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histoire-du-theatre

Mardi 23 janvier 2007 2 23 /01 /2007 15:45
J’ai obtenu de l’A.F.A.A. une « mission » pour aller explorer un nouveau « marché » : l’Afrique du Sud qui vient tout juste d’abandonner l’Apartheid et de choisir Mandela comme président.
Entendez bien que la seule chose qui m’est offerte est le billet d’avion, ce qui n’est pas négligeable mais à part ça je devrai tout payer hôtels, bouffe et tous les à côtés. Je ne pars pas seul : Sophie Loucachevski a elle, obtenu une bourse pour monter en deux mois un projet.Elle a une pisteà travers une poëtesse noire qu’elle a rencontrée lors d’un colloque à  Dijon. Moi, je vais le nez au vent dans l’esprit de ramener peut-être un spectacle en Europe. J’ai connu à Perth des gens du Market Théâtre avec lesquels j’avais eu un contact chaleureux. C’était encore au temps de l’Apartheid. J’emporte un camescope pour filmer d’éventuels souvenirs.

.        20.01.95 - Ce voyage en Afrique du Sud commence par Johannesburg et la première impression que me communique cette ville est une vision de tiers-monde. Les rues et les trottoirs sont jonchés de papiers sales. Les mamas noires se trimballent avec des ballots sur la tête. Il y a des échoppes à même le sol. Bref, une vision banale dans une ville également banale. Très peu de Blancs. Je les retrouverai entre eux (ou presque, car leurs serviteurs sont noirs) au Sunside Park Hotel, au Carlton, à l’American Express et, le soir, dans un restaurant russe à l’ambiance assourdissante de piano-bar. Les Whites vivent dans la terreur des agressions, et des vols. Ma chambre d’hôtel est pleine de recommandations à ne rien laisser traîner qui ait de la valeur. La nuit, les trottoirs sont absolument déserts. On ne se déplace qu’en voiture tous loquets fermés.
Sophie Loucachevsky et moi-même sommes accueillis à l’aéroport par Jean Liou. C’est un jeune coopérant que le conseiller culturel, Laurent Devèze, a affecté à nos personnes et qui n’en semble pas excessivement ravi, d’autant plus qu’à entendre les questions de Sophie, il sent très vite que son week-end va être fichu. L’hôtel qui nous a été réservé est tout à fait clean et first class. Il n’est pas très cher pour ce qu’il est.
Laurent Devèze vient de Cracovie. Il est là depuis six mois. Il est en train d’installer l’I.F.A.S. (devinez !) juste à côté du Market Theatre, installé dans un ancien marché dont il a conservé les enseignes, avec une curieuse scène en éperon,  nous y  dérangeons une répétition « white », et il nous emmène déjeuner dans le meilleur restaurant africain de la ville, qui est justement tout à côté. Repas pas trop léger, mais bon, au cours duquel je découvre qu’il ne va pas m’être facile de mener à bien mon plan de travail à côté de Sophie qui ne voit midi qu’à sa porte, et qui a une curieuse façon d’entraîner les gens sur un terrain incertain qu’elle consolide et finit par rendre vrai, à force de croire elle-même qu’il l’est. C’est comme ça qu’elle va sans doute réussir à imposer SON projet à Bertrand Collette pour le Printemps à Johannesburg, qui ne l’avait pas du tout programmé à la base. Elle a inventé, pour « déranger » l’ordonnancement prévu des manifestations, qu’elle ne trouve pas « intéressantes » (« il est très isolé artistiquement », dit-elle) que des « perturbateurs, quatre Africains plus quatre artistes « français » qu’elle a déjà choisis, et parmi lesquels il y aura Simona (roumaine) et deux musiciens catalans, feraient des « interventions » un peu à la manière du « théâtre feuilleton »… et elle s’est convaincue à tel point de la nécessité de la chose qu’elle ne met pas en doute sa concrétisation.
Alors que va-t-elle faire pendant deux mois dans ce pays ? Des ateliers, avec des artistes que lui rabat sa copine chez qui nous allons au Cap. Et… Écrire une pièce… celle sur Winnie Mandela, à moins que ça ne change, mais pour la monter quand… Où… Je crois qu’elle a pris conscience du fait que les routes parisiennes lui sont relativement barrées à cause de son échec du Pouchkine en Avignon, de sa brouille avec Josyane Horville et Nicole Gautier, et, d’une façon générale, de son « infernalité », qui n’amuse évidemment les gens que quand elle va avec le succès. Elle a, c’est certain, avec un goût prononcé pour faire compliqué quand on pourrait faire simple, un aspect Arlette Reinerg évident.
Quoi qu’il en soit, chaque fois que, pendant ce repas, j’essayais d’en placer une pour que le Conseiller m’arrange des contacts lorsque nous reviendrons à Johannesburg, finalement bien tard à mon goût, le 5 février, elle me coupait, voire faisait des commentaires qui eussent été préférables en tête-à-tête. Les avis qu’elle émet sont toujours péremptoires et assénés comme des vérités qu’on ne remet pas en question. Ainsi a-t-elle scié mon discours, évidemment positif dans ce contexte, sur Césaire, en proférant un avis que lui a soufflé un ami à elle qui, bien sûr, ne pouvait pas se tromper, et qui n’allait pas sans une dose de mépris : « C’est un vieux, il est fini ». Enfin, nous verrons pour la suite, mais je sens qu’il serait bien que je ne m’accroche pas tout au long à cette personne qui pourrait bien me prendre pour un valet plutôt que pour un serviteur.
J’ai tout de même réussi à me faire une idée définitive sur le « train des cultures » de Didier Mouniotte.  Certes, je n’ai eu que l’opinion de Laurent Devèze, mais elle va tellement bien dans le sens de ce que je pensais à priori que je vais abandonner la vague pensée que j’aurais pu avoir d’y participer. Bon. Laurent Devèze est contre. Il y voit un plaquage sur l’Afrique de fantasmes européens. Il ajoute qu’ici le « train » n’a pas une bonne image de marque. Il est identifié par les communautés noires comme l’entreprise qui a tué des milliers d’ouvriers lors de sa construction. Ca ne se fera sûrement pas. On n’a pas reparlé du Royal de Luxe mais, là encore, l’idée de Jean-Luc Courcoult de faire rouler un 747 dans les rues de la ville (je n’en ai d’ailleurs pas remarqués d’assez larges), avec des Zoulous sous une aile et des je-ne-sais-quoi sous l’autre n’aurait pas, selon ce que j’entends ici, inspiré un élan de fraternité entre les tribus mais plutôt le contraire. Jean-Luc, au fond, il a quelque chose de Sophie : quand il a une idée, ça ne peut être à ses yeux que la bonne et les autres sont des cons. L’un comme l’autre ne se rendent qu’à un argument : l’économique. Encore que Sophie ait moins tendance de dire à son intendance : « Moi je veux ça, débrouillez-vous ». Les épreuves l’ont contrainte à plus de modestie, en apparence du moins.

21.01.95 - Samedi. Il y a près du Market un marché aux puces (principalement artisanal) où des gens viennent vendre des objets, certains très beaux. Sophie, bien sûr, n’aurait pas raté ça. Je l’ai suivie et finalement, j’ai craqué pour quelques bricoles. Elle, il faudra qu’elle mette tous les poids de sa logique, qui, comme vous le savez est très personnelle, pour convaincre les employés d’Air France de ne pas lui facturer d’excédents de bagages. Il faut dire que c’est une forte femme. À la fin de ses courses, elle portait un sac qui devait bien faire vingt kilos. Curieux, ce marché : la langue française y est familière à beaucoup de vendeurs qui viennent ici du Cameroun, du Zaïre, même de Côte d’Ivoire et du Sénégal. Les étals, tous très propres, sont tenus par des Noirs et aussi par certains Blancs. La clientèle est mélangée. Les produits, masques, bijoux etc… etc… sont plutôt très bon marchés. Une exhibition de danseurs et chanteurs, genre Place de l’Horloge, se tenait devant le Market Théâtre, où peut-être nous irons demain assister à des improvisations d’acteurs agissant sur demandes du public. Il nous a été dit que ce théâtre, qui a été à la pointe de la contestation noire, soit à la recherche d’un nouveau souffle. Ce n’est, bien sûr, pas surprenant. Un violent orage est venu interrompre les allées et venues de l’après-midi.
Il paraît que Jean Liou est homosexuel. Hier soir, après le restaurant russe, je me suis fait ramener à l’hôtel en Père Tranquille, mais la noctambule Sophie a suivi notre cicérone dans des lieux blancs, carrément situés dans la mouvance en question. Non sans ambiguïté, elle raconte s’être retrouvée dans une boîte où pédés et lesbiennes se côtoient sans se mélanger. Apparemment elle a eu des problèmes pour se rapatrier, car l’entraîneur l’avait laissée dans d’autres mains et elle avait oublié le nom de l’hôtel. Ce matin, vers midi, elle était un peu fatiguée !

22.01.95 - Je vais penser que nos ambassades sont toutes des repaires de pédés car, en fait, la bande que s’est attachée Sophie y est liée de près. Et, bizarre, bizarre, comme elle avait demandé à voir au théâtre quelque chose qui sorte du conventionnel, nous nous sommes retrouvés le soir au Youth Theatre, qui est une petite salle du CIVIC THEATRE, complexe culturel moderne à la Hollandaise, devant une revue de folles tordues complètement éclatées, qui comblait de bonheur un public où les Blancs étaient en grande majorité mais où les couples ne manquaient pas. En vérité, cet exhibition s’inscrivait dans la ligne de la fin de l’Apartheid. En même temps que les Noirs entraient dans la ville, les pédés revendiquaient de sortir du ghetto où le puritanisme protestant les enfermait. J’avais vu l’équivalent exact de cette revue il y cinq ans à Moscou, et, me semble-t-il, il y a trente ans, à Détroit. Dans la ville américaine, comme ici, les commentateurs mettaient l’accent non pas sur l’accent sexuel, mais sur le fait qu’il y avait côte à côte sur scène des Noirs et des Blancs. Sophie y est allée de son petit « démagogisme » en disant que le plus beau, qui dansait et chantait le mieux, était le Noir.
Increvable, décidément, cette Sophie. Après le spectacle, qui était tardif, nous sommes allés manger dans un restaurant indien où il m’a fallu subir l’agression des décibels, ce qui est malheureusement trop fréquent dans ce pays. Quand nous eûmes fini, il était une heure trente. Jean Liou, qui avait hâte de se retrouver en tête-à-tête avec le Sénégalais venu lui rendre visite, m’a ramené à mon hôtel, mais elle est restée sur place, seule, avec l’intention d’aller « écouter de la musique ».

Ce matin, c’est dimanche. Il fait frais. Je me suis arrangé dans l’après-midi un seul rendez-vous, mais il peut être intéressant. Il se trouve qu’un des homosexuels de la bande à Jean Liou est un personnage ouvert à la culture, qui séjourne à Pretoria depuis deux ans et demi avec un statut de statut diplomatique, mais pas à l’Ambassade de France, à la Délégation de l’Union Européenne en Afrique du Sud. Je ne savais pas que ce genre de structure existât. Il semblerait qu’il y ait du blé à Bruxelles pour certains projets. Mais n’anticipons pas. je crois que ce François Dronnet, (dont je note ici les coordonnées pour le cas où j’égarerais sa carte : P.C. Box 945 à GROENKLOOF 0027, tél : (012) 46 - 4319 - fax 46 - 9923… NON ! Apparemment il a déménagé et il faut lire : P.O. BOX 1151 à GROENKLOOF 0027 (Pretoria) tél. (012) 642 5984, fax (011) 648 2042) est beaucoup plus capable que Laurent Devèze de me ménager des contacts valables. Nous avons une conversation de près de deux heures d’où il ressort qu’il aimait le projet du Royal de Luxe avec l’avion, ce qui n’est pas le cas de Laurent Devèze. Il semblerait que NEGRA BOX (au titre près, peut-être) soit quelque chose qui pourrait rassembler les communautés car, ne nous y trompons pas, dans les théâtres, il n’y a que les Blancs, et sa description de ce qui s’y passe est plutôt ringarde. Il me parle d’un festival, à Grahamstown, dirigé par Lynette Marais, et de Gary Friedmann (AREP) qui ferait des choses originales dans le registre des marionnettes. Bref, il promet de m’arranger des contacts avec des gens capables d’éclairer ma vision des possibilités. Attendons de voir s’il est fiable.

23.01.95 - L’orage violent qui s’est abattu sur la ville à dix-neuf heure, nous a empêchés hier soir d’aller assister aux impros du Laboratoire du Market theatre.
Ce matin, catastrophe, Sophie a perdu, lors d’une de ses tribulations nocturnes, la clef de son coffre à l’hôtel. Il y a dedans ses papiers, son argent, son billet d’avion et sa carte visa. L’hôtel appelle un serrurier qui opère comme un cambrioleur et met plus d’une heure à réussir l’ouverture. Nous avons donc failli rater l’avion pour CAPETOWN, ou KAPSTADT, comme l’écrivent les Afrikanders. Cela dit, nous l’attrapons sur les chapeaux de roue, Sophie a dû mal à s’en remettre… et nous glandons trois quarts d’heure debout en salle d’embarquement ! C’est la vie !
Au point où j’en suis de ma « mission », si je devais faire un rapport aujourd’hui, je crois que j’écrirais ceci : dans les théâtres installés, la proportion de Blancs qui fréquentent est de quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Sur les scènes, il est de bonne mode d’injecter une proportion de colorés. Ainsi les privilégiés spectateurs de la race supérieure peuvent-ils s’habituer à voir de loin des Noirs jouant à les imiter. Car, bien sûr, on ne parle pas ici de musique. Depuis toujours, on va voir et entendre les exhibitions africaines. Il s’en fait dans la rue. Habillés dans leur costumes traditionnels, ces Noirs-là ont l’air déguisés. Mais revenons au théâtre : il sont beaux, mais apparemment ce qu’on y joue est très ringard. Ce que nos gays amis nous ont montré signifiait, selon eux, le summum de l’audace. La chape de pudibonderie protestante semble peser d’un grand poids sur tout ce qui est culturel. Qu’est-ce que notre théâtre peut apporter à ces gens-là qui, de surcroît, ne connaissent pas notre langue ? Une pièce pourrait, selon Laurent Devèze, être donnée deux fois dans un petit théâtre de Johannesburg, du Cap, de Port Élisabeth et de Durban. Je le crois même optimiste si je sais que l’Alliance Française du Cap compte quatre cents élèves. Il y aurait sans doute quelque chose à tenter du côté de la danse, encore qu’il semblerait qu’en danse moderne il n’y ait pas grand-chose. Ce discours va dans les deux sens car, bien sûr, qu’importer si ce n’est de la musique ? Mais, me direz-vous, et le fameux Market Theatre ? Là, les Noirs jouent et le public est mélangé. Oui, sauf que la fin de l’Apartheid lui pose le même préjudice que la mort de Franco à Arrabal. Il lui faut refabriquer un message. Et chacun sait que les discours positifs n’intéressent personne. Exaltants, ils sont synonymes de propagande. Un spectacle noir qui essayerait de valoriser une ère nouvelle serait d’autant moins pris au sérieux que le climat dans la rue le démentirait. D’un autre côté, la dénonciation de cette insécurité ne peut être le fait d’une troupe noire, puisque c’est la faune pauvre des townships, qui a déferlé sur la grande ville, qui fait peur aux Blancs, et pas toujours à tort. Alors, y aurait-il une troupe Afrikander qui s’insurgerait contre la fin du développement séparé des races et le clamerait ? Je ne sais pas si elle existe. Si c’était le cas, elle aurait peut-être du succès ici, mais elle se ferait sûrement jeter en France et il n’entre d’ailleurs pas dans mon image de marque de promouvoir ce genre de produit !
Mais l’ART, me direz-vous, l’ART pour l’ART, ces gens ont du talent, ils vont bien s’y attacher. À voir… Beaucoup de troupes sont ainsi passées de l’esthétisme au service d’un contenu à l’esthétisme au service d’une ambition artistique individuelle. Il y aurait sans doute un terrain qui pourrait réunir les communautés, c’est le théâtre de rues. Je verrais bien ici LA VÉRITABLE HISTOIRE DE FRANCE, ne serait-ce que pour montrer qu’il n’y a pas de honte à ce qu’un pays tourne en dérision ses propres racines ; ou NEGRABOX ; ou LA PETITE REINE ; ou LES SQUAMES. Très bonne idée sans doute, LES SQUAMES dans ce contexte. Hélas, qui paiera pour les faire venir ?
En montant dans l’avion, nous avons vu une jeune femme blanche faire une moue de dégoût en constatant qu’elle allait être assise à côté d’un Monsieur noir, au demeurant très convenable. Elle a obtenu de changer de place.
C’est Fatima Dieke, la poétesse amie de Sophie, qui nous accueille au Cap. L’itinéraire de cette petite bonne femme au rire éclatant facile est surprenant. Ici, elle gagne sa vie comme employée dans une station-service. Elle habite à Langa, une banlieue noire de Capetown où la population, les jeunes surtout, vit dehors. Sa maison est modeste mais ses filles, bien sapées, proprettes, aux joues presque roses malgré la peau noire, font des études. Nous passerons rendre visite à l’une d’elles dans une école allemande, où on s’attendrait à ne croiser que des Aryens ! C’est à Dijon, dans un colloque, que Sophie l’a rencontrée. Elle écrit. Le Market Theatre a joué une de ses pièces. Elle n’a pas d’éditeur. Elle n’est guère connue des Français du pays. Son engagement politique A.M.C. est clair et affiché. Elle a l’air d’entrer tout naturellement dans les endroits publics hier encore réservés aux Blancs, mais en vérité, je saurai que c’est encore pour elle un effort à faire à chaque fois, avec l’angoisse de savoir comment elle sera accueillie.
Le Cap n’a rien à voir avec Johannesburg. D’abord c’est une ville avec des trottoirs, des boutiques, un front de mer très agréable. Nous y sommes logés dans des appartements pour vacanciers, style Orion de Saint-Jean-de-Luz. Ensuite l’invasion du tiers-monde est beaucoup moins sensible. On nous explique d’ailleurs que les Noirs n’ont jamais été majoritaires et que ce sont les Métis qui dominent. Le bilinguisme anglais - afrikander est affiché partout et il y a, paraît-il, des gens qui n’entendent pas l’anglais. Notre premier repas est consacré aux fruits de mer. Huîtres, coquillages et poissons se mangent comme chez nous.

24.01.95 - J’invite à déjeuner les deux directeurs d’Alliances Françaises du coin. J’ai connu Frédéric Michel brièvement quand il était à Hyderabad en Inde. C’est un petit homme sympathique, sans plus, gentil mais pas très futé, et de toute manière, il vient d’arriver. Son collègue de Mitchell’s Plain, dont l’Alliance est implantée en township métis, m’a fait penser à Thiériot quand il était à Sao Paulo. C’est un routier du terrain. Il vient du Nigeria. On l’avait nommé à Pretoria mais ça ne lui a pas plu. Ces Messieurs se laissent traiter sans broncher dans un restaurant belge, où je mange un très bon steack tartare. Frédéric Michel est un peu paumé en face de Sophie, qui voudrait qu’il lui arrange une réunion générale des gens intéressants et qui aimerait qu’il lui trouve un théâtre pour travailler. Le hasard de la disposition à table fait que j’ai, moi, davantage de dialogue avec Philippe Lebreton, qui m’arrange pour le lendemain un contact avec un mime qui a eu Marceau comme prof, et qui s’appelle John Jacobs. Il donne un spectacle à onze heure trente quelque part, demain matin.
Le soir, Sophie et moi sommes supposés aller voir un spectacle à dix-neuf trente, mais il était prévu qu’avant elle irait, avec la voiture qu’elle a louée, chercher Fatima à Langa. Je balance un instant à l’accompagner ou à la retrouver au théâtre, mais finalement, la curiosité aidant, je pars avec elle, mon caméscope sous le coude. Chapeau pour le sens de l’orientation, avec conduite à gauche, de Sophie. Nous voici vers dix-neuf heure dans la jardin de la poétesse. Mais pas de poétesse. Sophie s’énerve. Moi, que l’idée d’aller au théâtre n’emballait qu’à moitié, je profite de la relative protection de la propriétaire absente, pour prendre des images du township, car il fait encore grand jour. Sophie s’angoisse en se disant qu’avec une partenaire aussi fantaisiste, elle n’est pas sortie de l’auberge. Finalement, la travailleuse avait dû rester à sa station-service (à cinq ou six kilomètres de là) et s’était dit qu’on la trouverait sûrement. Ce raisonnement « à l’Algérienne », a eu pour conséquence qu’à vingt-deux heure, nous nous sommes retrouvés dans un bar-restaurant Afrikander où nous allions soi-disant écouter de la musique, ce qui fut vrai, sauf que la musicienne était une chanteuse néerlandophone qui s’accompagnait à la guitare, dans un style qui aurait été très « Contrescarpe », si elle n’avait jugé utile de s’adjoindre les bons offices d’un synthétiseur. Sophie et Fatima sont allées ailleurs chercher des joies musicale, mais moi je suis rentré me coucher !

