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Dimanche 15 avril 2007 7 15 /04 /Avr /2007 19:48
QUI SUIS-JE ?

Un vieux monsieur de 84 ans


C’est   à l’Automne de 1970 que j’ai commencé à rédiger systématiquement des compte-rendus sur des spectacles vus par moi la veille au soir.
Ces « critiques » n’ont jamais été publiées. Je les écrivais à usage interne
Cela ne signifie pas bien entendu que j’aie commencé seulement à 47 ans à m’intéresser au théâtre.Mais je ne peux pour la période antérieure me fier qu’à des souvenirs. Beaucoup sont personnels. Ils feront l’objet d’un éventuel roman auto-biographique racontant sous le titre
« l’indifférence et la curiosité » mon parcours singulier à travers les méandres de la vie.
Un certain théâtre, qui passe par Charles Dullin, André Clavé,Jean Marie Serreau, Roger Blin, Eugène Ionesco, Arthur Adamov, Jean Vauthier, Sacha Pitoeff grâce à qui j’ai découvert comment il fallait jouer Tchékhov,  et  puis plus tard Antoine Vitez, Patrice Chéreau, Roland Dubillard et sa « metteuse en scène conflictuelle Arlette Reinerg », André Cellier qui refusait d’arrêter de jouer « QUE FEREZ VOUS EN NOVEMBRE ? » de René Ehni en Mai 68 alors que toute la profession se mettait en grève parce qu’il lui semblait que l’œuvre était prémonitoire des lendemains qui se sont révélés, y est lié.
Ce qu’on appelle « le boulevard » en est absent.
Pour quelle raison prenais-je ces notes ?
Mon métier étant d’organiser des tournées dont l’ambition avait été dès 1953 de promouvoir à travers la France, et puis bientôt l’Europe et le monde, ce qu’on appelait l’Avant – garde, c’est à dire selon la boutade de Ionesco « ce qui marche en avant du gros des troupes », il fallait bien que je voie des spectacles.
Je le faisais donc par devoir professionnel, mais aussi par plaisir.Rêvant d’une société différente,longtemps étayée sur le modèle d’un communisme idéalisé, mon repère essentiel de jugement était politique.Mais pas seulement.J’entendais qu’un discours me soit tenu, pas forcément un message allant dans le sens de mes convictions. D’ailleurs les nécessités de mon métier m’obligeaient parfois à composer dans mes choix avec mes rêves d’un autre avenir humain.
Cela ressort de certains carnets de voyages que je crois utile de glisser au milieu de ces critiques, ne serait ce que pour expliquer des trous dans mes explorations de spectacles. Je les crois d’ailleurs croustillants.
Le label « avant garde » était devenu obsolète au moment où je commence cette relation écrite car la mouvance avait changé de nature, le « pouvoir » ayant cessé d’être celui des auteurs écrivant dans la sérénité de leurs solitudes et livrant leurs œuvres écrites à des serviteurs chargés de les rendre vivantes : depuis les « assises de Villeurbanne organisées en Mai 1968 par ceux qui allaient devenir les barons de la décentralisation une tendance s’était dessinée : Désormais le POUVOIR serait aux CRÉATEURS c’est à dire aux metteurs en scène et aux dramaturges, à charge pour eux de livrer à « LEURS » publics des « relectures » de leurs crus des choses écrites.
Il a bien fallu que j’accepte cette ligne de force. Vous verrez à travers des commentaires a-posteriori,  comment au fil de ces petits textes mon enthousiasme des années 71 est allé s’estompant jusqu’au jour où, en Juillet 1999, j’ai mis un point final à cet hommage à ma mémoire d’un théâtre que j’avais aimé.

André Gintzburger
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 14 avril 2007 6 14 /04 /Avr /2007 20:16
Note importante : ce qui est présenté ci-dessous est une transcription fidèle des écrits manuscrits originaux. Ce qui est en italique correspond à des commentaires a-posteriori.


AUTOMNE 1970
Edmond Michelet qui, quoique de droite, était un ministre suscitant quelques espoirs, meurt le 9 Octobre 1970. Jacques Chaban-Delmas, premier ministre nomme le 19 André Béthencourt “ministre des affaires culturelles, chargé d’interim” (sic)
 
Je n’ai pas la date précise du premier vrai compte-rendu de cette rentrée, mais le voici :

“ OCTOBRE A ANGOULÊME” , à la Cité Internationale, n’est pas innovateur sur le plan du rapport scène - salle, encore que l’aspect “comédie musicale” voire “opérette” voulu par André Louis  Périnetti, fasse qu’automatiquement entre les scènes jouées l’on s’y adresse à moi en direct. Les recettes sont vieilles mais, adaptées à un thème jeune, en sortent toutes revigorées. Curieusement la forme désuète paraît fraîche tant on a besoin dans un théâtre qui se traîne de rythme, de vie, de tourbillon en somme. DIRE ce qu’il a à DIRE  tout en faisant RIRE, voilà ce que réussit Périnetti avec le texte de Thévenin. Je ne pense pas, au contraire, que le contenu soit trahi par la forme “enlevée” ni édulcoré, ou rendu illusoire.
Pratiquant leur méthode habituelle, les défenseurs secrets du système politique que nous vivons déclarent que ce contenu est enfantin, primaire, que tout le monde sait ces choses-là et qu’il est inutile de les répéter.
Ma démarche de l’été ayant été d’entrer en guerre contre l’ésotérisme de classe et le second degré des privilégiés, j’approuve pleinement ce parti de simplicité, de sarcasme franc et massif contre ce qui doit être dénoncé ET NE LE SERA JAMAIS ASSEZ!
N’en déplaise aux intellectuels de gauche, les mêmes qui traitent René Ehni de fasciste, la légèreté du spectacle fait passer une sauce grave et poivrée, et son primarisme est le premier qui sur une scène de théâtre dise clairement ce qu’il y a lieu de penser de la lumineuse Union Soviétique, la grande Prolétarie embourgeoisée qui ne se soucie plus de révolutions encombrantes.
La charge est cruelle, qui montre ses dirigeants enfermés dans leurs souvenirs minables et leur ivrognerie. L’idée de la SAINTE GRÈVE COMMÉMORATIVE n’est certes pas pour plaire aux Cégétistes. Mais ces choses sont à dénoncer, et elles le seront de plus en plus. Il y a malhonnêteté à rejeter à droite ceux qui dénoncent les errements communistes. L’AUTOCRITIQUE est une des règles les plus fondamentales de cette philosophie DIALECTIQUE. Retour aux sources, Messieurs ès satisfaits, et cessez de vous plaindre, vous qui participez avec les bourgeois à des débats à la TV ou sur EUROPE 1.
Gai, enlevé, sain, joyeux, OCTOBRE à ANGOULÊME est un acte politique qui montre à une jeunesse avide d’une autre vie qu’elle n’a rien à espérer de ses vieux maîtres devenus décadents.
Est-ce un tel lieu commun de le dire ?
Faut-il vraiment le taire?
Je ne le pense pas.”

pour la petite histoire, il faut se rappeler que le pouvoir Gaulliste n’avait pas pardonné à Barrault d’avoir laissé les hordes de “révolutionnaires” de Mai 1968 envahir le théâtre de l’Odéon, et surtout, alors qu’il ne le faisait sans doute que pour protéger son outil, d’avoir feint d’être solidaire avec eux. Démis de son mandat, il s’était donc retrouvé rejeté dans le secteur privé... Ce n’est pas pour autant que j’allais être indulgent :

29 Octobre  : “JARRY SUR LA BUTTE, spectacle de Jean Louis Barrault à l’Elysée Montmartre
“Que c’est riche
“Que c’est luxueux
“Que c’est brillant
“Que c’est beau
“Que c’est commercial
“et pourtant quel ennui par moments, quel sentiment de bâtardise, quelle impression de porte à-faux... Comme le titre le laisse entendre, c’est, semblable au RABELAIS, un montage sentimentalo-didactique. La TV scolaire pourrait en proposer de semblables moins le clinquant. On prend  l’oeuvre globale d’un Monsieur, on en fait une salade russe, et il faut que ça mousse, Nom de Dieu, c’est KULTUREL! C’est KULTIVÉ! ... ET C’EST MÊME UN BRIN KONTESTATAIRE!
Dans Hugo, dans Villon, dans Rousseau, dans Aristophane, on trouverait aussi de quoi alimenter de tels spectacles “jeunes et dynamiques, émouvants et nostalgiques”. C’est un truc de démission. Barrault n’a-t-il plus en carton de pièces à monter ? Je suis irrité par cette spécialisation qui ne donne, ne peut que donner des Reader Digests au théâtre.
Cela dit le principe étant ainsi déploré, il faut reconnaître que le spectacle est vigoureux, animé, beau à regarder (Jacques Noël a fait des costumes magnifiques) avec des moments où on est pris. Jarry sort un brin vieillot de l’aventure, c’est dommage pour le souvenir qu’on en a. Sans doute le destructeur de la société des débuts du XXème siècle, ne se serait-il pas exprimé de la même  façon aujourd’hui. L’audace de Barrault vieilli s’arrête sans doute à l’âge où Jarry n’effrayait plus les bourgeois. Fort bien joué, le spectacle se veut moderne, avec un abus de flaschs éblouissants. Je suis sûr qu’un jour, à force de surenchérir sur le psychédélisme, un génie  des lumières réussira à  aveugler une salle. Une innovation : la nudité recréée par le costume! c’est original et valable, sans doute érotique. Je me demande si ceux qui ne connaissent pas Jarry s’y retrouveraient dans ce salmigondi. A l’évidence, cela s’adresse à l’élite.
    Est-ce que ça marchera? Barrault courant après sa jeunesse réussira-t-il  à imposer SA révolte qui n’a  pas mué depuis les années 35? A quel public ? S’il n’était une vedette, son spectacle serait-il pris en considération?
Jacques Alric est remarquable en Père Ubu, Michel de Ré en Empereur Claude trimbale une nonchalance pleine de grâce d’un bout à l’autre de cette “non” pièce.
A noter que l’Elysée Montmartre a été transformé et qu’il ne comporte plus de mauvaise place. Tant mieux pour les catcheurs. La richesse de Jean Louis, “qui n’est plus pauvre” aura servi à quelque chose!”

      “30.X.1970 - Ouverture du T.G.P. avec LA LOCANDIERA. C’était une     première publique avec spectateurs Dyonisiens presqu’ exclusivement. J’ai repéré dans la salle d’authentiques prolétaires. José Valverde s’est efforcé de donner à la représentation un environnement. Au foyer, il y a une exposition d’art cinétique. Dès l’entrée, les gens sont baignés dans une atmosphère de foire époque Goldoni. Un gars jongle avec des torches allumées, un autre avec je ne sais quoi. Micheline Uzan vend des oranges à la criée. Les comédiens accueillent le public, lui ouvrent les portes de la salle, et, pendant qu’il s’installe, lui offrent un pré-spectacle de Commedia dell’ Arte très conventionnel, mais fort bien enlevé, avec musique, sketchs etc... C’est gai, vivant, c’est la FÊTE. Peut-être est-ce un peu trop construit. On dirait déjà le spectacle et dans cette hypothèse, c’est trop long. Car le public n’entre pas à petit feu, mais d’un bloc. Il s’asseoit, regarde, écoute.Pour lui, c’est COMMENCÉ. Cependant comme naguère dans l’ARLEQUIN d’Edmond Tamiz, les acteurs se griment sur la scène. Le lieu de l’action est dissimulé par un rideau du type de ceux qu’on s’est habitué à appeler “brechtien”. Quand LA LOCANDIERA débute, on constate que l’action se déroule sur un pratiquable incliné en verre translucide, éclairé par en dessous. Les meubles, en harmonie avec cet élément de base, seront seuls à signifier les changements de lieux. Un cyclo blanc, très loin, achève de donner à l’ensemble une luminosité qui, à elle seule, montre l’esprit du propos de Valverde : il veut divertir, faire rire. A l’occasion, le contenu de l’oeuvre sera enseignement pour qui le voudra bien. Mais aucun didactisme apparent ne semble préoccuper le metteur en scène.  Aussi les personnages caricaturés décrits par Goldoni sont ils joués à la charge. Je crois qu’il y aura intérêt au fil des représentations à gommer un peu car les acteurs ont beau être excellents, ils me donnent pourtant l’impression d’en faire un peu trop.  Seul Descazes en Fabrice, m’a paru très juste, nourri de l’intérieur , solide comme un paysan. LUI porte en soi un réel contenu social. Les autres dépassent la mesure, ce qui ne les empêche pas, je le répète, d’être très biens, surtout DeGeorgi qui campe le chevalier en vieux garçon aigri avec un parti très convainquant. Seule Micheline Uzan est médiocre. C’est étrange car je sais bien quelle actrice ellest, bête de théâtre jusqu’au bout des ongles. Mais son jeu, poussé lui aussi, ne se distingue pas assez de celui des pantins que son personnage veut mystifier. Je ne sens pas en elle LA PATRONNE dont l’humilité face aux petits “grands” qu’elle héberge, n’est que feinte.. Sa gouaille presque clownesque, et que j’ai vue pathétique, confine ici à la vulgarité. Et puis, elle n’est pas belle : elle est trop petite pour le rôle, et  -ô quelles idées avez-vous parfois, metteurs en scène - elle est affublée d’une perruque cendrée  frisée sous laquelle ses mimiques semblent grimaces. Cette perruque était d’ailleurs hier l’objet d’une scène de ménage entre les époux Valverde et j’espère que José saura ne pas faire de son erreur une question d’honneur. Entendons bien cependant que le choix de Micheline Uzan pour ce rôle était sans doute une fausse bonne idée. Mais bien sûr, cette critique se situe à un niveau de qualité élevé.  Et sachons bien que Micheline Uzan, quand elle se sera libérée sera quand même très acceptable.
    J’avais toujours entendu LA LOCANDIERA dans le texte de Michel Arnaud. Je n’ai pas trouvé tellement plus moderne celui de José Valverde. La langue est moins châtiée. Des expressions communes, presque vulgaires, s’y glissent. Cela aurait été plus valable avec une mise en scène plus originale. Car en somme tout est bien dans ce spectacle, à part les réserves que j’ai faites,  mais rien n’y sonne nouveau, rien n’y apparaît différent. C’est une bonne représentation CLASSIQUE poussée à la farce. Je crains un peu que la presse parisienne n’espère autre chose que cette exactitude.”

    Faisons l’impasse sur une reprise au théâtre La Bruyère d’une pièce que Marcel Achard avait écrite “au temps où il n’était pas encore le porte-parole de la vulgarité française “VOULEZ VOUS JOUER AVEC MOA ?” par la compagnie Vollard-Rosny, mise en scène de Jacques Echantillon et arrivons tout de suite à ce spectacle sur lequel je n’avais rien écrit quand je l’avais vu en Avignon, parce que je n’étais pas en état d’avoir un jugement sain :

    6 Novembre 1970 : “Hier soir à l’ATHENEE c’était la Générale du “ROI NU” d’Evguenei Schwartz, mise en scène de Christian Dente. Une grande et belle soirée, une mise en scène ingénieuse, et des décors marrants, et des costumes cocasses, et de l’invention dans les gags, et une troupe dans l’ensemble excellente. Pourtant, j’ai éprouvé comme une insatisfaction, et, ce qui est grave, je n’ai pas envie d’analyser pourquoi.  Si ce n’était que Dente est un copain, et qu’il y a 99 chances sur 100 pour que je me retrouve organisateur de la tournée de cette affaire là, ce “ROI NU” ferait partie de la grisaille hivernale à mes yeux et déjà je serais sans doute en train de l’oublier.
    Mais cette attitude est injuste. Le somme que j’ai piqué lors des premiers tableaux était peut-être dû au manque de rythme de l’ouvrage et de la présentation. Mais peut-être aussi à la digestion de mon dîner puisque, par mesure d’économie, j’avais bouffé avant.
    Au vrai, cette charge contre l’absurdité des régimes totalitaires - dans laquelle paraît-il, Staline avait vu une attaque contre SA personne et son système, tandis que l’auteur affirmait avoir voulu stigmatiser Hitler - est, et je crois que cela explique en partie mon éloignement, transposée dans un univers d’opérette qui est grottesque, mais dont l’HORREUR est insuffisamment signifiée. Bien sûr, il est clair que sous la férule du féroce autocrate la tête des hommes, y compris celle des privilégiés du régime, ne tient aux corps que par des cous fragiles; mais; comment dire? cette TERREUR ne semble pas sérieuse. Est-ce la pièce? Est-ce l’adaptation de Soria? Est-ce la conception de Dente ? L’univers dans lequel j’ai baigné n’était pas grinçant. Je n’ai pas eu l’impression qu’il était dénoncé, condamné, que l’objet de la séance ait été de me rendre conscient d’une aberration. On me faisait trop baigner dans une atmosphère de fable. Dans l’irréalité. Les lumières étaient trop claires. On tendait trop à me faire rire. Les fantoches montrés étaient trop caricaturés. Bref c’était un poisson noyé. Schwartz, Soria ou Dente, je crois que c’est le dernier qui est responsable de ne pas avoir su interpréter, lire, ce que l’auteur avait volontairement - vu son contexte - masqué. Il ne fallait pas SERVIR, mais DEPASSER. Dente est, je le crains, resté au premier degré. Il a joué la charge FACILE. Alors, je me suis marré, j’ai passé, une fois le premier sommeil envolé, une plaisante soirée. Je n’ai pas éprouvé le souffle glacé de la mort, et je pense que, de ce fait, s’est créé un déséquilibre, qui a engendré en moi ce sentiment de “petite soirée” divertissante, qui est à l’origine de mon désintéressement, de mon insatisfaction. “HORRIBLE, HORRIBLE, HORRIBLE” a retenti en moi comme dans l’HAMLET de Jules Laforgue, point comme dans celui de Shakespeare. C’est dommage, il faudra un jour monter Schwartz vraiment”.

    Pour l’anecdote, je dois raconter que depuis plusieurs années j’étais fournisseur de spectacles français pour un festival de Barcelone qui s’appelait le “Ciclo de Teatro Latino”. C’est un certain Xavier Regas, qui en était l’âme. Cet avocat avait fui sa Catalogne lorsque Franco avait pris le pouvoir au terme d’une terrible guerre civile, et s’était réfugié en France, mais lorsque les armées allemandes ont déferlé sur notre hexagone, il s’était dit que courber l’échine sous le poids d’une dictature, ou se faire humble sous celle de son pays, tout compte fait, il serait plutôt mieux chez lui. Or, c’est une curiosité mal connue de l’histoire. Il est arrivé que vers les années 1942, Franco offrit un marché aux exilés. Ils se présenteraient à la frontière. Ils purgeraient un jour de prison. Et puis ils seraient libérés, sous condition de ne pas faire de la politique.
    Comment l’avais-je connu, je ne m’en souviens pas. En ce temps -à, l’Espagne était “UNA, GRANDE, LIBRE” (sic!), la langue Catalane était interdite, tous les spectacles se jouaient en Castillan mais Regas, qui était un fanatique de son idiome, avait obtenu du Pouvoir la permission de présenter une fois par an un spectacle dans cette langue, à condition qu’il soit noyé dans un contexte de latinité. En clair, cela voulait dire qu’il lui fallait inviter chaque année une troupe italienne et une troupe française. Je crois que c’est avec la Compagnie Fabbri  qu’avait commencé une collaboration régulière qui allait le devenir d’autant plus que les contrats que je rédigeais l’étaient avec la Municipalité de Barcelone, mais après que j’eusse été payé en espèces (il y veillait de très près), on allait boire un café au bistrot du coin, et je lui passais sous la table une enveloppe avec 10% du pactole pour lui. Alors c’est comme ça que les Catalans ont fait la connaissance de Jacques Mauclair, de Jean-Marie Serreau, d’Edmond Tamiz, j’en passe. Les oeuvres passaient à la censure mais comme il s’agissait de jouer en français, ces Messieurs qui n’étaient semble-t-il pas très cultivés, n’étaient pas très regardants.
  Encore que le système franquiste était particulièrement vicieux, parce qu’à la différence des Nazis qui accordaient ou refusaient les visas mais c’était une fois pour toutes - l’ordre venait de la tête et la petite visite que je rendais aux responsables locaux des Komandantur pendant l’occupation n’avaient qu’à vérifier que les pages du texte avaient bien toutes été tamponnées - , les censeurs de Madrid suggéraient au Gouverneur de la Province qui suggérait au Maire de la Ville qui suggérait au commissaire du quartier d’accorder l’autorisation. Ainsi la perversité s’était t’elle installée à tous les échelons de cette hiérarchie descendante et cela allait naturellement avec force pourboires grâce auxquels les permissions étaient toujours accordées.

    J’avais proposé LE ROI NU pour le “Ciclo” de 1971 et le texte était passé sans problème à la censure soit que les lecteurs ne l’aient pas lu, soit qu’ils n’aient pas pensé que le tyran décrit puisse être interprété comme ressemblant au Généralissime.  Cela a failli mal tourner quand le décor a été monté sur la scène du TEATRO ROMEA parce que Dente avait eu l’idée d’affubler le pays imaginaire dont il était question d’un drapeau qui était exactement aux couleurs de l’Espagne : Rouge Or et Rouge en bandes horizontales. Tollé général. Du coup le tyran décrit ne s’appelait plus Staline comme on l’avait généreusement annoncé pour faire passer la sauce, mais très clairement Franco. Dente faisait l’innocent. Il n’avait pas du tout, disait-il, pensé à cet aspect. Pour lui ces couleurs s’intégraient bien dans l’harmonie de son environnement. Il affirmait qu’il ne savait pas comment était le drapeau espagnol. Mais en même temps, il se refusait à enlever ces emblêmes qui ornaient notamment la barrière de la frontière. J’ai dû me fâcher et on a finalement joué en recouvrant de pendrillons noirs les couleurs coupables.

    Mais cela a été la fin de cette collaboration avec Xavier Regas dont  j’avais sans le vouloir mis en danger SON  festival et même SA personne, qui, depuis 25 ans, s’était peu à peu affirmée à Barcelone comme un porte flambeau de la future Catalogne libérée du joug Castillan. Mais en 1971, Franco avait encore quatre années de pouvoir absolu devant lui.

