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Vendredi 13 avril 2007 5 13 04 2007 20:35
RETOUR À LA GRISAILLE PARISIENNE

Dommage qu’en son temps je n’aie pas situé toujours les spectacles dans leurs lieux      

19-I -    Mettez un bébé dans un landau, lapidez-le, et vous ferez frémir une salle d’horreur. Mettez un landau visiblement vide sur une scène et jetez les pierres dedans. Tout le monde s’en fouttra car en 1972, compter sur l’illusion pour horrifier au théâtre est complètement anachronique. SAUVÉS de Edward Bond, écrit vers les années soixante est exemplaire de l’impossibilité AUJOURD’HUI de transcrire à la scène certaines intentions d’auteurs.
    Écrite avant les happenings où on faisait dégouliner de l’hémoglobine sur les spectateurs et où on leur lançait des poussins à la gueule, la pièce ne peut plus AUJOURD’HUI trouver sa transcription scénique. Deux erreurs fondamentales président donc à ce montage:
1°- Qu’on n’ait pas créé la pièce quand il en était temps et qu’elle aurait eu un impact.
2°-Qu’on la crée aujourd’hui comme si rien ne s’était passé depuis Jean-Jacques Lebel! Il faut dire que le choix de Claude Régy comme metteur en scène n’arrange rien. Curieusement, cet homme bien en place s’ingénie (lisez mes derniers comptes-rendus) à ne jamais monter une oeuvre selon les intentions de son auteur. Chez d’autres la trahison peut signifier, jusqu’à un certain point et avec réserves, APPORT. Chez lui, cela veut dire DESTRUCTION. La moitié de la pièce se passe dans un parc. Il faut lire le programme pour le comprendre. Il s’agit d’une oeuvre réaliste. Jamais (ou rarement) les personnages ne se parlent les uns aux autres. Les yeux dans le vague, ils causent à on ne sait qui, d’une façon stylisée que rien dans le texte n’appelle. Régy s’est ingénié à ce que l’héroïne, incarnée par Élisabeth Wiener soit monocorde, monotone et cantonnée dans un seul registre alors que clairement le personnage passe du stade de la jeune fille LIBRE des années 60 qui couche avec des mecs sous le toit familial décadent, croupissant, à celui d’une femme aliénée à un type qui ne veut pas d’elle tandis que ELLE ne veut pas d’un gars qui s’impose à elle. D’un bout à l’autre elle a le même jeu hargneux. Si déplaisant, qu’on se demande comment elle trouve des partenaires. On voit bien qu’elle a été dirigée par un mysogyne! Mais comment Régy n’a-t-il pas senti l’évolution?
    Peut-on parler de pièce agressive? Au niveau du texte sûrement. MAis à celui du spectacle, quelle édulcoration et quelle confusion! J’ai parlé de jeu stylisé et c’est vrai lorsqu’il s’agit de la “bande”, donc de la violence. Mais lors de la scène de ménage des vieux (Robin et Juliette Brac), tout devient vrai  et les immondices envahissent la scène! Alors, Où EST LE PARTI? Blanc ici, noir là, ce n’est qu’abscence de ligne. Dommage. EN 1962, la pièce m’eût passionné. Et j’aimerais bien la lire. Et rêver à ce qu’elle pourrait être dans un théâtre sans entrave et sans censure. Sans scrupules aussi, car enfin, tuer un bébé par soir, ça me choquerait. Mais dois-je en conclure que je suis un vieux ramoli?

23-I -    LE REMORA de Rezvani n’est pas une très bonne pièce et il me semble que si j’eusse été l’auteur, je ne l’aurais pas laisser monter après mon triomphe de CAPITAINE SCHELL. Surtout l’oeuvre date. Elle porte avec rides ses 10 à 15 ans. Elle étale avec ostentation ses influences (et spécialement celle de VIAN), et ses maladresses de première pièce. Mal balancée, elle comporte un premier acte interminable qui est destiné à amener au second, c’est-à-dire l’incrustation du Remora chez un jeune couple. Il fallait peut-être montrer l’univers de ce couple pour illustrer le dérangement qui lui est ensuite occasionné, mais l’exposition est hors de proportions et surtout son écriture est fort différente, si bien qu’avant et après l’entr’acte, on a l’impression de voir deux pièces. Très anachronique sort aujourd’hui le rapport homme/femme décrit Rezvani, sage, chaste, sans histoire, fondé sur la suprématie du mâle.
    Michel Berto oeuvrant pour le J.T.N. avec des comédiens de cette troupe, a tiré de la pièce tout le parti possible et il réussit à nous donner un très bon spectacle. Accentuant les défauts de l’entreprise avec astuce, il a joué le DÉSUET et a gagné. Je rêvais à ce qu’il pourrait tirer de PANAMA s’il n’était pas regardé comme un médiocre aux yeux des conseilleurs de l’auteur de cette pièce. Car il a évidemment besoin qu’on lui fasse confiance et apparemment ce fut le cas chez Vollard et Miquel. Grâce leur soit donc rendue. Sa direction d’acteurs est remarquable. L’acte du Remora incrusté est admirable de réalisme dépassé. Il y a des trouvailles et la scène du militant communiste qui fait le ménage chez ses amis pour rendre service et s’assied sur l’Huma parce que le fauteuil est sale est désopilant.
    J’ai vu une couturière pas très au point techniquement et je ne peux donc pas parler de rythme. J’y reviendrai.

25.01    MA FEMME EST VEUVE est un “show kitsch, farfelu, irrespectueux, parlé, chanté, dansé par quatre personnages au degré de parenté très variable”. Il n’y a pas un contenu très signifiant et il ne reste pas grand souvenir après coup de la soirée passée aux ANAMORPHOSES, si ce n’est qu’on se rappelle avoir ri parce que c’est TRÈS drôle, et avoir été charmé par un style parlé et chanté beaucoup plus élaboré que de coutume en ce genre d’entreprise. Claude Cortesi, auteur et metteur en scène de spectacle a incontestablement un langage. Il est très bien servi par les trois camarades qui jouent avec lui et notamment Michèle Delanty qui fait rire avec des moyens de tragédienne et Sophie (ex Liliane) Jeney, qui a fait d’immenses progrès et fait souvent songer à Monique Tarbès. Dans la ligne des Voltaire’s Folies et autres fraises musclées, ça se tient très honorablement.

29-I -    L’idée de la fondation d’Ateliers de théâtre présentant en avant premières des oeuvres inédites serait plus facile à faire approuver au Centre de Paris, car le THÉÂTRE DES DEUX PORTES, croyez-moi, c’est pas de la tarte pour y arriver avec la RATP. Mais enfin, c’est une bonne idée. Permettre à des auteurs de se voir et entendre, les confronter à un public, fût-il du XXème périphérique, c’est méritoire, estimable et ce pourrait être important. Hélas, je ne sais pas qui préside au choix des textes et je ne voudrais pas généraliser sur un seul spectacle, mais RIEN à mon avis ne justifie de montrer à des gens la pièce d’Alfredo Crospo: VIRGILE AU PAYS DES MERVEILLES. Je n’y ai quant à moi strictement rien compris. Qu’est-ce que Christian Dente a bien pu trouver là-dedans? Qu’est-ce qui a séduit l’équipe nombreuse dans laquelle j’ai retrouvé Anne-Marie Bacquié et Jean-Luc Combaluzier? Mystère! Alors des ateliers, c’est bien mais si c’est pour décourager les gens de croire qu’il y a des auteurs, merde. Cela dit, Dente a soigné la mise en scène et il a fait quelques frais de costumes et de nourriture.

UN  SAUT DE PUCES EN BOURGOGNE

01-02- 72-    Pour sa première mise en scène de décentralisateur patenté, Michel Humbert a choisi de montrer aux populations beaunnoises sa vision du BRITANNICUS de Racine. Mise en scène axée sur la politique du texte et de la volonté d’éclairer l’anecdote dans cette direction. Richesse de Racine qui permet au réalisateur d’imprimer son style à UN aspect, d’imprégner une oeuvre de SES préoccupations, en laissant à chaque fois au spectateur le sentiment que la version montrée est valable et non traitresse. Tant il serait de toute manière impossible de jouer à la fois tout le contenu d’une pièce de Racine (cf. la démonstration de Vitez avec ANDROMAQUE). Quelle distance entre ce BRITANNICUS, celui d’Hermon et ceux de la Comédie Française!
    Dans un décor de cirque romain très ramassé, très enserrant, fait d’ombres et de recoins, hérissé de barreaux et enfermant l’empereur derrière une lourde porte rarement et brièvement entrouverte lorsque le Maître le veut bien, Humbert a montré d’abord l’aspect faciste de la monarchie romaine par des gardes bardés d’acier, revêtus de masques anachroniques et terrifiants, qui enserrent tout de leur présence permanente, silencieuse et à pas feutrés. Il a montré la PEUR des serviteurs et surtout de Burrhus. D’Agrippine il n’a pas indiqué la mère abusive mais le pantin en train de perdre le pouvoir. C’est pourquoi son jeu est de plus en plus désarticulé. Mus par leurs ambitions, Néron, Narcisse, Agrippine s’entrechoquent et malheur à qui ne les flatte point. Derrière ces intrigues (qui deviennent ici un peu grand guignolesques), il y a le peuple méprisé, décrit veule et lâche, opprimé en tout cas... etc... Il serait vain de reprocher à Humbert d’avoir mis le gros plan sur cette intrigue politique. Il a pris un parti et l’a tenu. Il n’est pas toujours  très bien servi par sa distribution et son Agrippine est irritante. Mais lui-même, campe un Néron fort habité et Michèle Foucher est très bien en Junie. En tout cas il n’a pas triché et les exagérations du jeu qu’il impose à ses interprètes sont calculées pour être excessives et point grotesques. Je ne suis pas sûr que les vers de 11 et 13 pieds qu’il nous fait prodiguer à foison soient tout aussi voulus que le programme le dit. La musique faite de bruits effrayants et de Deutschand Uber Alles désarticulé va dans le sens du parti du spectacle.
    Bref, Humbert fait une entrée dans le monde des privilégiés, avec personnalité. Reste qu’il va jusqu’où il est possible d’aller. Je crois qu’il fera carrière.

Il en a effectivement fait une … petite. 

4-02-72 Zouc est une grosse Suissesse,
apparammentdePorrentruy, qui fait sur la scène de l’Atelier un numéro que les bourgeois délicats trouvent insoutenable, ce qui me rassure quant à ma distance par rapport aux dits bourgeois. Certes, elle n’est pas sexy à considérer et son impudeur a quelque chose de malsain. Certes aussi, elle ne mâche ni ses mots, ni la crudité des “scènes de la vie de tous les jours” qu’elle joue incarnant tous les personnages à la manière d’un André Frère actuel. Certes, elle a un petit côté “agressif” et un rien de scatologique. Mais enfin son exhibition m’a surtout fait rire par l’accent jurassien qui la pimente et qui est finalement le gros truc de la chère Zouc!

N’empêche que, ELLE, je ne l’ai pas oubliée

05-02 -    Lorsque Denis Llorca choisit de nous montrer qu’il”pense politique”, il présente un spectacle intitulé LA MORT DES FANTÔMES, de Bernard Dabry, d’où il ressort que la monarchie n’était pas un bon système de gouvernement! Certes, l’auteur proclame dans le programme : “J’ai tenté de rechercher un passé dont l’essentiel est aussi  celui de notre présent : un monde qui disparaît et un autre qui se met en place”. Reste que MOI, je n’ai pas accepté cette transposition. Qu’est-ce qu’ils peuvent être agaçants, nos décentralisés avec cette façon de ne jamais appeler un chat un chat et de nous cligner lourdement de l’oeil  en nous disant: “Hein? Vous avez vu? Métternich.. C’est Pompidou! Louis II de Bavière, c’est Malraux et François Joseph, c’est x, y, z, devinez, devinez spectateurs malins!”. Ils s’apaisent la conscience. Ils laissent dans les tiroirs les textes qui parlent des problèmes actuels en termes actuels et ils rêvent d’un public complice transférant ses révoltes sur les combats du passé. Merde! Le programme nous apprend encore que “les personnages historiques ne sont présentés que dans leurs réactions connues devant l’évènement et les positions qu’ils ont prises alors par la parole et par l’écrit”. Ainsi l’auteur a-t-il facilement obtenu un effet de caricature, puisqu’en somme il ne nous montre jamais des personnages vivants. N’étant exhibés qu’en représentation, ils “sortent” figés à bon compte. C’est efficace, mais ce le serait quand même plus si les fantômes en question étaient Chaban, Nixon et Hassan II! Denis Llorca s’en donne esthétiquement à coeur joie. Sur d’immenses espaces scéniques recouverts du sable du REGARD DU SOURD, il fait évoluer une troupe TRÈS nombreuse. Il joue avec Wagner et les  valses viennoises   -non sans complaisance-. Par instants, on se dit qu’il doit être intimement faciste, mais en vérité le parti du texte l’oblige à une superficialité historique qui éclate notamment dans la guerre du Mexique, traitée à grand renfort de coups de feu bruyants et odorants. (Naturellement, c’est sur les spectateurs qu’on tire: moi, j’en ai profié pour fumer une pipe, mais cette fumée-là gênait mes voisins qui faisaient visiblement partie de la claque de Llorca : nous échangeâmes des mots!). Il eût fallu ne pas se borner à la facette extérieure et publique des protagonistes, mais en imaginer le contre-point, l’intimité, les doutes et les angoisses, ou bien les motivations secrètes, les appétits, ambitions, vices...
        Quelques morceaux de bravoure sont réussis et notamment Jean-Claude Jay, admirable sur son cygne en Louis II de Bavière.
    Bon. C’est quand même un spectacle de classe, mais qu’est-ce qu’il a dû coûter comme pognon! Et à quoi sert-il?

7-02 -     José Valverde voudrait bien être Savary! Malheureusement, il lui manque l’intimité avec la liberté. Il lui manque aussi d’être un gauchiste! Son spectacle C’EST LA FÊTE est pavé d’intentions qui vont dans le sens du MAGIC CIRCUS et il recèle d’excellentes idées originales : quand René Renot invite les spectateurs à se déchausser, à poser leur pied nu à côté de la tête de leur voisin de devant et à chatouiller avec une plume le pied ainsi placé de leur voisin de derrière, il est évident qu’on passe un bon moment. Quant à la fin de la représentation officielle il fait éclater le spectacle dans trois lieux distincts du TGP (cinéma muet au balcon - scène de Camille sur le plateau - Cabaret au sol) tandis qu’on sert de la bière et des saucisses dans le hall et de la soupe à l’oignon à la cafétéria, il répond évidemment au souci de désenconfortabiliser les spectateurs en les obligeant à se déplacer. Sommer, J.M. Fertey, Monteil, Renot, Vilhon, Micheline Uzan, Claudine Saur et d’autres, se dépensent sans ménagement et les confettis  pleuvent à gogo. Quelques tableaux sont drôles, telle la parodie de ballet révolutionnaire socialiste réaliste historique, ou tel ce grand décor qu’on installe pour rien et qui se révèle inutile au bout de deux minutes. D’où vient alors que tout soit lourd et pèse cinq tonnes?
    Je crois que Valverde a tord de jouer dans la salle le compère récalcitrant : portant lui-même la critique au spectacle, il instaure d’entrée de jeu un élément FAUX qui sonne de surcroît complaisant. Je crois que l’agitation, la surcharge des gags, l’évidence de la richesse de l’entreprise, la faiblesse du contenu car il s’agit vraiment d’une fête et de rien d’autre ( ce n’est pas l’excellent petit film projeté en contre-point et qui montre l’itinéraire quotidien d’un ouvrier de Saint-Denis qui travaille à Massy Palaiseau parce que l’usine a été déplacée mais qu’on a oublié d’en reloger les employés, qui y change quelque chose), empêche que l’on se sente à l’aise. L’artifice suinte trop pour qu’on marche.
    C’est dommage car la recherche est dans le bon sens.

8-02 - On s’attend bien évidemment à ce que je déclare que JE n’aurais pas monté EUGÉNIE KOPRONYME comme Jacques Rosny l’a fait à l’Espace Cardin. Et c’est vrai : je trouve le décor de Marie Franceschi sans imagination. La mise en scène manque de folie. Les Chinois ne sont pas assez présents et je ne comprends pas pourquoi la jeune étudiante du 3ème acte se conduit en pimbèche rugueuse. On songe parfois à OPÉRETTE, mais on est loin du compte : les maquillages sont quelconques, la mise en place est vulgaire et la dégradation humaine du dernier tableau a été transcrite par une banale atmosphère de cour des miracles à la Hugo. On est loin de mon rêve et de ce qui est écrit, des caisses éventrées, des chefs-d’oeuvre en loque, des boîtes de conserve puantes, du passage de la superbe au dégueuli. ROSNY est pudique et tout cela se passe comme chez Racine, dans la coulisse.
    Reste que le spectacle que j’ai vu est bon, en tout cas dans ces deux premiers actes, pour deux raisons :
    1°- La pièce quoique vieillie, et mal rajeunie car “on” n’a pas dit à Ehni ce qu’il fallait y modifier, reste un texte exemplaire. A condition de l’écouter de près, on y entend tout ce que, cinq ans avant Mai  68, l’auteur voulait y dire. Rosny ne l’a pas “éclairée”. Il n’a fait qu’un “spectacle” et on sent qu’il y a mis la gomme. MAIS IL NE L’A PAS TRAHIE. Son “message” passe et même l’idée du salut du Chinois aux nègres libérés par la mort de leurs maîtres, tout à la fin, est jolie, poëtique, signifiante et corrige la honteuse sortie (du point de vue politique) de l’étudiante déjà décrite quand elle jette son petit livre rouge à la gueule d’Eugénie. De toute évidence, Rosny n’a pas accentué la subversion de la pièce et il a plutôt joué sur l’ambiguïté. Il a insisté sur l’aspect inquiétant des Chinois. MAIS IL N’A PAS GOMMÉ LE CONTENU. A moins que celui-ci ne se soit pas laissé noyer, comme il l’aurait voulu, peut-être dans le spectaculaire.
    2°- Judith Magre est remarquable dans le rôle. Ce qu’elle fait est terriblement “vedette”, “monstre sacré”, mais cela convient au personnage qu’elle habite de sa toute puissance et de son inestimable présence. ELLE joue VRAIMENT la pièce, avec ou contre son metteur en scène, je n’en sais rien, mais elle sauve l’entreprise et une troupe honorable lui donne la réplique efficacement.
    J’ai dit que c’était un bon spectacle en tout cas pour les deux premiers actes.
    C’est que le troisième est plus faible au niveau même du texte. Il est bourré de redites. La scène du “théâtre” est faible dès l’écriture et la pauvreté d’imagination de Rosny ne la pas arrangée.
    Enfin, je n’ai jamais aimé le happy end et, de mon temps, René était près à le repenser. Mais Rosny n’a pas changé une virgule au texte.
    C’est dommage, car l’impression très favorable de la salle à l’entr’acte s’est muée en demi-insatisfaction à la fin. Mais c’est normal : Ehni a bâclé sa fin, et apparamment Rosny ne s’est pas appliqué à le corriger.
    “On” ne m’avait pas invité à cette générale mais je m’y suis pointé quand même, discrètement. J’attendrai maintenant de voir, paisiblement, si  Ehni me convie!

RETOUR SUR UN SPECTACLE DONT J’AVAIS VU LES BALBUTIEMENTS

9-02 -    De toute manière, à tous les coups, grâce à sa formule faite de bonhomie et de talent, le GRAND MAGIC CIRCUS joue et gagne. On a par moments l’impression que Savary pourrait faire n’importe quoi et que cela marcherait. Je me réfère à ce que j’écrivais il y a deux jours sur la Valverdi : Savary est LIBRE. Il ne se prend pas au sérieux et sa troupe SAIT faire beaucoup de ces choses qu’on fait au cirque.. Elle n’usurpe pas son titre. Elle sait aller jusqu’au bout des gags. Cela dit, LES DERNIERS JOURS DE SOLITUDE DE ROBINSON CRUSOE ne valent pas les CHRONIQUES COLONIALES. Il y a trois mois à Bordeaux, ce n’était pas prêt et entre temps le spectacle a gagné en “somptuosité” et en “fini”. Il est même méconnaissable. MAIS IL N’A PAS PROGRESSÉ AU NIVEAU DU CONTENU. Là où il y avait une profonde subversion, je retrouve un spectacle différent des autres dans sa forme, mais de divertissement (presque) pur. Comme si Savary et sa compagnie s’étaient démobilisés politiquement. (Entendez bien que je parle PAR RAPPORT aux CHRONIQUES). Même l’agression aux spectateurs est moins vigoureuse. J’ai éprouvé comme un vent de fatigue soufflant sur mes amis. Et certes la durée excessive de la représenation (il y a à mon avis une heure de trop) est pour quelque chose dans cette sensation, mais c’est surtout l’envahissement du JEU qui m’a frappé. Autre élément de faiblesse : l’absence de vrais acteurs. On mesure qu’Andrew et Myriam n’étaient pas inutiles. Ici, à part Jean-Paul Muel (dont le rôle est mal défini, un brin flottant) il n’y a que le fond de troupe et les deux chanteurs lyriques qui incarnent Robinson et ... (excusez-moi le nom de la femme m’échappe). L’effet de contrepoint entre leur sérieux et le farfelu de l’équipe est drôle cinq minutes mais pas toute la soirée et j’ai fini par trouver ces passages lyriques un peu longuets.
    En plus, le moins qu’on puisse dire est que l’anecdote est confuse. Ca, c’est très corrigible puisque c’est entre les mains de meneur de jeu. Bref c’est un spectacle qui requiert encore du travail : des coupures, du rythme ... et une RÉFLEXION AU FOND. Mais enfin, tel que c’est, on passe une bonne soirée. L’ennui est que ce n’est que ça. Des chagrins parleront de la récupération du GMC!

Ce compte rendu m’amène à une réflexion contemporaine: depuis qu’on a confondu la notion de CRÉATION avec celle d’ANIMATION, il est devenu d’usage pour un metteur en scène non institutionalisé, de monter son spectacle en plusieurs étapes, au gré, déconcentration oblige, de plusieurs résidences ici et là. Et beaucoup tombent dans le piège d’inviter des professionnels à des moments encore provisoires de leur recherche.
 Piège, oui piège, car les acheteurs potentiels de spectacles ne se déplacent pas deux fois. S’ils ont vu quelque chose qui n’est pas prêt, cela restera dans leur mémoire comme LE spectacle proposé.
Vous me direz que je suis retourné voir, moi, le ROBINSON CRUSOÊ de Savary. Mais c’était parce que j’étais lié au GRAND MAGIC CIRCUS par un contrat. J’étais leur “agent”. Sinon, je me demande si, après Bordeaux, je serais retourné à la Cité Universitaire de Paris.

10-02 -    Je ne pense pas que LE PALACE tienne un triomphe avec le spectacle du théâtre Diaf, quoique la mise en scène belge de la pantomime MASQUES OSTENDAIS m’ait valu d’être aspergé de confettis pour la troisième fois en quatre jours! L’aspirateur de la rue Richelieu en est bourré. Ca n’égaye pas! LA CHATTE SUR LES RAILS de Josef Topol est une pièce à cinq, mais surtout deux personnnages, qui aurait pu peut-être, avoir sur moi un impact au Lucernaire, mais qui ici, est noyée. Bernard Verley et Eliane Borras la jouent avec talent mais semblent avoir été un peu livrés à eux-même par le metteur en scène Jaromir Knittl. Je confesse avoir un peu dormi, ce qui ne m’était pas arrivé depuis quelque temps. Aussi vous renverrai-je à la lecture de votre journal habituel pour plus ample information.