25.01.95 - Le rendez-vous artistique du matin se trouve se situer dans un lycée. Un vaste amphithéâtre à ciel ouvert y a été aménagé. On s’assoit sur le gazon, qui est entretenu à l’Anglaise. Deux mille personnes peuvent sûrement tenir là, mais il n’y en a qu’une cinquantaine pour écouter le concert qui occupe la scène à notre arrivée. Il faut dire que les artistes sont des militants de la « Christian Church ». Vient ensuite le fameux John Jacobs (« danseur, acrobate, mime », dit la feuille de présentation… et probablement pédé, quoiqu’il ait tenu à nous dire ses problèmes, quand il sortait, lui, petit, métis, avec sa copine grande, blonde, aryenne bon teint bon genre).
En voyant son exhibition vraiment très nulle, j’avais envie de lui dire « soyez exigeant avec vous même », et quand il est remonté vers nous à la fin de son affligeante prestation, je me suis dit comme souvent : « Mon Dieu, le plus dur reste à faire », c’est-à-dire causer. Sophie, n’écoutant que son courage, a décrété qu’elle avait du travail et qu’elle devait rentrer. Moi, je me suis dit « voyons voir », et j’ai accepté d’aller déjeuner avec lui, et une danseuse française sur le retour du genre aventurière, qui est arrivée au Cap il y a deux mois avec un fils de sept ans et qui commence à se demander ce qu’elle fout là !
Le déjeuner chez Nino fut super avec un spaghetti al Pesto, je ne vous dis que ça, mais surtout la suite fut inespérée pour le vidéaste, car le John nous a d’abord emmenés chez sa mère, dans le township métis de Mitchell’s plain, ce qui m’a permis de rendre visite sur son terrain à Philippe Lebreton, qui m’a paru très décontracté, et de constater qu’il y avait une hiérarchie dans les townships, ou en tout cas une différence, celui-ci étant plus urbanisé et moins mal pourvu en commodités que celui réservé aux Noirs. Et puis, il nous a menés au pire, c’est-à-dire au bidonville édifié sur du sable, sous le prétexte d’y rencontrer des acrobates. Étonnant de constater que des gens vivent là en condition de camping permanent, et pourtant ils sont propres et même leurs enfants sont très bien sapés. Cette visite fut pour moi étonnante, si j’imagine l’effort minute après minute que doit signifier cette volonté de conserver sa dignité humaine.
Quand, après cette visité, on se retrouve à Cape Town, dans laquelle on pénètre par hasard par les beaux quartiers, on se demande qui est dans le vrai. On se sent presque gêné d’aller boire un coup dans un bistrot luxueux au milieu d’une foule vacancière riche. C’est là qu’on voit qu’il y a de l’insolence dans cette discrimination, « raciale » encore aujourd’hui, « sociale » peut-être demain. Il est étrange de penser que des cervelles humaines aient pu inventer ce système de répartition ethnique hiérarchisée, et être pourtant du bon côté lors de guerre contre Hitler. Il a vraiment fallu des esprits tordus pour qu’on déracine ainsi des gens à fin d’édifier des cités idéales blanches. Et on peut en venir à se demander, en comparant ce pays à l’ex-Yougoslavie, s’il n’y a pas caché en chacun de nous un rejet de l’autre que certains extériorisent, d’autres pas.
La question « comment t’en es-tu sorti ? », posée à John Jacobs, passe probablement par une réponse peu avouable, quoiqu’il s’en défende. Bref, le Consul de France serait devenu son protecteur par pure admiration pour son art, et l’aurait envoyé en France avec une bourse pour apprendre à se perfectionner chez Marceau. Admettons !

26.01.95 - Je m’offre une matinée de tourisme pur avec visite en téléphérique de la Table - Mountain, qui domine la ville du Cap du haut de ses trois cent cinquante mètres. Malheureusement, il y avait du brouillard là-haut. Je suis donc redescendu avec l’idée de visiter la gare. Très bel édifice, mais on ne voit pas les trains. Ils sont cachés et on n’accède aux quais que dûment muni d’un ticket pour ce quai-là. J’ai beaucoup marché. L’après-midi, Fatima m’avait arrangé un rendez-vous avec une dame qui est à la retraite avec une maladie des os, mais qui a occupé une place notable pendant dans le spectacle durant quarante ans. C’est une Blanche, très ouverte aux Noirs, qui s’appelle Mavis Taylor. Notre entretien reste au niveau des échanges de vues superficiels.

27.01.95 - Visite au Théâtre National. C’est un super édifice à la Hollandaise, avec pas mal de bureaux et de gens dedans qui n’ont pas l’air surchargés de besogne. Il y a quatre salles. Nous en voyons deux : l’opéra et le « théâtre », magnifiquement équipés. On nous propose d’aller voir « La tragédie de Carmen » au Nico Théâtre, mais moi, je préférerai, le 30, aller voir ENOCH, PROPHET OF GOD qui me paraît mieux ancré dans la problématique locale. Je note que la NED BANK figure sur presque tous les programmes comme sponsors. Fatima Dike saute au cou de toutes les personnes qu’elle rencontre. Elle semble très populaire. Cela dit, dès qu’on est dans un bistrot, elle affecte en entrant d’avoir avec moi une attitude ostensible de « couple ». Elle me prend la main, se serre contre moi, bref c’est assez pathétique dans sa volonté de provocation. De fait, il y a des gens qui, du coup, me regardent d’un drôle d’air. Je me demande, à les voir, et à constater la répulsion raciale que certains éprouvent envers leurs non (semblables), comment ce pays a pu être du bon côté pendant la Deuxième Guerre Mondiale, tant il aurait dû adhérer aux thèses hitlériennes. Il est vrai que Johannesburg se flatte d’être la troisième ville juive du monde. Je ne vois que ça pour expliquer ça !
Le soir, je vais à vingt kilomètres de la ville assister, dans un très joli théâtre de verdure, à une représentation du SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ en plein air. Comme d’habitude, il y a quatre-vingt-quinze pour cent de spectateurs blancs et on a injecté sur l’aire de jeu une petite proportion d’acteurs colorés. Devinez quels rôles leur ont été distribués ? Puck, bien sûr, et un des artisans. Pas un de plus ; les autres étaient très british, et la mise en scène n’était « audacieuse » que par les costumes, qui supposaient transposer l’action dans un Second Empire d’opérette. Le Duc avait quelque chose de Frédéric II.
Sophie rame de plus en plus avec la mise sur pied de son projet qui peu à peu s’éclaire : Nelson Mandela a passé vingt-sept ans en prison. Donc personne ne connaissait son visage. Cette prison serait le labyrinthe de la Crête Antique et la question, dès lors, est : Mandela était-il Thésée ou bien le Minotaure ? Cela me semble être le type même de la démarche bien parisienne de transposition d’un thème politique, qui se trouve ainsi récupéré et quasiment banalisé par l’ART. Mais c’est très bien vu par la conceptrice du point de vue « LIBÉ », le seul qui compte pour elle. Mais son titre, me direz-vous, qui est vachement ciblé mode ? LARMES DES FEMMES, L’ARME DES FEMMES. Elle développe que les femmes des prisonniers, quand elles avaient des enfants, devaient les élever dans le culte du père absent, et par conséquent leur insuffler l’idée de vengeance. Quel rapport avec le labyrinthe ? Parbleu, le fil d’Ariane, et par glissement, le tricot Pénélope, voyez comme c’est évident. Fatima Dike semble en tous cas entrer de plain-pied dans ce cheminement. Ce colloque dijonnais où Sophie l’a rencontrée avait pour thème : « Théâtre et Politique ». C’est dans doute parce qu’il était organisé par le Pillouër que je n’en avais pas, il y a deux ans, entendu parler. Je me demande bien de quelle politique on parlait et comment. Quoi qu’il en soit, Sophie est là pour équilibrer, avec quatre artistes Sud Africains, la distribution française qu’elle a déjà réunie, et qui comprend effectivement un Français, et pour le reste une Roumaine et deux Catalans. L’ennui, c’est que pour faire des ateliers, les artistes veulent être payés. On baptisera donc ces travaux « auditions ». Et moi, je me demande qui paiera leurs cachets et frais de séjour en France, compte tenu du fait que c’est un vrai déracinement qu’elle leur demande, et ceci, en plusieurs étapes. Je sais maintenant que, pour la première, elle compte imposer son projet à Bertrand Collette qu’elle entend, c’est certain, circonvenir à Johannesburg. C’est pour ça qu’elle ne veut arriver dans cette ville que quand il sera là.
Autre remarque : quand on lit l’excellent livre de David B. Coplan iontitulé « In township tonight », on voit que jusque vers les années quatre-vingt, il existait dans ces ghettos une grande activité de spectacles d’interventions. Le nom d’Athol Fugard a franchi les frontières. Aujourd’hui, il semblerait qu’il n’y ait rien, en dehors de la musique, qui s’expatrie dans des boîtes de nuit à quatre Rands le whisky (six Francs)… « On » nous donne une explication semblable : « Maintenant que le combat est terminé, les Noirs veulent être payés… »  Payés pour quoi ? Ils ne « contestent » plus ? Attendons donc. L’instant de ma venue est mal choisi ! 

28.01.95 - Nous sommes supposés aller assister à une cérémonie commémorative d’un enterrement. Me voici donc, caméscope au poing, prêt à immortaliser l’événement annoncé par Fatima Dike, mais ça ne se passe pas comme ça : vers quatorze heure trente, nous nous retrouvons chez des Anglo-Germains charmants (elle est née en Namibie d’une mère qui avait fui l’occupation de l’Alsace par les Français après la Première Guerre Mondiale -sic- !) qui nous offrent à manger le type de gratins que je ne digère jamais. Et sur quoi croyez-vous que roule la conversation ? Sur les couleurs de peaux. C’est terrifiant à quel point on finit par se laisser soi-même glisser sur ce terrain : feuilletez ce carnet. Je n’y parle que de ça parce que je suis dans un monde qui ne pense qu’à ça ! Pasqua devrait venir prendre des leçons ici… On pourrait imaginer le type de société que cela donnerait en France.
Après le repas, je pensais que nous partions vers la cérémonie annoncée, puisque nous sommes repartis en voiture : c’était pour aller rendre une visite à soixante-dix kilomètres de la ville, à la maman de notre invitante, quatre-vingt-deux ans, qui vit seule dans une grande, et superbe maison ; au milieu de la très cossue (et totalement blanche) région viticole de la Province. Je n’ai pas eu l’explication de ce changement de programme. Mais ça m’a donné l’occasion de bavarder en allemand avec la vieille dame, ce qui m’a changé de l’horrible anglais !
En rentrant, nos sommes allés dans une des boîtes citées ci-dessus. C’est sûr : les Noirs ont le rythme dans le sang et l’ambiance était très sympathique.

29.01.95 - J’ai, à onze heure, la visite de Peter Hayes, qui dirige « Heart and Eyes », théâtre collectif dont le sigle a été inspiré par le film « Jésus de Montréal », où l’acteur qui meurt lègue à la science ses yeux et ses oreilles . Encore un homosexuel affiché, à croire que seuls ceux-là font « avancer » les choses de l’Art. Sa prochaine création, qui sera, comme les précédentes, montée sans subvention aucune, sera jouée au festival de Grahamstown, qui, décidément, semble être la seule structure agissante dans le domaine de la recherche dans ce Pays. J’espère rencontrer sa Directrice à Jo - Burg (comme ils disent), mais que lui dire, si elle ne voyage pas ?

Ensuite, c’est dimanche. Sophie fait les courses. Elle fait la cuisine chez Fatima. Vers dix-sept heure, nous partons pour voir le Cap de Bonne-Espérance, moi, coincé à l’arrière de la voiture entre trois gamines qui sont de l’excursion. Fatima fait hurler des cassettes que je reçois de plein fouet, les haut-parleurs de la voiture étant à l’arrière. Ces décibels m’ont gâché un des plus beaux panoramas du monde, que je n’ai même pas pu immortaliser, la batterie de mon caméscope ayant choisi ce moment-là pour s’annoncer vide








01.02.95 - Nous sommes supposés aller à dix heure du matin voir un spectacle à l’Amphithéâtre du Kirstenboch Botanical Gardens, interprété par la troupe qui a joué MEDEA, mais cette fois pas mis en scène par Fleishman. Il tombe une fine petite pluie à la bretonne. Il fait très frais et la corne de brume se fait entendre. À la télévision, sur CNN, je contemple les images de Charleville -Mézières inondée et du zouave du Pont de l’Alma qui en a jusqu’à la culotte ! Espérons que la rue de Richelieu ne sera pas envahie par les eaux comme en 1910 !
Quoi qu’il en soit, le spectacle n’a pas lieu et j’en profite pour faire un saut jusqu’au Théâtre Nico, pour acheter mon billet pour le spectacle ENOCH, PROPHET OF GOD. Je crois que Sophie ira voir CARMEN qui se joue dans la grande salle à la même heure. Bien sûr, elle me prend pour un con parce qu’on lui a dit que CARMEN, c’était bien, et ENOCH pas bien. Je passe aussi à la TRUST BANK pour changer quelques travellers et, une fois de plus, je constate que la bureaucratie est tatillonne avec moult papiers que rédige la préposée. Je dois garder mon bordereau si je veux rechanger mon trop-plein de Rands, comme quoi ce n’est pas une monnaie librement convertible.
J’ai lu les deux plaidoiries que Nelson Mandela avait prononcées lors de procès qui lui étaient intentés, dont l’un pour avoir quitté le pays afin de se rendre à la conférence d’Addis-Abeba sans avoir demandé un passeport. Parbleu, il savait bien qu’on ne lui aurait pas accordé. L’autre, c’était pour son militantisme anti-apartheid bien sûr. Je remarque qu’on a essayé de lui coller l’étiquette de « communiste » sur le dos. Sans y parvenir. C’eût fait de lui un authentique bandit, et « on » aurait pu passer outre à l’œil attentif de l’intelligentsia internationale et le condamner à mort. On s’est contenté de la réclusion criminelle à perpétuité, à Robben Island, où les prisonniers noirs jouissaient d’un traitement « différent » de celui des prisonniers blancs. Je me demande si c’est encore le cas dans cet univers clos loin des regards inquisiteurs, au nom de « règlements » demeurés en vigueur tant qu’ils ne sont pas modifiés.
En fait, tout ce « paysage » politique ressemble à une lutte des classes où chaque catégorie sociale serait marquée par la couleur de sa peau. Quelques rares exceptions confirment la règle, surtout dans le sens où il y a des Blancs pauvres, guère dans celui où il y aurait des Noirs riches. La transversale, équivalente du syndicalisme qui a tué la transformation radicale de la société chez nous en injectant chez les prolétaires une dose suffisante de biens petits-bourgeois pour qu’ils n’aient pas envie de la rejeter, c’est la suppression des aspects visibles de l’iceberg Apartheid. La discrimination raciale ostensible, avec le laissez-passer que devait posséder chaque non-Blanc pour circuler, a disparu, encore que beaucoup d’établissements affichent « qu’ils se réservent le droit de choisir leurs clients ». J’avais lu et photographié il y a trente ans une pancarte de ce style à la porte d’une blanchisserie de Nashville, au U.S.A. ! Les basanés de toutes nuances ont conquis le droit d’aller et venir dans le pays comme ils veulent. Avec eux, c’est la terreur de l’insécurité qui s’installe chez les nantis. Ils n’ont, pour l’heure, à faire face qu’à des agressions isolées dans certaines zones précisément répertoriées à Johannesburg : on y risquerait sa peau au Carlton-Center, mais non loin de là, le quartier du Market serait un sanctuaire. Au Cap, en tous cas, le sanctuaire semble être partout, y compris dans les townships. Seulement voilà : le temps n’est pas loin où les pauvres s’apercevront qu’ils sont toujours pauvres et pas blancs. Qu’arrivera-t-il alors ?
Nous assistons chez Mavics Taylor à une vidéo d’une œuvre dont elle est l’auteure, et qui raconte l’histoire de deux jeunes zoulous dans un environnement de danseurs formés en couples homme / poupée de peluche. C’est peut-être très bien, mais ça cause beaucoup. Il me semble que Sophie se fait chier, mais elle me laissera prendre l’initiative de dire qu’on en a assez vu, pour déclarer que, elle, en verrait bien encore un peu. Ce qui nous vaut une rallonge de deux minutes au bout desquelles elle se lève, prend son sac, emmène Fatima en disant « I come back ». Fatima revient au bout d’un petit moment pour me dire qu’elle m’attend dehors. J’irais bien assister au travail qu’elle va entreprendre maintenant avec une première stagiaire, mais j’ai l’impression qu’elle n’y tient pas. Je décide donc de repartir seul, ce qui me vaut de traverser un très populaire quartier malais avec des maisons très belles… et une « Liquor Shop » tous les cinquante mètres (ce qui est très loin d’être le cas dans mon quartier).
 
Je ne regrette pas d’avoir vu l’étrange opéra qu’est ENOCH, PROPHET OF GOD, dont le « libretto » est signé Michaël Williams et la musique Reelof Temmingh. C’est Michaël Williams qui a fait la mise en scène, en utilisant d’une part le plateau tournant du NICO THÉATRE et d’autre part la très grande profondeur de sa scène. César Franck ou Darius Milhaud auraient pu cosigner la musique, qui est toujours très signifiante, parfois presque une musique de film. C’est une très grande production, avec au bas mot cinquante acteurs sur la scène et un orchestre symphonique complet dans la fosse. Les musiciens sont tous blancs. Les acteurs sont à moitié noirs, moitié blancs, mais ce qui est particulier ici, c’est que les Blancs jouent des Blancs, les Anglais, et que les Noirs jouent des Noirs qui se sont rebellés en 1868 contre le colonisateur sous la conduite d’un certain Enoch Mgijima qui se disait, tel Jeanne d’Arc, conduit par Dieu (qui d’ailleurs lui annonçait la fin du monde et la création de la Nouvelle Babylone). Très curieusement, le texte fait un amalgame entre les Noirs et les « Israélites ». Le spectacle est sans complaisance pour les oppresseurs anglais, montrés sous des dehors superficiels, mondains, et impitoyables, à l’exception toutefois d’un brave gouverneur « très humain », qui voudrait bien comprendre le message. Les Noirs sont magnifiquement pacifiques et braves, mais seront déchirés entre la voie montrée par Enoch, toute entière faite de non violence, Dieu veillant sur son peuple et le protégeant, et celle, active, les armes à la main, préconisée par le jeune et bouillant Moïse ! L’affrontement voulu par un militaire britannique, décidé à agir « avant qu’il soit trop tard », est physiquement montré mais le massacre s’achève par une résurrection des corps, je ne vous dis que ça. Le chœur final réunira fraternellement les deux communautés. Quelques Zombis, qui m’ont fait penser aux Squames (biens donc !) font de la gestuelle à certains moments du spectacle et se figent en tableaux signifiants. Il paraît qu’ils représentent les ancêtres.

02.02.95 - Je m’offre en touriste un retour au Cap de Bonne-Espérance, et bien m’en prend car l’excursion, par un temps superbe, se révèle magnifique. Le circuit est si bien organisé, qu’on ne rencontre pratiquement pas un Noir et qu’on ne traverse que des endroits superbes. En chemin, on a droit à une visite à une île qui est surpeuplée de phoques… et à une plage, qui est occupée par des pingouins. Une pancarte prévient qu’il en coûtera trois mille Rands d’amande à qui molestera ces charmants volatiles. De fait, ils sont beaucoup moins farouches que ceux que j’avais vus à la terre de feu ! Pour un peu, ils se laisseraient caresser. Un tronc, à l’entrée du site protégé, invite les visiteurs à verser une obole, ce que tous ces cœurs tendres font de bon cœur ! Cela dit, outre sa symbolique, qui est inexacte, car la jonction entre l’Océan Atlantique et l’Océan Indien ne se fait pas là, mais sur la rive opposée à l’Est de la False Bay, où les navigateurs trouvaient refuge à l’abri des vents, le Cape of Good Hope est un endroit vraiment très beau que ces pourris d’Afrikander ont décrété réserve naturelle. On ne peut que les en remercier.
À mon retour, la petite Jenny Reznek m’apporte, comme convenu, la vidéo de Medea et un petit dossier, et nous parlons de ENOCH que j’ai vu hier, et elle me dit que ce prophète avait lui-même appelé ses fidèles les Israélites. Il n’y aurait donc pas d’amalgame avec les Juifs dans la tête des Sud-Africains au courant de leur Histoire. Tant mieux !
À noter que j’ai payé trente-cinq Rands, soit cinquante-deux Francs cinquante, pour avoir un excellent fauteuil d’orchestre dans un théâtre de première classe, qui offrait, comme je l’ai dit plus haut, une production coûteuse. À noter aussi que j’ai rarement dépassé cinquante Rands pour faire un repas dans des bons restaurants avec nappes blanches, serviettes, et un bon espace entre les tables, soit soixante-quinze Francs. Comment vendre nos spectacles à ces gens-là dans l’état actuel de leur économie qui, soit dit en passant, semble accorder aux Blancs un niveau de vie très agréable ?

03.02.95 - C’est aujourd’hui que je regagne Johannesburg. Je crois que je vais être lâche (je vais donc me surveiller pour voir…), mais je ne suis pas sûr que je dirai à Sophie avant de la quitter que je ne serai jamais le « Président de l’Association Les Amis de… ». Tenir un compte en banque sans être responsable d’autre chose que d’éviter les découverts, soit, mais devenir juridiquement responsable de ses actes, NON. Elle, finalement, ne risque rien à foncer. Elle n’est RIEN dans cette association. Or elle a une manière de ne jamais livrer la totalité des informations, qui me semble incompatible avec ce rôle qu’elle voudrait que j’assume. En plus, elle n’est vraiment pas complaisante. J’ai encore en travers du gosier le rendez-vous qu’elle voulait me donner le jour du départ au métro Duroc, pour aller ensemble à Roissy. Si elle était passée me prendre au Palais Royal, ce qui n’eût pas représenté un vrai détour, je n’aurais pas pris l’autobus et par conséquent pas perdu cinq cents Francs et mes cartes de crédit ! Aujourd’hui, je lui ai demandé, puisqu’elle a loué une voiture, si elle pouvait m’emmener à l’aéroport qui est tout près de Langa où elle va deux ou trois fois par jour. J’ai trouvé ce matin la réponse « à la Japonaise » glissée sous ma porte ainsi libellée : « Bon voyage, à mardi, j’aurai plein de choses à te raconter ». « Mon cul ! », comme dirait Zazie, ça m’étonnerait qu’elle en trouve le temps.
À part ça, pour mon départ, Cape town s’est mis au beau fixe. Sous ma fenêtre, face à la mer, les vieux font du footing et les jeunes du patin à roulettes, avec un équipement très militaire pour les protéger des chutes. J’ai vraiment l’impression de quitter une station balnéaire… J’ai quand même eu pour trois cents Rands de téléphone et de fax. (Quatre cent cinquante Francs)
Jean Liou me loupe à l’arrivée et je me paye un taxi jusqu’à l’hôtel Sunny SidePark, où je dois attendre une demi-heure avant d’avoir une chambre. Vers dix-huit heure trente, je me fais descendre au Market Theatre, où je dois voir HYSTERIA, une pièce d’une certaine Terry Johnson’s mise en scène par Clare Stopford, une vieille routière de ce théâtre et de beaucoup d’autres à Johannesburg. C’est une Blanche et le spectacle est blanc. On y voit Freud confronté à un des ses propres fantasmes et luttant contre lui, ce qui donne lieu à des scènes de vaudeville quand il veut cacher, si j’ai bien compris, à son propre double incarné par Docteur Abraham Yahuda, la réalité, physiquement signifiée par une femme dépoitraillée, de son rêve. Un Salvador Dali d’opérette joue dans cette affaire un rôle médiateur. C’est bien joué dans un décor d’un total naturalisme par trois bons acteurs et une actrice qui a, sur la fin du deuxième acte, un sacré monologue tunnel à assumer. Je ne vois pas quel rapport ce théâtre à la facture presque boulevardière a à voir avec l’idée que je me fais du Market Theatre.
Après cela, je suis invité par Laurent Devèze à boire un verre en compagnie de cent cinquante militaires français, qui font un voyage d’étude dans le pays au frais de notre gouvernement, au Kippie’s, qui est une excellente boîte de jazz. Malheureusement, à peine ces messieurs étaient-ils installés qu’une brusque obscurité envahit la salle. Le quartier avait, paraît-il, disjoncté. Le courant ne revint point de toute la soirée. Seul le batteur put donc nous faire une (d’ailleurs très belle) exhibition de son talent. Sans synthétiseur et guitare électrique, ils ne pouvaient hélas plus rien faire, les pauvres : le jazz « à l’ancienne » n’est plus. J’ai un peu parlé théâtre avec un avocat qui accompagnait le groupe. Dominique Blanco a connu Lumbroso. Il cherche à fourguer l’orchestre national à Devèze. J’espère qu’il ne se laissera pas faire.

