes saisies par l’appétit du lucre, ou de repris de justice mâles déguisés pour perpétuer leur forfait. Quoi qu’il en soit, dès sa création il y a près de vingt ans au Théâtre de Poche, l’œuvre a été jouée par des hommes, et c’est encore le cas dans la mise en scène de Jean-Manuel Florensa, directeur du THÉATRE DE FEU de Mont-de-Marsan, celui dont j’avais dit il y a quelques années que ce qu’il avait de plus remarquable était son attachée de presse !
Ce n’est pas une réalisation géniale. Le trou à rats dans lequel sont réfugiées les fuyardes n’est pas assez sordide, et pourtant sur ce point la pièce est très explicite. L’atmosphère de danger investissant l’espace clos de l’action n’est pas bien mise en gros plan. Elle manque de présence. La femme riche n’est pas montrée assez terrorisée, et le fait qu’elle soit incarnée par la belle Marie Rouvray me semble une erreur. Il faudrait une grosse femme, suant de peur, accrochée à ses bijoux et non pas cette calme personne, très proprement vêtue, qui trimballe avec elle une sérénité de bonne conscience authentique. Pendant la première demi-heure, j’ai eu peur car les trois acteurs me paraissaient en faire trop et assez malhabilement.
Et puis, je dois l’avouer, la démesure de Jean-Claude Falet en Sœur Angela, de Didier Roset en Sœur Inès, et surtout de Jean Darie, incroyable Mère Supérieure, a eu raison de mes réserves et, surtout dans le deuxième acte de la Parabole, je me suis laissé porter avec plaisir par l’anecdote au premier degré, si bien qu’en fin de compte, j’ai applaudi avec sincérité à cette lecture sans surprises ni génie de la pièce, tant ses serviteurs acteurs ont su l’assumer en payant comptant. Finalement, le spectacle du Théâtre de Feu est honnête, efficace. Il sert l’œuvre. Il paraît que Manet, qui a vu le spectacle, en était content. Ca ne m’étonne pas. Il n’y a aucun « complot » là-dedans.



13.02.86 - Arrivé à Nantes, je constate que le Théâtre Équipe joue aussi LES NONNES, mais ce n’est pas ça que je suis venu voir. LA CHAMAILLE m’a convoqué pour me montrer sa dernière création collective qu’elle a appelée « APRES DISSIPATION DES BRUMES MATINALES », discours, sinon réflexion, sur le théâtre, ou plutôt sur les questions que se posent les comédiens de la troupe.
On peut en gros résumer la démarche par les célèbres mots de Godard : « Je ne sais pas quoi faire, qu’est-ce que je peux faire ? » Chacun y va de sa recherche, parfois en solo, le plus souvent en scènes d’ensemble, à travers des textes de Shakespeare, Flaubert, Lewis Carroll et quelques autres. Le spectateur est soumis au petit jeu bien connu d’essayer de trouver quel écrivain se cache sous les répliques, tâche d’autant plus difficile cette fois-ci que les textes de liaison et les rajouts  écrits par Claudine Hunault, Yvon Lapous et Hervé Tougeron sont beaux, poétiques, et comme écrits avec une plume d’auteur. Ceci est un grand compliment, puisque d’habitude la faiblesse de ce genre d’entreprise, ce sont justement les choses dites en langage ordinaire.
Il paraît qu’en se questionnant ainsi, la Chamaille a exorcisé ses doutes et qu’elle est prête maintenant à aborder des œuvres contemporaines. Dont acte et tant mieux, car sur le fond je ne suis pas trop d’accord avec le propos, qui ne manque pas de suffisance. Si ces jeunes gens n’ont rien à dire (il y a une réplique qui s’exprime à peu près ainsi : « Que peut-on dire et comment le dire bien ? »), on est tenté de leur suggérer de se taire.
Mais il serait injuste de contester le spectacle qu’ils proposent, qui d’ailleurs est assez réjouissant pour un vieux professionnel de l’art drama pour qui les hésitations d’un acteur en répétition, les états d’âme d’un metteur en scène et les frustrations d’un régisseur sont monnaie familière. Remarquables bêtes de théâtre, avec un sens aigu de l’efficacité, les trois susnommés plus Gilles Blaise et Serge Le Lay impriment à la représentation un rythme sans temps morts. Ils ont l’art des ruptures. Ils tiennent leur public en haleine, MOI y compris, sans failles, quatre-vingt minutes durant. Décors, costumes, travail de maquillage, tout est remarquable. Cette équipe a vraiment atteint un haut niveau de professionnalisme. Maintenant qu’elle a raconté l’histoire de sa relation au théâtre, on l’attendra sur un thème plus fort.