12-02 - La classe, c’est la classe, et quand on se retrouve face au BREAD AND PUPPET, on reste confondu par la perfection du travail de cette troupe. Elle montre à la Cartoucherie de Vincennes, chez Serreau, deux aspects de son art: l’un, c’est l’APOCALYPSE DE L’OISELEUR, sorte de parabole inspirée du Kiôgen japonais, complètement ESTHÉTIQUE, et d’une fantastique beauté, faite de rituels lents, de bruits envoûtants et de poupées sublimes. Les six grands juges couleur ocre (dominante du spectacle) sont d’authentiques oeuvres d’art, ouvragés tout en petites têtes avec un fini extraordinaire du détail. Je n’ai malheureusement pas bien compris de quoi il s’agissait. Je ne parle donc que du plaisir que j’ai ressenti au niveau des yeux et des oreilles. Je ne sais pas si Peter Schumann entend délivrer un message ici, et les élucubrations de Françoise Kourilski et Jack Lang dans le programme ne m’aident guère.
    L’autre, MISSISSIPI, est par contre d’un contenu limpide, illustré par des pancartes en français. C’est l’histoire très simple d’un fils qui travaille pour apporter de l’argent à sa mère et qui est tué par des policiers tirant au hasard. Spectacle d’un rigueur totale, impitoyable, implaccable.
    À ce niveau, l’art de la marionette se hisse aux plus hauts sommets.

18-02 -    Que dire de DIABLES au Théâtre de Plaisance, si ce n’est que c’est un long numéro au cours duquel Rita Renoir paraît se battre contre des forces maléfiques qui s’emparent de son corps. Vêtue d’une immense cape noire sous laquelle on s’aperçoit bientôt qu’elle est nue, elle se trémousse, pousse des cris, halète, paraît sincèrement terrifiée. Au bout d’un moment, elle continue ses contorsions en costume d’Ève et nous présente un cul surchargé de poils noirs que j’ai quant moi trouvé assez repoussants. Son académie ne m’a d’ailleurs pas semblé des plus harmonieuse, contrairement à ce qu’il semble quand elle est vêtue. À la fin, je suis allé présenter mes civilités à la grande dame de la dénudation française et je suis tombé nez à nez avec Banane, qui a maintenant treize ans. Ca m’a fait quelque chose

Pour l’anecdote, Banane, c’était le chien de Rita et de Jacques Seiler. Une sorte de basset d’une certaine taille si ma mémoire est bonne

19-02 -    Il serait excessif de dire que MARCHANDS DE VILLE, spectacle de l’AQUARIUM au petit T.N.P. porte en soi les ferments de la révolution en matière d’immobilier.
    La dénonciation exprimée par la troupe s’étale actuellement en première page des journaux. Du moins a-t-elle le mérite d’éclairer des zones d’ombre, de bien faire ressortir la collusion entre le pouvoir et les banques, l’implacable emprise de ces dernières sur les promoteurs, la duplicité des députés, l’impuissance des victimes etc... À gros traits caricaturés, c’est tout le système, avec les rapport de force qu’il engendre entre les hommes, qui est étalé en termes de farces. Mais c’est une farce qui ne fait pas rire car elle “concerne” 90% des spectateurs.
    Le jeu des acteurs exprime cette volonté de grossir à la loupe le mécanisme de la société. Point de subtilités ni de détails. Et il m’est arrivé que cet excès m’agace. Mais dans l’ensemble le spectacle est efficace et se laisse voir avec “plaisir” car il est “spectaculaire” avec cette ville en miniature sur laquelle planent les faiseurs de fric, cette banque qui surgit d’une trappe hissée par un Mohammed, dernier maillon de l’échelon, suprême victime et instrument de l’oppression de ses frères de la classe immédiatement supèrieure.
    Je crois que la troupe a fait un bon travail depuis la dernière répétition que j’avais vue il y a un mois.
    Évidemment, les éléments décoratifs aident beaucoup. Lévy en député sur son cheval est très bien. Mais il y a eu une réflexion sur le texte, des coupures, et l’aspect “Parisien libéré” qui m’avait choqué a disparu. Je ne suis pas sûr que le symbole de Monsieur Fric pianiste jouant de son instrument à quatre mètres de haut soit lisible : il est trop au fond pour cela. C’est finalement un spectacle très brechtien. On ne peut que louer la démarche. Et encourager au succès car c’est une représentation UTILE.

N’oublions pas que pour survivre, avec Monique Bertin, nous organisions des tournées. Le compte-rendu précédent et celui qui suit concerne des compagnies avec lesquelles nous travaillions.Avec Jean François Prévand, nous avons eu une longue histoire.

21-02 -    MAÎTRE ET SERVITEUR de Jean-François Prévand pose la question des rapports entre les hommes sous l’angle d’une juxtaposition de scènes du grand Théâtre International. Cela se passe dans un ring de boxe. Commence par Pozzo et Lucky de Beckett pour s’achever sur Puntila et Matti de Brecht en passant par Shakespeare, Molière et ainsi de suite. Exercice de style qui oblige les deux combattants à une assez fantastique gymnastique . Spectacle plein de mérite qui quant au fond, illustre bien la permanence de la lutte des classes à travers les siècles et les contrées, et dont les glissements d’un texte à l’autre sont remarquablement “rompus”. Le spectateur enculturé joue à deviner où on l’entraîne. Il faut dire qu’il s’agit d’un montage d’animation didactique pour les enfants de Boulogne. Chapeau! C’est percutant, signifiant, efficace et souvent très drôle. C’est INTELLIGENT aussi.
    J’aime un peu moins JE M’APPELLE PIED PARCE QUE JE SUIS BÊTE COMME MES PIEDS, montage sur des textes de Richepin. On rit beaucoup, pourtant c’est mené tambour battant, mais c’est moins “utile”.
    J’ai passé dans la petite salle de l’école dentaire une excellente soirée d’où je suis sorti tout rafraîchi.

22-02 -    Je ne pense pas que ce soit avec NON STOP de M.Z. Bordowicz que Renée Delmas redore beaucoup le blason du POCHE. D’abord, parce que c’est jouer la difficulté à contre courant de la mode. Espérer que les foules vont se précipiter pour voir sur une scène pendant deux heures  deux vieilles peaux hideuses à regarder, Tania Balachova et Annie Cariel, dans une oeuvre qui n’a rien de drôle et qui, pour nous Occidentaux, montre un cas pathologique exotique, faut être dingue! Ensuite, parce que pour qui veut bien “écouter” le texte pour le texte d’une part, “recevoir” la mise en scène de l’autre, on s’aperçoit vite que Bronislaw Horowicz a TRAHI profondémentt l’auteur. NON STOP montre, en Pologne, deux vieilles filles qui, à la Libération s’enferment chez elles en se rayant du monde, lorsqu’elles s’aperçoivent que ce sont les Russes qui entrent à Varsovie au lieu des Américains qu’elles espéraient. En accentuant le côté dramatique, Horowicz prend le parti de ces recluses volontaires. A tel point qu’à un moment je me suis reporté au programme, pour vérifier la carrière de l’écrivain, voir si la pièce avait été jouée en Pologne, s’il y vivait lui-même, etc...
    Et bien OUI, NON STOP a été créé en 1969 à Varsovie, Horowicz vient d’y présenter une adaptation de FAUST. C’est un jeune homme de trente ans qui ne peut donc , lui-même, éprouver aucune nostalgie du passé : ce qu’il a montré c’est un cas à ses yeux étrange et de tout évidence grotesque et ridicule. Aucune ambiguïté : il veut faire rire aux dépends de ses héroïnes, en tout cas de la plus entêtée des deux. Et quand la plus jeune “trahit” sa soeur, sort dans la rue, constate que tout y va bien, et recourt à la psychiatrie pour la faire enfermer, ce n’est pas une salope qu’il décrit, mais le personnage qu’il approuve, qui a fait son autocritique, qui revient au bon sens!
    De toute manière, j’imagine qu’en Pologne l’oeuvre doit avoir un impact : ici, elle est “étrangère” à nos préoccupations et même à celles des nostalgiques de la Pologne du Colonel Beck! Il me semble que la directrice du Poche aurait dû faire cette analyse à la simple lecture. La trahison du metteur en scène n’est que fioriture pour expliquer l’échec probable. Reste que les deux ancêtres qui sont sur la scène jouent très bien dans la ligne impartie (surtout Tania Balachova). Elles sont Bould’hum à souhait et “discrètes”, là où elles auraient dû (et pu) “grossir” les traits.


24-02 -    Je n’avais jamais vu de spectacle du Théâtre Populaire Romand (Charles Joris). Aussi ai-je profité d’un passage à Lausanne pour aller voir une création collective de la troupe : LE DOSSIER ANTONIO SALVI. C’est un montage sur le sort des travailleurs étrangers en Suisse (en l’occurrence ici Italiens), qui montre leur exploitation en partant d’un fait divers, “accident ou crime”? Un ouvrier maçon tombe de quinze mètres de haut et se tue.
    Autour de cela est dénoncé tout le système en des termes vigoureux, clairs et certainement dérangeants pour les Hélvètes quiets à bonne conscience. C’est replacé dans ce contexte et sur un autre thème, l’esprit de MARCHANDS DE VILLE. Et je dois dire que si cela durait 1h30, ce serait excellent. Malheureusement les Suisses sont les Suisses. Incorrigibles, il faut qu’ils s’étalent. Ca dure 2h15 sans entr’acte et pendant les derniers trois quarts d’heure, j’ai baillé! (sans toutefois m’endormir, notez-le bien!) . D’autant plus que vers la fin se greffe un second thème, qui est celui de la prise de conscience de la veuve de l’ouvrier défunt qui, “libérée” du contexte familial oppressif italien, veut travailler, s’instruire, s’assumer en tant que FEMME. C’est un côté positif de la Suisse qu’elle a découvert : elle refuse de rentrer chez la MAMMA qui lui écrit de revenir.
    Je présume qu’il y avait dans la troupe une militante MLF qui tenait à ce que ce problème soit évoqué, et certains “patriotes” qui ne voulaient pas que leur pays apparaisse en termes exclusivement noirs. C’est touchant mais cela alourdit le propos essentiel, crée une certaine ambiguïté et brouille les cartes. Le théâtre de combat ne peut pas être objectif. Partisan, il doit DÉNONCER. Point à la ligne. Reste que LE DOSSIER ANTONIO SALVI est un bon spectacle, qui au delà d’un enracinement dans la réalité suisse rejoint un problème européen. Kraemer ne s’y est pas trompé, qui a invité le spectacle en Lorraine.

1-03 -    LE COMTE ODERLAND de Max Frisch, “histoire atroce et morale en 11 tableaux”, mise en scène de Jean-Pierre Miquel à l’ODÉON, a plutôt été pour moi une bonne surprise. Il est dommage que Max Frisch soit suisse, car il a les défauts de son peuple : une certaine complaisance à s’étendre et à trop vouloir bien tout boucler. MAIS c’est un grand auteur et son texte contient des moments qui rappelant parfois Brecht, parfois Gombrowicz, sont très attachants. Politiquement, ce n’est pas très clair et je ne raffole pas des jeux de frontière entre le rêve et la réalité. Mais c’est sûrement contestataire dans le fond. C’est la pièce de quelqu’un qui n’est pas à l’aise dans le “contexte” et qui essaie de le dire.Jean-Pierre Miquel a fait une mise en scène honnête et apparemment fidèle.

2-03 -    Guy Jacquet a eu l’idée de situer BAJAZET dans une pièce de bain turc. Et aussi d’entourer Roxane d’une flopée de nanas du genre flic. Ainsi la sultane est-elle environnée d’un univers très MLF. Là dessus, Guy Jacquet a fait de  l’incapacité et le programme pudique indique : Bajazet, “projet” de Guy Jacquet, mise en scène de Jacques Seiler. Jacques Seiler est le brave con qui a repris les rênes d’une aventure impossible. Il a respectueusement maintenu le bain turc, mais c’est un bain sans eau et sans vapeur. Il a aussi gardé les nanas. À part ça, il a dirigé les acteurs avec conscience et convention. Sauf qu’ils s’ingénient tous à massacrer les vers, ils n’ont rien de bien particulier, puisqu’aucun parti de fond au départ du texte n’a présidé à l’élaboration du spectacle! Le langage est ramené aurant que possible au quotidien. Deux actrices y ont résisté: Michèle Marquais et Anne Bellec qui jouent un rudiment de tragédie avec flamme, émotion, et en respirant comme il faut. Elles tirent bien leur épingle du jeu. Cela dit, idée aboutie de Jacquet ou pas, BAJAZET est une tragédie en cinq actes en vers et au PIGALL’S, il n’y a pas de fauteuils, partant pas de dossiers! C’est rude!

FIN DE MANDAT POUR WILSON et RUAUX AU T.N.P.

3.03 -  BELLA CIAO, LA GUERRE DE MILLE ANS d’Arrabal / Lavelli, la culture occidentale en prend un vieux coup. Il est sans doute le plus important, d’abord parce qu’il de passe sur la scène du Théâtre National Populaire, donc sur une scène d’État, ensuite parce qu’il est remarquable. Je confesse que cette promenade subversive admirablement orchestrée m’a arraché des larmes et une profonde sensation d’adhésion au propos. Point ou presque de texte, mais un CONTENU constant et tenu,; point ou presque de pièce, mais un spectacle totalement assumé, convainquant, bourré de trouvailles permanentes. Un remarquable travail, une synthèse quasi parfaite. Pourtant le rapport scène / salle est traditionnel. Aucune participation des spectateurs n’est requise. Mais à ce niveau de qualité, d’impact et d’honnêteté je m’en fous. Je ne sais quelle mouche a piqué Lavelli cette année, mais il est certain qu’il a dû faire réflexion sur la commercialité de sa carrière. Car déjà le COPI avait un sens. Mais BELLA CIAO aura du mal à être “récupéré” et il se pourrait bien que le pouvoir lui pardonne mal, à échéance, ce coup porté à la mollesse politique du T.N.P., qui en tout cas fera une belle fin de mandat à Wilson et Ruaux, qui ne le méritaient pas! Je dois dire que je révise complètement mon optique sur Lavelli. Peut-être, après tout, n’a-t-il voulu acquérir le nom qu’il porte que pour pouvoir un jour dire ce qu’il avait toujours envie de crier. Dans ce cas, chapeau! Arrabal et Lavelli sont admirablement servis par la très nombreuse troupe qui pourtant avait été longtemps sceptique! Je me souviens d’avoir assisté longtemps à une répétition terrifiante de désespérance. Un enthousiasme sain et visible a remplacé cette inquiétude pour le plus grand bien du meilleur spectacle de la saison qui esthétiquement et politiquement laisse loin derrière lui ses devanciers.




Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 11 avril 2007 3 11 04 2007 20:09
4-03-72    Il est bien évident qu’il est plus difficile d’épater la galerie dans une salle de MOBILIER NATIONAL au bout de la rue Croulebarbe, qu’à PERSEPOLIS devant le tombeau d’Artaxerxès. D’autre part, ce n’est pas la même chose de jouer une pièce au texte écrit en langue occidentale, et de promouvoir comme ce fut le cas en Iran le langage futur de la communication entre les hommes. Ce langage, Peter Brook l’a maintenu à titre de signe au début de KASPAR, mais ensuite, force lui est bien de faire causer ses acteurs en français. La pièce de Peter Handke recèle un contenu profondément subversif : c’est un “match”, un combat violent entre “un enfant sans âge, sauvage, sans passé, sans société”, et la SOCIÉTÉ au moment où il la rencontre. “Seuls les mots sont autorisés. Tous les mots sont permis”. Il est clair que dans une représentation fidèle, Kaspar s’exprimera en un torrent de mots, chacun ayant une virulence et l’ensemble étant fait pour fouetter en plein visage les spectateurs. Dans la ligne d’OUTRAGE AU PUBLIC, c’est une provocation aux bourgeois de bon goût et à toutes les formes de confort.
    Au Centre International de Recherche Théâtrale, j’estime que j’ai vu une représentation complètement traîtresse du propos. Il paraît que chaque séance est différente des autres et qu’au début de la série, les artistes “se bornaient à jouer fidèlement la pièce”! Voire. En tout cas hier soir, sous prétexte de recherche, je n’ai entendu du texte que des bribes informes et j’avoue que si je n’ai pas bien saisi la démarche de la recherche en question, par contre, j’ai dû à ma connaissance de la pièce d’être l’un des seuls à voir qu’on assassinait une oeuvre POLITIQUE. Paris, capitale de la “liberté”, affiche KASPAR dans une mise en scène de Brook et cela est imprimé aux quatre coins du globe. Mais les privilégiés admis dans le cénacle ne reçoivent RIEN du caca que Handke a voulu chier sur eux. Ils sont voyeurs d’une recherche dont l’aristocratisme est tel que je défie quiconque d’y démêler un fil. Alors bon! Recherche, moi, je veux bien! Mais je ne suis pas trop d’accord avec celle-là! C’est François Marthouret qui joue Kaspar. Il se contorsionne et crie bien, bêtifiant à souhait comme dans l’ÉTÉ. Cette bêtifiance non plus, n’était pas, je crois, voulue par Handke.

9-03 -    LES AVEUGLES de Materlinck, “joué” au Grand Palais dans une “mise en scène” d’Henri Ronse, est un “spectacle” plein de rigueur et d’austérité! Des vieillards aveugles des deux sexes “attendent... et tous semblent avoir perdu l’habitude du geste inutile... De grands arbres funéraires... les couvrent de leurs ombres fidèles... Il fait extraordinairement sombre, malgré le clair de lune qui, ça et là, s’efforce d’écarter un moment les ténèbres des feuillages”. Ce texte ronéotypé dont je n’ai copié qu’un extrait dit bien le climat de la représentation : pénombre profonde. Mise en place des personnages fixe dans des attitudes très élaborées qu’ils gardent pendant 1h30. Sans aucun déplacement. Texte dit hors de toute psychologie dans l’exclusive recherche de la musicalité de la langue. Vous seriez surpris, je pense, que je n’ajoute pas que bercé par cette monotonie voulue dans cette lumière en veilleuse, j’ai fait un somme assez mélodieux! À la sortie, j’ai revu Ronse avec d’autres yeux : irrésistiblement, il m’a fait penser à Jean-Marie Patte!


DE QUELQUES OUBLIÉS

injustement?

23h le même soir       L’ANTITRAGUS de Roger Le Gall,one man show joué par Robert Viard à l’Absidiole est un texte plein de délicates drôleries sur les thème de la solitude : un homme chez lui. Il soliloque tout en mangeant, en se déshabillant, ses phantasmes affleurent, il s’excite, s’exalte. On rit beaucoup, mais ce n’est pas si drôle que ça au fond. Ca finit dans une sorte de folie. Il y a un langage, un style d’auteur. L’interprète ne fait peut-être pas tout à fait le poids. Cela reste au niveau du café-théâtre. mais ce n’est quand même pas mal!

10-03 -    Le premier contact avec l’ANTIGONE de Guy Kayat dans le désert du théâtre 71 de Malakoff est favorable, car on voit des espèces de bustes blancs grossièrement façonnés qui sont éclairés avec harmonie et qui esthétiquement font un effet assez saisissant. Plus tard, j’ai appris que ces sculptures étaient faites dans une matière dont Kayat au cours du spectacle nous montre les vertus : d’un bidon coule un liquide. Et puis il s’enfle, prend du volume, se solidifie. Il paraît qu’on peut aussi habiller des corps humains avec ce mystérieux produit, encore que l’émulsion se chauffe à 60°.
    Kayat a expliqué au débat qu’il voyait dans ANTIGONE une gauchiste : son acte est irréfléchi, irresponsable et d’ailleurs à la fin, elle se donne la mort sans attendre le succès de son entreprise, ce qui est le signe de son immaturité politique!
    Heureusement qu’il y a eu le débat, parce que je n’avais pas du tout perçu cette intention à la représentation. J’ai vu avec mes yeux qui par instants avaient tendance à clignoter, une recherche de beauté pure assez austère et pleine de rigueur. Mais je n’ai pas détecté de parti vigoureux. Certes, le texte français de Claire Lise Charbonnier se veut signifiant par instant et “dégagé des références mythologiques”, voire assez plat et familier. Dans les déraillements à la pensées de Sophocle, il est loin d’avoir l’exemplarité de celui de Brecht. J’ai entendu une certaine inégalité dans la façon dont s’exprimaient les acteurs, les uns refusant toute psychologie, les autres au contraire, tel Créon “mettant le paquet” comme s’il n’y avait pas eu de direction d’ensemble. Il y a de belles idées tel Tirésias à trois têtes et trois corps féminins. Catherine Lambert qui dit le texte de Tirésias fait passer quelque chose.
    L’utilité de ce montage aristocratique dans le contexte de Malakoff me paraît douteuse et en somme, pour résumer mon impression, c’est le mot de “gratuit” à tous les niveaux que j’ai envie d’employer. À commencer par le dispositif : comment justifier de jouer autrement qu’à l’italienne si ce n’est pas pour chercher un “autre” rapport avec le public? Ici, nous sommes assis de chaque côté de l’aire de jeu mais le spectacle ne nous en est pas moins octroyé. Au débat, Kayat a expliqué en référence aux bas reliefs égyptiens, qu’il y avait voulu montrer une représentation de profil. Évidemment c’est une motivation, mais il faut vraiment être mis au parfum pour la deviner. Et au surplus, je ne vois pas quelle est la valeur du contenu d’une telle idée! Somme toute, Kayat n’est pas un serviteur de texte! il y plaque ses propres envies, extérieurement. Après tout, Sophocle n’a rien à perdre. Reste une certaine grandeur et une belle beauté pure.

14-03 -    Je n’aurai aucune pudeur à cacher que certains jeunes m’agacent : ceux qui posent leur revendication en terme de RACISME envers les vieux, oubliant qu’après tout les vieux ne sont pas autre chose que des jeunes ayant vieilli, c’est-à-dire ayant passé un certain cap. En voyant s’exprimer sur la scène du Lucernaire à 18h30 les trois filles et les trois garçons de l’équipe de Gérard LOUAULT : FAUT TOUT REPENSER, PAPA, j’ai envie de demander à ces adolescents : “Et vous quand allez-vous devenir nègres?” On m’explique (en coulisses) que je n’y comprends rien, que tout est changé, qu’en effet jusqu'à présent, quasi tous les jeunes ont accepté le système après avoir jeté leurs gourmes, mais que l’actuelle génération ne se modifiera jamais : eh bien, j’en accepte l’augure. Cela voudrait dire que la RÉVOLUTION n’est pas loin. Mais je suis sceptique! Quant à la forme du spectacle, et bien ce n’est pas mal, c’est propre. Je n’avais pas vu IL NOUS FAUT DES FOUS. Si c’était de la même eau, je ne comprends pas l’enthousiasme qu’ont montré certaines personnes.

Eh bien voyez vous, je n’ai pas gardé souvenir du spectacle, mais le titre était génial et il m’arrive de le citer dans pas mal de circonstances.

14.03 -    20h30
    Être nus ne suffit pas. Certes, les Académies de Jean-Loup Philippe et de Laurence Imbert sont agréables à considérer, surtout celle de cette dernière, qui est vraiment très bien faite malgré une cicatrice d’appendicite un peu trop voyante qui ressemble à un second nombril. Mais pour faire 1h30 de spectacle, il faut intéresser. Or, NUS ET BLEUS, l’oeuvre de Jean-Loup Philippe jouée, m’a été tout à fait incompréhensible. Pour être gentil, disons qu’il s’agit d’un univers TRÈS intime à l’auteur, une réflexion poëtique TRÈS ésotérique et fortement introvertie. Ni les mots, ni le jeu n’éclairent le spectateur et j’avoue avoir nagé, me demandant si j’étais balladé sur une planète de science-fiction ou sur une terre en fin de partie, à moins que ce ne soit sur une île déserte pour naufragés crépusculaires. Les deux interprètes semblent ressentir intensément ce qu’ils disent. Mais ils sont bien les seuls dans la salle! Jean-Loup m’a donné un clef en me disant que c’était une pièce sur la mort! Peut-être en effet, mais comme disait Boileau “ce qui se conçoit bien s’énonce clairement!” Ici, quelle pénombre bon Dieu!