04.02.95 - J’ai un rendez-vous à dix heure avec un très aimable directeur de théâtre. Il s’appelle Walter Chikela. Son théâtre, le Wyndybrow Theatre, est spécialisé dans le théâtre dit « communautaire ». C’est un Noir. J’ai plaisir à constater que mon anglais s’améliore. Notre entretien, toutefois, sera assez bref, car causer est une chose, voir en serait une autre. Il me propose de m’emmener jeudi soir à Pretoria voir un de ses spectacles. J’accepte, bien évidemment.
L’après-midi, je fais une escapade touristique à Soweto, tout bêtement en me servant des bons offices d’une agence spécialisée. « Vous resteriez en voyeurs enfermés dans vos bus », m’avait-on prédit. Ce que ces « intoxicateurs » ne savaient pas, c’est que ce sont des Noirs qui dirigent la visite. Ils connaissent tout le monde là où ils nous conduisent. Ils ne nous cachent rien et font en sorte que nous soit réservé un accueil très aimable. Il y avait des Japonais dans le minibus et ils m’ont, avec leur manie bien connue de tout photographier, offert une parfaite couverture pour « vidéaster » des scènes que, seul, je n’aurais jamais oser appréhender.
J’ai rendez-vous le soir avec François Drellet pour assister dans une petite salle du complexe CIVIC THEATRE, à une « lecture » d’une pièce d’Adan Love mise en scène par Melinda Ferguson : « IF I GET YOU I’LL KLAP YOU ROXANE ». L’œuvre ne m’a pas paru très intéressante, encore que son érotisme affiché, plus le fait que les personnages se shoutent sur la scène, aient certainement ici une couleur d’audace (dans cette voie, on pourrait leur suggérer de jouer Copi). Mais bon, c’est l’histoire d’un maq et de deux putes, rien de plus. Mais ce qui était intéressant, c’est que cette « lecture » était une vraie représentation. Les deux actrices et l’acteur tenaient la brochure à la main, mais n’en avaient visiblement nul besoin. Le décor était planté. La musique était enregistrée et la régie fonctionnait parfaitement. C’était une lecture très « PRO », bien sûr au premier degré… mais s’embarrasse-t-on de degré dans ce théâtre white très bien assumé techniquement ? Et d’ailleurs pourquoi les artistes chercheraient-ils à aller plus loin dans une exhibition qui est déjà un aboutissement apparent ? Je ne suis pas sûr d’ailleurs que ces présentations de deux jours aient une suite annoncée.
François Drellet m’a posé un lapin. Je présume qu’il a été empêché. Cela m’a posé un problème de rapatriement dans cette ville, où marcher la nuit sur les trottoirs vous est annoncé comme un suicide recherché, et où il n’y a ni métro, ni bus fiables, et peu de taxis qui ne sont jamais en maraude. Une grosse dame du théâtre m’a heureusement sauvé… Je n’oublierai plus les numéros d’appel : 7253333 ou 1111. C’est facile. Suffit de le savoir !


Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mardi 23 janvier 2007 2 23 /01 /2007 21:42
13 et 14.08.94 - Cette année j’ai décidément la bougeotte. Sortir de mes chaussons à vingt heure pour aller voir un spectacle à Paris, c’est devenu pour moi une épreuve. Entendez bien que l’épreuve, c’est le fait de prendre la décision de sortir de mon confort, car, quand je suis dehors, ça va très bien et je dors plutôt moins aux spectacles qu’il y a quelques années. Par contre, monter dans un train, un avion, même la voiture de Monique Bertin (pour aller à Chinon), ou un autocar (comme hier pour aller à Neerpelt), ça ne me coûte aucun effort, et je le fais bien volontiers.

Neerpelt est une petite localité de la Belgique Flamande, qui organise chaque année un festival de théâtre de rues intitulé Theater Op de Markt. C’est le coin de la Flandre propre, aux frontières de la Hollande, là où les gens imposent aux étrangers l’usage d’une langue dont ils sont jaloux, et qui pourtant n’a rien d’harmonieux. C’est pitié que de voir des petits mômes exprimer leurs états d’âme de bambins dans cet idiome abrupt.
Mais bon, la province de Limbourg organise dans ce gros bourg, chaque année, un festival de rues et il est très bien organisé.
Quatre soirs de suite, il commence à dix-neuf heure. Une demi-heure avant, la ville est un désert et, tout à coup, à l’heure dite, des flots de badauds l’investissent et vont tranquillement d’un événement à l’autre, chaque performance étant programmée selon un horaire rigoureux.

Cela m’a donné l’occasion de revoir la NEGRABOX de PESCE CRUDO. C’est maintenant un spectacle bien structuré, dont le rythme est soutenu par les claquements ordonnés des clapets, et dont les mouvements de la foule sont orientés par la présence fréquente sur la plateforme du haut, de Gloria, dont je n’aime pas trop les mimiques expressionnistes échevelées ni d’une façon générale la gestuelle, mais qui, quelque part, est devenue la ponctuation du jeu rien qu’en se tournant, souvent en simple indication, vers là ou là vont apparaître des têtes et des surprises. Chacun se fait son propre rébus, et c’est incontestablement quelque chose de très fort qui se dégage de l’ensemble.

Le MALASANGRE du Teatro del Silencio était, lui, programmé dans une prairie, à l’ombre de grands arbres jouxtant un canal. Le temps s’étant mis au frais, c’est en grelottant que six cents spectateurs ont, à vingt-deux heure, regardé sagement le flash-back sur sa vie de Rimbaud  mourant, évoquant en un rêve para dansé sa vie d’enfant avide de lire, de poète inspiré et d’aventurier parfois douteux, à  l’ombre d’une mère castratrice.
En vérité, c’est surtout la performance qu’on admire, cette façon qu’ont les protagonistes d’exprimer leurs sentiments à travers des démarches et des attitudes, selon des règles dont on connaît bien les maîtres.
L’étonnement éprouvé il y a deux ans s’est estompé, et je comprends mieux aujourd’hui que certains trouvent le procédé trop systématique. On  a un peu envie, après TACA TACA, en revoyant cette première entreprise, de dire que Mauricio Celedon a trouvé un truc, et qu’il n’en sort pas. Ce qui est formidable, dans son système, c’est tout ce qui est mouvements d’ensemble, ici, les déplacements du roi éthiopien et le scène de la Commune de Paris. Mais les arrêts sur des personnages isolés sont souvent un peu longuets, trop appuyés. Et puis l’imagerie, il faut bien le dire, est parfois simpliste, voire quasi folklorique touristique, comme par exemple la traversée de l’espace-jeu par une figurine orientale conventionnelle pour signifier les voyages du héros. Verlaine, réduit à un ivrogne distillant des mauvais conseils, m’a paru aussi trop caricaturé.
Charmantes par contre pour nos oreilles françaises, sont les utilisations signifiantes de mélodies populaires comme « Le Temps des Cerises » ou « Il était un petit navire » avec quelques notes de « Douce France ». N’oublions pas que ce spectacle nous arrive de l’autre bout du monde, et que c’est la musique qui mène l’intégralité du jeu. On pourrait presque imaginer, en l’entendant, quelle posture aura le personnage correspondant à l’audition de certaines notes, puisque chacun a son motif. Le procédé se retrouve dans TACA TACA. Là encore tout est systématique. Ne faudrait-il pas que Mauricio mette, dans son prochain spectacle, son goût de l’ordre bien structuré en danger ? Sinon, les mauvaises langues ne manqueront pas de dire « encore ». Mais pourra-t-il, voudra-t-il, saura-t-il digérer l’enseignement qu’il a reçu des Mnouchkine, Decroux, Marceau, pour nous régurgiter un Mauricio Celedon complètement original, oscillant selon ses propres dogmes dans un monde à lui entre la danse, le mime et le théâtre ? Peut-être en oubliant l’expressionnisme.
Il veut s’attaquer à Artaud. L’auteur du « Théâtre et son Double » l’inspirera peut-être. Lors d’une conversation de bistrot avec Frédéric Etcheverry (Pesce-Crudo), ils me donnaient l’impression, tous les deux, d’être en train d’« inventer » le Surréalisme. L’opium d’Artaud pourrait (mais ce n’est pas moi qui ferai le spectacle) suggérer un dépassement de l’expressionnisme qui devrait, peut-être, partir d’une transcendance des maquillages et des costumes, mais aussi, surtout sans doute, d’une recherche sur la forme musicale conduisant un jeu dépassé… Ce que j’écris là me rappelle l’anecdote de la servante de Beethoven, en panne d’inspiration au moment d’écrire la Cinquième Symphonie : « Pomme Pomme Pomme Pomme », lui dit-elle : « Allez brode ! ». De quoi me mêlé-je ?
François Gaspard Abou Salem et sa mère Francine Gaspard ont écrit ensemble une pièce au titre médiatique : « JERICHO ANNÉE ZÉRO ». Le discours n’apporte guère d’informations nouvelles sur les positions respectives, Palestiniens d’un côté, que l’octroi par Israël de quelques arpents de leur terre ne satisfait pas, et qui sont déchirés à l’intérieur d’une même famille entre ceux (celles surtout) qui veulent caresser cette paix, fragile comme « on nourrit un petit enfant pour le faire grandir », et les Juifs, qui ne paraissent pas physiquement sur la scène, mais qui sont présentés d’une façon totalement manichéenne comme le grand méchant loup, ce qu’ils sont sûrement aux yeux de ce peuple, et d’ailleurs certainement aussi objectivement, sauf que le pourquoi de cette aberration n’est pas explicitée et que la seule solution valable, qui serait celle d’une cohabitation sans rapport de force au profit d’une des parties, n’est pas envisagée. Donc, rien de novateur dans cette description d’une famille arabe délicieusement pavée de bons sentiments.
Un rôle semble avoir été écrit spécialement pour une actrice occidentale puisqu’une certaine Betty, aide-soignante en vacances, se trouve coincée par les événements, et très bien dépannée par ces braves gens. Elle sera entraînée par le fils pour lequel elle aura visiblement un penchant, (consommé sans doute, mais la pièce est pudique, ça reste dans le vague), dans une aventure de guérilla et elle sera déçue, à la façon petite-bourgeoise, quand elle s’apercevra qu’elle n’a, (peut-être) été qu’un moyen pour le résistant de pénétrer dans un camp où il espérait trouver des bombes. On croit qu’il ne les trouve pas, mais comme il saute à la fin, ce n’était, si ça se trouve, qu’une feinte.
La jeunesse supporte mal, apparemment, ces accords de paix qui ont pour conséquence qu’ils doivent accepter d’être « pardonnés » pour des actes qu’ils ont commis en les estimant justes. Ce sont des entêtements qui prolongent les conflits. Mais attention, en écrivant cela, je n’excuse pas les autres. Au nom de quoi, bon Dieu, s’estiment-ils les détenteurs de la seule vérité vertueuse ?
Bref voilà, la pièce a le mérité de se situer à un moment où le Monde croit à une issue bénie oui - oui, Arafat - Rabin, et où elle montre qu’il n’en est rien. Cet ancrage dans l’actualité immédiate justifierait qu’elle soit montée d’urgence. Mais je ne suis pas sûr que son style, souvent trop phrasé pour du théâtre ou pas assez poétique, et sa forme, très conventionnelle, ne l’imposent aux médiateurs comme indispensable. Ah, si Genêt avait écrit sur ce thème…

11.11.94 - Est-ce que ce sera mon dernier carnet ? Vous le voyez, je l’ai choisi grand. Ca me donne l’impression qu’il me reste du temps à vivre.
D’autant plus que mes réflexions sur le théâtre ont tendance à se clairsemer. Je n’écris plus sur tout ce que je vois et je suis loin de voir tout ce qu’il faudrait voir pour être « au courant ». En vérité quand je regarde derrière moi, je vois que j’ai écrit beaucoup de choses inutiles. Je vois surtout que mes systèmes de référence se sont effondrés.
Cela me frappait très violemment hier soir, À Bordeaux, où le SIGMA a demandé à Jérôme Savary de faire, à l’occasion trentième anniversaire de ce festival qui fut un prodigieux découvreur, une présentation « lecture-spectacle » de NINA STROMBOLI, qui sera en fait créé dans six mois.
NINA STROMBOLI, c’est une évocation nostalgique de ce que fut le GRAND MAGIC CIRCUS. Ils sont cinq ringards atteints par la cinquantaine, le nain Carlos, Michel Dussarat, Alain Poisson, Maxime Lombard et Savary lui-même. Ils se sont retirés des voitures, mais sont rattrapés par l’envie de repartir sur les routes. Ils le font sous le titre « MAGIC CIRCUS OLD STARS ». À la fin, ils se demandent si ça a été une bonne idée et ils concluent que non.
En assistant à cette évocation animée de ce qui fut une grande troupe, je me faisais réflexion qu’on ne redevient jamais ce qu’on a été. J’évoquais la représentation dans ce même Bordeaux, il y a justement vingt-deux ans, d’un ROBINSON absolument pas prêt, dont je ne me rappelle RIEN, et pourtant, c’est un souvenir inoubliable. Celle que j’ai vue hier ne laissera rien de semblable. Remarquez bien qu’on rit pas mal, mais avec l’impression que les quelques numéros du passé qui sont repris ici, surgissent de la poussière et se sont mal époussetés. On avait d’ailleurs l’impression, à mesure que Jérôme lisait son texte, il en mesurait le côté bavardage à usage interne.
L’anecdote des cinq quinquagénaires courant après la carotte d’une jeune strip-teaseuse qui les allume, et qui décident de la conquérir à travers l’exhibition de leurs morceaux de bravoure d’hier, est un bon fil conducteur. Mais tout le parcours qui précède cette mise en route est interminable et n’intéresse guère. Je suis certain que le grand professionnel Savary en coupera les trois quarts, et que le spectacle qu’il nous sortira dans six mois sera équilibré. Mais je suis certain aussi qu’il ne retrouvera pas la vigueur subversive, ni la santé de jadis.

20.11.94 - Emmanuelle Jacqueline, Hyacinthe Reisch et Jean-Paul Lefeuvre avaient mal supporté le sabordage du CIRQUE O en plein succès. On nous raconte qu’ils avaient donc continué à se rencontrer, cinq jours par semaine, pour se livrer à des jeux d’entraînement. C’est au cours de ces séances qu’ils ont peu à peu construit un nouveau spectacle, fondé comme le précédent sur les spécialités gymniques de chacun, mais avec le même souci de transformer les performances d’adresse ou d’acrobatie en un langage capable de créer une atmosphère. Je crois qu’on peut dire qu’ils ont gagné ce difficile pari de proposer un spectacle très différent de ce que fut celui du Cirque O, malgré la reprise retravaillée de trois numéros déjà vus dans cet autre contexte, et sur lequel flotte une réelle atmosphère quelque part beckettienne, voire une sorte de charme pas facilement analysable. En fait, je n’ai pas envie de décortiquer les détails, mais de rendre compte d’une sorte de bonheur qui s’installe peu à peu tandis que se déroulent devant nous, sans heurts, des actions souvent difficiles mais qui coulent comme si elles venaient de source.
Dans cette entreprise à trois seulement, soutenue par un montage musical habile où les harmonies indiennes ont une large part, chacun a son moment de gros plan, Jean-Paul avec son vélo et ses accessoires, Emmanuelle avec son trapèze et Hyacinthe avec sa grande roue. Mais l’aventure n’en est pas moins constamment collective, et là, il y en a un qui tient mieux le parcours que les autres parce qu’il a une remarquable maîtrise de son corps et une solide rigueur de vrai professionnel. C’est Jean-Paul. En plus, il a l’art de la performance spectaculaire. Par exemple quand il se colle à mi-hauteur, au mât central du chapiteau, il a l’air de tenir tout seul sans attaches, ça étonne et ça impressionne. En plus, c’est non seulement un homme de cirque, mais aussi un acteur qui sait jouer les situations et les exprimer par des mimiques qui font souvent rire. Les deux autres sont plus brouillons, moins exacts, surtout Emmanuelle qui est empêtrée dans une espèce de mi-robe mi-short mi pantalon d’un gris triste, qui est sans doute destinée à cacher son petit embonpoint et ses cuisses grassouillettes mais ne l’aident pas à avoir l’air à son aise. Heureusement pour elle, son numéro de trapèze tournant au ras du sol est une vraie trouvaille très poétique et, quand elle tourne autour de mât central comme un oiseau voletant, son charme se met à jouer. Reste que la pauvre, depuis sa maternité, fait un peu mémère !
Le chapiteau blanc que Ueli Hirzel a concocté dans les ateliers de son château de Montholon, est à un seul mât central. Il est petit, modeste, il offre cinq cents places toutes très proches de l’aire de jeu centrale. Une réelle intimité se créée, grâce à ce rapprochement, entre les artistes et le public. Toutefois, la pente des gradins est insuffisante et, comme il y a beaucoup de choses qui se passent au sol, je suis sûr que ceux qui ne sont ni au premier rang, ni au dernier (car ceux-là peuvent se lever), sont souvent gênés par des têtes non transparentes.
Je n’ai pas parlé de Hyacinthe. Ses longs cheveux de baba-cool et son accoutrement de hippie tranchent avec le slip strict et la netteté du cou de Jean-Paul. Ces deux univers s’opposent et se complètent avec une certaine harmonie, en tout cas sans gêne. Mais c’est vrai que quand ces deux hommes font quelque chose ensemble, il y a du flou chez Hyacinthe. Cela dit, son grand numéro avec la roue a fait des gros progrès depuis le Cirque O. Il est devenu un très beau morceau de bravoure et, pour le coup, très rigoureux. Il requiert, pour ne pas être dangereux pour les spectateurs, une parfaite maîtrise. Il l’a.
Tout tourne, vous l’avez compris, autour du mât central. C’est peut-être la grande trouvaille du spectacle, ce qui lui confère une incontestable originalité, d’une part parce qu’on a jamais vu ça, je crois, mais surtout parce que tout a été conçu par rapport à ce mât, avec et contre lui. Ca, c’était une grande idée.
Ai-je dit ?... Non… que le titre du spectacle, comme ce fut le cas pour le CIRQUE O, est le même que celui de l’entreprise : QUE CIR QUE… QUE CIR QUE… à l’infini.

11.11.94 - Le LEM a pu venir à Bordeaux. Ce fut dans le cadre du SIGMA de Roger Lafosse qu fêtait, après une année sans festival, son trentième anniversaire avec le concours de deux géants actuels qui avaient la gentillesse de se souvenir qu’il les avait accueillis petits, Jérôme Savary et Bartabas. LEM veut dire « Laboratoire expérimental de modes ». L’appartenance de Svetlana Petrova à l’univers de la couture est donc affichée. Elle se revendique également d’un mouvement artistique « post-arrière-gardiste ». Sa présence au SIGMA était donc toute naturelle.
Le SIGMA d’aujourd’hui aimerait bien se dire d’avant-garde, comme du bon vieux temps, mais il est sûr que l’appellation dont se réclame Svetlana Petrova lui sied mieux. Svetlana est une assez étrange personne, qui porte des chapeaux très étonnants, et qui a dans le sang l’art de la provocation. Certes, certaines de celles-ci ont, sous nos climats pourris de l’Occident, des saveurs de déjà-vu, et même il y a longtemps, comme ces culs nus qu’on découvre quand d’austères bonnes sœurs (par devant) se retournent, mais il faut le replacer dans le contexte d’une société, la russe, qui a tout à réinventer sur le chemin de la décadence. Il faut lui rendre hommage : elle s’y emploie à cœur joie.
Quoi qu’il en soit, le LEM nous livre une version revisitée du célèbre ballet potiche des années Stalino-brejneviennes, LE LAC DES CYGNES. Le prince sommé de choisir une épouse y est présenté comme un homosexuel peu pressé de virer sa cuti, tandis que les prétendantes défilent dans des tenues extravagantes et érotiques, faites de bric et de broc mais très spectaculaires. Un chanteur de charme au sexe indéfini est l’ange qui veille sur lui. Les cygnes sont des grosses ballerines en tutus, qui dansent sur des pointes avec beaucoup de grâce. J’en passe. Le spectacle est une succession de trouvailles amenées selon un rythme que soutient, entre des moments de rock, le retour périodique d’un motif de Tchaïkovski. C’est très réjouissant. Ce pourrait être plus parfait. Svetlana est intarissable sur la difficulté des conditions de travail à Saint-Pétersbourg. Pas d’argent, pas de salle. Mais il est évident aussi que, avant tout styliste, c’est l’exhibition des costumes qui l’intéresse en premier. Elle s’est assurée pour cela le concours de quelques superbes mannequins. Et elle mène son spectacle comme une revue, à la manière des variétés. Quand ça fonctionne, c’est très vivant, mais quand ça dérape, la faille est tout de suite éclatante. Il faudrait que les moyens lui soient donnés de faire l’expérience de la rigueur.