15.02.85 - Admirable, sublime, concernant, bouleversant par instants, drôle, c’est du théâtre à l’état pur et du théâtre exemplaire, ramené à sa réelle dimension que je ne cesse de rabâcher comme étant sa seule issue d’avenir : l’acteur en chair et en os, VIVANT, en danger sur une scène devant des spectateurs eux aussi vivants.
Ne croyez pas que les SEPT LECONS DE LOUIS JOUVET À CLAUDIA SUR LA SECONDE SCENE D’ELVIRE DU DOM JUAN DE MOLIERE, soient touchantes seulement pour les professionnels de l’art dramatique. Ils y puisent, naturellement, des plaisirs particuliers, surtout ceux qui, âgés comme moi, ont connu le « Maître », qui était fort bavard et aimait s’écouter parler. Le rapport « professeur à élève » tel qu’il existait au Conservatoire il y a une cinquantaine d’années, fait de respect du jeune pour le monstre sacré distillant une parole jamais contestée, introduit déjà une notion plus universelle.
Le professeur oriente. Il sait. Ou plutôt sa recherche, si elle engendre des doutes, n’est périlleuse que pour lui, intimement. L’élève, le disciple, déploie des trésors de bonne volonté pour LUI plaire, LUI obéir. En fait, tout le spectacle est une dialectique entre le cas particulier : il s’agit d’une élève comédienne qui cherche à incarner le personnage complexe d’Elvire sous la direction d’un Jouvet qui approfondit peu à peu son approche du rôle. Et une réalité plus générale : un hymne à l’effort, à la lutte avec soi-même vers la recherche d’une perfection aux limites toujours reculées. Il y a de l’ascèse, du religieux dans l’entreprise. À travers une « lecture » de sa scène à chaque fois enrichie et parfois modifiée, c’est le modelage de l’élève par lui-même, ne se contentant JAMAIS du but atteint tant que la réalité absolue n’est pas obtenue, qui est ici montrée. L’élève comédienne y est comparable à une nonne recherchant l’extase et finissant par là trouver à force d’emprise sur soi-même. Naturellement, la période de ces leçons, l’hiver 1940, puis mai 1940, enfin septembre 1940, le fait que l’apprentie soit juive, ajoutent une importante dimension, car il est extraordinaire de voir ces êtres entièrement investis par cette quête alors que les spectateurs savent ce qui se passe à l’extérieur.
Jamais cette volonté de maintenir l’Art à sa place ne semble dérisoire. Il n’en est d’ailleurs pas question. Le maître Jouvet et son élève Claudia font abstraction de tous les autres problèmes que celui dont il s’agit expressément ici. Comme s’ils n’existaient pas. Brigitte Jacques, qui a mis en scène ces leçons avec une rigueur, une pudeur et une économie de moyens admirables, s’est contentée d’un exposé neutre des dates et, à un moment, lointaine, derrière la porte un instant entrouverte du rideau de fer, de la voix d’Hitler, vociférant devant ses foules célèbres, pour que soit située cette étonnante ascension vers l’accomplissement d’une entreprise pathétiquement stérile quelque part. C’est prodigieusement, une reconnaissance de la volonté humaine à tenir sa barre ferme malgré les orages. C’est la devise : je maintiendrai. Quand, dans la dernière leçon, l’élève va enfin jusqu’au bout de sa scène, et la joue de façon convaincante, émouvante et présente pour nous, le maître dit simplement « c’est bien », et on a les larmes aux yeux parce que c’est la plus belle récompense qu’il pouvait accorder.
Bien sûr, il y a aussi pour les gens de théâtre, une leçon à tirer, à l’heure où tant de comploteurs ont détourné l’enseignement de sa voie véritable, malhonnêtement, « suicidairement ». Car tout dans cette appréhension du rôle est HONNETE, vise à la sincérité. Le triomphe fait au spectacle a valeur de d’avertissement pour tous les docteurs en obscurantisme. Comme si, quelque part, ce spectacle sobre annonçait le renouveau du vrai théâtre.
Philippe Clévenot incarne Jouvet en grand acteur. Il n’est pas tombé dans le piège de l’imitation vocale caricaturale. Tel  son personnage, il s’est refusé la facilité. Mais a la silhouette de Jouvet, ses gestes, ses attitudes, et, peut-on dire, sa pédanterie. Il dégage l’aura d’un grand acteur, de ceux qui s’imposent par un rayonnement inexplicable. Et il faut rendre hommage à Maria de Medeiros, qui sait admirablement jouer, de l’imperfection à la perfection, d’une trajectoire certainement très difficile. Les deux comparses sont médiocres, donnant en répliques Dom Juan et Sganarelle sans s’investir, à dessein certainement.

