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Dimanche 15 avril 2007
QUI SUIS-JE ?

Un vieux monsieur de 84 ans


C’est   à l’Automne de 1970 que j’ai commencé à rédiger systématiquement des compte-rendus sur des spectacles vus par moi la veille au soir.
Ces « critiques » n’ont jamais été publiées. Je les écrivais à usage interne
Cela ne signifie pas bien entendu que j’aie commencé seulement à 47 ans à m’intéresser au théâtre.Mais je ne peux pour la période antérieure me fier qu’à des souvenirs. Beaucoup sont personnels. Ils feront l’objet d’un éventuel roman auto-biographique racontant sous le titre
« l’indifférence et la curiosité » mon parcours singulier à travers les méandres de la vie.
Un certain théâtre, qui passe par Charles Dullin, André Clavé,Jean Marie Serreau, Roger Blin, Eugène Ionesco, Arthur Adamov, Jean Vauthier, Sacha Pitoeff grâce à qui j’ai découvert comment il fallait jouer Tchékhov,  et  puis plus tard Antoine Vitez, Patrice Chéreau, Roland Dubillard et sa « metteuse en scène conflictuelle Arlette Reinerg », André Cellier qui refusait d’arrêter de jouer « QUE FEREZ VOUS EN NOVEMBRE ? » de René Ehni en Mai 68 alors que toute la profession se mettait en grève parce qu’il lui semblait que l’œuvre était prémonitoire des lendemains qui se sont révélés, y est lié.
Ce qu’on appelle « le boulevard » en est absent.
Pour quelle raison prenais-je ces notes ?
Mon métier étant d’organiser des tournées dont l’ambition avait été dès 1953 de promouvoir à travers la France, et puis bientôt l’Europe et le monde, ce qu’on appelait l’Avant – garde, c’est à dire selon la boutade de Ionesco « ce qui marche en avant du gros des troupes », il fallait bien que je voie des spectacles.
Je le faisais donc par devoir professionnel, mais aussi par plaisir.Rêvant d’une société différente,longtemps étayée sur le modèle d’un communisme idéalisé, mon repère essentiel de jugement était politique.Mais pas seulement.J’entendais qu’un discours me soit tenu, pas forcément un message allant dans le sens de mes convictions. D’ailleurs les nécessités de mon métier m’obligeaient parfois à composer dans mes choix avec mes rêves d’un autre avenir humain.
Cela ressort de certains carnets de voyages que je crois utile de glisser au milieu de ces critiques, ne serait ce que pour expliquer des trous dans mes explorations de spectacles. Je les crois d’ailleurs croustillants.
Le label « avant garde » était devenu obsolète au moment où je commence cette relation écrite car la mouvance avait changé de nature, le « pouvoir » ayant cessé d’être celui des auteurs écrivant dans la sérénité de leurs solitudes et livrant leurs œuvres écrites à des serviteurs chargés de les rendre vivantes : depuis les « assises de Villeurbanne organisées en Mai 1968 par ceux qui allaient devenir les barons de la décentralisation une tendance s’était dessinée : Désormais le POUVOIR serait aux CRÉATEURS c’est à dire aux metteurs en scène et aux dramaturges, à charge pour eux de livrer à « LEURS » publics des « relectures » de leurs crus des choses écrites.
Il a bien fallu que j’accepte cette ligne de force. Vous verrez à travers des commentaires a-posteriori,  comment au fil de ces petits textes mon enthousiasme des années 71 est allé s’estompant jusqu’au jour où, en Juillet 1999, j’ai mis un point final à cet hommage à ma mémoire d’un théâtre que j’avais aimé.

André Gintzburger
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 14 avril 2007
Note importante : ce qui est présenté ci-dessous est une transcription fidèle des écrits manuscrits originaux. Ce qui est en italique correspond à des commentaires a-posteriori.


AUTOMNE 1970
Edmond Michelet qui, quoique de droite, était un ministre suscitant quelques espoirs, meurt le 9 Octobre 1970. Jacques Chaban-Delmas, premier ministre nomme le 19 André Béthencourt “ministre des affaires culturelles, chargé d’interim” (sic)
 
Je n’ai pas la date précise du premier vrai compte-rendu de cette rentrée, mais le voici :

“ OCTOBRE A ANGOULÊME” , à la Cité Internationale, n’est pas innovateur sur le plan du rapport scène - salle, encore que l’aspect “comédie musicale” voire “opérette” voulu par André Louis  Périnetti, fasse qu’automatiquement entre les scènes jouées l’on s’y adresse à moi en direct. Les recettes sont vieilles mais, adaptées à un thème jeune, en sortent toutes revigorées. Curieusement la forme désuète paraît fraîche tant on a besoin dans un théâtre qui se traîne de rythme, de vie, de tourbillon en somme. DIRE ce qu’il a à DIRE  tout en faisant RIRE, voilà ce que réussit Périnetti avec le texte de Thévenin. Je ne pense pas, au contraire, que le contenu soit trahi par la forme “enlevée” ni édulcoré, ou rendu illusoire.
Pratiquant leur méthode habituelle, les défenseurs secrets du système politique que nous vivons déclarent que ce contenu est enfantin, primaire, que tout le monde sait ces choses-là et qu’il est inutile de les répéter.
Ma démarche de l’été ayant été d’entrer en guerre contre l’ésotérisme de classe et le second degré des privilégiés, j’approuve pleinement ce parti de simplicité, de sarcasme franc et massif contre ce qui doit être dénoncé ET NE LE SERA JAMAIS ASSEZ!
N’en déplaise aux intellectuels de gauche, les mêmes qui traitent René Ehni de fasciste, la légèreté du spectacle fait passer une sauce grave et poivrée, et son primarisme est le premier qui sur une scène de théâtre dise clairement ce qu’il y a lieu de penser de la lumineuse Union Soviétique, la grande Prolétarie embourgeoisée qui ne se soucie plus de révolutions encombrantes.
La charge est cruelle, qui montre ses dirigeants enfermés dans leurs souvenirs minables et leur ivrognerie. L’idée de la SAINTE GRÈVE COMMÉMORATIVE n’est certes pas pour plaire aux Cégétistes. Mais ces choses sont à dénoncer, et elles le seront de plus en plus. Il y a malhonnêteté à rejeter à droite ceux qui dénoncent les errements communistes. L’AUTOCRITIQUE est une des règles les plus fondamentales de cette philosophie DIALECTIQUE. Retour aux sources, Messieurs ès satisfaits, et cessez de vous plaindre, vous qui participez avec les bourgeois à des débats à la TV ou sur EUROPE 1.
Gai, enlevé, sain, joyeux, OCTOBRE à ANGOULÊME est un acte politique qui montre à une jeunesse avide d’une autre vie qu’elle n’a rien à espérer de ses vieux maîtres devenus décadents.
Est-ce un tel lieu commun de le dire ?
Faut-il vraiment le taire?
Je ne le pense pas.”

pour la petite histoire, il faut se rappeler que le pouvoir Gaulliste n’avait pas pardonné à Barrault d’avoir laissé les hordes de “révolutionnaires” de Mai 1968 envahir le théâtre de l’Odéon, et surtout, alors qu’il ne le faisait sans doute que pour protéger son outil, d’avoir feint d’être solidaire avec eux. Démis de son mandat, il s’était donc retrouvé rejeté dans le secteur privé... Ce n’est pas pour autant que j’allais être indulgent :

29 Octobre  : “JARRY SUR LA BUTTE, spectacle de Jean Louis Barrault à l’Elysée Montmartre
“Que c’est riche
“Que c’est luxueux
“Que c’est brillant
“Que c’est beau
“Que c’est commercial
“et pourtant quel ennui par moments, quel sentiment de bâtardise, quelle impression de porte à-faux... Comme le titre le laisse entendre, c’est, semblable au RABELAIS, un montage sentimentalo-didactique. La TV scolaire pourrait en proposer de semblables moins le clinquant. On prend  l’oeuvre globale d’un Monsieur, on en fait une salade russe, et il faut que ça mousse, Nom de Dieu, c’est KULTUREL! C’est KULTIVÉ! ... ET C’EST MÊME UN BRIN KONTESTATAIRE!
Dans Hugo, dans Villon, dans Rousseau, dans Aristophane, on trouverait aussi de quoi alimenter de tels spectacles “jeunes et dynamiques, émouvants et nostalgiques”. C’est un truc de démission. Barrault n’a-t-il plus en carton de pièces à monter ? Je suis irrité par cette spécialisation qui ne donne, ne peut que donner des Reader Digests au théâtre.
Cela dit le principe étant ainsi déploré, il faut reconnaître que le spectacle est vigoureux, animé, beau à regarder (Jacques Noël a fait des costumes magnifiques) avec des moments où on est pris. Jarry sort un brin vieillot de l’aventure, c’est dommage pour le souvenir qu’on en a. Sans doute le destructeur de la société des débuts du XXème siècle, ne se serait-il pas exprimé de la même  façon aujourd’hui. L’audace de Barrault vieilli s’arrête sans doute à l’âge où Jarry n’effrayait plus les bourgeois. Fort bien joué, le spectacle se veut moderne, avec un abus de flaschs éblouissants. Je suis sûr qu’un jour, à force de surenchérir sur le psychédélisme, un génie  des lumières réussira à  aveugler une salle. Une innovation : la nudité recréée par le costume! c’est original et valable, sans doute érotique. Je me demande si ceux qui ne connaissent pas Jarry s’y retrouveraient dans ce salmigondi. A l’évidence, cela s’adresse à l’élite.
    Est-ce que ça marchera? Barrault courant après sa jeunesse réussira-t-il  à imposer SA révolte qui n’a  pas mué depuis les années 35? A quel public ? S’il n’était une vedette, son spectacle serait-il pris en considération?
Jacques Alric est remarquable en Père Ubu, Michel de Ré en Empereur Claude trimbale une nonchalance pleine de grâce d’un bout à l’autre de cette “non” pièce.
A noter que l’Elysée Montmartre a été transformé et qu’il ne comporte plus de mauvaise place. Tant mieux pour les catcheurs. La richesse de Jean Louis, “qui n’est plus pauvre” aura servi à quelque chose!”