    Je ne sais plus si j’ai revu Regas ensuite. Il a maintenant son “mémorial” à Barcelone.  Grâce à lui j’ai passé vers les années 55 / 60
 des vacances merveilleuses à Rosas, chez un certain Duran qui était un très gros Monsieur, possesseur de trois restaurants réputés, dont un au Col du Perthuis, sur le trottoir espagnol de la rue dont l’autre bord est français. En ce temps-là, Rosas était à quelques encablures de Cadaquès (où résidait le célèbre Salvador Dali dont l’hommage à ce grand homme qu’était Franco avait fait grand bruit du côté de Montparnasse, un charmant village. La côte était à l’état vierge. C’était un véritable paradis naturel que les promoteurs allaient bientôt s’empresser de défigurer.

    Mais trève de digressions 

    “18 Novembre 1970 - Jean Pierre Vincent revient à Sartrouville sous le chapeau du GRENIER de TOULOUSE avec une pièce de Goldoni :”LE MARQUIS DE MONTEFOSCO”. C’est une vraie chance pour Maurice Sarrazin, qui redorera avec ce spectacle le blason de son centre dramatique, car la réalisation de l’ex-collaborateur de Patrice Chéreau est absolument remarquable. Ex-collaborateur ou disciple, on peut hésiter tant les points communs sont frappants entre les deux compères: même goût de la matière et de la couleur donnant l’UNITÉ. Ici des teintes ocres pastellisées. Même principe des groupes humains qui se font et se recréent en tableaux réalistes harmonieusement composés. Même souci de prendre dans le texte son essence en refusant les traditions et en faisant ressortir par des gros plans JOUÉS ce qu’il semble important d’éclairer. Même rigueur dans la mise en place qui ne semble laisser aucune liberté  aux acteurs quoique l’évidence des mouvements effectués éclate. Même refus de faire des effets avec l’électricité. Qu’on soit de nuit ou en plein jour, le plein feu crache sa lumière crue. Même cruauté du regard recréateur : nulle tendresse ne s’y lit pour quiconque.  Et si les nobles y sont décrits vicieux, salauds et “liés”, les bourgeois possédants n’y sont pas plus récupérés pour autant que les paysans ultimes victimes.
Vous me direz que Goldoni l’a voulu ainsi. Certes, mais J.P. Vincent fait charger la jeune paysane au point qu’elle paraisse stupide. La “résistance” des métayers se résume à une histoire de canards prenant leurs ébats hors de leur basse-cour. Pourtant la leçon du spectacle est claire, nette, impitoyable, brechtienne, sans didactisme.  La tranche de vie est montrée et cela suffit. Ici, J.P. Vincent se distingue de son Maître : il entend enseigner, MILITER positivement. On sait ce que je pense d’ordinaire de ces dénonciations d’une société morte  au travers d’oeuvres classiques “relues”. Mais ici, la dénonciation en question est MAGISTRALE, EXEMPLAIRE. Le spectacle, en dépit de quelques longueurs n’est jamais ennuyeux tant le jaillissement constant de l’imagination le renourrit sans cesse. On rit, on s’amuse, mais pas à la manière du Dente du ROI NU en édulcorant le contenu. Chaque rire arraché est franc, mais ne lénifie en rien la portée voulue. Bref, c’est un spectacle ADULTE, dur, personnel, drôle, cependant, sans concession ni facilité, sans poudre aux yeux, de CLASSE. C’est un GRAND spectacle qui mérite une carrière. J’ai oublié hier soir mes exégèses sur les classiques replacés dans leurs contextes sociaux et rendus de ce fait signifiants pour nous. Ce n’est pas peu dire. Comme ce n’est pas peu dire le fait que Simone Turck soit BONNE à la tête de la troupe du GRENIER, quoiqu’évidemment, Hélène Vincent et Bénichou, ce soit autre chose.”

Le 19 Novembre
 je suis allé à la Gaîté Montparnasse où j’ai vu “Chère Janet, cher Mister Kooling” avec Evelyne Ker et Jean Topart. Je me suis demandé en relisant mon compte rendu si je devais en faire bénéficier la postérité.  C’est une pièce épistolaire dûe à un certain Stanley Eveling et mis en scène par Max Stafford Clarck du “Traverse Theatre Club” d’Edinburgh. Peut-être suis-je inculte, mais il ne me semble pas que cette oeuvre ait laissé beaucoup de traces dans les mémoires.  Quoiqu’il en soit, voici une partie de mes réflexions :

“Je crois qu’on peut recevoir ce spectacle très britannique de deux manières. En disant que c’est bref, drôle , hors de toutes les préoccupations actuelles, inutile, boulevard au fond, mineur. Ou bien en se demandant si cette “non” pièce, qui refuse jusqu’au dialogue et dont le vide du contenu va jusqu’à la destruction à certains instants du langage, ne serait pas contestataire très profondément, c’est-à-dire contestataire au point de ne même plus l’être. Car il semble évident que l’auteur n’est pas un con, car visiblement son NON cri est un parti : n’insiste-t-il pas, d’ailleurs, sur le thème de l’impuissance ? Son sarcasme ne s’en prend t’il pas aux intelligences? Sa trame mélodramatique dérisoire n’est-elle pas en soi une critique ? Bref, je ne serais pas surpris que finalement ce spectacle figure dans les anthologies comme ayant signifié quelque chose... Mais est-ce que je ne me monte pas la tête ? Attendons que les penseurs professionnels aient rêvé.”

commentaire a posteriori : il ne semble pas qu’ils aient rêvé.

20.11 : “LA MÈRE de Witkiewicz, présenté au Récamier par la compagnie Renaud - Barrault dans une mise en scène sans doute trop sage, mais exacte, nette, professionnelle, de Claude Régy , c’est d’abord un TEXTE. Et vous me direz tout ce que vous voudrez, il n’y a que ça de vrai.
C’est un texte qui date des années 30, quoique l’oeuvre n’ait été jouée qu’en 1964 à CRACOVIE. Une fois de plus je suis frappé par la prodigieuse actualité des oeuvres écrites à cette époque-là. Je dis toujours qu’on ne tape pas assez dans le répertoire de ce début d’entre-deux guerres qui fut plus lucide, contestataire, virulent, violent que tous nos montages collectifs d’après Mai 68. Musil, Töller, Gombrowicz, Brecht (ne l’oublions pas), ces hommes qui ont connu l’exaltation de la révolution Russe, puis la déception du bureaucratisme Stalinien, ont pondu des pièces dont le parfum fleure le vrai, l’authentique. 
Witkiewicz est regardé par les Polonais d’aujourd’hui comme le plus grand phénomène artistique polonais de la première moitié du XXème siècle. On le tient pour le maître, l’inspirateur de Gombrowicz, Mrozek et quelques autres. Il est vrai qu’il a eu la bonne idée de se suicider en 1939. Ainsi n’eut-il pas à choisir pour ou contre le communisme en Pologne en 1945. Sans quoi, il eût sans doute émigré, car il n’aurait sans doute pas supporté la “dictature du prolétariat”.
    S’exprimant pas la bouche de LÉON, (le personnage de LA  MÈRE  incarné par Michel Lonsdale,) il stigmatise le collectivisme, l’homme groupé, enrégimenté, désindividualisé, esclave du machinisme, mécanisé. L’homme paumé ne peut trouver la joie que dans la drogue. Alors il se sent bien, momentanément, mais il retombe, et la chute est rude, au fond du puit dont il ne trouve pas l’issue. Elle existe pourtant cette porte vers le printemps perpétuel, mais Léon (l’auteur) n’en n’accepte pas le chemin.  Et sa mère meurt avant,  tuée par une vie embrumée d’alcool,  les yeux détruits par une interminable séance de tricotage refuge, ayant cherché une autre évasion dans une hypothétique folie, tandis que Léon et son épouse sombraient dans la perversion sexuelle.
    Oeuvre pessimiste, négative, mais sujet de réflexion, oeuvre forte, baignée d’irrationnel, à l’atmosphère surréalisante.  Maître ou pas de Gombrowicz, on songe à ce dernier et on peut se demander si Claude Régy a bien été l’homme de ce texte. Il y a dans cette mise en scène - où chacun joue  admirablement, avec une mention spéciale à Juliette Brac qui est étonnante - quelque chose que je qualifierai de mou.
    Dispositif et mise en place ne sont pas conformes au texte écrit et ont un relent de gratuit, encore que la rigueur fasse tout passer. En fait je ne suis pas très capable de définir ce qui ne va pas, car à vrai dire, ça va. Mais Lavelli dans YVONNE, c’était autre chose.
    Reste le problème de fond : je comprends cette terreur des “hommes de qualité” face à l’égalitarisme communiste. Je comprends leur cri de désespoir. Quand Léon dit (en l’espèce) que c’est de SA vie qu’il s’agit, je comprends bien qu’il ne juge pas valable de la sacrifier pour une éventuelle réhumanisation de l’homme promu dans plusieurs générations privées de LIBERTÉS FORMELLES. L’aspect “fourmis” contesté n’est pourtant - que ne l’ont-ils compris, et pourquoi tant de gens ne le comprennent-ils pas encore aujourd’hui ? - qu’une vision au premier degré.  L’autre vision, c’est que l’homme doit faire un immense travail sur lui-même pour changer ses structures mentales actuellement aliénées par le SYSTÈME. Ce travail ne pourra - sans utopie - être mené à bien que par un bon siècle de DICTATURE DURE.  Sans quoi les profiteurs qui croient ( mais eux aussi se trompent) avoir intérêt au maintien de l’ordre des choses veilleront à ce que l’évolution soit contrariée, voire stoppée. C’est une question de foi, mais si on croit en cette FIN  meilleure, je crois qu’il faut en accepter les MOYENS, et même les RISQUES.  Il s’agit d’une mutation au terme de laquelle l’homme peut sortir transformé au terme d’un chemin qu’il aura LUI-MÊME TRACÉ. DE TOUTE MANIÈRE C’EST SA SEULE CHANCE. A MOINS QUE VOUS NE SOYEZ SATISFAITS DU MONDE DANS LEQUEL VOUS VIVEZ. Qui vous dit au surplus que vous ne vous sentiriez pas LIBRES et HEUREUX pendant la phase de construction du Communisme ? Seuls, à mon sens, s’y sentiront dans un carcan ceux qui ont à perdre quelque chose de matériel, argent, terre, puissance. Car au bout du tunnel c’est la VRAIE LIBERTÉ de l’homme LIBÉRÉ des contraintes ataviques qui surgira. L’expérience vaut d’être tentée  et je ne pense pas que l’homme ait le choix.
    L’oeuvre de Witkiewicz pèche à mes yeux par AVEUGLEMENT. Elle est à sa place chez les Renaud-Barrault, montée par le bourgeois Claude Régy. Elle fait partie de la tâche d’endoctrinement menée par la Vème République pour décourager ceux qui voudraient engager leur pays et le monde sur la voie de la NAISSANCE (car je ne puis écrire “renaissance”) . Je crois que l’HOMME n’est point NÉ et qu’il a besoin du ventre de la dictature du Prolétariat pour s’accoucher!
    C’est donc un spectacle POLITIQUE profondément, mais politique RÉACTIONNAIRE.
Mieux vaut cependant une telle opération que les déprimantes démissions auto-censurées  auxquelles j’assiste quotidiennement. Car il s’agit du fond du problème, et de toute manière une opinion exprimée sur le fond du problème est utile si elle peut amener des spectateurs à se poser la question. Il faut donc complimenter la Compagnie de ce choix.
    Revenant à la mise en scène, il me vient que peut être le sentiment de gratuité que j’ai éprouvé pourrait être dû au fait que Régy  a eu le souci de monter “moderne” une oeuvre qui n’a pas été écrite ainsi. Il a voulu du vertical des acteurs dans la salle, une déstructuration du rapport scène-salle. Tout cela est plaqué sur un texte conçu pour être joué “éloigné” derrière le cadre à l’italienne.
Je ne sais pas, mais il se peut que ce sacrifice à la mode du jour ait été à l’origine du malaise éprouvé.
Reste que la pièce passe. Après tout, c’est l’essentiel”.

Où EN SUIS-JE POLITIQUEMENT À CE MOMENT LÀ?

Je ne peux pas laisser passer ce compte rendu sans le commenter  35 ans plus tard, alors qu’il est clair que les “lendemains qui chantent” sont pour l’instant derrière l’humanité.
Je persiste et signe: il y a eu un assassin historique. Il s’appelle Khroutchev. Le jour où, au XXème Congrès, il a démystifié Staline, il a tué la seule chance qui était offerte à l’Homme de se promouvoir différent par lui-même. Entendez moi : je ne nie pas que Staline fut un autocrate cruel, qu’il eût des millions de morts sur la conscience, que le culte de la personnalité l’ait aveuglé. Mais le personnage avait été dépassé dans l’imaginaire des déshérités de cette terre par l’image qu’il représentait, celle du rêve d’un “petit père des peuples”,  et peu importait en vérité ce qu’il était. Il incarnait une idée, celle de la dictature du prolétariat, impitoyable (on le savait) , à la Russe, que voulez vous?  (rappelez vous PIERRE LE GRAND), et il ne cachait pas qu’il devrait y avoir encore deux ou trois générations de “travailleurs acharnés” pour arriver à ce fameux lendemain merveilleux  Comprenez bien ce que je dis à travers le mot “travailleur”; Il était question d’un travail de chacun sur soi-même, pas forcément à son propre profit, mais à celui de ses enfants, petits enfants et arrière petits enfants de manière à ce que de fil en aiguille soient oubliées des habitudes inculquées par les religions, et notamment celle de l’argent ROI. Maintenant,de toute manière, un tel discours ne peut être que celui d’un vieux con. “Enrichissez vous” (si vous pouvez ... car sous Guizot il y avait moins d’entraves). Le rêve communiste est devenu objet de mépris! Beurk! Eh bien c’est dommage. Et le vieux con que je revendique d’être maintient son opinion.

Vous avez le droit de m’objecter : toi, qui cause si bien, est ce que tu aurais su être partie prenante d’ un certain  renoncement à la qualité de vie que t’octroyait ton appartenance à la classe petite bourgeoise, pour que peut-être dans cent ans, ou dans deux cent ans  le monde soit plus humain? Quand j’avais 20 ans, je crois que j’aurais répondu oui. Mais à l’époque je n’étais pas  encore un petit bourgeois et la fable du “lapin et les chameaux” n’a cessée depuis de me poursuivre ...

Naturellement le compte rendu ci-dessous est un peu triste après ce que je viens d’écrire :

21.XI - C’est mêlé au pubilc populaire inconditionnel du THEATRE DE LA COMMUNE d’AUBERVILLIERS que j’ai assisté à une représentation d’”HOMME POUR  HOMME” de Brecht, qui  devait être quelque chose comme la 30ème. Aucune personnalité dans la salle. Moi-même, j’étais arrivé discrètement à 20h30 précises et j’étais indétectable du plateau,  ayant dû me contenter d’une place tout au fond.
J’ai donc eu droit de la part des acteurs à une démonstration de NON CONCIENCE PROFESSIONNELLE scandaleuse : a-rythmie, molasse, ton en dessous, exécution sans conviction des mouvements, seulement indiqués pour éviter la fatigue. J’ai eu le sentiment d’être méprisé, et je me suis fait réflexion qu’eussé-je été un néophyte venu au théâtre pour la première fois, on ne m’y  reprendrait plus.  Rassurez-vous, les empopularisés qui peuplaient  les lieux ont vigoureusement applaudi en cadence à la fin pour récompenser le non-effort des artistes, tant est amenuisé leur sens critique.
Reste que l’ennui mortel qui se dégageait de ce spectacle ne devait pas être dû uniquement à ce laisser-aller. Il semble que Rosner, dans sa lecture de l’oeuvre,  ait oublié que Brecht l’avait baptisée “Lustspiel” ce qui veut dire en mot à mot “Joyeux Jeu” , autrement dit “FARCE”.
    En fait de farce, tout est joué sérieusement, dramatisé, alourdi, cela pèse cent tonnes. On a didactisé suprêmement là où la leçon coulait de source dans la gaîté! On a dépoètisé, asséché, ralenti. Montre en main, cet HOMME POUR HOMME-là dure 3 heures  alors que celui de Serreau, si ma mémoire est bonne, devait faire dans les 2h10.  Bref, je ne vois qu’une explication  à ce consternant ensemble : Rosner  et ses acteurs ont dû se dire qu’il  fallait définitivement éliminer Brecht du marché. Car ils ont tout fait pour en dégoûter les masses.
    Plus grave, en otant de l’oeuvre son aspect comique, ils en ont supprimé  le côté grinçant, et le résultat est qu’on arrive à un exposé à la gloire des armées britanniques aux Indes. Je vous le jure: il faut le voir pour le croire. C’est un spectacle militariste... Ô mânes de Brecht!
     Dirais-je encore que parmi ces acteurs criminels se détachent, plus excécrables que les autres, Judith Magre (une Begbick absente et  qui chante d’une voix faible, disgracieuse et tremblante les célèbres Songs) François Perrot (en Quinte de sang, complète erreur de distribution) Jean Brassat (en Polly, tous ses défauts dehors). Virlogeux en Galy Gay aurait pu être pas mal, mais il  participe de l’ambiance générale.
Quant à Emilfork en Bonze, c’est un choix au premier degré, mais enfin c’est Emilfork égal à soi-même avec tout ce que cela  implique.
Ô  la triste soirée!”

EN CE TEMPS LÀ LA CENSURE SAVAIT S’EXERCER AU GRAND JOUR.
Voici, l’histoire du théâtre de Chelles ...
Cela commence très bien : pas de problème à l’horizon

22.XI - Une troupe insuffisante et pratiquement qualifiable d’amateurs, un rythme défectueux à la fois par la faute de noirs trop longs entre certains tableaux, et par une incapacité des dits-acteurs à tenir le mouvement ... et pourtant le GERMINAL de Philippe Dauchez  d’après Zola est un bon spectacle. Je ne regrette pas de m’être imposé 20 minutes d’un train de banlieue sordide et bondé + près de trois quart d’heure d’errance dans la bruine à l’intérieur d’une localité où nul, sauf un prolétaire saoûl  ne semblait avoir ouï causer d’un centre culturel!
    Car d’abord cette représentation a le mérite d’être  politique.  Vous me direz que Zola ne date pas d’hier mais d’avant hier,  certes, mais son propos est d’AUJOURD’HUI. Disons qu’en suivant l’excellent découpage de Dauchez, on mesure que la classe ouvrière a tout de même conquis une certaine amélioration de son sort depuis la fin du XIXème siècle.
Mais le problème de fond est posé: lutte pour les 10 sous ou révolution violente.
Justement avec le recul on se rend compte à quel point la première option est  fondamentalement pernicieuse en ce qu’elle pousse le prolétariat à conquérir les avantages de la classe bourgeoise, somme toutes à DEVENIR bourgeoise. La  lucidité de Zola montrait  ainsi comment, même à travers ses défaites, la bourgeoisie est gagnante. GERMINAL est aussi ACTUEL, aussi MILITANT, aussi UTILE que l’EMBALLAGE de Benedetto  et les deux spectacles ne sont d’ailleurs pas sans parenté.
    Au niveau de la mise en scène, Dauchez est très influencé  par le LIVING THEATRE, et toutes sortes de réminiscences diverses surgissent au fil de son montage. Il n’a pas encore digéré toutes ces découvertes. Il est vrai que de Firminy à Chelles elles doivent paraître encore exotiques. Lui aussi a son stromboscope dont il se sert fort bien quoiqu’ un peu beaucoup à mon gré: il doit falloir justifier le prix de cet engin onéreux.
Mais les bonnes idées fourmillent. RIEN n’est réellement gratuit.  L’efficacité est certaine. Avec de petits moyens, les espaces scéniques, l’un réservé aux exploiteurs, l’autre aux exploités  sont  remarquablement suggérés. On suit deux heures durant sans entr’acte le fil de l’intrigue et  l’ennui ne perce jamais en dépit des imperfections relatées.
Et puis il n’était pas aisé de résumer pour la scène le monument de Zola. Or je n’ai pas éprouvé la sensation de digest quoique certains chapitres soient ramenés  à des raccourcis de 30 secondes. L’aspect “terre nourricière et régénératrice” a été  un peu négligé au profit de la seule lutte sociale.  Il fournit seulement le thème de l’envolée finale. Mais l’ensemble est fidèle, fort ... et somme toute courageux en cette cité U.D.R. qu’est Chelles.
    Emile Copfermann qui s’était dérangé  et m’a au retour ramené jusqu’au Château de Vincennes  affichait une sincère satisfaction.”

    Cet article requiert quelques éclaircissements : Philippe Dauchez (dont je doute que qui que ce soit se souvienne aujourd’hui) avait été directeur de l’étrange Maison de la Culture de Firminy, construite par Le Corbusier, et qui avait pour caractéristique de n’offrir aucun espace au théâtre. Il avait présenté son GERMINAL à Chelles (le théâtre est place des Martyrs de Chateaubriant)

on pouvait donc penser que ce lieu était ouvert à un certain non conformisme politique. Hélas ...

 21.XII1970  - La France est un grand pays LIBRE,  mais ce qui arrive à Gérard Gélas dans ce temple subtil doit être consigné : une ville de banlieue, CHELLES, RIEN en somme, a interdit le spectacle du théâtre du Chêne Noir “ OPERATION” parce qu’il pourrait (je cite) “éventuellement troubler l’ordre public”. C’est le DROIT du maire que d’en user ainsi. Si le pouvoir central voulait le fustiger , il serait COUPABLE au nom du droit des communes!
La troupe, qui a joué 66 fois sans incident, est avisée verbalement cinq jours avant de jouer et par lettre la veille. On ne lui a même pas offert une indemnité. Elle n’a qu’à se soumettre, et au besoin crever.
    Un meeting est organisé par le directeur du CENTRE CULTUREL POPULAIRE. à la place de la représentation. Il attire 150 personnes dont une moitié de gauchistes et une de “fidèles abonnés”. La municipalité qui a pris l’initiative n’y dépêche aucun émissaire. Le Conseil d’administration du Centre est totalement absent. 3 ou 4 “en bourgeois” sont là qui écoutent ce qui se dit sans même prendre de notes. Pas de flic dehors. La censure est affaire de pure routine. Parce que, j’insiste :  LE MONDE  relate l’aventure en un papier de 30  lignes “objectif” et prudent. Lucien Attoun insiste pour qu”ON” ne fasse pas de bruit autour de l’affaire. Il pense à l’avenir de la troupe.
    Le week-end se passe, et le théâtre de Nancy “renonce au spectacle... le contrat étant arrivé trop tard” !  Celui de Louvain (en Belgique) y renonce aussi “la subvention étant refusée”. On sait que Gelas est “déconseillé à l’exportation” par les inspecteurs généraux.
    Au même moment, Chaban Delmas inaugurant le centre culturel de Saint Médard en Jalles dans sa Gironde, explique que ceux qui veulent politiser la culture sont des pouacres et des dégoûtants! Aucun lien bien sûr. Pourtant le Maire de Chelles est U.D.R.  Existe-t-il des circulaires secrètes visant à étouffer dans l’oeuf certains cris malsonnants, notamment JEUNES ? On pourrait se le demander.
    Pourtant Gelas est subventionné. 5.000 Francs que lui a donné l’Etat. Pour de l’ambiguïté, c’est de l’ambiguïté, non ? et c’est malin, touchant une équipe CONTESTABLE  dans son spectacle dont l’impact politique est MEDIOCRE!  Mais le phénomène CENSURE aura joué, et si elle veut toucher son cachet, elle devra utiliser les voies juridiques d’un système qu’elle réprouve. Ainsi sera-t-elle enfermée dans une contradiction. Vraiment, c’est bien empaqueté. Si j’étais Gelas, je me dépêcherais de monter LE MALADE IMAGINAIRE ...”
 