18.02.86 - Le TERMINUS HOPITAL de la Mie de Pain a pris du poids depuis deux mois. Ce qui manquait au spectacle quand j’en avais vu un filage d’approche à Antony le sept décembre dernier, à savoir qu’il soit non seulement divertissant, mais quelque part important, s’est installé. Maintenant on rit beaucoup, mais en vérité on assiste à un spectacle singulièrement méchant, à la limite à un spectacle sur la torture. Je me demande s’il ne serait pas interdit dans certains pays. Car ce médecin cinglé qui cherche la « Panacéïne » en l’expérimentant sur des malades éternellement victimes avec l’aide d’une infirmière impitoyable, on ne peut pas s’empêcher d’y voir quelque chose du fameux Docteur Mengele. Il suffirait d’habiller le toubib en SS, et les patients en pyjamas rayés (ce qui est presque le cas), et vous auriez la même représentation dans l’esprit du DICTATEUR de Chaplin.
Je veux dire par là que ce TERMINUS HOPITAL, au terme d’une recherche partie des fantasmes de chacun, est devenu FORT. Plus jamais le gag n’y semble être fait pour le gag en soi. Tout y est justifié. Le trop-plein d’accessoires a été liquidé. Le discours est devenu presque entièrement gestuel, avec des morceaux de bravoure superbes. À ce niveau, j’avais détaché du groupe en son temps l’étonnante prestation poétique de Philippe Barrier. Presque aussi efficace est maintenant celle du « clown » Gérard Chabannier : il a affiné son personnage en en faisant un fumeur impénitent, que seules soulagent d’un cancer terrifiant les cigarettes qu’il planque. Il a une étonnante scène de commedia dell’arte, où il s’auto interdit de toucher à un paquet de cigarettes en se tapant sur les doigts avec une baguette, qui est du grand art. Léa Coulange n’a pas, par contre, réussi à transcender son personnage de pétomane. Du moins parle-t-elle moins, minaude-t-elle peu. Mais omniprésente, elle introduit un élément de gêne qui, devenu mineur, se ramène à un contrepoint discret. Quant à Jean-Marie Molines, le gros plan de son opération à crâne ouvert donne de la consistance à son personnage auto-meto. Bref, le petit monde sur lequel règnent les médicastres n’est plus composé de farceurs, mais de gens qui résistent, et le font de telle sorte que cela NOUS fait rire.
Une dimension continue toutefois à manquer : la souffrance de ces « malades » n’est guère perceptible. Certes, ils ne pètent plus de santé comme il y a deux mois, mais on ne les sent pas avoir MAL. C’est peut-être dommage. Mais ne soyons pas chiens. TERMINUS HOPITAL classe LA MIE DE PAIN à un haut niveau. Tant mieux !

23.02.86 - Pas très exaltant D’AMOUR ET D’EAU FRAICHE, du « Théâtre à Bretelles », accueilli au Lierre. Une entreprise dont on imagine mal comment elle a pu être entreprise. Non que le thème du vieux gardien de musée qui cherche à se rappeler sa vie écoulée soit sans possibilités d’intérêt. Mais justement, son passé de matelot est évoqué sans art, et on a vraiment envie de penser que, s’il ne se rappelle rien, c’est parce qu’il n’a que du vide à faire ressurgir !
Pourtant, il y a des moyens mis en œuvre. Anne Quesemand qui a fait le texte et la mise en scène, s’est entourée d’un peintre scénographe, Laurent Berman, qui a créé un environnement laborieux mais pas sans astuces, et d’un musicien compositeur, Luc Le Masne, qui appartient à l’école que j’affectionne particulièrement de Paul Dessau ! Annick Hémon et Annie Papin chantent les « songs » avec des voix justes et fortes, contenues par un orchestre de six musiciens, pas moins. Marie Marczakne ne semble pas s’amuser beaucoup dans le rôle de la sirène, et Serge Bourrier encore moins dans celui du vieil amnésique.
Voilà une affaire qui ne se prend pas pour de la merde, et dont l’inutilité est pathétique. Cette « poésie »-là est celle de gens qui n’ont rien à dire.