06.12.94 - Il y a un lit. Il est immense. Il occupe la moitié du plateau. Dans le lit, en chemise de nuit, avec un bonnet de nuit sur la tête, il y a un petit homme qui dort. C’est peu à peu qu’on le devine, grâce à une lueur qui monte très lentement tandis que la salle est encore allumée. Soudain éclate un vacarme effrayant. Ce sont des sonneries de trompettes, des rafales de mitrailleuse, de sirènes d’alerte, et des bruits de foule qui ressemblent à des clameurs. Le vacarme est insoutenable. Il se veut dérangeant et il l’est. Le petit homme s’agite, se met au garde à vous, se recouche, se cache sous les draps. Il ne trouvera plus la tranquillité. Trois jeunes femmes viendront d’ailleurs bientôt tourner autour de lui, le contraignant à se lever tandis qu’une voix, d’abord indistincte puis de plus en plus claire, se mettra à égrener un compte à rebours. Nous comprendrons alors que le petit homme est Sardanapale, qu’il est un tyran, qu’il est condamné à mourir à la fin de la représentation, qui se donne ainsi des allures de fiction en temps réel.
Pour qui a lu les déclarations d’intention publiées par le 4 LITRE 12 et la Compagnie Mossouy - Bonté, le spectacle est assez désarçonnant. On nous y annonce bien qu’il s’agit d’une variation autour du tableau de Delacroix, « La mort de Sardanapale », on nous dit bien qu’il s’agissait de parler de la violence et de la mort, et sur ce plan, le pari est tenu avec la démesure qu’on peut imaginer, s’agissant du couple Massé, mais quand on nous dit que l’entreprise leur a donné l’envie d’en rire, je crois que l’aboutissement, là, n’est pas réussi. Certes, quelques attitudes pitoyablement dérisoires de Michel Massé, m’ont trois ou quatre fois arraché des gloussements, mais de toute manière l’agression des décibels est telle qu’elle étouffe dans l’œuf toute velléité de s’esclaffer. Et puis il faut bien dire que dans cette tentative de marier le style théâtral de 4 LITRES 12 avec la façon qu’ont Nicole Mossoux et Patrick Bonté d’appréhender la danse, le point faible, c’est la chorégraphie. Les trois filles qui accompagnent le tyran vers son issue fatale font plein de choses, mais qui ne semblent pas justifiées. Il y a, je crois, beaucoup de remplissage avant le tableau final qui est magnifique.  Il est sûr que Nicole Mossoux et Carine Peeters ont été sous-employées. Peut-être a-t-on voulu les mettre au niveau d’Odile Massé, qui s’essayait ici à la danse, ma foi très efficacement.
Le sûr, c’est que tout le spectacle vaut par la performance de Michel Massé qui se révèle encore une fois grand acteur… Dommage qu’il ait le pied fragile. Un accident va obliger l’équipe à interrompre les représentations au lendemain de cette première. Il peut se consoler en se disant qu’il est un réellement grand acteur, j’y reviens car en vérité sa performance emporte le morceau du spectacle qui, grâce à elle, se situe, malgré les réserves, à un haut niveau. Et puis tout de même, la philosophie du thème choisi mérite qu’on s’y arrête. Ce discours sur la mort programmée à une heure annoncée, au son d’un univers apocalyptique, est très signifiant. Je l’ai pour ma part reçu comme un coup de poing violent et nécessaire, et c’est pourquoi j’ai accepté l’excès du bruit qui envahit totalement les sens du spectateur. Je ne suis pas certain que cette perception ait été générale. Peut-être pour atteindre au degré du rire aurait-il fallu que la DISTANCE soit assumée par les trois filles comme elle l’est par Michel Massé. Lui, domine son personnage de tyran. Il le joue et lui fait la nique en même temps. Rien de ce qu’il fait, y compris ses esquisses de danse, n’est gratuit. Je n’en dirai pas autant d’elles. Je crois que l’équipe aura intérêt à réfléchir pendant la pause que lui offre, peut-être providentiellement, l’accident de Michel, sur le thème : la mort est-elle une chose sérieuse ?

12.01.95 - Mehmet Ulusoy présente au Théâtre du Lierre un spectacle montage inspiré à la fois par LE DISCOURS SUR LE COLONIALISME et par LES CAHIERS D’UN RETOUR AU PAYS NATAL d’Aimé Césaire. Une troupe mixte conduite par deux très beaux acteurs noirs nous livre, quatre-vingt-dix minutes durant, un torrent verbal fait de suites de monologues alternant le pamphlet et la poésie.
Comme d’habitude, Mehmet a demandé à Michel Launay de trouver l’univers visuel de l’entreprise et il lui a donné comme directive de lui édifier l’arbre de vie. L’ennui est que le décorateur a conçu une œuvre en soi, si bien que nous avons sous les yeux une structure abstraite pas laide dont les branches s’évasent dans tous les sens et sur laquelle les artistes s’évertuent à une gestuelle gymnique, qui est bien dans la manière que l’on connaît bien, de Mehmet, mais qui frise souvent l’agitation et sent parfois l’effort. En plus, cette structure bizarre omniprésente a été construite sur un plateau tournant que les artistes font fonctionner à bout de bras, ce qui serait intéressant si les présentations différentes de l’arbre avaient un sens, mais ce n’est pas le cas, du moins à mes yeux peut-être trop myopes.
Il y a une fille, blanche celle-là, qui est magnifique dans un numéro avec des chaussures qu’elle agite dans ses mains, avec un déhanchement désarticulé qui force l’admiration et aide réellement à l’écoute des mots qu’elle profère en même temps. Mais ensuite elle en fait trop, trop souvent, et on se dit que c’est dommage pour elle que Mehmet l’ait ainsi sans mesure dirigée dans l’excès, mais en vérité, je crois qu’en vérité le problème qui a été posé au metteur en scène a été de théâtraliser une poétique dans laquelle le politique injecté était d’un autre âge. Il s’en défend, bien sûr, mais le doute n’est pas permis. Ce discours en noir et blanc, où les Blancs sont dépeints sous les dehors les plus noirs et les Noirs comme s’ils étaient des victimes innocentes, était recevable tel quel il y a quarante ans. Il ne l’est plus à l’heure des potentats africains et des intégristes musulmans. Je me demande comment un Césaire n’ait pas eu l’envie d’écrire aujourd’hui un discours sur le néo-colonialisme autrement plus sournois que le vrai.  Serait-ce parce que la négritude reste pour lui un concept intouchable ? Désolé, mais je ne suis pas d’accord. On me dit que le vieux maire de Fort-de-France serait aigri. Dommage.
Le sûr, c’est que tous ces éléments réunis donnent un spectacle qui passe à côté de la grande réussite. Mehmet y a mis tout son cœur. Il a réuni une belle troupe. Il a bien travaillé, dans sa ligne « imaginatrice » retrouvée. Peut-être aurait-il dû distancier davantage les textes choisis, encore que ce choix lui-même pose question. Faut-il aller jusqu’à dire que l’entreprise était vouée d’entrée de jeu à l’échec ? Je me demande en effet s’il y a eu à la base une réflexion approfondie.

Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mardi 23 janvier 2007 2 23 /01 /2007 23:41
26.05.94 - Journée de repos. On nous avait dit que l’hôtel n’était pas chauffé, il l’est. Et qu’il n’y avait pas d’eau chaude : elle coule. Il est tombé de la neige hier, mais aujourd’hui le soleil brille. Et, tous comptes faits, on souffre moins du froid qu’à Saint-Pétersbourg… Pardon, à Leningrad, chacun vous reprend ici quand vous prononcez le nouvel ancien nom de la ville des Tsars. J’ai réussi à avoir une chambre de rêve, avec vue par une large baie sur le fleuve. « On » l’avait attribuée à un Russe qui s’est défaussé pour moi. Les autres donnent sur un chantier avec des grues. J’ai eu quelques scrupules à accepter, et puis merde, je n’ai pas eu envie de me sacrifier pour ces gens que je ne reverrai sûrement pas plus tard, sauf peut-être Evelyne, si elle veut bien cesser son cirque de tenir à m’être clandestine, ce qui m’oblige à des gymnastiques compliquées d’horaires, que l’imprévu vient parfois déranger pour ma plus grande culpabilisation. Après tout, maintenant que nous n’avons plus, ensemble, cette affaire de « Zazie », j’espère que nos rapports pourront devenir plus simples. Et moins secrets (de polichinelle) !
Il y a quelques patinages dans l’organisation de la journée. Il semblerait qu’André Ossipo comprenne et parle de moins en moins le français à mesure que le temps se passe.
Nous voudrions bien visiter le Théâtre des Officiers où se jouera le spectacle, mais il faudra attendre vingt-et-une heure pour qu’André, sur notre insistance, se décide à nous y conduire. La visite n’est guère rassurante techniquement. Il apparaît qu’Hervé devra conduire la lumière depuis les dessous de scène.
Dans la journée, les autres sont allés le matin en excursion, là où l’année dernière j’avais cru crever sous l’agression des moustiques. Je vais, moi, faire un tour en ville. Rien n’a changé, sauf les prix, qui restent bon marché pour nous, mais plus aussi extraordinairement. Evelyne cherche en vain des pellicules de photo. Le coca-cola dont elle a besoin pour se rincer le gosier avant de jouer (j’ai bien dit le « coca-cola » de marque, le pepsi ne convient pas et d’ailleurs il n’y en a pas davantage. Les artistes ont tous de ces petites manies qu’il faut respecter), semblent aussi inconnu dans les « magasins » et échoppes. Et je ne vois pas d’oranges sur les étals.
À dix-huit heure, avec une belle avance, nos chauffeurs se pointent. Cela dit, la remorque, compte tenu de l’état des routes, est revenue sur trois pattes. Elle a perdu des roues en voyage et, pour un peu, ils me reprocheraient cette équipée sur les pistes ex-soviétiques. Je dois alors rappeler qu’à Pärne j’avais été le seul à penser que leur attelage pourrait fonctionner, parce que moi, j’en avais vu d’autres dans ma jeunesse. Tous les autres étaient terrifiés et passaient à leurs yeux pour des emmerdeurs timorés. C’est une vraie chance que tout soit arrivé jusqu’ici. Ils n’ont donc à s’en prendre qu’à eux-mêmes.

27.05.94 - Comme prévu, le spectacle connaît un gros succès, avec même, apparemment, dans la salle des gens qui comprennent le langage de Queneau. Le montage au Théâtre des Officiers a été difficile et Hervé doit assurer la conduite lumières depuis le dessous de scène. Mais l’après spectacle est une vraie fête. Evelyne s’est sapée. « Zazie », c’est fini, en beauté. Je me demande si elle ne regrette pas un peu cette page tournée dans sa vie.

RETOUR À LA ROUTINE
 
06.07.94 - Ai-je été au théâtre depuis mon retour de Russie ? Oui, j’ai été voir le Pierre DAC de Savary à Gémier. Beaucoup de gens font les fines bouches, mais moi j’ai trouvé ce montage de dialogues rien qu’avec des phrases du célèbre humoriste bien fait et surtout miraculeux, car quand j’avais relu à plat les œuvres du farceur, j’avais trouvé qu’il y avait beaucoup de scories que je n’avais pas éprouvées dans ce « Mon Maître soixante-treize ».
À part ça, je n’ai pas eu envie de sortir de mes chaussons à huit heure du soir, surtout pour répondre aux sollicitations pressantes des jeunes troupes  en quête d’un magicien qui arriverait à leur trouver du travail. Dans ce domaine, le pire qui puisse m’arriver, c’est de tomber sur un spectacle que j’aurais vraiment envie de promouvoir. Au point où en est la stratification du système, sa sclérose en cellules de gens qui se connaissent et font bonne garde pour que des nouveaux talents ne s’immiscent pas dans leurs cercles intimes, je ne peux rien pour eux. Alors pourquoi prendre le risque d’en trouver un qui me fasse dire, « essayons quand même », pour passer quelques mois plus tard pour un incapable ? Au fait, peut-être le suis-je, avec des méthodes que le marketing aux dents longues trouverait dépassées ! J’ai des doutes.

Quoi qu’il en soit, me voici dans ce modeste et sympathique Festival Européen de Grenoble qu’anime avec courage Renata Scant. J’y ai vendu trois spectacles, le TACA TACA chilien de Mauricio Céladon, le NAUFRAGÉ tchèque de Bolek Polivka, et le groupe ARKHANGELSK SPELOKHI. Vous me direz que, vu le contexte, c’est normal, c’est un festival. Ces choix sont naturels. Mais l’étranger se vend bien pour moi. Parbleu : j’offre une qualité, une originalité qui ne s’incrustera pas !
En tout cas, les trois spectacles en question ne me valent ici que des compliments, entièrement justifiés je dois dire : Bolek a donné de son NAUFRAGÉ une des meilleures représentations que j’en ai vues. La performance de l’acteur, son aisance apparente, son habileté sont exceptionnelles et, surtout, cette étonnante présence qui fait qu’il est là, avec nous et pour nous, sans hiatus aucun. Certes, la fable a un peu perdu de sa signifiance depuis que la République Tchèque n’enferme plus ses opposants dans des asiles psychiatriques. Elle ne nous tient plus qu’un discours simple. Mais ce discours est si bien assumé qu’il reste incontestable. Ce « feu » est bien sympathique.
J’ai aussi vu une ALICE AU PAYS DES MERVEILLES proposé par le Théâtre Mladinsko de Slovénie. Ce groupe se revendique politiquement, mais ne cache pas que « vers les années quatre-vingt, l’engagement s’est transformé en une vision esthétique et post-moderne du théâtre, (…) caractérisée par toute une série de pratiques novatrices ». Le metteur en scène adaptateur revendique Brook comme maître. Ce qui est sûr, c’est que sa réalisation baigne dans un esthétisme affiché et dominé par deux acteurs clairement homosexuels, qui n’en peuvent plus de jouer la Reine et la Duchesse. Plus folle qu’eux, difficile à trouver !
Mais reprenons le tour des spectacles que j’apporte ici. TACA TACA s’est trouvé un peu étriqué dans le gymnase qui lui était attribué. Il y faisait en outre une chaleur toute chilienne (de la partie tropicale du pays) et l’héroïsme des actrices et acteurs, dont l’énergie active ne faiblissait pas, a contribué au triomphe d’une représentation qui, peut-être, gagnait à l’étroitesse de l’endroit.
Quant aux Russes d’Arkhangelsk, au moment où j’écris ces lignes, ils n’ont fait, dans la rue ou à l’entrée du magasin Carrefour, « partenaire du festival », que des apparitions ponctuelles qui semblent bien appréciées, mais que j’ai trouvées un peu molles. On verra ce qu’ils feront, le neuf, soir de leur vrai concert.
 
ANNIBAL ET SES ÉLÉPHANTS proposent, sous le titre « France - Visiteurs », un spectacle parodique et burlesque sur le monde du foot. Le genre est dangereux, car il craint la vulgarité. Frédéric Fort, Thierry Lorent et Bertrand Malherbe ont de la pêche, mais ils n’y échappent pas. Par contre, « LES RAVAGEURS », Pierre Court, Jean-Luc Guitton et Thierry Sibaud, ont beau jouer trois gouapes sortis des bas-fonds de Paris, faux aveugles chanteurs des rues, et se mêler un brin agressivement au public pour lui piquer des objets, voire d’obliger une fille à monter sur la scène, s’y changer en bécassine, et la contraindre à différents jeux de scène un peu humiliants, ils ne font pas penser aux mots « vulgaire » parce qu’ils chantent très bien un répertoire emprunté à Offenbach et à Hervé. L’opéra-bouffe l’emporte sur l’aspect Eugène Sue, bien que les lascars aient souvent tendance à surjouer.
Le festival a aussi fait venir une troupe polonaise, le Théâtre PROJEKT, qui nous montre, dans la cour du Vieux Temple où nous suivons les interprètes au gré de leurs déplacements dans l’espace, LA ULICA GRODZKA, une rue de Lublin qui a connu successivement la peste du dix-septième siècle,  les pogroms anti-tsiganes et juifs, l’intolérance catholique, la chasse aux sorcières… J’ai cassé l’ordre volontairement. Il y a des belles images, beaucoup de feu, de chants, et de paroles qui sont sûrement déchirantes. J’ai retrouvé, en moins émouvant, le style Kantor et, quelque part, ce parfum de la célébration des Catastrophes qui a été inculqué aux Polonais par les Juifs et dont ils ont fait leur tasse de thé théâtrale la mieux exportable. Ces dix-sept jeunes gens et jeunes filles devraient mettre leur énergie au service de l’avenir que Solidarnosc leur a indiqué !
Le Cirque GOSH était là, aussi, au Théâtre Municipal, et alors là, pour le coup, déception. Les numéros acrobatiques n’ont rien de remarquable, et il y avait un jongleur qui ratait des coups pourtant assez banals. Surtout, la sauce n’était que remplissage, avec l’impression que les gags étaient ceux d’une bande de copains se faisant des niches sans doute drôles de leurs points de vue, mais qui ne passaient pas. Là encore, l’homosexualité avait son petit côté militant, avec le « porteur » baraqué tricotant un pull-over pour une statue à son image, et le petit gymnaste au cul exhibé complaisamment. Tout au plus, remarquait-on le dynamisme, la grâce et l’habileté d’une contorsionniste talentueuse. La musique rock ne suffisait pas (ou plus… car ce spectacle est en fin de course) à emporter l’adhésion. Mais je dois dire que le public a fait un vrai triomphe au spectacle, dont le tableau, bien réglé, des saluts, est le meilleur de la soirée.
Restait à voir la création de la Fura del Baus, intitulée MTM. Le moins qu’on puisse dire, est que ces Catalans ne se prennent pas pour des merdes de linottes. Au son d’une musique rock qui trouble les battements du cœur, les images se succèdent sur un écran géant, distillant des phrases « pensées » et des images agressives. Des cubes de cartons sont manipulés, déplacés, transformés par des servants qui foncent sur le public debout et contraint à se garer des voitures. Des hommes nus aux sexes appréciables sont violemment propulsés sur ces cubes et ils commencent à hurler en se contorsionnant. Il y a aussi une fille nue dont on se demande (espère) si elle va être violée. Mais non, elle fait comme les mecs. Elle gueule des invectives au public, qui comprend un mot français de temps en temps. Si j’ai bien compris, le spectacle est philosophique. Le discours rappelle celui du LIVING THEATRE en ce qu’il avait de puéril. Les grands maux qui menacent l’humanité, épidémies, tremblements de terre, surpopulation, les catastrophes défilent à grand renfort d’images qui se voudraient horrifiantes. La manière est en contradiction avec la dénonciation, et c’est pourquoi la référence à Julian Beck ne peut être retenue que comme référence à l’imposture de Carlos Padrisas et de son équipe. Car c’est comme ces films qui sous le prétexte de dénoncer le porno accumulaient les images érotiques. Ici, la VIOLENCE n’est pas montrée avec distance. Ce groupe s’y complaît, s’y vautre et MENT lorsqu’il nous baille des phrases édifiantes, souvent trop brièvement pour qu’on ait le temps de les lire. L’une d’elles, d’ailleurs, est capitale : « Luttons pour un ordre nouveau ». Ca ne vous rappelle rien ? Bref, on sort de la performance de ces « niños de Franco » abasourdi, abruti de décibels, saoulé de « strombocopisme » et de psychédélisme, se demandant de qui se fout le groupe. Cela dit, ils ont bien raison d’exploiter leur truc puisque ça marche. Il y a une partie du public qui aime.

Et puis le SPOLOKHI. Les Russes d’Arkhangelsk donnaient leur concert dans la cour du Vieux Temple juste après la deuxième des furieux Espagnols. Il ne faisait pas chaud et ils semblaient un peu coincés, installés loin du public avec la sono que leur a fournie le festival. Erreur à mon avis. En « concert », nos Moujiks n’ont pas un répertoire très original, ni très varié ni très abondant. Ce ne sont pas des musicologues, mais des braves paysans qui jouent, selon leur inspiration, un peu toujours la même chose. Faiseurs d’atmosphères, ils sont épatants pour animer une fête, mais la soirée structurée n’est pas leur affaire. Leur chanteuse kitsch y prend une importance excessive et l’enthousiasme qu’elle croit susciter m’a semblé être à la frontière de l’emboîtage. Après cette prestation officielle, ils ont animé la petite fête que Renata offrait pour clôturer son festival. Le plateau froid en plastique que le restaurateur avait concocté était d’une incroyable médiocrité. Mais le SPOLOKHI a dissipé avec entrain la tristesse ambiante.

17.07.94 - Pendant dix jours, la ville de Gand, en Flandres, est en fête. Toute la population est dans la rue et boit de la bière. Il y a des saltimbanques, des manèges, des marchés de toutes sortes et des terrasses de bistrot bondées. La bière coule à grands flots. Il fait un temps superbe.

J’ai revu là le SEMOLA THÉATRE. Encore des Catalans. HYBRID est une étrange machine qui se résume en quelques mots : érotisme, verticalité, eau. Érotisme parce que le sexe est omniprésent pendant le spectacle, à la limite du porno demi hard.
Ca commence par un couple nu qui est là depuis une demi-heure, debout l’un contre l’autre et qui se dégage d’un emballage en plastique. Il m’a bien semblé que le mec bandait. Plus tard, on verra une fille semblant s’envoyer en l‘air avec un mannequin criant de réalisme, qu’elle est allée chercher à trois mètres de haut. Tout au long de la représentation, il y aura un niveau supérieur où se dérouleront des scènes banales qui troubleront celles du niveau inférieur (un homme prend son bain là-haut. En bas, un couple mange des spaghettis. La baignoire se renverse et ils continuent, trempés, leur repas, comme si de rien n’était) ou seront troublées par elles (un couple est dans un lit accroché par des cordes à un personnage avançant vers le public qui le fait basculer). Constamment des jets d’eau aspergent les acteurs, qui semblent se complaire dans cette humidité. Il n’y a pas d’agression rock. Au contraire, la musique est (plutôt) andalouse.
Bref, nudité et eau, érotisme et jeu acrobatique des artistes avec une structure artisanale fragile, le public assiste à un déballage de saynètes audacieuses. Il y prend du plaisir. Mais en dehors d’une certaine provocation, qui à Gand en tous cas ne semblait choquer personne, je n’ai pas décrypté un discours cohérent.