    Intéressant, non ? Je transcris cet article un samedi de Mai 2003 alors que la décentralisation, que dis-je, la “déconcentration” est l’essentielle préoccupation du gouvernement momentanément actuel. Le théâtre va donc être laissé à l’appréciation des petits chefs locaux. Comment ne pas frémir ?
Ajoutons que le spectacle ne méritait pas, à mes yeux, tant d’honneur : je l’avais vu en Avignon et il avait été invité par André Louis Périnetti à la Cité Universitaire à Paris. Voici quel avait été mon compte-rendu :

    “Je ne crois pas que l’idée ait été bonne de faire venir Gelas à la Cité Universitaire.
Lorsque j’avais vu OPERATION  cet été en Avignon, j’avais remarqué que sur la scène il ne se passait pas grand chose, que le texte n’était pas terrible, que les “signes du cérémonial montré étaient trop ésotériques pour être populaires.  Mais dans la petite salle du CHÊNE  NOIR , l’apport musical inestimable aidant, j’avais été au sens propre du mot ENVOUTÉ.
    Or, dans la grande salle de la Cité U dont nous connaissons l’ingratitude, le phénomène ne joue plus de la même façon, malgré un potentiomètre poussé au maximum. La musique reste le grand élément positif du spectacle: cette improvisation est très remarquable.
    Mais dans ce grand cadre, le RITUEL un peu lent, confus, prend  de l’importance et l’ensemble ne passe pas très convainquant. Ca fait “jeune”, pas très élaboré, pas très mûr, finalement guère agressif, pas “agitateur”, trop esthétisé pour être vraiment politique, pêt de braves petits mécontents de province qui ne savent qu’inventer pour se faire  remarquer mais ne dérangent en rien les assistants. Les “prises de position” affichées à la porte, l’ordre formel et appliqué de ne laisser entrer  aucun retardataire, un certain genre de vie selon lequel la troupe  se réunit dès la fin de la représentation pour discuter “entre soi” au moment où les visiteurs se pointent font un brin prétentieux. Ces moufflets ne se prennent sûrement pas pour de la merde de linotte et ils ont l’assurance de soi un peu trop voyante.
    Reste que c’est quand même très bien  replacé dans le contexte d’une équipe toute fraîche émoulue des rives duRhône et surtout PROMETTEUSE “

J’ai été triste, plus tard, de découvrir que Gelas, devenu directeur d’un théâtre permanent d’Avignon, s’était assagi. il s’est mis peu à peu à y programmer des choses de bonne tenue, mais pas dangereuses. Le Théâtre du Chêne noir fait aujourd’hui partie de l’institution avec la caution fidèle d’une municipalité de droite

RETOUR à la ROUTINE

     Le théâtre de Plaisance, comme beaucoup d’autres petits lieux créatifs parisiens a disparu. c’est là que j’étais le ...

26.XI - En ai-je vu durant ma vie déjà longue des UBU ROI petits et gros, filiformes et laids, signifiants contestataires ou esthétisés, divertissants ou stylisés, révolutionnaires ou mystifiants, en français, en arabe, en tchèque, en serbo-croate ou en jargon hispano-gaulois. C’est que l’oeuvre de Jarry est une proposition suffisamment floue pour qu’un metteur en scène y voie et y projette SES préoccupations au travers d’un spectacle qui de toute manière sera mouvementé, vivant, choquant, agressif. En somme, je n’ai jamais vu quelqu’un monter UBU ROI avec l’authentique souci de SERVIR Jarry. Or, c’est peut-être ce qu’a voulu faire Letiec dans la version qu’il donne au théâtre de Plaisance sous le pseudonyme de Guénolé AZERTHIOPE  et le label du PHENOMENAL THEATRE. En tout cas il n’a pas mélangé les Ubus comme d’autres les Oedipes. Il a  présenté l’ouvrage tel qu’il fut écrit, avec quelques coupures, et peut-être est-ce pour cela que l’ANECDOTE contée m’a pour la première fois paru claire.
    Quant au contenu de cette pièce, il laisse chacun libre d’y voir ce qu’il désire.
    Le Tiec prend le parti d’estimer que ce  C0NTENU est creux, vide, pure spéculation, (je n’invente pas : il l’explique dans le programme) et de JOUER LE CONTENANT. Non seulement ce n’est point sot et sans doute est-ce honnête, mais c’est EFFICACE : la troupe s’en donne à coeur joie, active, drôle, submergeante. Des projections en contre-point  ajoutent au spectaculaire. Si le CONTENU est vide, par contre le plateau est plein d’un mouvement sans répit, d’une liberté dynamique... Quand je dis “le plateau”, c’est une façon de parler, car Le Tiec a tracé autour des spectateurs  des itinéraires submergeants. L’équipe technique (à vue si on se retourne) fait ses commentaires à haute voix, pas toujours de bon goût : c’est un peu vulgaire comme le sont les acteurs eux-même et spécialement la mère Ubu ... mais qu’importe ?
    Le spectacle finit en apothéose par l’aspersion des spectateurs dont certains jouissent de parapluies protecteurs, mais pas tous! On passe sur cette concession à la provocation bon enfant au titre de la gratuité de ses motivations.
    Finalement, somme toute, ce refus de se servir d’UBU ROI comme généralement aux fins d’avoir l’air courageux sans danger revient à jouer la RECUPERATION de Jarry. C’est en quoi cet UBU est l’anti-Barrault qui, lui, tente pathétiquement de faire croire le contraire. C’est une démarche de REFUS DE JOUER LE JEU qui comporte peut-être son ferment.
    Quoique cela n’ait aucun rapport, cela a une parenté avec ce que je détectais déjà ailleurs dans d’autres non propositions : il y a peut-être là une ligne de force qui aboutira un jour au NON THEATRE sur une NON SCÈNE comme d’autres ont abouti au carré blanc sur fond blanc en peinture. A suivre”

 
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 14 avril 2007 6 14 /04 /Avr /2007 18:21
“28.XI -  Il est bien difficile, au sortir de Ô ! AMERICA (conçu et monté par Antoine Bourseiller, de ne pas faire une critique d’humeur et même de mauvaise humeur: tant il y a scandale à ce que tant d’argent ait été dépensé par l’Etat pour que le PRIVILÉGIÉ Bourseiller nous livre ses impressions  au premier degré de touriste  petit bourgeois français aux Etats Unis. CA N’EST PAS PLUS PROFOND QUE “LE PROFESSEUR BUISSONET EN AMERIQUE”,  MAIS DU MOINS ANDRÉ FRÈRE ÉTAIT -IL SEUL - ET MODESTE - SUR LA SCÈNE ... ET DU MOINS AVAIT-IL DE L’HUMOUR.
Car non seulement la vision de Bourseiller est superficielle, mais elle n’est pas drôle.
C’est qu’il se prend au sérieux, notre génie: Paris, après Marseille qui a gobé l’imposture n’a qu’à bien se tenir, bien écouter, bien approuver, bien applaudir. Après les réactions diverses et molles du tout Paris convié hier soir, il exposait à Gilles Bernard que le coupable de cet évident échec ne pouvait être que l’édifice “THÉÂTRE DE FRANCE”. Quelques autres explications étaient recherchées par quelques petits groupes d’”amis” (dont je fus un moment, bien content que des gens plus importants que moi tiennent le crachoir) SAUF LA SEULE : que ce spectacle est prétentieux, d’un mauvais goût effroyable, OCTROYANT sententieusement une pensée dont l’exiguïté éclate, ININTELLIGENT, NE VAUT RIEN!
Certes c’est spectaculaire. Un excellent orchestre Pop égaye les sens. Il y a des éclairages violents et coloriés, du métal Gustinesque, un aspect super-revue (où manque pourtant la NUDITÉ cependant ESSENTIELLE si on veut survoler l’Amérique contestatrice actuelle) . Mais tout cela est creux. Ce n’est pas parce que les gens se contorsionnent sur une scène  tandis que sont débités les titres des articles dont chaque semaine l’EXPRESS et l’OBSERVATEUR nous gavent que pour autant l’Amérique nous est révélée. La vision de Bourseiller n’est ni aigüe, ni profonde, ni même personnelle. Elle révèle qu’il est sot, aveugle, conventionnel. Son montage est MONDAIN. Ce ne serait pas grave s’il n’était condescendant et ONÉREUX!
Trois moments se détachent en positif de ce fatras  qui dure 2h30 sans entr’acte :
La scène du procès des Black Panters
Le montage photo sur l’homme du pont de Brooklyn
L’allégorie des eunuques noirs
Ce sont trois numéros.
    Le dernier texte est de E. Cleaver, donc pas de Bourseiller. Il est plaqué entre deux séquences et détonne tellement par rapport au “style” de l’ensemble qu’il parait longuet.
Le premier est une simple traduction des minutes du procès  fameux de Chicago. C’est fantastique, mais pas de Bourseiller. Tout au plus peut-on dire qu’il a eu le courage de porter à la scène ce document,  mais n’avons-nous pas en France des procès tout aussi honteux qui nous touchent de plus près ? Ô vertueuse FRANCE qui, sur la scène de l’ODÉON stigmatise les moeurs de la justice américaine!
Le deuxième est un montage photos réalisé par un photographe New-Yorkais, donc pas par Bourseiller.
    SES textes à LUI, eux, oh là là! quel langage puant et vaniteux! oh là là quel allégorisme!
    Je ne suis pas content : est-ce que ça se voit ? Je pourrais énumérer encore bien des sujets de fâcheries mais ça suffit comme ça.
    Med Hondo est très bien : il faut le dire.”

Je crois qu’on commençait à se dire qu’une soirée au théâtre ne justifiait pas forcément qu’on s’asseoit dans un fauteuil pendant trois heures. En 1959 j’avais été  par interim le responsable d’un théâtre disparu de la rive gauche : le théâtre de Lutèce. Son directeur, Bernard Jenny, happé par le service militaire obligatoire qui n’avait pas encore disparu, m’avait demandé de le remplacer provisoirement.  J’avais concocté une programmation superbe :
Les sublîmes VINGT ET UNE SCÈNES DE COMÉDIE d’Alain … et, révélation,   LES TAMBOURS DANS LA NUIT, de Brecht, que personne n’avait jusque là montrés. Impardonable, je n’avais pas vérifié si André Steiger, qui m’apportait ce spectacle, en avait  obtenu les droits. Deux jours avant la première, guillotine : Les éditions de l’Arche, dépositaires de  la pensée de Brecht  en langue française, interdisent qu’on joue cette œuvre « de jeunesse » que les héritiers, selon André Voisin,  ne souhaitaient pas voir passer à la postérité. Catastrophe, j’ai dû annuler la générale, rembourser les billets déjà achetés. Il ne m’est pas venu à l’idée de présenter les textes d’Alain, qui à eux seuls, duraient une petite heure.   J’aurais été traité d’escroc. Une soirée au théâtre se mesurait au poids du temps passé. Les temps ont bien changé ensuite …  Mais ce n’était pas encore le cas le …

29.XI - La COMEDIE FRANCAISE est une maison qui a le sens de la durée que doit avoir un spectacle. On y va pour assister à la “nouvelle présentation” de GEORGES DANDIN qui a fait grand bruit et suscité des polémiques, et il faut se taper en lever de rideau IL NE FAUT JURER DE RIEN tout entier, dont c’est aussi une “nouvelle présentation”!
    Arbitrairement réunies dans une même soirée, les deux mises en scène rajeunies ne se ressemblent pas. On croit assister à deux spectacles dont chacun est un tout en soi.
    L’un est effroyablement conventionnel, vieux d’esprit, décoré par Jacques Marillier  d’une manière incroyablement laide type tournées Baret. C’est le Musset imaginé par le pédéraste Michel Duchaussoy. Il n’y a rien à dire de cette poussière mal balayée si ce n’est que Mademoiselle Catherine Salviat y joue Cécile d’une façon charmante, vive et spontanée.
    L’autre est remarquable : le souci de renouvellement de GEORGES DANDIN par Roussillon est digne de la confrontation avec les plus grandes recherches faites sur ce texte riche.  Car l’oeuvre est repensée AU FOND. On ne retrouve dans la représentation aucune habitude. Le contexte historique est objectivement décrit sans qu’il ait été fait appel au concours de quelque figurant que ce soit. Le payson Georges Dandin y est montré comme une victime des nobles, mais Roussillon n’en n’a pas fait pour autant un personnage devant jouir de nos sympathies et pitiés. Ce riche propriétaire terrien s’est à l’évidence ACHETÉ une fille de la noblesse déchue du coin sans son consentement. , COMME IL AURAIT ACQUIS UNE VACHE! Angélique n’est donc pas la salope de la convention mais une gamine désespérée  qui a été VENDUE, une ESCLAVE qui se bat pour avoir quand même malgré ses chaînes quelques instants de bonheur.
    Cette façon de lire la pièce refuse donc deux conventions:
    Celle de la FARCE, désamorcée (et à la COMEDIE FRANçAISE c’est déjà très bien) : on ne rigole pas à ce DANDIN là. Il est noir, dramatisé, ce qui n’empêche pas qu’il vous arrache parfois un vrai rire justifié qui ne soit pas mécanique, et dont on n’ait point à avoir honte.
    Et aussi la convention nouvelle depuis la revue THEATRE POPULAIRE d’une classe sociale ayant raison par rapport à une autre: la lutte des classes est ici montrée à tous les degrés, et la VRAIE victime, c’est Colin, qui couche dans la grange et doit à 4 heures du matin, sans regimber, partir sous la menace des coups quérir pour son maître d’autres privilégiés.
    Et en même temps il est montré comment tout privilège porte en soi ses germes d’auto-destruction.
C’est donc un grand spectacle POLITIQUE en même temps qu’un spectacle de GRANDE politique.
    Vous me direz bien sûr que tout ça, ça n’est pas d’aujourd’hui. Certes. Mais enfin utiliser un classique de cette manière, en retrouvant des PERMANENCES, ce n’est pas dangereux pour nos temps actuels, mais c’est VALABLE puisqu’il s’agit d’EXPOSER et non de DÉNONCER un mécanisme que nous retrouvons DIFFÉRENT mais identique de nos jours.
    La philippique de Michel Droit  contre cette vision sur FRANCE INTER  un matin m’avait alerté. Les défendeurs du capitalisme ne s’y trompent pas!
Il faut espérer que dans ses tournées internationales la COMÉDIE FRANCAISE emmènera ce DANDIN neuf et intelligent.
    J’ai apprécié le sérieux de la troupe, qui, Robert Hirch en tête, jouait remarquablement pour le public du samedi soir (salle bourrée) comme elle l’eût fait un jour de générale , sans l’ombre d’une complaisance ou d’un décalage. Il est vrai que le metteur en scène, qui joue Lubin fait partie de la distribution et est donc là tous les soirs!”

10.XII - Je m’attendais à tout en entrant respectueusement dans L’ESPACE CARDIN sauf  à retrouver le bon vieux théâtre des Ambassadeurs presque comme en mon souvenir de jeune étudiant fauché payé pour faire la claque à Madame Alice Cocéa  il était resté. D’accord, on l’a repeint de crème vif alors qu’il était jaunâtre. Cela lui confère un côté clinique de nouvel alloi. D’accord on a changé les fauteuils. On les a remplacés par des espèces de machins qui vous coincent les fesses dans un angle aigu si bien qu’à moins de n’être rebondi comme les négresses d’Océanie on s’en tire avec un mal de reins remarquable.  Mais on n’a pas modifié la pente de la salle, et on continue comme jadis à voir surtout en guise de spectacle la tête de son voisin de devant. Et surtout, d’accord, on a aggrandi le cadre de scène et posé un proscénium. Ainsi le plateau est-il fort beau dans le style désormais traditionnel des Maisons de la Culture. Mais c’est un plateau classique. Le rapport scène-salle n’est ni neuf ni différent ni quoique ce soit. Alors “ESPACE”, qu’est ce que ça veut dire? Attendons que les lieux soient tout à fait ouverts. La révélation viendra peut-être avec la deuxième salle qui nous est annoncée. Pour l’instant, hors le théâtre ci-dessus décrit, il n’y a que l’ancienne circulation foyer - escaliers qui existe rajeunie dans le style du cinéma Concorde. Des sièges et des objets snobs mais beaux y caressent l’oeil de même que ces jeunes éphèbes vêtus très simplement en pantalon moulant - pull over qui vous accueillent au vestiaire et aux points névralgiques tels que contrôle, toilettes etc ... Ephèbes dans la salle, éphèbes sur la scène, je ne crois pas avoir vu dans cet “espace” un seul mâle hier soir. Je ne parle pas des spectateurs bien sûr ... encore que même de ce côté là  hum! hum) ... enfin passons.
    A propos, il y avait aussi un spectacle :
“Un jeune homme dont la soif d’amour absolu fait de lui un étranger au monde des adultes, est entraîné par une farandole cocasse de personnages”, ai -je lu dans le programme coquet et gratuit. JE FUS CET ENFANT-LÀ est une” fête musicale” conçue par Yan Brian au départ de quelques textes de Vitrac. Donc un montage autour d’une oeuvre. C’est décidément un genre à la mode, hybride. En motivation cela rejoint le JARRY de Barrault, mais ce spectacle-là est moins intelligent. Par contre, en tant que fric jeté par la fenêtre il rappelle O AMERICA, et là en plus intelligent. Et puis c’est du fric privé, pas vrai, et s’il plaît au prince Cardin d’en faire un usage stupide, c’est dommage pour les petits Pakistanais  et regrettable pour Christian Dente qui pendant ce temps-là est foutu en faillite, mais ce n’est pas SCANDALEUX. Jusqu’à un certain point on peut même dire que ce clinquant a fait vivre et nourri encore de nombreux prolétaires. C’est autant de récupéré par le peuple en attendant que la révolution nous balaye tout ça.
Mais ce spectacle, me direz-vous ? Ben quoi ? Qu’est-ce qu’ils ont tous ? C’est mineur, gentillet, édulcoré (ô Vitrac!) , désamorcé, dépolitisé, gratuit, mais c’est vivant: il y a du rock, de la chanson de charme, de la couleur, de la chorégraphie en collant académique couleur chair (MYTHUS et SEXUS n’ont pas passé la Seine et moi je ne peux plus du tout supporter la fausse nudité). Il y a des projections. C’est du spectacle total, en somme, une revue. Ramené à son juste niveau, ça vaut bien ce que je voyais au Gaumont Palace  entre les actualités et le grand film quand j’étais petit sous le vocable : attractions.
Maintenant que ce soit comme l’écrit Pierre Cardin “un événement où se confondent la poësie, la musique et la danse” alors là, il pousse un peu notre génie de la haute couture.
Mais n’a-t-il pas été trahi pas ses petites mains?

    Faut-il tout retranscrire. Je vois que le 10 Décembre j’ai assisté au théâtre Gramont (aujourd’hui  tellement disparu qu’on n’en devine même plus qu’il ait pu  exister) à un très plaisant spectacle “dense en poësie, riche en fantaisie, humour, gaîté et parfois mélancolie qui s’appelle POURQUOI T’A FAIT CA ? “ et qui est composé de sketches proposés par Philippe Avron et Claude Evrard. Mais ce sont des petits morceaux dont chacun est un tout en soi. La seule continuité vient de la création par les deux compères d’un certain univers. C’est charmant de gentillesse et de modestie. Mais ce n’est pas du “théâtre”.  Or en ce temps-là j’étais “théâtre tous azimuts” ainsi qu’en témoigne le compte-rendu suivant :

12.XII - Alfred Adam, Daniel Gélin, Anne marie Coffinet, Martine Sarcey en tête d’une distribution des plus solides groupant en tout 24 artistes, ce n’est pas un spectacle de boulevard ou du théâtre de la ville : c’est LA FUITE de Boulgakov, adaptation d’Antoine Vitez, mise en scène de Pierre Debauche. C’est la première production 70 / 71 du théâtre des Amandiers de Nanterre. Une entreprise de qualité faite avec soin, talent, intégrité et foi, et pourtant une entreprise inutile. Parce que le sort de ces dirigeants de la Russie blanche qui fuient la Russie soviétique n’intéresse plus grand monde en ce bientôt 3/4 de XXème siècle. Ou plutôt, ils auraient pu nous concerner, nous Français du post-gaullisme, s’ils avaient atteint une dimension rejoignant l’universel. Ou encore si, terriblement typés, situés tels des héros de Gorki, ils avaient par repoussoir été en quelque chose signifiants pour nous. Mais point. Bourgakov nous montre une juxtaposition de cas, sans doute historiques, mais particuliers.
Est ce son texte, sa mise en scène probe et sage ? La fresque épique de cette fuite vue à travers huit “songes” n’est pas cataclysmique. On ne sent pas souffler le vent de la mort et de la détresse. La Révolution reste abstraite et lointaine, même si quelques roulements de canon veulent l’indiquer. Faune antipathique : seuls seront récupérés sur la fin les 3 personnages qui choisissent de rentrer en URSS après une heure et demie de “mauvais rêves”, (d’où je pense, ce découpage en 8 songes) mais ce n’est pas la réflexion qui les y incite. C’est l’élan du coeur vers la patrie. Je comprends que Staline ait jugé ce texte pernicieux puisque, quoi qu’il nous brosse de l’émigration un tableau peu enviable, le bolchévisme ne cesse d’y être présenté comme un épouvantail sous le prétexte d’être vu à travers le prisme déformant des yeux de ces gens-là.
    Quoi qu’il en soit, le théâtre ne me paraît  guère convenir à LA FUITE. J’imagine ce que pourrait être une super-production au cinéma. La folie s’y fût donnée libre cours tandis qu’ici  le NON génie éclate.
    Dans un dispositif beau, astucieux et polyvalent de Jacques Noël, les “songes” se succèdent en tranches théâtrales réalistes. Jamais rien ne décolle, nonobstant des instants de fantaisie  telles les métamorphoses de l’impénétrable qui font hurler de rire les intimes d’Antoine Vitez, et  les gags qui surgissent d’autant plus comme des coups de tonnerre que l’ensemble est terne.
Hubert Deschamps que j’ai omis de signaler dans mon générique des vedettes campe avec talent le personnage de Korsoukhine, une franche salope qui se signale par une spéciale dégueulasserie dans un monde fait uniquement de crapules.