24.02.86 - Voici qu’au Théâtre Marie Stuart, les places sont maintenant numérotées. Un placeur rémunéré au pourboire, précise une pancarte à l’entrée, vous impose un siège, mais ceux-ci ne sont pas pour autant devenus plus confortables qu’avant et ils requièrent de la part des spectateurs, vues les positions qu’ils imposent aux jambes à qui toute détente est interdite, des colonnes vertébrales en béton.
Le THEATRE DE JARNISY, compagnie implantée en Lorraine, côté mines et sidérurgie, s’amuse sur la petite scène à jouer CASSE PIPE, « plongée dans la langue de Céline », celle du provocateur verbal, tellement drue, imagée, argotique, qu’il a semblé nécessaire aux réalisateurs de distribuer un glossaire aux spectateurs. En vérité, cet instrument serait sans doute moins utile si Didier Patard et Yves Thouvenel, dirigés par Bernard Beuvelot (ce ne sont pas des noms très mosellans) n’étaient pas aussi… parisiens. Car ils cèdent à ce qu’ils croient être la mode, s’échangeant les rôles et les multipliant sous leurs épaules. Cela passerait si l’un d’entre eux seuls incarnait avec clarté les partenaires de l’engagé volontaire dans l’armée, qui se retrouve coincé par la vulgarité régnante au dix-septième cuirassiers en 1912, Céline lui-même en fait, agressé par ses incorporateurs, victime d’un bizutage cruel. Mais c’est alternativement que l’un et l’autre sont le Maréchal des logis Rancette, le brigadier Le Meheu et tout le corps de garde… qui a oublié le mot de passe pour accéder à la Poudrière du quartier La Trémouille. Ce jeu d’alternance inutile vise, bien sûr, à signifier que cette violente dénonciation de l’univers militaire part d’un texte littéraire et non théâtral. J’aurais préféré des voies plus astucieuses, et notamment que l’incorporé ait l’âge de son personnage. Car ces deux acteurs-là, vêtus en cuirassiers à cheval, comme on en voit encore sous la vocable de gardes républicains, ne sont pas des jeunes gens. Un rapport essentiel de l’œuvre me paraît ainsi avoir été sacrifié. Reste que ce « voyage au bout de la connerie » se laisse voir et entendre. Il ne dure que soixante-dix minutes.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Vendredi 26 janvier 2007
26.02.86 - La politique-fiction est un genre périlleux que guette le danger d’infantilisme, quand le monde décrit est visiblement sorti de l’imagination d’un auteur ayant accumulé des lieux communs dans son inconscient. Dans PROCÈS D’INTENTIONS, Richard Dorland multiplie les données à priori : nous sommes deux jours avant les fêtes qui célébreront l’an deux mille, dans un monde unifié où les hommes sont abêtis par la distribution du bonheur par pilules et l’omniprésence d’une télévision flic, et où un astucieux système dit de « carte de vie » comporte vingt volets qui sont arrachés chaque fois que l’impétrant tombe malade avant soixante ans ; au-delà, chaque volet restant donnera droit à une année de survie, pas une de plus. Ainsi sont résolus les problèmes de la multiplication des gens qui se font soigner pour un oui ou pour un non, et du même coup ceux que posent le trop grand nombre de retraités. Or justement, une ancienne Première Ministre déchue est poursuivie pour avoir laissé vivre une jeune fille qui lui était chère en la dispensant de carte de vie, ce qui est l’exclusif privilège de la Nomenclatura. Et voilà que les procès ne se font plus avec un tribunal constitué, mais par une conversation entre l’accusée et un juge unique qui statuera en son âme et conscience. Et en l’occurrence ce connard (Robert Marcy) croit qu’il est libre d’appliquer la sentence que lui dictera son appréciation. Or, paramètres supplémentaires, il a apparemment bien connu, jadis, l’inculpée, et même probablement nourri un sentiment pour elle, et d’autre part une révolte au Tibet bloque pendant vingt-quatre heures tous les habitants de la planète là où ils sont pendant vingt-quatre heures, si bien que le tête-à-tête entre les deux personnages sera sans rémission et que la politicienne en profitera pour infléchir le jugement vers l’acquittement. Mais, bien sûr, des yeux et des oreilles cachés surveillent le bon comportement du magistrat qui découvre ainsi avec stupéfaction qu’il n’est pas libre. Le naïf est obligé de condamner à mort sa patiente, ce qui la fait hurler de rire, car elle a ourdi, du fond de sa prison, un complot qui va liquider tous les dirigeants de la terre réunis pour une petite fête dans une île. Boum ! Et elle reprendra le pouvoir. Justement, c’est ce que le numéro un voulait lui faire avouer. Le petit juge est « félicité » pour avoir su obtenir cet aveu. Il est effondré ! A ce moment, crac, changement d’ambiance : la « ministresse » devient médecin d’un hôpital psychiatrique et le juge est tout bonnement un malade sur lequel on vient d’essayer de ce traitement de choc. La psychiatre est enchantée du résultat.
Faut-il, après ce résumé, commenter la pièce ? Les intentions en sont louables et les situations pourraient peut-être, prises une à une, se justifier. Sûrement même. Mais c’est l’édifice inventé par l’auteur qui souffre de gratuité. Denise Bosc, solide matrone, et Robert Marcy, tout fluet, jouent avec conviction dans un décor design de Mario Franceschi et une mise en scène de Yannis Iordanidis. Ca dure soixante minutes.

27.02.86 - Pas mal, LA MAISON DE BERNARDA ALBA du Théâtre des Chimères, pas mal du tout, et en tout cas, honnête, fidèle à l’œuvre de Lorca, ne cherchant pas à la relire entre les lignes, se souciant seulement de lui en restituer l’atmosphère, la force, le message. La troupe, qui nous vient de Bayonne, avec ce respect si rare, joue la pièce avec conviction, les neuf actrices se laissant guider par les sentiments décrits par l’auteur. On se laisse aliéner par l’anecdote, même si, culturellement, elle semble dépassée dans nos pays occidentaux. C’est dans le Monde Arabe, maintenant, qu’elle serait utile. Ici, on ne peut qu’espérer : « Plus jamais ça ! » Jean-Marie Broucaret, le metteur en scène, a fait appel à André Acquart pour le décor et les costumes. Ce vieux routier a lui aussi choisi la carte de la fidélité.