Je n’avais jamais vu DÉLICES DADA, et il faut bien dire que, dans l’univers du théâtre de rues, ce groupe fait montre d’une réelle originalité.
Pourtant, il s’agit d’un parcours. Pourtant aussi, le public est largement sollicité de jouer avec les protagonistes. Pourtant, le thème de l’entreprise est une parodie et elle fait appel à la débilité verbale. Mais sous la dérision, sous le jeu qui amuse, il y a une vraie contestation et la vulgarité, hélas si fréquente dans ces disciplines, est totalement absente de la démarche.
S’agit-il de singer une cérémonie maçonnique ou une messe un peu spéciale ? Ils se défendent de s’en être pris à une secte précise et, de fait, les signes qu’on lit sur les chasubles n’ont, sans doute, aucun sens. Mais ce n’en est que mieux. Tous les rituels ont leurs ridicules. Tous sont donc mis dans le même sac, stigmatisant ces mômeries dans lesquelles tant de gens se complaisent.
Je reprocherai à la « cérémonie » de se prolonger excessivement sur la fin, comme si soudain elle se prenait au sérieux quand la grande prêtresse commence et poursuit ses litanies grotesques.

23.07.94 - Et me voici quelques jours plus tard à « Chalon dans la rue » face à une deuxième performance de DELICES DADA. Ca s’appelle « Les vingt-quatre heures de la poésie ». C’est un supposé marathon de cinq poètes qui vont courir de seize heure à seize heure à travers les rues de la ville, mais le public est convié à suivre des flèches qui amènent des gens à des points de rendez-vous, où les « poètes » se racontent et disent les fruits de leurs inspirations. Ces rendez-vous sont un vrai régal d’humour et d’intelligence, chacun s’étant composé une personnalité (plutôt qu’un personnage) d’une remarquable réalité. On a envie d’oublier tout le reste pour les suivre partout, sous la conduite de deux supposés flics, dont les propos communs tranchent là encore avec un réalisme, fruit d’observations aigues, avec l’élitisme intellectuel (mais très perceptible) des poètes qu’ils sont chargés d’accompagner. Bref ce groupe me plaît beaucoup.

Quand on arrive de Gand, on trouve que CHALON DANS LA RUE n’est pas tellement dans la rue. La foule n’est pas innombrable, même dans les rues piétonnes. Mais il y a du monde aux spectacles. Curieusement, Pierre et Quentin ont confié à des Hollandais le soin d’animer et de gérer une « arène foraine ». Ce sont les Buratinis, qui s’y sont casés, qui raflent le public avec un KING KONG un peu simplet mais qui rappelle opportunément que les Italiens eurent, il n’y a pas si longtemps, beaucoup de mal à se faire accepter en France. Bref, une vingtaine de personnes ont droit à un cours sur le racisme, à une exhibition de faux cracheur de feu (il a une torche à la main, mais c’est de l’eau qu’il boit) et à l’agression d’un monstre velu qui précipite les gens vers la sortie. Ca dure cinq minutes.

Plus subtil est le « voyage » que propose à une toute petite portion de gens, choisis par les artistes dans la foule, un groupe de Lyon nommé SKENEE sous le titre « Karavansérail ». Avec gentillesse on vous pèse, tandis qu’un accordéoniste joue, on vous demande le poids de votre âme, puis on vous déchausse et vous entrez dans un dédale plein de surprises sans agressions, mais où vous êtes contraint de participer. Cette équipe semble préoccupée par quelques questions fondamentales existentielles. La mort la préoccupe certainement.

Revu NOIR BAROQUE du Cirque Baroque avec beaucoup de plaisir. Christian Taquet est un criminel envers lui-même en galvaudant (ou laissant galvauder) son label avec des productions à plusieurs niveaux. Le rythme de la prestation que je viens de voir, la qualité remarquable des numéros, dont certains, bien connus, sont intelligemment renouvelés avec des « sans-faute » de haute volée, la mise en scène chorégraphique du début (qu’on aimerait plus courte dans le temps qui lui est imparti, mais par contre prolongée tout au long de la représentation), font de ce spectacle quelque chose de tout à fait défendable, très au-dessus du Cirque GOSH à la légende abusive.

24.07.94 - Et puis revoici Avignon et sa routine. Il semblerait qu’il y ait moins de monde aux spectacles. Farré ne remplit pas. Dans le « Off », beaucoup se plaignent, mais en fait, c’est comme d’habitude.

MASQUES de François Cervantès, se jouait au Dépôt de presse devant des affluences raisonnables. J’ai mieux goûté le texte que quand j’avais vu le spectacle à la Barbacane. Il y a des perles, comme l’histoire du soldat qui se demande où est la guerre, ou celle du marchand qui, bien calé sur ses coussins, admire un tableau qui est fait de vous et de moi, du public. Les démarches des personnages, attitudes, gestuelle, sont des petits chefs-d’œuvre. Tout est dans la dentelle soutenu par une musique sans agression. Malheureusement, Cervantès a choisi un parti pris de lenteur dans et entre les tableaux, dont chacun constitue un tout anecdotique en soi. Seul lien furtif, une femme avec un bébé qu’on retrouve de loin en loin au gré de cette saga orientale. Un peu d’ennui s’ensuit. C’est dommage. Ce qui devrait engendrer une atmosphère ne fonctionne pas.

NADA THÉATRE propose un curieux ROMÉO ET JULIETTE. Les amoureux légendaires sont dans leur tombeau, mais ils ne sont pas morts. Au fil des siècles, ils ont vieilli : Jean-Louis Heckel et Babette Masson qui les incarnent ne sont plus des jeunes gens, et d’ailleurs ne cherchent pas à le paraître. Ils sont eux-mêmes, couples dans la quarantaine, à la recherche infructueuse de la saveur de leur premier baiser. En vérité, ils ne s’aiment plus et quand on ne s’aime plus, peut-on encore mourir d’amour ? Il fallait réussir du premier coup, après, cela devient dérisoire. Cette leçon amère est assumée par le couple dans une pénombre tombale, eux-mêmes vêtus de sombre jusqu’à un revirement final, où elle prend le courage de rejeter celui qui est devenu incapable de lui donner la mort, et même, comme il feint un moment de le revendiquer, de se la donner à lui tout seul. Elle lui proposera pire que la mort, le bannissement, mais il ne saura pas franchir le mur du public. Ils s’en tireront « oniriquement », non plus suicidaires mais entraînés, lune et soleil, Jupiter et Vénus, au milieu de poussières de bulles de savon, vers on ne sait quelle transcendance. Tout cela est mené avec brio et, bien sûr, Nada oblige, avec quelques habiles manipulations.
 
09.08.94 - À Chinon - Dominique Houdart, ayant choisi de puiser son inspiration dans les anniversaires d’auteurs illustres du passé, nous offre à l’occasion du cinquième centenaire de la naissance de Rabelais, et dans la ville même où vécut longuement l’auteur de Gargantua, une « leçon d’anatomie » qu’il nous propose sous le toit d’une belle collégiale… et entre deux orages. On n’y pénètre malheureusement qu’après avoir subi une petite parade, joliment orchestrée par des musiciens coiffés de masques étranges, mais animée didactiquement de façon fort ringarde par un personnage également masqué dont la barbe trahit par son dépassement le nom et la qualité. Houdart explique au public qu’il est le Docteur François Rabelais et qu’il va diriger une séance médicale composite, qui regroupera les thèmes les plus importants évoqués par Rabelais dans ce domaine aux quatre coins de son œuvre.
Nous voici donc assis face à un amphithéâtre, où les acteurs se mêleront à d’étonnants mannequins leur apportant mouvement et vue à tel point qu’on ne sait pas toujours qui est vrai, qui est faux, jusqu’au moment toutefois où les étudiants de chair et d’os jettent leurs masques. Ils sont incarnés par Catherine Larue, Philippe Dreuot et Mohand Saci, avec beaucoup de cordes à leurs arcs, musique, gestuelle, manipulation, jeu, leur apport est essentiel dans ce spectacle où tout ce qui est image, forme, musique, est remarquable. Le déballage des boyaux d’un patient allongé sur le billard sera un grand moment d’humour scatologique, et le maniement des trucages à vue n’est pas très loin de celui des cordes du géant du Royal de Luxe.
Le Professeur, Houdart, médecin patron, orchestre avec dignité la cérémonie qui tient assez bien l’équilibre entre la parodie d’un cours et le jeu de la foire. Il s’y montre plus sobre que lors du prologue et en tous cas plus à son aise. Par contre, j’ai eu horreur du personnage « truculent » qu’incarne Jeanne Houdart dans le style grasseyant des ivrognes conventionnels. Elle incarne le barbier, c’est-à-dire celui qui, à l’époque, tranchait dans les corps des cadavres. Elle s’est fait un visage courageusement hideux et elle débite en titubant un texte qui est sûrement de Rabelais, mais qui est totalement incompréhensible aux oreilles d’aujourd’hui, surtout exprimé avec cette voix qui se veut burlesque et que je déteste, même si Rabelais oblige… !!! Donc, spectacle où il y a à boire et à manger, mais où le positif l’emporte grâce aux  images et l’illustration musicale. Remarqué particulièrement un nouveau venu dans la compagnie, Mohand Saci, qui est tout à fait excellent.
Et une fois encore, la constatation s’impose : le Houdart bateleur de foire qui cause est à rejeter. Il est conventionnel, banal, redisons le mot : ringard. Le Houdart bateleur de foire qui cause est à fuir : il fait pédant, prétentieux… et, dans le didactique, suffisant. Mais le Houdart des formes, quelles qu’elles soient, ou des images, le manipulateur, l’ensemblier, ceux-là ont beaucoup de talent. Dans cette « leçon d’anatomie », le spectateur est à plusieurs reprises saisi par des moments de haut vol, d’une superbe habileté et d’une réelle richesse d’imagination, avec des moyens toujours artisanaux et souvent astucieux. Entre ces instants, subir Jeanne Houdart est au-dessus de mes forces. Cela dit, apparemment, sa performance plaît au public. Mon allergie à cette utilisation de sa tessiture vocale est donc toute intime.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 24 janvier 2007 3 24 /01 /2007 06:39
07.05.94 - Tous comptes faits, ce GEANT, du Royal de Luxe, on pourrait le minimiser en disant qu’après tout, ce n’est qu’une grande marionnette qui fonctionne selon le principe de la manipulation par fils. Et en vérité, c’est bien au genre du « théâtre de figure » qu’on peut rattacher ce spectacle de rue itinérant, puisque la « poupée », qui fait neuf mètres de haut, est enfermée dans une structure qui en a quatorze. Compte tenu des dimensions, les fils deviennent cordages, et les manipulateurs des matelots de haut bord, qui obéissent aux ordres d’un contremaître attentif parfois doublé par un capitaine à la voix éraillée. Ce sont des vrais acrobates qui font penser, en plus périlleux encore, à ces marins qui grimpent au sommet des mâts et s’en laissent tomber suspendus par des agrès qui hissent les voiles. Leurs manœuvres supposent une telle énergie qu’on les suppose aux frontières de l’impossible. Et c’est bien leur gesticulation effrénée, parfaitement orchestrée, chaque geste ayant sa nécessité, qui fait d’abord le prix de cette promenade d’un Gulliver étonnant. Habillés à la manière des valets grand siècle, ils s’agitent sans jamais de gratuité, avec une rigueur de gens de la mer qui savent qu’une fausse manœuvre peut être mortelle.
Mais leur audace soigneusement dirigée ne suffit pas à exprimer ce qu’on ressent en contemplant ce personnage articulé sans fars (on voit très bien la mécanique, elle est au grand jour), uniquement par des moyens artisanaux. Bon : il y a bien une machine à air comprimé pour lui soulever la poitrine quand il est censé respirer. Il y a bien un tracteur pour tirer la structure et un élévateur pour apporter à niveau la cantatrice chargée d’éveiller… et d’endormir le géant. Mais l’essentiel est manuel et chaque mouvement d’un bras, d’une jambe, l’enfilage du manteau etc… ne doit rien à rien d’autre qu’à de l’huile de bras et à des assemblages savants de fils et de poulies. La performance est fabuleuse et, quand on imagine l’épuisement qu’elle implique au terme de plusieurs centaines de mètres, on est saisi d’admiration. Mais je n’ai pas encore tout dit. Tout cela pourrait être au service de quelque chose d’astucieux, mais pas de beau. Or, honnêtement, IL est magnifique, dialectiquement mannequin mobile et être vivant. Car il est extraordinairement expressif et toute sa patience respire la bonté. Les enfants qui s’agglutinent sur les trottoirs ne s’y trompent pas : ils n’en ont pas peur, même quand il éructe et réclame à boire d’une voix si puissante que les pompiers arrivent avec leur grande échelle pour lui verser dans le gosier des dizaines de litres d’eau. Tombé du ciel un matin, il disparaîtra quatre jours plus tard ébloui par le mur de lumière. Je n’ai pas vu ce final à Calais, mais la journée que j’ai passée à le suivre m’a procuré une grande joie. Le Royal de Luxe, en plus, renoue ici avec le théâtre de rue dans ce qu’il a de plus authentique. Bravo.
Reste que, plus que jamais, l’aide active de la police est indispensable au bon déroulement de ce très dispendieux divertissement. On est en plein dans le jeu pour le peuple, octroyé par ceux qui peuvent se le payer. Bien sûr, c’est le ronchon qui s’exprime dans cette péroraison, mais quand même, des majorettes à ce géant il n’y a qu’une différence d’exigence artistique, mais pas de fond.

ILOTOPIE aussi était présent aux Fêtes de Calais, et Schnebelin a puisé l’idée de sa prestation dans l’événement qui la justifiait : l’inauguration du tunnel sous la Manche. Il a donc imaginé un chapiteau en forme de tunnel avec, entre deux rangées de spectateurs, un rail central, sur lequel passent des objets, des structures, des tableaux vivants. Disons maintenant tout : le tunnel fait cent quarante mètres de long et le « spectacle » est pour cent soixante-quinze personnes de chaque côté, trois cent cinquante en tout, chacune ayant sur son billet, au lieu d’un numéro, un nom de personnalité. Pour ma part, j’étais Darius Milhaud et ma voisine, Madame Michaux. En vérité, je croyais que cette identification m’obligerait à jouer un rôle, mais non, c’est oublié quand le rideau de cent quarante mètres de long qui sépare les vis-à-vis durant leur installation, s’ouvre dans un beau bruit de tempête. Il y aura bien, au fil des minutes, quelques « agressions » au public, mais rien de bien sérieux, juste un zeste de Schnebelin.
C’est qu’il s’est donné du mal, cette fois-ci, et à grand renfort de moyens, pour nous balancer avec un rythme difficile à tenir sur quarante mètres de distance, alors qu’aucun spectateur ne peut embrasser l’espace entier, une série d’images et de tableaux dont certains semblent envoyés uniquement pour meubler le temps, certains aussi sont assez médiocres plastiquement, mais il y en a aussi de très réussis, voire de très signifiants, comme celui des Guérilleros arpentant les bas-côtés de la voie avec des armes de plus en plus meurtrières, et dans un mouvement de plus en plus nerveux. Réellement, il est temps que cela finisse au bout de quatre-vingt-dix minutes, car le concepteur n’a pas assez de philosophie intime pour me communiquer un message global, mais dans l’ensemble je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer. C’est amusant de se pencher alternativement vers la droite ou vers la gauche pour essayer de deviner ce qui va se passer devant vous fugitivement. Et les sièges ronds sans dossiers sur lesquels on pose son derrière sont tellement inconfortables qu’ils interdisent toute somnolence.
Mais ne soyons pas chiens. Malgré mes réticences, que certains autres grognons partagent, c’est sûr qu’avec ce machin plein d’opportunisme, Schnebelin va se faire des couilles en or.
J’ai oublié de dire que ça s’appelle DES LIAISONS CAPITALES, « Champ d’expérience deuxième ».

08.05.94 - Je suis venu jusqu’à Utrecht pour me faire une idée sur le plan qu’est en train de nous concocter Valéry Keft, mû de toute évidence davantage par le souci de se garder sa jeune épouse Française, lasse de le partager avec la lointaine Saint-Pétersbourg, que par des mobiles profondément artistiques.
Bref, il a imaginé une co-production entre le LICEDEI – IV et un groupe russe plutôt spécialisé en gestuelle de rue, qui a de fortes attaches avec la Hollande, le DEREVO. L’ennui, c’est qu’après le LICEDEI - IV, ce Licedei-là devient le LICEDEI avec lui tout seul, juste avec l’appoint d’Anvar que j’aime beaucoup mais qui est tout sauf un grand clown. Alors, pour compenser l’inévitable déséquilibre d’avec des partenaires qui, eux, sont au complet, il gesticule, s’agite fébrilement, poussant à l’excès son personnage de grand dadais dégingandé et, tous comptes faits, cette agitation est tellement en porte-à-faux par rapport à ce que font les autres qu’on a l’impression qu’il n’est là que pour faire les liaisons et leur servir la soupe. Ce ne sont pas quelques numéros en solo qu’il s’est octroyés, dont l’un, ma foi, avec un aquarium, pourrait être assez joli s’il était plus exploité, qui modifieront cette impression générale.
Mais bon, me direz-vous, si ce DEREVO est de qualité, qu’importe ? Utiliser le sigle du LICEDEI dans cette entreprise où lui et Anvar ont l’air d’avoir été engagés par le DEREVO est, certes, contestable, mais l’essentiel n’est-il pas l’ensemble ?
Malheureusement, ces gens, au demeurant sympathiques, n’ont vraiment pas, mais alors pas du tout la classe internationale. Il paraît qu’au temps lointain de l’U.R.S.S., ils ont fait partie du grand Licedei et qu’ils avaient été virés par Slava Polunine lorsque les frontières se sont ouvertes pour la troupe. Eh bien, Slava avait raison. Ils ne sont pas nuls, faut pas exagérer, mais ils sont mous, moyens, très moyens, malgré les crânes rasés qu’ils arborent dans la vie. Il y a notamment un « clown » qui s’est fait un nez de clown en forme, un peu, de bec, qui fait des choses où on peut rêver à ce qu’aurait fait Léonide.
Seul atout du groupe, il a deux filles qui, sans être danseuses, ont de la grâce et de la bonne humeur. J’ai suggéré à Valéry Keft de virer les mecs et de les garder, elles.
À noter que cette « Mort de Pierrot » se passait dans un théâtre improvisé installé à douze kilomètres de la ville, en pleine verdure, dans une usine de purification d’eau extraordinairement clean, calme et propre. Le lieu est superbe et j’ai cru un moment que le spectacle le serait aussi, car il commence par une visite très bien guidée par des personnages mystérieux et étranges.
Malheureusement, la suite n’est pas à la hauteur du surprenant concert que nous fait, à un détour, l’un des Derevo, avec une simple bassine. Quand on entre dans la salle, l’impression de paix profonde qu’on respirait dans le bruissement du liquide disparaît. On a devant les yeux les découpes et les objets hétéroclites de Boris. Tiens, c’est vrai, c’est aussi un Licedei, ce barbu d’Ouzbékistan. Le bric-à-brac est au rendez-vous

13.05.94 - Une fois de plus, me revoici parti au charbon avec une troupe pas facile dans des pays pas évidents, avec un balisage préparatoire pas complètement assuré.
Cela dit, ça ne commence pas mal : Madame Béatrice Boillet, attachée culturelle à Talinn, qui a ouvert le poste il y a trois ans, et ça lui a plu d’avoir tout à organiser, mais elle n’a jamais pu dépasser le stade des mots de nécessité pratique dans la langue « proche du finnois » de cette Estonie indépendante dont la moitié de la population est russe… Donc, cette Béatrice Bouillet, assez maigre et sans doute du genre « angoissable » aisément, peu expansible au point qu’on a failli ne pas se rendre compte que c’était elle qui nous attendait à l’aéroport modeste de la capitale lettone, a su créer au cœur de la vieille ville un espace culturel français, mon Dieu, très estimable. Elle a, ma foi, avec l’aide de sa collaboratrice Christine Mauer, bien organisé cette venue de « Zazie dans le métro », non à Talinn, mais dans une curieuse ville du Sud du pays, PÄRNU. C’est du moins notre impression jusqu’au moment où, accompagnés par un étudiant guide à la francophonie de bonne volonté, et par un représentant du théâtre d’accueil, à la mine peu engageante, nous découvrons la salle qui nous est octroyée pour la représentation du lendemain. Elle est, il faut bien le dire, consternante, scène trop petite, sol dégueulasse, rideaux noirs (existants, c’est déjà quelque chose) poussiéreux. Le technicien annoncé ne s’est pas dérangé. C’est la situation classique où il va falloir assurer la meilleure représentation possible dans un contexte où toutes les conditions sont réunies pour que la soirée soit ratée. Je ne jetterai pas la pierre à Béatrice Boillet. Elle n’est pas une technicienne du théâtre. Elle fait confiance au Directeur de la salle et à nous. Ca fait, en plus, partie de la légende que les Français se débrouillent toujours. N’empêche que je lui conseillerai, sans illusion, de consulter de près les fiches techniques que lui envoient les troupes. Car dans le cas présent, Sylvie Van Cleven lève les yeux au ciel, fait la gueule et me voue certainement aux gémonies en son for intérieur, mais elle montera et Evelyne jouera. Mais j’imagine très bien certains metteurs en scène exigeant qu’on change de salle ou qu’on ne jouera pas.
À part ça, Pärnu n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler une grande ville. Mais elle est très verte, avec des grands bois et une plage sur la Baltique. Très peu de bagnoles et pas non plus énormément de piétons. Les magasins sont pauvrement achalandés. Nous avons du mal, le soir, à trouver un restaurant où il y ait sept places. Finalement, nous mangeons, pour vingt Francs chacun, bière ou vin compris, un bouillon à l’œuf clairet mais chaud, et une viande hachée avec des pommes de terre sautées, que moi, je trouve bonnes, mais apparemment il n’y a que moi !