16-03 -    Eve Griliquez a eu de la chance : ayant décidé de voir Graziella Martinez à 22h30 au Plaisance, il me fallait tuer la soirée avant, et c’est ainsi que je résolus de passer à la Gaîté Montparnasse où elle présentait VOUS AVEZ LE BONJOUR DE ROBERT DESNOS. Après ça, je me suis cassé le nez au Plaisance où la danseuse latino-américaine avait décidé de ne pas jouer, mais c’était fait!
    C’est exactement le même principe que pour Boris Vian, des poëmes, des chansons et des sketches. On retrouve Michel Roques et son sympathique entrain d’aveugle heureux. Eve elle-même a appris à s’exhiber moins souvent, ce qui est un progrès sur le spectacle précédent, mais malheureusement le seul car Desnos n’a pas la théâtralité de Vian et ça ne prend pas, ça ne passe pas du tout. On a envie de dire. “Pauvre Desnos, que ne l’a-t-on laissé dormir au fond des livres imprimés où chacun peut à loisir et librement en goûter”. La troupe fait pourtant ce qu’elle peut. On y retrouve Serge Bourrier et Degor , ce dernier égal à  lui-même ce qui n’est pas peu dire!... Et en tête de quelques nanas fort laides, une Brigitte Saboureau singulièrement vieillie donnant l’impression d’une vieille gouine alcoolique. Pénible! Je ne crois pas qu’Ève Griliquèz tienne un filon avec Desnos. Cela dit, accrocheuse comme elle est, on ne sait jamais


DEUX QUI ONT SURVÉCU

Ils n’ont rien de semblable, leurs parcours sont différents. Ils seront peut être oubliés plus tard, mais au moment où j’écris, l’un est encore directeur du théâtre de Gennevilliers. Quant à l’autre, nous allons suivre au fil des pages qui suivent sa carrière

17-03 -    Pour mes 49 ans, je suis allé à Gennevilliers voir MADAME LEGROS de Heinrich Mann monté par “Bernard Sobel” dans une adaptation de “Bernard Rothstein”! Je ne sais lequel a eu moins d’humour, de l’écrivain transposeur ou du metteur  en scène, mais le certain est que le spectacle n’est pas drôle alors qu’il pourrait et devrait l’être au moins par moments. Ne me dites pas que Mann ne pensait pas “farce” lorsqu’il faisait dans sa pièce une large place à la décision de Marie-Antoinette d’octroyer un prix de vertu à cette Madame Legros dont l’histoire nous enseigne qu’elle n’en avait guère, quoique cet aspect soit plutôt gommé par les frères complices de la réalisation française.  Bref, l’aventure de cet opiniâtre bourgeoise qui s’entête à faire délivrer de la Bastille le prisonnier Latude, coupable d’avoir aimé 43 ans plus tôt Madame de Pompadour, est pour l’ENSEMBLE THEATRAL DE GENNEVILLIERS prétexte à enseigner qu’il y avait juste avant la Révolution des classes sociales et que celles-ci étaient en lutte les unes envers les autres. Pour que cela se voit mieux, les  nobles sont tous poudrés de blanc tandis que le Tiers État joue en couleurs naturelles. Il faut croire que montrée avec ce sérieux, cette lutte des classes ne passionne guère le peuple actuel de Gennevilliers car on se bousculait pas aux Grésillons. Pourtant le spectacle est bon, très propre, bien joué avec la plus rigoureuse honnêteté dans des décors décents et réalistes. Il sent un peu la poussière, mais c’est normal. J’aurais sûrement fait des reproches à Sobel s’il avait tenté de moderniser l’impossible à rajeunir. À texte datant, il offre une représentation datante. C’est un scrupuleux. L’ensemble se voit d’ailleurs sans trop d’ennui. 

 21-03 -    J’aurais été Jean-Michel Ribes que j’aurais plutôt convié à la générale de JE SUIS UN STEAK les critiques de variétés que ceux dits “dramatiques”. Ainsi la partie eût-elle été gagnée sûrement. Avec nos paradoxaux à humeur et à arbitraires, je suis un peu inquiet en l’attente des papiers.
    Quoi qu’il en soit,MOI, j’ai beaucoup aimé le spectacle. Ribes a su retrouver l’esprit d’un type de spectacle qui avait fait fureur il y a quelques années à Pigalle. Je me souviens encore de QUELQUES PAS DANS LE CIRAGE déjà fait de la sorte de petits sketches drôles et pourtant denses. L’écueil de ce genre est la vulgarité et Ribes a su parfaitement l’éviter, comme il a su éviter la lourdeur des effets appuyés. Mieux que LES FRAISES MUSCLÉES, le STEAK ne fait point songer à un canular et la revue est structurée. Certains passages sont plus drôles que d’autres et c’est bien normal qu’on éprouve de temps en temps un sentiment de longueur. Cela se resserrera avec le temps. Et de toute façon je crois que ce genre exige des plages d’imperfection. Elles représentent ici un quart de la soirée. Justement, c’est peut-être beaucoup pour des Marcabru et consort. J’ai particulièrement goûté le début, qui est désopilant, le sketch de l’HUMANITOUCHE et de FIGARETTE, celui des méthodes de Pigalle. Il faisait une chaleur à crever dans la salle surbondée du PIGALL’S dont on découvre que c’est un local qui a des problème d’aération.

COMMENTAIRE A POSTERIORI :

Les carrières de ces deux pionniers ne se ressemblent guère mais l’une comme l’autre est quelque part exemplaire :

La Mairie de Gennevilliers vient à l’orée de 2007 d’offrir à Benard Sobel la possibilité (comme on dit) de faire valoir ses droits à la retraite. Cérémonie, petits fours, le Ministre (de droite) s’était annoncé mais fialement s’était fait représenter. En vérité, Sobel , Communiste fidèle à la « ligne » a tout au long de son parcours été un serviteir des ouevres signifiantes des lendemains chantants.  Il a été le seul, le jour de la chute du mur de Berlin, à prononcer un éloge de ce qu’avait été culturellement la R.D.A. J’étais là, venu voir je ne sais plus quel spectacle. Le compte rendu viendra en temps opportun, Mais je me souviens très bien avoir eu les larmes aux yeux en l’entendant dans sa présentation dire : « il y avait un grand Pays. » et puis s voix s’est étranglée et il a enchaîné. Je crois qu’il a été fidèle jusqu’au bout de son mandat au rêve de l’idéal communiste et je tiens à travers ces lignes à lui en rendre acte et hommage

Le parcours de Jean Michel Ribes est, on pourrait presque dire, le contraire : Certes sa « subversion » était plus proche de celle d’un Topor ou d’un Confortès que d’une critique politique et sociale liée à un « parti ». Mais ce qu’il écrivait, et montait, souvent difficilement d’un point de vue économique était « remuant », dérangeant aux yeux d’une certaine fraction du public bourgeois auquel il s’adressait, jeune bourgeois lui même parlant à des jeunes bourgeaois prêts à se transformer en PDG d’entreprises à mesure que, leurs gourmes étant jetées, ils s’intégraient au « système ». Eh bien, c’est ce qu’il a fait : en 2007 il est renouvelé par un gouvernement de droite dans ses fonctions de directeur du THEATRE DU ROND POINT, lieu myhique que vit la fin de Jean Louis Barrault de de Madeleine Renault. Il est devenu  ce que Jack Lang appelait en son temps un « agitateurraisonnable ».

28-03 -    L’ARBRE DE VIE, soit disant spectacle Rainer Maria Rilke, monté par Lili Designe est en vérité un ballet délicat à la chorégraphie mal lisible et à l’esthétisme exacerbé. Une musique moderne soutient les évolutions lentes des acteurs surchargés d’oripeaux. Une sono diffuse de temps en temps des poëmes de Rilke, dits aussi conventionnellement que possible! Ca ne dure heureusement que trois quarts d’heure.

31-03 -    Tombé une fois de plus dans le piège des cafés-théâtre, il m’a coûté 66 Francs de voir L’AMANITE PHALLOÏDE, one man show de et avec J.-P. Sentier à la Vieille Grille. J’ai trouvé que Sentier ferait mieux de se faire psychanalyser. Ainsi serait-ce lui qui paierait, plutôt que nous et celui qui écouterait ses introspections scatologiques et ses angoisses sexuelles pourrait peut-être le soigner. Déballé sur une scène, ce monde intérieur dont il nous fait faire le tour, d’ailleurs avec style et talent, rend un son prétentieux et démodé. Les préoccupations de Sentier ne m’atteignent pas.
    Daniel Laloux, par contre, est drôle dans LE VER SOLITAIRE; j’ai bien ri mais sur un mode mineur. Il y a une écriture, une construction. Reste que le principe-même du one man show me gêne un peu quand il est ainsi pratiqué sans rechercher la moindre complicité avec le public. C’est du théâtre “éloigné”.

QUELQUES RÉFLEXIONS

Les quelques lignes qui suivent illustrent merveilleusement (hélas!) l’état des lieux en ces années qui suivent immédiatement l’effervescence de 1968. La “révolution” était loin et le “pouvoir aux créateurs” allait petit à petit s’installer sans déranger. Il est vrai qu’il ne s’agit ici que des artistes postulant une carrière à long terme de fonctionnaires culturels. En somme, des carriéristes. Mais en avaient ils tous une conscience claire?

“Pion après pion, le pouvoir avance ses billes, et nul ne peut nier que ce soit avec habileté. Maintenant, tout est clair et presque aveuglant : d’un côté, il y a les privilégiés d’un système, de l’autre la masse de ceux qui ne font pas partie de la maffia. Pour être mis complètement à l’abri du soucis financier, les premiers doivent faire leurs preuves : Pompidou avait hérité, de la IVème République et des phantasmes de Malraux, une race de décentralisateurs peu fiables à une discipline respectueuse.On a laissé les mandarins s’enferrer dans les problèmes puis on leur a tendu la perche de contrats destinés à  préciser la nature profonde de leurs liens avec l’État. Pour ne pas avoir à licencier violemment quiconque, on a procédé à des mouvements diplomatiques. Il était plus honorable pour Monnet d’aller à Canossa depuis Nice que depuis Bourges. Opportunément, des irréductibles ont atteint l’âge de la retraite (Dasté). Un maire a eu le bon goût de mourir (Louvel). Un administrateur politisé et manoeuvrier a été affecté à un directeur sans danger (Herlic chez Hossein).
    Quelques hommes de la presse ont intelligemment braqué les projecteurs sur les jeunes en qui ils détectaient de possibles bons serviteurs de la patrie.
     Lucien Attoun mérite la légion d’honneur pour la clarté de sa perception dans ce domaine. Actuellement, il avance beaucoup les noms d’Houdart, de Berto et de Gelas. À quand les prochaines nominations? Brajot et Clermont Tonnerre ont eu l’intelligence de comprendre qu’un directeur de Maison de la Culture ne pouvait pas mener sa campagne contre sa municipalité. Aussi n’ont-il pas hésité à tirer la leçon des élections. À Amiens devenue “communiste”, on a nommé Quéhec. À Aubervilliers, fief rouge irréductible, Garran a acquis son statut de décentralisateur officiel. Le pouvoir préfère cependant, et c’est bien naturel, les animateurs à sa dévotion. Ou à tout le moins ceux qui ne lui posent pas de problèmes, tels Goubert, Laruy, Lesage, Béraud, Maurois, Guiraud. Certains sont vraiment médiocres sur le plan artistique : ça ne fait rien. Pourvu qu’ils ne se fassent pas remarquer, l’État reconnaissant les laissera continuer leurs carrières. Il y a des régions qui votent bien où il n’est pas si pressé d’enculturer qualitativement le bon peuple. Parfois, les nominateurs prennent des risques par ignorance. Je ne suis pas sûr que Dominique Bruschi à La Rochelle soit aussi sage qu’on le souhaiterait. Heureusement, la Préfecture est là, qui fait ses rapports. Dans un an Bruschi sera peut-être muté ou vidé.

note: le malheureux était séro-positif mais ne le savait pas encore.

 “L’État soucieux de montrer au monde un visage libéral éclairé a pourtant besoin de vedettes. Rosner ne semble point répondre aux espoirs qu’on a mis en lui, mais la promotion de Chéreau et Planchon au titre du T.N.P. est une opération de prestige intelligente. Le talent et la notoriété leur confèrent le droit de s’exprimer (presque) librement. Poirot Delpech a eu un mot merveilleux pour qualifier Lang sur qui l’État prend un risque car il est jeune et c’est un chien fougueux : “AGITATEUR RAISONNABLE”. Voilà le rêve du pouvoir  enfin exprimé : mettre aux postes-clefs des agitateurs raisonnables. Le problème est de les trouver. Hossein est une vedette, mais est-il agitateur? Bourseiller fut naguère le premier agitateur raisonnable promu. Mais il a pris confusément conscience de ses contradictions et son esthétisme paraît désormais dépassé. Aussi parle-t-il beaucoup de quitter Marseille. Entre-temps, il est “sage”. L’argent, la “situation sociale” jouent un rôle important pour la mise à raison des vieux Turcs. Être chassé, c’est-à-dire rejeté dans le secteur privé, est dur pour qui s’est longtemps fonctionnarisé. Lafforgue et Clavé ne s’en sont jamais relevé, du moins dans le théâtre, et finalement Gignoux ne s’en tire que comme comédien. Tel sera aussi le sort de Wilson. Reybaz a presque disparu! Seul Tiry a été récupéré dans un poste d’avenir. Mais c’est un excellent serviteur du régime. Il peut encore être utile. À sa structure décentralisée, l’État ajoute maintenant et met sur pied un édifice complet qui permettra de couvrir la France en spectacles officiels, c’est-à-dire contrôlés. Aux Maisons de Culture et aux Centres Dramatiques, s’adjoint le T.N.P. new look qui devra créer en province et séjourner un mois de-ci delà, sorte d’animateur suprême ambulant et de super créateur venant périodiquement montrer ce qu’il sait faire aux locaux privilégiés aussi mais moins que lui parce que moins géniaux. La Comédie Française s’est aussi décourverte une vocation d’errance. Quoique subventionnés à la base pour cette activité, les deux grands se partageront en défraiements et en transports somptueux une part notable des budgets des Maisons de la Culture. Pour le tout venant, le tous les jours, il y a le Jeune Théâtre National confié à Loïc Vollard, guère agitateur, mais très raisonnable. Grâce à son recrutement qui lui permet d’échapper aux discussions avec les acteurs sur les montants des contrats, Le J.T.N. pourra offrir partout des spectacles à des prix imbattables, puisqu’il n’aura à payer que les transports, les défraiements et de petits feux. Séducteur le J.T.N. attire par l’argent qu’il leur offre des metteurs en scène qui trouvent dans son sein une occasion de s’exprimer qu’on leur refuse par ailleurs. Qui songerait à reprocher à Berto d’avoir monté le REMORA dans ce cadre? Et d’apporter son nom à la création que le J.T.N. fera en Avignon cet été? Pourtant, il se fait complice de la manoeuvre du POUVOIR, qui vise à la mainmise sur la totalité de l’action culturelle par le théâtre en France.
    La réorganisation de l’ATAC sous la houlette de Cousseau va dans ce sens. Désormais, organisateur et non plus seulement entremetteur, l’ATAC sera le filtre par lequel chaque année le POUVOIR donnera à quelques troupes du secteur privé la chance de vivre une aventure moins pauvre que de coutume. Trois ou quatre compagnies feront des tournées de 100 représentations, une tous les 4 ou 5 ans...
Elles feront la queue à la porte, apprenant la sagesse et la RAISON pour être plus sûrement choisies. Qui leur jettera la pierre? Ce sera une question de survie et les cadavres des troupes soeurs mortes seront là pour leur apprendre qu’on ne badine pas avec le pouvoir bourgeois qu’autant qu’il veuille bien se laisser flageller.
    Naturellement, la bonne presse n’entonnera pas la chanson de cette manière : on fera ressortir qu’il y a un progrès, que l’État offre à des jeunes animateurs des occasions nouvelles dans des conditions meilleures. Et ce serait vrai s’il n’y avait cette question du CHOIX qui a bloqué toutes les commissions de subvention jusqu'à récemment sous prétexte qu’on ne pouvait pas définir la frontière entre la qualité et le commerce. Maintenant, on ne se posera plus la question ainsi, mais POLITIQUEMENT. N’est-ce pas plus simple, plus net et plus franc?
    J’ajoute à ce tableau que l’ASSOCIATION FRANçAISE D’ACTION ARTISTIQUE sous l’impulsion d’André Burgaud réserve de plus en plus ses subsides pour les tournées à l’étranger aux compagnies officielles. On fait exception encore pour Barrault et Mnouchkine parce qu’ils sont très réclamés par les indigènes. Ils sont d’ailleurs à la limite de l’officiel, notamment Barrault depuis que l’État lui a redonné le Théâtre des Nations. Mais les autres dans ce domaine de l’exportation doivent être sagissimes! Pas question de montrer à nos amis des autres pays des contestataires de la culture. Le Grand Magic Circus se voit refuser tout soutien et pour répondre à une invitation de Londres, il doit exiger de ses artistes qu’ils prennent un risque financier. Le dispositif, on le voit est intégralement en place et il ne lui reste plus qu’à atteindre, ce qui n’est pas encore le cas, le plein rendement de fonctionnement. Si RIEN n’advient entre-temps, le coup pourrait être prêt pour la saison 1973 / 1974.
    Alors, il y aura deux mondes de théâtre (étant bien clair que je ne parle pas ici du troisième qui est celui de boulevard et du commerce, qui vit selon ses lois propres et est d’ailleurs en crise).
    1°- Les officiels et leurs dupes (on pourrait aussi appeler les dupes des “stagiaires”), ces derniers étant des “occasionnels” d’une mise en scène ou d’une tournée ou d’une prise en charge d’un mois à Gémier.
2°- Les libres privés de tout moyen et divisés. Divisés par des diversités d’éthiques. Divisés aussi par la politique du pouvoir régnant : toute action commune de protestation sera toujours mollement suivie par celui qui dans son coeur caressera le rêve d’entrer dans la catégorie des dupes décrits ci-dessus. (Car il vaut parfois mieux être “dupe” que rien).
    Aux “libres”, il restera la ressource de trouver des producteurs privés, mais nous savons bien que ceux-ci n’investissent que dans le théâtre de la troisième catégorie.
    Naturellement, si l’animateur est riche, il sera libre de croquer sa fortune mais je ne connais guère de jeunes gens dans ce cas. La solution sera donc ou bien de jouer au poker, tel Dougnac qui a investi 40.000.000 qu’il n’avait pas dans un spectacle. C’est de la folie pure : on n’est pas à ce jeu jugé artistiquement, mais comme commerçant mal avisé. C’est donc absurde - ou bien de faire du théâtre non pas “pauvre”, mais MISÉRABLE : point de décors ni de costumes. Tant qu’à faire DU TOUT en expliquant POURQUOI.Acteurs au pourcentage. Restera encore à trouver un lieu et à faire connaître qu’on existe. Je ne vois actuellement que la Cité Universitaire sous l’impulsion de Périnétti, qui est un marginal de l’officialité, qui permette de jouer ce jeu. C’est pourquoi j’y présenterai ma pièce LA VIE ET LA MORT DE JULES DUPONT de cette manière et en annonçant clairement la couleur. Mais la Cité U ne peut pas accueillir tout le monde. Il faut passer par le filtre des goûts de Périnetti, qui est susceptible de surcroît et versatile. J’ai conscience d’être privilégié de son accord. ALORS?

parenthèse : André Périnetti n’allait d’ailleurs pas tardé à être viré par les respondables de la cité universitaire qui le trouvaient trop audacieux à l’intérieur d’une structure somme toute hotelière à l’usage d’étudiants étrangers qui, paradoxe, ne s’intéressaient guère à la programmation de ce qui leur était offert sur place. Lorsque ma pièce fut jouée, c’était un certain Caron qui dirigeait les lieux. Sa principale préoccupation était d’empêcher étudiants spectateurs et public ordinaire de fumer dans les salles. Sous son impulsion, ce lieu privilégié du théâtre d’agitation devint très raisonnable.Je crois que mon spectacle, qui ne fut présenté que 3 semaines et fut un demi succès fut le dernier d’une certain ligne. Pour mémoire, cela s’appelait : LA VIE ET LA MORT DE JULES  DUPONT. Le regretté et très aimé Michel Berto y incarnait de façon magistrale un personnage d’agent d’assurance Suisse d’une profonde intégrité chargé d’enquêter auprès d’un milliardaire désireux de souscrire une fabuleuse police d’assurance vie pour estimer si celui ci risquait vraîment de se suicider « au bout de trois ans et un jour » ainsi que la loi l’autorise. C’est Jean Paul Muel qui jouait le riche. Le décorateur Armando Durante avait conçu un décor tout en couleur or. J’y reviens plus loin dans l’ordre chronologique.