      “30.X.1970 - Ouverture du T.G.P. avec LA LOCANDIERA. C’était une     première publique avec spectateurs Dyonisiens presqu’ exclusivement. J’ai repéré dans la salle d’authentiques prolétaires. José Valverde s’est efforcé de donner à la représentation un environnement. Au foyer, il y a une exposition d’art cinétique. Dès l’entrée, les gens sont baignés dans une atmosphère de foire époque Goldoni. Un gars jongle avec des torches allumées, un autre avec je ne sais quoi. Micheline Uzan vend des oranges à la criée. Les comédiens accueillent le public, lui ouvrent les portes de la salle, et, pendant qu’il s’installe, lui offrent un pré-spectacle de Commedia dell’ Arte très conventionnel, mais fort bien enlevé, avec musique, sketchs etc... C’est gai, vivant, c’est la FÊTE. Peut-être est-ce un peu trop construit. On dirait déjà le spectacle et dans cette hypothèse, c’est trop long. Car le public n’entre pas à petit feu, mais d’un bloc. Il s’asseoit, regarde, écoute.Pour lui, c’est COMMENCÉ. Cependant comme naguère dans l’ARLEQUIN d’Edmond Tamiz, les acteurs se griment sur la scène. Le lieu de l’action est dissimulé par un rideau du type de ceux qu’on s’est habitué à appeler “brechtien”. Quand LA LOCANDIERA débute, on constate que l’action se déroule sur un pratiquable incliné en verre translucide, éclairé par en dessous. Les meubles, en harmonie avec cet élément de base, seront seuls à signifier les changements de lieux. Un cyclo blanc, très loin, achève de donner à l’ensemble une luminosité qui, à elle seule, montre l’esprit du propos de Valverde : il veut divertir, faire rire. A l’occasion, le contenu de l’oeuvre sera enseignement pour qui le voudra bien. Mais aucun didactisme apparent ne semble préoccuper le metteur en scène.  Aussi les personnages caricaturés décrits par Goldoni sont ils joués à la charge. Je crois qu’il y aura intérêt au fil des représentations à gommer un peu car les acteurs ont beau être excellents, ils me donnent pourtant l’impression d’en faire un peu trop.  Seul Descazes en Fabrice, m’a paru très juste, nourri de l’intérieur , solide comme un paysan. LUI porte en soi un réel contenu social. Les autres dépassent la mesure, ce qui ne les empêche pas, je le répète, d’être très biens, surtout DeGeorgi qui campe le chevalier en vieux garçon aigri avec un parti très convainquant. Seule Micheline Uzan est médiocre. C’est étrange car je sais bien quelle actrice ellest, bête de théâtre jusqu’au bout des ongles. Mais son jeu, poussé lui aussi, ne se distingue pas assez de celui des pantins que son personnage veut mystifier. Je ne sens pas en elle LA PATRONNE dont l’humilité face aux petits “grands” qu’elle héberge, n’est que feinte.. Sa gouaille presque clownesque, et que j’ai vue pathétique, confine ici à la vulgarité. Et puis, elle n’est pas belle : elle est trop petite pour le rôle, et  -ô quelles idées avez-vous parfois, metteurs en scène - elle est affublée d’une perruque cendrée  frisée sous laquelle ses mimiques semblent grimaces. Cette perruque était d’ailleurs hier l’objet d’une scène de ménage entre les époux Valverde et j’espère que José saura ne pas faire de son erreur une question d’honneur. Entendons bien cependant que le choix de Micheline Uzan pour ce rôle était sans doute une fausse bonne idée. Mais bien sûr, cette critique se situe à un niveau de qualité élevé.  Et sachons bien que Micheline Uzan, quand elle se sera libérée sera quand même très acceptable.
    J’avais toujours entendu LA LOCANDIERA dans le texte de Michel Arnaud. Je n’ai pas trouvé tellement plus moderne celui de José Valverde. La langue est moins châtiée. Des expressions communes, presque vulgaires, s’y glissent. Cela aurait été plus valable avec une mise en scène plus originale. Car en somme tout est bien dans ce spectacle, à part les réserves que j’ai faites,  mais rien n’y sonne nouveau, rien n’y apparaît différent. C’est une bonne représentation CLASSIQUE poussée à la farce. Je crains un peu que la presse parisienne n’espère autre chose que cette exactitude.”

    Faisons l’impasse sur une reprise au théâtre La Bruyère d’une pièce que Marcel Achard avait écrite “au temps où il n’était pas encore le porte-parole de la vulgarité française “VOULEZ VOUS JOUER AVEC MOA ?” par la compagnie Vollard-Rosny, mise en scène de Jacques Echantillon et arrivons tout de suite à ce spectacle sur lequel je n’avais rien écrit quand je l’avais vu en Avignon, parce que je n’étais pas en état d’avoir un jugement sain :

    6 Novembre 1970 : “Hier soir à l’ATHENEE c’était la Générale du “ROI NU” d’Evguenei Schwartz, mise en scène de Christian Dente. Une grande et belle soirée, une mise en scène ingénieuse, et des décors marrants, et des costumes cocasses, et de l’invention dans les gags, et une troupe dans l’ensemble excellente. Pourtant, j’ai éprouvé comme une insatisfaction, et, ce qui est grave, je n’ai pas envie d’analyser pourquoi.  Si ce n’était que Dente est un copain, et qu’il y a 99 chances sur 100 pour que je me retrouve organisateur de la tournée de cette affaire là, ce “ROI NU” ferait partie de la grisaille hivernale à mes yeux et déjà je serais sans doute en train de l’oublier.
    Mais cette attitude est injuste. Le somme que j’ai piqué lors des premiers tableaux était peut-être dû au manque de rythme de l’ouvrage et de la présentation. Mais peut-être aussi à la digestion de mon dîner puisque, par mesure d’économie, j’avais bouffé avant.
    Au vrai, cette charge contre l’absurdité des régimes totalitaires - dans laquelle paraît-il, Staline avait vu une attaque contre SA personne et son système, tandis que l’auteur affirmait avoir voulu stigmatiser Hitler - est, et je crois que cela explique en partie mon éloignement, transposée dans un univers d’opérette qui est grottesque, mais dont l’HORREUR est insuffisamment signifiée. Bien sûr, il est clair que sous la férule du féroce autocrate la tête des hommes, y compris celle des privilégiés du régime, ne tient aux corps que par des cous fragiles; mais; comment dire? cette TERREUR ne semble pas sérieuse. Est-ce la pièce? Est-ce l’adaptation de Soria? Est-ce la conception de Dente ? L’univers dans lequel j’ai baigné n’était pas grinçant. Je n’ai pas eu l’impression qu’il était dénoncé, condamné, que l’objet de la séance ait été de me rendre conscient d’une aberration. On me faisait trop baigner dans une atmosphère de fable. Dans l’irréalité. Les lumières étaient trop claires. On tendait trop à me faire rire. Les fantoches montrés étaient trop caricaturés. Bref c’était un poisson noyé. Schwartz, Soria ou Dente, je crois que c’est le dernier qui est responsable de ne pas avoir su interpréter, lire, ce que l’auteur avait volontairement - vu son contexte - masqué. Il ne fallait pas SERVIR, mais DEPASSER. Dente est, je le crains, resté au premier degré. Il a joué la charge FACILE. Alors, je me suis marré, j’ai passé, une fois le premier sommeil envolé, une plaisante soirée. Je n’ai pas éprouvé le souffle glacé de la mort, et je pense que, de ce fait, s’est créé un déséquilibre, qui a engendré en moi ce sentiment de “petite soirée” divertissante, qui est à l’origine de mon désintéressement, de mon insatisfaction. “HORRIBLE, HORRIBLE, HORRIBLE” a retenti en moi comme dans l’HAMLET de Jules Laforgue, point comme dans celui de Shakespeare. C’est dommage, il faudra un jour monter Schwartz vraiment”.

    Pour l’anecdote, je dois raconter que depuis plusieurs années j’étais fournisseur de spectacles français pour un festival de Barcelone qui s’appelait le “Ciclo de Teatro Latino”. C’est un certain Xavier Regas, qui en était l’âme. Cet avocat avait fui sa Catalogne lorsque Franco avait pris le pouvoir au terme d’une terrible guerre civile, et s’était réfugié en France, mais lorsque les armées allemandes ont déferlé sur notre hexagone, il s’était dit que courber l’échine sous le poids d’une dictature, ou se faire humble sous celle de son pays, tout compte fait, il serait plutôt mieux chez lui. Or, c’est une curiosité mal connue de l’histoire. Il est arrivé que vers les années 1942, Franco offrit un marché aux exilés. Ils se présenteraient à la frontière. Ils purgeraient un jour de prison. Et puis ils seraient libérés, sous condition de ne pas faire de la politique.
    Comment l’avais-je connu, je ne m’en souviens pas. En ce temps -à, l’Espagne était “UNA, GRANDE, LIBRE” (sic!), la langue Catalane était interdite, tous les spectacles se jouaient en Castillan mais Regas, qui était un fanatique de son idiome, avait obtenu du Pouvoir la permission de présenter une fois par an un spectacle dans cette langue, à condition qu’il soit noyé dans un contexte de latinité. En clair, cela voulait dire qu’il lui fallait inviter chaque année une troupe italienne et une troupe française. Je crois que c’est avec la Compagnie Fabbri  qu’avait commencé une collaboration régulière qui allait le devenir d’autant plus que les contrats que je rédigeais l’étaient avec la Municipalité de Barcelone, mais après que j’eusse été payé en espèces (il y veillait de très près), on allait boire un café au bistrot du coin, et je lui passais sous la table une enveloppe avec 10% du pactole pour lui. Alors c’est comme ça que les Catalans ont fait la connaissance de Jacques Mauclair, de Jean-Marie Serreau, d’Edmond Tamiz, j’en passe. Les oeuvres passaient à la censure mais comme il s’agissait de jouer en français, ces Messieurs qui n’étaient semble-t-il pas très cultivés, n’étaient pas très regardants.
  Encore que le système franquiste était particulièrement vicieux, parce qu’à la différence des Nazis qui accordaient ou refusaient les visas mais c’était une fois pour toutes - l’ordre venait de la tête et la petite visite que je rendais aux responsables locaux des Komandantur pendant l’occupation n’avaient qu’à vérifier que les pages du texte avaient bien toutes été tamponnées - , les censeurs de Madrid suggéraient au Gouverneur de la Province qui suggérait au Maire de la Ville qui suggérait au commissaire du quartier d’accorder l’autorisation. Ainsi la perversité s’était t’elle installée à tous les échelons de cette hiérarchie descendante et cela allait naturellement avec force pourboires grâce auxquels les permissions étaient toujours accordées.

    J’avais proposé LE ROI NU pour le “Ciclo” de 1971 et le texte était passé sans problème à la censure soit que les lecteurs ne l’aient pas lu, soit qu’ils n’aient pas pensé que le tyran décrit puisse être interprété comme ressemblant au Généralissime.  Cela a failli mal tourner quand le décor a été monté sur la scène du TEATRO ROMEA parce que Dente avait eu l’idée d’affubler le pays imaginaire dont il était question d’un drapeau qui était exactement aux couleurs de l’Espagne : Rouge Or et Rouge en bandes horizontales. Tollé général. Du coup le tyran décrit ne s’appelait plus Staline comme on l’avait généreusement annoncé pour faire passer la sauce, mais très clairement Franco. Dente faisait l’innocent. Il n’avait pas du tout, disait-il, pensé à cet aspect. Pour lui ces couleurs s’intégraient bien dans l’harmonie de son environnement. Il affirmait qu’il ne savait pas comment était le drapeau espagnol. Mais en même temps, il se refusait à enlever ces emblêmes qui ornaient notamment la barrière de la frontière. J’ai dû me fâcher et on a finalement joué en recouvrant de pendrillons noirs les couleurs coupables.

    Mais cela a été la fin de cette collaboration avec Xavier Regas dont  j’avais sans le vouloir mis en danger SON  festival et même SA personne, qui, depuis 25 ans, s’était peu à peu affirmée à Barcelone comme un porte flambeau de la future Catalogne libérée du joug Castillan. Mais en 1971, Franco avait encore quatre années de pouvoir absolu devant lui.

    Je ne sais plus si j’ai revu Regas ensuite. Il a maintenant son “mémorial” à Barcelone.  Grâce à lui j’ai passé vers les années 55 / 60
 des vacances merveilleuses à Rosas, chez un certain Duran qui était un très gros Monsieur, possesseur de trois restaurants réputés, dont un au Col du Perthuis, sur le trottoir espagnol de la rue dont l’autre bord est français. En ce temps-là, Rosas était à quelques encablures de Cadaquès (où résidait le célèbre Salvador Dali dont l’hommage à ce grand homme qu’était Franco avait fait grand bruit du côté de Montparnasse, un charmant village. La côte était à l’état vierge. C’était un véritable paradis naturel que les promoteurs allaient bientôt s’empresser de défigurer.