    Pour l’anecdote, je relaterai qu’il avait un moment été question que je renoue à l’occasion de ce spectacle avec ma vocation de comédien. C’est ce rôle là que, selon Antoine Vitez et Pierre Debauche moi seul dans Paris pouvait le jouer tant j’étais à leurs yeux dans la vie ce personnage. Mû par l’instinct de conservation j’avais refusé sous des prétextes divers cette offre empoisonnée. Les gaillards insistaient pourtant en m’expliquant qu’il fallait lire la dimension du personnage au troisième degré qu’il fallait en avoir la lecture à travers l’oeuvre entière de Bourgakov. Ouiche!
Peut-être ai je eu tort: une carrière de troisièmes couteaux aurait pu s’ouvrir pour moi au théâtre, voire au cinéma si d’aventure un Godard ou un Truffaut était passé par là.

15.XII - Le pauvre Touchard a convié en son Conservatoire National d’Art Dramatique le pauvre tout Paris à une soirée en l’honneur du pauvre Ministre récemment décédé Michelet. On jouait à cette occasion un montage appelé PAUVRE RUTEBEUF fait de poêmes du temps de Saint-Louis. Pauvres élèves qui s’exprimaient sur un ton constamment faux et dans un style que je croyais enterré. C’était d’un triste! Heureusement la pauvre Laurence Bourdil que j’avais emmenée parce qu’elle avait du vague à l’âme m’a égaillé de quelques chuchottements  auxquels mon autre voisin, un haut fonctionnaire du Ministère, Lecannu, a profité sans respect pour le grand homme à qui on rendait hommage. Antoine Vitez rasait le mur.”

     LE VIEUX COLOMBIER

 C’était un lieu mythique qu’un imbroglio juridique entre deux prétendants propriétaires avaient conduit à la décrépitude (je crois qu’il pleuvait sur le jeu d’orgue lorsque les intempéries sévissaient)
Or, la comédienne Marthe Mercadier qui m’avait pris en amitié( Je dis bien en amitié, rien d’autre, un peu comme ce sera plus tard le cas avec Madona Bouglione). s’était lancée dans l’ aventure intrépide de reprendre en main ce théâtre et elle m’avait offert dans les lieux un   bureau parce qu’elle souhaitait que je l’aide dans sa programmation.
 Je me suis  prêté à cette expérience, Je crois me rappeler que j’avais investi le hall avec des petites performances légères. Et surtout, je lui avais apporté un dialogue avec Ellen Stewart qui, avec la MAMA représentait  à New York une forme d’ avant-garde contestatrice en voie de disparition prochaine mais pas tout de suite et en tout cas déjà édulcorée.

Ces dames avaient sympathisé et avaient des grands projets qu’elles croyaient artistiques mais qui étaient surtout commerciaux.
 
“... Le premier spectacle de la ETC COMPANY OF LA MAMA était composé de deux pièces : “THE ONLY JALOUSY OF EMER” (Yeats) ... “RENARD” (Strawinsky) Maintenant j’ai lu les “grandes critiques”, me voici donc encore plus en difficulté pour être objectif. Il est sûr qu’il y a lieu d’applaudir à la PERFORMANCE. Ces acteurs parlent, chantent, dansent, font des claquettes, les musiciens sont, paraît-il, comédiens aussi. Ce qu’ils montrent est professionnel, plein d’aisance dans une rigueur admirable. Les rares français de la profesion s’en donnent à coeur joie pour dire “qu’on est incapable d’atteindre à ce niveau” etc... et tutti-quanti. Ces démissionnaires m’emmerdent: c’est une question de travail. Qu’attendent-ils pour relever le défi? C’est comme si après Zatopek, tous les coureurs du monde avaient décrété que ça n’était plus la peine de courir en compétition.
Donc, c’est une équipe de premier ordre que nous a dépêché Ellen Stewart. Mais, il faut bien le dire, avec un programme purement divertissant, sans histoire, parfait pour les fêtes, et des mises en scène quelque peu conventionnelles, surtout celle de Yeats. D’accord, c’est beau, d’accord, il y a des idées  d’éclairage et de brouillard  tout à fait convainquantes. D’accord c’est bien chanté? Mais on est à l’opéra et c’est visible.  Et c’est certain, il m’est revenu à certaines attitudes, à certains accents, des souvenirs du temps où à Sarrebrück je fréquentais assidûment le Stadttheater: ça n’était pas tellement autre chose.
RENARD, grâce à l’apport des claquettes qui donnent à tout mouvement un merveilleux côté aérien, est plus original. En tout cas c’est très agréable, mais enfin c’est une pochade sans contenu visible, une joyeuseté à consommer. Enfin l’Amérique de gauche nous rassure: ni nudité, ni contestation, la QUALITÉ FORMELLE devient son objectif. VIVE donc cette MAMA qui nous change du LIVING, du BREAD AND PUPETT et même de la NEW TROUPE!  Ca va marcher du tonnerre, faire beaucoup de fric! Marthe Mercadier vient au bon moment cueillir ce bon grain qui nous vient du nouveau monde. Elle a de la chance. Tant mieux pour elle et son VIEUX COLOMBIER qu’elle rouvre ainsi avec l’approbation générale. Ils ne se droguent même pas, ses invités. Ils sont sages et ils répètent toute la journée. Monde en vase clos, monde d’artistes, ils sont CULTURISATEURS. Somme toute ils sont venus donner une leçon aux masses. Au boulot les gars: arrivez à ça et je vous promets des recettes: ça vaut le coup, non ?”

 LA ROUTINE, SUITE
 
23.XII        “Donc, voici ce que j’ai compris,moi l’ignare, l’inculte ès CLAUDEL.
        Pendant une heure, ils sont tous là à se lamenter autour du vieux Roi. Le messager va arriver. Ils ont sûrement perdu la bataille. Le messager arrive. Ils ont gagné la bataille grâce à TÊTE D’OR, un jeune homme joufflu aux abondants cheveux noirs frisés (Delis Llorca). Alors, pendant un quart d’heure, ils se réjouissent.
        Cependant, il y a une étrange affaire entre Tête d’Or et un nommé Cébès qui sedit aussi femme.Là je n’ai rien compris mais j’ai dormi un peu.Il m’a semblé que Cébès mourait.
        Entr’acte de cinq minutes. On n’a pas le temps d’avaler un viandox.
        La bataille gagnée a donné la grosse tête à Tête d’Or. Il tue le vieux roi et prend sa place au cours d’une longue scène où s’expriment la veulerie et la lâcheté des courtisans. Il chasse aussi la fille du roi, héritière légitime.
        Mais il avait gagné une bataille, pas la guerre! L’ennemi (le même ou un autre) revient en force. Tête d’Or est blessé à mort. C’est trois quart d’heure avant la fin et à, partir de cet instant il n’en finira pas de mourir. Comme la fille du roi d’ailleurs, pour laquelle il se met sur le tard à éprouver un sentiment qui commence par la pitié (il lui a filé un quignon de pain parce qu’elle crevait de faim dans la  foret), mais ces choses là en marche, allez donc les arrêter. Sentiment partagé du reste: La jeune fille a été clouée à un arbre par un méchant prolétaire qui lui reproche sa condition. Tête d’Or la décloue. Trop tard, elle est exangue. Mais elle aura le temps de dire son amour à Tête d’Or avant d’expirer, juste après lui.
        L”ensemble dure 3h05. Faute d’un programme et de culture,je suis incapable de dire si c’est historique ou imaginé, et à quelle époque ça se situe : Oscur moyen-âge ou antiquité préhistorique? Je m’en réjouis:ainsi ai-je pu rendre compte du spectacle comme si j’étais un spectateur moyen. Le style claudélien m’a agacé, comme d’habitude, texte mal en bouche théâtralement et bourré d’images étranges.
        Ce spectacle a déchaîné l’enthousiasme de nos critiques. Il faut dire que c’est bien joué et monté avec soin.Sans doute Llorca a t’il su éclairer l’anecdote autant qu’il était possible et créer le mouvement. Surtout en deuxième partie. Je pense qu’il a été désservi par l’étroitesse du plateau de la salle Aydar. Sans doute une dimension de grandeur tragique est elle estompée au profit d’une impression de mélodrame. Je crois qu’une grande salle supprimerait les envies de me marrer que j’ai eues  par moments, mais ce n’est pas sûr car ce qui m’a manqué, ce fut de sentir des hommes derrière ces héros. auxquels je suis demeuré foncièrement étranger, pour ne pas dire allergique.
        Où sont les problèmes de notre temps dans cette histoire ? De même où sont les préoccupations de nos jeunes metteurs en scène dans ce montage classique épris de grandeur et de rigueur? Ce ne sont pas quelques cuisses nues d’adolescents, quelques passages par la salle, et quelques prises de positions qui rappellent opportunément la présence d’Hermon dans la distribution qui changent quoi que ce soit au côté traditionnel de ce spectacle académique, frais émoulu des traditions de la compagnie Barrault, et qui manque peut-être, quoique bien interprêté, je l’ai dit, de monstres sacrés. Arlette Bonnard en fille du roi tient là son meilleur rôle depuis que je la connais.”

24.XII -    “Disons le tout de suite: Maria Machado est très bien dans “MASSACRONS VIVALDI” de David Mercer, adaptation de Roland Dubillard, qu’elle joue à l’ÉPÉE DE BOIS aux côtés de Bernard Fresson, Lucienne Hamon et Roland Dubillard.Pièce très britannique dont l’exhumation correspond à un geste de Maria envers son ancien amant.
        “MASSACRONS VIVALDI” se présente comme ce qu’on pourrait appeler une pièce de NON BOULEVARD. En ce sens qu’elle a tous les aspects d’un vaudeville, mais un vaudeville où tous le monde serait au courant de tout et où l’escapade adultérine est loupée. On rit beaucoup. C’est truffé de mots d’auteur, mais l’atmosphère de cette joute à quatre baigne dans la mélancolie. Ces êtres essayent de vivre une morale différente faite de complaisance et de résignation, d’ennui et de non conviction.Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est une oeuvre qui ne laisse de place ni à l’enthousiasme ni à l’exaltation. Une oeuvre de profonde désespérance sous des dehors pudiques. C’est aussi une oeuvre classique quant à la forme:bourgeoise, c’est l’état d’esprit d’une classe qu’elle exprime, situé dans le monde des employeurs petits et grands où les rapports de force troublent les impulsions sentimentales et sexuelles.
        Quelle est l’importance du coup de patte de Dubillard? C’est difficile à décoder mais il y a rencontre, c’est certain, d’univers.Mercer va moins loin que le Dubillard de LA MAISON D’OS et il est plus pessimiste DÉFINITIVEMENT. Chez lui, pas d’ouverture en happy-end. “On continue”, comme chez Sartre et ce n’est pas gai. Mais l’univers est le même en simplement plus cartésien.

        “Ce non cartésianisme de Dubillard éclate dans la deuxième pièce présentée : “LES CRABES”, complètement de Roland, celle là, et presque surréaliste en ce sens que les personnages y évoluent par glissements et non par enchaînement logique, et que le monde décrit est “dingue”, c’est à,dire échappant aux règles du raisonnable. La référence au contemporain, à sa violence, à son goût de la mort est elle même farfelue. Cette irrationnalité désarçonne certainement bon nombre de ceux qui avaient goûté au non boulevard que j’ai dit, c’est à dire du presque boulevard quand même. Il y a une facilité chez Mercer  qu’on ne retrouve pas chez Dubillard livré à soi-même. Ce qui n’exclue pas les facilités, calembourd, grosses blagues dont notre auteur facétieux est coutumier. Il se livre en tant qu’acteur à un numéro assez époustouflant.
        Bref, cet “éloge de la folie” qui débouche sur un assassinat à la mitraillette perpétré par des parodies de CRS est sans doute de la veine du grand Dubillard. Mais il faut faire un petit effort pour s’en rendre compte et le trop aisé Mercer en première partie ne constitue peut-être pas le faire valoir idéal.
        Un spectacle qui vaut le dérangement, en tout cas!”

26.XII        “Tout aussi dépolitisé qu’ EMER.RENARS, le second spectacle de la ETC COMPANY OF LA MAMA, “CARMILLA”, est d’un point de vue esthétique comme sous l’angle de l’efficacité tout à fait remarquable.L’excellent critique qu’est Jean Jacques Gautier y a détecté un oratorio, laissant honnêtement sous entendre à ses lecteurs du FIGARO que deux dames assises chanteraient  avec des musiciens de chaque côté, et que ce serait tout. En effet,c’est bien cela, sauf que les lumières sont fabuleuses, sauf qu’un décor en light-show ponctue et commente l’action, lui conférant une atmosphère d’un prodigieux envoûtement,fidèle à l’oeuvre, sans gratuité, à son service. Sauf que les deux chanteuses vivent admirablement leurs rôles. Bref pour Gautier, mise en scène veut dire mise en place et celle ci lui a semblé trop statique. Moi je dirai qu’il est fantastique  d’avoir su dépouiller la mise enplace au point qu’il soit devenu inutile de faire bouger les gens. Et si Gautier s’est ennuyé, c’est bien triste pour lui. Et s’il n’a pas compris ce qui se passait, c’est qu’il est fort con. Mais est-ce une découverte?”

        Un petit commentaire à la suite de ce pamphlet d’humeur. En ce temps là, les critiques des quotidiens essayaient encore de rendre compte de toutes les créations. Une avant première parfois dénommée “couturière” annonçait l’arrivée dans un théâtre d’un nouveau spectacle. Les photographes y étaient admis. Le lendemain il y avait la “générale” avec au premier rang les dessinateurs et derrière eux en rang serré les critiques, untel avec son épouse, untel avec son ami, unetelle avec ses lunettes. Je ne vous raconterai pas l’angoisse des comédiens qui allaient se produire devant ce parterre de juges, souvent paradoxaux, car pour beaucoup il ne s’agissait pas de raconter scrupuleusement ce qu’ils allaient voir et entendre, mais de faire oeuvrette originale  autant que possible différente de celle que pondrait leur voisin.
        De toute manière,le temps allait bientôt venir où les grands critiques négligeraient de se déranger pour des réalisations de jeunes compagnies. Leur calendrier était fait à l’avance avec les manifestations annoncées dans les théâtres Nationaux, au boulevard, et dans quelques lieux périphériques très ciblés. Ils n’avaient plus le temps d’aller à la découverte de l’insolite, d’autant plus que la place réservée au théâtre par les rédacteurs en chef allait chaque année s’amenuiser.  On peut tout de mêle citer LIBERATION qui a laissé dans ses pages plus de place à la culture que les autres.

TOUJOURS LA ROUTINE

27.XII        “LES ÉVASIONS DE MONSIEUR VOISIN”, pour un montage collectif dû à cinq auteurs de l’AQUARIUM est un spectacle très bien structuré. On sent que le travail de répétition a été mené avec lucidité, que la troupe a accepté une discipline, chacun rangainant ses complaisances au profit du rythme de l’ensemble. Apparement cette équipe se comprend et s’estime mutuellement car c’est à une vraie pièce qu’elle convie ses spectateurs  avec des moments drôles et des instants poëtiques, une vraie pièce qui a une ÉCRITURE. Le style manque un peu au niveau de la représentation: quelques longueurs, des scènes qui ne sont pas de la meilleure veine, mais le POSITIF l’emporte très largement, et c’est un très bon spectacle que j’ai vu ce Samedi après midi mêlé à 23 autres égarés! Cet horaire (15h) et ce lieu, L’ESPACE CARDIN désservira sûrement le succès. Ce HAUTE SURVEILLANCE collectif n’y respirera pas à l’aise. Il s’adresse à des audiences de gens modestes et nombreux. Jecrains que ce ne soit pas le cas.
        ça se passe dans une prison sans gardiens. Un détenu fait les tâches policières. Les murs empêchant la liberté sont imaginaires. Un honnête comptable y est enfermé, apparemment pour avoir vu sur la plage des hirondelles qui étaient des poulets. Une organisation intérieure faite de violence et de cruauté le terrifie, mais, INTÈGRE jusqu’au bout des ongles, Il fait face aux assassins, proxénètes et autres escrocs.Il y a même un “arabe”, un chef et un caïd.
Voisin, car c’est le nom du comptable, a un double qui est son antiface. Ce ZINZIN fera tout pour que son autresoi-même s’évade. Il ira jusqu’à détruire la prison. Mais l’esclave de la société appellera à cemoment la police et les honnêtes gens à construire d’autres prisons.
        Oeuvre hautement symbolique, on le voit: la prison c’est le carcan dans lequel nous vivons. Voisin, c’est la majorité silencieuse qui forge constamment ses propres chaînes et qui, après la révolution qu’est la destruction de la prison, n’aura de cesse que de se trouver un petit  cachot individuel. Mais Zinzin, le perturbateur, l’anarchiste, c’est aussi Voisin, donc chacun de nous possède en soi un ferment révolutionnaire et c’est évidemment une très juste vision de l’occident chrétien et de son humanité aliénée par les “vertus” que lui ont inculquées les possédants du système. La pièce ne conclut rien. Que conclure d’ailleurs ? La MORALITÉ est sans proverbe final. Ce serait prématuré”


31.XII        “Deux choses sont sûres en tout cas: la première, c’est que quand le public veut aller quelque part, rien ne l’arrête. Par le froid qui règnait hier soir, je m’attendais à trouver peu de monde à la CARTOUCHERIE de VINCENNES, perdue au milieu du bois, isolée comme un igloo dans la neige fraîche, d’accès périlleux sur des routes verglacées, sachant de surcroît comme tout le monde que le chauffage de la salle était défectueux. Eh bien c’était bourré, je ne dirai pas comme un oeuf, le lieu est extensible, mais plein, vraîment plein, très plein.
La deuxième c’est que je finis BIEN cette année du point de vue de mes visites aux théâtres, car “1789” d’Ariane Mnouchkine et du THÉÂTRE DU SOLEIL est un REMARQUABLE spectacle. Après MONSIEUR VOISIN, 1970 s’achève donc sur un montage collectif réussi. Les balbutiements terminés, le genre acquiert donc à mes yeux droit de cité.
        Fresque historique retraçant ffectivement les événements de l‘année 1789, le spectacle a le mérite d’éclairer de façon aveuglante l’aspect bourgeois de la révolution, et de montrer comment le peuple n’en a tiré d’avantages que pour autant qu’il soit passé à l’action directe DANS LA RUE. Sous couvert de montage éducatif, c’est un authentique APPEL à la violence actuelle. En cela, c’est réellement un spectacle révolutionnaire. Dans certains cas il pourrait déboucher sur des événements contemporains. Car il se termine par l’appel de Baboeuf qui préconisait la lutte des classes et  faisait ressortir que LA GUERRE CIVILE N’EST PAS FRATRICIDE. LA GUERRE CIVILE EST LA SEULE À FAIRE CAR LES PARTIS EN PRÉSENCE SONT INCONCILIABLES.
        Il y a dans 1789, qui dure trois heures sans entr’acte et sans ennui, du bon grain et de l’ivraie. Certaines longueurs ont été pénibles avec les pieds gelés et notamment la scène de Saint Domingue qui veut montrer que d’entrée de jeu la notion de “les hommes naissent libres et égaux en droits” ne s’appliquait pas aux nègres puisqu’ils étaient esclaves  et que l’article 7 de la déclaration rendait inviolable la propriété. D’accord, mais c’est quand même un peu hors du sujet et presque conventionnel de nos jours. Mais il y a des grands moments, d’extraordinaires instants. Songez qu’assis sur un banc sans dossier, je n’ai pas éprouvé de fatigue. Ariane Mnouchkine n’hésite pas à emprunter à autrui : Au BREAD AND PUPETT les marionnettes géantes de Louis XVI et Marie Antoinette; au LIVING THÉÂTRE  la prise de la Bastille, racontée par les comédiens à voix basse s’enflant peu à peu à des petits groupes de spectateurs; à CHÉREAU et JEAN PIERRE VINCENT les groupes composés de personnages hauts en couleur et le goût de la grande musique brillante. Mais elle retrempe tout ça dans l’acier de sa propre création et ses apports personnels sont aussi légions, telle l’admirable scène où le Roi demande à son bon peuple, bien avant le 14 Juillet, de lui présenter ses doléances, et où ce peuple se leurre d’un espoir fou, déçu ensuite car tout est truqué par le jeu hiérarchique. J’allais oublier de dire qu’elle a aussi emprunté à RONCONI, mais ce n’est qu’apparence.Elle a créé en vérité une circulation rectangulaire à l’intérieur de laquelle des spectateurs sont sollicités de participer, debout, foule en principe concernée par les harangues des tribuns, tandis que les voyeurs, moi entre autres, prenent place sur des gradins à l’extérieur du lieu de la représentation JAMAIS sollicités, JAMAIS agressés, tandis que ceux qui veulent jouer doivent périodiquement faire place à des mouvements de comédiens, ce qui ne veut pas dire qu’on leur demande de participer activement. Ce dispositif est efficace:il permet les grands déplacements qui donnent le sentiment du mouvement ample. Il n’en reste pas moins gratuit: ça ou autre chose, un anneau, un cylindre, ou ... une scène de Maison de la culture,  Ariane Mnouchkine pourrait bien s’exprimer n’importe où. Bref elle s’est donnée une règle du jeu. Elle s’en sert à merveille.
1789 a sans doute couté quelqu’argent. Les costumes, les poupées sont splendides. Mais jamais on n’éprouve que du fric ait été jeté par la fenêtre, comme dans AMERICA par exemple. Le parti pris du dispositif admis, TOUT EST NÉCESSAIRE. Voilà : je suis vraîment content”.