14.05.94 - Comme d’habitude, je suis matinal et je décide d’aller faire une marche jusqu’à la plage. Un peu après dix heure, je programmais de passer au théâtre. Mais c’était compter sans le fait que je ne pourrai jamais entrer dedans, arrivant ainsi impromptu. C’est seulement à douze heure trente, à force de taper sur les portes, qu’un personnage apparaîtra, me révélant une porte cachée et gardée. Je ne m’attarde pas. Sur une place quelques Estoniens d’âge mûr, vêtus de costumes traditionnels, exécutent quelques figures de danses folkloriques à l’intention des touristes, qui, tous comptes faits, ne sont pas inexistants : des Finnois, sans doute, qui viennent en Estonie se couler des jours bon marché.
Après ça, toute la journée sera mal barrée. Je bouffe seul, mal et lentement, au restaurant de l’hôtel. Vers dix-huit heure, les deux chauffeurs russes envoyés par Minecu se pointent, non pas avec le minibus prévu mais avec une bagnole traînant une remorque à l’aspect fragile. Cela nous vaudra tout un psychodrame sur l’impossibilité de charger les trois caisses sur ladite remorque. Il faut donc enlever les sièges, ce qui veut dire que personne ne pourra voyager avec les chauffeurs. Or, nous n’avons que quatre billets de train. Angoisse de Christine, qui est presque certaine de ne pas pouvoir débloquer ces billets. La soirée prévue par nos hôtesses après le spectacle en sera toute perturbée entre Sylvie, brandissant le discours de la sécurité avec en sous-entendu mon inconscience administrative, Evelyne, montant sur ses grands chevaux, et les deux Russes, qui commencent à trouver que les Français sont des oiseaux bien compliqués. Il est vrai que des attelages comme celui-là, moi, j’en ai connus des flopées en Algérie, mais c’est un type de contexte qui est loin de nos artistes et techniciens d’aujourd’hui.
J’ai dit que ça se passait après le spectacle, qui avait été assuré par Evelyne et Pierre devant une salle sans aucune, je dis bien aucune réaction, au cours d’une réception au champagne sucré avec des gens d’une incroyable « absence ». Glacial que c’était. Pour couronner le tout, on nous a emmenés souper dans un lieu de grand luxe où le service était interminable. Bref, ce fut une journée de dupes…

15.05.94 - … Et ce, d’autant plus, que le lendemain matin nos deux chauffeurs se pointaient avec un chargement qui semblait acceptable. Il ne restait à Sylvie qu’à faire un baroud d’honneur en hurlant qu’on avait parlé d’un départ à quatorze heure alors que, maintenant, je suggérais à bon escient qu’ils partent le plus tôt possible. Finalement, ils se sont tirés à onze heure. Après un déjeuner rapide, Béatrice Boillet, décidément très évanescente, nous a ramenés à Talinn où nous avons pris le train pour Moscou.

16.05.94 - Voyage de nuit plutôt convivial (entre nous) mais un incident à l’arrivée. Christine Mauer nous avait mal renseignés sur l’horaire, et voilà que nous nous pointons à Moscou avec deux bonnes heures d’avance. Bien sûr, personne ne nous attend. Je prends donc un porteur. J’essaie de téléphoner à Elena, mais basta ! Ca ne répond pas. Je prends un taxi pour la somme de vingt dollars et nous voilà dans le hall de l’hôtel Rossia, ce petit machin de trois mille chambres dont le personnel ne parle que le russe et ne cherche pas du tout à vous comprendre, et où tout est administrativement compliqué. Je retente de téléphoner et, à la vingtième tentative au moins, je finis, ô miracle, par tomber sur Elena. Du coup, une bonne heure plus tard, nous voilà installés, nous du moins, car Sylvie et Hervé se feront attendre jusqu’à vingt heure dans l’angoisse générale. Enfin tout rentrera dans l’ordre, sauf que, après quelques saines tentatives pour dîner dans l’hôtel, nous nous retrouverons à vingt-deux heure errant dans des rues vides à la recherche d’un bistrot sympa… que nous trouverons sous la forme d’un buffet de Superluxe à l’hôtel Métropole pour une somme de quarante-six Dollars chacun plus les boissons. Mais c’était très bon.

17.05.94 - Court tour d’horizon avec Claude Crouail qui est débordé. Journée de montages sans problèmes au Théâtre Krasnaïo Presnja. Le soir, bon succès du spectacle sur une bonne représentation. Nous soupons tous les six avec notre guide dans un restaurant agréable, bon, et pas trop cher.

18.05.94 - Visite du musée Pouchkine. Le soir, moi, je ne suis pas du spectacle car je vais au Théâtre Gogol, conduit par Monsieur Stodusny, assister à un « opéra populaire » dont il est le producteur. Littéralement, le titre signifierait « Le parapet est très haut », mais tout le monde appelle le spectacle BUMBARACH, du nom du héros qui, au temps de la révolution de 1904, avait choisi de ne pas choisir son camp, alors que les deux parties se l’arrachaient comme un symbole parce que, enrôlé « volontaire » d’office dans un conflit contre les Allemands, il avait été désigné pour survoler en ballon captif les lignes de l’adversaire. Porté disparu, on l’avait cru mort. À tel point que sa fiancée, qui l’aime encore, s’était mise avec son frère que le sort avait laissé au village. À son retour, les rouges du Tchapaïev comme les blancs lui font des avances qu’il rejette, toujours avec le sourire. Cela finira cependant mal pour lui et il sera amené à se jeter dans la rivière, d’où le titre. C’est même la première scène, la suite étant, comme dans « Zazie », un retour en arrière.
L’auteur, Ion Kima, que j’ai perfidement questionné en lui demandant s’il était vraiment content de la réalisation de Oleg I. Mechkevoï (aidé pour la chorégraphie par Alexis Melestov), m’a confessé de « pas encore », mais qu’il espérait que ça s’améliorerait. 
En vérité, il y a là un thème intéressant, une musique populaire sympathique un peu tripotée par notre « ami » Dachkievitch (ce qui lui permet d’apparaître comme co-auteur), une troupe jeune composée à parts égales (ce qui est si rare) de filles et de garçons. Tous sont beaux, ont le sourire rivé au lèvres, dansent et chantent très bien, incarnent tour à tour les rouges et les blancs avec, cela m’a frappé, beaucoup plus d’énergie lorsqu’il s’agit des premiers que des seconds (qui les rendent soudain mous). L’univers esthétique dans lequel ils nous entraînent est le même que celui qui avait fait le succès de LA PUNAISE… sauf que quelque chose manque, qui ferait que l’opérette à laquelle on assiste, deviendrait ce que les concepteurs ambitionnent, un « opéra populaire » de haut niveau. J’ai passé une bonne soirée, mais avec la conscience d’être dans un deuxième niveau de qualité, pas la « first class » : pas assez de rigueur. Pas assez d’inventions et surtout, plus grave, beaucoup trop de gentillesse, voire de mièvrerie, alors que le thème justifierait beaucoup plus de paroxysmes… Bref, il manque le Koudriatchov de la Punaise, la « patte » du réalisateur qui fait que « ça décolle… »
Je suis assez embêté parce que Stodusny voudrait bien que je promeuve ce produit en Occident. C’est vital pour lui, qui est entré à fond dans le nouveau « système », et il est vrai qu’il a en main, avec cette troupe dont il dit complaisamment qu’elle lui appartient, un excellent matériau de base. Mais il lui manque un Popovsky ou un Dodine.

Ce que j’écris là est curieux, car vous m’avez souvent entendu nier l’importance de la « lecture » du metteur en scène. Ici, une conception et une patte de chef me sembleraient indispensables. C’est peut-être le genre qui explique cette apparente contradiction. C’est peut-être aussi la faiblesse de l’argument proposé par l’auteur. Nettement, il n’est pas génial, mais il propose un matériau de base intéressant qui pourrait, devrait, être exploité mieux. Mais soyons clair : tout cela se situe néanmoins dans un registre de qualité.

19.05.94 - Horreur ! Je découvre ce matin qu’on m’a volé ma caisse de tournée. Près de deux mille Dollars. Je me culpabilise en pensant que ça se soit passé pendant le quart d’heure où j’étais allé au buffet, laissant ma veste avec ses enveloppes bourrées de fric dans ma chambre, mais après coup, je pense que cela s’est fait pendant que je dormais, par quelqu’un qui est entré du balcon par ma fenêtre (que je laisse toujours entrouverte). Suite à cet événement, la journée sera une succession de coups de chance.
Premier coup de chance, Patrick est dans l’hôtel, venu avec Jean Digne. Pas de problème, il est venu avec trente mille Dollars, il va m’en prêter mille. Deuxième : Stodusny m’avait invité, le soir, à venir chez lui, « près du Kremlin », pour « discuter ». Je lui raconte mon aventure et voilà qu’il me sort : « Pas de problème, je peux vous donner tous les Dollars ». Et en vérité il m’en sort mille quatre cents de dessous des piles de linge. Evidemment il m’achète. Je deviens obligé de faire quelque chose pour son BUMBARACH, et, voyez comme je suis salaud, je vais essayer de le fourguer à Lafosse qui est foutu de trouver ça sublime. Quoique maintenant, mon vrai intérêt serait de le reporter au plus tard possible. Mais… ce n’est pas ma nature.

Reprenons le fil de la journée. Patrick, alerté par moi, décide de foutre un peu de bordel dans cet hôtel où il n’y a pas seulement des rats voleurs, mais où tout le monde est odieux. L’Occidental est une machine à casquer. Je ne suis pas contre, mais que ce soit fait, pour la petite arnaque, à la Marocaine, et pour la grosse, à l’Italienne, c’est-à-dire de façon marrante. Ici, ils ne font rien pour être sympas. Et c’est étrange, car tous les Russes que je connais le sont, sympas, et même très… mais les autres, quel mépris indifférent pour leurs prochains ! Ils vous jettent carrément. Ce sont des Moujiks ! Des porcs. Ils rendent leur pays invivable. Ils en ont fait celui où le moindre acte est le plus compliqué. Ah ! Qu’il était bien le temps où ils avaient peur et où ils marchaient à la schlague.
Bref, il appelle l’administratrice du Mali Théâtre, qui se pointe avec le « chef de la sécurité » de l’hôtel. Enquête. Mais moi, malheureusement, j’ai rendez-vous avec Crouail. C’est le jour où je dois recevoir les chèques, faire les contrats et essayer de mettre au point Tuerj… et Saint-Pétersbourg. J’en serai pour mes frais : en gros, à l’issue de cet entretien, je retiendrai que ceux qui viennent en train et ceux qui roulent en voiture ont rendez-vous dans l’après-midi, du côté du centre ville. Il nous décrit Tuerj comme un petit gros bourg où on est forcé de se retrouver. Il se refuse à nous donner la moindre précision. Il est sympathique, ce Crouail, et, bien sûr, il a des qualités de directeur et, quelque part, peut-être bien, a-t-il le sens (très enfoui) des responsabilités. Mais il ne donne pas cette impression à ses interlocuteurs. Notamment, l’administrateur de tournée nage constamment vers des rivages qu’il lui rend impossible de baliser avec quiétude. Ce n’est pas du tout plaisant pour celui qui doit rendre compte à des artistes et techniciens qui sont prompts à le contester, lui, sur les incertitudes du lendemain. Cela dit, je repars avec les chèques, ce qui est déjà quelque chose, et, tout de même, l’assurance que la vieille Tina nous accompagnera à Tuerj. Grâce à elle, je finirai par apprendre que nous prenons le train de douze heure vingt-six demain !

Déjeuner chez le père d’Anton, un Monsieur de soixante-deux ans qui me paraît plus vieux que moi, mais il est juste d’ajouter que je n’ai pas le regard extérieur sur moi-même. Repas somptueux préparé par la maman, avec des merveilleux Zakouskis (que j’en salive en écrivant) et un gigot macéré, je ne vous dis que ça !… C’est un bon moment de détente bien arrosé. À l’issue de ces agapes, il est seize heure, je me fais déposer au GOUM où il y a un bureau de change qui accepte, fait rarissime, les Francs à trois cent trente Roubles pour un Franc (contre deux cent soixante cinq à l’hôtel !!!). Au bout d’une demi-heure de queue, j’ai reconstitué partiellement ma caisse en Roubles grâce aux trois milles Francs que j’avais apportés pour Elena et qu’elle n’a pas voulu prendre, disant que ce reliquat du Sigma serait mon pourcentage sur Popovsky à Sao Paulo. Ca m’amène gentiment à dix-huit heure, où j’ai ce rendez-vous sus indiqué avec Stodusny, et à dix-huit heure trente je me retrouve chez lui… devant la même table dressée que chez Anton et les mêmes Zakouskis prêts à être bouffés !

J’ai oublié une anecdote. Avec Elena, nous avons circulé en voiture dans Moscou, et voilà-t-il pas qu’à un moment, elle s’arrête à côté de camions-citernes stationnés. Les bagnoles s’y font faire le plein pour un peu plus cher que dans les stations-service, mais sans faire la queue. Et puis, « là, il y en a ! ». C’est décidément un pays bizarre.

20.05.94 - Ca y est, on s’en va. C’est la vieille Tina qui nous accompagne à Tuerj. Sur l’instant, je me demande où je l’avais vue et c’est elle qui me le rappelle, « au Jubilé de Monique », chez moi, en janvier. Le voyage se passe bien, en train. C’est court, deux heures, que nous passons au wagon-restaurant, agréable espace où, surprise, la cuisine est bonne pour un prix sans arnaque. L’arnaque, c’est la contrôleuse qui l’a pratiquée. Comme notre entrée dans le wagon n’a pas été vraiment discrète, elle n’a pas eu de mal à remarquer que nous n’étions pas russes. Alors il paraît que nos billets n’avaient pas été payés au tarif étranger. C’était huit mille Roubles de plus par personne avec un reçu, et cinq mille sans reçu. Vous avez compris qu’elle se les mettait dans la poche.
La fin de la journée se passe sans histoires. Je me ballade dans des rues délabrées. J’entre dans des magasins qui ne me semblent pas être des entreprises privées. Il y a des produits à acheter, et aussi dans des petites échoppes à même le trottoir. Oranges, bananes, tomates, concombres, oignons, radis, pommes de terre s’étalent à foison ainsi que toutes sortes d’alcool et de boissons sucrées. Mais pas une seule bouteille de flotte, ni, bien sûr, de whisky. Je suis un idiot de ne pas en avoir acheté à Moscou où il ne manquait pas. Beaucoup de monde partout, et des queues pour acheter. Pourtant les prix ont sensiblement monté depuis l’année dernière. Tout est en Rouble. Il n’y a plus de petit trafic du Dollar, mais beaucoup de prix sont exprimés (verbalement) en dollars et réglés en Roubles au cours de l’inflation du jour.
En fin de journée, il se met à faire carrément frais et à pleuvoir. L’hôtel Volga n’est pas chauffé. Ce n’est pas un quatre étoiles, avec un hall très Afrique du Nord et dans l’ensemble une propreté relative.

21.05.94 - Au petit-déjeuner, un de nos chauffeurs nous apprend par Tina interposée que le père du second est mort subitement. On l’a ramassé dans la rue.
Le théâtre, à Tuerj, est beau. C’est un vrai théâtre de sûrement près de huit cent places avec un foyer immense orné de fresques, dont l’une représente Lénine guidant des travailleurs, et l’autre… tenez-vous bien, Staline au milieu d’un groupe d’ouvriers. Oubli ? Fait exprès ? Je ne saurai pas. La langue de bois n’est pas oubliée et, à la question posée, « qu’est-ce que c’est que cet hélicoptère qui passe et repasse très bas ? », j’ai entendu comme réponse qu’il emmenait des gens en promenade !!!
En fait de promenade, on nous a emmenés visiter des peintres qui vivent à trois dans une maison que leur loue la municipalité pour assez peu cher, semble-t-il. Ils y ont leurs ateliers et peuvent donc se livrer à leur art dans de bonnes conditions. Je n’ai pas retenu leurs noms, mais le premier, qui nous a tenu un discours d’où il ressortait qu’il était très content de lui, et qui nous a dit vendre des toiles à un million de Roubles, m’a semblé avoir quelque chance de carrière à Paris sur la place du Tertre. Le second est nettement plus intéressant, mais tous les deux ont un point commun, ils peignent la campagne, les saisons, la neige. Ce second nous « avoue » avoir jadis tâté de l’abstrait, ce qui, en son temps, lui avait valu quelques ennuis. Mais il confesse qu’il se trompait. Le cœur doit s’exprimer dans la reproduction de la nature. Entre lui et la région de Tuerj, c’est une histoire d’amour.
Evelyne, fatiguée, donne quelques signes d’impatience et nous ne verrons pas le troisième larron. Il faut dire que nous n’étions pas en avance parce que Laurence Vale avait entendu que notre rendez-vous était à treize heure, alors qu’il avait été fixé, et compris par les autres, à douze heure trente. Décidément, j’ai du mal à me faire à cette fille maigre qui a toujours l’air d’être ailleurs et dont le moindre geste est lent au possible. J’observe de-ci de-là ce qu’elle filme et j’ai des doutes sur ce que sera son « Zazie en Esteuropie ». J’ai bien peur que ce ne soit encore pour Evelyne, qui la porte à bout de bras, une déception, et je me demande si ces producteurs de la HUIT, qui ont abandonné leur soutien en cours de route mais qui l’avaient recommandée à Evelyne, ne s’en soient pas ainsi débarrassée.
Tandis que nous déjeunons, fort mal, Claude Crouail se pointe. Il vient inaugurer une exposition de photos et clôturer, avec notre Zazie, la semaine française de Tuerj. Du coup, il y va avant le spectacle d’un petit discours très applaudi et, ma foi, je dois dire que sans être bourrée, la salle est loin d’être vide avec une partie de public jeune et une partie bien sapée.
Je ne sais pas si la représentation est bonne, mais elle connaît en tout cas un très gros succès. Claude Crouail s’en déclare enchanté, et que c’est beaucoup mieux qu’à Moscou parce qu’on est sur une grande scène, et que le spectacle y prend de l’air… Il y a bien trois cents personnes dans la salle et, ma foi, l’accueil chaleureux qu’elles font aux acteurs quand ils viennent saluer ne ressemble pas à de la politesse.
Après la séance, nous avons droit à une visite de la Philharmonie, très beau lieu un peu trop longuement commenté par son directeur, et à un souper très copieusement arrosé, entrelardé de quelques numéros chantés. Beaucoup de toasts sont portés, dans la joie générale. Evelyne sort de là complètement pompette.

22.05.94 - Finalement, Tuerj restera un bon souvenir pour nous. Notre séjour s’y termine par une visite à un musée de Samovar, avec dégustation de thés en cérémonie.
Voyage de six heures en train jusqu’à Saint-Pétersbourg. Michel Tarran, tout de vert vêtu, de la chemise à la cravate et au veston, nous y attend.
Il nous amène à un hôtel étrange, sorte de bloc de béton forteresse aussi peu accueillant que possible, mais l’intérieur est plus normal, sauf qu’il y fait un froid de canard, que l’eau chaude est inexistante et que c’est tout une affaire pour trouve une bouteille d’eau minérale. Mais ici le personnel connaît quelques bribes d’anglais.
Michel Tarran nous emmène dîner chez lui. L’intention est bonne, mais l’exécution est laborieuse. Son buffet a dû être préparé le matin. La salade est confite, la viande froide trop molle pour être honnête. La conversation se languit, mais tout est servi dans des beaux contenants.

23.05.94 - Valéry Mineev me donne rendez-vous à dix heure. Les visas pour la venue du Licedei ne sont pas encore délivrés et il voudrait que j’aille demain au consulat avec lui. Je lui demande s’il peut nous aider à trouver une chambre pour Evelyne et Laurence qui vont rester, après les autres, jusqu’au premier juin.
Puis je me pointe à l’Institut. Superbe lieu à deux pas du Palais d’Hiver, où Michel Tarran trône, frêle, derrière un grand bureau. Il a l’air un peu fatigué et comme détaché de tout. La question m’effleure : serait-il séropositif ? Il va être viré de son poste et officiellement, ce serait pour y placer un quinquagénaire ventripotent, qui aurait l’air d’avoir du poids. On lui propose Riga en échange et ça ne le ravit bien sûr pas. Effectivement, on ne peut pas appeler cela une promotion. Je l’entends, à l’occasion d’un appel de Marie Bonnel, évoquer ces misères qu’on lui fait. Il me donne, en Francs français, l’argent du défraiement. Bon, il va encore falloir passer par la merde des bureaux de change qui, décidément, n’ont aucune tendresse pour notre si forte monnaie.
Je déjeune avec Evelyne au cinquième étage de l’hôtel, dans une salle assez avenante, et pour très peu cher. Puis, à dix-huit heure, j’ai rendez-vous avec Svetlana (du groupe LEM), qui se pointe toujours enchapeautée, avec son ex-mari, qui a pondu les textes de son prochain show, et avec un sponsor qui vient de lui donner les moyens de sa création. Je devais assister à une représentation, mais je dois me contenter d’une brève narration et de quelques dessins de costumes que la réalisatrice, avant tout styliste, propose comme point de départ à une autre aventure.
En fait d’aventure, le sponsor nous amène souper dans une boîte située au troisième étage d’un immeuble vétuste et pourri, regorgeant de graffitis, situé tout près d’une église baroque au style inimitable. Nous montons les escaliers en pierre un brin périlleux et nous arrivons dans un couloir lépreux qui aboutit à une salle des fêtes, au bout de laquelle il y a le « restaurant ». Alexandre, le sponsor, a pris la précaution de s’arrêter en route. Il a acheté deux fiasques de vodka et une bouteille de whisky canadien. Pendant que j’aurai avec Svetlana un aparté pendant lequel elle me racontera ce que devrait être sa parodie du Lac des Cygnes, avec musique de Tchaïkovski « rockisée », Pierre Augé et Laurence auront avec l’auteur du futur texte une conversation sur la Russie, d’où il ressort que ces gens seraient des fascistes projetant pour septembre un coup d’Etat. Ma foi, c’est peut-être bien de ça qu’a besoin ce peuple mal vissé qui ne met pas vraiment à profit son expérience de la démocratie. À table, il y a eu aussi un discours sur le harcèlement sexuel « qui bloque », selon Pierre Augé, « l’initiative chez les hommes ». Je me suis permis d’évoquer la provocation sexuelle de certaines femmes, mais ça n’a pas plu à Laurence. Pourtant, vraiment, ce n’est pas à elle que je pensais.