“L’idéal pour résoudre tous les problèmes serait la fontaine d’or décrite par DanièlLeveugle pendant les événements de Mai.
Mais l’État se gardera bien, même s’il en avait les moyens, de subventionner tout le monde. Il tient bien trop à à son système qui prime les dociles et momentanément les malins et les forts. Il faut donc s’attendre dans les temps à venir À LA DISPARITION DE NOMBREUSES COMPAGNIES, et à la résignation des survivantes À SERVIR LE POUVOIR.
D’autant plus que je ne serais pas surpris de voir le Syndicat Français des Acteurs raidir prochainement ses tolérances. Cégétiste, il pourrait bien trouver que les troupes “gauchistes” n’ont aucune raison de subsister. Des “mouvements” surgiraient alors au sein des compagnies désobéissantes de ce côté-là aussi, tels ceux qui ont agité le PHÉNOMÉNAL THÉÂTRE sur la fin de la carrière d’UBU ROI. Grâce à ce coup de pied de l’âne, toute vie deviendrait dès lors impossible aux indociles. Comme vous le savez, il suffit d’un loup syndicaliste dans une bergerie pour que les interdictions de jouer aient le droit de surgir en toute légalité et hors de toute notion de censure apparente.
    -D’autant plus encore que l’État dispose, toujours hors de la notion de censure, de divers moyens de coërcission : le MAGIC CIRCUS dérange pour l’instant les billes ci-dessus parce qu’il a SON PUBLIC et qu’il en vit à des tarifs qui interdisent au SFA de protester. Mais Savary ferait bien de surveiller de très près sa comptabilité. Sinon, un jour, le fisc lui tombera dessus et la ponction sera de nature à le frapper à mort. De toutes les manières, il est d’ores et déjà À MERCI puisqu’il ne respecte pas la législation sur le numerus clausus des acteurs non Français engageables par une compagnie française. Certes, s’il est chassé des lieux légaux, il pourra toujours jouer sauvagement en prenant la fuite lorsque les cars de flics arriveront. Mais quelles recettes fera-t-il dans cette optique?
    L'ORBE est en sommeil, le FOLIDROME aussi, Catherine Monnot ne fait rien à ma connaissance, DENTE flirte avec le pouvoir. Gelas entrera bientôt, j’en suis sûr dans un cycle récupérateur et peut-être sera-ce sans rien lâcher de lui-même, du moins le croira-t-il, car il est “esthétiquement” utilisables avec précautions. D’ailleurs, comme Bénédetto, il a l’occasion du Festival d’Avignon pour se faire connaître. On ne peut pas l’ignorer. Existerait-il s’il était un enfant de Montélimar? Comme le MAGIC, Gelas et Bénédetto ont leur PUBLIC. Cela les sauve.  Je pourrais continuer le tour d’horizon. Il y a les “événements” qui surgissent tel  le GRUPO TSE et se sauvent par une commercialité acquise. L’avenir est pour  eux  un pari. Il se peut qu’ils deviennent IMPORTANTS. Alors ils seront “pris en compte”. À chaque générale, la presse joue son rôle de révélateur ou d’enfouisseur. D’une façon générale, elle fait bien sa besogne dans la ligne voulue par le gouvernement qui lui est répercutée par les directions de journaux. Attoun, Lerminier, Colette Godard attirent l’attention par les “bons jeunes”, et leur font crédit jusqu’à 3 et 4 fois sur le plan politique. On sait bien que jeunesse doit jeter sa gourme! Ceux qui persévèrent reçoivent un jour un bon coup de couperet. Ceux qui en réchappent sont des forts. Ils auront droit au respect.
    Naturellement, les communistes bon teint peuvent espérer survivre dans une municipalité de banlieue. Mais au P.C., on se méfie des jeunes et au surplus, je ne connais pas tellement de jeunes animateurs communistes bon teint.
    Cela-dit, ce tableau est-il pessimiste. Il est le reflet du régime dans lequel nous vivons et bien sûr, ce qu’il faudrait, ce serait changer de régime. Mais nous n’en sommes pas là, et du moins la situation qui se dessine a-t-elle le mérite d’être CLAIRE, ce qui ne fut longtemps pas le cas.
    Peut-être les animateurs prendront-ils, confrontés au pire, conscience de ce que, la “sélection naturelle” n’est pas si naturelle que ça. S’appuyant les uns sur les autres, ils pourraient constituer une FORCE. Je pense évidemment à ceux qui ont quelque chose à dire. Où passe la frontière entre les farfelus, les sans-talents et ceux-là? Mon Dieu, je le sais à peu près et risquer une erreur ou deux serait un moindre mal. (D’ailleurs, réparable avec le temps). Que pourrait cette FORCE? Pas grand chose sans doute, mais elle existerait. Et puis il y a une “autre” presse. C’est elle qui a fait le Magic Circus et le TSE. Cette presse-là pourrait sans doute beaucoup pour beaucoup si elle ne se limitait pas à soutenir ses vedettes. Je comprends très bien qu’à ACTUEL, CHARLIE, HARA-KIRI et consorts, on se méfie des promotions hasardeuses.
    N’empêche que ces journaux-là jouent quand même, quoique pour d’autres et avec d’autres motivations, un peu le même jeu que leurs confrères, au détriment des “petits” et des “sans grades”. Comment les acquérir ces grades, si on refuse le flirt avec le POUVOIR, si on n’a pas d’argent ni de lieu? On parle beaucoup de circuit parallèle. Mais hors de l’amateurisme, il est irréaliste. Ceux qui y naviguent ne songent qu’à en sortir (du moins économiquement), quitte à le garder, tels l’AQUARIUM et le MAGIC CIRCUS comme un secteur de coeur. Par quoi se définit-il, d’ailleurs, ce circuit parallèle? Pour les deux troupes précitées, comme un public à atteindre hors des lieux consacrés. Bravo. Mais pour les animateurs qui s’en réclament avec un mépris affiché de la “récupération”? Je laisserai la question ouverte, craignant de n’y répondre mal.
    Sous d’autres climats, tout le théâtre est officiel et seuls les amateurs jouent hors du système. Encore sont-ils officialisés dès que leur notoriété dépasse les bornes de leur entreprise ou faculté. Je ne ferai ni le procès, ni l’éloge de ces données. On sait ce que je pense, hors l’Albanie, de l’évolution des pays communistes. Reste qu’ils sont COMMUNISTES (enfin... vous voyez ce que je veux dire ici et dans quelles limites) et que LA FRANCE NE L’EST PAS! Or ce que l’État met en place est une structure qui s’inspire des méthodes de ces gouvernements. Eux, les emploient, de bonne Foi quoique maladroitement, parce qu’ils croient AIDER le peuple. Mais Pompidou? Mais Chaban? Mais Duhamel, Brajot et Lerminier? Mais A. et C.G., P.D. et C.A.? Ah! Qu’il est bien pavé de fleurs, le chemin qui mène au fascisme! Et que “diviser pour régner” fut une belle maxime! Et puis, il faut manger pour vivre!

Je trouve intéressante ma conclusionde ce temps là. Car en somme, qu’étais-je? un marchand de spectacles, un agent. Je détestais ce mot, dont je trouvais la consonnance péjorative. Elle m’a poursuivie jusqu’à l’orée du XXIème Siècle. Curieusement, libéralisme aidant, Elle est devenue honorable.Mais je me croyais investi d’une mission et je crois que Monique Bertin, mon associée désormais, partageait cette illusion

COMMENTAIRE A POSTERIORI

En 2007, le Capitalisme est triomphant. Le mot à la mode est  le « libéralisme ».Mais la France n’a pas oublié son goût des fonctionnaires et de la bureaucratie et les Pouvoirs successifs ne savent qu’inventer pour multiplier les entraves à la libre entreprise. Etrange contradiction sur laquelle je serai sûrement appelé à revenir.

MAIS REVENONS AU FIL DES REFLEXIONS DE 1972

“Quoi qu’il en soit, NOUS continuerons. Flirtant avec le POUVOIR quand il le faudra pour le service d’une troupe, rusant avec les “amis” que nous y comptons, le contournant à l’occasion et ne le heurtant de front qu’acculés à le faire, nous garderons intacte notre ligne. Poisson, je nagerai entre les  eaux du dérangement. Ce que je veux, c’est faire en sorte que les voix qui se lèvent ne soient point étouffées. Ma limite est que je ne peux rien faire pour des voix sans “ART” puisque c’est de l’”ART” que je vends. À l’affût des résistances, nous les courtiserons telles pour l’instant les “Associations culturelles” qui voient avec inquiétude la main basse faite par l’État, tels les indociles du secteur officiel que nous connaissons parce que nous travaillons sur le tas et que les flics du Ministère ignorent comme tels; et puis nous avons l’ÉTRANGER, tremplin possible de retour (voyez Chéreau!), l’étranger où tout compte fait, ce qu’on attend de la France, c’est qu’elle parle de la LIBERTÉ. Ce n’est tout de même pas par hasard que la moitié de nos correspondants est hors de nos frontière. Notre position est pourtant faible. Mais je trouve, sans boutade, cette faiblesse assez forte. D’ailleurs, on nous cajole!”
   
Pâques 1972
     
SUJET DE DEVOIR POUR UN ÉTUDIANT  d’AUJOURD’HUI
commentez le texte ci-dessus en faisant ressortir, si vous en voyez, les différences avec la situation actuelle

CLÉS POUR CET ÉTUDIANT (sujets à développer):
Influence de la déconcentration politique des pouvoirs en France induite dans la dernière décennie du Siècle
A partir de quel moment et pourquoi le système des “intermittents du spectacle”, qui existait depuis 1965 a t’il  créé des métastases?

RETOUR À LA ROUTINE

7-04 -    Le théâtre de l’Odéon publie un texte de Vitrac où celui-ci rappelle opportunément aux spectateurs de 1972 qui l’auraient oublié ou l’ignoreraient que “surréel” signifie “réel supérieur”, c’est-à-dire “plus vrai que vrai”, un “vrai” qui peut ne pas paraître vraisemblable. En peinture, en littérature, le surréalisme se distingue donc évidemment du “réalisme”. Il est incroyable, dans ces conditions qu’une pièce de théâtre se réclamant du surréalisme soit montée sagement, avec des accessoires et des meubles vrais dans des décors qui n’ont d’autre vertu que d’être “beaux” et “astucieux”, avec un jeu d’acteurs sans dépassement, ni transposition, à grand renfort d’effet s empruntés au boulevard. À pièce “surréaliste” doit évidemment répondre une mise en scène “surréelle”.
    Je n’ai jamais pris Rosner pour un génie et je n’ai jamais pensé non plus que Monloup soit un décorateur qui réfléchisse beaucoup. Qu’on s’en souvienne de son fantastique contre-sens à propos de son dispositif de ‘LA NAISSANCE” qui tuait la pièce de Gatti d’entrée de jeu en figeant les “trajectoires” imaginées dynamiques par l’auteur. “Pauvreté d’imagination”, “contre-sens”, voilà donc ce que nous apportent ces illustres tâcherons de la décentralisation, ces produits montés en crème fouettée par le POUVOIR pour justifier les millions qu’ils coûtent en privilèges.
    L’année Rosner ne sert pas la gloire du décentralisateur du Nord, singulièrement muet d’ailleurs sur son “travail” dans sa région : LE COUP DE TRAFALGAR après PUNTILA pourrait bien lui valoir un coup du sort.
    Et pourtant, quelle belle pièce que ce COUP DE TRAFALGAR, quelle jeunesse dans la contestation profonde. On y retrouve édulcolorés par la mise en scène mais présents les enfants géniaux et juges suprêmes de VICTOR. On y retrouve l’antimilitarisme chronique et la notion de Déserteur et de dérision des valeurs patriotiques, la négation des unions matrimoniales éternelles etc... etc...
    Pour nous, la guerre de mille neuf cent plus tard rend des accents prémonitoires encore que celles qu’annonce Vitrac soit encore à venir. La mystification de la femme qui se rase une moitié de la tête - on ne saura jamais pourquoi - est du ressort d’un univers burlesque indéfiniment moderne. Dira-t-on la “présence” de l’escroquerie au trésor d’Aménophis IV et dans l’ensemble la négation de la culture bourgeoise qui transparaît d’un bout à l’autre.
    Malheureusement, outre le contre-sens déjà évoqué, Rosner a monté la pièce en distanciation brechtienne et quant au troisième acte dans la cave, les acteurs sont écrasés par les coups de boutoirs de la grosse Bertha, cela semble symbolique du spectacle, tant il est LOURD, PESANT. Distribution inégale menée par François Guérin qui fait du boulevard et par Jacqueline Staup qui est plutôt bien. Lucienne Lemarchand est pâlotte mais efficace.

12-04 -    J’ai de nouveau beaucoup aimé ZOO DERNIÈRES que j’avais vu naguère à la Vieille Grille. Pourtant à Bobino, RUFUS m’a semblé un brin déraciné. Le médiocre orchestre POP qui lui sert de repoussoir en première partie fait vraiment remplissage de Music hall. Et l’oeuvre tout de même très nuancée dans le détail que l’artiste joue seul dans ce grand vaisseau ressort un peu perdue.
    La performance n’en est pas moins remarquable. Encore que cette reprise soit en deçà de ce que Rufus avait fait l’été dernier en Avignon. Notamment, du point de vue d’”Aller au bout du jeu”.

13-04 -    Je me suis réconforté dans la pensée que décidément  je déteste Ghelderode. Je vais naturellement faire frémir ses fervents mais je suis résolument allergique à ce style “imagé” et soi-disant si typiquement flamand. Ca sonne hérissant à mes oreilles, ça tinte faux. C’est pour le moins vieux. C’est de la poësie de papa.
    La mise en scène de SIRE HALEWYN par Claude Gaignaire n’a pas contribué à me réconcilier avec l’auteur belge. Elle est tellement au premier degré et “signifiée” lourdement, que le spectacle a frisé l’emboîtage à Châtillon sous Bagneux. Une triste soirée.

14-04 -    COMÉDIE POLICIÈRE est l’aboutissement de l’Art du GRUPO TSE. Les spectacles précédents semblent n’avoir été que des essais, des approches, des esquisses, auprès de cette minutieuse et fantastiquement intelligente démolition de l’ENTERTAINMENT. La dénonciation est froide, impitoyable, rigoureuse. Peut-être trop. Le “coeur” n’a rien à faire dans le génie de Rodriguez Arias. Mais l’univers décrit mériterait-il quelque tendresse? Lucidité, démonstration mathématique, on voit les mots que j’ai envie d’écrire. J’y joindrai la notion d’humour. Un humour très “anglais” quoique proféré avec l’accent sud-américain.
    Une star droguée sur le retour reçoit dans son cottage britannique, la veille de Noël, sept visiteurs qui tous ont des motifs de l’assassiner. Elle sera finalement tuée deux fois. En première partie, on nous brouille les pistes en rompant avec l’ordre chronologique et en ne donnant que des fragmentaires informations. En deuxième partie, on revient à la logique et on complète. Décor  réaliste : la neige tombe, la cheminée fume. Les accessoires sont vrais. Le jeu est naturaliste, appuyé, grossi, scruté à la loupe. La “performance” d’acteurs fait partie du “système”. Marucha Bô campe une extraordinaire figure de vedette décatie. Facundo Bô joue les sept visiteurs, dont quatre personnages féminins. Il est admirable avec des moments sublimes. La faiblesse du spectacle vient de deux choses. D’abord, il n’atteint pas au plus vrai que vrai. Les outrances qu’il nous montre nous sont si familière ailleurs, qu’elles n’agissent pas tellement en détonateur. Le piège se referme un peu sur le travail. Ensuite, les changements de costumes auxquels doit procéder Facundo a obligé Arias à faire du remplissage. D’où ces trois “témoins” qui commentent les faits du haut d’un premier étage voisin, sans tellement de nécessité. C’est dommage car cela introduit une certaine  lassitude accentuée par une relative faiblesse du texte. Trois heures d’horloge pour un spectacle, c’est  devenu beaucoup de nos jours.
    Mais enfin ne pinaiollons pas : COMÉDIE POLICIÈRE est un très grand spectacle, infiniment subversif et destructeur en profondeur. Je crains que les défenseurs de la culture occidentale ne s’y trompent pas et que la presse ne soit “réservée”.

Je note avec intéret la phrase de ce compte-rendu : “Trois heures d’horloge pour un spectacle, c’est beaucoup de nos jours”
Eh oui, les moeurs évoluaient et le temps n’était plus où sans une durée d’au moins deux heures et demi, le public criait à l’escroquerie. Cela a eu une conséquence néfaste : la disparition progressive des “levers de rideau”, pièces en un acte qui quelquefois à ellles seules justifiaient la soirée.

UNE ESCAPADE A BERLIN

17-04 -    Vu au Schiller Theater de Berlin OPÉRETTE de Gombrowicz dans une mise en scène de Schröder. Je suis demeuré confondu par la médiocrité du spectacle, et les contre-sens qui l’enjolivent au point que je me suis demandé si le “régisseur” avait lu la pièce! Je ne dirai qu’une chose : à la fin, quand Albertinette (qui n’a cessé de bêtifier hystériquement tout au long de la soirée) apparaît nue, cela enchaîne sur un happy end d’authentique opérette où tout le monde réconcilié danse ensemble dans la joie commune! et vient saluer! Un décor inutile et infonctionnel avec une glace réfléchissante gratuite, des acteurs qui chantent et dansent hors de toute mesure avec une nette indication qu’ils s’emmerdent, une sono déplorable qui remplace l’orchestre indispensable, un manque d’imagination total, telle est cette lugubre OPÉRETTE berlinoise. Quelle déception!

UN SPECTACLE REFUSÉ AU FESTIVAL DE NANCY

29-04 -    Il m’apparaît que Jack Lang est tombé dans son premier piège d’agitateur raisonnable en refusant de prendre en compte le spectacle de Med Hondo : LES NÉGRIERS, de Boukman. Lundi dernier, à  la Sorbonne, les victimes de cette mesure prise pour des raisons “matérielles et techniques”, clamaient leur indignation en hurlant que THÉÂTRE ET POLITIQUE s’intéressait au sort des Andalous, des Canadiens, des ouvriers agricoles mexicains U.S., mais empêchait la représentation d’une oeuvre en langue française stigmatisant la colonisation aux Antilles. Le parterre de blasés qui écoutait cette protestation hochait la tête d’un air de penser sous entendu que c’était sûrement pour défaut de qualité que Lang avait pris cette mesure d’éloignement. L’ennui est que la manoeuvre risque de faire long feu, car LES NÉGRIERS a été présenté hier soir à la Maison de l’Afrique et le sera le 8 Mai en “générale” au T.O.P., et que c’est un excellent spectacle, qui n’a comme défaut que d’être d’agitation déraisonnable! LES NÉGRIERS, c’est le CHANT DU FANTOCHE martiniquais / guadeloupéen. Même principe d’exposé illustré des faits, même survol historique, même déballage des Fautes commises par l’occupant, même CRI de révolte des opprimés, même démontage du système, même mise en évidence de l’hypocrisie du pouvoir. Mais ici, ce POUVOIR est FRANçAIS. Voilà la question! Évidemment, sur des spectateurs français, l’impact est différent de quand il s’agit de vilains Portugais. Je me demande comment fera la bonne presse pour scier l’entreprise. Peut-être ne viendra-t-elle pas au T.O.P. - peut-être trouvera-t-elle cela “Amateur” (ce l’est) - , peut-être dira-t-elle que cela n’est pas une “pièce” (ce n’en est pas plus une que celle de Weiss). Je présume qu’en tous états de cause, elle minimisera l’affaire. Mais elle aura du mal, car Hondo a réuni vingt-quatre comédiens noirs et blancs, ce qui n’est pas négligeable, militants et agitateurs n’ayant rien à perdre puisque n’ayant rien, et résolus à faire du pétard. Ces garçons et ces filles ont été mis en scène avec beaucoup de rythme. Ces gens-là l’ont dans le sang, c’est bien connu! L’important, c’est que les scènes de contestation sont bonhommes, pleines d’humour et de gentillesse. Ce peuple a conscience de ses propres faiblesses. Il s’en moque lui-même avec joie. ON rit tout le temps, au long du spectacle, ce qui n’empêche pas la virulence du contenu. Et alors qu’il n’y a ni décors, ni costumes, la production est spectaculaire. Parce que les ensembles sont bien réglés, la musique submergeante : un souffle passe sur cette protestation sincère où l’agression ne se sent pas obligée d’adopter un style sinistre. À AIDER si possible.

Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 11 avril 2007 3 11 04 2007 18:53
DES EFFETS DU MATRAQUAGE PUBLICITAIRE

3-05 -    La chose qui surprend le plus quand on voit JÉSUS CHRIST SUPER STAR, c’est l’aigüe conscience que, n’était le battage publicitaire, cette superproduction serait regardée comme pauvrette. En fait, ce n’est pas autre chose qu’un oratorio : l’orchestre est sur la scène et occupe l’essentiel de l’espace : c’est un grand orchestre. On l’a coupé en deux pour ménager un passage central permettant les entrées par le fond. Sur un itinéraire un peu en croix, les chanteurs évoluent. Ils tiennent tous leur micro et ils indiquent un brin de “Jeu”. Peu de décors. Des éclairages bateaux. Somme toute, un spectacle austère et rigoureux, dont on serait tenté de louer la tenue, n’était la sueur du commerce pur qui suinte sous cette apparence, et la sensation que tout a été pesé par les producteurs comme du sucre chez l’épicier. Reste que ce tintamarre ultra sonorisé et pieux m’a fait prendre conscience de ce que la grande salle de Chaillot ne paraissait plus si immense quand elle était emplie par le bruit. J’ai eu brusquement l’impression que toutes ces année, le théâtre y avait souffert de silence.
    À part ça, vingt minutes de cette vie du Christ en rock m’aurait suffi pour prendre une fois de plus conscience de la mise en scène du Christianisme sur l’humanité et de la putasserie de ses promoteurs qui ne reculent devant aucune bassesse pour attirer à eux les “petits enfants”. Je suppose que cet opéra a la bénédiction de l’Opus Deï. Comme il n’y a pas d’entr’acte et que je suis timide, j’ai tout vu. Ca dure 1h50.

 “LE THÉÂTRE ÉLITAIRE POUR TOUS”

5-05 -    FAUST et son double, MÉPHISTO et ses multiples sortis tout droit d’une parodie d’Arturo Ui, MARGUERITE point de repère ténu, je n’ai pas d’autre mot pour qualifier le FAUST de Vitez que celui d’IMPOSTURE. En faut-il, de l’impudence, de l’inconscience, du mépris, pour oser ouvrir un “THÉÂTRE DES QUARTIERS D’IVRY” avec un spectacle qui est du ressort d’un laboratoire expérimental pour Germanistes avertis, pour détecteurs d’intentions aussi profondément cachées que possible par accumulation des degrés ésotériques, pour amis intimes du metteur en scène à qui sont décochés des “signes de repérage” notamment par imitations diverses, jeu où il excelle, nous le savons, nous qui sommes au parfum? Car il ne s’agit plus, vous l’avez deviné, d’une représentation de FAUST comme annoncé, mais d’une “réflexion” à propos de FAUST dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle exigerait qu’on vende l’ouvre-boîte avec  le produit. Cela dure quasi 3 heures d’horloge sans entr’acte. On n’a pas le droit de fumer. On est assis sur des bancs rigoureux. Bref, toutes les conditions sont réunies pour que les égarés des quartiers d’Ivry qui viendraient un soir voir le FAUST préparé pour eux par leur animateur local, prennent définitivement les jambes à leurs cous quand quelqu’un leur parlera de théâtre désormais.
    Personnellement, je me suis emmerdé comme un rat mort à cette élucubration qui m’a semblé de surcroît CONFUSE, dont je n’ai pas pénétré l’INTENTION, qui m’a paru vide de contenu, éloignée de mes préoccupations, spéculation pure, ART POUR L’ART, exercice de virtuosité gratuit!
    Je suis POUR l’exigence et je suis de l’avis que le peuple doit être mis en contact avec des oeuvres sans facilités, ni concessions, d’un niveau élevé, que l’artiste ne doit pas se rabaisser mais élever. MAIS ce travail est DIALECTIQUE et c’est faire un faux pas que d’asséner un tel coup sur des cervelles incultivées! Quel but veut atteindre l’aristocrate Vitez, le mandarin Vitez, en enfermant son message dans une tour d’ivoire triplement cadenassée?
    Heureusement, le Doktor Dort était là. En lisant, son papier, peut-être comprendrai-je quelque chose à ce FAUST. Pour l’instant, je ne suis que furieux et triste.

Vous remarquerez sans doute que mes compte-rendus concernant les spectacles d’Antoine Vitez ne sont pas exempts d’une certaine mauvaise humeur. Cela vient de ce que j’ ai eu à partir d’un certain moment  à travers l’évolution toujours médiatiquement ascendante de sa carrière, le sentiment d’avoir été quelque part trahi par  cet homme suprêmement intellgent (plus que moi sûrement) mais dont les motivations n’étaient pas pures. Dois je rappeler qu’il avait été dans sa jeunesse secétaire d’Aragon et qu’il avait à ce titre passé 4 ans à Moscou comme « nègre » pour aider le Maître à écrire son HISTOIRE DE L’URSS. Pragmatique, il s’était peu à peu éloigné du Parti Communiste mais cela ne l’avait pas empêché  pendant un temps de monter des spectacles très directement politiques. Je reviendrai sur la carrière de cet homme honoré de son vivant qui a eu sur l’évolution du théâtre dans le dernier tiers du XXème Siècle une influence suicidaire, surtout après qu’il soit entré au Conservatoire comme professeur.