Le 7 Janvier, Jacques Chaban Delmas, toujours premier ministre met fin à l’intérim d’André Bettencourt et nomme Jacques Duhamel, Ministre des Affaires Culturelles
 
7 janvier 1971    “Larruy et Règnier, gentilshommes Limousins, ont pris hier soir les Parisiens du THÉÂTRE DE FRANCE pour des Pourceaugnac.en leur montrant un “SAVONAROLE” dû à un certain Michel Suffran, médecin Bordelais, dont le style et les préoccupations datent d’avant le déluge, tandis que la mise en scène brille par son inéxistance et son immobilisme. Les acteurs, pédés pour la plupart, n’ont été dirigés que par eux-mêmes. L’ennui distillé par cette soirée fut terrifiant. Combien a t’elle couté aux contribuables. Il y a décidément quelque chose qui ne va pas dans la répartition des subventions. Quand balayera t’on ces médiocres privilégiés pour que vivent enfin les talentueux. Pauvres Limousins maintenus par LEUR troupe locale dans l’ obscurantisme, le non goût, l’ignorance des vrais hommes. AUX LIONS, Règnier et Larruy!”

Note : Pour le cas où quelqu’un l’ignorerait, Le THÉÄTRE DE FRANCE, c’est actuellement, comme jadis, le THÉÂTRE DE L’ODÉON.

10.01.71    “”L”HOMME COUCHÉ de Carlos Smprun, est le spectacle de rentrée de Laurent Terzieff. ça se passe au  LUCERNAIRE. ça dure une heure un quart. ...

ça, c’est une remarque intéressante. La notion de spectacle d’une heure un quart une heure et demi commençait à se faire jour et il faut en remercier François Le Guillocher qui avait inauguré cette formule dans un lieu  de la rue Notre Dame des Champs qui  existe encore avec deux salles, un cinéma et un restaurant. Il est subventionné.

“...Pascale de Boysson, Lucien Raimbourg, Nelly Borgeaud et Philippe Laudenbach font partie de la distribution. La technicité du LUCERNAIRE a contraint Laurent à se passer de décor.Quelques meubles, un lit notamment, indiquent que nous sommes dans une chambre. Il n’y a pas de rampe. Ainsi Terzieff est il obligé d’éclairer moderne.
Je pense que vers les années 43 j’aurais vu dans la pièce nombre de sous-entendus et que je l’eusse jugée actuelle. J’y retrouve cette atmosphère étrange, ces faits inexpliqués (parce que peut-être inexpliquables hors la tête de l’auteur), ce goût du quotidien insolite, ce langage boulevardier pour un contenu ésotérique, cette ambiguité (comprenne qui voudra, ce que chacun voudra) dont nous étions en ces temps là friands, lorsqu’avec des clins d’yeux à la sortie nous évoquions les Allemands en disant “encore une qu’ils n’ont pas compris, hein?” et nous rigolions, sûrs de nous, grattant le for intérieur de nos rêtes d’intellectuels pour découvrir LE SENS volontairement enterré par le CAMARADE écrivain.
        L’homme couché, Terzief, l’est parce qu’il ne voit plus l’utilité dese laver, de mettre un pied devant l’autre. ça, c’est une attitude, je comprends, mais il dit aussi qu’il n’a plus de jambes, ce qui n’empêche pas qu’au deuxième acte on le retrouve momentanément debout, tandis que sa maîtresse annonce qu’elle n’a plus de bras. Ils lui repousseront néanmoins par la suite. De mystérieux paquets amenés de HONG-KONG par un bateau dont l’équipage est pourchassé parce qu’on suppose qu’il trimballe la peste sont livrés périodiquement par un matelot facteur consciencieux. Il se peut que ces paquets soient symboliques de quelque chose que je n’ai pas saisi. Mais sûrement que Lucien Attoun et Bertrand Poirot Delpesch vont comprendre, eux. Alors j’écouterai, je lirai leurs critiques. Sans doute serai je dès lors transpercé par l’éclair de la compréhension.
        Celà dit, je ne me suis point ennuyé, j’ai ri souvent, un peu  dormi mais pas trop, et beaucoup joui à voir Pascale de Boysson incarner une souillon (c’est dit dans le texte) maîtresse de l’homme couché et jalouse de son autre maîtresse sans bras!
        En somme, Carlos Samprun - Maura n’innove en rien sur le plan de la  forme. Il a un univers. Reste à rentrer dedans. Terzieff, dans une feuille ronéotypée qu’on distribue déclare qu’il n’aime pas le titre: “il suppose une situation confortable, un nihilisme installé qui ne sont pas le fait du personnage, ni suicidaire ni grabataire mais plutôt sursitaire, à la recherche d’une autre vie dans laquelle nous nous réveillons quand nous croyons dormir!”
        Eh bien voilà : c’était donc ça!”

        “Au Lucernaire après ce spectacle, il y en a un autre. Hier c’était “IL NOUS FAUT DES FOUS”, exercice poëtico-gymnique proféré en pull-over et blue-jean par 3 jeunes gens et une jeune fille apparemment investis d’un message à transmettre. Que dire? sinon que ce serait très bien au titre d’un exercice d’élèves. Mais faire payer des braves gens pour ça me parait audacieux. Enfin moi, j’étais tout seul, je n’avais pas envie de me coucher comme les poules et je n’avais pas payé. Alors pourquoi pas? La troupe s’appelle LA COOPÉRATIVE THÉÂTRALE”.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 14 avril 2007 6 14 /04 /Avr /2007 17:24
13.01.71    “On a beaucoup dit que c’était une curieuse idée de la part de Roger Mollien que d’ouvrir son expérience au cinéma Vézelay dans le XIIIème arrondissement avec “LE JEUNE HOMME EN COLÈRE” d’Osborne. Mais à voir les réactions de la salle - pas très pleine mais quand même - composée en majorité de jeunes gens, on peut se demander si une tentative plus moderne aurait été justifiée. LES TRÉTEAUX DU SUD PARISIEN se défendent d’ailleurs de faire de la recherche et renvoient leurs spectateurs au théâtre le plus proche dans ce domaine, L’ÉPÉE DE BOIS.
Au demeurant, le sujet traité par Osborne ne manque pas d’actualité puisqu’il s’égit d’un jeune homme qui rue dans les brancards de la société en vase clos, refusant son genre de vie “petit bourgeois” mais ne le faisant qu’en colères stériles. Tyran domestique, il est incapable de discerner le vrai du faux.. Mon  Dieu, ce n’est pas tellement dépassé! Ce qui l’est par contre, c’est la forme, la façon d’appréhender le sujet sous les dehors d’une comédie de caractère à 3 personnages :deux femmes + le jeune homme + un comparse qui a choisi la passivité par inadaptation. C’est joué avec des moments de curieuse distanciation. Mollien a semblé vouloir signifier qu’autour de Jimmy (le jeune homme) qu’il incarne VRAI, les autres sont artificiels. Mais il est aveugle à cette non-vérité.”

15.01.71    “Après L’HOMME COUCHÉ et MOLLIEN, me voici une troisième fois rajeuni de 20 ans avec la pièce d’Eric Westphal “TOI ET ES NUAGES”.que Roland Monod a monté à l’ATHÉNÉE avec Anna Karina, Eléonore Hirt, François Darbon et Georges Staquet. Ce n’est pas que ce soit mauvais, loin de là, et que soit initéressante l’histoire de cette jeune femme folle qui a des appétits périodiques de meurtre et les satisfait sur des singes, tandis que sa soeur, frustrée sexuelle évidente a sacrifié sa vie à enfermer sa cadette avec elle dans un grenier pour que l’asile ne la capte pas..
        Darbon avec qui je bavardais à l’issue de spectacle, m’expliquait qu’un tel  thème touchait beaucoup de gens, tous ceux qui enferment des mystères honteux au fond de leurs maisons et aussi tous ceux qui de près ou de loin ont eu maille à partir avec la démence. C’est un sujet qui fait peur aux normaux et qui par conséquent les attire. Bertrand Poirot-Delpesch écrivait qu’il ne pouvait situer cette pièce par rapport à aucune référence. Moi, j’ai  beaucoup songé à Tennessee Williams, en moins fort et en non exotique. J’ai  admiré la pudeur de la mise en scène qui évite que jamais ce drame d’atmosphère d’où les excès ne sont pas absents, ne tombe dans le ridicule. Si j’ai souri  parfois,choquant mes voisins car je n’ai pu retenir des gloussements, du moins n’ai-je jamais ricané, encore moins eu envie d’emboiter. C’est que c’est aussi très bien joué. Mais je le confesse : est-ce le thème auquel je suis allergique ? Est-ce la forme résolument conventionnelle et vieille? Je me suis vraîment demandé pourquoi on montait des choses comme ça, et qui ça pouvait  intéresser. Question oiseuse : il y avait beaucoup de monde à l’Athénée en cette soirée qui n’était pas une générale et les applaudissements furent très nourris à la fin.Les Dupuy affichaient un sourire que je ne leur avais pas vu depuis longtemps.. Serait-ce que je suis un inadapté?”

        Note: François Darbon était un vieux compagnon de route puisque c’est au centre dramatique de l’est que je l’avais connu. Trappu, de taille moyenne, il s’exprimait avec en accent Bordelais prononcé (comme André Clavé d’ailleurs). Pratiquement adjoint du directeur il était de presque toutes les distributions, à telle enseigne que la présence quasi permanente sur les scènes d’Alsace et de Lorraine avait fini par lasser. Quand je téléphonais à des structures pour leur proposer un nouveau spectacle il m’était arrivé d’entendre (prononcé cette fois avec le redoutable accent alsacien) : “est ce que nous aurons ENCORE Monsieur Darbon ?

        Quant au couple Dupuy, je ne me souvenais pas qu’il avait un moment dirigé l’ATHÉNÉE. C’est à peu près à l’époque du spectacle dont je viens de rendre-compte que IONESCO, BECKETT et O’BALDIA furent interdits à l’O.R.T.F. “comme n’étant pas toniques”.

20.01.71    “Il y a des sujets qui requièrent la forme du drame psychologique. On peut parler de style rétrograde, dépassé, rêver qu’il eût mieux valu jouer épique. Je n’en suis pas si sûr et me faisais réflexion hier  soir au T.O.P.en voyant “TA VUE ME DÉRANGE  HOTNOT”.de l’écrivain Sud-Africain blanc Athol Fugard que jamais une fresque sur le sort des noirs dans la république des Boers n’aurait atteint la sensibilité du public comme le fit cette tranche de vie de deux êtres ainsi disséqués, en tout cas sur moi, car il y avait des allergiques comme Lucien Attoun.
        Je reprocherai à Pierre Vielhescaze de n’avoir pourtant pas joué complètement le jeu. Ce théâtre tout en touches délicates, en notations sensibles, ce théâre qui vise à identifier les spectateurs aux personnages, exige une atmosphère intîme et certainement la pièce a été conçue pour être jouée dans des salles à l’Italienne. Ce n’est pas le cas du T.O.P. et il est normal que le réalisateur soit parti des données de son lieu. Mais pourquoi cette scène en ring? cette  fiction des sièges entourant le plateau? alors que de toute évidence le spectacle a été conçu pour n’être vu que d’un seul côté! Pourquoi ces espèces de cages suspendues au dessus des acteurs pour SIGNIFIER bien sûr la prison morale dans laquelle ils sont enfermés? Vision primaire engendrée par l’école Gabriel Garran qui a formé Vielhescaze, mal dégagé du didactisme ainsi que l’illustrent ses notes publiées dans le programme.
        Reste que grâce à Yvan Labejof et à Robert Rimbaud qui se livrent trois heures durant à une assez prodigieuse performance, le spectacle est bon. Mais l’ennui qui m’a fait sommeiller parfois ne se fût sans doute pas fait jour si le rapprochement scène-salle avait été plus grand.
        On sait le sujet: deux noirs vivent ensemble dans un quartier réservé aux gens de leur couleur. Ils sont demi-frères et l’un d’eux, presque blanc,a été tenté de se faire passer pour un visage pâle authentique, et si j’ai bien compris il n’a pas osé, tandis que l’autre, carrément foncé, assume son état. On les voit vivre, l’un renfermé dans sa rancoeur de ce qui aurait pu être possible, physiquement isolé volontaire dans la maison pauvre d’où il ne sort pas, occupant son temps aux tâches ménagères, l’autre travaillant au dehors et recélant une certaine joie de vivre. C’est lui qui a l’idée d’entretenir une correspondance avec une jeune fille blanche. Cette “liaison” par lettres donnera l’intrigue du spectacle, le fil conducteur, le suspense. Mais là n’est pas le propos de l’auteur qui veut surtout nous montrer par le détail quotidien ce qu’est le problème  noir en Afrique du Sud et je crois qu’il y réussit bien.
        Quant à savoir si cette dénonciation du racisme à 9.000 kilomètres du T.O.P. est nécessaire ... Bien sûr on aimerait que nos animateurs s’intéressent davantage à nos problèmes nationaux et il y a beaucoup à dire sur cette liberté de dénoncer les tares des autres dont ils jouissent, ce qui permet au POUVOIR de donner l’illusion aux foules qu’en France on peut tout dire et que tout va par comparaison mieux chez nous qu’ailleurs. Mais il est vrai qu’il y a aussi du racisme chez nous et que de toute manière il est bon de dénoncer cette abomination en toute occasion. A bon entendeur Français, salut! “

SOIR APRÈS SOIR

27.01.1971    “-Deux thés, Marie, tout de suite!
        - Voilà Madame!
        - Avez vous  passé une bonne nuit, Maya?
        - J’ai rêvé de ce petit Torup qui est drôlement séduisant.
        - C’est un malade, comme tous  les pensionnaires de cet hotel, et comme vous-même, ma chère! Ah, si  seulement vous m’aimiez!
        - Essayez donc avec cette pute de Lili!
        - D’accord, si ça pouvait vous rendre jalouse!
        - Oh ça!”
        ...
        Bon, je voudrais rendre compte de la platitude du style de “LA FIN DE L’ÉTÉ et je n’y arrive pas faute d’avoir appris par coeur d’authentiques répliques. J’attends de lire les articles des  critiques professionnels qui ont trouvé vieux le langage de “TA VUE ME DÉRANGE HOTNOT” pour voir ce qu’ils pensent de la jeunesse de Tadeusz Rittner ... et aussi pour savoir ce qui se passe à la fin de la pièce car je n’ai vu que le 1er acte. C’est une mise en scène de Daniel Leveugle.”

 28.01        “Forlani m’agace, Forlani m’irrite, Forlani me fout en rogne. C’est un esprit subversif mais sa subversion a un relent de clin d’oeil aux bourgeois. Il donne l’impression d’être aigri, malpropre. Il me fait songer à Anouilh. Et d’ailleurs ce n’est sans doute pas par hasard que sa dernière pièce “AU BAL DES CHIENS” est montée par Barsacq à l’ATELIER. Il y a de ces rencontres qui sont des signes.
        Je rappelle l’histoire : Les événements de Mai 68 bloquent dans la cave d’une grande école puis dans les égouts quatre femmes de ménage. D’abord elles sont dépassées par l’événement, puis elles rencontrent un égoutier, relai avec le monde extérieur, qui suscite leur espoir en une vie nouvelle. La fin sera amertume et déception. Ce pourrait être, on le voit, un beau sujet. Mais le sarcasme l’emporte. Le vers de mirliton employé par les personnages leur confère un langage dérisoire. Leur “liberté” manque d’imagination, et le “bonheur” des deux femmes qui se découvrent gouines aurait pu sans nul doute se révéler hors du contexte de la révolution.
        Reste la dernière scène, celle de la fille qui refuse la défaîte et qui décide qu’elle restera dans son égoût, repliée, tant que les hommes n’auront pas changé la vie.Cette scène là doit SIGNIFIER la position de l’auteur et je la prends en compte. Mais elle vient après trop de bave éructante. Sa netteté valable n’efface pas la putasserie du spectacle.”

31 01.1971    Je rentre d’Amiens où j’ai vu l’ANTIGONE de Brecht montée par Jean Pierre Miquel. C’est un souvenir pour moi, cette pièce: ma premièren tournée en Algérie avec Robert Postec. Miquel a renoncé au prologue et l’a remplacé par des poëmes de Brecht dont l’admirable “je suis né dans les forêts noires”. A cela près, il a resitué l’oeuvre dans son contexte anti-nazi par un décor de photos. Son montage est exact, net, sans failles, précis, impeccable, mais on n’a rien à en dire: il est impersonnel. C’est du bon travail de bon serviteur, du non génie à l’état pur. Heureusement il y a la pièce, qui est roublarde, maligne. Comme naguère j’ai aprécié avec quelle économie de moyens Brecht a su transformer fondamentalement l’oeuvre de Sophocle dans son sens profond, presqu’en n’y changeant rien. Je me suis aussi fait réflexion en réentendant les mots de ce texte que le LIVING-THÉÂTRE dans sa transposition gestuelle criée et psalmodiée, en avait extraordinairement traduit l’esprit. Sous Miquel, c’est bien joué, sans trop d’âme. Connaissant bien Evelyne Istria et Claude Lévêque, j’ai vu qu’ils n’avaient guère été dirigés. Aussi ne rendent ils pas le 100% qu’ils pourraient. Pierre Hatet est bien en Créon.
        Mais pourquoi avoir réduit ce texte fait pour une grande salle en la présentant dans la petite de la Maison de la culture? Cette erreur là me rend rêveur.

REGLEMENT DE COMPTE

3.II.1971    “Je ne comprends décidément pas ce qu’ils trouvent tous à Claude Régy. Très tristement je trouve que son montage des “PRODIGES” de Jean Vauthier est une catastrophe. Ce n’est pas une trahison, c’est un DÉRACINEMENT.
        Et d’abord, quand un auteur minutieux, dont toute la profession sait  qu’il ne laisse rien au hasard, se donne  la peine de décrire avec précision le vestibule où se passera l’action, précisant qu’il y a “de nombreux contrastes”, des beaux meubles voisinant  avec des meubles en bois blanc, “un mur orné de gravures anciennes, ... des plans et épures en papier bleu, ... quelques tréteaux, des moulages d’antiques”, bref un un bric à brac hétéroclite qui, dans l’âme de Vauthier devait signifier L’UNIVERS des personnages décrits, DE QUEL DROIT un petit bonhomme de metteur en scène substitue t’il à ce monde palpable UNE ABSTRACTION GRATUITE? Un podium central flanqué d’un escalier d’un côté et dedeux ailes grimpantes de l’autre. Marc et Gilly vont et viennent sans motivations apparentes sur cet espace arbitraire, donnant une impression d’agitation factice, là où le moindre déplacement devrait être une impulsion venue de l’intérieur.
        D’autre part, Wilson en Marc joue le personnage d’un bout à l’autre à FAUX. Est ce Régy qui lui a indiqué cette caricature d’imitation de Vauthier? Est ce Régy qui, pour qu’il exprime LA DÉMESURE voulue par le texte, lui a imposé cette gestuelle grottesquement artificielle, qui a pour conséquence que constamment le public se distancie du personnage et ne peut  parvenir à y croire? Alors que l’auteur, parlant de sa pièce prononce le mot de “pornographie”, est ce exprès que Régy en a fait une messe froide complètement désensualisée? Qui pourrait croire, en voyant CES rapports entre Marc et sa nourrice qu’il éprouve pour elle “l’Amour ABSOLU, non incarné, plus que maternel”. Je lis pourtant cela dans le programme sous la plume de Régy. Alors quoi? Est il impuissant puisqau’apparemment lucide, ou est-ce un salaud?
        Qu’ai-je vu de l’oeuvre admirable de Vauthier hier soir? D’abord des spectateurs, ceux qu’on avait placé en face de moi, Colette Dorsay, Raymond Laubreaux et sa fille, Irène Ajer et de Beer, Simone Ben-Mussa et Maurice Bernard, un couple volumineux de gens simples (peut-être les gardiens du chien de Vauthier?); ensuite une scène de ménage sans dimensions, obscure, confuse, mal éclairée, ennuyeuse.
        Dieu Merci, il y avait Judith Magre, vive, vraie, puissante, drôle, intense. ELLE est remarquable par moments et toujours bien. Est ce parce que son tempérament l’a amenée à jouer le JEU de la pièce CONTRE les brumeuses divagations de son metteur en scène? La connaissant bien, je serais enclin à le croire. En tout cas HEUREUSEMENT qu’elle est là pour rétablir LA JUSTESSE!
Mais que peut une Gilly sans Marc dans un univers désincarné?”

 Commentaire : Le fait que Jean Vauthier ait toléré ce massacre illustre à quel point un auteur, même le plus exigeant, est faible en face d’un metteur en scène terroriste.Ce rapport de force entre le créateur de base (l’auteur) et le re-créateur “à la lecture personnelle selon les critères du protocole de Villeurbanne” a peu à peu entraîné une démission des écrivains de théâtre: s’ils voulaient être joués, il fallait qu’ils acceptent cette revisitation de leurs oeuvres. C’était présenté comme un enrichissement. La réalité est qu’au contraire, cela aboutissait le plus souvent à un appauvrissement, voire à un détournement, bref selon moi, à une malhonnèteté.