    Mais trève de digressions 

    “18 Novembre 1970 - Jean Pierre Vincent revient à Sartrouville sous le chapeau du GRENIER de TOULOUSE avec une pièce de Goldoni :”LE MARQUIS DE MONTEFOSCO”. C’est une vraie chance pour Maurice Sarrazin, qui redorera avec ce spectacle le blason de son centre dramatique, car la réalisation de l’ex-collaborateur de Patrice Chéreau est absolument remarquable. Ex-collaborateur ou disciple, on peut hésiter tant les points communs sont frappants entre les deux compères: même goût de la matière et de la couleur donnant l’UNITÉ. Ici des teintes ocres pastellisées. Même principe des groupes humains qui se font et se recréent en tableaux réalistes harmonieusement composés. Même souci de prendre dans le texte son essence en refusant les traditions et en faisant ressortir par des gros plans JOUÉS ce qu’il semble important d’éclairer. Même rigueur dans la mise en place qui ne semble laisser aucune liberté  aux acteurs quoique l’évidence des mouvements effectués éclate. Même refus de faire des effets avec l’électricité. Qu’on soit de nuit ou en plein jour, le plein feu crache sa lumière crue. Même cruauté du regard recréateur : nulle tendresse ne s’y lit pour quiconque.  Et si les nobles y sont décrits vicieux, salauds et “liés”, les bourgeois possédants n’y sont pas plus récupérés pour autant que les paysans ultimes victimes.
Vous me direz que Goldoni l’a voulu ainsi. Certes, mais J.P. Vincent fait charger la jeune paysane au point qu’elle paraisse stupide. La “résistance” des métayers se résume à une histoire de canards prenant leurs ébats hors de leur basse-cour. Pourtant la leçon du spectacle est claire, nette, impitoyable, brechtienne, sans didactisme.  La tranche de vie est montrée et cela suffit. Ici, J.P. Vincent se distingue de son Maître : il entend enseigner, MILITER positivement. On sait ce que je pense d’ordinaire de ces dénonciations d’une société morte  au travers d’oeuvres classiques “relues”. Mais ici, la dénonciation en question est MAGISTRALE, EXEMPLAIRE. Le spectacle, en dépit de quelques longueurs n’est jamais ennuyeux tant le jaillissement constant de l’imagination le renourrit sans cesse. On rit, on s’amuse, mais pas à la manière du Dente du ROI NU en édulcorant le contenu. Chaque rire arraché est franc, mais ne lénifie en rien la portée voulue. Bref, c’est un spectacle ADULTE, dur, personnel, drôle, cependant, sans concession ni facilité, sans poudre aux yeux, de CLASSE. C’est un GRAND spectacle qui mérite une carrière. J’ai oublié hier soir mes exégèses sur les classiques replacés dans leurs contextes sociaux et rendus de ce fait signifiants pour nous. Ce n’est pas peu dire. Comme ce n’est pas peu dire le fait que Simone Turck soit BONNE à la tête de la troupe du GRENIER, quoiqu’évidemment, Hélène Vincent et Bénichou, ce soit autre chose.”

Le 19 Novembre
 je suis allé à la Gaîté Montparnasse où j’ai vu “Chère Janet, cher Mister Kooling” avec Evelyne Ker et Jean Topart. Je me suis demandé en relisant mon compte rendu si je devais en faire bénéficier la postérité.  C’est une pièce épistolaire dûe à un certain Stanley Eveling et mis en scène par Max Stafford Clarck du “Traverse Theatre Club” d’Edinburgh. Peut-être suis-je inculte, mais il ne me semble pas que cette oeuvre ait laissé beaucoup de traces dans les mémoires.  Quoiqu’il en soit, voici une partie de mes réflexions :

“Je crois qu’on peut recevoir ce spectacle très britannique de deux manières. En disant que c’est bref, drôle , hors de toutes les préoccupations actuelles, inutile, boulevard au fond, mineur. Ou bien en se demandant si cette “non” pièce, qui refuse jusqu’au dialogue et dont le vide du contenu va jusqu’à la destruction à certains instants du langage, ne serait pas contestataire très profondément, c’est-à-dire contestataire au point de ne même plus l’être. Car il semble évident que l’auteur n’est pas un con, car visiblement son NON cri est un parti : n’insiste-t-il pas, d’ailleurs, sur le thème de l’impuissance ? Son sarcasme ne s’en prend t’il pas aux intelligences? Sa trame mélodramatique dérisoire n’est-elle pas en soi une critique ? Bref, je ne serais pas surpris que finalement ce spectacle figure dans les anthologies comme ayant signifié quelque chose... Mais est-ce que je ne me monte pas la tête ? Attendons que les penseurs professionnels aient rêvé.”

commentaire a posteriori : il ne semble pas qu’ils aient rêvé.

20.11 : “LA MÈRE de Witkiewicz, présenté au Récamier par la compagnie Renaud - Barrault dans une mise en scène sans doute trop sage, mais exacte, nette, professionnelle, de Claude Régy , c’est d’abord un TEXTE. Et vous me direz tout ce que vous voudrez, il n’y a que ça de vrai.
C’est un texte qui date des années 30, quoique l’oeuvre n’ait été jouée qu’en 1964 à CRACOVIE. Une fois de plus je suis frappé par la prodigieuse actualité des oeuvres écrites à cette époque-là. Je dis toujours qu’on ne tape pas assez dans le répertoire de ce début d’entre-deux guerres qui fut plus lucide, contestataire, virulent, violent que tous nos montages collectifs d’après Mai 68. Musil, Töller, Gombrowicz, Brecht (ne l’oublions pas), ces hommes qui ont connu l’exaltation de la révolution Russe, puis la déception du bureaucratisme Stalinien, ont pondu des pièces dont le parfum fleure le vrai, l’authentique. 
Witkiewicz est regardé par les Polonais d’aujourd’hui comme le plus grand phénomène artistique polonais de la première moitié du XXème siècle. On le tient pour le maître, l’inspirateur de Gombrowicz, Mrozek et quelques autres. Il est vrai qu’il a eu la bonne idée de se suicider en 1939. Ainsi n’eut-il pas à choisir pour ou contre le communisme en Pologne en 1945. Sans quoi, il eût sans doute émigré, car il n’aurait sans doute pas supporté la “dictature du prolétariat”.
    S’exprimant pas la bouche de LÉON, (le personnage de LA  MÈRE  incarné par Michel Lonsdale,) il stigmatise le collectivisme, l’homme groupé, enrégimenté, désindividualisé, esclave du machinisme, mécanisé. L’homme paumé ne peut trouver la joie que dans la drogue. Alors il se sent bien, momentanément, mais il retombe, et la chute est rude, au fond du puit dont il ne trouve pas l’issue. Elle existe pourtant cette porte vers le printemps perpétuel, mais Léon (l’auteur) n’en n’accepte pas le chemin.  Et sa mère meurt avant,  tuée par une vie embrumée d’alcool,  les yeux détruits par une interminable séance de tricotage refuge, ayant cherché une autre évasion dans une hypothétique folie, tandis que Léon et son épouse sombraient dans la perversion sexuelle.
    Oeuvre pessimiste, négative, mais sujet de réflexion, oeuvre forte, baignée d’irrationnel, à l’atmosphère surréalisante.  Maître ou pas de Gombrowicz, on songe à ce dernier et on peut se demander si Claude Régy a bien été l’homme de ce texte. Il y a dans cette mise en scène - où chacun joue  admirablement, avec une mention spéciale à Juliette Brac qui est étonnante - quelque chose que je qualifierai de mou.
    Dispositif et mise en place ne sont pas conformes au texte écrit et ont un relent de gratuit, encore que la rigueur fasse tout passer. En fait je ne suis pas très capable de définir ce qui ne va pas, car à vrai dire, ça va. Mais Lavelli dans YVONNE, c’était autre chose.
    Reste le problème de fond : je comprends cette terreur des “hommes de qualité” face à l’égalitarisme communiste. Je comprends leur cri de désespoir. Quand Léon dit (en l’espèce) que c’est de SA vie qu’il s’agit, je comprends bien qu’il ne juge pas valable de la sacrifier pour une éventuelle réhumanisation de l’homme promu dans plusieurs générations privées de LIBERTÉS FORMELLES. L’aspect “fourmis” contesté n’est pourtant - que ne l’ont-ils compris, et pourquoi tant de gens ne le comprennent-ils pas encore aujourd’hui ? - qu’une vision au premier degré.  L’autre vision, c’est que l’homme doit faire un immense travail sur lui-même pour changer ses structures mentales actuellement aliénées par le SYSTÈME. Ce travail ne pourra - sans utopie - être mené à bien que par un bon siècle de DICTATURE DURE.  Sans quoi les profiteurs qui croient ( mais eux aussi se trompent) avoir intérêt au maintien de l’ordre des choses veilleront à ce que l’évolution soit contrariée, voire stoppée. C’est une question de foi, mais si on croit en cette FIN  meilleure, je crois qu’il faut en accepter les MOYENS, et même les RISQUES.  Il s’agit d’une mutation au terme de laquelle l’homme peut sortir transformé au terme d’un chemin qu’il aura LUI-MÊME TRACÉ. DE TOUTE MANIÈRE C’EST SA SEULE CHANCE. A MOINS QUE VOUS NE SOYEZ SATISFAITS DU MONDE DANS LEQUEL VOUS VIVEZ. Qui vous dit au surplus que vous ne vous sentiriez pas LIBRES et HEUREUX pendant la phase de construction du Communisme ? Seuls, à mon sens, s’y sentiront dans un carcan ceux qui ont à perdre quelque chose de matériel, argent, terre, puissance. Car au bout du tunnel c’est la VRAIE LIBERTÉ de l’homme LIBÉRÉ des contraintes ataviques qui surgira. L’expérience vaut d’être tentée  et je ne pense pas que l’homme ait le choix.
    L’oeuvre de Witkiewicz pèche à mes yeux par AVEUGLEMENT. Elle est à sa place chez les Renaud-Barrault, montée par le bourgeois Claude Régy. Elle fait partie de la tâche d’endoctrinement menée par la Vème République pour décourager ceux qui voudraient engager leur pays et le monde sur la voie de la NAISSANCE (car je ne puis écrire “renaissance”) . Je crois que l’HOMME n’est point NÉ et qu’il a besoin du ventre de la dictature du Prolétariat pour s’accoucher!
    C’est donc un spectacle POLITIQUE profondément, mais politique RÉACTIONNAIRE.
Mieux vaut cependant une telle opération que les déprimantes démissions auto-censurées  auxquelles j’assiste quotidiennement. Car il s’agit du fond du problème, et de toute manière une opinion exprimée sur le fond du problème est utile si elle peut amener des spectateurs à se poser la question. Il faut donc complimenter la Compagnie de ce choix.
    Revenant à la mise en scène, il me vient que peut être le sentiment de gratuité que j’ai éprouvé pourrait être dû au fait que Régy  a eu le souci de monter “moderne” une oeuvre qui n’a pas été écrite ainsi. Il a voulu du vertical des acteurs dans la salle, une déstructuration du rapport scène-salle. Tout cela est plaqué sur un texte conçu pour être joué “éloigné” derrière le cadre à l’italienne.
Je ne sais pas, mais il se peut que ce sacrifice à la mode du jour ait été à l’origine du malaise éprouvé.
Reste que la pièce passe. Après tout, c’est l’essentiel”.

Où EN SUIS-JE POLITIQUEMENT À CE MOMENT LÀ?