6-05 -    Nos professionnels de la plume acérée se sont peut-être un peu trop hâté de ricaner à propos du LIQUID THÉÂTRE. Il faut dire que les publicistes de Cardin avaient tout fait pour rendre l’entreprise suspecte et que je n’aurais peut-être pas été aussi ravi de ma soirée si j’avais dû allonger 60 Frs à l’entrée, prix unique réclamé pour cette expérience. Car ici, c’est le cochon de payant qui “travaille”, tout juste guidé par les “artistes”. On lui fait ôter les pièces de vêtements qui pourraient l’entraver, puis une monitrice s’empare d’un petit groupe, l’invite à se décontracter et à prendre part à des petits jeux puérils. Puis après avoir bu ensemble le thé de l’Amitié (qui est malheureusement tiède et infect), chacun passe par un labyrinthe. Il doit fermer les yeux. On le tripote gentiment par devant et par derrière avec des caresses désexuées puis le groupe se reforme et on fait des improvisations du niveau de la première année du centre de la rue Blanche.
    L’espace Cardin vidé de ses fauteuils est compartimenté, scène et salle mêlées, par des pans de rideau qui isolent les groupes et en font perdre la géographie. C’est un XX bon enfant. Puis tout éclate, les rideaux tombent. Pendant un quart d’heure on a droit à un spectacle et c’est un mimodrame sur Adam et Ève (chère Amérique!). Et on recommence à jouer, groupes rompus et reconstitués différemment. On fait le con en commun et au passage, on découvre parmi les meneurs du jeu des gens connus tels Véronique Alain, Emmanuelle Sauret, Robert Fortune. La soirée s’achève par des rondes tous ensemble et par de la danse style Magic Circus.
    Cette description un peu condescendante marque les limites de l’entreprise : puérile mais sérieuse, très et trop ordonnée, voire policée. Les perturbateurs sont parqués à l’écart, priés fermement de ne pas déranger les autres. La liquidité est froide et il manque à la communication recherchée qu’elle dépasse le niveau de la bonne société très convenable. Vue la clientèle recherchée, on n’a pas le choix : bienséance est de règle et tout se passe entre des gens bien élevés. Aucun souffle révolutionnaire ne se glisse sous les moquettes bien propres de Cardin et personne n’allume la plus petite cigarette.
    Pourtant il y a l’indication de ce que pourrait être un tel divertissement moins “retenu”, moins prudent, plus libre et dé - moralisé. Car les gens font ce qu’on leur demande. Ce sont de vrais moutons, et lorsque les rideaux tombent et avec eux les groupuscules, que toute l’assistance se retrouve ensemble faisant des gestes collectifs, l’idée du fascisme m’a traversé la moëlle épinière. De ces jeux bénins au happening cassant tout, il pourrait bien n’y avoir qu’une mince cloison à abattre. Car il s’agit, tout bonnement, d’une mise en condition et la preuve est faite qu’elle est facile à obtenir. Il est donc trop facile de minimiser l’entreprise, de n’y voir qu’affaire de commerce. Le LIQUID THÉÂTRE est peut-être un précurseur. Il avance un pion nouveau dans la recherche de rapports différents acteurs / spectateurs. Sans doute, ce premier pas ne pouvait-il pas être obtenu avec un contenu plus fort. Tâtonnement exigeait circonspection. En tout cas ce serait rigolo de voir ce que ça donnerait dans les quartiers d’Ivry! Et Vitez serait tellement plus à sa place chez Cardin!

7-05 -    Dans la première demi-heure, j’ai été tenté de me lever, de tirer mon carnet de chèque, et de rendre dans un geste plein de noblesse et de morgue ses 300 Frs au Théâtre de l’Unité. Tant son AVARE AND CO m’irritait : on a le droit de tout faire avec Molière, me ressassais-je, sauf de le MAL jouer. De toute évidence, la troupe était insuffisante. Certes, j’avais lu dans le programme que le Parti de Livchine était de rejeter le jeu psychologique dans sa complexité et de n’impartir à chaque personnage qu’une facette accentuée à gros traits. Et j’avais bien compris qu’il voulait montrer que tous les personnages de la pièce étaient motivés par l’argent et qu’Harpagon était dans ce monde le seul COHÉRENT. Pour se voir, ça se voyait. Mais les interprètes agrémentaient leur jeu de gags et d’attitudes mal contrôlés. Une désinvolture planait sur la représentation. L’érotisme d’Élise écartant les cuisses pour bien montrer que Livchine la voyait ayant couché avec Valère ainsi qu’une certaine atmosphère de sensualité équivoque planant sur la famille, me paraissaient plaqués sur le propos, en plus et gratuitement. Le mot “amateur” me trottait dans la tête.
    Et puis je me suis habitué, et j’ai dépassé cette première impression. J’ai vu alors que le décor était fort beau et les costumes aussi, que le Parti était tenu et que tous les actes des protagonistes étaient effectivement référenciés au seul Argent. J’ai trouvé qu’il y avait une incontestable richesse d’invention au niveau du détail, une cassure du ronronnement classique tout de même fort intéressante, un irrespect du texte assez marrant et un plaisant refus de son morceau de bravoure (les Au voleur! sont coupés et le reste du fameux monologue est dit par une voix off, tandis qu’autour d’Harpagon muet, la maison tourne comme un manège).
Alors, j’ai marché un peu comme si j’étais de la famille de ces garçons et filles qui ont évidemment beaucoup travaillé et fait montre d’invention, à qui il ne manque, en somme, que d’avoir appris leur métier. Et j’ai reconnu que l’un dans l’autre, cet AVARE était, bien sûr, au niveau de la recherche, un des plus aboutis que j’aie vu et que sur le plan de la mise à portée contemporaine d’un texte classique, il était valablement signifiant, en tout cas original et concernant, dépoussiéré. Livchine est ambitieux. Sans doute, veut-il trop montrer, trop faire avec des acteurs trop inexpérimentés. Mais sa démarche est estimable et à suivre.

Effectivement je l’ai suivie et j’ai vécu un long parcours avec le THÉÂTRE de l’UNITÉ dont l’âme aux côtés de Jacques Livchine fut bientôt l’incroyable Hervée de Laffond, qui ne reculait jamais devant quoi que ce soit.

9-05 -Du théâtre et qui se voit tel un décor de tournée mal ajusté, peint laidement et détâché sur les rideaux en gouttes d’huile, c’est le PAUVRE RUZANTE de Roger Mollien. Un atout dans ce spectacle qui se laisse voir avec plaisir, mais n’est pas marqué au coin du génie : Jean Saudray, qui joue le personnage de Ruzante, et qui est admirable. Le texte de Michel Arnaud est un trucage au départ de divers scènes de Ruzante, qui aboutit à une comédie en trois actes assez bien fagotée, montrant les déboires conjugaux du héros et certaines facettes de son caractères : rusé, âpre au gain, fort en gueule et poltron. Martine Noiret qui joue Bétia (femme volage de Ruzante) est une fort appétissante personne. C’est une farce classique, tirée au boulevard, montée sans invention avec une mise en scène hâtive, mais ça ne manque pas de contenu. “La faim, l’Amour et la guerre” en prennent pour leur compte avec une certaine modernité.

10-05 -    J’avais vu LA MÈRE montée par Claude Régy. Je n’avais pas vu LA POULE D’EAU montée par Tadeusz Kantor.
LES CORDONNIERS est donc mon deuxième contact avec Witkiewicz et mon premier avec Kantor.
    Deuxième contact avec l’auteur : je ne trouve pas beaucoup de points commun entre LA MÈRE et LES CORDONNIERS au niveau de la construction dramatique. Là était une pièce traditionnelle de forme et quasi de langage. Ici est un délire verbal, un torrent de mots, un souffle lyrique à relents de “vent de l’histoire”, point d’intrigues psychologiques, une vision prophétiquement gauchiste de la Révolution avec une flopée de symboles mal lisibles en détail, un génie du mot et de la phrase à l’état pur et brut encore qu’il vaudrait mieux entendre le Polonais pour en être sûr, quelque chose comme un flot submergeant sur contenu d’angoisse enthousiaste. Premier contact avec Kantor, il paraît que LA POULE D’EAU, c’était fantastique, incroyable, prodigieux et que LES CORDONNIERS c’est moins bien, disent les professionnels de la moue! Mais il était peut-être plus facile à des oreilles françaises d’accepter un langage polonais inaudible que français.
    Car c’est la chose qui frappe essentiellement : le mépris de Kantor pour l’intelligibilité du texte. Les phrases fusent de partout, sonorisées ou en direct, se mélangeant, se bousculant avec juste ce qu’il faut de gros plans pour qu’on ne nage pas trop. C’est un bourdonnement qui vous investit, tempête entrecoupée de calmes, l’oeuvre procédant par vagues de grande marée signifiées par cette fille sur charrette tirée par deux hommes (Paule Annen), Passionaria de la Révolution et qui lui redonne permanentement le coup d’impulsion en haranguant les acteurs et le public en une ronde sans cesse recommencée.
    Kantor a-t-il voulu qu’on lise mal les mots et son dessein était-il que le public soit impressionné musicalement au delà du langage? Ou n’étant pas français, s’est-il laissé dépassé par la volonté de souffle au point de ne s’être pas rendu compte que les oreilles percevaient une bouillie? Mystère!
    Mystère aussi pour moi qui ne suis pas un spécialiste de Witkiewicz, le sens de chaque personnage. Il m’apparaît qu’ils sont tous dépositaires de symboles mais une notice explicative serait nécessaire. Pourquoi Michèle Oppenot dort-elle sur la scène toute la soirée, ne s’éveillant que pour s’enduire le corps d’argile, puis pour s’en nettoyer, puis pour recommencer au seul niveau des pieds? J’imagine que pour lui faire jouer ce rôle de figuration, Kantor a dû l’abreuver de puissantes motivations! Mais lesquelles? Il me laisse, moi public non averti, avec un cheveu de professeur Nimbus, c’est-à-dire en point d’interrogation sur le crâne. Heureusement, Dort était là. Je le lirai. Lui aura sûrement tout compris.
    Reste qu’avec des plages d’humour (cf.. la très amusante scène des coupures du metteur en scène), c’est un spectacle des plus attachants. On sent qu’on est face d’un important travail, d’une puissante imagination, d’une invention féconde et - sans doute - d’une contestation qui doit être fort percutante en Pologne. C’est un coup de poing vigoureux qui force à une certaine admiration, une folie furieuse et envoûtante, une célébration gigantesque et bruyante. Tout de même un grand spectacle à l’actif du Théâtre 71, quoi qu’à vrai dire Kayat n’y soit que comme puissance accueillante. Encore a-t-il eu le mérite de jouer cette carte.

11-05 -    Gérard Gélas s’achemine de plus en plus vers les spectacles “CÉRÉMONIES” sur des thèmes très simples traités en quelques phrases et beaucoup de gestuelle symbolique. On pense à Bob Wilson pour une certaine lenteur, à Ghelderode pour un type d’univers, aux gitans d’Avignon et à l’Espagne toute proche pour l’importance conférée au “magique”. La pop musique des premiers spectacles a été transformée et on songerait plutôt à LA STRADA pour le solo de violoncelle et son contrepoint à la trompette. Mais le son joue un rôle capital dans la représentation. Le jeu des acteurs n’est en rien réaliste. Il est signifiant du monde décrit, excessif, désarticulé, volontairement maladroit. Finalement, il apparaît que les “références” sont profondément  digérées et régurgitées. Sont-elles même références? et le CHÊNE NOIR, qui vit très intimement en vase clos, invente bien plutôt, je crois son propre chemin, rencontrant ici ou là des courants frères, mais au fond profondément UNIQUE. Peut-être tout au plus, l’équipe a-t-elle eu quelque part dans la tête des souvenirs de cirque en créant L’ÉCLIPSE DE L’INDIEN. Ou bien est-ce encore là simple rencontre dans la mesure où l’univers de l’enfance joue un grand rôle dans le spectacle? La cérémonie ici montée est un éloge funèbre. Le mort, l’Indien, entend prononcer son panégyrique par un personnage issu directement de l’Inquisition et qui le décrit enfant heureux de naître, puis écolier modèle, mari exemplaire et fonctionnaire consciencieux, tandis qu’au contraire nous le voyons constamment paumé, agressé dans une société de pantins et de fantoches. Bien sûr, c’est le CRI de ces jeunes gens révoltés contre le monde qu’on voudrait leur faire. C’est une protestation plus qu’une contestation. Le virage d’AURORA s’accentue : Gelas ne porte plus au théâtre le combat quotidien. Il le réserve pour l’action effective et sur la scène, il indique seulement que “ça ne va pas”. Il le fait en artiste, avec un esthétisme fort beau.
    Élément nouveau, il cherche les gags et il en trouve parfois de drôles. Mais l’important, c’est le charme, au sens fort du mot, l’envoûtement dans lequel une nouvelle fois il plonge ses spectateurs.
    Attoun disait hier soir à la Cartoucherie que les critiques seraient réservés. Je me demande quelle mouche les pique! Ah qu’elles sont loin les autocritiques de Mai 68, et qu’il est revenu au galop, le naturel! Bougre de cons!

16-05 -    J’ai dû changer depuis 68. Autant, en ce temps-là, je m’étais senti concerné par QUE FEREZ-VOUS EN NOVEMBRE?, autant l’équivalent brésilien de la pièce d’Ehni, au demeurant adapté par lui, LES CONVALESCENTS, de Vicente, m’a paru éloigné de mes préoccupations. Les personnages décrits ne me ressemblent plus. Ils ne m’intéressent guère. C’est pourtant en gros le même thème : un professeur “de gauche” (mais Jean-Pierre Bernard n’a pas le poids de Cellier) se contente de l’action “en paroles”. Un jeune bourgeois s’envoie en paradis artificiel entre deux “actions”. La femme du professeur protège une fugitive par romantisme pur. La révolutionnaire elle-même a un côté XVIème arrondissement : je crois que le choix d’Anne Bellec y contribue mais ce qu’elle a à dire ne l’aide pas. À dire vrai, j’aurais été prêt à passer sur un côté mélodramatisé dont l’appartenance sud-américaine est claire. Mais ce que je ne puis supporter, c’est la confusion par mélange des problèmes. Il se peut que l’impuissance révolutionnaire ait des résonances sexuelles. Mais en fait, je m’en fous. Ces considérations complaisamment étalées par les personnages sur leurs dramuscules personnels, me paraissent ressortir du noyage de poissons. Qu’ils couchent tous ensemble ou pas, que les bonnes femmes soient ou non mûres pour pondre des mouflets, qu’une atmosphère partouzarde baigne ces gens “fin de race”, tout cela est hors du sujet qui est celui de l’oppression des militaires au Brésil. Or celle-ci est certes suggérée violemment, mais elle n’est ni éclairée, ni expliquée. Des impuissants conscients que ça ne va pas, traînent leur ennui dans un univers fasciste qui semble gratuit, isolés par l’indifférence du peuple, que l’oeuvre stigmatise mais n’explicite pas à telle enseigne qu’on en vient à se demander pourquoi ce drogué, cette insatisfaite, ce mou et cette déracinée, ne sont pas contents. Et on est tenté de conclure que c’est parce qu’ils n’ont pas de RACINES, parce qu’ils sont inauthentiques, ce qui évidemment ne peut que servir la position du POUVOIR. D’ailleurs, bon an mal an, la pièce a été jouée au Brésil. Gilda Grillo présente ces huit mois d’exploitation comme un combat permanent qu’elle a mené. Et sans doute y a-t-il un monde vrai... et beaucoup de lucidité de la part des COLONELS!
    Je ne crois pas que Gilda Grillo soit un grand metteur en scène, mais elle jette de la poudre aux yeux et ne manque pas de rigueur. Au RANELAGH de toute manière, un tel spectacle, au surplus joué à 22 h n’a aucun sens.

17-05 -    Je relisais la présentation de SI L'ÉTÉ REVENAIT par René Gaudy, que Michel Berto nous a remise à des fins prospectives avant d’entreprendre son travail sur l’oeuvre d’Adamov et je dois dire que je n’ai RIEN retrouvé à la représentation des motivations exprimées. L’oeuvre, il faut bien le dire, est étonnamment secrète. Mais je crois que Berto s’est attaché à la rendre plus impénétrable encore. J’ai attendu pour écrire ces lignes, de lire Poirot Delpesch, mais il n’a pas éclairé ma lanterne.
    On sait qu’il s’agit de quatre rêves, c’est-à-dire de quatre manière d’appréhender des événements semblables, chacun des personnages en gros plan les projetant selon leur propre vision. Sans doute est-ce pour cela que les acteurs jouent dans un style lent - à une exception près, celle de Denise Bonnal (la mère) qui joue boulevard -. L’eau est très importante. Berto a transplanté la pièce sur un toit d’immeuble où il y a une piscine très propre, des arbres en pots, et - ceci est d’Adamov - une balançoire. Au deuxième rêve, il fait tomber de la vraie pluie. L’effet est spectaculaire mais peut-être pas de très bon goût. Les personnages paraissent et disparaissent gratuitement. Il y a deux interventions drôles de Berto lui-même. On a l’impression d’un exercice de style - au demeurant impeccable - dans une cartoucherie dont on ne voit plus les murs lépreux. Exercice “éloigné” des spectateurs qui sont disposés de chaque côté d’un vaste espace séparé d’eux par des barbelés. Tout est fait pour masquer la pièce. Lars est un homme de 45 ans. Ici, un jeune homme l’incarne, au nom de la projection probablement des souvenirs d’enfance et d’adolescence d’Adamov. Un certain charme se dégage, cela dit, de cette soirée difficile à suivre et à pénétrer, ne serait-ce que parce que Corinne Gossot en bikini est fort belle à considérer. Mais je ne sais dans quelle voie s’engage ici notre Berto, voie de garage, voie de refuge? Je suis inquiet. Sombrerait-il dans l’esthétisme?

LE T.N.P. DÉCENTRALISÉ

19-05 -    C’est la semaine aquatique. Après la piscine bien propre de Berto, voici la Seine boueuse et noirâtre du MASSACRE À PARIS de Chéreau, spectacle d’ouverture du T.N.P. Villeurbanne qui a déplacé à Lyon le ban et l’arrière ban du Paris des arts et des lettres. C’est Jean Vauthier qui a adapté la pièce de Marlowe qui retrace les luttes entre catholiques et protestants en France, conclues par l’assassinat du Duc de Guise et la prise en main du POUVOIR par les Bourbons. Je présume que Vauthier a fait un travail consciencieux. Il a d’ailleurs pris soin de le publier. Mais Chéreau a fait du Chéreau. On n’est pas un génie pour rien, nicht wahr!
    Chéreau, c’est d’abord une matière. On se souvient du sable de Richard II. Ici, c’est de l’eau qu’il y a sur le sol. Une eau fangeuse où nage les cadavres, où pataugent les personnages historiques. L’eau ne vaut pas le sable. Elle permet, bien sûr, certains effets. Mais pour moi, elle est surtout un truc pour épater la galerie.
    Chéreau, c’est ensuite des machineries compliquées sur fonds pastels et éclairages chiches qui refusent la lumière aux visages (sauf celui de Madame Alida Valli qui avait sans doute exigé par contrat qu’on la voie, si bien que systématiquement, Catherine de Médicis jouissait à chacune de ses apparitions d’une poursuite dont la brillance tranchait sur la pénombre d’à l’entour). Le dispositif de Richard Peduzzi, pour admirable qu’il soit, est dans la ligne habituelle, avec un défaut qui est que baignant dans l’eau il ferait plutôt songer à Venise qu’à Paris. Somme toute, cette eau - j’y reviens - est sûrement “symbolique”, mais je la trouve gratuite. Je n’ai pas le souvenir que les guerres de religions se soient assorties d’une inondation permanente! Chéreau, c’est encore des tableaux de groupes humains se formant et se reformant en “attitudes”. J’ai sur ce plan été déçu par MASSACRE À PARIS :l’eau ne permet pas la vivacité des déplacements et j’ai noté moins d’harmonie et plus de confusion que de coutume. De temps en temps, des espèces de plate-formes s’avancent pour permettre à certaines scènes de se faire pied sec mais la conséquence est que comme dans l’OTHELLO de Valverde, les possibilités d’évolution se trouvent limitées. Chéreau, c’est aussi la transposition et j’avoue que je reste circonspect devant le mélange des époques en matière vestimentaire. Pourquoi avoir transporté ce conflit lointain et peu concernant dans un univers évoquant le temps des gangsters de Chicago? Pourquoi avoir remplacé la dague par le revolver, alors que le gant empoisonné demeure emprunté à l’âge du texte? Heureusement, les deux tueurs professionnels directement sortis en conception du monde de James Hadley Chase sont ADMIRABLEMENT silhouettés par Roland Bertin et Graziano Giusti. Ils en font les triomphateurs de la soirée. Mais c’est à leurs seuls génies qu’ils le doivent, car en vérité, ce type d’individus était très étranger à Marlowe. Et la gratuité du rapprochement est flagrante.
    Richesse oblige, il y a un orchestre dans la fosse d’orchestre et la musiquette de Fiorenzo Carpi est charmante. Mais les musiciens sont médiocres. Ils ne sont pas assez nombreux et il aurait bien mieux valu une bande bien enregistrée avec un potentiomètre permettant d’emplir l’espace en son. La qualité d’audition du texte laissait aussi à désirer, et le clapotis de l’eau aidant, il y a des moments où l’on a beaucoup de mal à suivre. Comme ça dure quatre heures d’horloge, il y a des moments rudes.
    Ces réserves faites, ce MASSACRE À PARIS est un grand, beau et original spectacle qui se laisse voir sans ennui, et parfois avec admiration. J’ai beaucoup admiré le plongeon du cadavre de Jean Debarry. La pauvre Lolah Bellon joue une série d’assassinées et à la fin de chacune de ses apparitions, on la voit tomber dans l’eau et flotter mollement vers la coulisse. Planchon joue le Duc de Guise et c’est à lui qu’échoit d’être le premier à patauger dans l’eau et en smoking jusqu’au cou. Ca lui donne la possibilité de faire un effet. Alida Valli fait très vedette, et un des aspects du texte est qu’il semble avoir été dosé pour lui apporter et apporter aux “Acteurs” des plages de “numéros”. Cela dit, je n’ai pas trouvé son apport très convainquant, sauf à la fin quand la Médicis redevient une poissarde italienne pour exprimer sa fureur dans sa langue natale.  Elle y est drôle.
    Ce MASSACRE À PARIS est le type même du “grand” spectacle au goût du pouvoir pompidolien. Il ne remue aucun problème dérangeant et il est de classe esthétique internationale. Allons! Tout va bien : ils apparaissent enfin, les jeunes de talent qui ne font pas de politique au théâtre! (ou qui le cachent si bien que ça ne se voit pas!). Certes, ils coûtent cher mais la manne est prête à récompenser leur sagesse. Paris valait bien une mess.e Un MASSACRE À PARIS valait bien UN PRIX DE LA RÉVOLTE AU MARCHÉ NOIR! Il faut bien que jeunesse jette sa gourme. Devenu pédéraste notoire, vedette européenne de la mise en scène et, selon les bruits, “grosse tête”, Chéreau est récupéré. Je ne sais pas où en sont ses dettes, mais on ne semble plus guère “inquiet” à ce sujet dans les milieux bien informés

PARIS DE NOUVEAU

1-06 -    Dans la mesure où je fais figure d’enfoiré quand je déclare que Shakespeare, - peut être grand poète dans le détail de certaines tirades célèbres -, n’est pas un bon auteur DRAMATIQUE en ce sens que ces textes sont indéterminablement étirés et méandreux, confus dans leurs continuités et mal équilibrés; dans celle où l’on se fout unanimement de ma gueule quand je répète que cet écrivain “populaire” est réactionnaire, misogyne, incroyablement calotin et méprisant du peuple, porte parole de l’obscurantisme et valet d’une classe dirigeante abjecte, que PAR CONSÉQUENT il faudrait l’enterrer dans les brumes de l’oubli ou au minimum laisser à ceux qui montent Anouilh et Montherlant le soin de le mettre en scène; je n’ai pas envie de parler du RICHARD III de Périnetti. De toute manière, André Louis n’est pas un génie, sa troupe est insuffisante, sa “lecture” de l’oeuvre imperceptible et de toute manière excessivement extérieure. Le mérite de cette production aura surtout été de détruire l’ancienne salle de la Cité Universitaire reconvertie grâce à elle en lieu polyvalent passable. Voilà au moins qui est positif et destructeur d’une certaine “culture”. Dommage qu’il ait fallu que le prétexte à cette bénéfique transformation ait été une ode à la gloire du super défendeur de la culture occidentale.