Et voyez comme moi-même je me laissais entraîner dans la spirale de la mode (je devrais peut-être écrire : de cette nouvelle ligne de forces). Je constate que mes critiques sont souvent méprisantes pour les (je me cite) “tâcherons” qui se bornent à être des serviteurs de la chose écrite. En tout cas le mouvement qui s’esquissait allait progressivement transformer profondément le théâtre : il y aurait de plus en plus de montages sans base littéraire, des décryptages d’improvisations; la notion de “commande d’écriture” allait apparaître, ce qui signifie que l’idée du spectacle à réaliser viendrait désormais du metteur en scène, l’auteur étant, curieuse inversion, réduit à être (reprenons le même mot) SERVITEUR à son tour. Cette réflexion, naturellement, ne concerne pas “le boulevard”.Mais essayons d’approfondir à travers un exemple:

 Je vois que dans un de mes petits pamphlets, j’évoque Anouilh, je voudrais en dire ceci : Jean Anouilh a un jour écrfit une petite pièce qui durait une petite demie heure et qui s’appelait : HUMULUS LE MUET. C’était l’histoire d’un jeune homme qui ne pouvait dire qu’un mot par mois (je crois). Il tombe amoureux d’une jeune fille. Il attend trois mois, et il lui dit :”je vous aime” ; à ce moment elle sort un  cornet acoustique et lui  réponds :”je suis un peu dure d’oreille, pouvez vous répéter s’il vous plaît”.Les pièces roses et les pièces noires qu’il a éditées, n’ont été ensuite que des développements à la sauce joyeuse ou à la sauce triste de cette parabolle.
Si je raconte ça, c’est pour réaffirmer qu’à mes yeux chaque créateur porte en soi UNE GRANDE IDÉE, les génies au maximum trois ou quatre thèmes.A 80 ans passés je persiste et signe. D’ailleurs la preuve de cette affirmation, c’est que les rédacteurs des dictionnaires peuvent définir quelqu’un en quelques lignes. Donc (est-ce un sophisme?)si les écrivains passent leur vie à se paraphraser, on peut se demander si cette  relève de la créativité par les gens du terrain ne correspondait pas à une inconsciente collective prise de conscience d’une réalité.Malheureusement le génie n’a pas souvent été au rendez-vous.

MOI AUSSI, J’AI FAIT DES MISES EN SCÈNES

Certains remarqueront peut-être qu’il m’arrive parfois, évoquant une comédienne ou un comédien, de dire que je la ou le connais bien. Cela vient de ce que j’ai moi-même  été à plusieurs reprises metteur en scène et cela s’est peu su dans la capitale, car mes spectacles s’adressaient toujours à la province et à l’étranger. Nul ne les a vus à Paris,.mais en vérité il y en a eu pas mal et je peux dire sans me flatter que l’étais un bon directeur d’acteurs.
Cela avait commencé avec “LES MOUCHES” de Sartre vers les années 1960 (je ne peux pas être plus précis). L’anecdote est la suivante. Lucien Attoun, qui n’était pas encore devenu le chroniqueur de FRANCE CULTURE avait décidé de monter cette oeuvre et m’avait demandé de lui monter une tournée. Je m’y étais attelé avec succès, mais pour je ne sais plus quelle raison, il s’était désisté et je me suis retrouvé avec une tournée bien programmée et pas de spectacle. Je me suis dit alors: “pourquoi commander la réalisation à quelqu’un et si tu la faisais toi-même?”.Ce fut ma foi, en toute honnêteté une réussite. Jean Davy, qui était une vedette selon la définition : “combien rapportez vous de spectateurs?” m’a donné un Jupiter parfait et Antoine Mozin un Créon très plausible.
Moi aussi, j’ai été saisi par la tentation des re-lectures. C’est ainsi que pour “ON NE BADINE PAS AVEC L’AMOUR”. J’avais estimé qu’il y avait dans la pièce de Musset des personnages de chair et de sang, Camille, Perdican, Rosette, et des caricatures, Madame Pluche, Bridaine, Blazius. J’avais choisi de les faire dessiner et il apparaissaient en projections. Moi même, je jouais “les paysans”. Cette expérience m’a prouvé que je n’éprouvais pas à entrer en scène le même bonheur que mes camarades. Au lendemain de la dernière, je me suis rasé la barbe que je m’étais laissé pousser six mois durant pour être crédible dans ce personnage à facettes. Une tournée aux Etats Unis m’a permis de découvrir l’Amérique profonde: Jene sais même plus si nous avions joué à New York, mais je me souviens de Chicago, Détroit, Cincinati, Houston, Colorado Spring, Salt Lake City. Organisée par Mel Howard, nous faisions la tournée dans une voiture que conduisait Philippe Jarry, notre régisseur, et qui traînait un U-hall. Mais il manquait une place si bien qu’à tour de rôle l’un de nous prenait l’avion. C’est à l’occasion de cette tournée que j’ai connu Claude Lévêque et Evelyne Istria.        
        Judith Magre fut pour moi “PHÉDRE”. Ce fut un délice que de la diriger. Si j’ai pu écrire dans mon compte-rendu sur LES PRODIGES, qu’elle avait probablement joué le rôle à sa manière c’est parce que la première de la tournée avait été programmée à l’école des Roches, collège pour jeunes gens de très bonnes familles, qui n’en n’avaient rien à foutre de Racine (et probablement du théâtre). Dès les premières répliques ils commencèrent leur chahut et Judith, en guise de représailles, a dit plutôt que joué tout son texte de dos au public. Ensuite elle fut magnifique devant d’autres publics. J’avais choisi Antoine Mozin pour jouer Thésée parce que le personnage me paraissait stupide. Je l’appelais mon gros Thésée. En fait je m’étais attaqué à cette oeuvre parce que j’avais eu honte d’une tournée précédente montée par Jean Lechanois avec Sylvia Monfort dans le rôle. A part qu’elle était assez belle à contempler car elle jouait le rôle alanguie et à moitié à poil, c’était très mauvais : au premier plan, Lechanois avait placé une statue de Vénus dont la main supportait à hauteur du zizi une bougie que le régisseur allumait en guise de trois coups. Il y avait une pause bruyante entre chaque acte, car pour signifier le cheminement du soleil au cours de la journée, le metteur en scène avait choisi de déplacer les panneaux de fond. Je lui avais bien suggéré que des éclairages tournant auraient aussi bien fait l’affaire sinon mieux, mais il s’en était tenu à son idée..
        Françoise Goléa, ce fut une relation tendre et éphémère pour moi. Le spectacle était “INTERMEZZO” de Giraudoux, ce chef d’oeuvre qui expose que la carrière de fonctionnaire est la plus aventureuse du monde puisqu’elle trimbale ses titulaires “de Gap à Bressuire et finalement en haut de la pyramide, à Paris”. Elle incarnait l’institutrice écologique avec beaucoup de charme et de poësie
         Il y eût aussi une adaptation de “LA NOUVELLE HÉLOÎSE de Rousseau avec André Cellier et une très belle actrice dont j’ai malheureusement oublié le nom.
        J’avais une équipe de fidèles pour la technique, Bado, Jean Baptiste Maistre, qui inventait et construisait mes décors dans son atelier qui était situé derrière le théâtre Montparnasse (c’est aujourd’hui LE  PETIT MONTPARNASSE) et puis Jacques Voillot,le petit bossu, qui montait toutes mes bandes son, et tous ces spectacles circulaient dans l’autocar de Monsieur Ben Baziz, un Mercédès confortable. J’avais parfois des angoisses car ce brave homme prenait souvent des risques.”Ne vous inquiétez pas, Allah me protège”. - “oui mais pas nous” lui ai-je un jour répliqué.

        Vous allez me dire que tout ça n’était pas très “moderne”. En effet, mais cela correspondait à une nécessité de survie pendant les années qui ont immédiatement  suivi ma faillite du THÉÂTRE D’AUJOURD’HUI . Cela se situe dans le temps entre 1960 et 1968.  Après les événements, je n’ai plus rien monté moi-même si ce n’est mes propres pièces.Durant cette période d’ailleurs, je suivais Sacha Pitoëff dans son exploration de Tchékhov et de Pirandello, Guy Suarès dans celle de Llorca, Serge Ligier dans sa recherche d’un théâtre où la notion de respiration remplacerait celle de talent, et puis aussi Arlette Reinerg et Dubillard, Weingarten, René Ehni, le Living Théâtre etc etc ... Vitez, Chéreau, Hermon,dans le cadre d’une entreprise dont j’étais que le directeur artistique, et qui s’appelait LES PRODUCTIONS D’AUJOURD’HUI

 MAIS TRÊVE DE DIGRESSIONS

5;II.1971    “Ce n’est certainement pas moi qui jetterai la pierre à la COMÉDIE FRANçAISE qui  a chargé Jean Pierre Miquel de mettre sur pied un cycle consacré aux “auteurs Français nouveaux”. Ce souci de recherche honore la Maison de Molière. Un pratiquable s’avançant en coin vers le public et empêchant la manoeuvre du rideau de fer indique que Mmes Mrs les Sociétaires savent AUSSI suivre la mode de la simplification du rapport scène-salle.
        Reste qu’il y a un problème de choix:
        Qui est Madame Andrée Chédid auteur du “MONTREUR”, genre de conte arabe philosophique, poëtique et chiant mis en scène avec esthétique et ennui par Yves Gasq? Je ne vois que des raisons de stratégie politique au fait que cette oeuvrette ait pu être retenue comme signifiante du jeune théâtre. J’ai au contraire éprouvé une étonnante impression de désuétude qui m’a amené à un sommeil profond.
        J’avais déjà vu en Amiens “COEUR À DEUX” de Guy Foissy.J.P. Miquel gagne ici facilement la partie car la pièce est drôle, accessible à toutes les intelligences, doucement contestatrice de la société de consommation et aimablement moralisante sous une forme “moderne” avec projections et style Ionesquien. Mais c’est un texte mineur, à la limite du sketch,  une sorte d’impromptu sans conséquence dont on se demande si la place dans l’illustre maison est justifiée.
        “ARCHITRUC” de Pinget, est plus important, mais il faut bien dire que le pédé Jacques Charon mis en scène par le pédé Olivier Hussenot et jouant le pédé vous a quelque chose de provocateur grossier qui n’est peut-être pas du meilleur goût, avec des effets appuyés au kilo qui amusent un peu, puis finissent par agacer. Je ne parlerai pas de la pièce, il faudrait que je la relise. Telle quelle, je n’ai pas l’impression de l’avoir bien vue. Elle m’a semblé rabaissée, vulgaire, privée de ses dimensions. Ou alors, c’est qu’entre ce Pinget là et celui de “LA MANIVELLE”, il y a un monde. Mais je ne crois pas. Je crois plutôt que l’univers de Pinget n’a pas été recréé.
        Je n’ai pas vu le premier spectacle consacré notamment à Dubillard et à Weingarten. Je verrai le prochain car de toute manière il est sympathique que ces messieurs-dames courent après la jeunesse. Peut-être, à force d’efforts, la rattrapperont ils un jour”

AH OUI, C’EST VRAI, IL Y A EU UNE ANNÉE SHAKESPEARE

6.II.1971    “Bon! Je n’ai pas vu HAMLET avec Trintignant. La”critique” m’en a dissuadé avec tant d’unanimité que l’ai eu tendance à la croire.
        Le cycle Shakespearien, pendant de l’année Beethoven sur les ondes, commence donc pour moi avec le “ROMÉO ET JULIETTE” de Marcel Maréchal à l’ODÉON THÉÂTRE DE FRANCE. Reste à voir Henry VIII et OTHELLO la semaine prochaine; Ouille ouille ouille! quels épuisements en perspective. Oserai-je le redire que Shakespeare m’emmerde, que Shakespeare me fait chier, que je trouve ses personnages cons et ses intrigues puériles, que je ne parviens point à entrer dans ses motivations, qu’il m’est étranger, que je n’éprouve aucun besoin d’être respectueux envers lui, et que je ne verrais aucun inconvénient à ce qu’une révolution culturelle le balaye de nos mémoires? Je sais bien qu’il faut replacer ses fleuves verbeux  aux intrigues lâches et mal fagottées dans un contexte qui a trois siècles. On mesure par parenthèse le chemin parcouru entretemps par l’humanité. Je sais bien aussi que ce que j’écris là ne se fait pas: Shakespeare fait partie du patrimoine de l’humanité et chacun connait l’histoire du naufragé qui sera heureux sur son ile déserte si Shakespeare et la Bible s’échouent avec lui sur la plage. Donc j’ai tort, donc je suis un con, donc je suis injuste!
        Bien! Revenons à ce ROMÉO là. Compte tenu de ce que je viens d’écrire, il est certain que le texte français de Jean Vauthier est beau, poëtique, riche, truculent, et en un mot “Shakespearien”. C’est sans doute la meileure adaptation de l’oeuvre qui existe.La mise en scène de Maréchal est intelligente, personnelle, et vive. L’aspect PROVOCATION dans les prémices des duels fameux est très bien montré. La façon dont la querelle entre les Montaigu et les Capullet leur échappe, comment ils sont les victimes d’un état de choses  dont ils sont devenu prisonniers, est éclairé avec beaucoup de lucidité. Par contre, L’AMOUR-COUP DE FOUDRE irrésistible entraînement qui rapproche Roméo et Juliette m’a paru gommé.: Roméo passe d’une fille à l’autre  sans que j’aie senti le souffle de la fatalité l’effleurer. Cette aventure finit mal, mais elle ne parait pas SÉRIEUSE. Sans doute que ça n’intéressait pas Maréchal que de traiter de la passion. En tout cas, il n’a pas ménagé les gros plans nécessaires. Le déracinement de Roméo par rapport aux siens est par contre visible et même son éloignement de classe, je dirai peut-être plutôt son DÉTACHEMENT à partir de l’instant où une seule affaire l’occupe. Il se rapproche alors de qui l’aide ou le comprend. hors des notions de castes et de clans. Lisible aussi est l’arrachage de Juliette, clair surtout par rapport à sa nourrice. Le couple constitue une île de solitude au milieu du monde: il ne peut compter que sur soi-même.Les “familles” sont montrées dépoussiérées,avec leurs éclatantes médiocrités.
        Olivier Hussenot est remarquable en Capullet, Denise Perron étonnante en nourrice. J’ai bien aimé aussi le couple Catherine Hubeau - Bernard Ballet. D’une façon générale pourtant tout le monde joue EXCESSIF sans plages et sans ruptures de ton (après LE SANG, Maréchal aurait dû comprendre, pourtant, que c’est utile). Ce qui sied bien aux personnages caricaturés, ridiculisés, convient moins aux amants. Le côté mélo n’a pas été estompé. C’est un parti. Maréchal a joué le western.
        Une mention à Jacqueline Staup, mère de Juliette très Clytemnestre Sartrienne. Que dire de Jacques Lagarde, très troisième couteau en frère Laurent? Il est dans cette ligne qui ne cache rien de l’importance du hasard et rend humain, trop humain, ce qui se voudrait grand.
        J’ai aimé le dispositif d’Angéniol. Il est à noter que Maréchal ne s’est pas donné de rôle, ce qui est à son crédit.
        Bref quoi ? C’est un bon spectacle, plein de trouvailles, avec un parti-pris, un professionnalisme. Ca n’a pas le génie de Chéreau mais c’est  bien empaqueté. D’ailleurs je n’ai pas dormi, mais j’ai baillé! ça pour ça  oui, j’ai baillé! ... ça n’engage que moi.”

 11.02        Je me demande bien si HENRY VIII est de Shakespeare. Certes, le texte français de Richard Marienstras qu’on joue au THÉÂTRE DE LA COMMUNE D’AUBERVILLIERS” contient les formules alambiquées et les images brillantes auxquelles nous a habitués le vieil auteur anglais. Mais j’y ai trouvé comme une pointe d’humour, quelque chose comme une moquerie dudit style, une pincée de non prise au sérieux, un clin d’oeil de “pas dupe” aux auditeurs qui, quant à moi m’ont ravi et surpris.
        D’autre part, est-ce Gabriel Garran qui, après tant d’années de lourdeur didactique aurait acquis de son côté l’humour, ou faut il mettre la relative légéreté du spectacle à l’actif de Catherine Monnot qui co-signe la mise en scène?
        Quoiqu’il en soit, j’ai passé à Aubervilliers une très bonne soirée, ayant eu, il est vrai, pour m’entretenir dans ma bonne humeur la volonté, hors des tunnels et des plages qui nonobstant, existent, de me raccrocher au JEU de Clément Harari, un “politique” dela cour du Roi, véritable bain d’hilarité pour moi. C’est qu’il est prodigieux cet homme là: sa tension, son intériorité ne connaissent nul relâche. Fagotté en vieille fille perverse, un sourire énigmatique l’habite constamment. A côté de lui, qui regarderait l’ honnête Daubin, son collègue “conseiller” et les autres gentilshommes? Sacré Harari, je lui dois de n’avoir éprouvé AUCUN instant d’ennui, sauf peut-être au tout début, lors de la laborieuse et complexe exposition du sujet de la pièce, durant laquelle il est, du reste, quasi muet, sinon absent.
        C’est Pierre Santini qui joue Henry VIII. Je l’ai trouvé un peu fluet au début, mais il s’étoffe sur la fin et y acquiert autorité et assurance. D’une façon générale une très bonne troupe avec Mottet, Cellier, Giraud, plein de copains, joue avec aisance et professionnalisme.Il n’est que Michèle Marquais que je n’ai pas trouvé très bien distribuée dans le rôle de l’épouse répudiée  où ellene peut guère montrer ce qu’elle sait faire.
        Est-ce Garran? Est-ce Catherine Monnot? Il ne m’a pas semblé qu’ON eût cherché à rendre signifiante cette oeuvre qui montre pourtant un redoutable autocrate,un dictateur impitoyable, un abuseur du pouvoir absolu. Il ne m’est pas apparu de leçon politique et je n’ai pas repéré de “contexte” montrant la misère du peuple anglais en cette période pré-Elysabéthaine. ON s’est borné à jouer l’anecdote,  et celle-ci se passe dans le monde des grands. Les disgrâces se succèdent avec le rejet du Catholicisme et  l’instauration de l’église Anglicane. Mais le spectateur n’est pas frappé d’effroi et ne tire pas d’enseignement nouveau. La chronique est conforme à ce qu’en content Mallet et Isaac, linéaire dans son implacabilité.
        A moins que l’HUMOUR que j’ai détecté dans le montage ne soit justement le SIGNE de la SIGNIFIANCE, comme une manière de montrer le dérisoire des motivations d’un roi baiseur à créer le plus grand schisme du Christianisme, qui fut si important pour l’isolement insulaire de la Grande Bretagne. Peut-être. En tout cas, cette recherche a su être dépassée et l’impression que laisse ce spectacle  au demeurant pas très majeur, est que Garran et Catherine Monnot n’ont pas cherché midi à quaorze heure.”

note        J’adorais Clément Harari. Même dans la vie, c’était un personnage haut en couleur en même temps qu’un militant communiste fervent et cultivé.. D’origine Egyptienne, il s’exprimait avec un léger accent et surtout un professionnalisme parfois poussé jusqu’à l’absurde. C’est ainsi qu’un jour, il jouait dans un film de série B un personnage traqué qui à un certain moment était happé par une grue et soulevé à 50 mètres du sol. Le bras de la grue pivotait et le personnage était lâché d’une certaine hauteur et tombait sur un tas de je ne sais quoi destiné à amortir la chute. Naturellement pour cette séquence, la production avait engagé un cascadeur mais cela ne plaisait pas à Clément et il insistait pour être lui même attrapé par la grue “parce que (disait il) MOI, quand je serai en haut de la grue, JE JOUERAI...” Je n’en dirai pas plus. Tout L’HOMME est dans cette volonté. On pourrait multiplier les anecdotes,mais il faudrait un livre entier pour être complet

12.II.1971    “L’OTHELLO de Jose Valverde est pour le moins un singulier spectacle. La tentation serait grande de le jeter aux orties sans examen. Le T.G.P. (THÉÂTRE GÉRARD PHILIPE DE SAINT DENIS) va probablement en prendre gravement sur la gueule dans la presse. La consternation se lisait dans les yeux des amis. .
        Et d’entrée de jeu je dois dire que je ne suis pas d’accord avec le parti du metteur en scène. Pourtant il ne serait pas impossible que ce Shakespeare là marque davantage les mémoires futures que les deux autres vus récemment.
        “Quel mauvais goût!” fait dire René Ehni à un  de ses personnages de “QUE FEREZ VOUS EN NOVEMBRE?” OTHELLO réduit par Jose Valverde à une anecdote d’une heure trois quart, privé de sa substance shakespearienne au point d’être une bande dessinée animée et rien d’autre, c’est le triomphe du mauvais goût. Pire, c’est la vulgarité érigée sur un piédestal. Le texte est plat, fade, c’est un langage de film américain doublé.
        Remarquez bien que moi, qui suis allergique à Shakespeare, je me marre plutôt en assistant à cette destruction, à ce saccage d’un réputéchef-d’oeuvre. Seulement voilà la question: cette réduction d’OTHELLO à quelque DIABOLIK, SATANIK, ou SUPERMAN fut elle volontaire ? Valv erde a t’il été conscient de son assassinat ... ou est il tout bonnement con?
        Quoi qu’il en soit, il a installé sur son beau plateau des passerelles représentant quelques rares itinéraires possibles pour les acteurs. Ainsi sont ils constamment limités dans leurs déplacements. C’est pour le moins étrange qu’un metteur en scène se prive ainsi de dimensions de manière irrémédiable: au bout de dix minutes on sait que tout au long de la soirée on verra les personnages se mouvoir identiquement au gré d’étroits chemins aliénants, érigés de surcroît sur de hauts pilotis pour éviter toute tentation aux acteurs d’en sortir
        Le “décor” est projeté en cinérama. Constamment mouvant, il est fait de films montrant les personnages en gros plans aux instants psychologiques, de lignes, de taches coloriées, qui soulignent l’action et parfois s’y substitue.L’étranglement de Desdémone est ainsi projeté. Je ne dis pas que l’idée soit mauvaise. Mais l’effet FOUDRE n’arrive JAMAIS. Pourquoi alors que la tentative d’envelopper les spectateurs dans l’univers voulu est presque réussie? N’est-ce pas parce que cet univers n’est réellement qu’une pâte lumineuse comparable à ces pâtes musicales qu’on ptratique à Hollywood  pour les génériques de films? C’est néanmoins probablement une prouesse technique: On n’a jamais l’impression d’insuffisance à laquelle nous sommes habitués au théâtre en ces matières..
        Sauf  Med Hondo qui joue Othello et Valverde qui s’est octroyé Iago, la distribution est intégralement médiocre. Med m’a fait songer à Tayeb Saddiki. Il PEUT jouer le rôle, mais dans ce contexte, il accentue sa négritude, dont le texte parle, m’a t’il semblé, plus que dans l’original. Valverde a sûrement vouu dénoncer le racisme des vénitiens, mais il a du fait de son digest ramené Othello au rang d’un sous-développé débile mental. Ainsi ne peut on s’empêcher de songer que s’il n’était pas un nègre, il réagirait autrement La démonstration tourne donc à la nécessité du racisme.
        La seule chose positive , à ce degré d’analyse, est donc l’interprétation de Iago par Valverde. Il m’a fait songer à Pierre Lucas dans la vie, ce gars si honnête, si franc, si bourré de bonne volonté et qui semble toujours être au coeur des coups fourrés. En tout cas Valverde m’a semblé être un grand Iago. Il ne le joue en rien en troisième couteau. C’est comme un Mr Jekyll au moment où il ne parvient plus à se séparer de Mr Hyde. Comme si le mal qu’il fit était vraîment inspiré par le bien. Je crois qu’il faudra qu’un jour Jose joue Tartuffe. Quoi qu’il en soit le spectacle devrait s’appeler IAGO et non OTHELLO. Ce n’est peut-être pas une critique.”