Je ne peux pas laisser passer ce compte rendu sans le commenter  35 ans plus tard, alors qu’il est clair que les “lendemains qui chantent” sont pour l’instant derrière l’humanité.
Je persiste et signe: il y a eu un assassin historique. Il s’appelle Khroutchev. Le jour où, au XXème Congrès, il a démystifié Staline, il a tué la seule chance qui était offerte à l’Homme de se promouvoir différent par lui-même. Entendez moi : je ne nie pas que Staline fut un autocrate cruel, qu’il eût des millions de morts sur la conscience, que le culte de la personnalité l’ait aveuglé. Mais le personnage avait été dépassé dans l’imaginaire des déshérités de cette terre par l’image qu’il représentait, celle du rêve d’un “petit père des peuples”,  et peu importait en vérité ce qu’il était. Il incarnait une idée, celle de la dictature du prolétariat, impitoyable (on le savait) , à la Russe, que voulez vous?  (rappelez vous PIERRE LE GRAND), et il ne cachait pas qu’il devrait y avoir encore deux ou trois générations de “travailleurs acharnés” pour arriver à ce fameux lendemain merveilleux  Comprenez bien ce que je dis à travers le mot “travailleur”; Il était question d’un travail de chacun sur soi-même, pas forcément à son propre profit, mais à celui de ses enfants, petits enfants et arrière petits enfants de manière à ce que de fil en aiguille soient oubliées des habitudes inculquées par les religions, et notamment celle de l’argent ROI. Maintenant,de toute manière, un tel discours ne peut être que celui d’un vieux con. “Enrichissez vous” (si vous pouvez ... car sous Guizot il y avait moins d’entraves). Le rêve communiste est devenu objet de mépris! Beurk! Eh bien c’est dommage. Et le vieux con que je revendique d’être maintient son opinion.

Vous avez le droit de m’objecter : toi, qui cause si bien, est ce que tu aurais su être partie prenante d’ un certain  renoncement à la qualité de vie que t’octroyait ton appartenance à la classe petite bourgeoise, pour que peut-être dans cent ans, ou dans deux cent ans  le monde soit plus humain? Quand j’avais 20 ans, je crois que j’aurais répondu oui. Mais à l’époque je n’étais pas  encore un petit bourgeois et la fable du “lapin et les chameaux” n’a cessée depuis de me poursuivre ...

Naturellement le compte rendu ci-dessous est un peu triste après ce que je viens d’écrire :

21.XI - C’est mêlé au pubilc populaire inconditionnel du THEATRE DE LA COMMUNE d’AUBERVILLIERS que j’ai assisté à une représentation d’”HOMME POUR  HOMME” de Brecht, qui  devait être quelque chose comme la 30ème. Aucune personnalité dans la salle. Moi-même, j’étais arrivé discrètement à 20h30 précises et j’étais indétectable du plateau,  ayant dû me contenter d’une place tout au fond.
J’ai donc eu droit de la part des acteurs à une démonstration de NON CONCIENCE PROFESSIONNELLE scandaleuse : a-rythmie, molasse, ton en dessous, exécution sans conviction des mouvements, seulement indiqués pour éviter la fatigue. J’ai eu le sentiment d’être méprisé, et je me suis fait réflexion qu’eussé-je été un néophyte venu au théâtre pour la première fois, on ne m’y  reprendrait plus.  Rassurez-vous, les empopularisés qui peuplaient  les lieux ont vigoureusement applaudi en cadence à la fin pour récompenser le non-effort des artistes, tant est amenuisé leur sens critique.
Reste que l’ennui mortel qui se dégageait de ce spectacle ne devait pas être dû uniquement à ce laisser-aller. Il semble que Rosner, dans sa lecture de l’oeuvre,  ait oublié que Brecht l’avait baptisée “Lustspiel” ce qui veut dire en mot à mot “Joyeux Jeu” , autrement dit “FARCE”.
    En fait de farce, tout est joué sérieusement, dramatisé, alourdi, cela pèse cent tonnes. On a didactisé suprêmement là où la leçon coulait de source dans la gaîté! On a dépoètisé, asséché, ralenti. Montre en main, cet HOMME POUR HOMME-là dure 3 heures  alors que celui de Serreau, si ma mémoire est bonne, devait faire dans les 2h10.  Bref, je ne vois qu’une explication  à ce consternant ensemble : Rosner  et ses acteurs ont dû se dire qu’il  fallait définitivement éliminer Brecht du marché. Car ils ont tout fait pour en dégoûter les masses.
    Plus grave, en otant de l’oeuvre son aspect comique, ils en ont supprimé  le côté grinçant, et le résultat est qu’on arrive à un exposé à la gloire des armées britanniques aux Indes. Je vous le jure: il faut le voir pour le croire. C’est un spectacle militariste... Ô mânes de Brecht!
     Dirais-je encore que parmi ces acteurs criminels se détachent, plus excécrables que les autres, Judith Magre (une Begbick absente et  qui chante d’une voix faible, disgracieuse et tremblante les célèbres Songs) François Perrot (en Quinte de sang, complète erreur de distribution) Jean Brassat (en Polly, tous ses défauts dehors). Virlogeux en Galy Gay aurait pu être pas mal, mais il  participe de l’ambiance générale.
Quant à Emilfork en Bonze, c’est un choix au premier degré, mais enfin c’est Emilfork égal à soi-même avec tout ce que cela  implique.
Ô  la triste soirée!”

EN CE TEMPS LÀ LA CENSURE SAVAIT S’EXERCER AU GRAND JOUR.
Voici, l’histoire du théâtre de Chelles ...
Cela commence très bien : pas de problème à l’horizon

22.XI - Une troupe insuffisante et pratiquement qualifiable d’amateurs, un rythme défectueux à la fois par la faute de noirs trop longs entre certains tableaux, et par une incapacité des dits-acteurs à tenir le mouvement ... et pourtant le GERMINAL de Philippe Dauchez  d’après Zola est un bon spectacle. Je ne regrette pas de m’être imposé 20 minutes d’un train de banlieue sordide et bondé + près de trois quart d’heure d’errance dans la bruine à l’intérieur d’une localité où nul, sauf un prolétaire saoûl  ne semblait avoir ouï causer d’un centre culturel!
    Car d’abord cette représentation a le mérite d’être  politique.  Vous me direz que Zola ne date pas d’hier mais d’avant hier,  certes, mais son propos est d’AUJOURD’HUI. Disons qu’en suivant l’excellent découpage de Dauchez, on mesure que la classe ouvrière a tout de même conquis une certaine amélioration de son sort depuis la fin du XIXème siècle.
Mais le problème de fond est posé: lutte pour les 10 sous ou révolution violente.
Justement avec le recul on se rend compte à quel point la première option est  fondamentalement pernicieuse en ce qu’elle pousse le prolétariat à conquérir les avantages de la classe bourgeoise, somme toutes à DEVENIR bourgeoise. La  lucidité de Zola montrait  ainsi comment, même à travers ses défaites, la bourgeoisie est gagnante. GERMINAL est aussi ACTUEL, aussi MILITANT, aussi UTILE que l’EMBALLAGE de Benedetto  et les deux spectacles ne sont d’ailleurs pas sans parenté.
    Au niveau de la mise en scène, Dauchez est très influencé  par le LIVING THEATRE, et toutes sortes de réminiscences diverses surgissent au fil de son montage. Il n’a pas encore digéré toutes ces découvertes. Il est vrai que de Firminy à Chelles elles doivent paraître encore exotiques. Lui aussi a son stromboscope dont il se sert fort bien quoiqu’ un peu beaucoup à mon gré: il doit falloir justifier le prix de cet engin onéreux.
Mais les bonnes idées fourmillent. RIEN n’est réellement gratuit.  L’efficacité est certaine. Avec de petits moyens, les espaces scéniques, l’un réservé aux exploiteurs, l’autre aux exploités  sont  remarquablement suggérés. On suit deux heures durant sans entr’acte le fil de l’intrigue et  l’ennui ne perce jamais en dépit des imperfections relatées.
Et puis il n’était pas aisé de résumer pour la scène le monument de Zola. Or je n’ai pas éprouvé la sensation de digest quoique certains chapitres soient ramenés  à des raccourcis de 30 secondes. L’aspect “terre nourricière et régénératrice” a été  un peu négligé au profit de la seule lutte sociale.  Il fournit seulement le thème de l’envolée finale. Mais l’ensemble est fidèle, fort ... et somme toute courageux en cette cité U.D.R. qu’est Chelles.
    Emile Copfermann qui s’était dérangé  et m’a au retour ramené jusqu’au Château de Vincennes  affichait une sincère satisfaction.”

    Cet article requiert quelques éclaircissements : Philippe Dauchez (dont je doute que qui que ce soit se souvienne aujourd’hui) avait été directeur de l’étrange Maison de la Culture de Firminy, construite par Le Corbusier, et qui avait pour caractéristique de n’offrir aucun espace au théâtre. Il avait présenté son GERMINAL à Chelles (le théâtre est place des Martyrs de Chateaubriant)

on pouvait donc penser que ce lieu était ouvert à un certain non conformisme politique. Hélas ...

 21.XII1970  - La France est un grand pays LIBRE,  mais ce qui arrive à Gérard Gélas dans ce temple subtil doit être consigné : une ville de banlieue, CHELLES, RIEN en somme, a interdit le spectacle du théâtre du Chêne Noir “ OPERATION” parce qu’il pourrait (je cite) “éventuellement troubler l’ordre public”. C’est le DROIT du maire que d’en user ainsi. Si le pouvoir central voulait le fustiger , il serait COUPABLE au nom du droit des communes!
La troupe, qui a joué 66 fois sans incident, est avisée verbalement cinq jours avant de jouer et par lettre la veille. On ne lui a même pas offert une indemnité. Elle n’a qu’à se soumettre, et au besoin crever.
    Un meeting est organisé par le directeur du CENTRE CULTUREL POPULAIRE. à la place de la représentation. Il attire 150 personnes dont une moitié de gauchistes et une de “fidèles abonnés”. La municipalité qui a pris l’initiative n’y dépêche aucun émissaire. Le Conseil d’administration du Centre est totalement absent. 3 ou 4 “en bourgeois” sont là qui écoutent ce qui se dit sans même prendre de notes. Pas de flic dehors. La censure est affaire de pure routine. Parce que, j’insiste :  LE MONDE  relate l’aventure en un papier de 30  lignes “objectif” et prudent. Lucien Attoun insiste pour qu”ON” ne fasse pas de bruit autour de l’affaire. Il pense à l’avenir de la troupe.
    Le week-end se passe, et le théâtre de Nancy “renonce au spectacle... le contrat étant arrivé trop tard” !  Celui de Louvain (en Belgique) y renonce aussi “la subvention étant refusée”. On sait que Gelas est “déconseillé à l’exportation” par les inspecteurs généraux.
    Au même moment, Chaban Delmas inaugurant le centre culturel de Saint Médard en Jalles dans sa Gironde, explique que ceux qui veulent politiser la culture sont des pouacres et des dégoûtants! Aucun lien bien sûr. Pourtant le Maire de Chelles est U.D.R.  Existe-t-il des circulaires secrètes visant à étouffer dans l’oeuf certains cris malsonnants, notamment JEUNES ? On pourrait se le demander.
    Pourtant Gelas est subventionné. 5.000 Francs que lui a donné l’Etat. Pour de l’ambiguïté, c’est de l’ambiguïté, non ? et c’est malin, touchant une équipe CONTESTABLE  dans son spectacle dont l’impact politique est MEDIOCRE!  Mais le phénomène CENSURE aura joué, et si elle veut toucher son cachet, elle devra utiliser les voies juridiques d’un système qu’elle réprouve. Ainsi sera-t-elle enfermée dans une contradiction. Vraiment, c’est bien empaqueté. Si j’étais Gelas, je me dépêcherais de monter LE MALADE IMAGINAIRE ...”
 