24.05.94 - Saga au sujet des visas du Licedei pour venir à Mézieux. Moi, je pensais que ma visite au Consulat règlerait la question, mais Pasqua est passé par là et nous a fait revenir dix ans en arrière, au temps où, pour un Russe, venir en France tenait du parcours du combattant.
Voilà quelle est la série des démarches à suivre : d’abord, l’invitation qui doit être étayée par les permis de travail. Tout ceci doit être faxé au Consulat (mais j’attends le moment où ils exigeront l’original) qui, à ce moment-là, interroge une antenne du Ministère des Affaires Etrangères qui est… à Nantes. J’ai noté que le responsable est un Monsieur Brattin, joignable au 51-77-27-40 ou 51-77-20-20. Mais ne croyez pas que ce Monsieur ait le pouvoir de décider. Non. Il doit interroger le Ministère de l’Intérieur qui donne (ou non) le feu vert. En somme, Pasqua contrôle ainsi toute l’activité française dès qu’il y a lieu d’inviter des étrangers à visas.
Bref, si Nicolas Orlov, le chauffeur, n’a pas son visa aujourd’hui, il ne prendra pas le bateau demain et il n’y aura pas de CATASTROPHE à Mézieux. Coup de bol, pendant que je suis chez Tarran, voilà-t-il pas que la Marie Bonnel téléphone. Je lui raconte le problème, fort aimablement, elle se propose d’appeler Nantes. Elle rappelle pour dire que son intervention n’a pas servi à grand-chose, mais je crois quand même qu’elle aura été utile car le soir même, Orlov aura son visa. Il est vrai que Sandrine, alertée par un fax que je lui envoie depuis le bureau du Licedei, s’est démenée comme une belle diablesse. À ce niveau-là, je suis content de l’épreuve.
En ce qui concerne la représentation de « Zazie », à mon avis, c’est un échec, et je l’ai pressenti tout de suite en voyant se pointer à l’entrée des dames âgées et aussi quelques couples avec petits enfants. Je ne crois pas que l’affaire ait été « préparée ». Tarran a distribué des billets aux membres de l’Institut (qui seraient deux mille, mais la bibliothèque semble singulièrement vide) et pour le reste, il s’est fié au théâtre, ce qui nous vaut, d’ailleurs, une affiche amusante en cyrillique.
La représentation s’est déroulée dans une sorte de brouhaha, avec des gens qui traduisaient les mots à haute voix. Pour la première fois, j’ai vu des gens sortir. C’est le jour que Laurence Vale, qui aurait été mieux inspirée de le faire à Tuerj, a choisi pour mettre intégralement le spectacle sur cassette.
Le soir, je suis invité chez Léonid, qui veut me présenter sa jeune épouse, qui est en effet charmante et apparemment très amoureuse de lui. Elle donnera toutefois, en fin de soirée, quelques signes d’agacement quand il commencera, les toasts en mon honneur se multipliant, à donner quelque peu dans l’ébriété. Mais je suis parti vers deux heure du matin, sans avoir eu à me trouver en face d’une scène.
Léonid m’a montré une vidéo d’un début de show qu’il prépare et qui, évidemment, m’intéressera. J’ai cru comprendre que ce serait un one-man-show, mais je ne suis pas sûr que ce soit un one-man-show où il serait vraiment tout seul. Cela s’appellera IRON-BABOUCHKA. Cela se passe pendant un dîner qui dure quatre heures. Vous savez combien je hais ces agapes prolongées, surtout quand on n’a pour boire que de la vodka dans un verre et du Fanta orange démarqué dans l’autre ! Mais c’était vraiment, barrière des langues abattue par un baragouin commun d’anglais, un très gentil, très sympathique accueil. Ces Russes semblent avoir bien compris que je n’étais pas un impresario comme les autres.

25.05.94 - C’est très clairement aussi l’avis de mes amis d’ARKHANGELSK, qui nous arrangent avec le groupe SPOLOKHI une superbe aubade pour notre arrivée. Ceci au terme d’une journée hiatus : il fallait quitter l’hôtel à midi. Le chauffeur de l’Institut est venu chercher mes bagages, et nous avions rendez-vous à l’Institut à seize heure pour aller prendre un avion qui s’est révélé remarquablement ponctuel. Entre-temps, nous avons beaucoup marché dans les rues de cette ville magnifique en essuyant la mauvaise humeur de Sylvie Van Cleven.
Décidément, cette fille est vraiment très désagréable dans le quotidien. Un moment j’avais cru avoir le monopole de ses agressions verbales, mais en fait, nul n’est à l’abri de ses lazzis. Elle est « Madame je sais tout ». Et elle se sent entourée de demeurés, en tout cas, Evelyne et moi. Quand j’ai mis les pieds dans cette affaire, il y a deux ans, je ne me doutais pas que j’allais m’embarquer dans un panier de crabes entre deux ex-amies (paraît-il) se portant ombrage l’une à l’autre pour des raisons de pouvoir. J’ai été piégé par leur haine mutuelle.
Heureusement, leur « Zazie » est un très bon spectacle que j’aime beaucoup. Pierre Augé y fait une prestation difficile, très assumée et de grande virtuosité. Quant à la petite Evelyne, la façon dont elle s’est coulée dans le personnage de Zazie est à la fois d’une très grande drôlerie et touchante au possible. Elle s’y révèle grande actrice, et c’est vrai que les copines ennemies ont pondu un petit joyau hors mode parisienne, du vrai, de l’authentique théâtre. L’adaptation du texte de Queneau par Evelyne Levasseur est tout à fait convaincante. Elle a su y choisir les scènes les plus théâtrales, ne tombant pas dans la facilité de faire du personnage une petite fille phénomène comique. À mon avis, la partie de la bagarre après le mont-de-piété est un peu confuse, et on se demande ce que vient foutre Haroun Al Rachid dans ce découpage, si ce n’est que cette apparition permet une jolie scène de manipulation du personnage en marionnette vivante. Le mystère, c’est, qui a fait la mise en scène ? Sylvie Van Cleven la signe, mais Evelyne Levasseur conteste la globalité de cette maternité. Et, de toutes manières, en tournée, c’est plus comme une technicienne que comme une réalisatrice qu’elle se comporte. N’empêche que je m’étais intéressé à cette équipe, au départ parce que l’on me l’avait dépeinte comme une troupe éprise de qualité et d’aventure. J’ai dû déchanter. Mais c’est très bien : ici, avec tous les coups de brosse à reluire que me passent les Russes, je risquerais de me prendre pour le nombril du monde. « Les Sincères » de Sylvie Van Cleven remettent mes pendules à l’heure.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 24 janvier 2007 3 24 /01 /2007 08:36
Autre début Décembre
Je ne vais pas écrire des tartines sur « La résistible ascension d’Arturo Ui » version Jérôme Savary. Il y a autour de ce spectacle, et de sa vedette Guy Bedos, un tel matraquage médiatique, que mon avis est tout à fait superfétatoire. Je noterai seulement que cette représentation est parfaitement spectaculaire, jamais ennuyeuse (sauf la première scène curieusement placée à l’arrière-plan et derrière un mur transparent), et, ma foi, fortement utile en ces temps de bêtes immondes apparemment bien sorties de ventres bien féconds.
J’ai entendu des reproches faits à Brecht, parce que le racisme est absent de cette œuvre. J’ai entendu des reproches faits à Bedos, parce qu’il campe le personnage sans progression. J’ai entendu des reproches fait à Armand Jacob  pour son adaptation en alexandrins de cuisine. Je n’ai entendu que des compliments sur la distribution qui entoure le héros. Roland Blanche, Jacques Boudet, Jean-Pierre Kalfon, Michel Berto, et surtout Jean-Claude Jay dans sa composition de vieil acteur enseignant la gestuelle au Hitler des choux-fleurs, resteront dans ma mémoire.

Janvier 1994 - C’est la grande saison russe. Les ténors Dodine, Popovski (qui d’ailleurs est macédonien !) vont être de retour. Mais c’est Lluis Pascal qui ouvre le tir en son Odéon avec une version en langue française des ESTIVANTS de Gorki, que le sourdingue que je suis a « entendue » comme si les acteurs s’exprimaient dans une langue étrangère. Curieuse infirmité que la mienne puisqu’il y a des spectacles dont tous les mots me parviennent, et d’autres, comme celui-ci, où c’est une bouillie qui m’arrive… et ce n’est pas une question de volume ! Bref, je garderai de cette représentation quelques images, comme celle de cette forêt de bouleaux que les cintres soulèvent au changement de décors, pour un effet qui m’a semblé fort comique. Sans doute est-il voulu. L’autre souvenir visuel que j’en garderai est que Pasquall n’hésite pas à faire jouer tout le premier acte devant le rideau baissé. Seule une porte communique avec l’intérieur de la scène. Faux parti de pauvreté puisque, plus tard, nous verrons que le plancher du proscénium dissimulait un vrai plan d’eau qui servira, bien sûr, au troisième acte.
Et puis, tout de même, il m’est bien parvenu la parenté de style, d’inspiration, de mode de construction scénique entre Gorki et Tchékhov. Et la conclusion s’impose : Gorki, traitant de l’ennui des désoeuvrés, d’une classe sociale qui ne sent plus sa raison d’être, est loin d’avoir la grâce de Tchékhov. Ses personnages n’en ont pas la chair, l’humanité. Ils n’émeuvent pas. C’est pourquoi cette représentation finalement belle, a quelque chose de glacé. C’est peut-être pour cela que son verbe ne m’est point parvenu.

CLAUSTROPHOBIA, de Dodine, à Bobigny, c’est autre chose. On n’a pas besoin d’entendre puisqu’on lit les répliques au-dessus de la scène, mais de toute manière, je crois bien que ces Russes-là articulent fort bien leur idiome.
Après GAUDEAMUS, cette troupe courait un risque en se pointant avec une création sans anecdote en fil continu, et dans un dispositif qui, à l’entrée du jeu, a l’air plus conventionnel, une banale salle de répétitions de danse. On s’apercevra peu à peu que l’apparence est trompeuse, que ce qu’on prend pour des radiateurs sont des œuvres d’art, et que l’exaltation peut amener des personnages à léviter jusqu’au plafond.
Mais surtout, c’est une singulière Russie qui nous est montrée en une série de saynètes, qui sont toutes des joyaux en soi et qui dépassent l’anecdote connotée géographiquement tant elles rejoignent quelque part l’universel. « L’Ubiquiste », héros de l’entreprise, « est », nous dit-on, « né dans la déception, la fin des idéaux, la détresse, l’ignorance, la perte des racines et de la culture ». Ceci, hélas, nous concerne tous. Cela dit, les morceaux de bravoure sont évidemment situés. Lénine, ravi de penser qu’on va enfin l’enterrer, est une réplique à l’actualité. Mais justement, ce qu’il y a de remarquable dans ce spectacle, c’est qu’il trouve toujours le moyen de décoller de l’actualité immédiate, d’en transcender la quotidienneté, et ceci, à travers des moyens simples, évidents. C’est vraiment, tout à fait extraordinaire.
Seule critique : peut-être Dodine pourrait-il dépasser maintenant le stade d’une certaine vulgarité verbale, qui ne nous apparaît qu’à travers les traductions. Mais justement, je crains de ne redouter une éventuelle version française.

Je ne sais pas qui est ce Georges Verdet qui a écrit le « PIGEON VOLE » qu’a monté dans la modestie Sylvie Van Cleven au Guichet Montparnasse. Ce sont quatre filles qui, au fil de huit histoires qui s’entrecroisent à l’occasion d’un banc escarpolette, jouent des sketches histoires de filles tellement sexuées au féminin, y compris au niveau des détails intimes, qu’on peut se demander si ce nom mâle n’est pas un pseudonyme. Mais après tout, qu’importe : les saynètes ne dépassent pas le niveau d’un bon café-théâtre, mais elles sont remarquablement assumées par quatre comédiennes de forte personnalité : Marie- Laure Wicker, Pascale Jourdan, Sophie Mounicet et Valérie Drevon. Le lien est fait par un discours sur les pigeons qui revient en leitmotiv d’un sketch à l’autre, pigeons imaginaires, bien sûr. Et c’est une soirée impeccablement présentée professionnellement, à laquelle on prend plaisir.

Vous allez dire que je suis à côté de la plaque du théâtre d’aujourd’hui, et c’est  probable, mais je ne connaissais pas ce Michel Raskine, à qui Patrice Martinet a accordé le Théâtre de l’Athénée pour qu’il y présente le HUIS CLOS de Jean-Paul Sartre.
Pour moi, il y a des souvenirs qui sont difficiles à remuer. Ai-je assisté à la création dans la mise en scène de Raymond Rouleau en 1944 avant ou après la Libération ? Je ne m’en souviens pas. Mais je n’ai pas oublié Vitold, Gaby Sylvia et Tania Bachalova, dans leur infernale cohabitation et, naturellement, cette référence influence mon jugement sur cette version où le metteur en scène a cru bon de signaler son existence.
Ca ne me dérange pas qu’à la place de la pièce parfaitement décrite par Sartre, avec les trois canapés en place et le bronze de Barbedienne sur la cheminée, on soit sur le plateau nu du théâtre, comme en un lieu de capharnaüm informel. Mais pourquoi y a-t-il au premier plan un mannequin de personnage nu dont rien ne justifie la présence, et qui à l’évidence, gêne les acteurs dans leurs allées et venues ? Et surtout pourquoi les trois protagonistes semblent-ils arriver dans cet endroit où ils vont comprendre que l’enfer, « c’est les autres », et non pas « les pals et les grills », en surgissant d’un enfer de flammes complètement conventionnel ?
Bien sûr, la distribution ne fait pas oublier les créateurs, mais bon Marief Guittier et Marie-Christine Orry incarnent honnêtement leurs archétypes. Et puis, il s’agit d’un classique qui n’a donc rien à perdre… alors !!!

PREMIER VOYAGE AU CHILI

28.01.94 - Notre planète est bien petite En moins de vingt-quatre heures, l’avion m’a ramené à Santiago du Chili. Encore fut-ce avec deux escales. En vol effectif, j’ai compté dix-sept heures. Heures épuisantes au demeurant. Le saut direct de Rome à Buenos Aires paraît interminable. Mais faut pas déconner. Quel fantastique changement pour l’humanité en un siècle que ce raccourcissement des distances dans le temps !
TACA TACA MON AMOUR, que le Teatro del Silencio  de Mauricio Celedon présente devant une belle gare désaffectée, se veut, justement, une réflexion sur ce siècle à travers le K.O. infligé par les pantins du baby-foot à quelques personnages qui l’ont illustré. L’aire de jeu est un tapis vert comparable à ceux qui tapissent les billards. Il a dix mètres de large sur vingt de long, et les spectateurs prennent place sur des périlleux gradins de chaque côté de la longueur. Aux extrémités, il y a une structure à deux étages faite de tubes métalliques banals. Le rez-de-chaussée est moins un but qu’une trappe par laquelle s’évacuent les héros occis d’un moment, la Reine Victoria, Lénine, Staline, Einstein, Freud, et j’en passe de moins évidemment lisibles. Ca fait un peu défilé d’individus successifs, chacun s’exprimant dans une gestuelle expressionniste qui n’a plus le mérite de la nouveauté pour ceux qui ont vu MALASANGRE.
J’ajoute que ce survol me semble avoir trois défauts : d’abord, comme le mot vient de venir tout seul sous ma plume, c’est plus un survol qu’une réflexion. Ou alors, c’est une réflexion un peu courte puisqu’elle ne tire, somme toute, que des leçons connues. Seule singularité à ce niveau, le curieux rapport entre Einstein, souriant visionnaire jusqu’au moment où il prend conscience de l’Apocalypse dont il est responsable, et Freud qui joue avec lui un petit ballet auquel on pourrait trouver une signifiance. Ensuite il manque, me semble-t-il, une bonne moitié du siècle dans le schéma présenté. Maurice Celedon s’arrête aux années cinquante, à la prise de conscience de ce qu’a d’horrible la bombe atomique ; une des dernières images est celle d’un Hitler trépignant, s’effondrant soudain après avoir triomphalement dansé sur des cadavres. Et ceci m’amène au troisième point. Par rapport à MALASANGRE, ce spectacle-ci manque singulièrement d’émotion. Je veux bien que Mauricio n’ait pas trouvé dans cette moitié du vingtième siècle une Commune ponctuée par la belle chanson du Temps des Cerises, encore qu’en cherchant un peu, il aurait pu faire référence à quelques rêves brisés par ceux qui ne veulent pas du bonheur des hommes, parce que ça les priverait de quelques privilèges. Ici, le principal morceau de bravoure, qui d’ailleurs est réussi, c’est celui où on voit Hitler tournant autour de poupées de baby-foot qui sont des mannequins de déportés nus. Mais cette scène violente, si elle frappe par sa force, n’atteint pas les tripes. Je n’ai jamais eu les larmes aux yeux durant cette parade de gens qui, les uns après les autres, viennent faire devant nous trois petits tours et puis s’en vont.
Bien sûr, il se dégage un discours de ce spectacle et il est bien exprimé dans les tableaux de la fin où, après avoir revu Einstein, qui ne sourit plus, et Freud dansant en quelque sorte l’impuissance, l’ensemble de la troupe curieusement vêtue en mousquetaires  se retrouve dans une sorte de ronde de la mort à travers une structure manège qui les enferme. Bien sûr, aussi,  j’allais oublier de citer le personnage principal, notre Terre, figurée par une sorte de ballon métallique mal fini. C’est avec ce ballon que jouent les maîtres d’œuvre choisis par Mauricio Celedon, chacun cherchant à s’en emparer. Quoiqu’on les retrouve de loin en loin en différentes tailles et pour différents usages, il ne m’a pas toujours semblé qu’il soit assez utilisé. N’est-il pas le fil conducteur de l’entreprise ?
Et puis, il y a encore une critique à formuler, qui est que la régie de TACA est beaucoup moins rigoureuse que ne l’était celle de MALASANGRE. La gestuelle est moins impeccable. Les mouvements d’ensemble sont parfois approximatifs. Il y a même des petites bavures, comme par exemple un lacet mal ficelé qui traînait de la chaussure de Freud. C’était peut-être voulu mais j’en doute.
Bon. Comme souvent avec ce genre de compte-rendu où l’on s’attache surtout à critiquer, le lecteur peut avoir l’impression que ce spectacle soit médiocre. Il n’en est rien et, plus que jamais, il faut savoir dans quelle encre le chroniqueur trempe sa plume. Ici, c’est dans celle des produits de qualité, mais qui ne sont pas parfaits. Le problème est que le perfectible, à part celui qui concerne la technique et qui est à résoudre à travers des répétitions impitoyables, n’est peut-être pas trouvable sans une profonde remise en question de ce qui, pour l’instant, m’apparaît comme une exposition incomplète et inachevée. Quand on vient de voir CLAUSTROPHOBIA et le discours pathétique des Russes déboussolés parce que le vingtième siècle, qui a été pour eux celui des plus grandes ambitions, s’achève pour eux dans l’humiliation d’un aujourd’hui qui déchante, comment peut-on accepter un exposé sur ce siècle qui fasse l’impasse sur ce piège de l’Histoire ? Aujourd’hui certes, la bombe atomique reste une terrible menace, mais la plus grande de ces menaces, n’est-ce pas qu’il y a de plus en plus sur cette planète des hommes inutiles, qu’une société du profit sauvage ne peut que vouloir rejeter. La grande question de la fin du siècle c’est : de quoi demain sera-t-il fait ? TACA TACA ne pose même pas la question. Le côté réputé irréversible de l’évolution de l’Histoire en faveur du modèle communiste a subi un revers que certains croient définitif. Ce devrait quand même être cette question-là qui pourrait être l’enjeu d’un spectacle sur ce vingtième siècle, vraiment novateur et riche.
Reste que TACA TACA est un beau spectacle de rue. Je lui aurais rêvé davantage d’ambition, mais ne contestons pas notre plaisir. Tel qu’il est, il se laisse très bien voir et entendre. Comme pour MALASANGRE, la musique est le guide de la représentation. C’est elle qui commande tout. Rendons hommage à sa très réelle efficacité.

Maintenant il faut corriger, car la deuxième représentation que j’ai vue était incomparablement supérieure à la première. Je ne sais pas si Mauricio avait sermonné ses troupes, mais l’énergie que j’avais trouvé absente hier était revenue, avec la rigueur et l’exactitude. Comme quoi il faut se méfier des visions uniques, comme quoi aussi il faut bien remarquer que les meilleures troupes ne sont pas toujours égales à elles-mêmes. Avec l’énergie, est un peu revenue l’émotion.
Reste que le spectacle ne doit pas avoir l’ambition de parler du vingtième siècle, mais seulement de sa première moitié avec l’œil d’un historien, et non celui d’un visionnaire. Après tout le regret n’est peut-être que le mien, de n’avoir pas trouvé des réponses annoncées aux questions que je me pose.