J’ai voulu présenter le cycle Shakespeare d’un bloc.
Voici un petit retour en arrière
ET À LA ROUTINE

10.II.1971    “Le spectacle régulier qui succède à la MAMA lyrique au VIEUX COLOMBIER est constitué par une “première pièce” jouissant de l’aide de l’état : “L’ESCALIER DE SILAS”, de Geneviève Serreau.
        L’oeuvre date clairement de la quatrième république: elle est Beckettienne en diable. Silas et Godot sont frères jumeaux. Mais le “ton” n’est pas le même. Geneviève Serreau n’a pas la PUISSANCE ni la DENSITÉ de son maître. Les jeux d’attente auxquels se livrent les trois couples venus au pied de l’escalier fermé par une porte qui ne s’ouvrira jamais sont accélérés temporellement mais finalement mineurs. Intéressante est la notion de gens qui ne tiennent pas en place et convoitent toujours celle des autres quelle qu’elle soit. Le jeu de la bombe atomique en happy-end n’est pas terrifiant parce que peut-être soudain TROP PRÉCIS dans un  texte par ailleurs isolé du monde actuel.
        L’histoire d’amour vécue par deux jeunes gens et qui s’achève, comme si c’était inéluctable, par la destruction du dit amour semble être autobiographique.
        Bref c’est de l’avant-garde secondaire des années 50. On est bien loin des préoccupations actuelles et la forme aussi est désuette. Mais cela se laisse voir et écouter dans la mise en scène d’un inconnu:Michel Peyrelon, qui semble avoir accentué le côté “pas important” de la pièce. Peut-être est il responsable de l’impression que j’ai ressentie: aurait il eu le souci de FACILITER l’accès de la pièce en cherchant à faire rire, à distraire, quitte à la désamorcer?”

13..II.1971    “Ca a beau s’appeler LE GOBEDOUILLE, c’est rude: un spectacle qui ne contient aucun élément attractif autre que d’être mineur: 4 impromptus de Dubillard, du niveau des sketchs de cabaret, 2 piécettes de Guy Foissy, 1 de Grumberg, enfin dans un registre différent “LA MORT DE LORD CHATTERLEY” de C.Frank, où éclate la totale incapacité de Jacques Seiler de s’ériger en metteur en scène. Car enfin, c’est sûrement drôle, cette histoire de Lady Chatterley attendant la mort de son époux en compagnie de son amant valet. Ouiche! c’est grave, sérieux, pas marrant, et surtout - étrange pour quelqu’un, qui a vécu longtemps avec Rita Renolir - pas érotique du tout.Si Marthe Mercadier croit qu’à minuit elle aura du public au Vieux Colombier pour cette insignifiance, elle aura des lendemains mal chantant!”

 UN SPECTACLE SCOLAIRE

14.II. 71 -  C’est très intéressant :  Antoine Vitez montre en avant-première un ANDROMAQUE destiné à  être présenté dans le domaine des tournées scolaires  
    C’est un spectacle économique:  6 artistes sur scène. Aucun décor, une table, une échelle et trois chaises. Pas de costume. Et pourtant un grand spectacle. Que demander de mieux?
     À dire le vrai, la représentation n’est pas contre-indiquée aux jeunes gens. Et il est même probable que la clarification de l’anecdote à laquelle Vitez a porté tous ses soins, allant jusqu’à rappeler à plusieurs reprises QUI aime QUI, aidera les étudiants à s’intéresser à l’oeuvre. Je serais surpris que leur ETONNEMENT dégénère en chahut. Ils recevront donc la pièce, et après tout, c’était le but à atteindre. Mais il clair que Vitez n’a pas pensé à eux au cours de son travail qui apparaît surtout comme une recherche de professeur d’Art dramatique très intelligent avec son groupe d’apprentis comédiens. Et il est clair aussi que le résultat obtenu est de nature à toucher de vastes publics d’adultes, et à intéresser les spécialistes du théâtre.
    Voici se qui se passe : chaque scène est annoncée comme telle (à l’image des séquences dans FFK ) et les acteurs, qui ne sont pas distribués d’avance mais seulement disponibles disent : “Telle scène, je joue un tel”. Démarche qui détruit la notion d’emploi. Ce sera sans doute une révélation pour nombre de conservateurs comme l’acteur, empêchant l’un comme l’autre de se laisser AVOIR par la continuité, n’empêche en rien que le déroulement de la pièce existe. Au bout de quelques temps, ce qui semble au départ un EXERCICE de style devient simple et naturel, quasi ÉVIDENT : il n’est nullement nécessaire que Madame X joue Hermione ou Andromaque. Les interprétations diverses soutiennent au contraire l’attention.
    Chacun étant vêtu comme il l’est dans la vie, l’aspect EXERCICE est poussé au paroxysme. Mais le spectateur s’aperçoit qu’il n’en a rien à foutre d’un parti sur le plan des costumes, comme d’un environnement sur celui des décors. Le TEXTE est livré POUR LUI-MÊME et il GAGNE.
    Pourtant à certains moments du spectacle, j’ai éprouvé qu’il était MAOÏSTE, c’est-à-dire, - ceci  n’engage que moi - DESTRUCTEUR culturellement parlant. C’est que le metteur en scène - et ceci  m’agaça souvent - a voulu une GRATUITE dans les attitudes, les places, les intonations. Ce côté Michel Hermon sans psychanalyse, je n’ai pu m’empêcher de le mettre au compte d’un certain PARISIANISME, qui baigne, c’est certain, toute cette production. Il est possible que ces concessions soient nécessaires pour faire passer l’important. Je les regrette néanmoins. Il y a eu des moments où seule la bienséance m’a empêché de hurler à la putasserie : des cris non amenés, en rupture de ton sans motif. Des attitudes carrément voulues acrobatiques, sans raison apparente. Ca m’a rappelé les auditions que je rêve de faire passer aux filles : “Dites-moi je vous AIME dans le le sentiment tout en faisant les pieds au mur”. BON.moi, je n’irai pas jusqu’à faire de ce canular la substance d’un spectacle. Vitez se trompe s’il croit devoir ainsi sacrifier à la mode. Il n’atteindra jamais aux rétablissements des acteurs de Bourseiller dans AXEL il y a 9 ans! Mais naturellement, je retire mes réserves si sa réflexion l’a amené à vouloir démystifier Racine. J’en doute cependant.
    Vitez n’a pas été jusqu’au bout de son PARTI et là, peut-être, sa thèse s’effondre : les acteurs changent, mais parmi eux, il y a une nana exceptionnelle nommée, sauf erreur, GASTALDI. On la remarque déjà parmi les autres Hermione au début de la pièce. Mais au IV et au V, elle devient la seule Hermione. Ici apparaît la limitation du SYSTÈME. Est-ce tendresse pour son interprète la meilleure, est ce désir d’enlever à tout prix le morceau, ici, Vitez laisse jouer l’aliénation du spectateur, l’identification d’une actrice avec un personnage. IL A RAISON car elle est ADMIRABLE et fera carrière. Grâce à elle, il enlève la partie, mais c’est au prix d’un abandon de sa THÉORIE. Abandon? ou suprême LUCIDITÉ? Au fond, je m’en fous.
Je salue le talent.

Je n’ai aucun souvenir du lieu où j’ai vu ce spectacle présenté comme didactique. Sans doute quelque part en banlieue parisienne.

 17. II. 71 - Vu hier soir à Amiens LE BALCON de Genêt mis en scène par André Steiger (spectacle du TNS). C’est une pièce pernicieuse, destructrice, profondément contestatrice de la société. Genêt dénonce celle-ci impitoyablement en des scènes qui n’ont pas vieilli, à travers les fantasmes des clients du bordel très spécialisé de Mme Irma, où chacun peut l’espace d’une passe et avec l’aide de filles et d’accessoires, se donner l’illusion d’être socialement ce qu’il rêve d’être : archevêque, général etc. Dehors, la révolution gronde. Le peuple s’est soulevé. L’incertitude plane : le pouvoir l’emportera-t-il, ou les insurgés? A l’intérieur, tout est capitonné. Seuls des bruits de rafales pénètrent ce qui se joue. Le chef de la police est attendu. Son drame, c’est qu’aucun client du bordel ne souhaite être identifié à lui. Or justement, il s’en présente UN Irma veut le lui montrer. Mais pourra-t-il arriver?
    La pièce est un peu bavarde. On s’y explique dru, en un langage qui n’est transféré que lors des “jeux” d’aliénation. Aussi, les metteurs en scène ont-ils tendance à baroquiser le spectacle. Steiger a joué le jeu du sérieux : il a servi le texte, quitte à ennuyer parfois. Mais on n’est plus brechtien pour rien. Son parti en tout cas est HONNÊTE. Et il a su très bien érotiser les scènes des chambres spécialisées. Les costumes de ses filles sont très beaux, d’une nudité très accentuée. On sent qu’il a joui en les faisant concevoir, et on ne peut certes pas lui reprocher de refuser, comme au conservatoire, les attouchements, contacts et obscénités. Il faudra que je le recommande à Touchard  pour une classe. Son bordel est identifié à un cimetière qui, à mesure que la pièce avance, s’autodéglingue. Ce serait mieux si les changements étaient un peu moins laborieux. Comme d’habitude avec Steiger, qui est Suisse, ne l’oublions pas, on fait beaucoup le ménage en scène.LOURDEUR est d’ailleurs le mot qui vient à l’esprit à cause de la pesanteur didactique de certains moments parlés et de ces moments trop pesants. Steiger ne se refera plus maintenant. Il manque d’imagination d’habillage et d’enchaînements. Reste qu’il est intelligent, lubrique , professionnel et que la pièce est importante (quoique évidemment non populaire). LE BALCON n’est pas un spectacle.extraordinaire, mais c’est un très bon spectacle.

Est ce que j’aurais changé d’avis sur Genêt depuis LES PARAVENTS?Je suis un peu surpris de lire ce compte-rendu à postériori. Mais il faut dire que le thème de la pièce et le traitement du metteur en scène sont différents. Et n’oublions pas la fragilité de ces jugements rédigés à chaud dès le lendemain matin d’ un spectacle.

18. II -     Les BRIGANDS dans la cave des Halles (Pavillon X). Lieu magnifique. C’est Anne Regnaud (ex assistante de Vitez) qui a monté la pièce. Il faut bien jeter sa gourme.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 14 avril 2007 6 14 /04 /Avr /2007 15:27
23. II -     Il y a le Bon Dieu. C’est un feignant toujours fatigué. Il raconte à une “petite fille modèle” une histoire. Sur la scène, il y a son fils, Monsieur Manuel Croix, qui chantonne chaque fois que la lubrique Mélusine lui offre son corps. C’est IL FAUT QUE LE SYCOMORE COULE, écrit et mis en scène par Jean-Michel Ribes au Théâtre de Plaisance. Par rapport aux FRAISES MUSCLÉES, ce sycomore chanté, dansé et joué allégrement marque un progrès certain et à condition de prendre au sérieux l’exergue du programme, une citation de K. Mansfield : “Ce monde, vous savez, ce monde des grandes personnes, je n’en suis pas”, à condition de ne pas voir dans l’ouvrage une philosophie profonde - ça me paraît du niveau de la “pensée” des contestataire américains - sous ces réserves, c’est BIEN, car construit, vivant, divertissant et solide. Je crois que je dois insister sur le fait que je veux que ce soit sans prétention, une parodie d’opérette sur transposition d’Apocalypse biblique et de révolution sociale. “dans un bateau, ça s’appelle une mutinerie”, dit le capitaine du vaisseau. Le Bon Dieu, donc, raconte (et nous la voyons se vivre) la croisière du sycomore, jusqu’à son naufrage provoqué par le conflit entre patrons et ouvriers du bateau, la vie des rescapés sur une île déserte où se recréent les éternels conflits des hommes )
    CROIX, c’est son fils. Il souffre.
    À noter dans la distribution très bien la présence d’une étonnante Renée Saint Cys bourrée de fantaisie, incarnant une comédienne sur le retour, ELLE-même en somme.     Si Ribes me le demande, j’exporterais volontiers son spectacle.

    Je ne me rappelle pas s’il me l’a demandé. Je ne crois pas. Renée Saint Cyr, ex Madame Sacha Guitry, je m’en souviendrais sûrement. Mais là n’est pas la question : Je ne sais pas pourquoi, Ribes (de ce temps-là) se confond un peu dans ma tête avec Claude Confortès que j’aurai l’occasion d’évoquer plus tard dans ces mémoires. L’intérêt de cette comparaison, c’est qu’ elle m’amène à corriger quelque peu mon discours sur le rapport de forces auteur / réalisateur que j’ai évoqué. Car l’un comme l’autre étaient l’un et l’autre. En somme, des petits Molière.

Association d’idée:

    C’est drôle : Jean-Michel Ribes à la suite d’une irrésistible carrière au cours de laquelle il s’est assagi, est devenu directeur à Paris du Théâtre du Rond Point, lieu mythique qui fut pendant leurs dernières années le refuge de Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud. Il avait été pressenti pour présider les “MOLIÈRES 2004” ,cérémonie très médiatisée qui décerne des certificats de bonne professionnalité à des comédiens et metteurs en scène, plus particulièrement du secteur privé. Assis sur son Pouvoir nouveau, il a refusé en raison du fait que le conflit des intermittents du spectacle n’avait pas été résolu.

25-02-71 - Je peux me tromper, mais Micheline Attoun avait beau faire la gueule à l’entracte en clamant que Fagadau n’est pas un metteur en scène, je crois que la GAÎTÉ tient un succès avec les deux pièces d’Israël Horowitz L’INDIEN CHERCHE LE BRONX et SUCRE D’ORGE que jouent notamment Terzieff, Dalio, Philippe Ogouz et Colette Castel. Ce sont des piécettes un brin boulevardières, surtout la seconde. Je pense que Fagadau les a tirées vers le premier degré et les effets sûrs. Reste qu’elles sont significatives, surtout la première, qui traite de l’incommunicabilité, ensuite de la violence provocatrice : Dalio, Indien perdu à une station d’autobus, fermé au monde qui l’entoure parce qu’il ne parle pas son idiome, est agressé par deux voyous. C’est de la tranche de vie de tous les jours. Il est admirable. La seconde est une bluette paradoxale et intelligente qui traite de l’adolescence et de l’instabilité. Un grand dadet d’étudiant a écrasé un jeune homme avec sa voiture. La maîtresse du défunt vient voir “l’assassin” pour le fustiger et est séduite par lui. On rit beaucoup. On ne sort pas fatigué. Peut-être aurait-il été possible avec ces textes de faire un spectacle plus fort. Mais après tout aurait-ce été nécessaire?

04.-03-71 - Le genre de montages collectifs gagne une fois de plus une partie de cette année avec les CHRONIQUES COLONIALES du GRAND MAGIC CIRCUS ET SES ANIMAUX TRISTES de Jérôme Savary. (Galerie de la Cité Internationale). Sans doute est-ce même la plus grande réussite en la matière : 1789 n’est plus le spectacle de l’année. Il paraît après cela, trop structuré, surtout, ce rétablissement des vérités historiques de la Révolution bourgeoise ne saurait prétendre à l’actualité des aventures de “ZARTAN, frère mal aimé de TARZAN”. Et le sérieux de l’équipe d’Ariane Mnouchkine détonne auprès de l’humour, de la fantaisie et de la LIBERTÉ de celle de Jérôme Savary, qui semble capable d’improviser à l’intérieur du cadre qu’elle s’est fixée. ENTENDEZ BIEN que je ne retire RIEN de mon admiration pour 1789. Mais Savary a fait du chemin depuis le temps où à la Comédie de Paris et au Plaisance, il ne visait qu’à choquer et à épater. Il s’est hissé au plus niveau au rythme d’une vie errante qui l’a mené avec sa troupe aux quatre coins du globe dans l’INSÉCURITÉ et l’AVENTURE. Digérées, sont maintenant les leçons du happening. J.-J. Lebel est loin. Le Living aussi. Ce grand Magic Circus porte désormais un label bien à lui. Et sa PROVOCATION n’est pas d’ENNUYER ou d’IRRITER le public mais au contraire de l’entraîner dans une fête, de le faire participer, de l’amuser, de le divertir et de l’amener EN COMPLICE, en camarade de JEU à rejeter sa CULTURE, sa civilisation, sa société. Naturellement, l’affaire a ses limites et notamment qu’il y a bien un moment où il faut s’arrêter.
    Mais LE TEMPS DE LA REPRÉSENTATION volontairement dérisoire au gré d’une anecdote simpliste, sorte de fil conducteur de revue, les degrés s’enchevêtrent au point qu’on atteint une authentique PROTESTATION.
    Je crois qu’il faudrait revoir ces chroniques coloniales, pour voir jusqu’où la trame est libre. J’ai l’impression que le spectacle pourrait certains soirs ne pas “prendre” comme il le fit hier, mené par une troupe qui ne se ménageait pas. 

    Effectivement, puisque je suis devenu le tourneur du Grand Magic Circus, j’ai eu tout le loisir par la suite de vérifier que la part d’improvisation était en vérité moindre qu’en apparence. En tout cas le canevas demeurait soir après soir relativement rigoureux. En ce temps-là les communistes disaient qu’en URSS on était très libre “à l’intérieur d’un contexte”. Il ne faut voir dans cette comparaison rien de politique, mais le Magic, c’était un peu ça. Je crois que cela tenait debout grâce à l’admirable professionnalisme de l’équipe.

5.03        L’ANGE de Vassilis Vassilikos est une de ces transpositions qu’inventent les auteurs victimes d’un régime totalitaire pour en dénoncer les mécanismes sous couvert d’une fiction capable, espèrent-ils, de tromper les censeurs tout en étant claire pour le public concerné. La grande réussite du genre fut en France LES MOUCHES de J. P. Sartre pendant la guerre. Les théâtre des pays de l’est nous ont aussi fourni de nombreux exemples. L’ANGE fut cependant écrit en 1961 AVANT le régime des colonels grecs, mais à un moment où tout annonçait le glissement du pays vers la dictature dure des militaires. En somme, on aurait pu voir dans cette dénonciation d’une église démilitarisée comme un cri d’alarme. Et le parti, qui semble drôle ici, devait là-bas paraître sacrilège, voire terrifiant. Le sujet est en effet l’éducation des Anges par des méthodes de caserne, violence et même tortures mises au services d’un BIEN imposé au monde par un BON Dieu hypocrite et cruel. J’ai souvent pensé au BRIG du LIVING THEATRE, encore qu’il y ait entre les deux oeuvres la différence qui sépare un ruisselet du Mississipi ! Et d’abord, parce que ce qui était VRAI dans le spectacle des contestataires américains est FAUX dans cet univers des morts “qui se comportent comme des vivants”.
    Difficile à faire passer en France, la pièce aurait exigé de “sortir” effrayante et comique, grotesque, baroque, dérisoire, absurde. RIEN n’en transparaît dans le montage affligeant de non imagination de J. C. Marrey. C’est une mise en scène inexistante qui n’a EN RIEN aidé l’oeuvre à s’exprimer. Je suis resté confondu devant cette pauvreté (qui n’est pas celle du fric), et la tristesse des comédiens portant ce texte dans la prémonition de l’échec faisait peine à voir. Pauvre Marrey, pauvre Yerres !

Quelques décentralisés de passage à Paris


    Vu le Misanthrope de Bourseiller (Le Gymnase - Marseille) le 10 Mars à l’Odéon.


12-03-71 - LES POUBELLES de Jean Bouchaud, créé à la M. C. de Reims, joué au GRAMONT pour les Parisiens, c’est LES FRAISES MUSCLÉES de la décentralisation, le BRANQUIGNOL des Maisons de la Culture, le SAINT-GRANIER des Francis Blanche, la contestation bien vaillamment tolérée, l’audace saupoudrée de prudence, le dosage du permis en province, le POUJADISME ROI. Tout ce qui peut être “chiné” sans danger l’est avec énergie, drôlerie, une pointe de sentiments et parfois de menace. C’est Wolinski édulcoloré, récupéré, amoindri, assagi.
        Bouchaud n’a pas, cela dit, l’imagination très riche et son tour d’horizon de ce qui ne va pas dans le monde à ses yeux vole assez bas. Mais c’est un bon acteur, Georges Beller qui lui donne la réplique aussi. Quant à Danièle Girard, il se confirme une fois de plus qu’elle est une admirable actrice, belle, fine, exacte, délicate, noble. Dommage qu’on ne la voit pas plus souvent. C’est une personne de classe.