    Intéressant, non ? Je transcris cet article un samedi de Mai 2003 alors que la décentralisation, que dis-je, la “déconcentration” est l’essentielle préoccupation du gouvernement momentanément actuel. Le théâtre va donc être laissé à l’appréciation des petits chefs locaux. Comment ne pas frémir ?
Ajoutons que le spectacle ne méritait pas, à mes yeux, tant d’honneur : je l’avais vu en Avignon et il avait été invité par André Louis Périnetti à la Cité Universitaire à Paris. Voici quel avait été mon compte-rendu :

    “Je ne crois pas que l’idée ait été bonne de faire venir Gelas à la Cité Universitaire.
Lorsque j’avais vu OPERATION  cet été en Avignon, j’avais remarqué que sur la scène il ne se passait pas grand chose, que le texte n’était pas terrible, que les “signes du cérémonial montré étaient trop ésotériques pour être populaires.  Mais dans la petite salle du CHÊNE  NOIR , l’apport musical inestimable aidant, j’avais été au sens propre du mot ENVOUTÉ.
    Or, dans la grande salle de la Cité U dont nous connaissons l’ingratitude, le phénomène ne joue plus de la même façon, malgré un potentiomètre poussé au maximum. La musique reste le grand élément positif du spectacle: cette improvisation est très remarquable.
    Mais dans ce grand cadre, le RITUEL un peu lent, confus, prend  de l’importance et l’ensemble ne passe pas très convainquant. Ca fait “jeune”, pas très élaboré, pas très mûr, finalement guère agressif, pas “agitateur”, trop esthétisé pour être vraiment politique, pêt de braves petits mécontents de province qui ne savent qu’inventer pour se faire  remarquer mais ne dérangent en rien les assistants. Les “prises de position” affichées à la porte, l’ordre formel et appliqué de ne laisser entrer  aucun retardataire, un certain genre de vie selon lequel la troupe  se réunit dès la fin de la représentation pour discuter “entre soi” au moment où les visiteurs se pointent font un brin prétentieux. Ces moufflets ne se prennent sûrement pas pour de la merde de linotte et ils ont l’assurance de soi un peu trop voyante.
    Reste que c’est quand même très bien  replacé dans le contexte d’une équipe toute fraîche émoulue des rives duRhône et surtout PROMETTEUSE “

J’ai été triste, plus tard, de découvrir que Gelas, devenu directeur d’un théâtre permanent d’Avignon, s’était assagi. il s’est mis peu à peu à y programmer des choses de bonne tenue, mais pas dangereuses. Le Théâtre du Chêne noir fait aujourd’hui partie de l’institution avec la caution fidèle d’une municipalité de droite

RETOUR à la ROUTINE

     Le théâtre de Plaisance, comme beaucoup d’autres petits lieux créatifs parisiens a disparu. c’est là que j’étais le ...

26.XI - En ai-je vu durant ma vie déjà longue des UBU ROI petits et gros, filiformes et laids, signifiants contestataires ou esthétisés, divertissants ou stylisés, révolutionnaires ou mystifiants, en français, en arabe, en tchèque, en serbo-croate ou en jargon hispano-gaulois. C’est que l’oeuvre de Jarry est une proposition suffisamment floue pour qu’un metteur en scène y voie et y projette SES préoccupations au travers d’un spectacle qui de toute manière sera mouvementé, vivant, choquant, agressif. En somme, je n’ai jamais vu quelqu’un monter UBU ROI avec l’authentique souci de SERVIR Jarry. Or, c’est peut-être ce qu’a voulu faire Letiec dans la version qu’il donne au théâtre de Plaisance sous le pseudonyme de Guénolé AZERTHIOPE  et le label du PHENOMENAL THEATRE. En tout cas il n’a pas mélangé les Ubus comme d’autres les Oedipes. Il a  présenté l’ouvrage tel qu’il fut écrit, avec quelques coupures, et peut-être est-ce pour cela que l’ANECDOTE contée m’a pour la première fois paru claire.
    Quant au contenu de cette pièce, il laisse chacun libre d’y voir ce qu’il désire.
    Le Tiec prend le parti d’estimer que ce  C0NTENU est creux, vide, pure spéculation, (je n’invente pas : il l’explique dans le programme) et de JOUER LE CONTENANT. Non seulement ce n’est point sot et sans doute est-ce honnête, mais c’est EFFICACE : la troupe s’en donne à coeur joie, active, drôle, submergeante. Des projections en contre-point  ajoutent au spectaculaire. Si le CONTENU est vide, par contre le plateau est plein d’un mouvement sans répit, d’une liberté dynamique... Quand je dis “le plateau”, c’est une façon de parler, car Le Tiec a tracé autour des spectateurs  des itinéraires submergeants. L’équipe technique (à vue si on se retourne) fait ses commentaires à haute voix, pas toujours de bon goût : c’est un peu vulgaire comme le sont les acteurs eux-même et spécialement la mère Ubu ... mais qu’importe ?
    Le spectacle finit en apothéose par l’aspersion des spectateurs dont certains jouissent de parapluies protecteurs, mais pas tous! On passe sur cette concession à la provocation bon enfant au titre de la gratuité de ses motivations.
    Finalement, somme toute, ce refus de se servir d’UBU ROI comme généralement aux fins d’avoir l’air courageux sans danger revient à jouer la RECUPERATION de Jarry. C’est en quoi cet UBU est l’anti-Barrault qui, lui, tente pathétiquement de faire croire le contraire. C’est une démarche de REFUS DE JOUER LE JEU qui comporte peut-être son ferment.
    Quoique cela n’ait aucun rapport, cela a une parenté avec ce que je détectais déjà ailleurs dans d’autres non propositions : il y a peut-être là une ligne de force qui aboutira un jour au NON THEATRE sur une NON SCÈNE comme d’autres ont abouti au carré blanc sur fond blanc en peinture. A suivre”

 
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 14 avril 2007
“28.XI -  Il est bien difficile, au sortir de Ô ! AMERICA (conçu et monté par Antoine Bourseiller, de ne pas faire une critique d’humeur et même de mauvaise humeur: tant il y a scandale à ce que tant d’argent ait été dépensé par l’Etat pour que le PRIVILÉGIÉ Bourseiller nous livre ses impressions  au premier degré de touriste  petit bourgeois français aux Etats Unis. CA N’EST PAS PLUS PROFOND QUE “LE PROFESSEUR BUISSONET EN AMERIQUE”,  MAIS DU MOINS ANDRÉ FRÈRE ÉTAIT -IL SEUL - ET MODESTE - SUR LA SCÈNE ... ET DU MOINS AVAIT-IL DE L’HUMOUR.
Car non seulement la vision de Bourseiller est superficielle, mais elle n’est pas drôle.
C’est qu’il se prend au sérieux, notre génie: Paris, après Marseille qui a gobé l’imposture n’a qu’à bien se tenir, bien écouter, bien approuver, bien applaudir. Après les réactions diverses et molles du tout Paris convié hier soir, il exposait à Gilles Bernard que le coupable de cet évident échec ne pouvait être que l’édifice “THÉÂTRE DE FRANCE”. Quelques autres explications étaient recherchées par quelques petits groupes d’”amis” (dont je fus un moment, bien content que des gens plus importants que moi tiennent le crachoir) SAUF LA SEULE : que ce spectacle est prétentieux, d’un mauvais goût effroyable, OCTROYANT sententieusement une pensée dont l’exiguïté éclate, ININTELLIGENT, NE VAUT RIEN!
Certes c’est spectaculaire. Un excellent orchestre Pop égaye les sens. Il y a des éclairages violents et coloriés, du métal Gustinesque, un aspect super-revue (où manque pourtant la NUDITÉ cependant ESSENTIELLE si on veut survoler l’Amérique contestatrice actuelle) . Mais tout cela est creux. Ce n’est pas parce que les gens se contorsionnent sur une scène  tandis que sont débités les titres des articles dont chaque semaine l’EXPRESS et l’OBSERVATEUR nous gavent que pour autant l’Amérique nous est révélée. La vision de Bourseiller n’est ni aigüe, ni profonde, ni même personnelle. Elle révèle qu’il est sot, aveugle, conventionnel. Son montage est MONDAIN. Ce ne serait pas grave s’il n’était condescendant et ONÉREUX!
Trois moments se détachent en positif de ce fatras  qui dure 2h30 sans entr’acte :
La scène du procès des Black Panters
Le montage photo sur l’homme du pont de Brooklyn
L’allégorie des eunuques noirs
Ce sont trois numéros.
    Le dernier texte est de E. Cleaver, donc pas de Bourseiller. Il est plaqué entre deux séquences et détonne tellement par rapport au “style” de l’ensemble qu’il parait longuet.
Le premier est une simple traduction des minutes du procès  fameux de Chicago. C’est fantastique, mais pas de Bourseiller. Tout au plus peut-on dire qu’il a eu le courage de porter à la scène ce document,  mais n’avons-nous pas en France des procès tout aussi honteux qui nous touchent de plus près ? Ô vertueuse FRANCE qui, sur la scène de l’ODÉON stigmatise les moeurs de la justice américaine!
Le deuxième est un montage photos réalisé par un photographe New-Yorkais, donc pas par Bourseiller.
    SES textes à LUI, eux, oh là là! quel langage puant et vaniteux! oh là là quel allégorisme!
    Je ne suis pas content : est-ce que ça se voit ? Je pourrais énumérer encore bien des sujets de fâcheries mais ça suffit comme ça.
    Med Hondo est très bien : il faut le dire.”

Je crois qu’on commençait à se dire qu’une soirée au théâtre ne justifiait pas forcément qu’on s’asseoit dans un fauteuil pendant trois heures. En 1959 j’avais été  par interim le responsable d’un théâtre disparu de la rive gauche : le théâtre de Lutèce. Son directeur, Bernard Jenny, happé par le service militaire obligatoire qui n’avait pas encore disparu, m’avait demandé de le remplacer provisoirement.  J’avais concocté une programmation superbe :
Les sublîmes VINGT ET UNE SCÈNES DE COMÉDIE d’Alain … et, révélation,   LES TAMBOURS DANS LA NUIT, de Brecht, que personne n’avait jusque là montrés. Impardonable, je n’avais pas vérifié si André Steiger, qui m’apportait ce spectacle, en avait  obtenu les droits. Deux jours avant la première, guillotine : Les éditions de l’Arche, dépositaires de  la pensée de Brecht  en langue française, interdisent qu’on joue cette œuvre « de jeunesse » que les héritiers, selon André Voisin,  ne souhaitaient pas voir passer à la postérité. Catastrophe, j’ai dû annuler la générale, rembourser les billets déjà achetés. Il ne m’est pas venu à l’idée de présenter les textes d’Alain, qui à eux seuls, duraient une petite heure.   J’aurais été traité d’escroc. Une soirée au théâtre se mesurait au poids du temps passé. Les temps ont bien changé ensuite …  Mais ce n’était pas encore le cas le …