12.03.86 - LES PASSIONS SELON SAINT FLOUR d’Arlette Namiand sont devenues PASSIONS tout court entre le moment où j’ai reçu l’invitation du Théâtre de la Tempête et celui où je me suis rendu à la Cartoucherie. Du même coup, le texte clair de la brochure qui racontait l’anecdote authentique de cette femme, tondue à la libération, qui s’était enfermée avec ses deux frères dans sa maison jusqu’à ce que les gendarmes interviennent en 1983, est devenu un discours abscond qui, à mon avis, reflète plus les préoccupations du metteur en scène Jean-Paul Wenzel que celles de l’auteur Arlette Namiand. Il s’agit en effet, sur la scène, d’une variation poético-théâtrale qui ne s’abaisse pas à raconter l’histoire. De même qu’on ne nous dit pas quel rapport il y a entre la jeune novice qui, pendant un quart d’heure au début, nous balance des stances propres à nous faire penser que l’Église ferait mieux de ne pas en vouloir en son sein, et la pute à boches qui va expier pendant quarante ans en recluse ce que ses contemporains ont estimé être ses crimes. Ou plutôt, en écrivant ça comme ça, je me rends compte qu’il y a quelque part une parenté, entre les deux destinées. Mais, Bon Dieu, ça ne m’a pas sauté aux yeux pendant le spectacle.
Qu’en dire, de ce spectacle, qui vise à théâtraliser la situation originelle au point de faire apparaître comme une répétition la scène chère à Augusta, l’héroïne, de ses rapports avec Hans et de ce qui s’en est suivi ? « On reprend », dit-elle constamment pour signifier un éternel rabâchage, qui serait diablement intellectuel si Hélène Vincent n’était une bête de théâtre capable de rendre concret n’importe quoi. Si cette fille-là récitait le bottin, je l’écouterais. Je l’ai donc écouté ainsi que ses partenaires Jean-Louis Hourdin et Olivier Perrier. Claude Bouchery et Marie-Paule Sirvent, qui représentent le monde extérieur, n’interviennent qu’à vingt-deux heures quinze, ce qui m’a fait trembler sur la durée de l’entreprise, mais à tort, car leurs prestations sont brèves et efficaces. La novice, Nicole Dogué, est une mulâtresse, on se demande bien pourquoi, mais baste ! Pourquoi pas ?
Le décor de Vincent Lombard, avec un truc qui transforme un praticable en mur grâce à un moteur secret, ne manque pas d’astuce. La musique de Hugh Levick racle les violons dans l’aigu, non sans risque pour les tympans fragiles.
À part ça, que dire de ce jeu à l’état pur autour d’une situation qui aurait peut-être mérité une réflexion moins gratuite ? Franchement je ne sais pas. Ce genre d’entreprise m’est décidément étranger

VA ET VIENT ICI ET LÀ

14.03.86 - Martine Paschaud dirige, dans la vieille ville, le Nouveau Théâtre de Poche de Genève. Elle y a monté LA RONDE d’Arthur Schnitzler dans un décor de Roland Deville, qui est à la fois rue, chambre, lieu public et privé alternativement, avec en fond un tourniquet signifiant qui se met à tourner entre deux « aventures », ponctuant, rythmant ainsi « la ronde » des couples provisoires aux étreintes fugitives jamais satisfaisantes. Le principe de l’œuvre est simple : une « rencontre » entre un homme et une femme, le dialogue AVANT l assouvissement sexuel, l’acte étant ici symbolisé par un noir sur musique tonitruante de valse de Ravel, puis le dialogue bien différent d’APRÈS, puis un seul des partenaires s’en va et l’autre entreprend une nouvelle affaire. Après le second assouvissement, c’est l’autre qui attendra un autre partenaire et ainsi de suite.
Le spectacle aurait pu être scabreux. En vérité, il est, dirai-je, d’un érotisme pudique qui ne manque pas de charme, à travers les prestations de Hélène Firla, Heidi Kipfer et Yvette Théraulaz, trois femmes pas très jeunes qui ne manquent l’une ni de branche, l’autre ni de coquetterie mutine, la troisième ni de sournoiserie. En l’espèce, ce sont les femmes qui mènent le jeu, les homme se contentant, du moins dans cette version, d’être… des hommes, mâles, vaniteux, sûrs d’eux, égoïstes, pervers aussi, mais sur ce point le sexe opposé les rejoint parfois.
Il paraît qu’en France Alfredo Arias a acquis les droits du texte. Il faut, avec lui, s’attendre à une brillance extérieure qui n’est pas dans cette réalisation-ci, mais peut-être à moins de profondeur. Martine Paschaud a beaucoup insisté sur les rapports entre Freud et Schnitzler, deux « génies » qui ne se sont jamais rencontrés parce que Freud craignait de ne rencontrer en Schnitzler son « double ». Heureusement, elle n’a pas sacrifié à l’intellectualisme. À noter aussi que son spectacle est sans doute le premier produit suisse que j’ai vu qui ne soit ni lent, ni pesant. À marquer d’une pierre blanche.