3-06 -    J’aurai certainement assisté à la deuxième partie de PEER GYNT à la Cartoucherie si je n’avais tant souffert durant la première de l’inconfort imposée par le Théâtre de la Tempête à ses visiteurs. Et d’abord, parce que la pièce d’Ibsen est belle, se laisse écouter, nous entraîne dans un étrange folklore nordique aux franges du réel et de l’imaginaire, du Diable et de Dieu, de la Justice et de l’arbitraire, avec un aspect western, fleur bleue de bande dessinée.
    Aussi parce que pour la première fois il me semblait voir Michel Hermon SERVIR une pièce. Point ici, d’extrapolation, d’introversion, de psychanalyse : c’est du premier degré bien torché, bien fait. J’avoue que je n’en revenais pas de voir ainsi les acteurs faire ce qu’ils avaient à faire et rien d’autre, sans sembler être porteur d’arrière pensées lourdes de signification.
    D’un autre côté, il était assez réjouissant de voir pour une fois une réalisation sans clinquant, avec juste un espace scénique, un praticable vaste et incliné de-ci delà, quelques éléments d’indication. Ce parti “pauvre” était malheureusement accentué dans le mauvais sens par quelques faiblesses de distribution. Mais Delpy, Marie Pillet, Jeanne David et surtout Pierre Maxence sont très bien.
     
13-06 -    Il faut beaucoup louer Kraemer pour la continuité de la ligne avec laquelle il accomplit son travail en Lorraine. Au Théâtre des Deux Portes, il montre son dernier spectacle : LES IMMIGRÉS et il prouve que son action politique est étayée par un professionnalisme désormais incontestable. Construites, structurées, ces 17 “saynètes” rigoureuses qui montrent en forme de fable le processus de l’immigration à travers la fiction d’une race nommée “les morphes” et qui dénoncent l’exploitation dont ils sont l’objet au travers des contradictions du système, ont été évidemment au niveau de la dramaturgie inspirée par Brecht via Adamov et Steiger! L’intéressant est que LES IMMIGRÉS ne sont pas montrés, mais contés à la lumière du prisme déformant qu’imaginent les phantasmes bourgeois. Ainsi, ne voit-on jamais un seul morphe et la critique ressort-elle du comportement même de ceux qui les ont découvert, “civilisés”, importés. Le grotesque est donc à la base de la représentation. Les noms que j’ai cités en référence indiquent qu’il y a malheureusement dans la réalisation de Kraemer une certaine lourdeur, une relative pesanteur : c’est un spectacle qui souffle de l’Est... Mais il est très bien joué, par trois excellents acteurs, surtout la fille, Chantal Mutel, qui est excellente.
    Il est évident que Kraemer mérite tous les soutiens.

16-06 -    ... Je n’en dirai pas autant de Gaudy qui m’a arraché une (demie) soirée à Villejuif où son THÉÂTRE DES HABITANTS  présentait une chose qui se passait sur une plage (sans sable) et s’appelait (sauf erreur) TROUBLES. Cinq acteurs moyens signifiaient par des moyens périmés l’aspect figé, mortellement atteint par les classes montantes, de la bourgeoisie. Ca se laissait regarder comme une gentille bluette d’amateurs sympathiques. Mais on sait que le THÉÂTRE DES HABITANTS revendique l’animation permanente des théâtre de Sochaux et de Montbéliard et j’estime que c’est une vraie chance qu’il y ait là-bas un Deschamps qui ne tombe pas dans le piège de la propriété absolue à la troupe permanente, car il ne suffit évidemment pas d’être habitant d’une ville pour avoir le droit d’y requérir le monopole du théâtre. En fait, je crois que cette troupe a eu un vrai coup de chance le jour où la famille Peugeot lui a déclaré la guerre. Sans cet événement qui contraint les politiques de la profession à la solidarité, je présume que le THÉÂTRE DES HABITANTS serait tout à fait inconnu. Un problème en perspective pour nous, car Gaudy est peut-être un médiocre metteur en scène mais c’est un agitateur et je suis sûr que son arrivisme ne faiblira pas!

Très intéressante, cette petite chronique, relue à l’époque de la déconcentration toute puissante. Qui aurait en ce temps là pensé que le médiocre THÉÂTRE DES HABITANTS serait, 40 ans plus tard, multiplié par mille, et devenu prioritaire dans les programmations des “maisons” de l’institution culturelle?
Et qui aurait pu croire qu’une personne comme Deschamps, récupérée par les dites institutions deviendrait un jour l’”inspecteur” qui aura la peau de Roger Lafosse et du SIGMA de Bordeaux?
   
18-06 -    Soirée de dames hier soir à Montparnasse avec d’abord dans le cadre du “Festival de Montparnasse”, BRAS DE FER CONTRE L’ANGE NOIR, texte et mise en scène de Corinne Gosset. Cela se passe à l’école d’architecture dans une salle lépreuse à l’acoustique épouvantable. Nous devions être à peu près quinze spectateurs. Chère Corinne qui poursuit inlassablement son combat pour dénoncer la condition de la femme, aidée dans cette aventure-ci par son amie Sheherazade qui est une Iranienne d’Im. 90, une négresse bon teint qui danse mais ne parle guère, et deux traîtres du genre masculin qui incarnent les oppresseurs mâles. À dire le vrai, le spectacle n’est guère militant, car Corine a transposé son cri en forme de conte pseudo oriental, et il a beau retracer le processus d’aliénation de la femme depuis Adam et Ève jusqu’à la prise de conscience MLF, - ce qui représente une tranche d’histoire un peu trop vaste pour être approfondie -, l’anecdotique, le dépaysement, l’exotique et l’insolite faussent le contenu de l’entreprise qui ne montrent que très timidement le bout de l’oreille. Cet étrange détour, (signifiant de quoi? : de l’incertitude de Corinne en la valeur de son combat? De sa pudeur à appeler un chat un chat? De son désir de faire oeuvre d’artiste là où un meeting serait officiant?) aboutit à une complète édulcoration du propos et je confesse que le racisme des protagonistes ne m’a pas soulevé d’indignation. Je suis resté sur ma chaise fort résigné, un brin somnolent et pas du tout décidé à considérer désormais les dames comme des nègres. Il faut dire que la mise en scène est au surplus beaucoup trop molle. Il y a quelques belles trouvailles au niveau des costumes, mais il n’y a pas dans le jeu une seule intention, un seul geste, qui aillent au bout d’eux même. Nulle violence ne s’exhale de ce gentil petit pet bien élevé.
   
Corine Gosset à 21h, Catherine Monnot à 23h à l’ARLEQUIN PARNASSE (rue Daguerre). Faut-il que je sois un bon zigue! Surtout qu’au café-théâtre, j’ai été piégé d’un baby whisky pour le prix des trois quarts d’une bouteille. UN, DEUX, TROIS... SOLEIL, de Catherine Monnot, mise en scène de Catherine Monnot, avec Catherine Monnot et Françoise Decaux, devrait plutôt à mon avis s’appeler UNE, DEUX, TROIS TARTINES. Il s’agit en effet du goûter de petites filles : l’une rend visite à l’autre, si j’ai bien compris en cachette. Leur dialogue est prétexte à retours en arrière, à phantasmes et à rêves de jeunes filles un brin troubles mais fort purs, l’action étant centrée sur deux énormes tartines de confiture, tantôt réelles, tantôt évoquées, toujours receleuses d’intentions à des degrés ésotériques qui après, comme avant le spectacle, laissent le public tout à fait ignorant des secrets du bouillonnement intime de Catherine, qu’elle a certainement pourtant voulu exorciser par ce déballage freudien.
    Ce qui est certain, c’est que les deux filles jouent très bien. Elles sont par moments, très drôles. Mais les ruptures de ton ne sont pas assez sensibles. Il est exigé du spectateur un effort injustifié pour savoir où il en est. Les robes des deux gamines sont fort érotiques.
    Un aspect du texte - au demeurant bien écrit - est social jusqu’à un certain point à travers la notion de vente des tartines remplacée par celle d’échange, à travers aussi le recherche de la fuite du milieu familial, l’école buissonnière, la volonté d’indépendance. C’est évidemment à ces instants où le particulier rejoint les préoccupations générales, que la pièce accroche le mieux.
    L’atmosphère Comtesse de Ségur dans laquelle elle baigne fait en outre qu’il s’agit d’une intention de qualité, encore insuffisamment libérée. Mais c’est le tout début des représentations. Reste à savoir si elles dureront. Nous étions une dizaine à assister à ce balbutiement déraciné du point de vue de l’horaire. À suivre par amitié.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 11 avril 2007 3 11 04 2007 17:54
UNE ESCAPADE À GENÈVE

18-06 -    On m’avait prévenu en long, en large et en travers, que cette “représentation” de BAAL (mise en scène de François Rochaix au nouveau théâtre de Carouge) serait une répétition. C’en était effectivement une : un filage avec une partie seulement des décors et costumes, effectué par une troupe appliquée qui ne décollait pas encore. Tout au plus puis-je donc dire qu’il y a dans ce que j’ai vu ce 15 juin la promesse d’un grand spectacle, à condition que la mayonnaise prenne désormais. Je parlerai donc de ce BAAL quand il existera vraiment.
    Actuellement, il y a des défauts éclatants et d’abord “le péché mignon suisse” qui est qu’on n’est pas pressé. Le manque de rythme venait certes d’une technique encore mal huilée - notons pourtant qu’il n’y a eu aucun pépin visible, simplement une lenteur excessive -, mais aussi du fait que le jeu des acteurs était exprimé avec toutes les subtilités qu’on croit nécessaire de dégager aux répétitions, et qu’on raccourcit d’ordinaire au moment “d’y aller”. Cette subtilité du détail conférait à certaines scènes un style carrément intimiste qui était en contradiction avec le gigantisme de l’environnement décoratif dû à Jean-Claude Marot. C’est un peu comme si Rochaix avait monté BAAL pour le POCHE et plaqué ce travail ciselé dans un décor fait pour CHAILLOT. Cette opposition était accentuée par le fait que les éclairages ne ménageaient aucun gros plan. Ainsi la scène semblait-elle vide trop souvent! Rochaix a demandé à Guy Bovet d’écrire une musique. Je n’aime pas cette musique faite d’un salmigondis de Dessau et de Kurt Weil, avec une partition beaucoup trop compliquée pour les comédiens, ni chanteurs, ni instrumentalistes professionnels, qui doivent la chanter et jouer. Le “concert” du début, qui dure un quart d’heure, est insupportable car mal joué. Le spectre d’accusation d’amateurisme pèse sur cet aspect du spectacle et nous étions plusieurs à conseiller Rochaix de couper beaucoup dans cette musique.
    Roger Gengly qui joue Baal, m’a semblé un peu fluet pour ce rôle fantastique, bien mais pas admirable. C’est dommage car ce héros négatif, cet inadapté qui refuse le monde de l’argent, de la gloire et des mondanités, ce Brecht jeune qui ne propose pas encore de solution “didactique” et se contente d’éprouver que ça ne va pas, est un personnage infiniment contemporain, terriblement proche de la jeune sensibilité actuelle.
    Rochaix a peut-être fait une erreur en voulant que son spectacle, commencé “spectaculairement”, pour la joie du public, s’achève austèrement, dans le dépouillement (plus de décor, juste le cyclo) et l’austérité (plus de musique, ni d’environnement). L’avenir dira si ce parti est tenable, grâce à une RIGUEUR accrue. Pour l’instant on a l’impression - et c’est sans doute le sens de ses rajouts au texte - que Rochaix a voulu à tout prix donner une conclusion enseignante à une oeuvre qui n’en délivrait pas. Il a surtout emprunté ces rajouts à l’oeuvre de Brecht, mais à la postérieure. Je ne suis pas sûr qu’il ait eu raison.
    Mais alors, me direz-vous, c’est un très mauvais spectacle? Point et même c’est déjà une lecture très passionnante de la pièce servie par une troupe compétente et d’indéniables trouvailles de mise en scène. C’est le 20 juin qu’est la Première et Dieu sait si les cinq derniers jours de répétition d’un spectacle sont importants. Les questions de fond, c’est-à-dire d’options, ne se résoudront pas. Mais le rythme peut venir par d’heureuses coupures au niveau du texte et un hara-kiri à celui de la musique. Le décor est beau, la troupe est honorable et d’apparente bonne volonté. Les enchaînements techniques s’amélioreront naturellement et les éclairages se préciseront. Jendly décollera peut-être. De toute manière, il y a une oeuvre : ce Brecht-là est maladroit, il bâtit mal des édifices bancals, il n’est pas le Brecht sûr des vertus  socialistes. Mais il dit des choses qui nous atteignent avec un souffle qui nous le coupe. Bref, c’est un gauchiste. Rochaix puisse-t-il l’assumer! C’est d’autant moins certain qu’il a déjà des ennuis avec Guillevic, l’auteur du “texte français” qui a fait savoir par voie du SACD qu’il entendait être joué sans une virgule déplacée! Oh! Ces communistes figés, quelle race Bon Dieu, quelle race...

et revoici Jean Michel Ribes

30-06 -    Une surprise :AU MARAIS, sous le titre :PAR  DELÀ  LES MARRONNIERS, Jean-Michel Ribes nous montre un aspect de son talent complètement nouveau, étayé sur une rigueur et un refus des facilités auxquels il ne nous avait pas habitués. Cet hommage à trois dadaïstes peu connus et qui ne se connaissaient pas entre eux, Arthur Gravan, Jacques Vaché, Jacques Rigaut, permet à Ribes de surpasser le joyeux farfelu encore potache qu’il était dans LES FRAISE MUSCLÉES et le un peu vulgaire amuseur montmartrois qu’il montrait dans JE SUIS UN STEAK. Ici, le niveau s’élève soudain, le rire devient rare et grinçant. Le regard méprisant, empli de morgue et d’ennui, que les trois protagonistes promènent sur le monde de la guerre, de l’Art, de l’Amour, du Social, leur vocation suicidaire, ce sont évidemment des affinités intimes entre Ribes et eux, qui les rendent si graves, si efficaces, si présentes, si proches de nous. Ce DÉSESPOIR fondamental n’est-il pas celui auquel de nouveau les POUVOIRS acculent les “créateurs” épris de liberté? L’impossibilité d’être n’est-elle pas de nouveau contraignante? Ribes a donc dépassé le stade de la subversion gentillette pour atteindre des sommets de la mélancolie désabusée. Le fera-t-il encore dans son prochain spectacle par le truchement d’une évocation historico-littéraire? Je souhaiterais qu’il renonce à cet appui. Car ici - et c’est le seul défaut du spectacle - cela l’amène à un certain intellectualisme. PAR DELÀ LES MARRONNIERS n’est pas populaire et s’adresse à un public érudit. Il est nécessaire pour entrer dans le jeu d’avoir en mémoire la référence des mouvements Dada. Or, ce qui serait intéressant, ce serait une oeuvre qui montrerait une telle attitude AUJOURD’HUI. Ribes signifie assez bien cette ligne et son refus ici nouveau de toute complaisance augure du fait que PAR  DELÀ  LES MARRONNIERS pourrait être pourrait être pour lui le tremplin d’une nouvelle carrière. J’ai beaucoup aimé.

 EN ROUTE VERS LE SUD

Et nous voila repartis dans la Renault 4 de Monique Bertin avec comme l’année dernière une escale à Beaune

19-07 -    L’an dernier les paysans bourguignons avaient été mis au courant par le Théâtre de Bourgogne de Jacques Fornier de la douloureuse situation de leurs homologues sud-américains. Cette année, sous l’impulsion de Michel Humbert, c’est à l’Irlande qu’ils sont invités à réfléchir. Heureusement, penseront-ils, qu’il y a la Bourgogne dans le monde, pays paisible et sans problème.
   
LA CHARRUE ET LES ÉTOILES (emblème de la révolte irlandaise contre l’occupant anglais avant l’octroi de l’indépendance), est une vieille pièce de O’Casey, entachée de naturalisme et de mélodramatique, à qui il manque la réflexion proprement politique. À insister comme le fait l’auteur, sur le fait que son peuple est composé de lâches, d’ivrognes, de malpropres et de truculents farceurs qui n’arrêtent pas de s’étriper  entre eux, à sombrer dans les anecdotes annexes, il ne montre pas - comme l’eût fait Brecht - la nécessité du processus de libération et son inéluctabilité. Avec ce matériau faible, et choisi selon ses propos d’après jouer sans enthousiasme particulier, “parce que, n’est-ce pas, que peut-on monter aujourd’hui, et dans cette région en particulier?”, Michel Humbert a fait un spectacle honorable. Il a su compléter les manques du texte en créant sur le plan sonore un environnement signifiant de l’époque vécue. Il a su mettre l’accent sur la disproportion des forces en présence et jouer jusqu’au bout le jeu du théâtre éloigné, puisqu’ainsi était écrite l’oeuvre. À cet effet, des fils de fer traversent la scène séparent radicalement les voyeurs de l’aire de jeu. Il a bien dirigé une troupe talentueuse. Son dispositif est astucieux et efficace. C’est donc un bon travail de bon serviteur de la “bonne “ décentralisation.

20-07 -    Il y a dans LA CÉLESTINE montrée par Gillibert ce soir pour la première fois à Châteauvallon d’excellents moments, et notamment une heure admirablement aboutie en début de la deuxième partie. Mais actuellement, ce n’est pas un spectacle “arrivé”. Il est seulement bien parti. Si bien que tous les espoirs sont permis.
    L’adaptation de Gillibert tient ses promesses de la lecture. Elle est riche, drue, truculente, d’une langue belle, structurée, construite. C’est un édifice. Le choix de Maria Casarès répond aux espoirs caressés. Le “jeu” de la Célestine est intelligent, sensible, drôle. Maria donne l’impression qu’elle incarne le personnage tant elle est juste, sans excès ni pathos, avec une sobriété exemplaire. Peut-être ne décolle-t-il pas encore toujours. Les autres acteurs sont bien, surtout Jean-Claude Jay et Claude Aufaure. La mise en scène est habile, pleine de trouvailles. Et tout cela au service d’un contenu assez subversif dans la mesure où la Célestine ne ressort pas seulement comme un phénomène truculent, mais comme une marginale d’un système, comme une revendicatrice de liberté à l’intérieur d’un monde cruellement oppressif, comme une défenderesse d’une “autre” morale, comme quelqu’un qui a choisi de refuser la société conventionnelle, et qui joue à semer des ferments destructifs au sein même de cette société. L’amoralité profonde dont elle est le prosélyte pourrait bien ne pas plaire à toutes les autorités.
    Je n’aime cependant pas tout dans ce lourd déferlement de quatre heures. Il y a des scènes qui gagneraient à être raccourcies, comme la longue conversation du premier acte entre Marie Casarès et Claude Aufaure, au terme de laquelle ce dernier ira se faire dépuceler.
    La scène où la Célestine invoque le diable à sa rescousse a un défaut de déjà vu, encore que Gillibert l’ait rajeunie puisque l’invocation se fait à califourchon sur un coffre, ce qui donne à l’auditoire l’impression que Satan entrera par le cul de sa solliciteuse. Les interventions de Gillibert, mi meneur de jeu, mi Satan m’ont paru superflues. La fin, avec la série des mort, s’étire interminablement comme une symphonie de Brückner qui n’en finirait pas, et le discours final du père (Gillibert encore), “Oedipe qui se serait arraché les yeux et aurait mieux fait de s’extirper la langue”, (disait un spectateur), n’est pas possible. Je ne raffole pas trop de la musique, qui heureusement n’est pas trop fréquente. Et le décor d’Oskar Gustin, tout beau qu’il soit, n’est pas très “utile”. En outre, conçu dans des dimensions telles qu’il sera inéquipable presque partout, il fait plutôt petit et quasi étriqué pour la scène de Châteauvallon.
    Mais ce sont des défauts que du travail, de la lucidité, du courage et le contact quotidien avec le public corrigeront. Cette CÉLESTINE frise le très grand spectacle.

ENFIN AVIGNON

22-07 -    Si j’eusse été mon papa, j’aurais sûrement beaucoup aimé LES VEUFS de l’auteur marseillais (né à Quimper) Bernard Mazeas.
    C’est une pièce d’atmosphère à trois personnages : une fille qui est malade au premier acte et morte au deuxième acte), son ancien et son nouvel amant. L’ancien lui rend visite au premier acte pendant que le nouveau roupille. Au deuxième acte, les deux veufs s’affrontent en un combat verbal où le nouvel amant, (qui est doté de pouvoirs surnaturels tel celui de fermer les portes à distance, et dont on se rend peu à peu compte qu’il est peut-être Dieu lui-même tandis que le premier amant était pour le moins un ange du mal et peut-être Belzébuth), contraindra l’ancien à vivre côte à côte avec lui un calvaire où les dents tombent, où les jambes se détachent et où la pourriture est maîtresse, un huit clos rédempteur! Vous le voyez, c’est un sujet très concernant pour chacun de nous. Ca a un côté Boulevard amélioré par des réminiscences ionesquiennes, beckettiennes, poëiennes et par des relents de théâtre étrange britannique des années vingt.
    Bourseiller a corsé sa sauce en faisant jouer les deux amants à deux filles : Chantal Darget et Suzanne Flon. Moustachues et barbues, leurs performances d’acteurs enlèvent une bonne partie de la partie. Cela dit, cette astuce est entièrement gratuite, mais qui songerait à le reprocher à Bourseiller, puisqu’en l’occurrence, à mon avis, l’inutilité du texte ne lui laissait rien à trahir. Un “langage” facile mais amusant arrache quelques rires.
    Que dire d’autre? Que le décor d’Eugénie Barbieri est ce qu’il y a de mieux dans un spectacle où l’esthétisme n’est pas agressif. La robe “gants” de Marie Dubois est une vraie réussite.
    On ne peut pas crier au scandale fric, car ce n’est apparemment pas une production onéreuse.
    La mise en scène est professionnelle, rigoureuse et imaginative.
    Bourseiller a très joliment transformé l’ex local du Chêne Noir rue St Joseph, et son off. festival d’Avignon n’est pas injustifié puisque cette ville est dans le Sud-Est. On ne peut que regretter que tant de talent et de bon goût soient gaspillés pour une entreprise inactuelle au possible et éloignée de toutes nos préoccupations.
    L’évolution de Bourseiller s’est décidément arrêtée il y a quelques années : c’est désormais un vieux Monsieur comme est vieux tout le monde théâtral qu’il traîne autour de lui.

Vu aussi à Avignon, sous le titre LE FILS DE MISS UNIVERS l’amusant jeu de société de Guénalé Azerthiope. Ce sont les spectateurs qui font la pièce. Dommage que les acteurs - le soir où j’étais là en tout cas - ne soient pas à la hauteur.