29.XI - La COMEDIE FRANCAISE est une maison qui a le sens de la durée que doit avoir un spectacle. On y va pour assister à la “nouvelle présentation” de GEORGES DANDIN qui a fait grand bruit et suscité des polémiques, et il faut se taper en lever de rideau IL NE FAUT JURER DE RIEN tout entier, dont c’est aussi une “nouvelle présentation”!
    Arbitrairement réunies dans une même soirée, les deux mises en scène rajeunies ne se ressemblent pas. On croit assister à deux spectacles dont chacun est un tout en soi.
    L’un est effroyablement conventionnel, vieux d’esprit, décoré par Jacques Marillier  d’une manière incroyablement laide type tournées Baret. C’est le Musset imaginé par le pédéraste Michel Duchaussoy. Il n’y a rien à dire de cette poussière mal balayée si ce n’est que Mademoiselle Catherine Salviat y joue Cécile d’une façon charmante, vive et spontanée.
    L’autre est remarquable : le souci de renouvellement de GEORGES DANDIN par Roussillon est digne de la confrontation avec les plus grandes recherches faites sur ce texte riche.  Car l’oeuvre est repensée AU FOND. On ne retrouve dans la représentation aucune habitude. Le contexte historique est objectivement décrit sans qu’il ait été fait appel au concours de quelque figurant que ce soit. Le payson Georges Dandin y est montré comme une victime des nobles, mais Roussillon n’en n’a pas fait pour autant un personnage devant jouir de nos sympathies et pitiés. Ce riche propriétaire terrien s’est à l’évidence ACHETÉ une fille de la noblesse déchue du coin sans son consentement. , COMME IL AURAIT ACQUIS UNE VACHE! Angélique n’est donc pas la salope de la convention mais une gamine désespérée  qui a été VENDUE, une ESCLAVE qui se bat pour avoir quand même malgré ses chaînes quelques instants de bonheur.
    Cette façon de lire la pièce refuse donc deux conventions:
    Celle de la FARCE, désamorcée (et à la COMEDIE FRANçAISE c’est déjà très bien) : on ne rigole pas à ce DANDIN là. Il est noir, dramatisé, ce qui n’empêche pas qu’il vous arrache parfois un vrai rire justifié qui ne soit pas mécanique, et dont on n’ait point à avoir honte.
    Et aussi la convention nouvelle depuis la revue THEATRE POPULAIRE d’une classe sociale ayant raison par rapport à une autre: la lutte des classes est ici montrée à tous les degrés, et la VRAIE victime, c’est Colin, qui couche dans la grange et doit à 4 heures du matin, sans regimber, partir sous la menace des coups quérir pour son maître d’autres privilégiés.
    Et en même temps il est montré comment tout privilège porte en soi ses germes d’auto-destruction.
C’est donc un grand spectacle POLITIQUE en même temps qu’un spectacle de GRANDE politique.
    Vous me direz bien sûr que tout ça, ça n’est pas d’aujourd’hui. Certes. Mais enfin utiliser un classique de cette manière, en retrouvant des PERMANENCES, ce n’est pas dangereux pour nos temps actuels, mais c’est VALABLE puisqu’il s’agit d’EXPOSER et non de DÉNONCER un mécanisme que nous retrouvons DIFFÉRENT mais identique de nos jours.
    La philippique de Michel Droit  contre cette vision sur FRANCE INTER  un matin m’avait alerté. Les défendeurs du capitalisme ne s’y trompent pas!
Il faut espérer que dans ses tournées internationales la COMÉDIE FRANCAISE emmènera ce DANDIN neuf et intelligent.
    J’ai apprécié le sérieux de la troupe, qui, Robert Hirch en tête, jouait remarquablement pour le public du samedi soir (salle bourrée) comme elle l’eût fait un jour de générale , sans l’ombre d’une complaisance ou d’un décalage. Il est vrai que le metteur en scène, qui joue Lubin fait partie de la distribution et est donc là tous les soirs!”

10.XII - Je m’attendais à tout en entrant respectueusement dans L’ESPACE CARDIN sauf  à retrouver le bon vieux théâtre des Ambassadeurs presque comme en mon souvenir de jeune étudiant fauché payé pour faire la claque à Madame Alice Cocéa  il était resté. D’accord, on l’a repeint de crème vif alors qu’il était jaunâtre. Cela lui confère un côté clinique de nouvel alloi. D’accord on a changé les fauteuils. On les a remplacés par des espèces de machins qui vous coincent les fesses dans un angle aigu si bien qu’à moins de n’être rebondi comme les négresses d’Océanie on s’en tire avec un mal de reins remarquable.  Mais on n’a pas modifié la pente de la salle, et on continue comme jadis à voir surtout en guise de spectacle la tête de son voisin de devant. Et surtout, d’accord, on a aggrandi le cadre de scène et posé un proscénium. Ainsi le plateau est-il fort beau dans le style désormais traditionnel des Maisons de la Culture. Mais c’est un plateau classique. Le rapport scène-salle n’est ni neuf ni différent ni quoique ce soit. Alors “ESPACE”, qu’est ce que ça veut dire? Attendons que les lieux soient tout à fait ouverts. La révélation viendra peut-être avec la deuxième salle qui nous est annoncée. Pour l’instant, hors le théâtre ci-dessus décrit, il n’y a que l’ancienne circulation foyer - escaliers qui existe rajeunie dans le style du cinéma Concorde. Des sièges et des objets snobs mais beaux y caressent l’oeil de même que ces jeunes éphèbes vêtus très simplement en pantalon moulant - pull over qui vous accueillent au vestiaire et aux points névralgiques tels que contrôle, toilettes etc ... Ephèbes dans la salle, éphèbes sur la scène, je ne crois pas avoir vu dans cet “espace” un seul mâle hier soir. Je ne parle pas des spectateurs bien sûr ... encore que même de ce côté là  hum! hum) ... enfin passons.
    A propos, il y avait aussi un spectacle :
“Un jeune homme dont la soif d’amour absolu fait de lui un étranger au monde des adultes, est entraîné par une farandole cocasse de personnages”, ai -je lu dans le programme coquet et gratuit. JE FUS CET ENFANT-LÀ est une” fête musicale” conçue par Yan Brian au départ de quelques textes de Vitrac. Donc un montage autour d’une oeuvre. C’est décidément un genre à la mode, hybride. En motivation cela rejoint le JARRY de Barrault, mais ce spectacle-là est moins intelligent. Par contre, en tant que fric jeté par la fenêtre il rappelle O AMERICA, et là en plus intelligent. Et puis c’est du fric privé, pas vrai, et s’il plaît au prince Cardin d’en faire un usage stupide, c’est dommage pour les petits Pakistanais  et regrettable pour Christian Dente qui pendant ce temps-là est foutu en faillite, mais ce n’est pas SCANDALEUX. Jusqu’à un certain point on peut même dire que ce clinquant a fait vivre et nourri encore de nombreux prolétaires. C’est autant de récupéré par le peuple en attendant que la révolution nous balaye tout ça.
Mais ce spectacle, me direz-vous ? Ben quoi ? Qu’est-ce qu’ils ont tous ? C’est mineur, gentillet, édulcoré (ô Vitrac!) , désamorcé, dépolitisé, gratuit, mais c’est vivant: il y a du rock, de la chanson de charme, de la couleur, de la chorégraphie en collant académique couleur chair (MYTHUS et SEXUS n’ont pas passé la Seine et moi je ne peux plus du tout supporter la fausse nudité). Il y a des projections. C’est du spectacle total, en somme, une revue. Ramené à son juste niveau, ça vaut bien ce que je voyais au Gaumont Palace  entre les actualités et le grand film quand j’étais petit sous le vocable : attractions.
Maintenant que ce soit comme l’écrit Pierre Cardin “un événement où se confondent la poësie, la musique et la danse” alors là, il pousse un peu notre génie de la haute couture.
Mais n’a-t-il pas été trahi pas ses petites mains?

    Faut-il tout retranscrire. Je vois que le 10 Décembre j’ai assisté au théâtre Gramont (aujourd’hui  tellement disparu qu’on n’en devine même plus qu’il ait pu  exister) à un très plaisant spectacle “dense en poësie, riche en fantaisie, humour, gaîté et parfois mélancolie qui s’appelle POURQUOI T’A FAIT CA ? “ et qui est composé de sketches proposés par Philippe Avron et Claude Evrard. Mais ce sont des petits morceaux dont chacun est un tout en soi. La seule continuité vient de la création par les deux compères d’un certain univers. C’est charmant de gentillesse et de modestie. Mais ce n’est pas du “théâtre”.  Or en ce temps-là j’étais “théâtre tous azimuts” ainsi qu’en témoigne le compte-rendu suivant :

12.XII - Alfred Adam, Daniel Gélin, Anne marie Coffinet, Martine Sarcey en tête d’une distribution des plus solides groupant en tout 24 artistes, ce n’est pas un spectacle de boulevard ou du théâtre de la ville : c’est LA FUITE de Boulgakov, adaptation d’Antoine Vitez, mise en scène de Pierre Debauche. C’est la première production 70 / 71 du théâtre des Amandiers de Nanterre. Une entreprise de qualité faite avec soin, talent, intégrité et foi, et pourtant une entreprise inutile. Parce que le sort de ces dirigeants de la Russie blanche qui fuient la Russie soviétique n’intéresse plus grand monde en ce bientôt 3/4 de XXème siècle. Ou plutôt, ils auraient pu nous concerner, nous Français du post-gaullisme, s’ils avaient atteint une dimension rejoignant l’universel. Ou encore si, terriblement typés, situés tels des héros de Gorki, ils avaient par repoussoir été en quelque chose signifiants pour nous. Mais point. Bourgakov nous montre une juxtaposition de cas, sans doute historiques, mais particuliers.
Est ce son texte, sa mise en scène probe et sage ? La fresque épique de cette fuite vue à travers huit “songes” n’est pas cataclysmique. On ne sent pas souffler le vent de la mort et de la détresse. La Révolution reste abstraite et lointaine, même si quelques roulements de canon veulent l’indiquer. Faune antipathique : seuls seront récupérés sur la fin les 3 personnages qui choisissent de rentrer en URSS après une heure et demie de “mauvais rêves”, (d’où je pense, ce découpage en 8 songes) mais ce n’est pas la réflexion qui les y incite. C’est l’élan du coeur vers la patrie. Je comprends que Staline ait jugé ce texte pernicieux puisque, quoi qu’il nous brosse de l’émigration un tableau peu enviable, le bolchévisme ne cesse d’y être présenté comme un épouvantail sous le prétexte d’être vu à travers le prisme déformant des yeux de ces gens-là.
    Quoi qu’il en soit, le théâtre ne me paraît  guère convenir à LA FUITE. J’imagine ce que pourrait être une super-production au cinéma. La folie s’y fût donnée libre cours tandis qu’ici  le NON génie éclate.
    Dans un dispositif beau, astucieux et polyvalent de Jacques Noël, les “songes” se succèdent en tranches théâtrales réalistes. Jamais rien ne décolle, nonobstant des instants de fantaisie  telles les métamorphoses de l’impénétrable qui font hurler de rire les intimes d’Antoine Vitez, et  les gags qui surgissent d’autant plus comme des coups de tonnerre que l’ensemble est terne.
Hubert Deschamps que j’ai omis de signaler dans mon générique des vedettes campe avec talent le personnage de Korsoukhine, une franche salope qui se signale par une spéciale dégueulasserie dans un monde fait uniquement de crapules.

    Pour l’anecdote, je relaterai qu’il avait un moment été question que je renoue à l’occasion de ce spectacle avec ma vocation de comédien. C’est ce rôle là que, selon Antoine Vitez et Pierre Debauche moi seul dans Paris pouvait le jouer tant j’étais à leurs yeux dans la vie ce personnage. Mû par l’instinct de conservation j’avais refusé sous des prétextes divers cette offre empoisonnée. Les gaillards insistaient pourtant en m’expliquant qu’il fallait lire la dimension du personnage au troisième degré qu’il fallait en avoir la lecture à travers l’oeuvre entière de Bourgakov. Ouiche!
Peut-être ai je eu tort: une carrière de troisièmes couteaux aurait pu s’ouvrir pour moi au théâtre, voire au cinéma si d’aventure un Godard ou un Truffaut était passé par là.