05.02.94 - Brecht avait évidemment écrit sa NOCE CHEZ LES PETITS BOURGEOIS dans l’esprit de chiner la classe sociale désignée par les prolétaires comme porteuse de toutes les turpitudes humaines. L’œuvre date de 1919. En ce temps-là, on pouvait encore rêver que le but à rêver pour les ouvriers n’était pas tout bêtement le confort « petit-bourgeois », que pourtant les luttes syndicales désignaient, déjà, en contradiction avec les objectifs annoncés de la Révolution Communiste. C’est pourquoi jusqu’à il y a une dizaine d’années, un metteur en scène aux idées de gauche se devait de pousser la satire jusqu’aux plus extrêmes limites, à grand renfort de traits caricaturés appuyés. L’exemple le plus présent à ma mémoire est celui de la troupe brésilienne PAO E CIRCO, qui avait poussé le grotesque jusqu’à l’ignoble, l’immonde. Mais qu’est-ce qu’on se marrait dans les années soixante-dix au spectacle de cette dignité bafouée ! Les vertus supposées de ces gens ne pouvaient engendrer que des ratages.
Les temps ont changé et Gérald Chatelain, qui met l’oeuvrette en scène aujourd’hui, est parti du principe que l’assemblée réunie autour du jeune couple convolant n’était composée que de braves gens, certes, avec des petits travers, mais point avec des vices criards. N’est-elle pas charmante, cette maman qui a préparé un plat de luxe, du cabillaud, mais ne l’a clairement pas réussi ? Et ne sont-ils pas aimables, ces convives, qui le mangent comme s’ils le dégustaient pour ne pas lui faire de la peine ? Et ce papa, qui cherche à égayer le repas en racontant des histoires, est-ce que cette attitude est vraiment représentative de la petite bourgeoisie ?
Je me demande si Brecht a participé quelquefois à des agapes ouvrières ? Et s’il a trouvé qu’on s’y emmerdait moins qu’aux petites-bourgeoises ? Ou qu’on y buvait moins ? Et n’y a-t-il jamais rencontré de « travailleuse » se mariant enceinte de cinq mois ? Au demeurant, il est pathétique, ce petit couple qui a voulu tout construire de ses mains dans la maison et n’a pas su posséder d’emblée les fils de manuels ? Alors, allez-vous me dire, Brecht aurait pondu un texte à côté de la plaque et ne communiquant en tout cas pas la leçon supposée ? Je n’ai pas employé par hasard le terme d’oeuvrette. Je crois qu’on fait dire aux situations un peu ce qu’on veut, et tout le discours que je viens de tenir, je crois que, sans doute, il traduit la pensée de ce metteur en scène d’aujourd’hui, qui a plus été préoccupé par le souci de situer l’action dans son contexte allemand que par celui de démontrer la nécessité de la lutte des classes. C’est pourquoi il a ponctué la cérémonie de temps d’arrêts où tout le monde se met à chanter joliment en chœur. À ce propos, Chatelain aurait pu valablement faire intervenir le balancement cadencé qu’affectionnent nos voisins durant leurs beuveries. Drôle qu’il n’y ait pas pensé. Ca aurait aidé au rythme du spectacle qui souffre un  peu de lourdeur.
Le fait qu’on n’ait pas tellement cherché le gag, et encore moins la caricature, fait qu’on se retrouve en face de quelques parcours psychologiques évoquant des vies médiocres, ce qui ne nous arrache des éclats de rire que très ponctuellement. La catastrophe finale de l’effondrement des meubles n’engendre pas une scène délirante ni burlesque. Vraiment, il n’avait pas mérité cette humiliation, ce petit bricoleur du dimanche. Et Gérald Chatelain a si bien voulu nous le signifier qu’il a ajouté, après le départ des invités, une très jolie scène muette de réconciliation entre les deux époux, où le jeu, une fois passé le temps de la crise de nerfs rentrée, est remarquablement conduit par Cendre Chassane. Ce n’est certainement pas être fidèle à l’esprit de l’œuvre que de montrer que ce petit couple avait du sentiment l’un pour l’autre, mais vu le parti pris, c’est bienvenu. À noter que pendant toute cette scène, la mère est restée oubliée dans un coin, son tricot sur les genoux. Vision bourgeoise ???...
Reste qu’avec ce traitement, la pièce devient un hymne à l’ennui. Difficile de ne pas en distribuer une parcelle aux spectateurs. Malgré le soutien d’une très remarquable distribution et l’astuce d’une scène tournante, qui permet aux convives d’être alternativement face au public, le spectacle n’y échappe pas complètement.

Février 1994 - Le titre était résolument dissuasif : QUI SAIT TOUT et GROS BETA. En plus je n’avais pas été spécialement séduit par le dernier film de Coline Serreau. Eh bien, ce fut une bonne surprise que cette soirée au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Il faut dire que la mise en scène de Benno Besson, dans la droite ligne de celle naguère de L’OISEAU VERT, est pour une bonne part dans le charme de cette fable gentillette, qui oppose sur un ton clownesque un Monsieur « qui sait tout » à une dame pas si connue que ça. La dame n’avoue pas son sexe. Grimée à l’extrême, elle joue le Monsieur qui ne sait rien, et c’est Coline Serreau elle-même qui l’incarne avec un très remarquable abattage. Gilles Privat est le maître soi-disant savant de ce valet très malin. Le conte « philosophique » très moral que nous octroie gentiment l’auteur est soutenu par un environnement très joliment spectaculaire. Les ressources techniques du plateau ont été largement utilisées au service d’une féerie qui ne cache pas qu’elle est en carton-pâte !

Les Maclôma ont pris le risque de s’attaquer à une vraie pièce de théâtre. Il est vrai qu’elle semble avoir été écrite par eux et cependant ce n’est pas vrai. L’auteur est roumain. C’est le fameux Matei Visniec. Il l’a écrite sans les connaître. Il y a d’étonnantes rencontres. Trois vieux clowns au chômage répondent à une petite annonce et se retrouvent dans l’antichambre d’un employeur potentiel. Ils ont été partenaires jadis et s’étaient perdus de vue. Leur plaisir à se retrouver est réel, mais tempéré par la concurrence entre eux puisqu’il n’y aura, croient-ils, qu’un engagement à la clef.
Je ne sais pas quel était le titre originel de l’œuvre qui sombre sur la fin dans un délire mi-ionescien mi-sartrien, dont on se passerait bien : l’antichambre de l’employeur était celui de la mort. C’est peut-être pour ça que les Maclôma l’ont baptisée : ON MOURIRA JAMAIS ! Je l’espère pour eux mais ce n’est pas sûr, car un certain Frédéric Ferney, plumitif au Figaro, a pondu sur le spectacle une insulte honteuse baptisée critique, et le moins qu’on puisse dire est que le public ne s’est pas précipité au Petit Théâtre du Rond-Point. Or ce mépris est immérité, car les trois compères un moment fâchés dans la vie puis retrouvés ont, à mon avis, superbement assumé le passage de l’art du clown à celui de comédien, non pas en essayant de substituer l’un à l’autre mais en les alliant d’une façon à la fois personnelle et heureuse. Dieu soit loué, Marie-Pierre Mouillard dans le QUOTIDIEN DE PARIS, a su laisser la trace écrite de quelqu’un qui s’en est aperçu. Mais ça n’a pas suffit à assurer le succès.

J’avais beaucoup aimé, à la lecture, LE OUI DE MALCOM MOORE de David Helman. De plus, l’aventure de ce bon ouvrier licencié par surprise à un retour de vacances et rejeté sans y croire (d’abord) dans l’univers des demandeurs d’emploi, puis (plus tard) des désespérés du chômage prêts à faire des conneries, me paraissait utile à promouvoir quoiqu’elle n’enfonce aucune des portes bien fermées du travail. Justement la banalité même de cette anti-épopée, simple description d’un parcours hélas surmultiplié de nos jours, constant sans solution, m’intéressait comme une question ardente à poser inlassablement : « Alors, Messieurs les politiques, comment allez-vous nous le résoudre, ce problème des gens inutiles dans le cadre d’une société axée sur le seul profit ? »
Au théâtre, il me semble que j’aurais vu cette histoire comme un récit, raconté par le triste héros de l’affaire, me parlant à moi, spectateur, directement, d’homme à homme, m’interpellant en somme, mais sans m’agresser, me prenant à témoin et me faisant ainsi partager son angoisse, comme on parle à un confident en sachant bien qu’il ne pourra pas vous aider, mais ça soulage d’en parler.
Guy Rétoré a choisi un autre parti. Son acteur, Paul Berne, s’active une heure durant dans son garage à bricoler dans sa bagnole un système qui l’asphyxiera. Car il n’ose pas avouer à sa femme et à son môme que sa dernière démarche est encore un échec. Il avait imprudemment spéculé sur cette entrevue-là. Il a donc perdu tout courage. Ce sera même au point qu’il craquera à l’instant décisif.
Le décor est hyper réaliste. Le type cause entre deux actes manuels comme s’il se remémorait à lui-même son histoire. Un geste, une phrase, je le regarde agir et marmonner, mais il ne me communique pas son désespoir. Il se le garde d’autant plus que ce grand Paul Berne n’est pas un grand acteur. Il ne parvient donc pas bien à lier les deux paramètres de son jeu qui, du coup, ressort artificiel, théâtral, avec des temps  qu’on aimerait plus habités. Dommage. Nous sommes en face d’un one-man-show alourdi par un environnement pesamment vrai, alors qu’une chaise devant un rideau noir avec un projecteur sur un homme me disant la catastrophe de sa vie m’aurait suffi pour mieux entendre, et comprendre Malcom Moore.

Michel Galabru signe sa reprise du Conservatoire Maubel où toutes les troupes de Paris ont répété il y a quelques décades en rebaptisant le lieu : THEATRE MONMARTRE GALABRU. Je m’attendais donc à me retrouver dans un théâtre pimpant neuf. Eh bien, non seulement il est aussi crasseux que jadis, mais en plus, s'y accumulent des déchets de décors et de techniques. Les spectateurs se retrouvent dans une sorte d’entrepôt.
Le spectacle que j’ai vu dans ce taudis, MAMAN SABOULEUX, jouissait d’une presse flatteuse, preuve que nos Cournot et consœurs ont viré leur cuti.
La mise en scène de cette piécette de Labiche, signée par Alain Bonneval dans un décor de Jacques Noël, m’a rajeuni de quarante ans. Nous avons joué LE CHAPEAU DE PAILLE D’ITALIE comme ça, au Centre Dramatique de l’Est, en 1950. Est-ce assez dire que nous nageons en pleine décentralisation sympa, avec des acteurs fana de l’art drama qui s’en donnent à cœur joie dans l’abattage efficace ? Hier on aurait parlé de ringardise, aujourd’hui, les compliments fusent pour saluer Jacques Marie Legendre, dont le goût pour les rôles de travestis peut s’épanouir ici à plein tube, Fabienne Tricottet, qui incarne une gamine de huit ans montée en graine et délurée à la « Bécassinière », et les autres, tous en un seul registre caricaturé.
Il est étrange que personne n’ait mentionné l’aspect inachevé de ce vaudeville en un acte qui, contrairement à l’habitude de ce genre, ne boucle pas toutes les intrigues. C’est ce qui m’a fait penser de ce spectacle qu’il était non seulement court, mais bref.

LA MAISON DE L’ACTEUR a, elle, été retravaillée. On y est bien assis et le plateau permet un certain nombre de choses. Dans une scénographie signée POL, qui est surtout intéressante par une sorte de candélabre tournant qui ponctue les unités de temps, François Rey, mal à l’aise dans son costume prêté par la Comédie-Française, incarne (sans doute) Molière racontant à Mademoiselle DU PARC, ici Corinne Juresco, qui est vraiment très inexpérimentée, ce que sera son TARTUFFE. Le texte serait d’un anonyme de 1667. Moi je veux bien, mais j’ai des doutes. Et surtout je ne vois pas l’intérêt de cette mise en scène maladroitement fabriquée d’un texte qui ne fait que paraphraser un chef-d’œuvre connu. Rien ne m’a l’air naturel dans cette entreprise qui voudrait susciter une atmosphère et ne parvient qu’à ennuyer profondément ses auditeurs. Difficile de suivre François Rey dans cette aventure.

J’avoue que je ne comprends pas la démarche de Sophie Loucachevsky et Jean-François Peyret avec leur THEATRE FEUILLETON au Petit Odéon, qu’ils ont démantelé pour lui rendre son aspect premier de « Salon du Président ». Sur un espace tout en longueur, le public, au demeurant nombreux malgré l’heure (dix-huit heure trente), assiste à des morceaux choisis parfaitement assumés par des très bons artistes, en plus de leurs autres activités sûrement plus lucratives. Ils proposent des « portraits », autour desquels « l’équipe artistique invitée et les permanents du théâtre feuilleton » s’essaient à différentes variations autour du thème proposé. Tout cela est certainement de qualité, et élitaire à souhait ; on pille à plaisir dans les chefs-d’œuvre, ce qui permet aux textes de ne pas rabaisser les propos, comme c’est souvent le danger des improvisations collectives. Le dernier spectacle vu, ACTEURS JE VOUS  HAIS, composé par Jacqueline Lichtenstein, serait ainsi un « portrait » d’Octave Mirbeau, très méprisant envers les gens de théâtre jusqu’au jour où la Comédie-Française lui monta ses AFFAIRES SONT LES AFFAIRES.
L’astuce est qu’on est déjà à Pont-aux-Dames et que ce sont des grabataires qui poussent le portrait, avec l’aide de Jules Vallès, Villiers de l’Isle-Adam et Constantin Coquelin.
Il faut bien reconnaître qu’on passe là une heure plaisante, et pourtant, il y a quelque chose qui ne va pas. Je ne sais pas où on veut m’emmener avec ce puzzle en huit ou dix portraits dont on tirera, me dit-on, en octobre, une « galerie de portraits » de clôture. « Vous verrez bien », me direz-vous. Soit ! Mais devrai-je alors venir à tous les portraits pour comprendre le final ? Le but de l’affaire serait-il de fidéliser un public ? Astucieux !

Il y a quelques mois, Maurice Attias avait monté au Théâtre Marie Stuart, LE MORT de Georges Bataille. Je me rappelle le corps nu d’un comédien couché au milieu d’immondices, et de Anne de Broca extraordinairement érotique se livrant au-dessus du sexe mâle à une exhibition très suggestive. Je me souviens m’être demandé comment le mec faisait pour ne pas bander, quoique supposément mort.
Rien de semblable avec ce que nous montre Sophie Loucachevsky au Petit Odéon. Une fois de plus son propos est illisible pour le non-initié et, de surcroît, je n’ai pas compris grand-chose à ce que murmurent les acteurs dans cette salle à l’acoustique approximative. Mais une très jolie brochure, avec des dessins qu’un psychanalyste aurait plaisir à expliciter, semble indiquer que l’auteur, Sophie en l’occurrence, a cherché à travers l’œuvre de Bataille à exprimer sa propre angoisse, ou plus exactement son questionnement devant non pas LE MORT, mais LA MORT. Cela dit, la troupe semble avoir puisé dans Bataille surtout l’aspect sexuel. Avant de pénétrer dans le salon du Président, on nous lit surtout un texte sur l’onanisme, dans le foyer du théâtre, puis, adossé à une glace surmontant une cheminée, un couple mime l’amour sans se toucher. Cette performance est, bien entendu, amusante.


Maurice Attias pendant ce temps poursuit son exploration de la littérature érotique avec un amusant bestiaire de Pierre Bourgeade. On pourrait craindre que P.Z.A., comprenez « Petite Zoologie amoureuse », ne sombre dans la zoologie scabreuse, mais non. Les rapports entre les êtres humains et le rat, l’araignée, les fourmis, le chien-loup, les serpents, l’âne, le moustique, le pou, le cheval, les anguilles et la couleuvre, sont traités avec santé et gaieté par une troupe qui n’a rien de libidineux et s’amuse franchement de ses jeux amoureux. Ca se passe à LA MAIN D’OR.

COMMENT CA VA ? AU SECOURS est « une journée en cinq ciné-détails », de Vladimir Maïakovski. C’est un scénario de film qui n’a jamais été tourné, parce que cette « journée de la vie d’un homme » (le poète lui-même, qui devait jouer son propre rôle) n’a pas semblé aux censeurs de l’époque correspondre aux critères du réalisme historique.
Laurent Pelly a traité le texte comme une lecture avec mise en place, mais sans « jeu ». On assiste donc à quelque chose de très dépouillé et d’une grande rigueur. A la fin, Agathe Mélinand vient raconter comment le scénario d’abord accepté, a été écarté sur intervention supérieure.
J’ai vu le « spectacle » avec l’adjonction de deux artistes l’exprimant en langage des signes pour les malentendants, et je dois dire que leur gestuelle apportait un tel plus à l’entreprise que je ne puis l’imaginer sans.

Je ne connaissais pas Sylvain Maurice. Ce n’est pas un jeune homme. Pourtant, avant DE L’AUBE MINUIT de Georg Kaiser, il semble n’avoir monté qu’une chose : LA FOI, L’AMOUR ET L’ESPERANCE de Horvath. C’est Agathe Alexis, qui dirige maintenant La Comédie de Béthune avec des moyens de décentralisation, qui l’a aidé économiquement à monter son spectacle. C’est elle aussi qui l’accueille à Paris à l’Atalante, qu’elle s’est sagement gardée.
Sylvain Maurice, s’attaquant à cette œuvre qui date de 1917 et qui a été écrite dans le plus pur style expressionniste, a su remarquablement la servir… Et se faire remarquer, d’abord par un dispositif qui a l’aire et l’air d’un castelet, mais où les marionnettes sont en chair et en os ; d’ailleurs, elles n’y restent pas enfermées. Ensuite, on sent dans sa direction d’acteurs une main ferme et rigoureuse, mais point d’indications à contre-emploi ou à contre impulsions. Décidément, le temps des déviations décadentes qui furent tant à la mode semblent être passé.
De même, celui des spectacles à contenu semble vouloir revenir, et celui-ci est quelque part exemplaire, j’ai même envie de dire « pré brechtien ». Puisque, somme toute, ce qu’il nous montre, c’est l’histoire d’un caissier exemplaire de banque qui vole l’argent qui lui est confié, on peut croire dans un premier temps pour l’offrir à une femme qui lui a plu. Et à qui le directeur a refusé un prêt… Mais très vite, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une expérience : il a volé pour VOIR, pour déranger la belle ordonnance du système. La pièce, au passage, égratigne nombre de « vertus » bourgeoises,  et entre autres la notion de charité. Bref, son actualité de l’argent omniprésent est brûlante et je rêverais qu’elle tourne dans toute la France. Hélas, la conception de Sylvain Maurice la cantonne aux petites salles. Le brûlot ne touchera donc pas le peuple… Dommage !

Pour Jean-Paul Farré, le spectacle « LES ANIMAUX MALADES DE LA PISTE », c’est avant tout LUI, LUI, et LUI d’abord. Il s’est en effet réservé la part du lion dans ce show qui commence par le démontage d’une cage à fauves sous les yeux horrifiés du dompteur (Farré), qui se continue par un numéro de pianiste virtuose sans piano. Puis par un Romain à facettes, puis encore par un dépoussiérage de livres étonnant, et qui s’achève par un plongeon dans des milliers de bouteilles d’Evian en plastique. Chacune de ces prestations solitaires est de haut vol. L’artiste a du talent, du métier, de l’abattage et il s’en donne à cœur joie. Je ne sais pas si je préfère son exhibition en pianiste, qui est bourrée de trouvailles, ou en gladiateur romain. Qu’importe. Il ne relâche pas son effort d’une seconde, même s’il a par moments la tentation de trop prolonger certains épisodes.
Entre ses apparitions, comme il fallait bien qu’il se change, il y a des moments de vrai cirque qui sont assumés tantôt par des élèves de l’école de Châlons-sur-Marne, tantôt par des artistes choisis par la Compagnie Foraine. C’est dans tous les cas sous le chapiteau d’Adrienne Larue que le spectacle se déroule en tournée, sauf dans les rares villes où il existe un lieu circulaire permettant en son centre l’installation de la piste truquée du héros.
Selon ses partenaires, les intermèdes sont très différents. Adroits, avides de bien faire, dynamiques, les jeunes élèves sont tellement touchants de bonne volonté qu’on les remarque beaucoup. Ils sont un complément jeune et sympathique à l’entreprise. On a peine, quand on les a vus, à imaginer le spectacle sans eux. Et en effet, avec la prestation parfaite des artistes professionnels engagés par la Compagnie Foraine, le rapport qui s’établit est plus équilibré. Il y a moins d’interférences entre les prestations. Il y Farré… Et il y a les autres. L’ensemble en prend un coup de vieux. Mais quelque part, cette version est plus conforme à l’esprit d’un one-man-show avec compléments. Plus lourde aussi, pour ne pas dire bavarde quand c’est la famille foraine, Dan, Adrienne, leurs fils, qui s’exhibent. Chacun tire à soi sa propre couverture sans déranger les autres. Les jeunes, eux, auraient facilement tendance à interférer dans le jeu de la vedette, donc à se mêler de ce qui n’est pas leurs oignons, donc à lui porter quelque ombrage !

Après ce one-man-show qui en est un sans l’être, en voici un qui l’est à part entière. Gilles Tamiz, le fils d’Edmond et de Marie Mergey, qui a hérité de ses parents un métier parfait, s’essaye à une pièce italienne (à mon avis fortement adaptée) qui, sous le titre « STREHLER VOULAIT ME VOIR », raconte les deux heures d’angoisse d’un médiocre acteur de cabaret que le Maître a convoqué. Nous le voyons d’abord exécutant avec une certaine honte son numéro de comique ne faisant rire personne, exercice toujours périlleux pour un artiste, car rien n’est plus difficile que de faire passer une ringardise voulue.
Puis nous le retrouvons devenu lui-même, d’abord dans sa loge se démaquillant, puis chez lui, se mettant à l’aise tout en éconduisant une copine qui voulait lui rendre visite. S’adressant directement au public, il entreprend d’explorer toutes les manières possibles de se faire valoir.  Strehler est supposé être déjà là parmi nous. L’acteur « répète » donc tous les rôles qu’on pourrait lui demander. Globalement, ce moment-là du spectacle est réussi. Ensuite, il entreprend de raconter au Maître, donc à nous, et je dois dire qu’il y a là encore des moments « historiques » de haut vol, quoique, sans doute, trop à l’usage interne d’un groupe d’initiés de la profession. Quand il annonce, fleuron d’une carrière d’animateur socio Q, qu’il a été le premier à faire venir le Living Théâtre dans les Pouilles, moi, je ris d’autant plus que j’ai tourné la troupe de Julian Beck et de Judith Malina. Mais qu’est-ce que cela peut bien signifier pour les jeunes d’aujourd’hui qui ne sont pas branchés « théâtre » ?
Et puis, il y a parfois des astuces vaseuses, comme Barrault / Marceau qui riment parce qu’ils sont mimes ? Je n’aime d’ailleurs pas le discours, au demeurant inexact, sur Barrault à l’Odéon en 1968. Bien souvent, le texte est trop direct au premier degré dans ses allusions personnalisées. Je crois que l’auteur ne s’est pas assez demandé si l’impétrant parlerait réellement comme ça à Strehler de célébrités, qui viennent dans le torrent verbal du garçon comme s’il avait à en découdre avec eux. J’accepterais mieux ce défilé de portraits si je le sentais fait pour passer la brosse à reluire à Strehler. Mais point.
Tout ceci vient sans que je sente le rapport au Maître. Il est peut-être dans la salle, mais il se tait. Pas jusqu’au bout cependant. L’acteur s’effondre quand il comprend que ce qu’ON attendait de lui, c’était justement ce dont il espérait sortir, ce numéro de comique populaire qu’il déteste et qu’il ne sait, ou n’ose plus, faire, devant une gloire du grand théâtre. Gilles Tamiz n’est pas Vittorio Gassman. Il fait passer beaucoup de choses, mais pas tout. Il n’est pas sur la scène comme chez lui. Il n’est pas de la race de ceux qui peuvent faire ou dire n’importe et ça passe. Il faut donc qu’il revoie sa copie, en en gardant que ce où il excelle. Je pense qu’au contact du public, il devrait vite sentir où d’aucuns décrochent.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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