22.03.86 - Cette fois, c’est à Lyon que j’assiste à un spectacle d’Yvon Chaix qui, à l’Espace Gérard Philippe de Villeurbanne, joue tout seul, ou à peu près, en quatre-vingt sept minutes exactement, le CROMWELL de Victor Hugo, dont il savoure visiblement les vers. Je dis « à peu près », car il a au début pour partenaire une superbe gigantesque chienne, puis à un moment, une jeune actrice, Laurence Hélaine, qui vient incarner la fille du héros ; et puis, la conspiration contre lui est signifiée par un petit film en noir et blanc malheureusement médiocre : il sent trop la pauvreté.
Yvon Chaix, qui n’est pas, c’est regrettable, un grand acteur, s’est amusé avec l’œuvre. Il s’est entouré d’un étrange dispositif compliqué de roues très design, dont le gigantisme s’accommode bizarrement des tout petits masques, d’ailleurs beaux, qu’ils actionnent. C’est un sculpteur, Denis Pondruel, qui a conçu cette machinerie qu’on imaginerait assez bien destinée à terroriser les enfants dans un cabinet de dentistes. Ici, elle signifie les personnages de l’œuvre qui, quelque part, influent sur la destinée du roturier providentiel. Yvon Chaix réagit assez bien à leur violence. N’empêche que cette structure est un peu une montagne accouchant d’une souris.
L’idée de jouer ainsi avec un chef-d’œuvre réputé injouable en s’en jouant, quelque part, est efficace puisqu’on se surprend à suivre le fil de l’intrigue, en vérité simplifiée par le digest qui en est extrait. L’acteur est à l’aise, débitant sa logorrhée verbale et versifiée avec une pointe d’humour et quelques éclats sincères qu’une musique vigoureuse soutient par instants. Hélas, il aurait fallu un monstre sacré pour que le parcours soit pleinement convaincant

11.04.86 - Ma première sortie après trois semaines d’éloignement et de repos est, au Théâtre de la Bastille, pour TRAHISONS : WOMEN, de Marc Tompkins. On m’avait affirmé que cette danse-là était presque du théâtre et qu’il ne serait pas juste qu’elle échappât à ma vigilance culturelle. En fait, c’est surtout de la gymnastique et on ne peut qu’admirer l’endurance des six jeunes femmes qui se meuvent pendant soixante-dix minutes sur cette scène, où le chorégraphe américain a multiplié les dangers physiques, avec lesquelles doivent ruser les piétonnes pour ne pas les recevoir en pleine poire, ce qui, sans nul doute, fracasserait leurs crânes. Le spectateur est ainsi fasciné par la rigueur de la mise en espace, et angoissé par la pensée du risque réel que signifierait le moindre faux-pas. Ainsi reste-t-il en haleine selon une dimension proprement « théâtrale ».  Quant au contenu , du diable si je sais ce que Mark Tompkins a voulu dire. Le certain est que le chorégraphe m’a bâillé, comme d’habitude avec la danse, un machin indécryptable. Après tout, c’est peut-être volontaire.