15.XII - Le pauvre Touchard a convié en son Conservatoire National d’Art Dramatique le pauvre tout Paris à une soirée en l’honneur du pauvre Ministre récemment décédé Michelet. On jouait à cette occasion un montage appelé PAUVRE RUTEBEUF fait de poêmes du temps de Saint-Louis. Pauvres élèves qui s’exprimaient sur un ton constamment faux et dans un style que je croyais enterré. C’était d’un triste! Heureusement la pauvre Laurence Bourdil que j’avais emmenée parce qu’elle avait du vague à l’âme m’a égaillé de quelques chuchottements  auxquels mon autre voisin, un haut fonctionnaire du Ministère, Lecannu, a profité sans respect pour le grand homme à qui on rendait hommage. Antoine Vitez rasait le mur.”

     LE VIEUX COLOMBIER

 C’était un lieu mythique qu’un imbroglio juridique entre deux prétendants propriétaires avaient conduit à la décrépitude (je crois qu’il pleuvait sur le jeu d’orgue lorsque les intempéries sévissaient)
Or, la comédienne Marthe Mercadier qui m’avait pris en amitié( Je dis bien en amitié, rien d’autre, un peu comme ce sera plus tard le cas avec Madona Bouglione). s’était lancée dans l’ aventure intrépide de reprendre en main ce théâtre et elle m’avait offert dans les lieux un   bureau parce qu’elle souhaitait que je l’aide dans sa programmation.
 Je me suis  prêté à cette expérience, Je crois me rappeler que j’avais investi le hall avec des petites performances légères. Et surtout, je lui avais apporté un dialogue avec Ellen Stewart qui, avec la MAMA représentait  à New York une forme d’ avant-garde contestatrice en voie de disparition prochaine mais pas tout de suite et en tout cas déjà édulcorée.

Ces dames avaient sympathisé et avaient des grands projets qu’elles croyaient artistiques mais qui étaient surtout commerciaux.
 
“... Le premier spectacle de la ETC COMPANY OF LA MAMA était composé de deux pièces : “THE ONLY JALOUSY OF EMER” (Yeats) ... “RENARD” (Strawinsky) Maintenant j’ai lu les “grandes critiques”, me voici donc encore plus en difficulté pour être objectif. Il est sûr qu’il y a lieu d’applaudir à la PERFORMANCE. Ces acteurs parlent, chantent, dansent, font des claquettes, les musiciens sont, paraît-il, comédiens aussi. Ce qu’ils montrent est professionnel, plein d’aisance dans une rigueur admirable. Les rares français de la profesion s’en donnent à coeur joie pour dire “qu’on est incapable d’atteindre à ce niveau” etc... et tutti-quanti. Ces démissionnaires m’emmerdent: c’est une question de travail. Qu’attendent-ils pour relever le défi? C’est comme si après Zatopek, tous les coureurs du monde avaient décrété que ça n’était plus la peine de courir en compétition.
Donc, c’est une équipe de premier ordre que nous a dépêché Ellen Stewart. Mais, il faut bien le dire, avec un programme purement divertissant, sans histoire, parfait pour les fêtes, et des mises en scène quelque peu conventionnelles, surtout celle de Yeats. D’accord, c’est beau, d’accord, il y a des idées  d’éclairage et de brouillard  tout à fait convainquantes. D’accord c’est bien chanté? Mais on est à l’opéra et c’est visible.  Et c’est certain, il m’est revenu à certaines attitudes, à certains accents, des souvenirs du temps où à Sarrebrück je fréquentais assidûment le Stadttheater: ça n’était pas tellement autre chose.
RENARD, grâce à l’apport des claquettes qui donnent à tout mouvement un merveilleux côté aérien, est plus original. En tout cas c’est très agréable, mais enfin c’est une pochade sans contenu visible, une joyeuseté à consommer. Enfin l’Amérique de gauche nous rassure: ni nudité, ni contestation, la QUALITÉ FORMELLE devient son objectif. VIVE donc cette MAMA qui nous change du LIVING, du BREAD AND PUPETT et même de la NEW TROUPE!  Ca va marcher du tonnerre, faire beaucoup de fric! Marthe Mercadier vient au bon moment cueillir ce bon grain qui nous vient du nouveau monde. Elle a de la chance. Tant mieux pour elle et son VIEUX COLOMBIER qu’elle rouvre ainsi avec l’approbation générale. Ils ne se droguent même pas, ses invités. Ils sont sages et ils répètent toute la journée. Monde en vase clos, monde d’artistes, ils sont CULTURISATEURS. Somme toute ils sont venus donner une leçon aux masses. Au boulot les gars: arrivez à ça et je vous promets des recettes: ça vaut le coup, non ?”

 LA ROUTINE, SUITE
 
23.XII        “Donc, voici ce que j’ai compris,moi l’ignare, l’inculte ès CLAUDEL.
        Pendant une heure, ils sont tous là à se lamenter autour du vieux Roi. Le messager va arriver. Ils ont sûrement perdu la bataille. Le messager arrive. Ils ont gagné la bataille grâce à TÊTE D’OR, un jeune homme joufflu aux abondants cheveux noirs frisés (Delis Llorca). Alors, pendant un quart d’heure, ils se réjouissent.
        Cependant, il y a une étrange affaire entre Tête d’Or et un nommé Cébès qui sedit aussi femme.Là je n’ai rien compris mais j’ai dormi un peu.Il m’a semblé que Cébès mourait.
        Entr’acte de cinq minutes. On n’a pas le temps d’avaler un viandox.
        La bataille gagnée a donné la grosse tête à Tête d’Or. Il tue le vieux roi et prend sa place au cours d’une longue scène où s’expriment la veulerie et la lâcheté des courtisans. Il chasse aussi la fille du roi, héritière légitime.
        Mais il avait gagné une bataille, pas la guerre! L’ennemi (le même ou un autre) revient en force. Tête d’Or est blessé à mort. C’est trois quart d’heure avant la fin et à, partir de cet instant il n’en finira pas de mourir. Comme la fille du roi d’ailleurs, pour laquelle il se met sur le tard à éprouver un sentiment qui commence par la pitié (il lui a filé un quignon de pain parce qu’elle crevait de faim dans la  foret), mais ces choses là en marche, allez donc les arrêter. Sentiment partagé du reste: La jeune fille a été clouée à un arbre par un méchant prolétaire qui lui reproche sa condition. Tête d’Or la décloue. Trop tard, elle est exangue. Mais elle aura le temps de dire son amour à Tête d’Or avant d’expirer, juste après lui.
        L”ensemble dure 3h05. Faute d’un programme et de culture,je suis incapable de dire si c’est historique ou imaginé, et à quelle époque ça se situe : Oscur moyen-âge ou antiquité préhistorique? Je m’en réjouis:ainsi ai-je pu rendre compte du spectacle comme si j’étais un spectateur moyen. Le style claudélien m’a agacé, comme d’habitude, texte mal en bouche théâtralement et bourré d’images étranges.
        Ce spectacle a déchaîné l’enthousiasme de nos critiques. Il faut dire que c’est bien joué et monté avec soin.Sans doute Llorca a t’il su éclairer l’anecdote autant qu’il était possible et créer le mouvement. Surtout en deuxième partie. Je pense qu’il a été désservi par l’étroitesse du plateau de la salle Aydar. Sans doute une dimension de grandeur tragique est elle estompée au profit d’une impression de mélodrame. Je crois qu’une grande salle supprimerait les envies de me marrer que j’ai eues  par moments, mais ce n’est pas sûr car ce qui m’a manqué, ce fut de sentir des hommes derrière ces héros. auxquels je suis demeuré foncièrement étranger, pour ne pas dire allergique.
        Où sont les problèmes de notre temps dans cette histoire ? De même où sont les préoccupations de nos jeunes metteurs en scène dans ce montage classique épris de grandeur et de rigueur? Ce ne sont pas quelques cuisses nues d’adolescents, quelques passages par la salle, et quelques prises de positions qui rappellent opportunément la présence d’Hermon dans la distribution qui changent quoi que ce soit au côté traditionnel de ce spectacle académique, frais émoulu des traditions de la compagnie Barrault, et qui manque peut-être, quoique bien interprêté, je l’ai dit, de monstres sacrés. Arlette Bonnard en fille du roi tient là son meilleur rôle depuis que je la connais.”

24.XII -    “Disons le tout de suite: Maria Machado est très bien dans “MASSACRONS VIVALDI” de David Mercer, adaptation de Roland Dubillard, qu’elle joue à l’ÉPÉE DE BOIS aux côtés de Bernard Fresson, Lucienne Hamon et Roland Dubillard.Pièce très britannique dont l’exhumation correspond à un geste de Maria envers son ancien amant.
        “MASSACRONS VIVALDI” se présente comme ce qu’on pourrait appeler une pièce de NON BOULEVARD. En ce sens qu’elle a tous les aspects d’un vaudeville, mais un vaudeville où tous le monde serait au courant de tout et où l’escapade adultérine est loupée. On rit beaucoup. C’est truffé de mots d’auteur, mais l’atmosphère de cette joute à quatre baigne dans la mélancolie. Ces êtres essayent de vivre une morale différente faite de complaisance et de résignation, d’ennui et de non conviction.Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est une oeuvre qui ne laisse de place ni à l’enthousiasme ni à l’exaltation. Une oeuvre de profonde désespérance sous des dehors pudiques. C’est aussi une oeuvre classique quant à la forme:bourgeoise, c’est l’état d’esprit d’une classe qu’elle exprime, situé dans le monde des employeurs petits et grands où les rapports de force troublent les impulsions sentimentales et sexuelles.
        Quelle est l’importance du coup de patte de Dubillard? C’est difficile à décoder mais il y a rencontre, c’est certain, d’univers.Mercer va moins loin que le Dubillard de LA MAISON D’OS et il est plus pessimiste DÉFINITIVEMENT. Chez lui, pas d’ouverture en happy-end. “On continue”, comme chez Sartre et ce n’est pas gai. Mais l’univers est le même en simplement plus cartésien.

        “Ce non cartésianisme de Dubillard éclate dans la deuxième pièce présentée : “LES CRABES”, complètement de Roland, celle là, et presque surréaliste en ce sens que les personnages y évoluent par glissements et non par enchaînement logique, et que le monde décrit est “dingue”, c’est à,dire échappant aux règles du raisonnable. La référence au contemporain, à sa violence, à son goût de la mort est elle même farfelue. Cette irrationnalité désarçonne certainement bon nombre de ceux qui avaient goûté au non boulevard que j’ai dit, c’est à dire du presque boulevard quand même. Il y a une facilité chez Mercer  qu’on ne retrouve pas chez Dubillard livré à soi-même. Ce qui n’exclue pas les facilités, calembourd, grosses blagues dont notre auteur facétieux est coutumier. Il se livre en tant qu’acteur à un numéro assez époustouflant.
        Bref, cet “éloge de la folie” qui débouche sur un assassinat à la mitraillette perpétré par des parodies de CRS est sans doute de la veine du grand Dubillard. Mais il faut faire un petit effort pour s’en rendre compte et le trop aisé Mercer en première partie ne constitue peut-être pas le faire valoir idéal.
        Un spectacle qui vaut le dérangement, en tout cas!”

26.XII        “Tout aussi dépolitisé qu’ EMER.RENARS, le second spectacle de la ETC COMPANY OF LA MAMA, “CARMILLA”, est d’un point de vue esthétique comme sous l’angle de l’efficacité tout à fait remarquable.L’excellent critique qu’est Jean Jacques Gautier y a détecté un oratorio, laissant honnêtement sous entendre à ses lecteurs du FIGARO que deux dames assises chanteraient  avec des musiciens de chaque côté, et que ce serait tout. En effet,c’est bien cela, sauf que les lumières sont fabuleuses, sauf qu’un décor en light-show ponctue et commente l’action, lui conférant une atmosphère d’un prodigieux envoûtement,fidèle à l’oeuvre, sans gratuité, à son service. Sauf que les deux chanteuses vivent admirablement leurs rôles. Bref pour Gautier, mise en scène veut dire mise en place et celle ci lui a semblé trop statique. Moi je dirai qu’il est fantastique  d’avoir su dépouiller la mise enplace au point qu’il soit devenu inutile de faire bouger les gens. Et si Gautier s’est ennuyé, c’est bien triste pour lui. Et s’il n’a pas compris ce qui se passait, c’est qu’il est fort con. Mais est-ce une découverte?”