14-03-71 - Monté à la Maison de la Culture de Bourges par Aristide Delmonico (du P. C. F.), et montré aux frais de Croce, son directeur, à la critique parisienne, LE CHEVALIER AU PILON FLAMBOYANT de Beaumont et Fletcher, adaptation de Philippe Madral (du P. C. F.) est un spectacle réfléchi, pensé jusque dans ses moindres détails politiquement, et de ce fait ennuyeux car INTELLECTUEL et cérébral, là où il aurait fallu laisser LA FOLIE débrider le contenu.
        Deux mois de travail ont abouti de surcroît à une totale ILLISIBILITÉ des intentions. Peut-être cela vient-il de ce que le “dramaturge” et le “metteur en scène” ont trop cherché midi à quatorze heures. La pièce originale montre une représentation théâtrale d’une pièce intitulée LE MARCHAND DE LONDRES, troublés par un couple d’épiciers qui déclarent en avoir marre de ce que les bourgeois soient toujours ridiculisés sur les scènes. Ils imposeront aux acteurs la présence de leur commis, Ralph, qui tout au long de la séance interviendra en DÉRANGEUR. Je n’ai pas besoin d’ajouter que les deux bourgeois sont des personnages grotesques et que Ralph est un grand crétin aux dépens duquel les auteurs entendaient faire rire. Mais Delmonico s’est avisé de ce qu’au 17ème siècle LA BOURGEOISIE EST LA CLASSE MONTANTE, donc la classe CONTESTATRICE tandis que les artistes sont au service des nobles ! Il s’est donc convaincu que le spectateur du XXème siècle devait être amené à IDENTIFIER les bourgeois d’alors à la CLASSE OUVRIÈRE d’aujourd’hui. Il a donc REFUSÉ que les trublions soient ridicules. A ses yeux, leur intervention au détriment de la pièce conventionnelle proposée par la troupe est JUSTIFIÉE. Il n’y a donc pas lieu de rire, et Ralph doit être (par son jeu puisque le texte ne s’y prête pas) PATHÉTIQUE, émouvant et vrai !
    Moi, je veux bien tout ce qu’on veut, mais outre que Ralph est le salarié de ses patrons qui eux se gardent bien de monter sur la scène, ce qui me paraît entacher de suspicion ce parti, outre que je ne vois pas le rapport entre cette proposition et la “complicité sexuelle” qu'Aristide a imaginée entre Ralph et l’épicière, ce qui fait qu’il le veuille ou non de l’épicier un cocu donc un con, outre que ce PARADOXE revient à faire dire à la pièce ce qu’elle ne dit pas (mais elle ne se laisse pas faire, la bougresse), outre cela et beaucoup d’autres réserves, JE NE CROIS ABSOLUMENT PAS qu’il soit politiquement juste d’inspirer au public ouvrier que la M.C. de Bourges est censé toucher l’idée que le prolétaire du XXème siècle soit l’équivalent qualitatif du bourgeois du XVIIème !
    Ridiculisé par des valets de la noblesse ou par des auteurs “populaires” le bourgeois reste le bourgeois et l’identifier au prolétaire me paraît grave pour des membres du P. C. !
    Bien évidemment ayant choisi de refuser l’amusement là où l’oeuvre l’offrait, Delmonico assomme. Ce que je viens d’expliquer  ci-dessus, c’est ce qu’il m’a dit à la fin du spectacle. Mais je n’en avais rien deviné ! Pas plus que ne m’était apparue l’importance de ce que l’oeuvre est aux yeux du réalisateur une comédie de la DÉMISSION. (Ca s’est expliqué dans la collection Stock sous la houlette d’Attoun !). Alors? Faut-il en conclure à l’incapacité d’Aristide à transcrire ses intentions ? Ou ses intentions étaient-elles intranscriptibles ? J’aurai de l’amitié et je conclurai de la deuxième manière. D’une distribution grise, je détacherai Anne Alexandre, merveilleuse en épicière, quoiqu’on lui ai coupé Cent-dix lignes de texte parce qu’elle faisait (dit Croce) trop rire !

     LE BITEF

    En ce temps-là il y avait une Yougoslavie. C’était un pays communiste ... enfin un peu différent des autres. On y entrait sans visa et les autochtones en sortaient avec un simple passeport. Ce qui ne veut pas dire qu’on y roulait sur l’or. J’ai raconté des histoires tchèques, il y en avait une dans ce pays qui racontait l’histoire d’un type se présentant, devant Saint Pierre au Paradis et expliquant : j’ai acheté une Fiat 600 (plus modeste sur le marché ça n’existait pas) et je suis mort de faim.
    Tito, était le fondateur de cette fédération composée de peuples très différents, mais qui, sous le couvert du mythe qu’il signifiait (une résistance au fascisme qui se révéla victorieuse), co-existaient pacifiquement.
    Et une certaine Mira Trailovic, épouse du directeur du journal le plus officiel du Pays, POLITIKA, avait réussi à créer dès 1966 (ou 67) un festival international de très haut niveau, dont les PRODUCTIONS D’AUJOURD’HUI et puis moi ensuite, avaient très vite été fournisseurs.
     Mira Trailovic se sentait très libre de programmer ce qu’elle voulait. “Il y a deux ou trois sujets que je dois éviter”, m’a-t-elle dit un jour où elle me recevait sans son somptueux appartement au sommet d’un immeuble avec vue imprenable sur le confluent de la Save et du Danube. Elle avait un adjoint, Jovan Cirilov, un vrai communiste, lui, mais doté du sens de l’humour: “Tu vois cet appartement”, m’a-t-il dit, “chez nous, les ouvriers sont encore mieux logés”.
    Au moment où j’écris ces souvenirs, la Yougoslavie a éclaté. Les gens qui semblaient heureux de vivre ensemble se sont mis à s’entretuer. Mira Trailovic est morte (je reparlerai d’elle car elle fut, avant sa chute définitive la dernière directrice du festival de Nancy). Mais Jovan Cirilov est toujour à Belgrade, conseiller pour un festival sans moyens, bel exemple d’une volonté de survie culturelle d’un pays.

    Mais à propos, qu’allais-je voir à Belgrade cette année-là ?

    Revu la deuxième partie d’OPÉRETTE pour mon arrivée à Belgrade. Le compte-rendu premier gît dans des carnets perdus. J’ai réépprouvé la justesse de cette mise en scène mais surtout j’ai acquis une grande envie de remonter cette pièce en France. Eh quoi ? sa carrière  serait donc terminée parce qu’au TNP c’est l’usage de ne jouer les pièces qu’un bout de temps pour un public qui en fin de compte constitue un cénacle ? Est-il pensable qu’à Belgrade, qui est somme toute une petite ville, l’oeuvre se joue encore après un an devant des salles combles et qu’à Paris, ce soit terminé, liquidé, fini, alors que c’est LA pièce à jouer et à rejouer en nos temps de contestation décadente ?  Cela dit, ce qui m’a frappé dans cette représentation d’un spectacle revu après un an, c’est que tout est pensé, exécuté avec perfection mais que les acteurs ont vraiment l’air de ne pas vouloir se fatiguer. Je ne crois  pasqu’ils sortent de scène épuisés, tant ils tiennent leurs personnages “à distance”. C’est très bien d’indiquer au lieu de jouer dans l’aliénation, mais ça me donne aussi l’impression qu’ils cachetonnent !
        Je retrouve hélas le même malaise le lendemain soir avec ZIGER ZAGER, à telle enseigne que je me faisais réflexion qu’il n’y a au monde que trois manières de faire marcher les acteurs : l’insécurité de l’emploi, la schlague, ou l’émulation socialiste. Il ne m’a pas semblé qu’un de ces moteurs ait sorti ces feignants de leur volonté d’en faire le moins possible. C’est d’autant plus frappant que les “comédiens professionnels” sont ici encadrés par cinquante “jeunes” (les supposés supporters d’une équipe de football) qui, eux, dans l’ensemble, s’en donnent à coeur joie. Aussi est-ce pitié de les voir à peine murmurer dans les scènes “intimistes”, se tenir avec désinvolture comme s’ils faisaient une italienne : j’ai dit mon sentiment à Mira. Elle n’a pas paru surprise ! Cela dit, je n’ai pas compris grand chose à l’intrigue de cette pièce de Peter Terson. Si ce n’est qu’il s’agit d’une équipe de football, d’un joueur “idole des jeunes” qu’on voit dans sa famille, puis il se fait arrêter par les flics, puis il passe à l’interrogatoire, puis il aime une jeune fille timidement à la manière conventionnelle des adolescents anglo-saxons, puis la jeune fille le quitte quoiqu’il l’ait présentée à sa famille; les jeunes semblent être des étudiants puisque périodiquement les gradins de stade où ils sont empilés se transforment en amphi. La TV paraît jouer un grand rôle dans cette affaire.
    Quoiqu’il en soit, il y a deux spectacles : une pièce et son environnement. La pièce, c’est ce que je viens de décrire. L’environnement, ce sont ces 50 étudiants (ceux de HAIR) qui chantent, dansent, crient, ponctuent l’action et font les enchaînements. Pour EUX, je ne regrette pas ma soirée car ils sont très dynamiques et le double rôle que leur fait jouer la mise en scène de Zoran RATKOVIC est des plus intéressants. Il sont en effet à la fois acteurs et spectateurs (assis face au public), témoins et participants. J’aimerais lire la pièce en français. Mais il paraît que mon court séjour ne me permet pas de voir le spectacle le meilleur. Le titre en est en effet alléchant : LE RÔLE DE MA FAMILLE DANS LA RÉVOLUTION !

    Effectivement, c’est quelque chose qui m’a souvent frappé dans les spectacles que j’ai vus, en ce temps-là, dans les pays de l’Est : une certaine désinvolture des acteurs et aussi des techniciens : il ne leur semblait jamais nécessaire de déménager complètement le décor du spectacle précédent avant d’installer celui du suivant. Apparemment les publics étaient habitués et cela ne les dérangeait pas. J’ai vécu cela à Prague

RETOUR AU PARISIANISME


14-04-71 - J’ai vu hier soir XX, création de l’Atelier Expérimental International animé par Luca Ronconi avec des comédiens du Teatro Libero de Rome et des artistes français revendiqués d’après l’affiche par l’Action Culturelle du Sud Est. Comment rendre compte d’une démarche qui vise uniquement à l’étonnement à tout prix ? APRÈS ORLANDO FURIOSO, Ronconi s’est senti obligé de renouveler son originalité et je me demande bien ce que son imagination trouvera au vingtième (XXème) spectacle qu’il nous proposera ! J’avoue que le mot qui me vient à l’esprit au niveau de la première impression est décadence !
    Donc, à la fin d’ORLANDO FURIOSO, il y avait un labyrinthe qui constitue l’idée du XX ème  Après un itinéraire que l’exiguÏté de l’Odéon étrique, je suppose les spectateurs sont par 25 parqués dans des piécettes. Dans chacune un acteur dit au fait quelque chose. Peu à peu, les parois se détruisent et tout le monde, ayant connu  un univers de moins en moins rétréci, se retrouvera groupé à la fin, acteurs et spectateurs pour une scène finale de synthèse.
    Ce que je viens de décrire, c’est L’INTENTION exprimée par le metteur en scène. Car PRATIQUEMENT, si j’ai bien éprouvé le parquage du début avec un certain ravissement dû à la chance que j’ai eue d’avoir comme premier compagnon comédien un Bénichou merveilleux, si au niveau de l’intimité de la chambre j’ai en effet, connu des moments où j’aurais pu avoir envie de participer si les acteurs avaient insisté un peu pour me dégeler, - mais qu’ils étaient pressés, que diable ! Et que leur désir d’improviser semblait limité ! D’ailleurs, où irait l’horaire général menant à la scène finale si dans des cases particulières on s’attardait à un jeu réel avec certains groupuscules ? JAMAIS je n’ai ressenti l’éclatement du lien, l’ouverture. Parqué sur le côté cour du théâtre, je n’ai vu que la moitié des artistes et c’est par hasard, en ouvrant une porte qu’on avait laissée fermée, que je suis passé cinq minutes avant la fin, du psychodrame animé par Dominique Labourrier et Santini (plus un Italien), à l’Apothéose groupant soi disant tout le monde. Je suis sûr qu’il y a des gens qui ont été surpris par la fin du spectacle errant dans les couloirs, évidemment insatisfaits. Et bien sûr, le fond du problème est là : à quoi rime que chacun voit un bout du tout et pas tout? J’imagine que les privilégiés qui connaissent l’itinéraire de CHAQUE comédien jouissent à voir ramé les moins privilégiés , mais privilégiés quand même puisque contingentés qui sont admis dans des cellules hiérarchisées puisque contenant les unes ou les autres. Selon un spectacle potentiel plus ou moins riche. Mais pour moi, privilégié de la troisième catégorie, que me restera-t-il de l’insatisfaction de n’avoir embrassé qu’une fraction d’un TOUT ? Si ce n’est le sentiment, quoique le show dénonce la torture, l’état policier, l’oppression sous diverses formes, la souffrance humaine, l’agression, la provocation; tout ça pèle mêle dans le désordre et l’incomplet - et non sans une certaine complaisance qui confine à l’ambigu -, d’une PROFONDE DÉMARCHE FASCISTE ! Car comment nommer autrement cette volonté de DOMINATION évidente que prouve Ronconi en gardant ainsi SEUL pour SOI et SES INITIÉS, toujours une partie des clés de son édifice. “Dénonciation” de notre monde clos, commenteront les exégètes. VOIRE ! Nous sommes loin en tout cas d’un théâtre de rassemblement (fête), ou de division (tel que le rêvait Gatti, chacun face à son adversaire). Ici, tout est dissimulation. Ronconi vient tout droit des carnavals vénitiens où les traîtres, la dague à la main, attendaient leurs ennemis tapis dans les coins d’ombre. Il en vient via Mussolini. Il y a des démarches inconscientes qui ne trompent pas.
    Commentaires annexes, je n’ai pas ressenti que les acteurs, mêlés à la foule, jouassent très différemment de s’ils eussent été sur la scène. Certes Bénichou et Michèle Marquais m’ont regardé dans les yeux, mais MÊME ME SOLLICITANT DE PARTICIPER, j’ai eu en même temps l’impression qu’ils me FUYAIENT et qu’ils eussent été embêtés qu’un happening se crée. (Ceci précise ce que j’écrivais plus haut sur la part RÉELLE de l’improvisation dans le spectacle. A tort ou à raison, je la crois nulle).
    Et puis il ne m’a pas semblé que tout ça soit très au point. J’ai ressenti comme un bordel au niveau des changements et peut-être est-ce pour cela que je n’ai pas éprouvé l’éclatement final.
    Je n’ai pas eu la chance de rencontrer Roland Bertin. Je le regrette. Si je retourne contrôler mes impressions, il faudra qu’il me dise le numéro de sa case.
    Faut-il conclure ? Mon embarras est vif car naturellement je ne voudrais pas avoir l’air d’être un vieux roucroucrou rétrograde ennemi de la nouveauté. Et toute recherche radicale mérite considération. N’empêche que je serais assez d’accord avec Attoun pour dire que l’idée de base de cet anti Orlando Furioso est une erreur. Pourtant, elle n’est pas gratuite. Intellectuellement, elle se justifie, s’explique. Mais pourquoi n’ai-je guère éprouvé de sentiments au cours de cette confuse soirée ? Si ce n’est entre les plages de fatigue, des instants d’amusement superficiel ? Et si Ronconi était sincère, pourquoi n’ai-je été ni terrifié, ni “enfermé intimement”, ni exalté, ni horrifié, ? ni quoi que ce soit ?
    Je pense qu’il faut conclure par un constat d’ÉCHEC. Je serais content pourtant de pouvoir dire plus tard : “J’y étais”.


15-04-71 - Assez curieusement, le THÉÂTRE D’OMBRE DE MALAISIE (Espace Cardin), m’a fait pensé à Gelas.
    Comparaison toute épidermique bien sûr, limitée à une certaine similitude de la démarche esthétique : envoûtement du spectateur par la musique, “commentaire” vivant de l’action avec ses paroxysmes, ses plages et ses silences signifiants. Économie des moyens visuels, l’expression (corporelle ici, en images là) étant limitée à quelques “figures”précises. Naturellement, je n’ai rien compris au texte dit en malaysien par le présentateur (qui fait tous les personnages avec son unique voix) et j’imagine que l’histoire contée issue des traditions locales ne recoupent en rien les protestations du CHÊNE NOIR ! Mais ici comme là on est avare de bavardages.
    Donc, envoûtement, économie de moyens, sont les deux dominantes de ce spectacle malaysien. Mais les quelques poupées plates qu’on plaque sur l’écran éclairé par une petite lampe, les quelques éléments de décor sont sont d’une grande beauté, parfois en couleur, parfois en noir et blanc, et donnent l’impression de la plus grande richesse. Quoique ne comprenant RIEN, le spectateur se laisse happé par le rythme et conquérir par la beauté des images, un peu comme s’il voyait un light show. Et puis il faut aller se promener derrière la scène et rester un moment fasciné par la précision religieuse des officiants, spectacle eux aussi.
    Reste que bien sûr ce serait mieux si on donnait aux gens les moyens de suivre l’anecdote. Écran pour écran, pourquoi n’a-t-on pas pensé à sous-titrer ?


LES ARGENTINS À PARIS

    Guy Gaillardo, le chanteur du Grand Magic Circus et futur Robinson Crusoë dans une création de Savary, argentin d’origine et homosexuel comme il se doit, avait eu un jour une phrase magnifique : ”L’Argentine est un Pays peuplé de dix huit million de cons ... parce que tous les autres sont à l’étranger”.
    C’est effectivement d’Argentine qu’arrivait en France le GROUPE TSE, après un détour par New-York qui n’avait pas fait grand-bruit. Alfredo Arias avait eu une grande chance en débarquant à Paris. Il présentait dans une petite salle du quartier Mouffetard, un spectacle appelé EVA PERON, qui n’était pas tendre pour l’épouse égérie du dictateur, et ça n’avait pas plu à certains admirateurs de cette dame. Une bombe a une nuit explosé dans la salle. Certes, c’était à une heure où il n’y avait pas de public,donc ni morts ni blessés. Mais ce petit acte terroriste a attiré l’attention de la presse et la solidarité de la profession. Alfredo Arias était lancé. Après s’être intelligemment servi de son règlement de compte politique avec son Pays, il s’est détourné de cette voie-là. Du moins au premier degré, sa contestation se situant désormais à un autre niveau : un combat, qui ne pouvait que me plaire, contre tous les tabous.

18-04-71 - Franchement, si toutes les Sud-américaines sont comme Marucha Bo, elles ne sont pas terribles à poil et on comprend les mâles de ces régions d’être obligés de se rabattre soit sur la pédérastie, soit sur des nanas étrangères. Petit cul fuyant, seins mous et dégringolants, taille mal marquée, toison désordonnée, peau blafarde. Elle est pourtant superbe dès qu’elle est habillée, érotique, excitante et tout !
    Comme quoi dans ces pays tout n’est que faux semblants !
    Si je parle de l’Académie de Mademoiselle Bo, c’est parce que L’HISTOIRE DU THÉÂTRE, nouvelle création d’Alfred Rodriguez Arias se joue à quatre : une speakerine habillée en travesti masculin du soir, quoiqu’en jupe, petit visage fripé de gouine émergeant du noir, c’est Zobeida; deux “gaillards” à tout faire, couverts de maillots de bain à bretelles très cochons : ce sont Facundo Bo et Christian Belaygue; enfin une fille complètement nue, c’est-à-dire disponible, qu’on va habillera cent fois d’horipeaux divers au cours de la soirée, et qui, à peu près seule, illustrera les époques par ses costumes. C’est donc Marucha Bo.
    Je pense que Rodriguez Arias est parti de l’idée de raconter l’histoire du théâtre comme une présentation de mode. Volontairement, le texte de ce survol qui va de l’antiquité à Tenessee Williams sur un ton tellement didactique qu’il atteint à la contestation, est superficiel. Les trois mannequins, Marucha et ses deux faire-valoir prennent des mines absentes ou minaudières en connes. Une musiquette pour ambiance d’aéroport souligne cet aspect dérisoirant ! (Si j’ose dire !). De ci, de là, le commentaire proféré d’une voix neutre comme s’il s’agissait de celui d’un documentaire, s’arrête et les trois acteurs “jouent” une scène illustrative à grand renfort de mime et de mimiques, d’attitudes et de gestuelle inspirés par UNE phrase ou un vers. L’économie du langage parlé atteint pour des spectateurs initiés à des effets saisissants, comme les résumés racontés des chefs-d’oeuvre du répertoire à des raccourcis désopilants. L’HUMOUR baigne toute cette production, mais c’est un humour à froid, glacé. Les acteurs paraissent être complètement hors du coup, mais avec rigueur et une remarquable exactitude. Ils montrent ce qu’ils savent faire seulement dans les scènes jouées où ils sont excellents.
    La scène finale d’”Un tramway nommé désir” est un morceau de bravoure digne de figurer dans les anthologies de l’enseignement du théâtre.
    Je ne sais s’il ressort bien de ce compte-rendu que L’HISTOIRE DU THÉÂTRE est un très bon spectacle. Je veux donc le dire clairement : l’apport en éléments de décors et en accessoires de Roberto Plate, et surtout en costumes de Juan Stoppani est sublime. Les habillages successifs de Mademoiselle Bo en vêtements d’époque qui “oublient” généralement - sauf dans les époques pudiques des XVIIème et XVIIIème siècles - de cacher sexe, fesses et seins SANS QUE CA PARAISSE VOULU, comme une chose naturelle, comme si une inexistence des tabous sociaux était chose évidente, sont admirables. L’IMPUDEUR étalée cesse d’être impudique à force d’être excessive.
    On retrouve le goût d’Arias pour l’ÉPATÉ, la volonté d’ÉTONNER à tout prix qu’il partage avec tous les Hispano-américains que nous connaissons : les Lavelli, Rodriguez et autres García. Mais il va peut-être plus loin qu’eux dans le VICE exhibé. Il remue sans doute plus qu’eux le côté trouble des âmes des spectateurs. Il est vraisemblablement plus DÉCADENT encore. (C’est la deuxième fois en une semaine que je prononce ce mot). Sa façon de conter est “fin de race”, fin d’un monde, fin d’une civilisation, masturbation avouée, copulation tripoteuse. Bref, il dissimule moins que ses compatriotes. Son dosage du “jusqu’où on peut aller trop loin” est plus fort.
    N’était la nudité de Mlle Bo, c’est un spectacle auquel l’organisateur de tournées que je suis pourrait s’intéresser. Mais cette NUDITÉ-là n’est pas cachable. Elle est essentielle au show. Il faudrait donc terriblement réduire les points de chute puisque la plupart de nos correspondants refusent l’exhibitionnisme propre à nos temps, dans le souci de protéger les fraîcheurs de nos purs adolescents. Que resterait-il de l’histoire du théâtre ainsi narrée, si Mlle Bo était revêtue d’un collant ? Je me le demande. Ce serait peut-être une expérience à tenter.

 Nous n’avons pas tenté l’expérience  avec collant et d’ailleurs  Alfredo Arias s’y serait opposé. Mais de nombreux festivals, sutout érangers, se sont intéressés à cette HISTOIRE DU THÉÂTRE très particulière. Elle nous a aidés, Monique Bertin  et moi, à tisser les premiers  fils d’un réseau de programmateurs différents.

Ici s’achève le premier carnet. Le suivant commence avec le festival de Nancy 1971, celui où fut découvert, entre autres, Bob Wilson.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
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