12.04.86 - EZÉCHIEL est une oeuvrette d’Albert Cohen qui a été créée avant la guerre à la Comédie-Française et dont s’est amouraché Michel Touraille, Directeur du Théâtre Quotidien de Montpellier. Il a tenu à me payer l’avion pour que j’assiste à une représentation. Le rôle d’Ezéchiel est tenu par Robert Florent, et celui de Jérémie par Charles Caunant. Curieusement, il n’y a pas un seul Juif dans l’entreprise.
Ezéchiel est un riche marchand. Le coffre-fort est la pièce principale de son ameublement. Il est fort pieux, je dirai même, en vocabulaire d’aujourd’hui, INTÉGRISTE. Il attend son fils, retour de voyage. C’est pour ce rejeton qu’il a accumulé, dit-il, tant de biens. Il allume le chandelier à sept branches, non sans maugréer que tant de cierges coûtent cher et que trois eussent suffi. Il prépare la fête. Mais il est arrivé malheur au garçon et c’est un Juif pauvre, Jérémie, qui, arrivant du port, s’est chargé de transmettre la nouvelle. Pendant une heure, il tournera autour du pot, tellement habilement qu’une fois surmonté son désespoir, le père lui demandera sa sœur en mariage, pour qu’elle lui fasse un nouveau fils qui, celui-là, il en est sûr, sera le Messie !
Voici donc une œuvre, qui date de la même époque que la série des films « Moïse et Salomon », qui montraient des Juifs tellement drôles, tellement sympathiques, tellement charmants… et tellement pas comme tout le monde. On sait quel rôle ont joué ces « histoires juives » dans la montée et la survie de l’antisémitisme, histoires qui ne collent qu’à la peau du Juif « victime éternelle ». Entendez-vous raconter des « histoires israéliennes » ? EZÉCHIEL apporte sa pierre à l’édifice de « ce droit à la différence » qui, insidieusement, rejette la communauté dans une spécificité qu’elle-même, malheureusement, revendique à travers certains de ses ténors, comme étrangère.
Je n’ai rien à dire sur le spectacle. Il est bien joué, bien éclairé, mis en scène avec discrétion, Touraille n’est pas du genre metteur en scène abusif ; lui dire que sa démarche est antisémite le ferait bondir, avec raison : il n’a pas monté EZÉCHIEL pour montrer du doigt ceux qui, dans la Maison, ne sont pas pareils, et d’ailleurs il peut se retrancher derrière l’auteur : ce n’est pas lui qui a écrit la pièce, mais un Juif. Justement, sa « lecture » correspond-elle à l’œuvre si  on la replace dans son contexte, qui est celui d’un temps où une bourgeoisie israélite libre penseuse, intelligente et libérale, visait à se fondre dans l’identité des peuples d’accueil ? On peut se demander si la description des deux comportements par Cohen ne recélait pas une critique, ne signifiait pas un rejet, précisément, de ladite différence. C’est avec une plume baignée dans l’humour, avec un distance évidente, qu’il a tracé du Juif riche et du Juif pauvre deux portraits folkloriques, avec en connotation, on est en 1933, « Personnages en voie de disparition ». Le Goï Touraille n’a pas vu ça. Il a monté la pièce à un moment où de toutes parts ressurgissent ces « personnages en voie de disparition », où des autorités téléguident leur réapparitions, renvoyant les Juifs à LEUR patrie, ailleurs…
Est-ce un hasard si les racistes les plus violents du « Monde libre » sont antisémites chez eux et amis des Israéliens, pourvu qu’ils s’identifient comme appartenant à cette AUTRE nationalité ? Le monde a changé depuis que Cohen a écrit son  texte, et Touraille l’a monté comme si le vent de l’Histoire n’avait pas soufflé. Il a donc fait, À SON  INSU, acte antisémite. Je ne puis accepter sa démarche, moi qui  REFUSE précisément cette « différence » qui, appliquée à d’autres peuples, renvoie l’humanité au terme d’une évolution absurde, à la tribu primitive. Il est vrai que nous sommes en Pays Occitan, dans une région qui se revendique une spécificité qui est préfigurative de luttes pour l’indépendance dans les discours de ses plus violents chantres ! Est-ce une circonstance atténuante ?

14.04.86 - C’est une déception : Christian Capezzone, réduit à n’être que lui-même hors de toute composition, ne fait pas le poids en Dario Fo. Sous le titre DIEU Y ES TU ?, il « raconte » sur sa scène nue du Théâtre de la Platte, à Lyon, quelques miracles du Christ réécrits par le conteur italien, et malheureusement cela ne passe pas complètement, car il n’est ni Gassmann, ni Bedos, ni Devos, il lui manque la PRÉSENCE, celle qu’il avait si forte quand, femme de ménage lyonnaise dans BENOIST MARY STORY, il pouvait se raccrocher à un travesti et à des accessoires. En complet veston ou en bras de chemise, sans maquillage, avec sa voix de tous les jours, son homosexualité transparaît. Celle de Gilles Lambert, son metteur en scène et faire-valoir sur scène, est encore plus voyante. Ce garçon s’est réservé le dernier « miracle », qui ne passe pas du tout. Dommage !

24.04.85 - De « UNE PETITE DOULEUR » de Harold Pinter au Théâtre 13, je garderai le souvenir d’Armand Delcampe vêtu en dompteur à la Beckett, restant immobile pendant une heure et demi, momie muette sourde aux sollicitations multiples d’un couple qu’il dérange. Qui est ce marchand d’allumettes qui, par sa seule présence, accule Edouard et Flora à se livrer, psychanalyste et père, amant perdu et retrouvé, intrus dans la maison qu’on y introduit et qui s’y incrustera ? En vérité, je m’en fous. Fanny Delbrice et Patrick Kerbrat (le deuxième a fait la mise en scène) n’ont le jeu ni vitézien ni mesguichien.