        Un petit commentaire à la suite de ce pamphlet d’humeur. En ce temps là, les critiques des quotidiens essayaient encore de rendre compte de toutes les créations. Une avant première parfois dénommée “couturière” annonçait l’arrivée dans un théâtre d’un nouveau spectacle. Les photographes y étaient admis. Le lendemain il y avait la “générale” avec au premier rang les dessinateurs et derrière eux en rang serré les critiques, untel avec son épouse, untel avec son ami, unetelle avec ses lunettes. Je ne vous raconterai pas l’angoisse des comédiens qui allaient se produire devant ce parterre de juges, souvent paradoxaux, car pour beaucoup il ne s’agissait pas de raconter scrupuleusement ce qu’ils allaient voir et entendre, mais de faire oeuvrette originale  autant que possible différente de celle que pondrait leur voisin.
        De toute manière,le temps allait bientôt venir où les grands critiques négligeraient de se déranger pour des réalisations de jeunes compagnies. Leur calendrier était fait à l’avance avec les manifestations annoncées dans les théâtres Nationaux, au boulevard, et dans quelques lieux périphériques très ciblés. Ils n’avaient plus le temps d’aller à la découverte de l’insolite, d’autant plus que la place réservée au théâtre par les rédacteurs en chef allait chaque année s’amenuiser.  On peut tout de mêle citer LIBERATION qui a laissé dans ses pages plus de place à la culture que les autres.

TOUJOURS LA ROUTINE

27.XII        “LES ÉVASIONS DE MONSIEUR VOISIN”, pour un montage collectif dû à cinq auteurs de l’AQUARIUM est un spectacle très bien structuré. On sent que le travail de répétition a été mené avec lucidité, que la troupe a accepté une discipline, chacun rangainant ses complaisances au profit du rythme de l’ensemble. Apparement cette équipe se comprend et s’estime mutuellement car c’est à une vraie pièce qu’elle convie ses spectateurs  avec des moments drôles et des instants poëtiques, une vraie pièce qui a une ÉCRITURE. Le style manque un peu au niveau de la représentation: quelques longueurs, des scènes qui ne sont pas de la meilleure veine, mais le POSITIF l’emporte très largement, et c’est un très bon spectacle que j’ai vu ce Samedi après midi mêlé à 23 autres égarés! Cet horaire (15h) et ce lieu, L’ESPACE CARDIN désservira sûrement le succès. Ce HAUTE SURVEILLANCE collectif n’y respirera pas à l’aise. Il s’adresse à des audiences de gens modestes et nombreux. Jecrains que ce ne soit pas le cas.
        ça se passe dans une prison sans gardiens. Un détenu fait les tâches policières. Les murs empêchant la liberté sont imaginaires. Un honnête comptable y est enfermé, apparemment pour avoir vu sur la plage des hirondelles qui étaient des poulets. Une organisation intérieure faite de violence et de cruauté le terrifie, mais, INTÈGRE jusqu’au bout des ongles, Il fait face aux assassins, proxénètes et autres escrocs.Il y a même un “arabe”, un chef et un caïd.
Voisin, car c’est le nom du comptable, a un double qui est son antiface. Ce ZINZIN fera tout pour que son autresoi-même s’évade. Il ira jusqu’à détruire la prison. Mais l’esclave de la société appellera à cemoment la police et les honnêtes gens à construire d’autres prisons.
        Oeuvre hautement symbolique, on le voit: la prison c’est le carcan dans lequel nous vivons. Voisin, c’est la majorité silencieuse qui forge constamment ses propres chaînes et qui, après la révolution qu’est la destruction de la prison, n’aura de cesse que de se trouver un petit  cachot individuel. Mais Zinzin, le perturbateur, l’anarchiste, c’est aussi Voisin, donc chacun de nous possède en soi un ferment révolutionnaire et c’est évidemment une très juste vision de l’occident chrétien et de son humanité aliénée par les “vertus” que lui ont inculquées les possédants du système. La pièce ne conclut rien. Que conclure d’ailleurs ? La MORALITÉ est sans proverbe final. Ce serait prématuré”


31.XII        “Deux choses sont sûres en tout cas: la première, c’est que quand le public veut aller quelque part, rien ne l’arrête. Par le froid qui règnait hier soir, je m’attendais à trouver peu de monde à la CARTOUCHERIE de VINCENNES, perdue au milieu du bois, isolée comme un igloo dans la neige fraîche, d’accès périlleux sur des routes verglacées, sachant de surcroît comme tout le monde que le chauffage de la salle était défectueux. Eh bien c’était bourré, je ne dirai pas comme un oeuf, le lieu est extensible, mais plein, vraîment plein, très plein.
La deuxième c’est que je finis BIEN cette année du point de vue de mes visites aux théâtres, car “1789” d’Ariane Mnouchkine et du THÉÂTRE DU SOLEIL est un REMARQUABLE spectacle. Après MONSIEUR VOISIN, 1970 s’achève donc sur un montage collectif réussi. Les balbutiements terminés, le genre acquiert donc à mes yeux droit de cité.
        Fresque historique retraçant ffectivement les événements de l‘année 1789, le spectacle a le mérite d’éclairer de façon aveuglante l’aspect bourgeois de la révolution, et de montrer comment le peuple n’en a tiré d’avantages que pour autant qu’il soit passé à l’action directe DANS LA RUE. Sous couvert de montage éducatif, c’est un authentique APPEL à la violence actuelle. En cela, c’est réellement un spectacle révolutionnaire. Dans certains cas il pourrait déboucher sur des événements contemporains. Car il se termine par l’appel de Baboeuf qui préconisait la lutte des classes et  faisait ressortir que LA GUERRE CIVILE N’EST PAS FRATRICIDE. LA GUERRE CIVILE EST LA SEULE À FAIRE CAR LES PARTIS EN PRÉSENCE SONT INCONCILIABLES.
        Il y a dans 1789, qui dure trois heures sans entr’acte et sans ennui, du bon grain et de l’ivraie. Certaines longueurs ont été pénibles avec les pieds gelés et notamment la scène de Saint Domingue qui veut montrer que d’entrée de jeu la notion de “les hommes naissent libres et égaux en droits” ne s’appliquait pas aux nègres puisqu’ils étaient esclaves  et que l’article 7 de la déclaration rendait inviolable la propriété. D’accord, mais c’est quand même un peu hors du sujet et presque conventionnel de nos jours. Mais il y a des grands moments, d’extraordinaires instants. Songez qu’assis sur un banc sans dossier, je n’ai pas éprouvé de fatigue. Ariane Mnouchkine n’hésite pas à emprunter à autrui : Au BREAD AND PUPETT les marionnettes géantes de Louis XVI et Marie Antoinette; au LIVING THÉÂTRE  la prise de la Bastille, racontée par les comédiens à voix basse s’enflant peu à peu à des petits groupes de spectateurs; à CHÉREAU et JEAN PIERRE VINCENT les groupes composés de personnages hauts en couleur et le goût de la grande musique brillante. Mais elle retrempe tout ça dans l’acier de sa propre création et ses apports personnels sont aussi légions, telle l’admirable scène où le Roi demande à son bon peuple, bien avant le 14 Juillet, de lui présenter ses doléances, et où ce peuple se leurre d’un espoir fou, déçu ensuite car tout est truqué par le jeu hiérarchique. J’allais oublier de dire qu’elle a aussi emprunté à RONCONI, mais ce n’est qu’apparence.Elle a créé en vérité une circulation rectangulaire à l’intérieur de laquelle des spectateurs sont sollicités de participer, debout, foule en principe concernée par les harangues des tribuns, tandis que les voyeurs, moi entre autres, prenent place sur des gradins à l’extérieur du lieu de la représentation JAMAIS sollicités, JAMAIS agressés, tandis que ceux qui veulent jouer doivent périodiquement faire place à des mouvements de comédiens, ce qui ne veut pas dire qu’on leur demande de participer activement. Ce dispositif est efficace:il permet les grands déplacements qui donnent le sentiment du mouvement ample. Il n’en reste pas moins gratuit: ça ou autre chose, un anneau, un cylindre, ou ... une scène de Maison de la culture,  Ariane Mnouchkine pourrait bien s’exprimer n’importe où. Bref elle s’est donnée une règle du jeu. Elle s’en sert à merveille.
1789 a sans doute couté quelqu’argent. Les costumes, les poupées sont splendides. Mais jamais on n’éprouve que du fric ait été jeté par la fenêtre, comme dans AMERICA par exemple. Le parti pris du dispositif admis, TOUT EST NÉCESSAIRE. Voilà : je suis vraîment content”.

Le 7 Janvier, Jacques Chaban Delmas, toujours premier ministre met fin à l’intérim d’André Bettencourt et nomme Jacques Duhamel, Ministre des Affaires Culturelles
 
7 janvier 1971    “Larruy et Règnier, gentilshommes Limousins, ont pris hier soir les Parisiens du THÉÂTRE DE FRANCE pour des Pourceaugnac.en leur montrant un “SAVONAROLE” dû à un certain Michel Suffran, médecin Bordelais, dont le style et les préoccupations datent d’avant le déluge, tandis que la mise en scène brille par son inéxistance et son immobilisme. Les acteurs, pédés pour la plupart, n’ont été dirigés que par eux-mêmes. L’ennui distillé par cette soirée fut terrifiant. Combien a t’elle couté aux contribuables. Il y a décidément quelque chose qui ne va pas dans la répartition des subventions. Quand balayera t’on ces médiocres privilégiés pour que vivent enfin les talentueux. Pauvres Limousins maintenus par LEUR troupe locale dans l’ obscurantisme, le non goût, l’ignorance des vrais hommes. AUX LIONS, Règnier et Larruy!”

Note : Pour le cas où quelqu’un l’ignorerait, Le THÉÄTRE DE FRANCE, c’est actuellement, comme jadis, le THÉÂTRE DE L’ODÉON.

10.01.71    “”L”HOMME COUCHÉ de Carlos Smprun, est le spectacle de rentrée de Laurent Terzieff. ça se passe au  LUCERNAIRE. ça dure une heure un quart. ...

ça, c’est une remarque intéressante. La notion de spectacle d’une heure un quart une heure et demi commençait à se faire jour et il faut en remercier François Le Guillocher qui avait inauguré cette formule dans un lieu  de la rue Notre Dame des Champs qui  existe encore avec deux salles, un cinéma et un restaurant. Il est subventionné.

“...Pascale de Boysson, Lucien Raimbourg, Nelly Borgeaud et Philippe Laudenbach font partie de la distribution. La technicité du LUCERNAIRE a contraint Laurent à se passer de décor.Quelques meubles, un lit notamment, indiquent que nous sommes dans une chambre. Il n’y a pas de rampe. Ainsi Terzieff est il obligé d’éclairer moderne.
Je pense que vers les années 43 j’aurais vu dans la pièce nombre de sous-entendus et que je l’eusse jugée actuelle. J’y retrouve cette atmosphère étrange, ces faits inexpliqués (parce que peut-être inexpliquables hors la tête de l’auteur), ce goût du quotidien insolite, ce langage boulevardier pour un contenu ésotérique, cette ambiguité (comprenne qui voudra, ce que chacun voudra) dont nous étions en ces temps là friands, lorsqu’avec des clins d’yeux à la sortie nous &eacut