Revu en Avignon FAUT TOUT REPENSER  PAPA, cri pas tellement drôle de quelques jeunes gens paumés, qui dans un cadre de chapelle froide rend un son plus grave qu’il ne fût au LUCERNAIRE. À vrai dire, on rit même assez peu une fois franchi le seuil du début, qui d’ailleurs situe bien d’où vient socialement ce cri : de la jeunesse estudiantine et par conséquent bourgeoise. Symboles, rites, expressions corporelles, cris, temps de silence prolongés, attouchements des mains avec les spectateurs, glorification de l’eau, du feu et de la terre dans le recueillement de la Re-création, l’inspiration de Louaud est évidemment chrétienne : L’AMOUR dans lequel il laisse deviner qu’il conçoit la renaissance de l’homme une fois détruites les erreurs, est d’une spiritualité nettement chrétienne, comme est chrétienne la “communication” qu’il recherche entre les êtres. Aussi ne suis-je pas personnellement très satisfait politiquement, et d’ailleurs le gros défaut du spectacle c’est qu’après avoir stigmatisé la société actuelle (ce sur quoi tout le monde est d’accord) et montré dans des contorsions la renaissance de l’homme après qu’il se soit débarrassé de sa “culture”, il ne propose strictement RIEN. On sort donc plutôt angoissé car cette absence de but à atteindre, l’idéal à rêver, de fin à approcher, ne peuvent que faire déboucher l’équipe sur le DÉSESPOIR. Bref, c’est “jeune” dans le pas très bon sens du mot, en ce ses que ce n’est pas pensé, encore moins mûri. Tout au plus, est-ce “de bonne volonté”. On aimerait que Louaud et ses acteurs se prennent la tête à deux mains et se disent (et nous disent) : “Qu’est-ce que nous voulons?”. Ca ne dure qu’une heure. Ca m’a pourtant paru long.

L’ENSEMBLE THÉÂTRAL DE GENNEVILLIERS n’est pas très à sa place dans le festival OFF d’Avignon. Il y fait figure trop sérieuse. Son orientation est nette, claire, publique : c’est une troupe qui ne se pose pas de questions et dont l’esthétisme est au service du PCF, “sans hésitations, ni murmures”. Pas un brin de fantaisie ne vient troubler la ligne pure et dure de ces bienheureux, investis par la certitude des “lendemains qui chantent” bon teints!

    DU MILLET POUR LA HUITIÈME ARMÉE dans la mise en scène de Sobel, souffre plus de cet engagement que L’EXCEPTION ET LA RÈGLE. Le spectacle Brecht était une application stricte des thèses du petit organon, un bon devoir bien fait d’élève studieux.

    La pièce chinoise est trahie car il s’agit d’une farce, politique certes, mais pétante de santé et truculence. La leçon doit porter à travers le rire, dans la joie. C’est Scapin au service du communisme qui monte dans l’enthousiasme. Et Sobel en a fait un spectacle triste dont il s’est scrupuleusement attaché à extirper le comique.
    Dans cette acception, il eût fallu une troupe de premier ordre pour faire passer cette dramatisation excessive. Mais ce n’est pas le cas et les insuffisances du recrutement éclatent d’autant plus qu’on a retiré aux acteurs toutes possibilités de faire des effets. Le résultat est que je n’ai pas senti passer sur le spectacle le souffle de la Révolution. C’est fort dommage.
    Reste heureusement que DU MILLET POUR LA HUITIÈME ARMÉE est une excellente pièce, diaboliquement rusée en ce qu’elle met les rieurs de tous azimuts du côté de la bonne cause. L’austère Sobel ne peut pas tout à fait empêcher qu’il en passe quelque chose!

UNE PARENTHÈSE À PARIS

27-08 -    Il y a des gens qui font du théâtre à Paris en cette saison... et qui font recette : tel le THÉÂTRE BULLE, Compagnie Alain Scoff, qui présente au Mouffetard JÉSUS FRIC SUPER CRACK. C’est une revue satirique gauchisante qui rappelle JE NE VEUX PAS MOURIR IDIOT pour le contenu (mais ici, il manque Wolinsky) et JE SUIS UN STEACK pour la forme et le niveau culturel en général! Ca ne vole en vérité pas très haut, et ces jeunes qui ont pris le “parti d’en rire”, ne sont pas plus dérangeants pour le pouvoir que les chansonniers de Montmartre. Mais, comme l’écrit Le Canard Enchaîné, “l’ensemble pète de santé, d’esprit de drôlerie et d’insolence... On est bien content!”. Moi-même, j’ai ri, sans honte.  

28.07        J’avais tellement entendu parler de 1793 que je n’ai pas été surpris par le spectacle que j’ai vu à la CARTOUCHERIE de Vincennes. Le public de cette fin juillet non plus, d’ailleurs, apparemment, puisqu’il semblait savoir qu’au moment où les acteurs le convient à passer dans la deuxième salle, il importe de se précipiter si l’on veut être assis avec un rudiment de confort! N’ayant pas participé à cette bousculade, je me suis retrouvé le cul par terre deux heures et demie durant.
    Deux heures et demie longues, car 1793 est un spectacle austère et causant d’ où a été banni  le “spectaculaire” de 1789.
    Pendant vingt minutes, Ariane Mnouchkine au début nous raconte, du point de vue des riches et des nobles, 1791 et 1792 et elle le fait avec la brillance d’antan pour bien montrer que sa platitude postérieure est volontaire; Cet exercice de haut style est putain mais sublime et émouvant. C’est les larmes aux yeux qu’on quitte cette salle pour passer dans celle où le peuple va s’exprimer : ensuite, tout élément émotionnel sera soigneusement proscrit.
    Le fond reste pourtant le même que 1789 : 1793 est une remise en question du Mallet et Isaac, une démystification des assemblées bourgeoises, une apologie de la vigilance populaire. Très intelligemment, est montré comment des illettrés affamés ont su démasquer les tentatives de sabotage de la Révolution et imposer aux réactionnaires leur volonté progressiste. En même temps qu’une leçon d’histoire, 1793 est un bréviaire de ce que doit faire un peuple en cas de Révolution. Stigmatisant les ennemis d’hier, il désigne ceux de demain. Il rappelle opportunément les règles d’un jeu qui finalement sera toujours le même. Le passé est enseignement pour l’avenir et c’est en quoi Colette Godard  a eu raison d’y voir un cours de marxisme léniniste. Un peu moins de refus esthétique eût pourtant, me semble-t-il, rendu le cours plus attrayant sans dommage. J’ai beaucoup apprécié le parti des éclairages, tous indirects : un admirable travail technique. La verrière reste éclairée comme si c’était le jour qui passerait à travers et par moments on jugerait que c’est un rayon de soleil qui filtre à travers les vitres.
    1793 est moins un grand spectacle que 1789. Mais c’est un spectacle utile. On aime à entendre que la déclaration des droits de l’homme ait prévu que si un gouvernement trahit la cause d’un peuple, l’insurrection devient pour lui “le plus sacré des devoirs”.

RETOUR EN AVIGNON

1-08 -    À la fin de la deuxième partie de DANS LA JUNGLE DES VILLES, réalisation de Jean-Pierre Vincent, je me demandais : “Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir monter cette pièce confuse d’un Brecht jeune se cherchant encore, mal fagotée, fondée sur un point de départ gratuit?”. Si je compte bien, il y a eu à ma connaissance le LIVING THÉÂTRE, Bourseiller, Rochaix + le BERLINER ENSEMBLE et Stein! Bavarde, méandreuse, bâtie au mépris du sens de la construction, l’oeuvre veut montrer un combat : sans motifs, un marchand de bois chinois “provoque” un modeste bibliothécaire pauvre en remettant intégralement son sort et sa fortune entre ses mains. L’autre mènera l’affaire à sa ruine mais au moment où l’escroquerie éclatera, il décidera d’aller en prison tout en aménageant une bombe à retardement pour abattre finalement son agresseur. Cette bombe sera une dénonciation pour viol sur la personne de sa soeur, ce qui - le marchand étant jaune - provoquera son lynchage!
    J’ai été très frappé, en deuxième partie, par l’importance de l’aspect RACISTE qui m’avait peu agité chez Bourseiller et Rochaix, et qui ici, chez Jean-Pierre Vincent, m’a semblé grave, au point que j’ai évoqué l’étrange équivalence entre le personnage Schlinck et le Juif Süss du film antisémite allemand! Il éclatait en effet à l’issue de cette représentation, que le comportement du Jaune, impitoyable, vicieux, sans scrupules, amoral et capitaliste de surcroît, menant sciemment une famille à la déchéance au nom d’une expérience perverse, d’un jeu diabolique inventé par lui de toutes pièces au détriment d’un innocent qui ne lui avait rien fait, rien demandé, était de nature à JUSTIFIER que la Société l’abatte comme un chien, extirpe de son sein cette mauvaise graine destructrice. Le choix de Bénichou pour jouer le rôle ne faisait naturellement qu’accentuer cet aspect.
    Je ne peux donc pas dire que j’ai trop aimé le spectacle, puisque de la confusion générale de l’oeuvre, c’est cette morale qui s’est dégagée pour moi, m’amenant à me poser la question : POURQUOI Brecht avait-il fait de Schlinck un jaune? Se rendait-il compte qu’il faussait ainsi son match? Et que son match de toute manière était truqué par l’inégalité des adversaires au départ, ce qui conférait à l’inférieur le droit à tous les coups?
    Cela dit, le travail de Jean-Pierre Vincent est exact comme d’habitude et rigoureux. Il est fait pour être vu de près et en salle. J’ai beaucoup perdu de la première partie parce que je m’étais placé tout en haut du cloître des Carmes. Les murmures des acteurs me parvenaient à peine. Par contre la sonorisation du voisin Bénedetto n’aidait pas.

2-08 - Le festival off n’est plus un festival de contestation du festival in, mais une lutte commerciale entre des petits entrepreneurs, parallèlement à la sérénité du gros marchand. Profitant du bruit que font les souris, l’éléphants les couve de son aile bienveillante et paternelle. Jamais Puaux n’aurait pu imaginer récupération plus totale! La foire aux petits spectacles à l’ombre du magasin CARREFOUR ou MAMOUTH n’est plus génératrice d’imagination. Sur la place de l’horloge, les parades se suivent et se rassemblent. C’est un grand malheur que cet aboutissement.

2-08 -Le Théâtre des Carmes était loin d’être plein pour la représentation du GRAND REPAS DES CANNIBALES, le dernier spectacle d’André Bénedetto. À juste titre : j’estime que j’ai assisté à ce qu’on appelle dans le métier : “un filage sans se fatiguer”. J’estime aussi que j’ai entendu une mouture bâclée, tant au niveau du jeu, que de la mise en scène, que du texte. Bénedetto l’a-t-il fait exprès? On sait qu’il méprise l’heure du festival et les festivaliers. Mais il joue au con, drapé dans une cape verte qui le fait ressembler à quelqu’un qui serait à mi-chemin entre Barrault et le mime Marceau. Quant au contenu, il est le même que d’habitude sur le plan politique et social; mais la démonstration est si simplette, si primaire, que le spectateur se sent carrément pris pour une andouille. Seule nouveauté dans cette dénonciation du colonialisme (en première partie) et de l’oppression de classe (en deuxième partie) - vous avez deviné : l’un et l’autre sont synonymes d’un souffle de revendication occitane. Pourquoi pas? Mais ô combien serait plus efficace ce combat avec plus de rigueur et moins de laisser aller.

JEUX OLYMPIQUES de MUNICH

27-08 -    Le Grand Magic Circus a décidément le sens de ce qu’il faut faire là où il faut le faire. Alors que toutes les autres troupes engagées par les Jeux Olympiques, se sont attachées à présenter des spectacles signifiants - certains d’une manière fortement causante -, montés, élaborés, avec parfois des décors, dans des lieux donnés, avec une régie, et souvent des éclairages, Savary s’est borné à vêtir son équipe en sportifs marcheurs. Au pas cadencé, la bande traverse tout le campus, précédé par une walkyrie qui porte les anneaux olympiques et par un Pierre de Coubertin qui salue la foule, les trois administratifs en survêtements d’entraîneurs ferment la marche, un attaché case dans une main, une chaîne tirant un singe dans l’autre. Un tambour rythme le défilé, qui est ponctué de temps en temps par une sonnerie de trompettes. Le tout est imperturbablement sérieux. Et puis un ordre claque : le groupe s’arrête et procède à la “cérémonie” d’inauguration. Un coureur épuisé arrive, portant la torche. Il crache le feu. Les anneaux s’embrasent. La walkyrie chante un couplet wagnérien très guttural et Pierre de Coubertin conclut que “l’important n’est pas de vaincre mais de participer”. Puis le groupe repart du même pas viril, emportant avec lui les anneaux calcines qui pendent lamentablement. C’est tout. C’est fantastiquement efficace. L’impact est évident. Des foules de gens jusque là badauds suivent la parade. En ville, tout le monde connaît le Grand Magic Circus. C’est la popularité.
    Le contrat veut malheureusement que le GMC joue aussi dans un lieu fixe. Là, la compagnie joue des sketches qui souffrent regrettablement d’impréparation et ne sont de surcroît pas toujours de la meilleure veine. n’en parlons pas.
    L’essentiel, c’est ce que j’ai décrit plus haut, sa puissance destructrice avec des moyens très simples, son contenu sans phrases. Savary a raison de dire qu’il ne fait pas de théâtre politique mais “politiquement du théâtre”. Il gagne haut la main dans ce difficile contexte de Münich où les conditions de travail sont très pénibles, une nouvelle partie.

La parade n’a malheureusement fonctionné que la première semaine, car c’est cette année là qu’un attentat terroriste a décimé l’équipe Israélienne. Les jeux sportifs ont continué, mais, bien sûr, toutes les festivités ont été annulées.

LA VIE ET LA MORT DE JULES DUPONT

Donc André Louis Périnetti était aux yeux du pouvoir un “agitateur raisonnable”, mais pas à ceux des directeurs de la Cité Universitaire, qui avaient plus ou moins aprécié le Zartan du Grand Magic Circus, et la série des troupes américaines qui, toutes, étaient plus ou moins subversives. Surtout, ON lui reprochait le public qui le suivait, qu’on ne jugeait pas convenable. Songez donc, il y avait des jeunes qui fumaient même dans les salles ! Horreur ! En ces lendemains de 1968, ON souhaitait une gestion plus sage des trois lieux de spectacles de la MAISON, davantage orientée vers les étudiants, donc vers une promotion de nos classiques.Il avait donc été prié de se trouver un successeur et il avait trouvé l’homme idéal, un certain Caron, qui était exactement son contraire. Lui même allait être nommé à la direction du Théâtre National de Strasbourg. On le voit, sa carrière n’était pas terminée. Et elle aurait pu le mener jusqu’à des sommets de la culture s’il n’avait pas commis, plus tard, une faute ... que je relaterai quand le moment sera venu.
Quoi qu’il en soit, c’est lui qui avait fait la programmation de la fin de 1972 et il s’était fait un plaisir de m’offrir la salle dite LA RESSERRE, pour que j’y monte ma pièce. Je me suis toujours demandé s’il m’aurait accordé cette faveur s’il n’avait pas été viré. Il connaissait mon texte. Il savait que ce serait pour son successeur un cadeau empoisonné. Car LUI, quittait la Cité Universitaire en Juin, mais l’autre était bien obligé d’honorer les contrats qu’il avait signés jusqu’en Décembre ... puisqu’ils étaient signés. C’est donc sous la gestion de ce nouveau personnage que j’ai monté cette pièce, dont je rappelle qu’elle avait été présentée en radio avec Marcel Maréchal dans le rôle principal et qu’elle avait déplu à la CGT.
C’était l’époque du “théâtre pauvre”. J’avais décidé de fonder le “théâtre misérable”. Et je dois dire que ça a marché. J’ai eu une excellente distribution, faite uniquement d’amis : Jean Paul Muel et Christian Gay-Bellile du Grand Magic Circus, Michel Berto, qui a fait là une extraordinaire création, Sophie Jeney, deux ou trois autres. Et pour le décor, Armando Durante,un peintre argentin, l’a à la fois imaginé et construit. C’est Pierre Debauche qui avait offert l’atelier de son théâtre à Nanterre et il bossait la nuit pour ne pas déranger les travailleurs syndiqués qui voyaient d’un oeil réservé cette intrusion bénévole.
Je crois qu’aujourd’hui, la commission de sécurité aurait refusé l’échaffaudage très artisanal que nous avions fait avec des tables de la Cité disposées les unes sur les autres en gradins pour y installer les spectateurs. Caron voyait ça très mal et il a failli m’accuser de vol parce que, le jour de la première, nous avions déplacé du 5 ème étage où ils ne servaient à rien deux bancs
Je n’espérais pas grand chose des  critiques, mais je comptais sur Colette Godard que je croyais être une vraie amie. Elle est venue en effet. A la fin du spectacle elle a embrassé tout le monde avec toutes les marques de l’enthousiasme. Son “papier” dans LE MONDE, a paru le jour de la dernière. C’étaient 20 lignes très mitigées.
Mais bon, l’oeuvre avait existé, et je me demande encore toujours pourquoi elle n’est remontée par personne, parce que en toute modestie, en vérité je vous le dis, elle est remarquable et dit bien ce qu’il faut dire sur le désastre humain qu’a été le piège de la main mise de la CGT sur le parti communiste.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 11 avril 2007 3 11 04 2007 14:56
RETOUR À LA ROUTINE

Est ce la première fois dans ces carnets que j’emploie le mot « ROUTINE » ?

17-11 -    Le montage de LA VIE ET LA MORT DE JULES DUPONT m’a empêché d’aller au théâtre plusieurs semaines de suite. Mais voici que je reprends ma canne et mon chapeau. Ma première visite est pour le T.O.P. où la Comédie de Caen présente, en accueil, TITUS ANDRONICUS de Shakespeare, texte français de Henri Thomas, mise en scène de Michel Dubois. Vous allez dire que je radote, mais je serais curieux de savoir ce que diraient Attoun, Luc de Goustine, Simone Benmussa et autres maîtres à penser des générations actuelles, si un jeune auteur s’avisait de leur faire lire un texte aussi mauvais. Cette accumulation de violences, (pour des motivations qui nous sont parfaitement étrangères), cette indigence des personnages (tous tracés à gros traits sans nuances et caractérisés par leur incommensurable stupidité), cette démesure gratuite dans l’horreur d’une intrigue mal fagotée, tout cela avait peut-être une valeur au XVIème siècle et était peut-être sauvé par un langage dont rien ne subsiste dans notre idiome à nous, MAIS AUJOURD’HUI, rien ne me paraît plus inutile que de dépenser du pognon pour donner donner vie à ces oeuvres désuètes.
    Cela dit, le TITUS ANDRONICUS de Dubois est un très bon spectacle car la mise en scène a complètement démystifié l’ouvrage. La “tragédie” a été traitée dans la dérision et c’est surtout le grotesque des personnages, la connerie de leurs impulsions, le ridicule des situations qui a été dépeint avec toutefois un peu trop de gags de cabaret et un certain manque de “classe”. Mais naturellement ce parti fait avaler Shakespeare avec un relent d’irrespect qui ne pouvait que me satisfaire. Ca ne plaît pas à tout le monde. Mais moi, j’ai bien rigolé - Santini joue le rôle avec beaucoup d’intelligence, sachant allier la démystification décrite à la sincérité. Ce n’est pas une mince performance.
    Je ne pense pas que Dubois soit un génie. Mais ce n’est pas un con : il est exact, net, précis, heureusement esthétisant et habile, facétieux et contestataire. Après tout, dans une ville comme Caen, cela a peut-être un sens que de montrer aux notables conservateurs un Shakespeare si fortement ridiculisé.

18-11 -    Dans une très grande confidence publicitaire, Micheline Uzan vit intensément devant des salles extrêmement clairsemées les LETTRES DE LA RELIGIEUSE PORTUGAISE. La mise en scène de José Valverde est d’un total dépouillement : la jeune femme demeure pendant une heure assise derrière une table et elle est censée écrire ce qu’elle dit. Tout réside donc dans la “présence” de l’actrice et dans l’intérêt du texte dit. Or, ces deux conditions sont remplies. Quoique sobre, Micheline Uzan sait être émouvante, à la fois pudique et douloureuse. À travers les mots qu’elle prononce, c’est toute la condition de  la femme qu’elle fait passer à l’aide de ce texte étonnamment en avance sur son époque. Un bon choix, une belle comédienne ne suffisent malheureusement pas à attirer au Théâtre Serano, ex Charles de Rochefort un public. Dommage.

Et pourtant, je me suis investi. Nous avons fait tourner cette religieuse qui ne s’inscrivait bien sûr nulle part dans mes préoccupations. ça s’est vendu!

21-11 -    “Et ils passeront des menottes aux fleurs” est un spectacle irritant par excès d’esthétisme, mais c’est un beau spectacle. Il rappelle opportunément la cruauté du franquisme, la dureté impitoyable du dictateur, la morgue hargneuse de ses fidèles, il stigmatise la “justice” expéditive, il dénonce les conditions de vie faites aux détenus dans les prisons surpeuplées. Comme Arrabal le dit lui-même, c’est un “cri” dont la sincérité est évidente quoi qu’évidemment complaisante. “N’oubliez jamais que j’y ai été aussi” nous souffle l’auteur sans songer que la question vicieuse qui vient dès lors à l’esprit est : “Comment se fait-il que vous en soyez sorti?”. Outre le témoignage, Arrabal veut montrer “avec une certaine intensité”, les “rêves insensés”, les “visions singulières”, les souvenirs des détenus. Il se défend de faire de l’art, mais il en fait, et ce sont surtout ses propres phantasmes, que nous connaissons bien depuis longtemps, qu’il projette en des scènes que j’eusse préférées pour ma part plus directes d’écritures et plus simples mise en scène. Je ne suis pas du tout d’accord avec certains contrepoints gestuels à la chose dite et je crois que l’efficacité aurait été plus grande avec moins de recherche maniérée. En son temps, son film VIVA LA MUERTE m’avait agacé pour les mêmes raisons. C’est qu’il y a confusion dans l’univers intime d’Arrabal (scatologie, haine de la mère, refoulement de tous ordres) et le monde décrit. En fait, tous les prisonniers montrés sont des petits Arrabal. Ils parlent tous le même langage qui n’est pas le leur propre, mais celui d’Arrabal. Et cela enlève bien sûr de la force au documentaire. Et cela permet bien sûr aux critiques de faire des moues sur la forme alors qu’il ne devrait être question dans leurs articles et dans leurs propos que du contenu de l’oeuvre dans ce qu’il y a de dénonciateur.
    Reste que ce contenu est vigoureux, terrifiant, vrai, utile.
    Reste que l’ensemble du spectacle dégage une austère beauté et que l’équipe qui le joue avec foi est de qualité.
    Jamais je n’avais autant éprouvé à quel point l’acoustique du PALACE est défectueuse. Les acteurs ont beau s’égosiller et articuler, on perd du texte et ils n’y sont pour rien, les malheureux.