26.04.86 - OU EST PASSÉ MON CHANDAIL ISLANDAIS est une nouvelle de Stig Dagerman, qui raconte la vie d’un minable. Stéphane Verrue a eu l’idée de la théâtraliser et il l’a fait avec une économie de moyens exceptionnelle. Son acteur, un Belge, Roland de Pauw, est seul en scène pendant quatre-vingt dix minutes et il incarne le personnage sans aucun secours, ni décor, ni musique, ni presque d’accessoires : la production, qui est une co-production entre le Centre Dramatique Hennuyer et le Centre de développement culturel de Boulogne, aura coûté le prix d’un costume trois pièces et d’une caisse vaguement truquée. On ne peut qu’admirer la performance de l’artiste, d’autant qu’elle ne sacrifie pas aux règles du one-man-show, l’artiste se laissant, en tranches de bifsteack saignant, porter par l’anecdote : le bonhomme, déchu par l’alcool, dont nous apprendrons au fil du récit qu’il s’est fait larguer par sa femme et qu’il est éboueur à Stockholm, revient au pays à l’occasion de la mort de son père, et se saoule pour oublier qu’il est méprisé de tous. Un moment pathétique, c’est quand il croit aller sur la tombe de sa mère… et se trompe ! C’est une histoire rétro, montée rétro, qui mériterait d’être présentée à Paris ou en Avignon dans quelque TOURTOUR ou LUCERNAIRE, pour l’exhibition de l’acteur. (Vu a Lille dans une salle de curés)

27.04.86 - Enzo Cormann est un auteur qui vit de sa plume depuis cinq ou six ans. Il est un produit attounien. Et alors là, je n’en reviens pas, car je ne croyais pas qu’on écrivait encore des pièces comme ce CABALE en 1986, du moins quand on se revendiquait partie prenante du circuit culturel. Car ce que j’ai vu au CAC de Villeneuve d’Ascq, monté par Jean-Christian Grinevald et joué par Fred Personne et Frédérique Pierson, c’est ce qu’en d’autres temps on appelait du boulevard intelligent. Cela aurait sa place à l’Atelier, à l’Oeuvre, ou aux Mathurins. Ceux qui ont connu cette dernière scène sous la gestion de Marcel Herrand l’y trouveraient exactement à sa place. Elle rend un son quelque peu camusien, et, bien sûr, parce qu’elle parle des terroristes, du romantisme terroriste et des scrupules des terroristes, ce qui n’est pas sans rappeler LES JUSTES.
Écrite avec facilité, la pièce donne en plein dans le psychologique, ce qui accentue son côté rétro. Lui est un vieux routier de l’I.R.A. qui se planque chez une fille et y prépare un attentat. Elle est une nana à la dérive, à la tentation suicidaire, qui se raccroche à la fois à l’idée de « faire quelque chose », et au besoin de former un couple. Lui, baise pour l’hygiène. Elle, se donne furieusement, et on ne peut qu’apprécier la belle impudeur de l’actrice qui est à poil pendant la moitié du spectacle et porte sa nudité comme si elle était chez elle, rendant presque gênant le fait que son partenaire ne se départisse jamais d’un caleçon, à l’intérieur duquel, de toute évidence, son sexe ne s’émeut pas !
Pendant une heure trente, ces deux êtres s’affrontent, non sans quelque longueur, puis, après un noir pendant lequel une voix off nous invite à réfléchir sur une autre dérive, celle des continents, on voit les deux complices revenir d’un coup réussi contre deux diplomates anglais. Lui, a fait son boulot et il révèle à la jeune femme qu’elle n’a été qu’un rouage dans l’entreprise. Elle, est bouleversée, parce que des innocents ont été tués par bavure… et, devinez ce qu’elle va faire ? Elle va tuer le bonhomme. Ca vous rappelle quelque chose, hein ?
Faut-il dire que tout ça est joué violemment par des acteurs vivant intensément leur rôles. C’est, à tous points de vue, du théâtre de papa. (Vu à Villeneuve d’Ascq à l’issue d’un colloque où j’étais « intervenant » dans une table ronde sur les rapports culturels franco-allemands)

28.04.86 - En fait, ce que j’ai vu à Anvers, à la fameuse NOUVELLE SCÈNE INTERNATIONALE, celle qui nous avait donné il y a quelques années un remarquable MISTERO BUFFO, c’est la quatrième version de TELEDEUM. La première a été réalisée par les Catalans ELS JONGLARS.
Opérant à la manière de Savary, Albert Baadella a filé le décor aux Flamands et il est venu les diriger en qualité de metteur en scène. Après quoi les gens d’Anvers se sont mis à tourner également en allemand. Ce soir, c’est pour la première fois en français qu’ils montrent la répétition générale dans un studio de télévision d’une messe, qui sera demain concélébrée en direct par des officiants venus de tous les horizons du christianisme. Sont réunis un archevêque catholique italien et un haut dignitaire anglican, un Témoin de Jéhovah, un Mormon, un Luthérien, un Calviniste, une « dissidente » catholique américaine, une sœur catholique hollandaise… Apparaît un instant en touriste un patriar