23-11 -    Pour la première fois de sa vie, Billetdoux ne triche pas, et cela donne LES VEUVES, très beau spectacle dans lequel un vieux Monsieur trimballe un oeil désabusé et un corps fatigué à travers un univers désespérément mélancolique, aux frontières de rêves inatteignables. On a l’impression d’une sorte de cérémonie testamentaire, tant l’auteur ne la ramène plus, tant son angoisse sonne vrai, loin des déviations et trucs à la mode auxquels il nous avait habitués.
    Pourtant le langage de l’oeuvre est loin d’être simple, mais son style “poëtique” désuet ajoute encore à l’aspect de constat d’échec de l’homme penché sur son passé que projette la pièce.
    Il faut dire que l’apport des marionnettes shamanes de Jacques Voyet, et celui de la très belle, touchante et émouvante musique de Vanguelis Papathanassion sont très importants pour la création de ce climat à propos duquel d’autres ont évoqué LE REGARD DU SOURD, mais qui m’a fait songer aux DEUX ou TROIS DON JUAN.
    Billetdoux mélancolique, serein comme si sa mort était prochaine, voilà un signe des temps que nous vivons. La retombée de 68 est totale et l’homme éprouve le creux de la vague. Avec  de tous autres moyens que JULES DUPONT et sans parler du tout des mêmes choses, LES VEUVES disent  la même interrogation et la même angoisse des hommes de bonne volonté face à l’avenir que leur tissent les autres. La mise en scène est de Michel-Jean Robin (qui nous vient de Tours). C’est un nom à retenir.

comme quoi on peut se tromper

29-11 -    Victor Haïm a vraiment beaucoup de courage. M’ayant fait asseoir auprès de lui au Café-Théâtre de Neuilly, il a intégralement assister à la représentation de sa pièce L’OPÉRA DES ÉCORCHÉES,surveillant mes réactions. Aussi pris-je grand soin de rester éveillé et de glousser quand ça me paraissait comique.
    Je me suis assez laissé avoir par l’atmosphère du spectacle réglé par Régis Santon avec un grand renfort de poupées montant et descendant des cintres. En moins riche, c’est le même procédé que dans LES VEUVES. Et sans être exactement le même sujet, c’est très proche au niveau d’une certaine contestation transposée au monde. “Transposée”, là est le reproche que je fais. À force de craindre “l’interdiction”, l’autocensuré enfouit sa révolte sous un matelas infranchissable à la subversion. On sent bien qu’il dénonce la collusion de la justice et du pouvoir, la fausse intégrité du juge d’instruction acquis d’avance à une certaine notion de son “devoir”, la stupidité des guerres et du jeu des “honneurs”, la misogynie des lois. Mais justement : Quelles lois? Et de quel pays?... le Maroc? On y songe souvent puisqu’il y a un “Roi”, un général mort dont les veuves s’arrachent la dépouille, une parodie d’instruction de procès. Mais ce n’est pas cela et d’ailleurs les costumes sont occidentaux, quoique vaguement historicisés pour brouiller encore davantage les cartes! Victor Haïm a du talent, quelque chose à dire, une indignation d’écorché sensible à extérioriser. Mais il est trop sous l’influence d’Attoun qui le rend timide, craintif, tel un petit Juif pour qui la Gestapo serait toujours menaçante. C’est dommage.
    Noté au passage la merveilleuse histoire du Sergent que le roi promeut général de bataille. Mais le porteur du message se fait tuer. Puis, une balle abat le bénéficiaire, qui meurt donc général en se croyant sergent. Ultérieurement, s’appuyant sur ces faits, le pouvoir fera au héros des obsèques de général et versera à sa veuve une pension de sergent!
    La réalisation de Régis Santon est exacte et habile, mais m’a reconfirmé l’excellence du “théâtre misérable” par rapport au “théâtre pauvre”.

1-12 -    Où BOIVENT LES VACHES est après celui de Billetdoux, le deuxième autotestament auquel j’assiste cette année, et ça fait quelque chose. Au surplus, je me demande si JULES DUPONT ne représente pas un troisième autotestament, le mien, quoiqu’exprimé en termes moins évidents.

PARENTHÈSE  A POSTERIORI

Je ne suis pas encore mort en 2007. Et d’ailleurs si LA VIE ET LA MORT DE JULES DUPONT aurait du être un testament, il aurait été en son temps que je monde entier devienne l’Albanie d’Enver Hodja. Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui j’aurais envie de léguer le monde à l’univers que j’avais connu 2 ans auparavent à l’occasion d’un voyage dans ce Pays. La vérité est que cette pièce est une transposition de mon propre parcours dans la vie au moment où je l’ai écrite, en 1960, juste après que j’aie fait faillite comme directeur de théâtre. Pour les initiés, le personnage odieux qui s’y exprime est facile à décrypter, à démystifier, à reconnaître.

    Où BOIVENT LES VACHES est une pièce à un personnage et à comparses. Deux de ces comparses ont une existence : la mère, que “joue” Madeleine Renaud, et la femme qu’incarne Maria Machado. La première s’exécute au niveau des bonnes oeuvres (“mon nom aidera sûrement à la promotion de ce bon Roland”) et à celui de l’économie (“Pourquoi engager une autre vieille peau, puisque je suis là?). La seconde est mauvaise, comme d’habitude, mais pathétique d’amour et de bons sentiments. Elle porte à bout de bras son éthylique... et cela se voit avec une évidence qui force la sympathie.
    Les autres personnages ne sont que des répondants. Ils n’ont aucune consistance, aucune existence, aucune continuité. Ils servent la soupe à FÉLIX, (Roland Dubillard), auteur, peintre, architecte, sculpteur honoré, qui récuse les honneurs mais les accepte quand même, parce qu’il est lâche et veule, et se dégoûte de lui-même, mais s’accepte en tant que génie reconnu, tout en s’annonçant suicidaire à longueur de tirades désopilantes d’esprit.
    Où BOIVENT LES VACHES, c’est la démission, c’est la mort annoncée, espérée, proche, appelée, en des termes d’humour, avec un langage qui arrache le rire, un rire qui a un arrière goût de cadavre prochain. C’est avec des longueurs, - mais qu’importent à ce niveau ces détails? - une bouleversante confession, lucide au possible et dépolitisée, mais avec tant d’humanité que le politique ressurgit au sens le plus profond du mot : Dubillard est mal à l’aise dans ce monde et il se tue par l’alcool, à dessein parce qu’il y est mal à l’aise. Position complètement pessimiste et totalement négative. MAIS ce pessimisme et cette négation sont-ils absurdes? Et n’est-il pas plus absurde, ce Ministre qui demande à Félix d’exécuter la Fontaine Médicis -  qui existe déjà, mais justement, ça lui sera plus facile - et qui lui offre en prix une lyre inutilisable baptisée étrangement HACHE? À grand renfort de “culture”, Dubillard détruit plus sûrement la culture que ceux qui l’attaquent de front. Son offensive est souterraine, inexprimée, mais FONDAMENTALE.
Où BOIVENT LES VACHES est du niveau de la MAISON D’OS avec une nuance de désespérance encore plus criante. J’ai RI beaucoup... J’ai pleuré. Je n’ai pas dormi. J’ai été CONCERNÉ.
    Où BOIVENT LES VACHES est une grande oeuvre actuelle. QUI est responsable de la désespérance de cet ACTUEL-LÀ? -”Ô Occident!” -

7-12 -    LÉGENDES À VENIR est un spectacle réalisé par Memet au nom du “Théâtre de la Liberté”, d’origine turque, mais avec des comédiens français. C’est une suite de tableaux où sont traités les “problèmes” actuels politiques et sociaux de la Turquie, faisant ressortir la misère du peuple, son impuissance à s’élever culturellement, la mainmise U.S. sur le pays, le fascisme du régime, sa cruauté, sa dureté. En somme, ce sont les menottes aux fleurs turques. Si vraiment comme le dit le programme, la troupe turque a joué dans les rues de son pays, si réellement elle a touché 200.000 personnes avant qu’un régime d’exception répressif la prive de son activité, c’est une démarche très courageuse. Ici, la dénonciation est utile au niveau de l’information, encore qu’elle apporte une fois de plus une pierre à l’édifice fallacieux de la France “Pays de la liberté” où l’on peut tout dire.
    C’est surtout esthétiquement que le spectacle vaut, avec une belle utilisation de marionnettes géantes et une jolie technique du théâtre d’ombre. La troupe est un peu insuffisante, ce qui fait que le ton est parfois déplorablement larmoyant ou de façon militante agaçant à la manière du style agressif P.C.F.. On se demande ce qu’Hiroshima et le Viêt-Nam ont à voir avec la Turquie!
    Mais la musique authentiquement turque fait passer bien des choses de ce collage au rythme un peu lent, mais sincère, authentique, souvent très émouvant.

Ce commentaire un peu réservé a été par moi revu à la hausse par la suite, car nous avons travaillé avec Mehmet Ulusoy, et ceci pendant très longtemps et ces LEGENDES À VENIR ont été jouées presque partout en France.

13-12 -    Je crois que vraiment RIEN ne justifie qu’un spectacle dure 3 heures et demie, surtout quand il s’agit d’un divertissement pur.

    Visiblement étriqué sur la scène d’Aubervilliers, le FRACASSE de Serge Ganzl monté par Maréchal, m’a paru assommant, mou, traînant, pendant toute la première partie. Par contre, j’ai beaucoup goûté la seconde, étayée il faut le dire par une très forte partie musicale putain qui soutient l’émotion comme au cinémascope. Mais justement, la comparaison avec le cinéma fait éclater la supériorité de ce dernier au niveau du genre aventures de cape et d'épée. Maréchal n’a visiblement pas voulu mettre de contenu dans ce digest bien joué. Il se borne, en sa qualité de directeur de la troupe (où il est très bien, rappelant un peu Cripure), à insister lourdement sur ses besoins de fric en tant que vrai patron du Huitième. Malheureusement son spectacle étale tant de luxe que cette quête insistante agace plutôt, quoi qu’elle fasse glousser les complaisants.

14-12 -    LE CID de Denis Lhorca, est un spectacle fantastique que je conseillerai à tout le monde de voir.
    D’abord, parce que l’utilisation que le scénographe a faite du plateau à petits ascenseurs du théâtre de la ville, est tout à fait remarquable. Au gré de l’action, les lieux se créent et se défont à vue dans un mouvement intégré au spectacle. Vu les dimension, c’est comme si on nous mettait successivement sous les yeux vingt lieux sublimes de festivals. Ceci implique la grandeur, la dimension selon l’esprit de l’oeuvre, vaste fresque héroïque située aux frontières mouvantes du monde chrétien en butte à la conquête arabe. La “majesté” classique vient ici de l’espace et des espaces plus que de la “diction”. Ainsi signifiée autrement, elle libère le jeu de ses contraintes.
    Ensuite, et cela découle de cette libération, parce que les motivations des personnages sont re-nourries à la base, éprouvées en profondeur, tout l’acquis des habitudes étant oublié, enfoui, enterré par la plus grande joie d’un public soudain passionné par une histoire qu’il connaît par coeur. Moi, je vous le dit, arriver à faire plusieurs fois monter les larmes aux yeux de Monsieur Gintzburger dans les scènes de Chimène / Rodrigue, il faut le faire! Arriver à ce qu’il s’intéresse au fameux “Nous partîmes cinq cent”, chapeau vraiment! Arriver à ce que la tranche d’histoire narrée soit claire, limpide, évidente, moi, je dis Bravo.
    L’Alexandrin est pourtant respiré scrupuleusement comme il doit l’être. Mais d’une part, Lhorca s’est souvenu qu’il s’agissait d’une tragi-COMÉDIE! Il n’a donc pas hésité à faire rire. Quand à la fin, le roi veut faire avouer à Chimène devant toute la cour qu’elle aime Rodrigue, c’est à un stratagème de farce qu’il a recours.
    D’autre part, Lhorca a joué (et gagné) la carte “héroïque”. La source Guillon de Castro, généralement enfouie dans les préfaces des petits Larousse, est mise en évidence sur la scène par une lecture épisodique de fragments en espagnol. Le contrepoint signe justifie le parti spectaculaire, et qu’on voit les combats. Le verbe VOIR est capital à exprimer dans ce compte-rendu. Ici le CID ne s’adresse pas seulement à l’oreille mais à la vue. Pourquoi pas? N’est-ce pas une des premières oeuvres classiques? Les règles ne sont pas encore tout à fait ce qu’elles seront sous Racine, asséchantes, contraignantes. La LIBERTÉ que prend Lhorca, c’est en même temps la LIBÉRATION de l’oeuvre du poëte, rendu à son inspiration originale. C’est, illustrée limpidement, la démonstration du passage d’une conception de l’art à l’autre. C’est donc remarquablement valable et intelligent.
    Il paraît que la presse parisienne a assassiné l’entreprise. Nos gardiens de la tradition auraient donné dans leurs papiers toute la mesure de leur inculture. Le mot “châtelet” a été prononcé. En quoi serait-il ici péjoratif? D’accord, le mauvais goût est érigé à la hauteur d’un principe. Il illustre la puérilité des hommes de ce temps, la stupidité de leurs impulsions, le grotesque de leurs valeurs. On mesure à quel point en trois siècles l’humanité a évolué. Comment prendre au sérieux AUJOURD’HUI, les motivations de ces hommes balbutiants, de cette noblesse ridicule? Lhorca les a “éloignés”. Il s’en moque et nous l’indique. Le faste fait partie de cette démystification. Et lorsqu’à la fin, après un spectacle entier où la “musique” n’est que batterie, éclate soudain une apothéose en musique brillante à l’occasion des saluts superbement insolents, on est subjugué!
    Faut-il dire qu’il y a quelques faiblesses? Que des combats sont un peu lourds et lents. Ils sont inférieurs à ceux, vus la veille, de Fracasse. (Il y a un air de parenté entre les deux spectacles, mais ô combien je préfère LE CID). L’Infante représente des moments qui ne sont pas à la hauteur du reste.
    Et alors? D’accord, il y a ces points. Mais J.M. Flotats est remarquable en Rodrigue. Anne Alvaro est une Chimène renouvelée très convaincante, pas très jolie mais spontanée, touchante et butée. Jean-Claude Jay a eu raison de jouer le Roi. Il y est neuf et remarquable. Etc... ETC...
    Vous allez me dire que c’est la première fois que je dis du bien d’un spectacle de Lhorca et que je semble oublier mes critères coutumiers : utile ou pas utile? Concernant ou pas concernant? Eh bien, c’est un spectacle qui est à la fois de divertissement pur et de “culture” étalée. Je n’ai jamais prétendu qu’il n’en fallait pas! Celui-ci ne triche pas. Il ne cherche pas à faire dire quelque chose d’actuel à Corneille. Il montre la VÉRITÉ d’UNE société dans UNE époque. Et si cette société-là m’est étrangère, eh bien en l’espèce, tant mieux. Mais est-elle si “étrangère” aux colonels de l’armée française? Lhorca n’est pas “engagé”. C’est dommage. Ca viendra peut-être. En tout cas, il a mûri. Et ce montage si étonnant pourrait bien avoir le sens chez lui de quelqu’obscure prise de conscience.

30-12 -    Après les Espagnols et les Turcs, voici les Tchèques qui prennent leur paquet avec le spectacle en deux pièces d’Ivan Klima que présente l’émigré Jaromir Knittl au Jardin de la Cité Universitaire, PÂTISSERIE MYRIAM et CLAIRE ET LES DEUX MESSIEURS. C’est du théâtre d’atmosphère bien fait, avec dans l’un comme l’autre cas un suspense et une certaine forme d’humour. Bonnes constructions, mises en scène exactes et qui ne cherche pas un esthétisme “moderne”. On est en pleine tradition de boulevard qualitatif avec spectateurs embarqué dans un “climat” fait de sourires et de férocité. L’auteur est paraît-il, un des artisans du Printemps de Prague. Ca ne m’étonne pas que les troupes du Pacte de Varsovie aient été obligées d’intervenir en 1968 pour rétablir la ligne communiste en Tchécoslovaquie. Car la “critique” contenue notamment dans la PÂTISSERIE MYRIAM est proprement dégueulasse.
    D’un point de vue intérieur tchèque, je la crois déjà fallacieuse, mais d’un point de vue français, voyeur des turpitudes d’un autre peuple, je l’estime complètement malhonnête. Car je suis bien d’accord sur le fait que les dirigeants staliniens ont souvent été criminels et généralement maladroits. Je suis bien d’accord sur le fait que le système policier oppressif des pays de l’Est est tout à fait abominable et étouffeur de la notion de liberté telle que nous la concevons en Occident. Mais je crois que ces “guides” étaient profondément sincères. Or, Klima nous montre une société qui ressemble à s’y méprendre à celle de la Vème République, avec député véreux, policiers faisant partie d’un gang, procureur achetable etc.. Il y a là une imposture évidente, accentuée bien sûr par Knittl qui joue sur le tableau de “vous voyez, c’est partout la même chose”, ce que nos contestataires ambigus prennent bien sûr en compte avec enchantement.
    Heureusement, il y a l’autre pièce, CLAIRE ET LES DEUX MESSIEURS, qui est moins lourde, plus mystérieuse, acceptable dans la mesure où ce qu’elle montre est surtout l’impossibilité d’être une fille qui feint d’afficher un genre de vie “facile” et insouciant. C’est la résignation dans l’étouffement, l’accusation fataliste dans l’oppressif. C’est un EN ATTENDANT GODOT du désespoir à tel point assumé qu’il ne s’exprime même plus. “Pensez pas à ça!” est la phrase qui revient en leitmotiv dans la bouche de ce personnage attachant. Mais ça ne dépasse quand même pas le niveau d’un aimable tableau de moeurs. Le cas particulier ne débouche pas sur le général.

Qu’ai-je fait entre le 14.12 et le 30.12, et ensuite le 13.01? Je remarque que je ne suis sorti ni le 24 ni le 31. J’ai dû fêter les fêtes !!!


REPRISE DU BOULOT. CELA A L’AIR DE COMMENCER PAR UN VOYAGE A VILLEURBANNE MAIS CE N’EST PAS VRAI : LISEZ LA SUITE

13-01 -    Le TOLLER de Tankred Dorst, mis en scène par Patrice Chéreau au TNP de Villeurbanne, vaut incontestablement le voyage. C’est une longue série de scènes (cela dure 4h30 avec seulement quelques plages d’ennui) qui retrace la naissance, la vie et la mort de la République des Conseils de Bavière, “proclamée dans le sillage du soulèvement spartakiste de Berlin, et écrasée par les troupes des socialistes gouvernementaux le 1er Mai 1919 à Münich”. “Elle montre comment un groupe d’intellectuels anarchistes et socialistes se retrouvent à l’avant-garde d’un mouvement de masse avec à leur tête un poëte de 25 ans, TOLLER”. Elle montre aussi comment les partis bourgeois s’intègrent à la Révolution pour en fait la contrôler et l’empêcher de réussir.Elle montre, comment le Parti Communiste inspiré par Lenine, se tint à l’écart du mouvement tant qu’il n’en eut pas la direction. Elle condamne les “aventures politiques” et si on peut lui trouver un relent de contestation de l’actuelle “Union de la gauche”, c’est uniquement au niveau d’un rappel historique : un P.C., disait Lenine, ne doit participer à aucun gouvernement de coalition dont il n’aie pas la tête.
    Ce qui frappe dans la version de Villeurbanne, différente paraît-il de l’italienne antérieure, c’est l’extraordinaire justesse, la remarquable rigueur, la totale évidence de la démonstration politique, oeuvre d’un Chéreau mûri, conscient, lucide, clair, et qui a retrouvé - après l’inquiétant MASSACRE À PARIS - la ligne d’un théâtre signifiant. Ce qui n’empêche pas l’ex adolescent devenu homme de mettre au service du contenu, un talent esthétique qui une fois encore fait autorité. Les deux décors de Richard Peduzzi sont non seulement très beaux, mais parfaitement justes et utiles. Les éclairages ne sont jamais gratuits et s’il ne s’agit pas d’éclairer les acteurs pour éclairer les acteurs, du moins cette fois-ci ne sont-ils jamais dans le schwartz gratuitement. L’art du mouvement, celui des groupes qui se font et défont, reste la spécialité de Chéreau, qui dirige une distribution remarquable avec notamment Samy Frey, Michel Auclair, Michèle Marquais, Henri Guisol, Isabelle Sadoyan, Roland Bertin. Mais pourquoi citer les uns plus que les autres?... Cela dit, c’est du “théâtre éloigné”, du “théâtre octroyé” et certains autour de moi semblaient en faire reproche au réalisateur.C’est aussi incontestablement, du faux “théâtre populaire”, et il est patent que ce sublime exercice de style appliqué à un parfait exposé de haute politique, à une superbe leçon des enseignements de l’histoire, ne convaincra que des convaincus. Et alors

CE N’ÉTAIT QU’UN SAUT DE PUCE?

12-01 -    L’avant-veille, j’avais vu à Nanterre la MÈRE COURAGE de Vitez, j’ai plaisir à dire que cette fois-ci, le travail de Vitez m’a convaincu. Sa MÈRE COURAGE est touchante, authentique, émouvante et... accessible (dans ses motivations apparentes au moins) au commun des mortels. L’idée de faire jouer le rôle par la belle Evelyne Istria, qui est évidemment trop jeune, est une bonne idée que permet de souligner certains aspects du personnage laissés d’ordinaire dans l’ombre par les vieilles peaux sèches pressenties, à commencer par notre chère Weigel, à savoir que cette cantinière est  une sacrée baiseuse, à la vitalité chevillée au corps et à la santé indestructibles. Le petit corps d’Evelyne, son visage beau est comme fripé (ce qui ne signifie pas qu’elle ait des rides, entendez-moi bien!), Evelyne COURAGE MAINTIENT sa ligne à travers tous les pièges de la guerre, elle réémerge des horreurs, elle ressurgit des malheurs qui l’accablent. Ce n’est pas fatalisme mais entêtement, c’est générosité. C’est un personnage profondément humain, dont je ne crois pas avoir jusqu’à présent ressenti la si nette “Bonne volonté”.
    La rupture du “cadre à l’italienne”, la cassure de la musique rendue plus guillerette par Chamoux, l’étalage des immondices, la prodigieuse présence de la jeune Gastaldi dans la muette (c’est décidément une très grande actrice) sont , avec d’autres que j’oublie, les éléments positifs que ce tte représentation “rapprochée”, qui “oublie” la distanciation, et qui traite Brecht en grand classique, démontrant qu’il est efficace aussi et peut-être davantage hors de l’application des règles du petit organon.
    Reste que je conteste le remplacement de la charrette célèbre par des voitures d’enfants minables. On ne comprend pas l’attachement de Courage à ces biens inexistants. Courage sacrifie tout et même ses enfants, à ce qu’elle possède. C’est donc une erreur de nous la montrer totalement démunie.
    Je conteste aussi la Tour de Babel de la distribution. Je veux bien que les armées de la Guerre de Trente ans aient été faites de bric et de broc. Mais enfin, que le blond cuisinier d’Utrecht soit devenu Bachir Touré, me semble relever d’un disciple de Serreau! Et si j’ai beaucoup ri à titre personnel en assistant aux lamentations arabes de Salah Teskouk, ce n’était quand même pas sans un arrière goût de gravité.
    Enfin, si la voix chaude, juste et “professionnelle” d’Evelyne Istria sert bien les songs célèbres, il n’en va pas de même des autres membres de la troupe et j’ai parfois eu l’impression d’entendre le choeur et les solistes de l’amicale des quartiers d’Ivry.
    Ces réserves sont cependant mineures face à la réussite globale de cette “lecture”. Cela dure 3h30 qui se supportent bien parce que l’anecdote est clairement montrée, parce que le sourire et le rire sont sollicités, parce que l’émotion n’est pas traquée comme honteuse. Cette MÈRE COURAGE vue avec des yeux neufs pourrait bien avoir quelque vertu de “précurseur” pour une rénovation de la façon de jouer  Brecht.

COMMENTAIRE A POSTERIORI

Il y a des spectacles que l’on aime et que l’on oublie. Et il y a ceux que l’on n’a pas forcément aimé mais qui ont laissé des traces. Celui là, il est toujours, 50 ans après, inscrit dans ma mémoire. Mais je crois qu’Aujourd’hui, je stigmatiserais impitoyablement la voiture de bébé à la place de la charrette, les psalmodies arabes méprisemment racistes de Salah Teskouk (que j’aimais beaucoup) et  la distribution du nègre Bachir Touré dans le rôle du cuisinier Honnandais.

Voilà la fin du 4ème carnet de ce blog. Commentaires et dialogues benvenus
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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